mercredi 28 septembre 2011

"Son silence qui swingue..." (Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, III.)

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Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, I.

Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, II.


"Je pourrais vous noyer sous un Niagara de citations toutes fraîches (...) mais (...) je ne suis pas un citationniste comme la plupart de mes « confrères » hommes de lettres qui pensent dans le crâne d'autrui parce que leur cerveau trop petit a peur tout seul le soir dans le leur..." (Marc-Édouard Nabe, 1998)

"Le monde tourne autour d'un axe métaphysique, dont le sexe est une des principales manifestations." (Arnaud M. Genevois, 28 août 2011)


Après cet indispensable préambule, quelques citations du Oui de M.-É. Nabe (Rocher, 1999). Je me permettrai dans ce qui suit des digressions générales sur l'auteur, mais ai décidé de ne prendre mon matériau que dans ce livre. Je suis loin d'avoir lu tout ce qu'il a écrit, il faut bien se fixer un corpus, et le fait que nous ayons ici à faire à un recueil, où de nombreux et différents sujets sont abordés sur une période de 16 ans, correspond assez bien à mon propre projet. « Projet » qui sera, vous constaterez que c'est logique, exposé en conclusion.

Donc, les citations :

"Il n'y a rien de plus excitant que de faire l'amour / tous les jours avec une femme qu'on connaît et / une seule fois avec une femme qu'on ne connaît pas." (1988)

"Quand la femme de votre vie se métamorphose du jour au lendemain en mère de famille, il y a deux solutions : la tromper ou la quitter. Dans les deux cas, l'erreur est de croire qu'une maîtresse, quel que soit le plaisir qu'on en retire, peut remplacer la quotidienneté avec la femme et l'enfant. Il vaut mieux opter pour la première solution." (1996)

Entre autres choses, Oui est une méditation sur la féminité, notamment celle des hommes, notamment celle des écrivains :

"Lucette, c'est la femme de Céline, c'est-à-dire la féminité de Céline faite femme. La féminité, le cuirassier Destouches au bras fichu n'en manquait pas. Qui insistera sur la féminité inouïe de cet homme qui représente, pour tant de fans grisés et d'ennemis apeurés, la virilité par excellence ? La virilité d'une pensée alourdie d'énormes testicules bibliques. Personne ne semble avoir remarqué que l'écriture même de Céline, hystérique dans son combat contre l'hystérie, touche à l'essence nerveuse de la féminité, qu'il est inspiré essentiellement par ses propres fantaisies. C'est bien cet écho féminin que Céline avait trouvé chez celle qu'il mettait en transe la nuit, pour qu'elle revive ses sensations, afin qu'il en tapisse son cauchemar d'autobiographe maladif, de chroniqueur chronique." (1993)

Plus généralement :

"L'écrivain n'a pas de coeur. Dans sa carcasse pleine de paperasses, il n'y a pas de place pour un coeur, surtout pour un coeur de femme ! Autant le dire ici pour finir : c'est parce que l'écrivain est né avec un coeur de femme qu'il a besoin d'une femme pour le placer en elle. C'est la femme d'écrivain qui garde le coeur de l'écrivain pendant qu'il écrit, c'est-à-dire toute sa vie." (1993)

Ce qui éloigne de certaines formes caricaturales de sexualité / de virilité, pour atteindre une sensualité plus subtile :

"Le lecteur - français surtout - n'est pas powysien du tout. Chez les Anglo-Saxons, il préfèrera Hemingway et ses grosses couilles de chasseur d'éléphants. Toujours la virilité, la pauvre petite virilité, la puérile virilité qui fait que le lecteur ne jouit que si l'écrivain s'exhibe, s'il ouvre son livre comme un imperméable.

Pour aimer Powys, il faut avoir le sens cosmique de l'homme. Savoir s'extasier devant les choses, pas faire des concours de longueurs de bites. Hemingway est content de lui, il bande mais ne jouit pas. Powys sait jouir de tout et par tout. Rien qu'en voyant ! Il a compris tout ce que la contemplation avait d'énergique. Il faut être une tornade de vie pour contempler le monde. La sainte contemplation extatique ne va pas sans l'embrasement du spectacle même qu'elle recouvre. Bientôt, le contemplatif prend feu de joie et l'enthousiasme incendie tout ce qui est beau." (1988)

Soit dit en passant, c'est aussi une définition du désir, et une métaphore sur le désir que l'on peut susciter en la femme que l'on contemple et que l'on désire, que l'on peut (parfois...) amener à « s'embraser »... Mais, donc, nous sommes dans une thématique plus large - toujours à propos de Powys :

"Par excès d'attention (tout ce qui est attentif est d'ordre divin), par jouissance préméditée, l'on traverse le sexe et atteint l'extase."

Notons que cette insistance sur le rôle de l'attention se retrouve chez Simone Weil, qui lui accorde même une grande importance, tout en la considérant certes de façon moins explicitement charnelle que Powys-vu-par-Nabe.

"C'est très actif, la contemplation", répétait Jean-Claude Guiguet. Si s'éloigner du stéréotype viril caricatural que MEN attribue, à tort ou à raison, à Hemingway, peut permettre d'envisager des formes de désir à la fois plus fines et plus générales, le concept de contemplation pousse à s'affranchir de la dichotomie actif / passif. Sans aller nécessairement jusqu'à « embraser le spectacle » contemplé, la contemplation suppose une capacité d'attention, une mise en action d'une forme de passivité et de disponibilité, un entraînement, j'allais écrire une initiation : il est parfois légitime de parler de natures contemplatives, on ne devient pas pour autant attentif et contemplatif d'un claquement de doigts, il y faut du temps et de l'abnégation.

Bref : de même qu'il est abusif d'évoquer la passivité de la femme durant l'acte, se met ici en place un rapport au monde où l'on active sa passivité féminine. Ce qui au demeurant est lié à l'essence de la féminité, si l'on en croit Evola et ses belles pages sur la passivité active des femmes et l'activité passive des hommes. Je vous les retranscrirai un jour (Evola cite T. Burckhardt : "La femme est activement passive, l'homme est passivement actif."), je les signale aujourd'hui pour noter que si MEN critique des catégories caricaturales, des clichés, c'est peut-être pour mieux retrouver, à travers sa propre expérience, des concepts plus anciens et plus riches. Comment j'ai redécouvert la Tradition en suivant ma bite à la trace, ou De la pénétration répétée de vagins accueillants comme moyens de comprendre (enfin) l'oeuvre de René Guénon ? A suivre (avec un clin d'oeil au passage à R. Abellio)...


Le diable est dans les détails

Le Diable se cache dans les détails...


Ceci « posé », revenons à la contemplation. On ne fait pas entrer le monde en soi comme dans du beurre, ni sans qu'il y laisse des traces :

"La dynamique de Massignon, c'est la pénétration. Dieu entre en lui comme un passe-muraille. La porte est close mais l'Aimé entre en l'Amant par l'opération du Saint Amour. Sans violence, mais avec douleur. Dieu, ça fait mal : il suffit d'observer le visage de Massignon, tout crispé par le bonheur d'être pénétré par Sa Grâce, presque blessé par Sa Lumière, lumineux de douleur acceptée, la peau parcheminée par les mille rides coraniques de l'extase, rigoles creusées par les larmes de joie..." (1992)

MEN n'évoque pas explicitement dans ce texte l'homosexualité de Massignon, mais l'enchaînement de ces citations incite à penser que voilà peut-être une des sources de la forme nabienne d'homophilie (quel mot... il faudrait parler d'« homosexualophilie », tant pis) - présente aussi, de façon différente, dans L'homme qui arrêta d'écrire.

Homophilie régulièrement proclamée, mais homophilie, précisons-le immédiatement, comme au service de l'hétérosexualité :

"Autant je déteste les petits pédés bidons qui roucoulent écoeuramment, autant je possède une capacité infinie d'admiration pour les très grands homosexuels. Comme des fois je suis dans une mood d'ours doux, je ne lis que des catholiques (Bernanos, Bloy, Barbey, Simone Weil), j'ai des pulsions d'homosexualité artistique : ne m'intéressent alors que les oeuvres écloses des choux-fleurs les plus épanouis. Une phrase-page de Proust, un sonnet de l'hombre Lélian, un marin peint par Jean Genet, un long livre gai de Gertrude Stein s'impressionnent peut-être plus subversivement sur la chair épaisse d'un hétéro." (1987)

Jouir en tant qu'hétérosexuel de l'homosexualité, du fait que l'homosexualité, bien qu'à certains égards incompréhensible, existe, c'est enrichir son hétérosexualité en s'incorporant cette homosexualité - et ne peut bien sûr se faire avec profit qu'à partir des « très grands homosexuels », les énergiques, les non refoulés (MEN n'a que sarcasmes pour les pédés non assumés : ils sont comme un gâchis de leur propre énergie vitale).


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S'incorporer, cela ne veut certes pas dire devenir pédé : Nabe a toujours nourri son énergie de celle des autres (et réciproquement - et, aussi, au contraire), il a ainsi, tout simplement, accueilli la puissance vitale des « très grands homosexuels » - et notamment des hyperactifs Pasolini et Fassbinder. Mais il y a par ailleurs comme un travail de MEN, dans ses livres comme dans ce qu'il nous dit de son existence, et cela se lit aussi dans le texte cité plus haut sur Céline, pour séparer la féminité de l'homme de ses virtualités homosexuelles.

C'est peut-être ici Weininger - qui, lui, s'était entarlouzé - qu'il faudrait évoquer, en tout cas le Weininger utilisé par Evola dans sa Métaphysique du sexe.

Evola ramène à la problématique de la Tradition. Rapprocher Nabe de celle-ci, c'est une marotte de Laurent James, qui à ma connaissance n'a jamais systématiquement creusé le sujet. Je n'ai pas ici la compétence pour intervenir, le risque est grand notamment de donner une vision schématique de « la » Tradition du point de vue de la métaphysique du sexe. Peut-être est-il donc plus sage de se contenter d'essayer de situer ici Nabe dans une certaine histoire de la modernité. Si celle-ci consiste en un effacement progressif des frontières traditionnelles, elle a aussi provoqué, dans le domaine de la famille et de la sexualité, notamment féminine, investi en masse par les curés au XIXe siècle (c'est notamment la thèse de P. Boutang), elle a provoqué un fétichisme de ce qui pouvait rester de frontières. On sait que la fin du XIXe siècle fut à la fois une période où la différence des sexes est exaltée, avec de bons et de mauvais côtés, et une « Belle Époque » de tarlouzerie. Proust et Wilde ont expliqué (et vécu) tout cela. Schématiquement, Weininger, dont il faut rappeler à quel point il fut populaire à son époque, Weininger, moderne torturé, homo plus ou moins refoulé, éprouve en lui cette distorsion entre ce brouillage des frontières et cette exaltation de ces mêmes frontières, et poursuit un travail théorique général qui lui permettrait de comprendre comment on en général et lui-même en particulier en sont arrivés là. Nabe, c'est, sinon le contraire, tout autre chose : alors que notre époque a cessé non seulement de sacraliser la différence des sexes, mais même d'y croire, il peut savoir qu'il y a du masculin et du féminin en lui, ce qui lui permet d'éviter les caricatures viriles à la Hemingway, tout en restant, à l'encontre d'une époque qu'il a jugée un jour fondamentalement « homosexuelle », conscient de la différence des sexes et, faut-il le préciser, bien décidé à en jouir.

(Je vous suggère tout ça à partir de ce que j'ai lu de Nabe et de ce qu'il nous raconte, mais après tout, qu'en sais-je ? Il a peut-être besoin de se faire enculer de temps à autre...)


Aller plus loin dans cette direction impliquerait à la fois des considérations particulières sur le christianisme de MEN, et générales sur les rapports entre paganisme, christianisme, Traditions... - Vous le constatez, ce qui devait être une parenthèse sur l'homophilie nabienne a conduit à des questions nettement plus vastes. Ainsi que ma brillante sentence mise aujourd'hui en exergue l'indique, il est impossible de rester sur le plan de la « stricte » sexualité. Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que nous nous trouvions ici au croisement de nombreuses préoccupations nabiennes.

Et d'abord bien sûr le concept du Christ : en tant qu'acteur de la Passion, le Fils du Père se pose là lorsqu'on évoque les rapports dialectiques complexes de l'activité et de la passivité, auxquels il nous faut maintenant revenir. Et si M.-É. Nabe peut reprocher à S.W. de voir le Christ partout "sauf dans la Bible", il n'est pas le dernier, au fil des textes qui composent Oui, à construire des figures christiques de tous horizons : Massignon donc, mais aussi Gandhi, Charlie Christian, Che Guevara...

Mais qui dit le Fils du Père dit le Père - ici aussi MEN sort des sentiers battus :

"Pas plus que Powys, je ne vois dans le monde un Dieu unique, mais un rythme unique, un swing universel qui fait tout danser (« Si ça ne swingue pas, qu'est-ce que cela veut dire ? ». Duke Ellington / Stéphane Mallarmé). (...) La particularité du monde, à mon sens, est qu'il y a du divin swinguant mais pas de Dieu. L'absence de Dieu est peut-être ce qu'il fallait pour que la Déité soit si fort présente. Ne pas vivre sans Dieu, mais avec l'absence de Dieu, son silence qui swingue, son manque, son trou !" (1988)

Plus de vingt après, l'auteur soutiendrait-il toujours cette thèse, je l'ignore. L'important pour l'heure est qu'il l'ait un jour exprimée.

Il faut user ici, quoiqu'avec prudence, d'un terme qui appartient au lexique de la sexualité, le masochisme. Le piège des termes ainsi connotés est de rabaisser quelque peu, volontairement ou non, le sujet que l'on évoque. Il est pourtant d'autant plus difficile de les éviter que l'on cherche précisément à mettre en rapport des considérations morales et des questions d'ordre sexuel.

On ne peut en tout cas que constater que, explicite dans le texte relatif à Massignon cité plus haut, le masochisme imprègne les trajectoires des figures christiques présentes dans Oui comme de celles de la plupart des artistes qui y sont évoqués. Et que dire du Christ lui-même, s'il jouit à sa façon sur la Croix, à la fois du « divin swinguant » et de « l'absence de Dieu » !

MEN sait que tout cela le concerne au premier chef et peut noter incidemment, en racontant une découverte impromptue à Tanger :

"Je ressens devant cette étrange architecture une émotion pleine de misère et de joie telle que mon atroce adrénaline sait en huiler." (1995)

Mais l'important n'est pas ici l'individu Nabe ou sa psychologie. L'important est sa conception paradoxale d'un « swing universel qui fait tout danser » mais que l'on n'atteint pas comme ça, que tout le monde n'atteint pas, et qui agirait plutôt comme la grâce. Le vent (Heil Gilbert-Lecomte !) ou l'Esprit, ou le « swing universel » souffle où il veut, la grâce pour un individu est de se trouver dans ce souffle, porté par ce souffle, connecté à ce souffle. Le pire étant que, comme il est dit à propos de Massignon, « Dieu, ça fait mal ». La grâce est un présent, mais pas franchement un cadeau ! (Où l'on retrouve Simone Weil...)

Ce qui aboutit évidemment à une esthétique paradoxale, qui me semble-t-il attire moins d'ordinaire l'attention du lecteur des livres de Nabe que les dézinguages et règlements de compte dont on jouit si facilement.


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Oui est parsemé d'analyses d'oeuvres qui essaient de se construire sur une sorte de libération permanente de soi-même et/ou de son travail par le vide. Si les digressions nabiennes sur la sexualité aboutissent rapidement à s'éloigner des catégories habituelles actif / passif, en tout cas à les dialectiser et les enrichir, il y a de même un va-et-vient permanent entre création et destruction (et bien sûr auto-destruction) chez les artistes évoqués dans ce recueil, pour différents qu'ils soient : Barraqué, Parker, Monk, Lautréamont, Gilbert-Lecomte, Fassbinder... Non que MEN nie leurs différences, il s'en faut, je n'évoque pas ici un schéma de lecture, appliqué à tort et à travers, une seule clé de lecture qui serait censée ouvrir toutes les portes : je décris un angle de vue. Un penchant pour ceux qui ont plus de force vitale que les autres mais qui l'ont retournée contre eux-mêmes, ou plutôt qui ne peuvent utiliser cette force vitale à certains égards insupportable qu'en la retournant aussi contre eux-mêmes, et ce justement pour nourrir cette force qu'ils portent en eux mais aussi s'en libérer... Ceci pouvant bien sûr se retrouver dans leurs rapports avec leurs proches - c'est abondamment chroniqué dans les livres de MEN lui-même depuis le Régal. J'ai employé le mot « nourrir » : c'est du côté de la dévoration, de l'autodévoration, du cannibalisme, de la digestion, de la satiété, de l'appétit, que l'on devrait ici chercher des modèles de description. (On pourrait d'ailleurs émettre l'hypothèse que si notre auteur a peu de curiosité pour la nourriture, c'est parce qu'il s'alimente surtout des relations humaines.)


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Je ne prétends pas qu'il n'y a que ce genre de phénomènes qui intéressent M.-É. Nabe, dans la vie comme dans l'art : j'attire votre attention sur un souci qui m'a paru imprégner une bonne partie des textes, écrits au fil des années, qui composent Oui.

Il est clair en tous cas que ces étranges équilibres instables, équilibres métaphysiques, puis sexuels et artistiques, ne peuvent mener qu'à une politique paradoxale. Le texte sur Che Guevara (1997) est à cet égard explicite :

"Devant l'évidence de l'échec de la révolution, il s'est lancé dans la révolution de l'échec. C'est une des plus belles, et la seule qui puisse réellement changer quelque chose en ce monde. Lorsque les hommes abandonneront, avec leur orgueil et leur ambition, la soif de gagner (de l'argent comme du temps), peut-être des victorieux-nés comme Ernesto Che Guevara accepteront de ne pas échouer à ce point."

Mais la leçon tirée de l'oeuvre des Marx Brothers me semble plus générale :

"Collabo de lui-même, traître à ses propres principes par principe, et de façon compulsive, un frère Marx est avant tout un barbare qui foule aux pieds, avec une hargne gracieuse, la possibilité d'avoir même un pouvoir sur lui-même. Les Marx Brothers détruisent le monde autour d'eux pour s'ensevelir dessous. Un peu comme Samson qui fait s'écrouler le Temple des Philistins, quitte à être écrasé comme les autres sous les lourdes pierres. L'ambiguïté biblique de Chico, Groucho et Harpo n'est plus à démontrer. Ce sont des personnages de l'Ancien Testament projetés dans le monde américain que leur anarchisme biblique dévaste. On ne fout pas la merde à ce point-là sans être conscients que la merde est sacrée." (1998)

- Vous le constatez comme moi, c'est un exemple typique des schémas de pensée que j'ai essayé de décrire dans cette note. Je la conclurai en précisant brièvement ce qui m'a poussé à la rédiger. Il ne s'agissait au départ que de mettre en relation entre eux certains des thèmes qui traversent Oui, que je viens de lire. Cela s'est transformé petit à petit en un texte assez général sur M.-É. Nabe, à mesure qu'il m'apparaissait que ces thèmes relevaient d'une structure souvent proche. Dans le même temps, émettre ces hypothèses, de portée plus vaste que je ne le supposais à l'origine, m'a permis de comprendre les deux raisons pour lesquelles, si Nabe est un auteur que j'évoque régulièrement depuis des années, je n'avais jamais jusqu'ici rédigé un texte à lui entièrement et spécialement consacré. (Ce qui d'un certain point de vue n'est pas si étonnant : je n'en ai finalement écrit qu'un seul sur Jean-Pierre Voyer, et celui sur Simone Weil attend toujours...)

La première raison, je la connaissais déjà, c'est l'immensité du corpus. Nabe n'est pas John Ford, d'accord, mais son oeuvre est quand même abondante, au point que l'on ne sache pas toujours par quel bout la prendre. Il est donc logique que ce soit finalement un ensemble de textes disparates qui m'ait procuré une ouverture par où je me suis glissé.

(Il serait d'ailleurs un peu malhonnête de ne pas signaler que ce corpus est aussi irrégulier. Même si, d'un côté, j'ai toujours pour principe de ne prendre chez un auteur que ce qui m'intéresse sans m'attarder sur ses éventuels défauts, d'un autre côté je suis comme beaucoup, je pardonne plus aisément leurs moins bonnes oeuvres aux classiques qu'aux auteurs contemporains. Les premiers ont définitivement fait leurs preuves, on n'imagine pas un amateur de Tolstoï rappeler en permanence que Résurrection est raté (?), un spécialiste de Balzac ou Hugo signaler régulièrement qu'ils « n'ont pas écrit que de bonnes choses »... Dans le cas de MEN, ce n'est pas un livre particulier qui me choque ou me déçoit, c'est sa tendance récurrente à la facilité qui peut m'irriter de temps à autre.)

Mais la deuxième raison est plus intéressante. L'oeuvre de Nabe participe entre autres de l'élaboration du personnage littéraire (romanesque serait réducteur, mais y est inclus) Nabe (ce qui, soit dit en passant, fait que je l'appelle parfois "Nabe" tout court, alors que j'ai plutôt pour principe de rappeler les prénoms des vivants). Cela nous ramène évidemment aux structures activité / passivité, création / destruction que j'ai évoquées tout au long de ce qui précède, et que l'on retrouve d'une certaine manière dans les rapports fictif / réel qui sont un des grands thèmes de son oeuvre comme une des fondations de son esthétique, avec toutes les questions du type « parler de soi pour sortir de soi », etc. (De ce point de vue d'ailleurs il est évident que le Journal devait être publié.)

Du coup, lorsqu'on écrit sur MEN, on sent bien que, même si l'auteur ne vous lira pas nécessairement, ce que l'on soutient sera, tôt ou tard, d'une façon ou d'une autre, positive ou négative, consciente ou inconsciente, intégré à son oeuvre. Ce qui n'est pas vrai au même degré de tout auteur contemporain, même si Nabe n'est pas le seul à se mettre en scène dans ses livres et à se préoccuper de ce que l'on dit de lui. De plus, si, donc, on sait que même à une toute petite échelle on participe au travail de l'auteur, on est aussi en concurrence avec celui-ci, puisqu'il passe son temps, ou une bonne partie de celui-ci, à raconter sa vie et la façon dont elle est perçue par les autres, avec nécessairement quelques longueurs d'avance sur vous. Là encore, ceci dépasse le cadre habituel des rivalités entre un auteur et ceux qui essaient de le comprendre, de lui imposer leur vision de son oeuvre.

Et vous l'aurez compris, si je vous raconte tout ça, ce n'est pas seulement parce que j'imagine que d'autres lecteurs de Nabe peuvent s'y reconnaître, c'est parce que cela me semble dû aux caractéristiques de son travail.


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dimanche 21 février 2010

Le fantôme imbécile du bonheur solitaire.

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Vingt-cinq ans après sa publication, presque soixante-dix ans après les événements auxquels il se réfère, le diagnostic du Régal des vermines trouve confirmation auprès du lecteur sans préjugés : Drieu ne fréquente pas les mêmes sommets que Rebatet. Toutes choses égales par ailleurs, et même si comme Malraux on peut penser que la postérité en a trop fait sur la supposée paresse de Drieu, il reste chez celui-ci un côté laborieux, jamais tout à fait sûr de lui, qui fait partie de ses charmes et de sa richesse, mais qui le grève d'un poids, comme d'un boulet aux pieds dont Rebatet se serait quant à lui débarrassé. Pour employer une métaphore d'ordre vestimentaire, on dira que le tissu dont est fait l'oeuvre de Drieu est d'une texture certes riche et séduisante, mais empesée et attrapant la poussière. Pour être plus trivial : même si Drieu s'attaque à des problèmes pour nous toujours actuels, il écrit trop souvent avec un balai dans le cul, là où Rebatet s'en sert pour évacuer vite fait bien fait les questions qu'il estime, à tort ou à raison, résolues. A nous maintenant de savoir quoi faire avec ce balai, si j'ose dire, qu'il ne nous gêne ni ne nous permette de cacher les saletés sous le tapis.

(Cette métaphore invite bien sûr à prolonger la comparaison sur le plan sexuel, avec toute la prudence requise : faut-il voir dans le côté velléitaire de Drieu, peut-être surjoué mais néanmoins réel, un rapport avec ses ambiguïtés, son côté « un peu pédé » (sachant que je ne sais pas à quel point il goûta de la chose) ? La sexualité de Rebatet étant quant à elle, sauf découverte incroyable un jour, purement normale (c'est un oxymore, je sais, mais vous me comprenez), prenant l'existence de l'homosexualité comme un fait, comme une potentialité humaine, et ne s'en souciant plus trop - sauf à fins de polémiques, loyales ou moins loyales, contre tel ou tel. De fait il est toujours délicat de relier ces domaines, et toujours difficile de ne pas penser à le faire. - Ceci posé, si l'on part dans la biographie, il faut noter une autre différence importante à explorer, et cette fois-ci plutôt en faveur de Drieu : lui a connu la guerre, pas Rebatet.)

Pour en rester au domaine du roman, et du roman-somme, il est bien évident qu'un livre comme Gilles souffre de la comparaison avec Les deux étendards. L'impression produite par leurs premières pages respectives se vérifiera tout au long de la lecture : Drieu commence par une scène de partouze médiocre, qui à n'en pas douter reflète assez justement l'esprit de l'après-guerre (1918), médiocrité qui est le fonds, le thème majeur du livre, mais dont on aimerait que Drieu sache s'en abstraire plus souvent ; l'« ouverture lyonnaise » sur laquelle débutent Les deux étendards (après quelques pages préliminaires sur la pédérastie d'ailleurs, Rebatet traitant le problème une fois pour toutes, comme une hypothèse vite refermée, afin que les choses sérieuses commencent) non seulement est d'une intense beauté stylistique, mais semble avoir été écrite hier par un témoin particulièrement lucide et informé du siècle.

Cette situation actuelle de Drieu dans mon panthéon personnel étant établie - et le chant d'amour que méritent et inspirent les Étendards remis à plus tard -, il serait pour autant absurde de tenir pour quantité négligeable l'auteur de Gilles. Quelqu'un qui évoque « le monde féerique de la vie véritable » (Textes politiques, Krisis, 2009, p. 55) ne peut que trouver dans le baudelairien qui sommeille en moi une attention bienveillante, quand bien même je regretterais qu'il n'ait pas plus réussi - au contraire justement de Rebatet, j'insiste encore là-dessus - à susciter en nous le sentiment de cette « féerie » (Drieu, c'est un peu : Féerie toujours pour une autre fois). Gilles par ailleurs ne manque d'intérêt ni certes de lucidité, et à c'est à partager avec vous certains de ses meilleurs moments que je voudrais maintenant m'attaquer.

Un judicieux renversement de perspectives pour commencer :

"Elle lui avait souvent dit qu'elle souhaitait qu'il vînt aux États-Unis. Elle lui parlait de ce voyage comme d'une révélation qui lui manquait et qui, à coup sûr, le bouleverserait de fond en comble. Il hochait la tête, séduit et méfiant, modeste et hautain. Après l'expérience intime qu'il avait eue d'un certain nombre de caractères américains, il était venu à croire que ces gens n'avaient pas pu se défaire de toute la vieillesse spirituelle qu'ils avaient emportée d'Europe et que, bien au contraire, ils n'avaient gardé que les éléments les plus vieillissants, tout cet abominable et caduc mythe moderne fait de rationalisme, de mécanisme et de mercantilisme. Il avait trouvé tous ses amis américains plus tendus que solides, emportés par une frénésie disparate et sans objet. Somme toute, pour eux, la jeunesse était en arrière comme pour des Européens, et elles étaient vaines, les incantations scientifiques dont ils usaient avec une crédibilité si obtuse pour évoquer le fantôme imbécile du bonheur, faute de dieux. (...) Les dieux sont morts." (IIe partie, ch. XIV.)

A la vérité, il est peut-être, paradoxalement, aventureux d'en rester aux concepts de jeunesse et de vieillesse : outre qu'ils sont assez flous, on peut soutenir qu'ils sont loin d'être aussi antithétiques que l'on pourrait le croire, et que souvent ceux qui veulent à tout prix être jeunes sont confits dans leurs certitudes comme des vieux. A tout prendre, s'il faut une division, j'adopterais une tripartition esprit d'enfance - esprit adulte (qui doit inclure le premier, sinon c'est la vieillesse) - esprit infantile (qui inclue donc des formes de jeunesse et de vieillesse). Drieu d'ailleurs, à la fin de ce passage où il résume les pensées de son héros pendant un séjour solitaire dans le désert algérien, semble aller dans ce sens :

"Il se demandait si les fins de l'homme sont des fins sociales. Ou plutôt il rêvait d'une société qui laisserait beaucoup de liberté à l'homme : non pas de cette liberté dont on parle tant dans les villes et qui est un attrape-nigaud, la liberté de faire du bruit [excellent !] ; non, une autre liberté, celle dont il jouissait en ce moment et qui était la liberté de se taire et de contempler. Il rêvait d'une société où la production et la jouissance des biens matériels seraient limitées à un prolétariat gras, cossu, bourgeois ; et pour une classe d'exception, pour une sorte de noblesse, la générosité de l'homme serait reportée dans la contemplation. Il ne s'agissait point là de l'inertie des « intellectuels » du siècle dernier affalés dans leur bibliothèque, dominés par leur faiblesse corporelle, livrés par leur incapacité politique à la dictature de la foule ivre de besoins et de satisfactions médiocres, noyés dans le flot montant de la laideur des objets, des vêtements, des maisons, et alors se confinant dans une rêvasserie subjective de plus en plus mal nourrie et maigre.

Il pensait, après le Platon des Lois, que la contemplation ne peut être pleine et créative qu'appuyée sur des gestes et sur des actes qui engagent toute la société. Il n'est de pensée que dans la beauté et il n'est de beauté que par le concours de toute la société ramenée à la sainte loi de la mesure et de l'équilibre. Restriction des besoins pour l'élite, équilibre des forces matérielles d'une part, corporelles et spirituelles de l'autre.

Telles avaient été la Grèce, l'Europe du Moyen Age.

L'Islam autour de lui, même avarié par la colonisation, lui rappelait l'éternelle règle d'or, en bonne partie restituée par Maurras ces temps-ci.

Presque nu, mangeant peu, buvant moins, silencieux, marchant au soleil ou assis dans une ombre chaste il était d'accord avec ces officiers sahariens qui croyaient plus dans la maigre maxime des vaincus du désert que dans le gras propos triomphant à Paris. Il rêvait que la civilisation d'Europe enfin s'arrêtât comme s'était autrefois arrêtées les civilisations d'Asie et que dans le silence enfin recouvré on n'entendît plus que le son d'une note de musique ou le heurt de deux sabres dans quelque duel absurde ou le bruit très discret du paraphe du poète. Assez de progrès. Il n'attendait rien que de la paresse.

Il vieillissait : comme c'était bon cette première accalmie annonciatrice des grands dépouillements et des grands achèvements." (IIIe partie, ch. II.)

Évidemment le baba-cool fumeur de shit n'est pas loin (et l'on sait que certains idéologues plus ou moins proches du régime de Vichy ne manquèrent pas de se reconnaître dans certaines tendances écologiques et anti-modernistes de mai 68), mais si l'on veut bien ne pas galvauder le sens du mot « contemplation » ("c'est très actif, la contemplation", aimait à dire feu Jean-Claude Guiguet), on admettra pouvoir éviter ce péril, rester en-deça de cette limite. Je n'épilogue pas par ailleurs sur l'ancienneté ni l'impuissance de ce rêve anti-moderniste, né avec la modernité même, Musil vous le dira mieux que moi, et j'enchaîne sur un dernier passage, au moins pour aujourd'hui, passage qui, incidemment, m'a une nouvelle fois fait penser à notre « corporation » de blogueurs :

"Ensuite, il se demanda ce qu'il allait faire. Il n'appartenait à aucun groupement, à aucune catégorie humaine.

Il avait pu croire qu'il s'était éloigné depuis quelques mois de la politique où, par le Quai [d'Orsay], il n'était jamais entré tout à fait. Mais son expérience du désert prouvait qu'à travers la solitude et la nature, il méditait toujours la société, et seulement la société. Il devait s'avouer qu'il n'avait rien pu déchiffrer plus profondément, du moins rien qui formât un texte suivi. Les secrets de la religion et de la philosophie, comme ceux de la poésie, lui restaient à peu près interdits ; n'espérant plus les pénétrer, il devait se résigner à les vénérer dans leur contour social, les épeler au moyen de syllabes politiques.

La vie qui se dérobait à lui dans les grandes profondeurs ne lui offrait que cet énorme résidu : la politique. Il recueillait pourtant dans cette gangue vulgaire des pépites précieuses qui, broyées par son zèle ascétique, lui faisaient encore un métal assez rare. Il se sentait le besoin d'exprimer cette pensée tenace, méprisante et tendrement désolée qui s'était composée en lui autour des mythes sommaires de la pensée contemporaine : Patrie, Classe, Révolution, Machine, Parti [Marché, Droits de l'homme, Tolérance, Discriminations...]. Ce serait sa façon de prier. Une force que ses vingt avaient pressentie à la guerre remontait lentement en lui avec sa maturité : la prière.

Il lui faudrait écrire sa prière.

Il ne songeait pas du tout à écrire pour être lu, mais seulement pour assurer chaque étape de son mouvement intérieur. Voulait-il donc dérober toujours ce mouvement ? Non, mais il jugeait que le moyen de transmission le plus efficace est le moyen invisible de l'oraison ; quand il disait : « On ne peut parler que pour les murs », il sous-entendait cette conviction. Il regrettait seulement que son intime discours condescendît à un vocabulaire aussi médiocre que celui des journaux. Mais s'il ne se privait pas d'en rejeter la faute sur son époque, incapable de nourrir un propos plus vaste, il ne comptait plus dédaigner ce moyen d'intervention, alors qu'il n'y en avait pas d'autres." (ch. III.)

Passage que je ne commenterai pas mais qui me semble assez emblématique des qualités et des défauts de lucidité, si j'ose dire, de l'auteur. Je vous laisse y réfléchir, en compagnie d'un peu d'ascétisme occidental, pour les amateurs. - C'est long peut-être, mais comme disait en substance Stravinsky à ce sujet, quand on est au paradis, autant y rester longtemps...





P.S. J'avais déjà retranscrit il y a quelques mois des extraits de Gilles, on peut les retrouver en suivant ci-dessous le label Drieu la Rochelle.

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lundi 9 juillet 2007

Démocratie de branleurs. (Où sont les femmes ? - II) - Ajout le 12.O7.

7mirosmokescopy





Ajout.





Alors, bon, le clitoris... Ceux qui comme moi ont regardé dans leur jeunesse Le sens de la vie, des Monty Python, qu'Allah bénisse ces derniers, se souviennent peut-être de la séquence d'éducation sexuelle au lycée, avec le professeur, l'admirable John Cleese, commençant son cours : "Alors maintenant, le sexe... Le sexe, le sexe, le sexe..." - sur le ton vaguement ennuyé, de qui pense à autre chose, dont un professeur de droit évoquerait l'article 49-3 - et d'ailleurs, que Festivus et Ségolène Royal soient maudits, les élèves semblent autant s'intéresser au dit sexe que des étudiants en droit à un cours sur le 49-3 ou tout autre article.

Bref, le clitoris, le clitoris, le clitoris... Si "le hasard est la providence des imbéciles", sans doute faut-il que j'invoque plus la providence que le hasard pour justifier le fait qu'en quelques jours j'aie pu découvrir cette phrase, que je vous citais il y a peu, de Dominique de Roux :

"Un des secrets de Dostoïevski : il a prévu l'avènement du matriarcat sur le père, la démocratie ou le règne du clitoris, l'amazonisation." ;

que j'aie pu tomber sur cet article de Libération, intitulé, ces gens-là sont des poètes, "Mademoiselle Clito" (que le fantôme de Trenet les encule comme de vulgaires mitrons !), dont j'extrais ces lignes caractéristiques :

- "«Plus de 80 % des femmes que j’ai interrogées ignoraient le mode d’emploi et l’anatomie de leur clitoris.»  Déterminée à combler ces lacunes, Rosemonde Pujol n’est pas avare en descriptions. «C’est un beau cas d’égalité homme-femme, le clitoris. Comme le pénis, il possède un gland, un prépuce, et un petit nerf moteur, le nerf érectile, qui prend sa source au cerveau.»  Ça, c’est pour la partie visible, soit un cylindre d’environ deux centimètres de haut sur moins d’un centimètre de large. A l’intérieur, «la forme cylindrique s’épanouit en un volume près de dix fois supérieur à la partie visible» . Ainsi, conclut Rosemonde, «on a un pénis, ils ont un pénis, et pourtant ils veulent qu’il n’y ait que le leur qui compte !». "

- «A partir d’un certain âge, c’est la seule chose qui continue à vivre aussi fort qu’avant,  s’exclame Rosemonde. Les amours sont mortes, le clitoris est vivant !» 

des poètes, je vous dis (transposez ce paragraphe dans le domaine masculin, pour juger de sa teneur poétique et altruiste) ;

et enfin, par un cheminement tortueux dont je vous épargne les détails, ces remarques du psychanalyste anglais D. Winnicott, dans un texte intitulé "Ce féminisme" (in Conversations ordinaires, Gallimard, 1988) :

"La source du féminisme est là, dans l'illusion généralisée, chez les femmes comme chez les hommes, qu'il existe un pénis féminin, et dans la fixation particulière de certaines femmes et de certains hommes au stade phallique, c'est-à-dire au stade qui précède celui de la pleine génitalité."

"On peut donc considérer qu'il y a dans le féminisme un degré plus ou moins important d'anormalité. A l'un des extrêmes, c'est la protestation de la femme contre une société mâle dominée par la gloriole masculine dans la phase phallique ; à l'autre, c'est le déni par la femme de sa réelle infériorité au cours d'une certaine phase de développement physique."

- la certaine période, c'est le début de la puberté, quand la jeune fille, encore peu consciente des possibilités de son vagin, peut regretter, éprouver comme un manque, de n'avoir pas de pénis - et trouve éventuellement dans le clitoris un pénis de substitution.

J'ajouterai la mention du souvenir du film de Jean-Claude Guiguet, Les passagers, dérive communautariste, sur le tard, d'un réalisateur jusque-là très pénétré de son art, dans lequel l'ultra-pédé Jean-Christophe Bouvet, bon comédien par ailleurs, explique à qui veut l'entendre que "le clitoris est une verge" - sous entendu, "les hétéros sont aussi des suceurs de bite".

La providence étant ce qu'elle est, j'ai déjà tout dit, il n'y a plus qu'à ajouter deux et deux, non pour condamner en bloc le féminisme, qui certes ne se réduit pas à ce qu'en dit Winnicott, ni le plaisir clitoridien, ce n'est pas notre tempérament, mais pour pointer l'égalitarisme extrêmement primaire, revanchard, miteux et "organisciste" qui imprègne les propos de Mme Pujol ("moi aussi j'ai une bite", tel est en définitive son message - il faudra d'ailleurs m'expliquer à quoi sert un pénis à l'intérieur du corps - si du moins l'auteur de l'article n'a pas écrit tout à fait n'importe quoi), et rappeler, avec Dominique de Roux et Donald Winnicott, à quel point tout ce cirque clitoridien est onaniste, bien loin de la recherche - difficile, mais bon sang de bois, quand elle est menée à terme, si terme il y a...! - de la complémentarité, avant, pendant et, qui sait, parfois, après l'acte. Je vous laisse développer, sans excès bien sûr, les analogies avec l'orgueil branleur de l'homo democraticus et les droits qu'il trouve toujours à revendiquer.


Et pour conclure, deux extraits du Sens de la vie, sans sous-titres hélas :

- un hymne au pénis - un peu de male pride, pourquoi pas ;





- un - célèbre, justement célèbre - hymne au sperme, chanté par un vaillant catholique - et comme tout ce texte a des échos murayiens, et que Muray voyait dans la Bible une des plus belles illustrations de la différence des sexes... - eh bien, la preuve est faite, il n'y a pas de hasard, sauf pour les imbéciles.







Avant de reproduire l'article de Libération, pour le cas où le lien ne serait plus valide, je profite de l'occasion pour livrer un souvenir cinéphile qui vaut ce qu'il vaut, car ma vision de ce film remonte à une bonne dizaine d'années : j'ai rarement eu le sentiment de toucher du doigt (honni soit...) d'aussi près la différence des sexes que dans Le val Abraham de Manuel de Oliveira.

20060517-leonor


C'est une adaptation de Madame Bovary, et Dieu sait que Flaubert s'y connaissait en différence des sexes et a influencé Muray. Non, il n'y a pas de hasard.

Dieu vous bénisse !





Ajout.
Oui, je découvre dans le numéro 124, printemps 2007, p. 27, de la revue Eléments, entre un bon article de M. Cinéma et des odes à la gloire d'Alain de Benoist, la donnée suivante, hélas peu précise :

"Les travaux des sexologues publiés depuis les années 1950 montrent que... l'absence d'orgasme au cours des relations sexuelles reste fréquente chez un grand nombre de femmes, quelles que soient les qualités de leur partenaire, et que l'orgasme féminin est le plus souvent obtenu en dehors du rapport hérérosexuel, par la masturbation du clitoris."

- c'est vague non seulement d'un point de vue statistique, mais formel : "en dehors" peut - ou non - vouloir dire pendant le dit rapport.

Bref :

- le clitoris n'a manifestement guère besoin d'être réhabilité, sauf par des gens qui ont envie de faire parler d'eux ;

- c'est l'occasion de rappeler la composante masturbatoire souvent présente durant l'acte, des deux côtés (par exemple, avec une prostituée, ce n'est jamais que de l'onanisme in vitro, si j'ose dire), composante que j'avais, c'est péché, laissée de côté dans le premier jet (honni soit !) de cette note.



"Mademoiselle clito
Sexualité. Rosemonde Pujol, 89 ans, entend réhabiliter l’organe du plaisir féminin.

Un seul commentaire, sur cet article défini, comme s'il n'y avait qu'un seul organe pour ce plaisir : et le vagin, il sert à quoi ? Branleurs !!!

- Et puis un autre commentaire, tout de même : réhabilitation, piège à cons !


"Rosemonde Pujol a 89 ans, un passé de résistante et de militante de la cause féminine, une carrière de journaliste économique à France Inter et au Figaro,  une douzaine d’ouvrages de consommation et de santé publiés. Et, à l’orée de sa quatre-vingt-dixième année, un nouveau combat à mener : «la réhabilitation du clitoris».  L’œil qui brille et le sourire en coin, elle se délecte de l’étonnement de ses interlocuteurs lorsqu’elle évoque son dernier livre, Un petit bout de bonheur  (1). Avocate du plaisir féminin «jusqu’à 100 ans au moins»,  Rosemonde Pujol a proposé à 80 femmes de tous âges et milieux sociaux de papoter ensemble de leur «petite fleur».  Bilan : des insultes, des «A votre âge, vous n’avez pas honte !»  mais aussi des confidences qui font le sel de son ouvrage. Tour d’horizon en cinq volets d’un auteur et d’un sujet réjouissants.

De la résistance au clitoris.

Si l’on s’étonne que Rosemonde Pujol, alias Colinette (son «nom de guerre» ), chevalier de la Légion d’honneur, Médaille de la Résistance avec rosette et grade d’officier, s’intéresse au «siège du plaisir féminin»,  elle n’y voit au contraire que «pure logique»  : «J’ai toujours mieux aimé faire que subir.»  De la même façon qu’elle lutta jadis contre l’occupant, elle lutte aujourd’hui contre l’ «andro-centrisme»  ou «culte du phallus».  «J’ai interrogé des lycéennes et leurs professeurs de SVT [sciences et vie de la terre, ndlr]  , raconte Rosemonde, indignée. Eh bien encore aujourd’hui, dans les manuels, alors que tous les organes masculins sont minutieusement décrits, on ne trouve rien sur le clitoris.»  Elle cite l’exemple d’une professeure de terminale qui, en tentant d’apporter plus d’explications sur le «bouton magique»,  s’est attiré l’ire de sa hiérarchie et des parents d’élèves.

«Petit pénis».

Pour Rosemonde Pujol, tombée enceinte à 41 ans (son premier et unique enfant), le plaisir féminin souffre de la dictature de la maternité. «On a beaucoup cherché à me culpabiliser d’être mère sur le tard, comme si j’avais négligé ce pour quoi j’étais faite. Les organes génitaux féminins ne sont valorisés que pour leur fonction reproductive. Le clitoris est méprisé car il est stérile.»  Cette «inutilité reproductive»  serait l’origine du tabou. «Plus de 80 % des femmes que j’ai interrogées ignoraient le mode d’emploi et l’anatomie de leur clitoris.»  Déterminée à combler ces lacunes, Rosemonde Pujol n’est pas avare en descriptions. «C’est un beau cas d’égalité homme-femme, le clitoris. Comme le pénis, il possède un gland, un prépuce, et un petit nerf moteur, le nerf érectile, qui prend sa source au cerveau.»  Ça, c’est pour la partie visible, soit un cylindre d’environ deux centimètres de haut sur moins d’un centimètre de large. A l’intérieur, «la forme cylindrique s’épanouit en un volume près de dix fois supérieur à la partie visible» . Ainsi, conclut Rosemonde, «on a un pénis, ils ont un pénis, et pourtant ils veulent qu’il n’y ait que le leur qui compte !». 

Masturbation de 0 à 100 ans.

Lorsqu’elle était jeune élève pensionnaire chez les jésuites, Rosemonde Pujol se masturbait en lisant des récits sacrés. «Je ne savais pas que c’était interdit, ni que cela s’appelait masturbation. J’avais l’impression en ressentant ce plaisir de rejoindre Dieu et de devenir sainte.»  Des années de culpabilisation puis d’émancipation plus tard, Rosemonde assure que «la masturbation clitoridienne est un geste pur, puisque pratiqué de manière innée. Le fœtus se masturbe dans le ventre de sa mère».  Pur, et pérenne. «A partir d’un certain âge, c’est la seule chose qui continue à vivre aussi fort qu’avant,  s’exclame Rosemonde. Les amours sont mortes, le clitoris est vivant !» 

«Un moyen de survie»

Distançant largement le pénis, le clitoris posséderait quelque 8 000 à 10 000 capteurs sensitifs, quand son homologue masculin n’en compterait que 3 000 à 4 000. Les capteurs neuronaux du clitoris (plus nombreux également que ceux des doigts, des lèvres ou de la langue), une fois stimulés, entraînent la libération d’une hormone de plaisir, l’ocytocine. «Ce que m’ont dit les médecins,  confie Rosemonde, c’est que grâce à cette hormone, le clitoris est un véritable moyen de survie pour femmes. Un bain de jouvence. Un produit de beauté.»  Comme deux de ses amies nonagénaires, ­elle voit là le secret de sa longévité. «Les sages-femmes du Moyen Age caressaient le clitoris des femmes enceintes, car tout ce qui rendait la mère heureuse rendait l’enfant heureux. Maintenant la grossesse, c’est : Ne faites pas ci, faites attention à ça. J’ai l’impression d’être en 1917, l’année de ma naissance, pas en 2007.» 

La poésie du clitoris.

Il paraît que les Italiens, pour évoquer les caresses clitoridiennes, disent qu’ils «jouent de la mandoline».  Rosemonde apprécie la métaphore. «Le clitoris est un organe poétique, car c’est l’un des rares à n’avoir aucune utilité productive. Il offre l’évasion, la douceur.»  Elle marque une pause en souriant. «Le clitoris permet à la femme qui se trouve laide de se sentir belle. D’ailleurs, elle ne se sent plus du tout : elle flotte dans le bonheur.»"

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