mardi 30 octobre 2012

"Je suis parti de Bloy...

Méontologie


...qui, toute sa vie, a vénéré un Dieu absent, et plus Son absence se faisait évidente et cruelle, plus il Le vénérait. A nous d'essayer de donner une consistance à cette absence, l'incarner en somme. Le divin ne se montre jamais autant et aussi bien que lorsque Dieu apparaît dans toute Son absence. La vie est pleine de ces trous de Dieu, ces gouffres d'horreur où il est flagrant que Dieu n'est pas. Quelque chose de divin se passe quand Dieu manque. Non pas souffrir de l'absence de Dieu mais s'extasier devant cette absence comme devant un dieu. Quand on commence à comprendre que ne pas croire en Dieu et sentir Son absence sont deux choses diamétralement opposées, on est un autre homme. Apprendre à vivre avec l'absence de Dieu, Son silence et Ses signaux. Se situer par rapport à ce trou dans le monde que Dieu a fait en n'existant pas. Le reste, indifférence arrogante ou bigoterie stupide, n'a plus grand intérêt auprès de cette révélation en creux. Oui, Dieu est creux comme un tam-tam. Vivre c'est inventer un rythme sur Son dos. Dieu existe, je fais exister Dieu, je L'ai extirpé de ma gangue d'homme, je sculpte ensuite ce magma argileux, peu à peu une forme se dégage, une figure, tiens ça me ressemble, mais non, je l'ai cru mais c'est faux, ça me ressemble mais ce n'est pas moi, ça me rappelle quelqu'un, j'y suis : Jésus ! C'est là qu'on voit l'importance du Christ, Il a rempli le rôle de l'absence de Dieu. Rôle de composition il faut le dire pour un homme. Jésus-Christ incarne la divinité de l'absence de Dieu !

Il me revient une phrase de René Daumal qui disait : « Dieu je parle à ton inexistence » ; et je n'oublie pas Roger Gilbert-Lecomte qui, à la première page de son premier livre, mettait en scène Dieu et Son absence qui se saluaient. Ambassadeur divin de Dieu, incarnation terrestre de l'autoritaire néant céleste, Jésus-Christ est la preuve même que Dieu n'existe pas et pourtant j'y crois, j'y crois parce que c'est absurde.

Je me répète toute la journée comme une prière cette phrase de Tertullien : Credo quia absurdum. Quelle merveilleuse profession de foi : « Je crois parce que c'est absurde », c'est même pour ça que je crois. Si ce n'était pas absurde, il n'est même pas sûr que je croirais. Je crois d'autant plus que c'est absurde de croire. L'absurdité est mère de toutes les fois. Si croire en Dieu était logique, ce serait louche. L'irrationalité de la croyance en Dieu ne peut être vécue, et même comprise, que par l'absurde. Saint Thomas d'Aquin avait besoin de se prouver que Dieu existait, donc il en doutait. Alors que tout accepter d'emblée, d'un bloc, sans doutes, permet de croire en Son existence absente. Ce n'est raisonnablement qu'en Son inexistence qu'on peut croire à coup sûr. C'est de la folie mais pourtant je ressens au plus profond de mes fibres cette inexistence de Dieu. Exactement comme s'Il était là sous mes yeux. Je vois l'invisible. Je ne crois qu'en ce que je ne vois pas.

Saint Thomas d'Aquin remplit un trou, Tertullien le contemple." (Marc-Édouard Nabe, L'âge du Christ, pp. 16-18)

Je ne vais pas commenter ce texte, dont je me demande, globalement, jusqu'à quel point il faut le prendre au sérieux. Je ne vais pas reprocher à l'auteur ses paradoxes, m'étant moi-même demandé quelque part si « un catholique n'était pas toujours paradoxal » : disons que dans ce qui précède tout ne me paraît pas relever d'un égal degré de conviction de la part de l'auteur. Ceci, de façon générale me paraît lié, notamment, à certaines caractéristiques du catholicisme du XXe siècle, qui sont justement un des domaines d'études de L'âge du Christ, et sur lesquelles je pense et espère revenir prochainement.

Quoi qu'il en soit, cette retranscription me fournit l'occasion de corriger publiquement, à ma petite échelle, une commune erreur commise ici par M.-É. Nabe, et d'insister une nouvelle fois sur un thème qui m'est cher.

L'erreur, c'est l'attribution à Tertullien de la phrase : Credo quia absurdum. Jean Borella nous le dit :

"On ne saurait… envisager la distinction de l'Etre et du Non-Etre comme s'il y avait entre les deux une opposition de contradiction, bien que le langage semble nous y inviter. En effet, à s'en tenir aux formulations, Etre et non-Etre s'opposent comme A et non-A. Et chacun sait qu'il s'agit là de la formulation classique de ce qu'on nomme le principe de contradiction : A est A et n'est pas non-A ; ou encore : A ne peut être à la fois A et non-A ; ou encore : A et non-A s'excluent et ne peuvent être vrais en même temps. Ce principe est, selon Aristote et la philosophie en général, le plus fondamental des principes de la raison, ce qui ne souffre aucune discussion. Et précisément, si le non-Etre (l'Essence sur-ontologique ou méontologique [ici, si vous décrochez, c'est normal, nous y reviendrons plus tard, si Dieu veut…]), est conçu comme le contradictoire de l'Etre, à la manière dont non-A nie A purement et simplement, alors il y aurait en effet contradiction à affirmer que Dieu est à la fois Etre et non-Etre. Sans doute pourrait-on le soutenir au titre d'une sorte de transcendance de l'absurdité, sous le prétexte que seul un discours qui brise les exigences de la raison est à la mesure de cet au-delà de toute pensée humaine qu'est la Réalité divine, ce qui nous renverrait au trop fameux credo quia absurdum attribué faussement à Tertullien. [En note : : "L'expression ne se trouve pas telle quelle dans les écrits de Tertullien, mais on y lit des formules analogues. Dans le De Carni Christi, V, il écrit : « Le Fils de Dieu a été crucifié : je n'en suis pas scandalisé (précisément) parce que cela doit scandaliser. Et le Fils de Dieu est mort ; ce qui est parfaitement croyable (précisément) parce que c'est insensé (ineptum) ; et mis au tombeau, il a ressuscité : cela est certain (précisément) parce que c'est impossible."] Mais penser ce qui n'est pas pensable, ce n'est pas penser. Il faut donc admettre la pleine validité du principe de contradiction sur le plan de l'ontologie de la substance. Mais il n'en va plus tout à fait de même dans l'ordre méontologique, à propos duquel on peut bien parler d'un principe de non-contradiction absolue, principe qui est exigé par la pensée elle-même, et qui ne contredit nullement le principe de contradiction." (Penser l'analogie, pp. 96-97)

Encore une fois, sur cette histoire de méontologie, ne paniquez pas, et n'allez pas chez M. Google comme chez Dieu le père pour voir ce que ça veut dire : nous aborderons tout cela plus tard - lorsque je serai moi-même capable de l'expliquer à peu près clairement.

A peu près clairement, c'est d'ailleurs notre sujet du jour, et le thème que j'ai annoncé plus haut. Je le rappelais il y a peu, il m'est arrivé de critiquer la dichotomie soralienne artiste rêveur / intellectuel lucide : ce n'est pas pour retrouver une dichotomie différente mais elle aussi nuisible sous la plume de MEN. Il y a certes peut-être un moment où l'intellect, appelons ça comme ça, doit en quelque sorte lâcher prise devant « cet au-delà de toute pensée humaine qu'est la Réalité divine » ; "savoir est mieux que comprendre", vient ainsi de m'écrire M. Limbes, citant Bloy, comme on se retrouve. Mais je ne vois pas en quoi ce serait une raison pour renoncer de son propre chef à son intellect, et encore moins pour préférer ce qui a l'air irrationnel à ce qui est cohérent. Citons encore J. Borella : "'L'intelligence métaphysicienne doit s'engager concrètement dans la foi au Dieu révélé. (…) L'intelligence doit opérer une sorte de sacrificium intellectus, elle doit s'ensevelir dans la foi comme dans la mort du Christ Logos, mais c'est pour renaître avec lui." (p. 189 n.)

Dit autrement : Thomas d'Aquin ne doute absolument pas de l'existence de Dieu et sait fort bien que cette existence est plus paradoxale à certains égards que celle d'une assiette ou d'un vagin. Il ne remplit aucun trou. MEN est plus proche de la vérité lorsque, dans les lignes qui suivent le texte que j'ai cité, il parle de la Somme comme d'une "extraordinaire entreprise conçue et menée à bien pour expliquer l'inexplicable", quand bien même met-il dans les lignes en question un rien de condescendance. Quoi qu'il en soit, l'important est là : cette « entreprise » ne reflète aucun doute. Le sacrificium intellectus (encore du sacrifice, on n'en sort pas) évoqué par Jean Borella, Thomas d'Aquin l'a déjà fait, il en revient. (Ou bien tout ce que j'écris ici est complètement faux, c'est possible aussi. Mais, même complètement faux, ce sera moins faux que cette histoire de « doute ».)

Autrement dit encore, et pour finir. Peut-être est-il trompeur de parler, comme je l'ai fait, de « moment » à propos de cette façon dont l'intellect lâche prise, ou se sacrifie, peut-être cela donne-t-il un aspect trop temporel à cette idée, mais s'il y a un stade où l'intellect ne peut tout assumer, ce n'est rien une raison pour ne pas lui faire confiance, et encore moins pour le considérer comme contradictoire avec des formes éventuellement supérieures de savoir. "Si croire en Dieu était logique, ce serait louche", écrit MEN : je vois ce qu'il veut dire, mais Dieu, lui, est logique.

Sur le même thème, ou un thème très voisin, vous pouvez lire, ou relire pour les plus alcooliques de mes piliers de bar, ce texte, ou j'essaie de nuancer ce que racontent Musil et son commentateur Jacques Bouveresse sur les rapports entre science et religion, ou celui-ci, ou Simone Weil nous le dit : la science s'est écartée de la contemplation de Dieu, "non par excès, mais par insuffisance d'esprit scientifique, d'exactitude et de rigueur." - Un paradoxe pour finir, c'est de bonne guerre (sainte) : dans sa façon d'opposer Thomas d'Aquin et la proverbiale phrase attribuée à Tertullien, Marc-Édouard Nabe se montre finalement rationaliste, plus du côté de J. Bouveresse que de Simone Weil.

A suivre - encore et encore, c'est que le début, d'accord, d'accord…


Histoire cyclique de la France

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mercredi 28 septembre 2011

"Son silence qui swingue..." (Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, III.)

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Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, I.

Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, II.


"Je pourrais vous noyer sous un Niagara de citations toutes fraîches (...) mais (...) je ne suis pas un citationniste comme la plupart de mes « confrères » hommes de lettres qui pensent dans le crâne d'autrui parce que leur cerveau trop petit a peur tout seul le soir dans le leur..." (Marc-Édouard Nabe, 1998)

"Le monde tourne autour d'un axe métaphysique, dont le sexe est une des principales manifestations." (Arnaud M. Genevois, 28 août 2011)


Après cet indispensable préambule, quelques citations du Oui de M.-É. Nabe (Rocher, 1999). Je me permettrai dans ce qui suit des digressions générales sur l'auteur, mais ai décidé de ne prendre mon matériau que dans ce livre. Je suis loin d'avoir lu tout ce qu'il a écrit, il faut bien se fixer un corpus, et le fait que nous ayons ici à faire à un recueil, où de nombreux et différents sujets sont abordés sur une période de 16 ans, correspond assez bien à mon propre projet. « Projet » qui sera, vous constaterez que c'est logique, exposé en conclusion.

Donc, les citations :

"Il n'y a rien de plus excitant que de faire l'amour / tous les jours avec une femme qu'on connaît et / une seule fois avec une femme qu'on ne connaît pas." (1988)

"Quand la femme de votre vie se métamorphose du jour au lendemain en mère de famille, il y a deux solutions : la tromper ou la quitter. Dans les deux cas, l'erreur est de croire qu'une maîtresse, quel que soit le plaisir qu'on en retire, peut remplacer la quotidienneté avec la femme et l'enfant. Il vaut mieux opter pour la première solution." (1996)

Entre autres choses, Oui est une méditation sur la féminité, notamment celle des hommes, notamment celle des écrivains :

"Lucette, c'est la femme de Céline, c'est-à-dire la féminité de Céline faite femme. La féminité, le cuirassier Destouches au bras fichu n'en manquait pas. Qui insistera sur la féminité inouïe de cet homme qui représente, pour tant de fans grisés et d'ennemis apeurés, la virilité par excellence ? La virilité d'une pensée alourdie d'énormes testicules bibliques. Personne ne semble avoir remarqué que l'écriture même de Céline, hystérique dans son combat contre l'hystérie, touche à l'essence nerveuse de la féminité, qu'il est inspiré essentiellement par ses propres fantaisies. C'est bien cet écho féminin que Céline avait trouvé chez celle qu'il mettait en transe la nuit, pour qu'elle revive ses sensations, afin qu'il en tapisse son cauchemar d'autobiographe maladif, de chroniqueur chronique." (1993)

Plus généralement :

"L'écrivain n'a pas de coeur. Dans sa carcasse pleine de paperasses, il n'y a pas de place pour un coeur, surtout pour un coeur de femme ! Autant le dire ici pour finir : c'est parce que l'écrivain est né avec un coeur de femme qu'il a besoin d'une femme pour le placer en elle. C'est la femme d'écrivain qui garde le coeur de l'écrivain pendant qu'il écrit, c'est-à-dire toute sa vie." (1993)

Ce qui éloigne de certaines formes caricaturales de sexualité / de virilité, pour atteindre une sensualité plus subtile :

"Le lecteur - français surtout - n'est pas powysien du tout. Chez les Anglo-Saxons, il préfèrera Hemingway et ses grosses couilles de chasseur d'éléphants. Toujours la virilité, la pauvre petite virilité, la puérile virilité qui fait que le lecteur ne jouit que si l'écrivain s'exhibe, s'il ouvre son livre comme un imperméable.

Pour aimer Powys, il faut avoir le sens cosmique de l'homme. Savoir s'extasier devant les choses, pas faire des concours de longueurs de bites. Hemingway est content de lui, il bande mais ne jouit pas. Powys sait jouir de tout et par tout. Rien qu'en voyant ! Il a compris tout ce que la contemplation avait d'énergique. Il faut être une tornade de vie pour contempler le monde. La sainte contemplation extatique ne va pas sans l'embrasement du spectacle même qu'elle recouvre. Bientôt, le contemplatif prend feu de joie et l'enthousiasme incendie tout ce qui est beau." (1988)

Soit dit en passant, c'est aussi une définition du désir, et une métaphore sur le désir que l'on peut susciter en la femme que l'on contemple et que l'on désire, que l'on peut (parfois...) amener à « s'embraser »... Mais, donc, nous sommes dans une thématique plus large - toujours à propos de Powys :

"Par excès d'attention (tout ce qui est attentif est d'ordre divin), par jouissance préméditée, l'on traverse le sexe et atteint l'extase."

Notons que cette insistance sur le rôle de l'attention se retrouve chez Simone Weil, qui lui accorde même une grande importance, tout en la considérant certes de façon moins explicitement charnelle que Powys-vu-par-Nabe.

"C'est très actif, la contemplation", répétait Jean-Claude Guiguet. Si s'éloigner du stéréotype viril caricatural que MEN attribue, à tort ou à raison, à Hemingway, peut permettre d'envisager des formes de désir à la fois plus fines et plus générales, le concept de contemplation pousse à s'affranchir de la dichotomie actif / passif. Sans aller nécessairement jusqu'à « embraser le spectacle » contemplé, la contemplation suppose une capacité d'attention, une mise en action d'une forme de passivité et de disponibilité, un entraînement, j'allais écrire une initiation : il est parfois légitime de parler de natures contemplatives, on ne devient pas pour autant attentif et contemplatif d'un claquement de doigts, il y faut du temps et de l'abnégation.

Bref : de même qu'il est abusif d'évoquer la passivité de la femme durant l'acte, se met ici en place un rapport au monde où l'on active sa passivité féminine. Ce qui au demeurant est lié à l'essence de la féminité, si l'on en croit Evola et ses belles pages sur la passivité active des femmes et l'activité passive des hommes. Je vous les retranscrirai un jour (Evola cite T. Burckhardt : "La femme est activement passive, l'homme est passivement actif."), je les signale aujourd'hui pour noter que si MEN critique des catégories caricaturales, des clichés, c'est peut-être pour mieux retrouver, à travers sa propre expérience, des concepts plus anciens et plus riches. Comment j'ai redécouvert la Tradition en suivant ma bite à la trace, ou De la pénétration répétée de vagins accueillants comme moyens de comprendre (enfin) l'oeuvre de René Guénon ? A suivre (avec un clin d'oeil au passage à R. Abellio)...


Le diable est dans les détails

Le Diable se cache dans les détails...


Ceci « posé », revenons à la contemplation. On ne fait pas entrer le monde en soi comme dans du beurre, ni sans qu'il y laisse des traces :

"La dynamique de Massignon, c'est la pénétration. Dieu entre en lui comme un passe-muraille. La porte est close mais l'Aimé entre en l'Amant par l'opération du Saint Amour. Sans violence, mais avec douleur. Dieu, ça fait mal : il suffit d'observer le visage de Massignon, tout crispé par le bonheur d'être pénétré par Sa Grâce, presque blessé par Sa Lumière, lumineux de douleur acceptée, la peau parcheminée par les mille rides coraniques de l'extase, rigoles creusées par les larmes de joie..." (1992)

MEN n'évoque pas explicitement dans ce texte l'homosexualité de Massignon, mais l'enchaînement de ces citations incite à penser que voilà peut-être une des sources de la forme nabienne d'homophilie (quel mot... il faudrait parler d'« homosexualophilie », tant pis) - présente aussi, de façon différente, dans L'homme qui arrêta d'écrire.

Homophilie régulièrement proclamée, mais homophilie, précisons-le immédiatement, comme au service de l'hétérosexualité :

"Autant je déteste les petits pédés bidons qui roucoulent écoeuramment, autant je possède une capacité infinie d'admiration pour les très grands homosexuels. Comme des fois je suis dans une mood d'ours doux, je ne lis que des catholiques (Bernanos, Bloy, Barbey, Simone Weil), j'ai des pulsions d'homosexualité artistique : ne m'intéressent alors que les oeuvres écloses des choux-fleurs les plus épanouis. Une phrase-page de Proust, un sonnet de l'hombre Lélian, un marin peint par Jean Genet, un long livre gai de Gertrude Stein s'impressionnent peut-être plus subversivement sur la chair épaisse d'un hétéro." (1987)

Jouir en tant qu'hétérosexuel de l'homosexualité, du fait que l'homosexualité, bien qu'à certains égards incompréhensible, existe, c'est enrichir son hétérosexualité en s'incorporant cette homosexualité - et ne peut bien sûr se faire avec profit qu'à partir des « très grands homosexuels », les énergiques, les non refoulés (MEN n'a que sarcasmes pour les pédés non assumés : ils sont comme un gâchis de leur propre énergie vitale).


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S'incorporer, cela ne veut certes pas dire devenir pédé : Nabe a toujours nourri son énergie de celle des autres (et réciproquement - et, aussi, au contraire), il a ainsi, tout simplement, accueilli la puissance vitale des « très grands homosexuels » - et notamment des hyperactifs Pasolini et Fassbinder. Mais il y a par ailleurs comme un travail de MEN, dans ses livres comme dans ce qu'il nous dit de son existence, et cela se lit aussi dans le texte cité plus haut sur Céline, pour séparer la féminité de l'homme de ses virtualités homosexuelles.

C'est peut-être ici Weininger - qui, lui, s'était entarlouzé - qu'il faudrait évoquer, en tout cas le Weininger utilisé par Evola dans sa Métaphysique du sexe.

Evola ramène à la problématique de la Tradition. Rapprocher Nabe de celle-ci, c'est une marotte de Laurent James, qui à ma connaissance n'a jamais systématiquement creusé le sujet. Je n'ai pas ici la compétence pour intervenir, le risque est grand notamment de donner une vision schématique de « la » Tradition du point de vue de la métaphysique du sexe. Peut-être est-il donc plus sage de se contenter d'essayer de situer ici Nabe dans une certaine histoire de la modernité. Si celle-ci consiste en un effacement progressif des frontières traditionnelles, elle a aussi provoqué, dans le domaine de la famille et de la sexualité, notamment féminine, investi en masse par les curés au XIXe siècle (c'est notamment la thèse de P. Boutang), elle a provoqué un fétichisme de ce qui pouvait rester de frontières. On sait que la fin du XIXe siècle fut à la fois une période où la différence des sexes est exaltée, avec de bons et de mauvais côtés, et une « Belle Époque » de tarlouzerie. Proust et Wilde ont expliqué (et vécu) tout cela. Schématiquement, Weininger, dont il faut rappeler à quel point il fut populaire à son époque, Weininger, moderne torturé, homo plus ou moins refoulé, éprouve en lui cette distorsion entre ce brouillage des frontières et cette exaltation de ces mêmes frontières, et poursuit un travail théorique général qui lui permettrait de comprendre comment on en général et lui-même en particulier en sont arrivés là. Nabe, c'est, sinon le contraire, tout autre chose : alors que notre époque a cessé non seulement de sacraliser la différence des sexes, mais même d'y croire, il peut savoir qu'il y a du masculin et du féminin en lui, ce qui lui permet d'éviter les caricatures viriles à la Hemingway, tout en restant, à l'encontre d'une époque qu'il a jugée un jour fondamentalement « homosexuelle », conscient de la différence des sexes et, faut-il le préciser, bien décidé à en jouir.

(Je vous suggère tout ça à partir de ce que j'ai lu de Nabe et de ce qu'il nous raconte, mais après tout, qu'en sais-je ? Il a peut-être besoin de se faire enculer de temps à autre...)


Aller plus loin dans cette direction impliquerait à la fois des considérations particulières sur le christianisme de MEN, et générales sur les rapports entre paganisme, christianisme, Traditions... - Vous le constatez, ce qui devait être une parenthèse sur l'homophilie nabienne a conduit à des questions nettement plus vastes. Ainsi que ma brillante sentence mise aujourd'hui en exergue l'indique, il est impossible de rester sur le plan de la « stricte » sexualité. Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que nous nous trouvions ici au croisement de nombreuses préoccupations nabiennes.

Et d'abord bien sûr le concept du Christ : en tant qu'acteur de la Passion, le Fils du Père se pose là lorsqu'on évoque les rapports dialectiques complexes de l'activité et de la passivité, auxquels il nous faut maintenant revenir. Et si M.-É. Nabe peut reprocher à S.W. de voir le Christ partout "sauf dans la Bible", il n'est pas le dernier, au fil des textes qui composent Oui, à construire des figures christiques de tous horizons : Massignon donc, mais aussi Gandhi, Charlie Christian, Che Guevara...

Mais qui dit le Fils du Père dit le Père - ici aussi MEN sort des sentiers battus :

"Pas plus que Powys, je ne vois dans le monde un Dieu unique, mais un rythme unique, un swing universel qui fait tout danser (« Si ça ne swingue pas, qu'est-ce que cela veut dire ? ». Duke Ellington / Stéphane Mallarmé). (...) La particularité du monde, à mon sens, est qu'il y a du divin swinguant mais pas de Dieu. L'absence de Dieu est peut-être ce qu'il fallait pour que la Déité soit si fort présente. Ne pas vivre sans Dieu, mais avec l'absence de Dieu, son silence qui swingue, son manque, son trou !" (1988)

Plus de vingt après, l'auteur soutiendrait-il toujours cette thèse, je l'ignore. L'important pour l'heure est qu'il l'ait un jour exprimée.

Il faut user ici, quoiqu'avec prudence, d'un terme qui appartient au lexique de la sexualité, le masochisme. Le piège des termes ainsi connotés est de rabaisser quelque peu, volontairement ou non, le sujet que l'on évoque. Il est pourtant d'autant plus difficile de les éviter que l'on cherche précisément à mettre en rapport des considérations morales et des questions d'ordre sexuel.

On ne peut en tout cas que constater que, explicite dans le texte relatif à Massignon cité plus haut, le masochisme imprègne les trajectoires des figures christiques présentes dans Oui comme de celles de la plupart des artistes qui y sont évoqués. Et que dire du Christ lui-même, s'il jouit à sa façon sur la Croix, à la fois du « divin swinguant » et de « l'absence de Dieu » !

MEN sait que tout cela le concerne au premier chef et peut noter incidemment, en racontant une découverte impromptue à Tanger :

"Je ressens devant cette étrange architecture une émotion pleine de misère et de joie telle que mon atroce adrénaline sait en huiler." (1995)

Mais l'important n'est pas ici l'individu Nabe ou sa psychologie. L'important est sa conception paradoxale d'un « swing universel qui fait tout danser » mais que l'on n'atteint pas comme ça, que tout le monde n'atteint pas, et qui agirait plutôt comme la grâce. Le vent (Heil Gilbert-Lecomte !) ou l'Esprit, ou le « swing universel » souffle où il veut, la grâce pour un individu est de se trouver dans ce souffle, porté par ce souffle, connecté à ce souffle. Le pire étant que, comme il est dit à propos de Massignon, « Dieu, ça fait mal ». La grâce est un présent, mais pas franchement un cadeau ! (Où l'on retrouve Simone Weil...)

Ce qui aboutit évidemment à une esthétique paradoxale, qui me semble-t-il attire moins d'ordinaire l'attention du lecteur des livres de Nabe que les dézinguages et règlements de compte dont on jouit si facilement.


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Oui est parsemé d'analyses d'oeuvres qui essaient de se construire sur une sorte de libération permanente de soi-même et/ou de son travail par le vide. Si les digressions nabiennes sur la sexualité aboutissent rapidement à s'éloigner des catégories habituelles actif / passif, en tout cas à les dialectiser et les enrichir, il y a de même un va-et-vient permanent entre création et destruction (et bien sûr auto-destruction) chez les artistes évoqués dans ce recueil, pour différents qu'ils soient : Barraqué, Parker, Monk, Lautréamont, Gilbert-Lecomte, Fassbinder... Non que MEN nie leurs différences, il s'en faut, je n'évoque pas ici un schéma de lecture, appliqué à tort et à travers, une seule clé de lecture qui serait censée ouvrir toutes les portes : je décris un angle de vue. Un penchant pour ceux qui ont plus de force vitale que les autres mais qui l'ont retournée contre eux-mêmes, ou plutôt qui ne peuvent utiliser cette force vitale à certains égards insupportable qu'en la retournant aussi contre eux-mêmes, et ce justement pour nourrir cette force qu'ils portent en eux mais aussi s'en libérer... Ceci pouvant bien sûr se retrouver dans leurs rapports avec leurs proches - c'est abondamment chroniqué dans les livres de MEN lui-même depuis le Régal. J'ai employé le mot « nourrir » : c'est du côté de la dévoration, de l'autodévoration, du cannibalisme, de la digestion, de la satiété, de l'appétit, que l'on devrait ici chercher des modèles de description. (On pourrait d'ailleurs émettre l'hypothèse que si notre auteur a peu de curiosité pour la nourriture, c'est parce qu'il s'alimente surtout des relations humaines.)


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Je ne prétends pas qu'il n'y a que ce genre de phénomènes qui intéressent M.-É. Nabe, dans la vie comme dans l'art : j'attire votre attention sur un souci qui m'a paru imprégner une bonne partie des textes, écrits au fil des années, qui composent Oui.

Il est clair en tous cas que ces étranges équilibres instables, équilibres métaphysiques, puis sexuels et artistiques, ne peuvent mener qu'à une politique paradoxale. Le texte sur Che Guevara (1997) est à cet égard explicite :

"Devant l'évidence de l'échec de la révolution, il s'est lancé dans la révolution de l'échec. C'est une des plus belles, et la seule qui puisse réellement changer quelque chose en ce monde. Lorsque les hommes abandonneront, avec leur orgueil et leur ambition, la soif de gagner (de l'argent comme du temps), peut-être des victorieux-nés comme Ernesto Che Guevara accepteront de ne pas échouer à ce point."

Mais la leçon tirée de l'oeuvre des Marx Brothers me semble plus générale :

"Collabo de lui-même, traître à ses propres principes par principe, et de façon compulsive, un frère Marx est avant tout un barbare qui foule aux pieds, avec une hargne gracieuse, la possibilité d'avoir même un pouvoir sur lui-même. Les Marx Brothers détruisent le monde autour d'eux pour s'ensevelir dessous. Un peu comme Samson qui fait s'écrouler le Temple des Philistins, quitte à être écrasé comme les autres sous les lourdes pierres. L'ambiguïté biblique de Chico, Groucho et Harpo n'est plus à démontrer. Ce sont des personnages de l'Ancien Testament projetés dans le monde américain que leur anarchisme biblique dévaste. On ne fout pas la merde à ce point-là sans être conscients que la merde est sacrée." (1998)

- Vous le constatez comme moi, c'est un exemple typique des schémas de pensée que j'ai essayé de décrire dans cette note. Je la conclurai en précisant brièvement ce qui m'a poussé à la rédiger. Il ne s'agissait au départ que de mettre en relation entre eux certains des thèmes qui traversent Oui, que je viens de lire. Cela s'est transformé petit à petit en un texte assez général sur M.-É. Nabe, à mesure qu'il m'apparaissait que ces thèmes relevaient d'une structure souvent proche. Dans le même temps, émettre ces hypothèses, de portée plus vaste que je ne le supposais à l'origine, m'a permis de comprendre les deux raisons pour lesquelles, si Nabe est un auteur que j'évoque régulièrement depuis des années, je n'avais jamais jusqu'ici rédigé un texte à lui entièrement et spécialement consacré. (Ce qui d'un certain point de vue n'est pas si étonnant : je n'en ai finalement écrit qu'un seul sur Jean-Pierre Voyer, et celui sur Simone Weil attend toujours...)

La première raison, je la connaissais déjà, c'est l'immensité du corpus. Nabe n'est pas John Ford, d'accord, mais son oeuvre est quand même abondante, au point que l'on ne sache pas toujours par quel bout la prendre. Il est donc logique que ce soit finalement un ensemble de textes disparates qui m'ait procuré une ouverture par où je me suis glissé.

(Il serait d'ailleurs un peu malhonnête de ne pas signaler que ce corpus est aussi irrégulier. Même si, d'un côté, j'ai toujours pour principe de ne prendre chez un auteur que ce qui m'intéresse sans m'attarder sur ses éventuels défauts, d'un autre côté je suis comme beaucoup, je pardonne plus aisément leurs moins bonnes oeuvres aux classiques qu'aux auteurs contemporains. Les premiers ont définitivement fait leurs preuves, on n'imagine pas un amateur de Tolstoï rappeler en permanence que Résurrection est raté (?), un spécialiste de Balzac ou Hugo signaler régulièrement qu'ils « n'ont pas écrit que de bonnes choses »... Dans le cas de MEN, ce n'est pas un livre particulier qui me choque ou me déçoit, c'est sa tendance récurrente à la facilité qui peut m'irriter de temps à autre.)

Mais la deuxième raison est plus intéressante. L'oeuvre de Nabe participe entre autres de l'élaboration du personnage littéraire (romanesque serait réducteur, mais y est inclus) Nabe (ce qui, soit dit en passant, fait que je l'appelle parfois "Nabe" tout court, alors que j'ai plutôt pour principe de rappeler les prénoms des vivants). Cela nous ramène évidemment aux structures activité / passivité, création / destruction que j'ai évoquées tout au long de ce qui précède, et que l'on retrouve d'une certaine manière dans les rapports fictif / réel qui sont un des grands thèmes de son oeuvre comme une des fondations de son esthétique, avec toutes les questions du type « parler de soi pour sortir de soi », etc. (De ce point de vue d'ailleurs il est évident que le Journal devait être publié.)

Du coup, lorsqu'on écrit sur MEN, on sent bien que, même si l'auteur ne vous lira pas nécessairement, ce que l'on soutient sera, tôt ou tard, d'une façon ou d'une autre, positive ou négative, consciente ou inconsciente, intégré à son oeuvre. Ce qui n'est pas vrai au même degré de tout auteur contemporain, même si Nabe n'est pas le seul à se mettre en scène dans ses livres et à se préoccuper de ce que l'on dit de lui. De plus, si, donc, on sait que même à une toute petite échelle on participe au travail de l'auteur, on est aussi en concurrence avec celui-ci, puisqu'il passe son temps, ou une bonne partie de celui-ci, à raconter sa vie et la façon dont elle est perçue par les autres, avec nécessairement quelques longueurs d'avance sur vous. Là encore, ceci dépasse le cadre habituel des rivalités entre un auteur et ceux qui essaient de le comprendre, de lui imposer leur vision de son oeuvre.

Et vous l'aurez compris, si je vous raconte tout ça, ce n'est pas seulement parce que j'imagine que d'autres lecteurs de Nabe peuvent s'y reconnaître, c'est parce que cela me semble dû aux caractéristiques de son travail.


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vendredi 27 mai 2011

Anthropology. (Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, II.) - (Nigger of the day, XII.)

Pas vraiment de texte construit aujourd'hui, quelques pistes et prolongements des posts précédents.

Un peu de poésie pour commencer :

"Ris donc, monstre hominien, ris si tu en as encore le courage, tu n'as qu'à persévérer dans la voie que tu suis sur le globe en ces jours, et, réellement, cette ère ne passera pas que tu ne deviennes minuscule et coriace comme l'habitant des termitières qui est ton digne ancêtre et dont tu suis l'exemple. Contemple où tu es et sache que ton progrès matériel n'est pas un vain mot. Perfectionne tes machines, rationalise ton travail. Spécialise-toi, ta physiologie suivra et te transformera bientôt en l'outil de tes voeux. Rappelle-toi, voici, je te donne un signe à quoi tu reconnaîtras si je dis vrai : dans peu de temps tu ne rêveras plus. Alors, conséquence obscure pour toi et néanmoins fatalement directe tu perdras toute conscience individuelle. Tu deviendras une partie inconsciente, un engrenage de ta machine sociale et, sans sursaut, tu atteindras ton but suprême de cellule indivise d'un organisme rationnel comme les fourmis, comme les abeilles. Et comme elles tu raccourciras et du durciras. Et tu seras insecte." (R. Gilbert-Lecomte, "L'horrible révélation… la seule", Le Grand Jeu, n°3, 1930)

Peut-être peut-on relier cela à ce que disait Karl Kraus sur la façon dont la presse a pu, quotidiennement, tuer la sensibilité et l'imagination, créant ainsi les conditions mentales d'une boucherie comme la Grande Guerre. Cela n'a rien de fleur bleue ou de mièvre, c'est le simple constat qu'une certaine atrophie de la sensibilité, se manifestant aux niveaux de l'imagination et du rêve, est aussi une atrophie morale. Autant qu'il me souvienne, il y a quelque chose d'équivalent chez Chesterton dans son apologie des contes de fées comme leçons pratiques de morale et, donc, de complexité.

A propos de Chesterton, citons une fois encore sa théorie sur le christianisme, lequel aurait "surmonté la difficulté de concilier deux contraires en les gardant tous deux et en les gardant tous deux en toute leur violence" : en retranscrivant de nouveau ce texte la dernière fois, je me faisais la remarque que c'est précisément sur ce point qu'a travaillé Simone Weil, qu'elle s'est efforcée de dialectiser de nouveau cette opposition des « deux contraires », de les concilier « en les gardant tous deux et en les gardant tous deux en toute leur violence », mais en cherchant tout de même leur unité, là où la « conciliation » évoquée par Chesterton n'est qu'une juxtaposition : pleine de sens pour la société, ou la civilisation, où elle s'est produite, mais juxtaposition tout de même. Retrouver une unité en préservant la « violence » de ces contraires, en ne réintroduisant pas sournoisement un affadissement de ces contraires, ce n'est peut-être pas le point de vue de Dieu, mais c'est une tâche qui relève sans doute, au moins partiellement, du surhumain - et le surhumain, ça crève... Il est en tout cas logique, si la piste d'interprétation que je propose ici a un sens, que Simone Weil y ait peu à peu épuisé sa force vitale.

Puisque je parle de Simone Weil, voici un texte que j'avais à coeur de vous faire lire ou relire, tant, d'une part, j'y retrouve des idées qui me sont chères, tant, d'autre part, il est exemplaire de sa façon si directe de relier des questions dites sociales et des questions fondamentales de la condition humaine :

"Le temps et le rythme sont le facteur le plus important du problème ouvrier. Certes le travail n'est pas le jeu : il est à la fois inévitable et convenable qu'il y ait dans le travail de la monotonie et de l'ennui, et d'ailleurs il n'est rien de grand sur cette terre, dans un aucun domaine, sans une part de monotonie et d'ennui. Il y a plus de monotonie dans une messe en chant grégorien ou dans un concerto de Bach que dans une opérette. Ce monde où nous sommes tombés existe réellement ; nous sommes réellement chair ; nous avons été jetés hors de l'éternité ; et nous devons réellement traverser le temps, avec peine, minute après minute. Cette peine est notre partage, et la monotonie du travail en est seulement une forme. Mais il n'est pas moins vrai que notre pensée est faite pour dominer le temps, et que cette vocation doit être préservée intacte en tout être humain. La succession absolument uniforme en même temps que variée et continuellement surprenante des jours, des mois, des saisons et des années convient exactement à notre peine et à notre grandeur. Tout ce qui parmi les choses humaines est à quelque degré beau et bon reproduit à quelque degré ce mélange d'uniformité et de variété ; tout ce qui en diffère est mauvais et dégradant. Le travail du paysan obéit par nécessité à ce rythme du monde ; le travail de l'ouvrier, par sa nature même, en est dans une large mesure indépendant, mais il pourrait l'imiter. C'est le contraire qui se produit dans les usines. L'uniformité et la variété s'y mélangent aussi, mais ce mélange est l'opposé de celui que procurent le soleil et les astres ; le soleil et les astres emplissent d'avance le temps de cadres faits d'une variété limitée et ordonnée en retours réguliers, cadres destinés à loger une variété infinie d'événements absolument imprévisibles et partiellement privés d'ordre ; au contraire l'avenir de celui qui travaille dans une usine est vide à cause de l'impossibilité de prévoir, et plus mort que du passé à cause de l'identité des instants qui se succèdent comme les tic-tac d'une horloge. Une uniformité qui imite les mouvements des horloges et non pas ceux des constellations, une variété qui exclut toute règle et par suite toute prévision, cela fait un temps inhabitable à l'homme, irrespirable." (S. Weil, "Expérience de la vie d'usine. Lettre ouverte à Jules Romains", 1941, repris dans l'édition « Quarto », Gallimard, 2008 [1999], p. 208.)

Ce qui, incidemment, me permet d'émettre cette idée sur M.-É. Nabe : en tant qu'écrivain, que travailleur, il sait certainement fort bien qu'il y a de l'ennui dans le travail, et que c'est tout à fait sain, mais j'ai souvent pensée qu'il y avait une part de lui qui refusait, d'un point de vue plus général, cette idée. Mon hypothèse est qu'il a connu, si ce n'est le paradis, du moins l'éternité, en tombant dans le jazz quand il était petit, et qu'il voit toujours le monde en partie du point de vue de cette expérience précoce de l'éternité. En tant que « mélange d'uniformité et de variété », ce que l'on peut dire sans doute de toute musique, il est clair que le jazz occupe une place bien particulière, où la « variété » et l'imprévisibilité sont plus grandes que dans d'autres formes musicales : à partir d'une certaine « uniformité » - les mêmes thèmes toujours repris, une certaine structure de base -, le jazz est un dispositif de création d'imprévisibilité. Il me semble qu'avoir connu très jeune, et très profondément, cette exaltation, a donné à Nabe sa faculté d'adaptation au nouveau et à la variété sous toutes ses formes, qui fait qu'il est toujours là, et, comme j'ai pu le signaler il y trois mois, qu'il ne fait pas vieux con ; en même temps, il me semble parfois demander trop, du point de vue de l'intensité des émotions, à ses contemporains ; ou, disons-le autrement, il n'a peut-être pas assez de reconnaissance vis-à-vis de l'humanité moyenne et de la noblesse des « travaux et des jours ». Étant par ailleurs entendu, bien sûr, que si personne ne demande à l'humanité plus que ce qu'elle est spontanément prête à donner, on risque vite de s'ennuyer à mourir, etc.

Ceci étant dit, une petite pause, dans le sujet :





et, puisque nous brodons aujourd'hui sur les fondamentaux de l'humaine condition, parlons de sexe - et, incidemment, il le faut bien, de M. Dominique Strauss-Kahn.

Posons d'abord le cadre fondamental de l'analyse :

"C'est le processus explicatif habituel qui doit être inversé : l'inférieur se déduit du supérieur, le supérieur explique l'inférieur. L'instinct physique procède d'un instant métaphysique. Le désir primordial, c'est le désir d'être ; c'est, précisément, une impulsion métaphysique, dont l'instinct biologique d'autoconservation et l'instinct de reproduction sont des « précipités », des matérialisations qui créent, sur leur plan, leurs propres déterminismes physiques. Partant de l'ivresse hyperphysique, d'une exaltation transfiguratrice et analogique, la phénoménologie de l'éros humain trouve sa limite inférieure dans l'orgasme proprement charnel d'ordre génésiaque : on arrive ensuite aux formes de sexualité spécifiques aux animaux." (J. Evola, Métaphysique du sexe, 1958, L'Age d'Homme, 2006, p. 74)

Le désir est métaphysique avant que d'être physique. Evola insiste sur l'aspect magnétique du désir au sens large, avant que de faire une distinction primordiale :

"Au sujet des états qui se manifestent dans la composition la plus profonde de l'individu, il faut, en règle générale, faire une différence entre le cas de l'union effective d'un homme et d'une femme sur la base du magnétisme et de la polarité, et le cas de ce qu'on pourrait appeler un usage concerté des corps en vue d'un but finalement auto-érotique, assez peu dissemblable de la masturbation, donc pour parvenir au simple spasme organique, à travers une satisfaction individuelle, soit de l'homme, soit de la femme, soit des deux, sans une communion et une compénétration effectives. Cette dernière situation est, au fond, celle qui se réalise lorsqu'on est tourné vers la seule « recherche du plaisir », lorsque le « principe de plaisir » domine l'union, au point de lui conférer ce caractère extrinsèque dont nous avons parlé lorsque nous avons contesté que ce principe soit le mobile le plus profond de l'eros. Dans ce cas l'amant est affecté d'une espèce d'impuissance ; il ne jouit que pour soi, ignorant la réalité de l'autre être, sans parvenir à ce contact avec la substance intime, subtile et « psychique » de l'autre, qui, seul, peut alimenter une intensité dissolvante et propitiatoire d'extase. Il est possible que l'emploi, dans la Bible, de l'expression « connaître » une femme au sens de la posséder, renvoie à l'orientation opposée dans l'étreinte [la bonne orientation, celle de « l'union effective », AMG], tandis qu'il est intéressant de noter que dans le Kâma-sûtra (II, 10), l'union avec une femme de caste inférieure, prolongée seulement jusqu'à ce que le plaisir de l'homme soit satisfait, est appelée « la copulation des eunuques »." (Ibid., pp. 126-27) -

Point n'est besoin sans doute d'épiloguer sur la manière dont cela fait penser à la sexualité de DSK, si elle est bien celle que l'on nous décrit ces jours-ci. Au passage, signalons que, dans ce cas, l'intéressé n'a aucune titre à se vanter d' « aimer les femmes » : il aime surtout, manifestement, sa propre bite, ce qui est à la portée de tout un chacun, et ne l'empêche pas de n'être, métaphysiquement parlant, qu'un eunuque. Passons.

Dans le même ordre d'idées, quelques pages plus haut, Evola lors d'une incise évoque l'"état d'identification et d'amalgamation [de] deux êtres - en l'absence duquel l'union sexuelle n'est guère plus qu'une rencontre en vue d'une satisfaction quasi masturbatoire, réciproque et solitaire…" (p. 120) : on ne saurait mieux dire, la réciprocité n'étant ici que celle du contrat, du donnant-donnant (que l'on retrouve sous une forme aberrante dans certaines modes contemporaines).

- ce qui me permet ici, pour finir, d'apporter, ce que je voulais faire depuis longtemps, un complément à une thèse de Laurent James sur le sexe comme "pourvoyeur de valeurs absolument révolutionnaires et radicalement anti-modernes" : "la rencontre métaphysique entre deux êtres (une chose que le pouvoir cherche à détruire par tous les moyens, puisqu’il ne peut pas le contrôler), et une certaine connaissance de soi-même apte à maîtriser son désir de « libération dionysiaque de l’élément action », comme l’écrit Julius Evola dans La doctrine aryenne du combat et de la victoire." En réalité, il est bon que je ne relise ce texte qu'après avoir lu, pour la première fois, Evola, cela m'évite de me tromper sur ce que L.J. veut dire. Je souhaiterais simplement ajouter que « le pouvoir » a tout de même un moyen de nuire à cette force « révolutionnaire » de la rencontre sexuelle. Il suffit de regarder ces vidéos d'amateurs sur Youporn ou autres, où d'authentiques couples font l'amour à la manière d'un film de cul, ou de glaner certains témoignages de rencontres où l'un des partenaires a eu la mauvaise surprise de découvrir qu'il n'était pas en train de faire l'amour à un être humain mais à une caricature de « star du X », pour sentir que via le porno une contre-force nuisible à ce qu'il peut y avoir d'authentique dans une union se glisse de plus en plus, me semble-t-il, dans l'intimité des couples. Et certes, la distinction que fait Evola entre « l'union effective d'un homme et d'une femme » et l'« usage concerté des corps en vue d'un but finalement auto-érotique, assez peu dissemblable de la masturbation » n'a pas attendu le porno sur internet pour être valide, l'union effective a certainement toujours été plus rare que l'usage concerté : il n'en reste pas moins regrettable que certains phénomènes contemporains poussent à accroître encore ce déséquilibre.

- Je vous laisse, boulot boulot, menuise menuise. A plus !

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lundi 16 mai 2011

Perseverare diabolicum.

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"C'est l'abus des lunettes qui rendra l'Occident aveugle." (Roger Gilbert-Lecomte)



L'actualité ayant tendance à s'emballer, celui qui se donne quelques jours de réflexion après un événement d'importance court le risque que d'autres événements viennent effacer celui-ci : vingt-quatre heures après le début de « l'affaire DSK » - au sujet de laquelle je me permettrai de rappeler qu'il est censé exister quelque chose comme la présomption d'innocence… -, évoquer le décès de M. Ben Laden apparaît déjà bien désuet. Faisons néanmoins un petit point rapide, qu'il reste à ce comptoir une trace de cet événement, à toutes fins utiles, au moins pour pouvoir, le cas échéant, y revenir.

Ma première réaction à l'annonce de sa mort a été... l'absence de réaction. Est-il vraiment mort, quel a été son rôle exact dans ce qui s'est passé le 11 septembre : trop de questions me sont instantanément venues à l'esprit pour qu'une quelconque émotion ait pu se manifester.

Quelques jours après, ayant lu ou écouté ce qu'ont pu en dire ou écrire mes points de repère habituels (parmi lesquels il faut citer Laurent James), j'aurais tendance à dévier le débat. Admettons que Oussama Ben Laden ait été ce qu'on nous dit qu'il a été, ce qu'une part de moi souhaite qu'il ait été, il n'en reste pas moins qu'il n'y a pas de Ben Laden occidental, et que c'est surtout ça qui pose problème, c'est surtout ça qui est un signe de mort spirituelle. Non que je réclame des attentats avec tout plein de morts made in France ou le retour d'Action Directe, et la question du reste n'est pas celle de la facture. Non plus d'ailleurs que je « veuille » un leader charismatique ; à titre personnel en tout cas je m'en passe très bien.

(Je serais plutôt, vous le savez, dans l'optique du « premier venu » définie par Paulhan. Le drame étant qu'à notre époque on cherche plus à être le premier arrivé que le premier venu... Ceci dit, Soral a parfois ce côté premier venu, c'est un de ses aspects positifs.)

La question, disais-je, est celle d'une réelle altérité à l'intérieur de nous-même.

J'avais commencé à réfléchir à tout ça en partant de l'incroyable phrase de mon trou du cul fétiche : "Une remarque : Ben Laden, figure d'antéchrist, est mort le jour de la béatification de Jean-Paul II, figure de sainteté. Victoire du Bien sur le Mal." Me rappelant que le manichéisme est une hérésie, je m'amusai de constater que Rioufol, en plus d'être un con, était un hérétique, ce qui est malheureusement le cas de pas mal de chrétiens aujourd'hui. Je repensai à cette longue citation de Chesterton reproduite dans un texte auquel je vous ai renvoyé récemment, et dont revoici un extrait (avec quelques coupures) :

"Quand on venait à réfléchir sur soi-même, une perspective et un vide s'ouvraient assez grands pour accueillir n'importe quelle somme d'abnégation morose et d'amère vérité. Là, le gentleman réaliste pouvait se laisser aller au désespoir - aussi longtemps qu'il ne désespérait que de lui. Il y avait un terrain de jeux ouvert pour l'heureux pessimiste. Il pouvait dire tout ce qui lui plaisir contre lui-même, à condition de ne pas blasphémer contre le but original de son être ; se traiter de sot à sa guise et même de damné sot ; mais il ne devait pas dire que les sots ne valent pas la peine d'être sauvés. Il n'avait pas le droit de dire qu'un homme, parce qu'il est homme, peut être sans valeur. Ici encore, le christianisme a surmonté la difficulté de concilier deux contraires en les gardant tous deux et en les gardant tous deux en toute leur violence (the difficulty of combining furious opposites, by keeping them both, and keeping them both furious). L'Église a été positive sur les deux points. On ne peut guère s'estimer trop peu. On ne peut guère trop estimer son âme. (...)

Célébrant le bien, saint François pouvait se montrer optimiste plus vibrant que Walt Whitman. Dénonçant le mal, saint Jérôme pouvait peindre un monde plus noir que celui de Schopenhauer. Les deux passions étaient libres parce que toutes deux étaient maintenues à leur place. (...)


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Ainsi, les doubles accusations des sécularistes (...) jettent sur la foi une lumière réelle. Il est vrai que l'Église historique a exalté à la fois le célibat et la famille ; qu'elle a été à la fois farouchement pour la procréation d'enfants et farouchement pour la non-procréation d'enfants. Elle a maintenu ces deux positions côte à côté comme deux couleurs vives, rouge et blanc, comme le rouge et le blanc de l'écu de saint Georges. Elle a toujours manifesté une saine horreur du rose. Elle hait ce mélange de deux couleurs, faible expédient auquel recourent les philosophes. Elle hait cette évolution du noir au blanc qui donne le gris sale. En fait, toute la thèse de l'Église sur la virginité tient à ceci que le blanc est une couleur ; et non pas seulement l'absence d'une couleur. Tout ce que j'allègue ici est que le christianisme s'est presque toujours efforcé de conserver les deux couleurs, ensemble mais pures (to keep two colours coexistent but pure)."


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Autrement dit : notre monde est à la fois rose et « gris sale » - c'est dire s'il est beau, c'est dire si nous avons de la merde dans les yeux, c'est dire surtout, si l'on suit Chesterton, qu'il n'a plus la variété des extrêmes qui a pu faire sa richesse. Continuons à essayer de formuler cela en termes de couleurs. La plupart de ceux qui essayent de sortir de cette grisaille bisexuelle politiquement correcte le font par le manichéisme : ils connotent positivement qui le noir, qui le blanc, et négativement l'autre extrême du spectre des couleurs. Mais si le blanc est une couleur, comme l'affirme Chesterton, le noir aussi, et c'est le fait que nous n'arrivions pas nous-même à produire ces couleurs qui me semble le plus préoccupant. Oussama Ben Laden était-il une sorte de Léon Bloy travaillant au même but avec des armes différentes, je l'ignore, mais même si c'était le cas cela poserait problème que ce nouveau Léon Bloy vienne de si loin - ceci sans forme paradoxale d'esprit cocardier, mais de façon, aussi, pragmatique : si Bloy était déjà ignoré ou méprisé de ses contemporains, au moins ceux qui le connaissaient le comprenaient-ils à peu près bien, ils ne se demandaient pas s'il était ou non un agent de la CIA…

Si l'on veut, et pour réduire l'échelle de ce problème : Nabe ne peut pas tout faire, ne peut pas à la fois être l'ange et le démon de notre monde. Il faudrait d'autres Nabe, je ne veux pas dire des clones, je veux dire qu'il faut que nous retrouvions des couleurs, ou des pôles. La question étant : sommes-nous encore capables de les produire ? Je me suis parfois fait la réflexion que si Nabe était né deux ou trois ans plus tard, ou s'il avait été moins précoce (ce qui, sans flagornerie, est difficile à imaginer, tant le fait qu'il ait été un talent aussi précoce fait partie intégrante de son identité), il aurait été perdu, les années 80 l'auraient bouffé comme elles en ont bouffé tant d'autres.

- On me dira : et votre Voyer, et Hécatombe ? Oui, il y eut Hécatombe, mais personne ou presque ne s'en rendit compte. C'est déjà beau qu'un livre comme ça ait pu exister. - Il y a peut-être d'admirables écrivains dont l'oeuvre va bientôt nous exploser à la gueule, Dieu sait que je ne demande que ça, c'est même un des objets de cette note, mais si j'en reste à Nabe et le prend comme repère, c'est parce qu'il parvient à se faire au moins un peu entendre.

Reprenons un angle de vue plus large. "Sommes-nous encore capables de les produire ?", viens-je de demander. "Je suis intégralement pour le conflit des civilisations : l’Occident doit crever comme une vieille baudruche luciférienne, et je clame qu’il n’y a qu’un moyen d’y parvenir : l’alliance entre les religions de la Tradition !", « répond » Laurent James dans le texte que j'ai évoqué plus haut : une sorte d'internationalisme des Traditions doit répondre à la mondialisation. C'est une manière de résoudre le problème tel que je l'ai posé. Nous retrouvons là par ailleurs non sans doute une ligne de fracture réelle, mais une différence d'approche dont L. J. et moi avions déjà discuté il y a quelques mois. Il est possible que je sois complètement dépassé en ayant du mal à signer l'arrêt de mort spirituel de l'Occident, il est possible que cela ne date pas d'hier que celui-ci se soit mis dans l'incapacité de secréter ses propres anticorps. Et certes, si l'on prend les écrivains protestataires, il n'y a guère que Genet qui dans le dernier demi-siècle ait pu avoir quelque écho réel, ce ne sont pas les voix d'un Artaud ou d'un Gilbert-Lecomte, si déchirantes qu'elles aient pu être, qui ont changé grand-chose à cette évolution gris-rose de notre monde. Tout cela est tout à fait possible, je peux avoir plusieurs trains de retard. Mais tant que je n'arrive pas à en être tout à fait sûr, je ne vois pas pourquoi je jetterais l'hypothèse d'un certain réveil spirituel de l'Occident à la poubelle. Si d'ailleurs alliance des religions de la Tradition il doit y avoir, il faut bien qu'il reste un peu de Tradition en nos contrées - et la question alors se déplacerait sur celle-ci : comment faire comprendre cette Tradition à nos concitoyens, ce qui revient à peu près à dire : quels points, je ne dirais même pas nécessairement, communs, mais de contact, peut-on trouver entre la Tradition et nos valeurs actuelles, au moins officielles ? C'est un travail de traduction, au sens que Dumont ou Descombes peuvent donner à ce mot, et pour lequel il faut des traducteurs. Rien n'empêche qu'ils se trouvent des deux côtés de la rive et construisent ensemble le pont...


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samedi 7 mai 2011

Ripeness is all.

- l'essentiel, c'est notre maturation. Dans sa préface à la petite édition « Folio » de Hamlet et du Roi Lear, en 1978, Yves Bonnefoy oppose ces deux pièces. La première enregistrerait la faille créée par la modernité dans le monde médiéval, la seconde, écrite quelques années après, se situerait encore, dans un univers holiste, ou chercherait les moyens d'y revenir. Mais laissons la parole au poète-traducteur-préfacier (je ne signale pas mes quelques coupures, qui parfois suppriment des nuances non négligeables mais peuvent gêner quelque peu la compréhension de ce texte pour ceux qui n'ont pas ces pièces bien en tête) :

"Loin de signifier comme dans Hamlet que l'intérêt de Shakespeare se porte sur les problèmes de la modernité comme telle, ce personnage d'un fils [Edmond, le bâtard qui va être un des ressorts de la tragédie] indique dans Le Roi Lear que l'ordre ancien y demeure incontesté, le cadre de référence qui va décider de l'action, la vérité qui s'y réaffirmera au-delà d'un moment de crise. Et c'est évidemment pour cette raison que passe au premier plan de la pièce une figure qui manque dans Hamlet, où Laërte ni Fortinbras n'accèdent jamais à la qualité spirituelle : celle de l'enfant - fille ou garçon, car c'est aussi bien Cordélia, la troisième fille de Lear, qu'Edgar, le fils aîné de Gloucester - dont la pureté et la détermination savent déjouer les entreprises des traîtres. En fait, plus encore que Cordélia, que sa vertu un peu froide et sèche garde en deçà de ces paroles violentes, contradictoires, mêlées d'amour et de haine, où le drame se noue et se dénouera, l'agent de cette rédemption du groupe en péril, c'est Edgar qui, à l'instant où il pourrait succomber au désespoir, ou s'abandonner au cynisme - n'est-il pas accusé à tort, agressé par son propre frère, méjugé, bien légèrement, par son père ? -, fait la preuve au contraire des ressources de compassion, de lucidité, de compréhension résolue des abîmes les plus obscurs de l'âme des autres êtres, qui peuvent exister chez qui que ce soit, et même de bien bonne heure dans une vie et sans particulière préparation. Atteint de façon totalement imprévue par ce qui semble la malignité à l'état pur, ce tout jeune homme la veille encore riche, choyé, assuré de sa place future parmi les plus puissants du royaume, choisit de plonger, d'un coup, au fond de l'adversité, prenant les dehors du mendiant et la parole du fou pour briser d'emblée le cadre trop étroit de son propre drame, et porter le questionnement au plan de toutes les injustices, de toutes les misères, de toutes les déraisons qui affligent la société. Il comprend d'instinct - et c'est bien là le signe que cette société est encore vivante - qu'il ne pourra trouver son salut qu'en travaillant à celui des autres, chacun ayant à se délivrer de son égoïsme, de sa démesure, de son orgueil, pour que le vrai échange reprenne.

Ceci étant, le héros du Roi Lear reste quand même celui qui donne son nom à la pièce, le vieux roi, puisqu'à l'encontre d'Edmond, marqué dès sa naissance par la faute qui s'y attache, ou à la différence d'Edgar, qui naît à son devenir par le crime de quelqu'un d'autre, Lear est précipité dans ses maux par un acte libre, ce qui fait de son châtiment, de sa folie, de sa découverte progressive de faits et de vérités qu'il méconnaissait autrefois, une suite d'événements d'autant plus probante et touchante. Le commencement de Lear, ce n'est pas quelque chose de pourri dans le royaume, comme il en était pour Hamlet, c'est un mal mystérieux de l'âme, en l'occurrence l'orgueil. Il s'admire, il se préfère, il ne s'intéresse à autrui que pour autant que celui-ci s'intéresse à lui, il est ainsi aveugle à l'être propre des autres, il ne les aime donc pas, malgré ce qu'il peut penser : dès lors tout est prêt en lui pour l'acte catastrophique qui, méconnaissant la valeur, spoliant les justes, va semer partout le désordre et donner sa chance au démon, qui attendait dans le fils adultérin. Lear, encore plus que Gloucester [père de ce fils adultérin, Edmond], qui n'a commis que le péché de luxure, a revécu, a réactivé la faute originelle des hommes, et à ce titre il représente plus qu'aucun autre dans l'oeuvre notre condition la plus radicale, qui est l'imperfection mais aussi la lutte, la volonté de se ressaisir. Quand, à partir de valeurs qu'il n'avait jamais déniées mais comprenait mal et vivait peu, il apprend à reconnaître que ses certitudes de grand seigneur étaient trompeuses, son amour une illusion, et ce qu'est le vrai amour, ce que serait le bonheur, on se sent d'autant plus ému que son aveuglement du début est le nôtre à tous, plus ou moins… Toutefois, même à ce premier plan où il reste d'un bout à l'autre de l'oeuvre, Lear ne peut ni ne doit nous retenir à ce qu'il est, à sa figure particulière, puisque son progrès spirituel, c'est justement d'avoir retrouvé le chemin d'autrui, et de s'oublier désormais dans la plénitude de cet échange. C'est à l'époque moderne, celle d'Hamlet, que l'individu, séparé de tout et de tous, incapable d'enfreindre sa solitude, et tentant de remédier à ces manques par la multiplication de ses désirs, de ses rêves, de ses pensées, va prendre peu à peu ce relief extraordinaire qui finira par être le romantisme. En bref, derrière ce personnage si remarquable, mais dont les dimensions inusuelles signifient surtout l'ampleur des périls qui nous guettent, l'ampleur aussi des ressources que nous avons, le vrai objet de l'attention de Shakespeare, la vraie présence qui naît et risque de succomber mais triomphe, c'est cette vie de l'esprit dont témoignent Lear mais aussi Edgar, et dans une certaine mesure Gloucester encore et même Albany : et que désigne le mot ripeness.

Ripeness, la maturation, l'acceptation de la mort comme dans Hamlet, mais non plus cette fois parce qu'elle serait le signe par excellence de l'indifférence du monde, de l'insuffisance du sens, - non, comme l'occasion de s'élever à une compréhension vraiment intérieure des lois réelles de l'être, de se délivrer des illusions, des poursuites vaines, de s'ouvrir à une pensée de la Présence qui, reflétée dans le geste, assurera à l'individu sa place vivante dans l'évidence du Tout. On ne peut comprendre Le Roi Lear que si on sait faire passer cette catégorie au premier plan ; que si, même dans ce contexte où les forces nocturnes semblent si fortes, où la promesse chrétienne n'a pas retenti encore - mais ses structures sont déjà là, Shakespeare écrivant, on les dirait du coup un indice de changement, une raison d'espérer -, on voit qu'elle est le fil qui rassemble tout. La brutalité des hommes des dieux et des hommes, la fragilité de la vie, n'y sont rien contre une évidence de solidarité instinctive qui rassemble et qui réconforte. Et remarquons aussi que rien de ce genre n'apparaissait dans Hamlet où tout du rapport des êtres est cynique, dur et sans joie. Ce n'est pas l'univers de Lear, tout sanglant qu'il soit, qui contient le plus de ténèbres. Cette « tragédie » est, face à Hamlet, un acte de foi. Dans ce champ de l'erreur, du crime, des morts atrocement injustes où manque même l'idée du Ciel où l'on se retrouve, « le centre tient », le sens survit et même s'approfondit, assurant des valeurs, suscitant des dévouements, permettant la rectitude, la dignité, et un rapport à soi-même qu'on peut dire plénier sinon heureux."

Il est de fait qu'une des sources de l'émotion que procure la lecture de Lear est cette découverte progressive par des personnages de plus en plus nombreux de la possibilité du Bien. Et non seulement de sa possibilité, mais de la contagion, certes non universelle mais néanmoins réelle, de cette découverte : si l'on prouve le mouvement en marchant, les personnages qui dès le départ restent du côté du Bien - Cordélia, Edgar, et Kent, non évoqué par Y. Bonnefoy -, en attestant de la persistance du Bien permettent graduellement à d'autres (certes pas à tous, on n'est pas dans un conte de fées, et Cordélia y perdra « bêtement » la vie) d'ouvrir les yeux sur cette persistante existence du Bien, de modifier du coup leur comportement, ce qui influe sur le comportement d'autres personnages, et ainsi de suite.

Reste bien sûr, de ce fait, un problème plus général :

"La question la plus importante de tout le théâtre de Shakespeare, c'est la signification qu'a pu prendre pour ce dernier, en termes de possibilités effectives, pour l'avenir de l'esprit, l'opposition tout à fait fondamentale qu'il a maintenant formulée [entre l'état d'esprit de ces personnages et celui de Hamlet]. Quand il écrit Le Roi Lear, et parle de ripeness, s'agit-il, autrement dit, de la simple reconstitution d'un mode d'être passé, que notre condition présente voue à l'échec, rend peut-être même impensable, au moins à partir d'un certain point : la seule issue pour l'homme d'au-delà de la fin du sacré restant [l'état d'esprit d'] Hamlet, l'intellectuel élisabéthain ? Ou faut-il, prenant acte de l'émotion et de la lucidité qui caractérisent la pièce, comme si son auteur savait vraiment, tout de même, de quoi au juste il parlait, nous demander si Shakespeare ne croit pas, d'une façon ou d'un autre, à la valeur encore actuelle de la « maturation » d'Edgar ou de Lear : l'ordre, le système d'évidences et de valeurs qui en est la condition nécessaire n'ayant peut-être pas aussi complètement disparu à ses yeux, malgré la crise des temps nouveaux, qu'il ne le paraissait à son personnage le plus célèbre, mais nullement, peut-être, le plus représentatif ? Une question essentielle, oui certes, puisqu'elle détermine le sens dernier du rapport d'une grande oeuvre de poésie et de son moment historique. Et dont la réponse est à chercher, n'en doutons pas, dans les autres pièces de Shakespeare, en particulier celles de la fin, celles qui sont au-delà, chronologiquement, d'Hamlet et des grandes tragédies.

On y verrait - c'est mon hypothèse - qu'en dépit de l'écroulement de « l'admirable édifice » que le Moyen Age chrétien avait bâti, ce poète d'un temps plus rude a pensé que restait en place, dans la nature et en nous, un ordre encore, universel, profond, celui de la vie qui, comprise, reconnue dans ses formes simples, aimée, acceptée, peut faire refleurir de son unité notre condition d'exilés du monde de la Promesse. On y verrait aussi qu'il a compris que la fonction de la poésie changeait avec cette prise de conscience : elle ne sera plus désormais la simple formulation d'une vérité déjà manifeste, déjà expérimentée jusqu'au fond par d'autres que le poète, elle aura à se souvenir, à espérer, à chercher par elle-même, à faire apparaître ce qui se cache dans les formes du quotidien, sous les dissociations, les aliénations, de la science ou de la culture : et ce sera donc une intervention, une responsabilité vacante que l'on assume, la « réinvention » que dira à son tour Rimbaud. Grandes pensées, qui font la richesse sans fin du Conte d'hiver, ce drame en réalité solaire qui se superpose à Hamlet, trait pour trait, comme la photographie développée, zones d'ombres devenues claires, le fait à son négatif. Grandes perspectives aussi, dont rêve avec bonheur La Tempête, double lumineux du Roi Lear. Et grandes occasions, bien sûr, pour un esprit résolu, ce qui explique, rétrospectivement, la qualité depuis ses débuts si exceptionnelle de la poésie de Shakespeare, première en Occident à mesurer l'ampleur d'un désastre, et première aussi, et surtout, à chercher à le réparer."

- est-il « réparable », that is the question ! On notera qu'une vingtaine d'années après ce texte, dans sa préface à son édition, toujours en « Folio », de ladite Tempête, Yves Bonnefoy semble trouver cette pièce moins « lumineuse », émet en tout cas d'importantes réserves sur le personnage de Prospero. On rappellera surtout, de manière plus générale, l'évolution de la poésie depuis Rimbaud, avec ses « esprits résolus » devenus vite fous à force de vouloir prendre sur ceux cette « responsabilité vacante » (Artaud, Gilbert-Lecomte…), jusqu'à la disparition, sinon de la poésie en tant que telle, du moins de la poésie comme force à l'oeuvre dans la littérature, comme force perçue par ceux qui s'intéressent à la littérature. Les bardes peuvent être pénibles, mais quand le seul barde qui nous reste, c'est Rioufol… - Tout cela est bien connu, mais pas moins triste : si, dans l'ordre des lettres, la modernité commence à l'époque de Shakespeare, si la thèse d'Yves Bonnefoy va dans le sens de ce que j'ai toujours écrit ici, à savoir que fait partie intégrante de la définition de la modernité un regret de ce qui l'a précédée, cela n'empêche pas le fossé entre ce que nous espérons pouvoir restaurer de l'unité du monde et la réalité de plus en plus bordélique et apocalyptique de ce monde, de se creuser un peu plus chaque jour que « Dieu fait ».



P.S. : étant maintenant équipé de statistiques, où j'apprends qui a la bonté de diriger ses lecteurs vers mon comptoir, je constate que Lucien Suel, l'heureux « père » de Mauricette, a ouvert un autre blog après avoir mis un terme à l'expérience Mauricette. Longue vie donc à ce nouveau site, et merci pour le lien !

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lundi 23 août 2010

"La seule opacité…"

LE VENT D'APRÈS
LE VENT D'AVANT


Depuis jamais
Je sais toujours
Souvenir d'avenir après toute vie révolue
Prévision d'autrefois d'avant tout mouvement
Avant que soit
Le premier mouvement le vent
Pour quel crime immense inconnu
D'un juge qui n'est que moi-même
Ma condamnation au présent à perpétuité
Éternité
Depuis jamais
Je sais toujours
Prévoir me souvenir du vent qui vient de plus loin que la lune
Et les étoiles
Le vent de bêtes légion
Qui glisse de plus loin que l'humaine illusion de tout l'espace oblong
Le vent de bêtes et de griffes
Qui hurlent dans les caves du ciel
Déchirent des lambeaux de soie noire aux parois supérieures de l'éther
Le vent qui vient de plus loin que tout l'espace plein
Le granit d'un seul grain de granit
Granit sans grains
Le granit plein
Le vent qui vient de plus loin que l'éternelle limite
Où le marbre est perméable au tulle
Et les étoiles alvéoles perméables à l'éther dentelles
Le vent qui n'a jamais dépassé
L'ourlet croquant de mon oreille
Le vent qui n'a jamais pénétré sous mon crâne
Jamais fait résonner les grottes de mes tempes
Le vent qui secoue l'étendue onduleuse de tout
Mais le vent qui ne peut secouer moi le vide
Le trou d'absence dans le monde
Le défaut du cristal le crachat de l'émeraude
L'entonnoir le trou

Espace que détient mon corps statufié dans l'espace
Mon corps est le seul lieu où je ne me sais pas
Le seul lieu où je ne sois pas
Moi qui suis le vent d'avant tout mouvement
Le vent vivant après toute vie révolue
Le vent qui vient de plus loin que la forme oculaire de l'infini de l'homme
Limite de souffrance la peau la seule opacité
Nuit du tambour increvable
Que les volcans du vent fassent éclater mon crâne
Retournez-moi comme un gant
Dévaginez-moi jetez-moi nu tout vif écorché à l'amour souterrain de l'ombre de l'envers du monde

Arrachez la viande de mes joues
Pour que je voie enfin mon rire de mort.


R. Gilbert-Lecomte, 1933, repris dans Les Poètes du Grand Jeu, Gallimard, coll. "Poésie", 2003, pp. 275-276.

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lundi 16 août 2010

"Morte dans un éclaboussement d'astres..." (Nigger of the day, IX)

"Avoir la grâce est une question d'attitude et de talisman."





"Délivrés, nous sommes à la fois des brutes brandissant les amulettes de leurs instincts de sexe et de sang, et aussi des dieux qui cherchent par leur confusion à former un total infini."

(Roger Gilbert-Lecomte.)


- Avec un clin d'oeil à Laurent James, qui depuis des mois essaie de m'intéresser à la lecture de Gilbert-Lecomte, et un remerciement à "Magic Sutpen", par qui j'apprends ce matin le décès d'Abbey Lincoln - nouvelle qui a aussitôt fait resurgir de nombreux souvenirs et émotions liés à l'audition de la Freedom Now Suite.


- "Toujours est-il que dans cette marche de l'esprit en révolte vers sa résorption en l'unité, rien ne peut jamais être considéré comme acquis."

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