vendredi 20 avril 2012

Les deux mâchoires du piège.

tumblr_lw2s0qjCuF1qfzcnbo1_500


Dans les livres de Jean-Raymond Tournoux comme La tragédie du Général (Plon, 1967), on sent à quel point de Gaulle se débattait avec les conditions réelles d'exercice de son pouvoir. Le décalage entre sa « certaine idée » de la France et ce qu'il lui est arrivé de penser de ces « veaux » de Français, joint à la conscience que, en dépit de tout, il faut bien de ceux-ci pour continuer à faire celle-là, font que de Gaulle navigue au fil des mois et des années entre mélancolie, résignation, regain d'espoir, cynisme, réalisme... Il est nécessaire de raconter des bobards aux Français, c'est inévitable, parce que la France est devenue bien faible par rapport à ce qu'elle a pu être et que les Français ne peuvent l'admettre. De Gaulle parfois se dit que c'est avec ces bobards que l'on peut reconstruire quelque chose qui a son intérêt, parfois semble au contraire considérer qu'en réalité il est tout juste bon à servir aux « veaux » ce qu'ils veulent entendre, pendant que la modernisation de l'économie, c'est-à-dire la mise en place de « l'État-UDR », se fait, que les petits copains s'en mettent plein les poches, après moi le déluge.

De Gaulle était cynique parce qu'un homme politique l'est nécessairement, a fortiori lorsqu'une partie de son activité consiste à lécher le cul de Popu pour avoir ses voix, ce qui est humiliant pour tout le monde.

- "Mais peut-être aimait-il trop sincèrement le peuple pour arriver à conquérir les suffrages du peuple, lequel pourtant lui aurait sans doute, en faveur de ses quartiers de noblesse, pardonné des idées démocratiques", écrit Proust pour expliquer pourquoi Saint-Loup ne veut pas se présenter à des élections. En vérité, comment ne pas finir par mépriser Popu, même si ce n'est pas le cas au départ, quand on passe sa vie à lui faire des courbettes tout en entendant les conneries qu'il est capable de raconter ? Peut-on arriver au bout d'une carrière d'homme politique démocrate sans mépriser le peuple ? Cela ne doit pas arriver bien souvent. (Ce serait d'ailleurs un argument en faveur des principes de rotation chers au cher Chouard.)

C'est ici que le cynisme gaullien prend son tour particulier. De Gaulle n'avait certes rien d'un dictateur, même s'il y aurait beaucoup à dire sur son rapport au pouvoir judiciaire (de ce point de vue N. Sarkozy est assez gaulliste), mais on peut émettre l'hypothèse que pour continuer à aimer la France et pour parvenir à supporter le peuple qui hélas va avec, il lui valait mieux ne pas trop fréquenter celui-ci, et surtout ne pas lui demander trop souvent ses faveurs. Si l'on ajoute à cela une conscience affûtée des contraintes traditionnelles de l'art politique, démocratie ou pas démocratie, on obtient un curieux mélange. Un régime, la Ve République, qui repose sur beaucoup d'esbroufe et de mensonge, mais dont son fondateur estimait que ce mensonge seul pouvait lui permettre d'atteindre ou de se rapprocher de certains buts qui lui semblaient nobles.

C'est dans le domaine de la politique étrangère, dont on sait bien qu'il n'est pas celui qui coexiste le plus aisément avec les nécessités usuelles d'une démocratie (comment cacher son jeu à ses partenaires / adversaires si vous devez tout expliquer à Popu ?), que cette ambivalence a été la plus nette. Il est indéniable que de Gaulle a parfois fait chier les Américains, mais il est tout aussi indéniable qu'il a laissé ceux-ci utiliser la position particulière de la France dans le « bloc de l'Ouest » pour lui faire faire le sale boulot qu'ils ne pouvaient faire eux-mêmes. (Je pense notamment à la merveilleuse collaboration entre la France, Israël et l'Afrique du Sud pour refiler des éléments de technologie nucléaire à certains pays, pendant la guerre froide, sans que les États-Unis aient l'air d'y être pour quelque chose.) La sortie de l'OTAN est un acte à la fois anti-américain et pro-américain. De même, les bobards sur la grandeur de la France sont des bobards mais sont aussi ce qui pouvait permettre à terme à la France de moins vivre de bobards.

Le moins que l'on puisse dire est qu'il s'agissait d'un équilibre fragile. Déjà le fondateur du régime, d'une façon très française, avait parfois tendance à tomber dans une sorte de masochisme rageur à l'égard de son peuple, sur le thème : puisque tout ce qu'ils veulent c'est de belles bagnoles, on va leur en donner, oublions tout le reste, ils n'auront que ce qu'ils méritent. Ils veulent les bagnoles sans vouloir construire les routes, amenons du bicot pour les construire, construisons les tours pour loger le bicot en question, ça tombe bien, les copains promoteurs ne demandent que ça, etc.


tumblr_ll1kv0Fs5V1qk0bg2o1_500



("Sire Dieu, donnez-nous que nous puissions mépriser la prospérité de ce monde", aurait prié Saint Louis sur son lit de mort…)

Et bien sûr, après la mort du Général, les choses ne vont pas s'arranger. Par-delà ce genre de sautes d'humeur, et si l'on veut rester positif et donner du crédit à de Gaulle, on peut dire, pour résumer ce qui précède, qu'il a cherché à utiliser certains mensonges consubstantiels à la politique telle qu'elle se pratique ailleurs que dans les livres de Pierre Clastres ou dans la tendance « gauchiste / Bisounours », ainsi que certains mensonges liés à la situation de la France telle qu'il avait à l'affronter quotidiennement (l'illusion d'une vraie indépendance française à l'égard des États-Unis), pour, éventuellement, petit à petit, aboutir à une vérité qui soit moins pathétique que ce que les mensonges en question dissimulaient.

Il est bien clair que Georges « Rothschild » Pompidou et Valéry « Oui, mais » Giscard d'Estaing n'avaient pas ce genre de préoccupations sous-jacentes. En bonne logique, ils gardèrent les moyens mais pas la fin, utilisèrent donc tout ce qui est mensonge, structurel et conjoncturel, et laissèrent tomber ce qui pouvait permettre d'espérer en sortir un jour. L'abandon par un Giscard de tout ce qui relevait du mythe gaullien n'est pas de ce point de vue un traitement salutaire d'un aveuglement collectif, il est la mise au rancart de ce qui, malgré son ambiguïté, pouvait rester un moyen de faire avancer les choses.

Enfin Mitterrand vint. - Et c'est à partir de cette arrivée au pouvoir de ce que l'on appelle la gauche, et plus précisément à partir de 1983, quand dans un mouvement de balancier radical lui aussi assez français, le Président renonça d'un coup à tous les projets qu'il avait portés, que s'esquisse puis s'installe un système de mensonge à deux têtes qui est encore celui dans lequel, à peu près trente ans après, nous « vivons ».

Pour le dire vite, se met alors en place une répartition des rôles simple : une gauche qui privatise et une droite qui ouvre les frontières aux immigrés. Un vieil axiome de la politique établit que n'accomplira jamais aussi bien un programme que celui dont on pense qu'il lui est opposé, et qui appartient au camp opposé à ce programme, puisqu'il désarme par son action à la fois ses amis, qui ne se méfient pas et/ou n'osent pas l'attaquer, et ses adversaires, qui sont trop contents de le laisser faire. La Ve République a donc fini par faire de cet axiome, de cette ruse, un principe général de gouvernement.

Déjà sous de Gaulle la Ve République droitière n'était pas avare en matière d'importation de main-d'oeuvre étrangère, une tendance qui n'ira qu'en s'accentuant - regroupement familial sous V. Giscard d'Estaing, records d'immigration sous N. Sarkozy -, jouer les Matamores et défoncer les portes des églises n'y changeant rien. De l'autre côté, nul besoin d'épiloguer sur les privatisations menées par Pierre « Happiness is a warm gun » Bérégovoy, puis par L. Jospin et son ministre D. Strauss-Kahn, lequel serait revenu pour nous la mettre bien profond s'il n'avait pas essayé entretemps de la mettre bien profond dans la bouche de N. Diallo (foin d'élégance, (en)filons la métaphore : le trou du cul de la France fut provisoirement sauvé par la bouche d'une négresse), etc.


tumblr_m1mqk730mI1qidf15o1_500

(J'ignore la provenance précise de cette image assez frappante, qui m'a fait penser aux putes des bordels algériens pendant la guerre d'indépendance, lesquelles s'inséraient une lame de rasoir dans le vagin pour mettre à mal la virilité française... La femme occidentale moderne qui se met à copier la prostituée algérienne d'il y a cinquante ans, je ne sais pas s'il y a une conclusion à en tirer.)


Après, on peut être pour ou contre tout ce qu'on veut, là n'est pas la question. On peut aussi très con, comme mon ami Ivan Rioufol, qui déblatère à longueur de temps sur les immigrés et la « fracture identitaire », pour finir par revoter, « malgré tout », pour le Président qui sans relâche laisse entrer en France immigrés légaux et clandestins. Étant entendu que cette connerie peut aussi être du machiavélisme, ainsi que, et plus probablement, une certaine façon d'admettre que c'est de cette façon que fonctionne le système qui me fournit mon beefsteak (hallal, of course) - c'est le Figaro de Dassault qui me paie, on lèche la main qui vous nourrit, et M. Dassault a toujours besoin de plus d'immigrés...


Mais revenons à un point de vue plus général. En ayant toujours à l'esprit les contraintes inhérentes à la politique, notamment « démocratique », on peut dire qu'il y avait au début de la Ve République un (boni)menteur à qui il arrivait de mentir pour une bonne cause (c'est-à-dire qui mentait, mais parfois pour une bonne cause) ; lui ont succédé deux menteurs sans vergogne, du même camp idéologique, au moins officiellement. Après quoi et 1981, le jeu s'est compliqué : d'autres partenaires sont arrivés, d'autres domaines (le rôle de l'État dans l'économie) sont devenus matière à discussion, et donc matière à échange de contre-vérités. On a par conséquent établi une division du travail des mensonges. Nous en sommes là.




Il serait illusoire autant que faux cul


tumblr_lekhe8ulIT1qzn8dio1_250

(pourquoi l'expression « vrai cul » n'existe-t-elle pas ? "Elle a été vrai cul dans cette histoire, j'ai apprécié..." ; "Poutine, on en pense ce qu'on en veut, mais c'est un vrai cul, ce gars-là...", etc. - si le cul peut être faux il peut être vrai, pourquoi se priver d'une telle vérité ?)


...autant que faux cul, disais-je, de nier l'influence d'Alain Soral sur ce qui précède, même si je suis plus critique que lui sur le gaullisme (pour un point de vue plus négatif, au fait, cf. M. Amer), de même que je ne pourrais guère ne pas admettre qu'il y a ici un côté Marine Le Pen - Nicolas Dupont-Aignan. Pour que les choses soient claires, précisons donc que, après relecture, je ne changerai pas une ligne à ce que j'écrivais en novembre dernier sur l'éventuel rôle que peut jouer Mme Le Pen dans l'élection à venir : tout au plus pourrais-je ajouter que je suis encore plus dubitatif qu'à l'époque. Donc, débrouillez-vous.


- De toutes façons,


tumblr_lu8fpvZLc71r21xm5o1_500


et même s'il n'exclut pas d'autres initiatives, le bonheur individuel reste la meilleure forme de militantisme.

Libellés : , , , , , , , , , , , , , , ,

lundi 16 mai 2011

Perseverare diabolicum.

nosferatu-4


"C'est l'abus des lunettes qui rendra l'Occident aveugle." (Roger Gilbert-Lecomte)



L'actualité ayant tendance à s'emballer, celui qui se donne quelques jours de réflexion après un événement d'importance court le risque que d'autres événements viennent effacer celui-ci : vingt-quatre heures après le début de « l'affaire DSK » - au sujet de laquelle je me permettrai de rappeler qu'il est censé exister quelque chose comme la présomption d'innocence… -, évoquer le décès de M. Ben Laden apparaît déjà bien désuet. Faisons néanmoins un petit point rapide, qu'il reste à ce comptoir une trace de cet événement, à toutes fins utiles, au moins pour pouvoir, le cas échéant, y revenir.

Ma première réaction à l'annonce de sa mort a été... l'absence de réaction. Est-il vraiment mort, quel a été son rôle exact dans ce qui s'est passé le 11 septembre : trop de questions me sont instantanément venues à l'esprit pour qu'une quelconque émotion ait pu se manifester.

Quelques jours après, ayant lu ou écouté ce qu'ont pu en dire ou écrire mes points de repère habituels (parmi lesquels il faut citer Laurent James), j'aurais tendance à dévier le débat. Admettons que Oussama Ben Laden ait été ce qu'on nous dit qu'il a été, ce qu'une part de moi souhaite qu'il ait été, il n'en reste pas moins qu'il n'y a pas de Ben Laden occidental, et que c'est surtout ça qui pose problème, c'est surtout ça qui est un signe de mort spirituelle. Non que je réclame des attentats avec tout plein de morts made in France ou le retour d'Action Directe, et la question du reste n'est pas celle de la facture. Non plus d'ailleurs que je « veuille » un leader charismatique ; à titre personnel en tout cas je m'en passe très bien.

(Je serais plutôt, vous le savez, dans l'optique du « premier venu » définie par Paulhan. Le drame étant qu'à notre époque on cherche plus à être le premier arrivé que le premier venu... Ceci dit, Soral a parfois ce côté premier venu, c'est un de ses aspects positifs.)

La question, disais-je, est celle d'une réelle altérité à l'intérieur de nous-même.

J'avais commencé à réfléchir à tout ça en partant de l'incroyable phrase de mon trou du cul fétiche : "Une remarque : Ben Laden, figure d'antéchrist, est mort le jour de la béatification de Jean-Paul II, figure de sainteté. Victoire du Bien sur le Mal." Me rappelant que le manichéisme est une hérésie, je m'amusai de constater que Rioufol, en plus d'être un con, était un hérétique, ce qui est malheureusement le cas de pas mal de chrétiens aujourd'hui. Je repensai à cette longue citation de Chesterton reproduite dans un texte auquel je vous ai renvoyé récemment, et dont revoici un extrait (avec quelques coupures) :

"Quand on venait à réfléchir sur soi-même, une perspective et un vide s'ouvraient assez grands pour accueillir n'importe quelle somme d'abnégation morose et d'amère vérité. Là, le gentleman réaliste pouvait se laisser aller au désespoir - aussi longtemps qu'il ne désespérait que de lui. Il y avait un terrain de jeux ouvert pour l'heureux pessimiste. Il pouvait dire tout ce qui lui plaisir contre lui-même, à condition de ne pas blasphémer contre le but original de son être ; se traiter de sot à sa guise et même de damné sot ; mais il ne devait pas dire que les sots ne valent pas la peine d'être sauvés. Il n'avait pas le droit de dire qu'un homme, parce qu'il est homme, peut être sans valeur. Ici encore, le christianisme a surmonté la difficulté de concilier deux contraires en les gardant tous deux et en les gardant tous deux en toute leur violence (the difficulty of combining furious opposites, by keeping them both, and keeping them both furious). L'Église a été positive sur les deux points. On ne peut guère s'estimer trop peu. On ne peut guère trop estimer son âme. (...)

Célébrant le bien, saint François pouvait se montrer optimiste plus vibrant que Walt Whitman. Dénonçant le mal, saint Jérôme pouvait peindre un monde plus noir que celui de Schopenhauer. Les deux passions étaient libres parce que toutes deux étaient maintenues à leur place. (...)


giogiodechirico-saint-georges


Ainsi, les doubles accusations des sécularistes (...) jettent sur la foi une lumière réelle. Il est vrai que l'Église historique a exalté à la fois le célibat et la famille ; qu'elle a été à la fois farouchement pour la procréation d'enfants et farouchement pour la non-procréation d'enfants. Elle a maintenu ces deux positions côte à côté comme deux couleurs vives, rouge et blanc, comme le rouge et le blanc de l'écu de saint Georges. Elle a toujours manifesté une saine horreur du rose. Elle hait ce mélange de deux couleurs, faible expédient auquel recourent les philosophes. Elle hait cette évolution du noir au blanc qui donne le gris sale. En fait, toute la thèse de l'Église sur la virginité tient à ceci que le blanc est une couleur ; et non pas seulement l'absence d'une couleur. Tout ce que j'allègue ici est que le christianisme s'est presque toujours efforcé de conserver les deux couleurs, ensemble mais pures (to keep two colours coexistent but pure)."


Laubreaux


Autrement dit : notre monde est à la fois rose et « gris sale » - c'est dire s'il est beau, c'est dire si nous avons de la merde dans les yeux, c'est dire surtout, si l'on suit Chesterton, qu'il n'a plus la variété des extrêmes qui a pu faire sa richesse. Continuons à essayer de formuler cela en termes de couleurs. La plupart de ceux qui essayent de sortir de cette grisaille bisexuelle politiquement correcte le font par le manichéisme : ils connotent positivement qui le noir, qui le blanc, et négativement l'autre extrême du spectre des couleurs. Mais si le blanc est une couleur, comme l'affirme Chesterton, le noir aussi, et c'est le fait que nous n'arrivions pas nous-même à produire ces couleurs qui me semble le plus préoccupant. Oussama Ben Laden était-il une sorte de Léon Bloy travaillant au même but avec des armes différentes, je l'ignore, mais même si c'était le cas cela poserait problème que ce nouveau Léon Bloy vienne de si loin - ceci sans forme paradoxale d'esprit cocardier, mais de façon, aussi, pragmatique : si Bloy était déjà ignoré ou méprisé de ses contemporains, au moins ceux qui le connaissaient le comprenaient-ils à peu près bien, ils ne se demandaient pas s'il était ou non un agent de la CIA…

Si l'on veut, et pour réduire l'échelle de ce problème : Nabe ne peut pas tout faire, ne peut pas à la fois être l'ange et le démon de notre monde. Il faudrait d'autres Nabe, je ne veux pas dire des clones, je veux dire qu'il faut que nous retrouvions des couleurs, ou des pôles. La question étant : sommes-nous encore capables de les produire ? Je me suis parfois fait la réflexion que si Nabe était né deux ou trois ans plus tard, ou s'il avait été moins précoce (ce qui, sans flagornerie, est difficile à imaginer, tant le fait qu'il ait été un talent aussi précoce fait partie intégrante de son identité), il aurait été perdu, les années 80 l'auraient bouffé comme elles en ont bouffé tant d'autres.

- On me dira : et votre Voyer, et Hécatombe ? Oui, il y eut Hécatombe, mais personne ou presque ne s'en rendit compte. C'est déjà beau qu'un livre comme ça ait pu exister. - Il y a peut-être d'admirables écrivains dont l'oeuvre va bientôt nous exploser à la gueule, Dieu sait que je ne demande que ça, c'est même un des objets de cette note, mais si j'en reste à Nabe et le prend comme repère, c'est parce qu'il parvient à se faire au moins un peu entendre.

Reprenons un angle de vue plus large. "Sommes-nous encore capables de les produire ?", viens-je de demander. "Je suis intégralement pour le conflit des civilisations : l’Occident doit crever comme une vieille baudruche luciférienne, et je clame qu’il n’y a qu’un moyen d’y parvenir : l’alliance entre les religions de la Tradition !", « répond » Laurent James dans le texte que j'ai évoqué plus haut : une sorte d'internationalisme des Traditions doit répondre à la mondialisation. C'est une manière de résoudre le problème tel que je l'ai posé. Nous retrouvons là par ailleurs non sans doute une ligne de fracture réelle, mais une différence d'approche dont L. J. et moi avions déjà discuté il y a quelques mois. Il est possible que je sois complètement dépassé en ayant du mal à signer l'arrêt de mort spirituel de l'Occident, il est possible que cela ne date pas d'hier que celui-ci se soit mis dans l'incapacité de secréter ses propres anticorps. Et certes, si l'on prend les écrivains protestataires, il n'y a guère que Genet qui dans le dernier demi-siècle ait pu avoir quelque écho réel, ce ne sont pas les voix d'un Artaud ou d'un Gilbert-Lecomte, si déchirantes qu'elles aient pu être, qui ont changé grand-chose à cette évolution gris-rose de notre monde. Tout cela est tout à fait possible, je peux avoir plusieurs trains de retard. Mais tant que je n'arrive pas à en être tout à fait sûr, je ne vois pas pourquoi je jetterais l'hypothèse d'un certain réveil spirituel de l'Occident à la poubelle. Si d'ailleurs alliance des religions de la Tradition il doit y avoir, il faut bien qu'il reste un peu de Tradition en nos contrées - et la question alors se déplacerait sur celle-ci : comment faire comprendre cette Tradition à nos concitoyens, ce qui revient à peu près à dire : quels points, je ne dirais même pas nécessairement, communs, mais de contact, peut-on trouver entre la Tradition et nos valeurs actuelles, au moins officielles ? C'est un travail de traduction, au sens que Dumont ou Descombes peuvent donner à ce mot, et pour lequel il faut des traducteurs. Rien n'empêche qu'ils se trouvent des deux côtés de la rive et construisent ensemble le pont...


sunrise_murnau-580x396

Libellés : , , , , , , , , , , , , , , , , ,

samedi 7 mai 2011

Ripeness is all.

- l'essentiel, c'est notre maturation. Dans sa préface à la petite édition « Folio » de Hamlet et du Roi Lear, en 1978, Yves Bonnefoy oppose ces deux pièces. La première enregistrerait la faille créée par la modernité dans le monde médiéval, la seconde, écrite quelques années après, se situerait encore, dans un univers holiste, ou chercherait les moyens d'y revenir. Mais laissons la parole au poète-traducteur-préfacier (je ne signale pas mes quelques coupures, qui parfois suppriment des nuances non négligeables mais peuvent gêner quelque peu la compréhension de ce texte pour ceux qui n'ont pas ces pièces bien en tête) :

"Loin de signifier comme dans Hamlet que l'intérêt de Shakespeare se porte sur les problèmes de la modernité comme telle, ce personnage d'un fils [Edmond, le bâtard qui va être un des ressorts de la tragédie] indique dans Le Roi Lear que l'ordre ancien y demeure incontesté, le cadre de référence qui va décider de l'action, la vérité qui s'y réaffirmera au-delà d'un moment de crise. Et c'est évidemment pour cette raison que passe au premier plan de la pièce une figure qui manque dans Hamlet, où Laërte ni Fortinbras n'accèdent jamais à la qualité spirituelle : celle de l'enfant - fille ou garçon, car c'est aussi bien Cordélia, la troisième fille de Lear, qu'Edgar, le fils aîné de Gloucester - dont la pureté et la détermination savent déjouer les entreprises des traîtres. En fait, plus encore que Cordélia, que sa vertu un peu froide et sèche garde en deçà de ces paroles violentes, contradictoires, mêlées d'amour et de haine, où le drame se noue et se dénouera, l'agent de cette rédemption du groupe en péril, c'est Edgar qui, à l'instant où il pourrait succomber au désespoir, ou s'abandonner au cynisme - n'est-il pas accusé à tort, agressé par son propre frère, méjugé, bien légèrement, par son père ? -, fait la preuve au contraire des ressources de compassion, de lucidité, de compréhension résolue des abîmes les plus obscurs de l'âme des autres êtres, qui peuvent exister chez qui que ce soit, et même de bien bonne heure dans une vie et sans particulière préparation. Atteint de façon totalement imprévue par ce qui semble la malignité à l'état pur, ce tout jeune homme la veille encore riche, choyé, assuré de sa place future parmi les plus puissants du royaume, choisit de plonger, d'un coup, au fond de l'adversité, prenant les dehors du mendiant et la parole du fou pour briser d'emblée le cadre trop étroit de son propre drame, et porter le questionnement au plan de toutes les injustices, de toutes les misères, de toutes les déraisons qui affligent la société. Il comprend d'instinct - et c'est bien là le signe que cette société est encore vivante - qu'il ne pourra trouver son salut qu'en travaillant à celui des autres, chacun ayant à se délivrer de son égoïsme, de sa démesure, de son orgueil, pour que le vrai échange reprenne.

Ceci étant, le héros du Roi Lear reste quand même celui qui donne son nom à la pièce, le vieux roi, puisqu'à l'encontre d'Edmond, marqué dès sa naissance par la faute qui s'y attache, ou à la différence d'Edgar, qui naît à son devenir par le crime de quelqu'un d'autre, Lear est précipité dans ses maux par un acte libre, ce qui fait de son châtiment, de sa folie, de sa découverte progressive de faits et de vérités qu'il méconnaissait autrefois, une suite d'événements d'autant plus probante et touchante. Le commencement de Lear, ce n'est pas quelque chose de pourri dans le royaume, comme il en était pour Hamlet, c'est un mal mystérieux de l'âme, en l'occurrence l'orgueil. Il s'admire, il se préfère, il ne s'intéresse à autrui que pour autant que celui-ci s'intéresse à lui, il est ainsi aveugle à l'être propre des autres, il ne les aime donc pas, malgré ce qu'il peut penser : dès lors tout est prêt en lui pour l'acte catastrophique qui, méconnaissant la valeur, spoliant les justes, va semer partout le désordre et donner sa chance au démon, qui attendait dans le fils adultérin. Lear, encore plus que Gloucester [père de ce fils adultérin, Edmond], qui n'a commis que le péché de luxure, a revécu, a réactivé la faute originelle des hommes, et à ce titre il représente plus qu'aucun autre dans l'oeuvre notre condition la plus radicale, qui est l'imperfection mais aussi la lutte, la volonté de se ressaisir. Quand, à partir de valeurs qu'il n'avait jamais déniées mais comprenait mal et vivait peu, il apprend à reconnaître que ses certitudes de grand seigneur étaient trompeuses, son amour une illusion, et ce qu'est le vrai amour, ce que serait le bonheur, on se sent d'autant plus ému que son aveuglement du début est le nôtre à tous, plus ou moins… Toutefois, même à ce premier plan où il reste d'un bout à l'autre de l'oeuvre, Lear ne peut ni ne doit nous retenir à ce qu'il est, à sa figure particulière, puisque son progrès spirituel, c'est justement d'avoir retrouvé le chemin d'autrui, et de s'oublier désormais dans la plénitude de cet échange. C'est à l'époque moderne, celle d'Hamlet, que l'individu, séparé de tout et de tous, incapable d'enfreindre sa solitude, et tentant de remédier à ces manques par la multiplication de ses désirs, de ses rêves, de ses pensées, va prendre peu à peu ce relief extraordinaire qui finira par être le romantisme. En bref, derrière ce personnage si remarquable, mais dont les dimensions inusuelles signifient surtout l'ampleur des périls qui nous guettent, l'ampleur aussi des ressources que nous avons, le vrai objet de l'attention de Shakespeare, la vraie présence qui naît et risque de succomber mais triomphe, c'est cette vie de l'esprit dont témoignent Lear mais aussi Edgar, et dans une certaine mesure Gloucester encore et même Albany : et que désigne le mot ripeness.

Ripeness, la maturation, l'acceptation de la mort comme dans Hamlet, mais non plus cette fois parce qu'elle serait le signe par excellence de l'indifférence du monde, de l'insuffisance du sens, - non, comme l'occasion de s'élever à une compréhension vraiment intérieure des lois réelles de l'être, de se délivrer des illusions, des poursuites vaines, de s'ouvrir à une pensée de la Présence qui, reflétée dans le geste, assurera à l'individu sa place vivante dans l'évidence du Tout. On ne peut comprendre Le Roi Lear que si on sait faire passer cette catégorie au premier plan ; que si, même dans ce contexte où les forces nocturnes semblent si fortes, où la promesse chrétienne n'a pas retenti encore - mais ses structures sont déjà là, Shakespeare écrivant, on les dirait du coup un indice de changement, une raison d'espérer -, on voit qu'elle est le fil qui rassemble tout. La brutalité des hommes des dieux et des hommes, la fragilité de la vie, n'y sont rien contre une évidence de solidarité instinctive qui rassemble et qui réconforte. Et remarquons aussi que rien de ce genre n'apparaissait dans Hamlet où tout du rapport des êtres est cynique, dur et sans joie. Ce n'est pas l'univers de Lear, tout sanglant qu'il soit, qui contient le plus de ténèbres. Cette « tragédie » est, face à Hamlet, un acte de foi. Dans ce champ de l'erreur, du crime, des morts atrocement injustes où manque même l'idée du Ciel où l'on se retrouve, « le centre tient », le sens survit et même s'approfondit, assurant des valeurs, suscitant des dévouements, permettant la rectitude, la dignité, et un rapport à soi-même qu'on peut dire plénier sinon heureux."

Il est de fait qu'une des sources de l'émotion que procure la lecture de Lear est cette découverte progressive par des personnages de plus en plus nombreux de la possibilité du Bien. Et non seulement de sa possibilité, mais de la contagion, certes non universelle mais néanmoins réelle, de cette découverte : si l'on prouve le mouvement en marchant, les personnages qui dès le départ restent du côté du Bien - Cordélia, Edgar, et Kent, non évoqué par Y. Bonnefoy -, en attestant de la persistance du Bien permettent graduellement à d'autres (certes pas à tous, on n'est pas dans un conte de fées, et Cordélia y perdra « bêtement » la vie) d'ouvrir les yeux sur cette persistante existence du Bien, de modifier du coup leur comportement, ce qui influe sur le comportement d'autres personnages, et ainsi de suite.

Reste bien sûr, de ce fait, un problème plus général :

"La question la plus importante de tout le théâtre de Shakespeare, c'est la signification qu'a pu prendre pour ce dernier, en termes de possibilités effectives, pour l'avenir de l'esprit, l'opposition tout à fait fondamentale qu'il a maintenant formulée [entre l'état d'esprit de ces personnages et celui de Hamlet]. Quand il écrit Le Roi Lear, et parle de ripeness, s'agit-il, autrement dit, de la simple reconstitution d'un mode d'être passé, que notre condition présente voue à l'échec, rend peut-être même impensable, au moins à partir d'un certain point : la seule issue pour l'homme d'au-delà de la fin du sacré restant [l'état d'esprit d'] Hamlet, l'intellectuel élisabéthain ? Ou faut-il, prenant acte de l'émotion et de la lucidité qui caractérisent la pièce, comme si son auteur savait vraiment, tout de même, de quoi au juste il parlait, nous demander si Shakespeare ne croit pas, d'une façon ou d'un autre, à la valeur encore actuelle de la « maturation » d'Edgar ou de Lear : l'ordre, le système d'évidences et de valeurs qui en est la condition nécessaire n'ayant peut-être pas aussi complètement disparu à ses yeux, malgré la crise des temps nouveaux, qu'il ne le paraissait à son personnage le plus célèbre, mais nullement, peut-être, le plus représentatif ? Une question essentielle, oui certes, puisqu'elle détermine le sens dernier du rapport d'une grande oeuvre de poésie et de son moment historique. Et dont la réponse est à chercher, n'en doutons pas, dans les autres pièces de Shakespeare, en particulier celles de la fin, celles qui sont au-delà, chronologiquement, d'Hamlet et des grandes tragédies.

On y verrait - c'est mon hypothèse - qu'en dépit de l'écroulement de « l'admirable édifice » que le Moyen Age chrétien avait bâti, ce poète d'un temps plus rude a pensé que restait en place, dans la nature et en nous, un ordre encore, universel, profond, celui de la vie qui, comprise, reconnue dans ses formes simples, aimée, acceptée, peut faire refleurir de son unité notre condition d'exilés du monde de la Promesse. On y verrait aussi qu'il a compris que la fonction de la poésie changeait avec cette prise de conscience : elle ne sera plus désormais la simple formulation d'une vérité déjà manifeste, déjà expérimentée jusqu'au fond par d'autres que le poète, elle aura à se souvenir, à espérer, à chercher par elle-même, à faire apparaître ce qui se cache dans les formes du quotidien, sous les dissociations, les aliénations, de la science ou de la culture : et ce sera donc une intervention, une responsabilité vacante que l'on assume, la « réinvention » que dira à son tour Rimbaud. Grandes pensées, qui font la richesse sans fin du Conte d'hiver, ce drame en réalité solaire qui se superpose à Hamlet, trait pour trait, comme la photographie développée, zones d'ombres devenues claires, le fait à son négatif. Grandes perspectives aussi, dont rêve avec bonheur La Tempête, double lumineux du Roi Lear. Et grandes occasions, bien sûr, pour un esprit résolu, ce qui explique, rétrospectivement, la qualité depuis ses débuts si exceptionnelle de la poésie de Shakespeare, première en Occident à mesurer l'ampleur d'un désastre, et première aussi, et surtout, à chercher à le réparer."

- est-il « réparable », that is the question ! On notera qu'une vingtaine d'années après ce texte, dans sa préface à son édition, toujours en « Folio », de ladite Tempête, Yves Bonnefoy semble trouver cette pièce moins « lumineuse », émet en tout cas d'importantes réserves sur le personnage de Prospero. On rappellera surtout, de manière plus générale, l'évolution de la poésie depuis Rimbaud, avec ses « esprits résolus » devenus vite fous à force de vouloir prendre sur ceux cette « responsabilité vacante » (Artaud, Gilbert-Lecomte…), jusqu'à la disparition, sinon de la poésie en tant que telle, du moins de la poésie comme force à l'oeuvre dans la littérature, comme force perçue par ceux qui s'intéressent à la littérature. Les bardes peuvent être pénibles, mais quand le seul barde qui nous reste, c'est Rioufol… - Tout cela est bien connu, mais pas moins triste : si, dans l'ordre des lettres, la modernité commence à l'époque de Shakespeare, si la thèse d'Yves Bonnefoy va dans le sens de ce que j'ai toujours écrit ici, à savoir que fait partie intégrante de la définition de la modernité un regret de ce qui l'a précédée, cela n'empêche pas le fossé entre ce que nous espérons pouvoir restaurer de l'unité du monde et la réalité de plus en plus bordélique et apocalyptique de ce monde, de se creuser un peu plus chaque jour que « Dieu fait ».



P.S. : étant maintenant équipé de statistiques, où j'apprends qui a la bonté de diriger ses lecteurs vers mon comptoir, je constate que Lucien Suel, l'heureux « père » de Mauricette, a ouvert un autre blog après avoir mis un terme à l'expérience Mauricette. Longue vie donc à ce nouveau site, et merci pour le lien !

Libellés : , , , , , , , ,

vendredi 25 mars 2011

A Caligula, Caligula et demi.

Ajout le lendemain.



On dit que Rioufol est ma « tête » (je n'ose pas dire de Turc, il se vexerait), mais l'ai-je forcé à écrire, à propos de l'intervention « humanitaire » de la France en Libye, cette phrase :

"Ouvrant le feu, samedi à 17h45, contre des blindés de ce Caligula, la France a retrouvé un peu de son honneur et de ses idéaux, en frappant un tyran qui l'avait humiliée à plusieurs reprises, notamment en plantant sa tente à deux pas de l'Elysée."

La plume même du meilleur peut certes déraper, mais cette sentence aurait une belle place dans une anthologie de la connerie et de la bassesse. On a les « rossignols du massacre » que l'on mérite, et de ce point de vue il faut bien avouer qu'entre un Président ridicule, un écrivain et cinéaste aussi nul que prétentieux

(il y a une justice : deux semaines après leur sortie les livres de BHL sont déjà proposés à 50 cm chez les soldeurs - dix ou vingt ans après leur parution ceux de Nabe sont volés dans les bibliothèques municipales, se vendent à 150 euros pour certains sur le net : il existe bien quelque chose comme un verdict du public, qui ne repose pas sur rien)

, et un barde stupide et peu inspiré tel que le Rioufol, il y a là une sainte trinité de la vanité et de la nullité qui ne manque pas de cohérence. Si tout cela était du jeu et pas de la politique de chair et de sang, on en rirait - ou peut-être est-ce le contraire, peut-être est-ce justement parce que c'est du « vrai » que cela peut et doit faire rire. A cela deux raisons : si c'était « pour de faux », cela n'aurait guère d'intérêt, nos trois assassins ne seraient pas différents des ados qui tuent plein de monde sur la Playstation ; et c'est justement le fait qu'ils ne comprennent pas que ce n'est pas ici de la Playstation qui est, à sa façon, drôle.

(On se désolera en passant que N. Dupont-Aignan, qui me semblait jusqu'ici d'assez bon sens, ait cru bon de se joindre au choeur des va-t-en guerre, mais depuis le début je me méfiais de sa gueule de puceau-premier de la classe : voilà, au premier problème un peu complexe, certaines vérités se dévoilent. - Notons que j'avais d'abord, lors de mon premier jet, mis un lien vers ce texte là où je l'avais lu, sur ce site, et qu'il en a été entretemps supprimé. Quelqu'un parmi les « gaullistes » s'est mis à réfléchir ?)


Je renonce à commenter dans toutes ses implications la phrase de Rioufol, et notamment sa conception rigoriste de la loi du talion (ce n'est plus même « pour un oeil, toute la gueule », mais « pour un oeil, une dizaine de Rafale »), qui ferait passer l'esprit originel de cette « loi » pour un modèle d'humanisme, ou sa haine mal dissimulée du Bédouin. Je note juste que si la France a bien été humiliée par M. Khadafi lors de son dernier voyage, c'est en grande partie à travers et grâce à Nicolas Sarkofumier, et que personne à part un illuminé comme Rioufol ne peut voir dans le bombardement du pays un châtiment à la mesure de cette offense (assez drôle par ailleurs : cela n'exonère pas M. Khadafi de ses crimes, mais il y a chez lui un certain esprit que l'on serait bien en peine de trouver chez Sarkon et sa raideur de parvenu peu sûr de lui).

Peut-être trouvera-t-on que j'en fais beaucoup pour une simple incise, mais pourquoi ne pas la prendre au premier degré ? Ce n'est même pas que les pulsions d'Ivan Rioufol s'y révèlent plus qu'ailleurs, elles sont assez clairement exposées à longueur d'articles, c'est que cette phrase, prise dans son sens premier (et, après tout, n'est-ce pas le moins que l'on doit à un auteur que de le lire pour ce qu'il veut dire ?), pousse jusqu'à l'absurde les raisonnements habituels de notre chroniqueur préféré. Et quand on chante la guerre, quand on applaudit à la mort, ne doit-on pas faire un minimum attention à ce qu'on écrit ? On n'ira pas jusqu'à écrire qu'appeler au massacre est légitime si l'on a du style, mais au moins, en ce cas, se hisse-t-on quelque peu à la hauteur de son sujet, au lieu de donner cette risible impression de faire sous soi sa haine de l'Autre.


- Par ailleurs et pour finir, en laissant Ivan le pas terrible de côté, on s'amusera à réfléchir aux implications distrayantes que peut avoir le concept utilisé par l'ONU pour justifier l'intervention, la protection des populations contre leurs gouvernants. Le peuple français aurait ainsi bien besoin d'être protégé de Sarkoracaille, un Poutine pourrait de bonne foi chercher à nous en débarrasser, dans un renouvellement audacieux quoiqu'un peu brusque de l'alliance franco-russe. Et les Libyens, un jour, du moins ce qu'il en restera après le double traitement de choc khadafio-lévyen, les Libyens qui connaissent leur Berlusconi, devraient s'aviser de son rôle nocif pour le peuple italien et balancer quelques bombes (de fabrication française ? j'ai oublié d'évoquer les armes françaises dans cette histoire...) sur Rome, pendant que les gardes suisses, envoyés par un Benoît XVI lui-même las des frasques de Silvio, lanceraient l'insurrection terrestre... Bien évidemment, les États-Unis déclencheraient, enfin, la guerre contre la Chine et son régime de potentats autoritaires qu'un milliard d'êtres humains attendent avec impatience - tout en risquant d'être attaqués dans le dos par Chavez et Ahmadinejad, qui, ne pouvant plus supporter l'injuste misère du peuple américain réduit à la pauvreté par Wall Street, mettraient sur pied une coalition militaire dirigée par Alain « Che » Soral. Maurice G. Dantec, toujours plus courageux que le reste du monde, envahirait crânement, à lui tout seul, l'Iran et l'Afghanistan. On n'entendrait bientôt plus parler de lui, comme maintenant. Les Israéliens, devant ces tristes spectacles, décideraient de s'auto-génocider, dans un éclair de lucidité mêlé à une forme de fierté à ne pas laisser à d'autres moins doués qu'eux la joie de faire ce travail.

Enfin du fun ! Lévy, Rioufol et Sarkonyahou, finalement, ont raison : le monde réel, c'est plus drôle que la Playstation...


(Au cas où : pour être plus « constructif », voici l'essentiel des arguments contre cette guerre, résumés par Jean Bricmont, et que je partage dans une grande mesure - tout en étant un peu surpris par le dernier paragraphe et son apologie du « doux commerce » cher à Benjamin Constant. Mais ce n'est pas le plus important en l'espèce.)



Ajout le 26.03.
Je lis qu'Emmanuel Todd "approuve" la guerre en Libye. C'est foutrement dommage. Cet avis donné en une simple incise, sans argument, dans une interview par ailleurs plutôt intéressante n'appelle pas de commentaire : je le signale surtout pour montrer que, hélas ou pas hélas, et comme des conversations privées avec des amis me l'avaient déjà montré, il n'y a pas que des cons ou des manipulateurs qui soient favorables à cette manoeuvre. C'est la vie !

Libellés : , , , , , , , , , , , , ,

samedi 19 mars 2011

"On vivait dans le contraste..."

Peut-être y a-t-il un peu de confusion, ou du moins un aspect « poupées russes » dans ce qui suit, je vais essayer de présenter clairement cet enchaînement de remarques. La citation d'ensemble est issue du livre de Serge Audier, Tocqueville retrouvé. Genèse et enjeux du renouveau tocquevillien français (Vrin, 2004). Durant ce passage, S. Audier suit le fil d'une analyse développée par Raymond Aron dans Les désillusions du progrès (Gallimard, 1969), au cours de laquelle celui-ci met en regard l'oeuvre de Tocqueville et le livre de Philippe Ariès L'enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime (Seuil, 1960), livre qui a par ailleurs influencé Michel Foucault pour son Histoire de la folie (1961). Les notes sont de Serge Audier. J'abrège, sans signaler mes coupures, certains passages en note, justement, m'efforçant de préserver la profusion d'idées diverses qui me paraît constituer l'intérêt de cette séquence. Je souligne deux idées qui me plaisent particulièrement en fin de texte, avant de me permettre quelques commentaires.

"Un examen approfondi des thèses de Tocqueville sur la famille montre la pertinence et les limites de sa conception de la modernité. Le diagnostic de Tocqueville opposant la famille démocratique de l'avenir, fondée sur l'égalité, à la structure hiérarchique de la famille aristocratique ou même bourgeoise, doit en effet, selon Aron, être fortement complexifié, si on le confronte aux travaux de l'historien Philippe Ariès. Comme on le sait, l'auteur de L'enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime se propose d'expliquer comment s'est formée la famille moderne sous l'Ancien Régime, selon un modèle élaboré par la bourgeoisie. Certes, Aron laisse entendre que bien des acquis des recherches d'Ariès confirment les intuitions de Tocqueville. Ainsi, Ariès montre que la famille moderne naît aux XVIIe et XVIIIe siècles avec un souci nouveau pour les enfants et leur éducation : le « sentiment moderne de la famille » se caractérise par une « affectivité nouvelle » répondant manifestement à une exigence égalitaire, puisque la « préparation à la vie » devient une tâche qui ne se limite pas à l'aîné et qui, même, à la fin du XVIIe siècle, commence à concerner les filles.

De ce point de vue, la prévision de Tocqueville semble en partie corroborée. En même temps, la mutation égalitaire de la famille s'accompagne selon Ariès d'une transformation dans les rapports entre les groupes sociaux qui, paradoxalement, ne va nullement dans le sens de l'homogénéisation sociale. En effet, Ariès souligne que l'enfant peut être considéré à la fois comme bénéficiaire et victime de l'affection familiale : la famille et l'école le soustraient du monde des adultes et tendent à l'enfermer dans un milieu « disciplinaire » étroit et isolé [1]. Telle est, plus généralement, l'évolution de la famille bourgeoise, qui retire de « la vie commune » non seulement les enfants, mais aussi les adultes. Où l'on voit que le « sentiment moderne de la famille » marque une double mutation qui valorise désormais à la fois, et selon une même logique profonde, le besoin « d'intimité » et celui « d'identité » sociale - évolution qui n'aurait pas véritablement d'équivalent dans la noblesse, et encore moins dans les « classes populaires » [2].

Ariès aurait ainsi parfaitement fait ressortir, selon Aron, le lien entre le « sentiment de la famille » et le « sentiment de classe ». Le développement de la figure moderne de la famille s'accompagne en effet, à suivre ses analyses, du refus manifesté par la bourgeoisie de se mêler aux classes populaires. Alors qu'il fut un temps, précise Aron, où « l'extrême diversité des conditions était acceptée sans protestation ni répugnance » [3], la bourgeoisie désormais ne supporte plus la pression de la multitude et fait en quelque sorte sécession. Notons que, dans son analyse, Aron n'interprète pas cette sécession comme une résurgence du modèle traditionnel, mais tâche au contraire, paradoxalement, de l'expliquer par la dynamique égalitaire elle-même. Car pour comprendre selon quelle logique la bourgeoisie se sépare de la multitude, on doit avoir à l'esprit le fait que les hiérarchies ne vont plus désormais de soi. Ariès explique en effet que la bourgeoisie, face aux inégalités de toute espèce, adopte une attitude inédite : « la juxtaposition des inégalités, jadis naturelle, lui devenait intolérable : la répugnance du riche a précédé la honte du pauvre » [4]. Si Aron cite ce texte, c'est manifestement parce qu'il corrobore son jugement sur la grandeur et les limites de la prophétie tocquevillienne : bien que les sociétés modernes soient foncièrement égalitaires, elles ne sont nullement devenues homogènes, car, du fait même de la nouvelle légitimité démocratique tendent à se reconstituer et même à se renforcer des inégalités entre les groupes sociaux. Ainsi Aron interprète-t-il et prolonge-t-il les analyses d'Ariès d'une manière tout autre que ne l'avait fait Foucault dans l'Histoire de la folie à l'âge classique : c'est à la lumière de la dynamique égalitaire de la modernité qu'il entend rendre compte des nouvelles formes d'exclusion. Autrement dit, si les bourgeois ne tolèrent plus ce qu'Ariès appelle « le rapprochement baroque des conditions les plus écartées », si le lépreux (ou le fou) se trouve désormais mis à l'écart, ce n'est pas du fait de ce qu'Ariès lui-même appelle parfois « l'intolérance à la diversité », ou en raison d'un grand partage coïncidant avec l'avènement d'une modernité fondamentalement répressive, mais bien parce que la différence suscite désormais un malaise, dans la mesure où elle se trouve à présent perçue sur un fond d'égalité." (p. 104-106)


[1]
Voir l'analyse d'Ariès concernant le passage de l'apprentissage à l'école comme moyen d'éducation : « cela veut dire que l'enfant a cessé d'être mélangé aux adultes et d'apprendre la vie directement à leur contact (…) il s'est séparé des adultes, et maintenu à l'écart dans une manière de quarantaine, avant d'être lâché dans le monde. Cette quarantaine, c'est l'école, le collège. Commence alors un long processus d'enfermement des enfants (comme des fous, des pauvres et des prostituées) qui ne cessera plus de s'étendre jusqu'à nos jours et qu'on appelle la scolarisation. »

[2]
Les désillusions du progrès, p. 109. Ariès résume son propos en affirmant que, contrairement à la famille du XVIIe siècle, qui conserve encore « une énorme masse de sociabilité » - même si la rupture avec le modèle traditionnel est déjà engagée -, la famille moderne « se retranche du monde, et oppose à la société le groupe solitaire des parents et des enfants », toute l'énergie du groupe étant « dépensée pour la promotion des enfants, chacun en particulier, sans aucune ambition collective : les enfants, plutôt que la famille ».

[3]
Sur ce mélange des conditions, voir parmi les nombreuses observations d'Ariès : « les fils de famille persistaient encore au XVIIe siècle à remplir des fonctions domestiques qui les rapprochaient du monde des serviteurs, en particulier le service à table ». Ariès décrit d'ailleurs les relations entre maître et serviteur sur un mode qui n'est pas sans évoquer les analyses de Tocqueville, même s'il ne le cite pas : « il demeurait toujours entre maîtres et serviteurs, quelque chose qui ne se réduisait ni à l'observation d'un contrat ni à l'exploitation d'un patron : un lien existentiel qui n'excluait pas la brutalité des uns, la ruse des autres, mais qui résultait d'une communauté de vie de presque tous les instants ».

[4]
P. Ariès, cité par Aron. Voir l'analyse d'Ariès sur le caractère des relations sociales avant l'avènement de la famille moderne : « on vivait dans le contraste, la grande fortune côtoyait la misère, le vice la vertu, le scandale la dévotion. Malgré ces stridences, cette bigarrure ne surprenait pas ; elle appartenait à la diversité du monde qu'il convenait d'accepter comme une donnée naturelle. Un homme ou une femme de qualité n'éprouvaient aucune gêne à visiter dans leurs somptueux habits les misérables des prisons, des hôpitaux, ou des rues, presque nus sous leur haillon. La juxtaposition de ces extrêmes ne gênait pas plus les uns qu'elle n'humiliait les autres ».


(Je reprends la main.) Tout ceci ne peut que me faire penser à ce que j'ai appelé le paradoxe de Murray-Wittgenstein, je me cite : "On a plus de chances d'avoir un comportement d'homme libre en posant la règle comme extérieure à soi (la Loi divine, par exemple), ce qui permet dans une certaine mesure de ruser avec elle, qu'en la posant en soi (le protestantisme, la loi morale kantienne), ce qui est une bonne manière d'être en permanence esclave." L'Ancien Régime n'avait rien du paradis sur terre, mais il avait au moins cet avantage, en faisant porter beaucoup de choses au bon Dieu, de débarrasser les hommes de nombreux soucis. On répondra - ce sera l'objet peut-être de notes ultérieures - que la démocratie a en contrepartie l'avantage, en remettant en cause les hiérarchies dites naturelles, d'obliger les gens à se poser des questions, à évoluer. Il se peut, mais méfions-nous des « contreparties », je veux dire des fausses symétries. Ce qu'on perd d'un côté on ne le gagne pas nécessairement de l'autre et réciproquement. Sautons quelques paragraphes dans le livre de S. Audier et voyons en effet les conséquences que tire Aron de la démonstration précédente :

"Loin d'être parvenues à une égalité réelle, les sociétés modernes sont et demeureront le lieu de conflits entre groupes en grande partie hétérogènes. (…) En s'en tenant (…) à l'idée d'un processus foncièrement homogène - sans méconnaître l'importance de certaines inégalités -, Aron estime que Tocqueville a manqué la dialectique de l'égalité : « il suffit qu'une sorte d'égalité soit obtenue pour que surgisse une nouvelle revendication. L'égalité juridique n'est rien sans l'égalité économico-sociale. Or celle-ci demeure impossible, même en une société ethniquement homogène. Cette inégalité, compatible avec l'idéal de la société moderne si elle avait un caractère strictement individuel, apparaît toujours collective en son origine, sociale, nationale ou raciale. Aussi, bien loin de se desserrer, les liens de la nation, de la race, et parfois de la classe tendent à se renforcer. Nationalisme et racisme sortent spontanément d'une civilisation démocratique qui détruit les communautés closes, fait de chaque individu le membre d'un groupe et incite chaque groupe à comparer son sort à celui des autres groupes. »." (pp. 107-108, les italiques sont de S. Audier.)

A la vérité, n'ayant pas le texte des Désillusions du progrès sous la main, je ne suis pas certain de comprendre exactement le raisonnement de R. Aron, ou que la façon dont je le comprends soit exactement conforme à ses intentions. Il me semble que c'est une sorte de variation sur l'idée de Louis Dumont de l'individualisme moderne comme « hanté par son contraire », le holisme : l'individu moderne sent bien que la société agit toujours, qu'il y a du social ; de plus, cela peut lui permettre, s'il est en bas de l'échelle, de trouver un justificatif, plus ou moins fondé en réalité selon les cas, à son échec. D'où deux raisons pour lui à voir dans l'inégalité un phénomène collectif, la conscience qu'elle l'est en partie, sa mauvaise conscience individuelle par rapport au fait qu'il se trouve du mauvais côté du manche.

Plus profondément, Aron attire l'attention sur ce fait qui me semble fondamental : à partir du moment où l'idéologie de la société est égalitaire, la différence devient un problème, au lieu d'être un donné.

Nous y reviendrons, d'une manière ou d'une autre. Il y aurait notamment, peut-être, quelque chose à creuser du côté du sentiment de la honte et de l'humiliation évoqué par Ariès et qui me rappelle la notation à ce sujet de Nietzsche via Guéhenno : "Épargnez à tout homme la honte.", notation dont j'ignore le contexte. - La honte comme sentiment profond de l'individu démocratique ?


(La honte en tout cas d'être Français ces jours-ci. Sarkolordure réussit à faire regretter Chirac y compris dans ses aspects moins reluisants, à savoir la fidélité, contre vents et marées, à des tyrans africains : fidélité à des assassins, mais fidélité quand même, là où Sarkolapute prend l'argent, taille des pipes,


2114604080_f4f068a28e

(d'autres photos de ce genre ici…)

avant de lâcher le miché et même d'aller aider à lui arranger le portrait dès qu'il a un problème. Quant à la thématique si saine d'un Rioufol entre autres, cette espèce de chantage humanitaire à l'immigration, cette adaptation de l'ingérence bien-pensante à la montée de Marine Le Pen, sur le thème : par pitié pour le bronzé, allons lui casser la gueule là-bas pour éviter qu'il nous envahisse ici, elle se passe de commentaires. Enfin, Sarkolecon est d'un extrémisme caricaturant les défauts français bien connus : dernier à réagir sur la Tunisie, où les choses étaient assez simples, il se précipite sur la Libye, où la situation est bien plus complexe. La façon même dont on a retourné sa veste concernant Khadafi et dont on pousse à l'ingérence en Libye montre clairement que le soutien à Ben Ali relevait bien plus de l'indifférence et de l'incompréhension à l'égard de la révolte tunisienne que de la fidélité sus-mentionnée ou du refus de l'ingérence. Il est indéniable que Kadhafi a la main militaire plus lourde que Ben Ali, mais s'il suffisait qu'un régime ami de la France sorte quelques canons, éventuellement made in France d'ailleurs, pour que Sarkolystérique pousse des cris de harpie, cela se saurait… Comme disait Léo : de quoi dégueuler, vraiment !)

Libellés : , , , , , , , , , , , ,

samedi 18 décembre 2010

Décousu.

5260530156_1379c0a75e_o


Un peu de tout aujourd'hui. Le monde lui-même est de plus en plus décousu, alors pourquoi pas mes textes ou moi, de temps en temps.

J'ai déjà cité cette phrase de J.-P. Voyer, qui m'avait marqué dès la première bénie lecture, où le maître disait en substance que le fait même qu'un type comme lui ne puisse pas ne pas être au courant de l'existence d'un type comme BHL prouvait que le monde allait bien mal. Vingt-cinq après, que quelqu'un comme moi puisse à l'occasion - pas souvent, mais pas exceptionnellement non plus - se retrouver d'accord avec quelqu'un comme I. Rioufol, qui représente à peu près tout ce que je déteste, est peut-être, et quoique le fait même que l'accession de cet enfoiré à une tribune publique ne soit pas bon signe, est peut-être, paradoxalement, un signe positif, même très minime : qu'un salaud qui prêche et la division, et la séparation, se retrouve à énoncer quelques vérités, il faut bien qu'elles soient de plus en plus visibles...

Un blogueur di qualita, di qualita, m'écrivait, après la première charge d'Alain Soral contre Marc-Édouard Nabe, que beaucoup de forumeux soraliens du Net s'en prenaient désormais à Nabe, sans se poser de questions sur la validité des propos tenus par leur Che. Il y a quelques jours, un universitaire à qui j'avais fait parvenir un texte que j'avais écrit sur lui, se lamentait que je l'aie "trainé dans la boue", et même "assassiné", les gens selon lui ne se fondant plus que sur Internet pour se faire une opinion. Il y a de la meute, je veux bien, sur le Net au moins autant qu'ailleurs, mais il faudrait nuancer. Dans sa biographie de Daniel Halévy, Sébastien Laurent montre ainsi que lorsque Halévy a commencé à s'éloigner de sa famille politique de gauche, il eut très vite des difficultés pour écrire dans les journaux où il avait l'habitude de s'exprimer : bientôt il ne put plus publier (aïe !) que grâce aux milieux proches de l'Action Française. Sébastien Laurent fait remarquer, s'inspirant de remarques analogues de F. Brayard dans son Comment l'idée vint à M. Rassinier (Fayard, 1996), que le même phénomène s'est produit avec le premier négationniste : une fois radié par son milieu d'origine, l'extrême-gauche, lui qui resta toute sa vie anti-colonialiste, n'eut plus d'autre choix, pour essayer de faire connaître ses thèses révisionnistes, que de se faire éditer par l'extrême-droite, avec tout ce que cela implique des points de vue symbolique et concret.

On peut penser ce que l'on veut de ces démonstrations et de ces exemples, il reste que, au moins pour les gens qui ne vivent pas de leur plume, Internet permet d'éviter ces logiques sectaires. - A contrario d'ailleurs, ceux qui, malgré ces possibilités nouvelles de non-allégeance à personne d'autre qu'à ce qu'ils croient être la vérité, rejoignent tout de même des sites idéologiquement marqués, peuvent s'interroger sur ce qui les motive, ainsi que sur ce qu'à long terme ils peuvent risquer, ces remarques venant de quelqu'un qui n'aime pas les amalgames ni ceux qui les font.


Ayant fini L'homme qui arrêta d'écrire, que je qualifierai très sommairement de livre généreux, à la fois au sens où l'on parle des formes généreuses d'une femme, et parce que l'auteur y fait preuve de générosité, envers son lecteur comme à l'égard de la plupart de ses personnages, j'ai un peu approfondi la question du conspirationnisme. A part l'attaque d'Alain Soral déjà mentionnée, voici les principales pièces du dossier, à ma connaissance, sous l'angle du livre de Nabe :

- la réponse du Libre Penseur au portrait qui est fait de lui et aux objections qui lui sont présentées par MEN ;

- l'étude précise et convaincante de Laurent James, principalement axée sur le palimpseste de la Divine Comédie par Nabe, mais qui évoque ces questions ;

- le texte que cela inspira au Libre Penseur ;

- et enfin la réponse de Laurent James.

Cette problématique du conspirationnisme est importante en ce que s'y croisent une question proprement politique : qui est l'auteur du 11 septembre ? d'où vient la crise financière ?, etc., la réponse à chacune des questions de cet ordre étant évidemment riche d'implications sur la direction que l'on tente de donner à son combat ; et une question psychologique : individu lambda, que puis-je croire sur le monde actuel ? L'aspect politique nous concerne tous d'une certaine manière, mais il n'est dramatique, au sens où peut et doit l'être une action théâtrale, que pour ceux qui sont consciemment engagés dans une lutte politique ; l'aspect psychologique est central pour tout un chacun - et tout un chacun le sait - dans notre monde mal-enchanté. Les deux angles de vue sont par ailleurs liés, puisque bien sûr vous ne pouvez porter le même regard sur les possibilités de confiance dans ce qu'on nous raconte si vous arrivez à la conclusion que le 11 septembre est une opération américaine, ou une action d'Al-Qaïda. Dans l'autre sens, on voit bien que, dans certains cas - c'est un des propos de L'homme qui arrêta d'écrire - c'est une méfiance originelle, qui aimerait bien qu'on l'assimile à l'esprit critique mais qui va en réalité plus loin, qui est à la source de la remise en cause des versions officielles. Ce qui n'empêche pas, réciproquement, que certains puissent s'accrocher à ces versions officielles par peur de devoir se poser trop de questions s'ils y renonçaient.

Après avoir fait remarquer incidemment que l'argument que j'utilisais début 2009, que l'on trouve aussi dans le livre de Nabe, selon lequel il est tout de même étonnant, si le 11 septembre est un complot, qu'aucun de ceux qui y a participé, et cela fait nécessairement pas mal de monde, n'ait éprouvé le besoin, ne serait-ce que pour goûter au quart d'heure warholien de célébrité, de lancer un pavé dans la mare sur le Net - le Libre Penseur utilise des déclarations de personnalités officielles italiennes ou russes, députés ou militaires, mais qui n'ont pas participé au complot -, après avoir fait remarquer que cet argument non seulement est toujours valable mais devient un peu plus vrai chaque jour que Dieu fait - tout en risquant bien sûr de devenir brutalement faux… -, voici quelques modestes diagnostics :

- je le dis sans citer d'exemples précis, j'ai commis l'erreur d'écouter sa réaction au livre de Nabe sans noter sur l'instant les passages qui me semblaient les plus caractéristiques, je serai plus précis si on me demande de l'être : certaines formulations du Libre Penseur me semblent d'une rigidité intellectuelle cadavérique qui donne pleinement raison, pour lui comme pour d'autres, à la façon dont Nabe a évoqué sa silhouette dans son dernier livre ;

- en particulier, au centre de cette problématique, on trouve l'idée selon laquelle "le hasard est la Providence des imbéciles" : cette fameuse sentence de Bloy, connue de Nabe, du Libre Penseur, de Laurent James, et, probablement, de Soral, est susceptible de diverses interprétations, soft ou hard. L'interprétation hard est psychologiquement difficilement tenable - comment ne pas sombrer dans la paranoïa ? - et dangereuse d'un point de vue chrétien : pour Dieu peut-être il n'y a pas de hasard - et encore est-ce loin d'être une évidence -, mais il est tout de même au fondement du christianisme de se méfier de la volonté d'être comme des dieux ;

- on me répondra, avec probablement Guénon à l'appui, que l'initiation n'est pas faite pour les chiens. J'admets ici, sans ironie aucune, que j'atteins vite mon seuil d'incompétence, n'ayant jamais suivi aucun processus d'initiation. Il ne me semble pas pour autant vain de citer de nouveau ce qu'écrivait Pierre Boutang en 1946, dans son Sartre est-il un possédé ? :

"Nulle part, mieux que dans l'oeuvre de Dostoïevski, l'opposition de la contemplation et de l'action n'a été mise à jour. Les contemplatifs de Dostoïevski vivent une solitude qui s'oriente vers les autres : les possédés s'assemblent au contraire, ils forment même des sociétés secrètes et transportent dans les cités leur désert intérieur. La clandestinité est un des signes de la possession, une certaine forme du secret est l'inverse démoniaque du mystère sacramentel. Que les cités menacées soient contraintes d'organiser leur résistance clandestine, voilà un effet du malheur et de la défaite, et les hommes peuvent s'y adapter... mais qu'ils attendent de cette clandestinité la révélation de leur relation à la patrie ou à la cité, voilà qui ne serait guère sérieux, si ce n'était diabolique." (La Table Ronde, 1950, pp. 59-60)

Boutang, qui a consacré sa thèse à l'Ontologie du secret, ceci pour signaler que ce thème n'avait pour lui rien de secondaire, n'était pas que je sache ésotériste. Je ne prétends pas par ailleurs clore le débat avec cette citation. Mais je crois avoir suffisamment clarifié certaines idées de mon côté pour pouvoir mettre en garde les libres penseurs sur la minceur de la ligne de partage, particulièrement lorsque que, sous l'effet « du malheur et de la défaite », on se retrouve contraint d'organiser la « résistance clandestine » contre l'Empire, la minceur de la ligne de partage entre la recherche et/ou la conscience de l'existence des antiques mystères divins, païens ou chrétiens (ou autres…, sachant bien que le statut du mystère n'y est pas toujours le même), et la possession paranoïaque et « démoniaque ».


tumblr_ldk6jfSbHX1qz5x8qo1_500


Ce que l'on pourrait appeler l'interprétation semi-hard de la sentence de Bloy n'est donc pas sans danger non plus. Je suis bien loin d'avoir la compétence pour le faire, mais peut-être serait-il utile de se demander si les sociétés secrètes n'ont pas eu tendance, avec la modernité, à basculer du « côté obscur » de cette ligne de partage. Si la modernité naît sous le sceau de la méfiance, il ne serait en tout cas pas incongru que les ordres anciens soient peu à peu devenus des réunions, sinon de possédés, du moins de paranoïaques, persuadés d'être les seuls à avoir raison. Pour rester chez les catholiques, on pourrait ainsi étudier sous cet angle l'évolution qui mène des Templiers à l'Opus Dei en passant par les Jésuites. Exemples choisis à dessein parmi des groupes qui ont effectivement eu du pouvoir, qui savent donc que c'est possible d'en avoir - et qui jouissent d'en avoir.

C'est une piste, je vous la livre. Et je comprends en la formulant pourquoi les appels récurrents, au XXe siècle, à la création d'élites secrètes - on trouve ça chez des gens comme Caillois ou Abellio, par exemple - m'ont toujours un peu gêné. Je ne suis pas en train de ranger tous les membres de sociétés secrètes dans la catégorie des possédés, histoire de me débarrasser d'eux une bonne fois pour toutes, je relève que le remède peut ne pas être éloigné du mal, s'il ne le nourrit pas. Et je crois plus, même si elle n'est pas exclusive de la solution élitiste, à la proposition de Laurent James, d'incarner "nos esprits par l’engendrement d’enfants beaux, sensibles et intelligents" - comme les miens ! La vertu de l'exemple, de la publicité… ce qui peut aussi se retrouver dans le travail de ceux qui exposent au grand jour des relations occultes, quand ils nous apprennent réellement quelque chose, nous sommes d'accord.


tumblr_lc7dbr9zOP1qz5x8qo1_500


- "La Bête n’est pas d’un seul tenant (elle a sept têtes et dix cornes), et Saint Jean nous décrit même de terribles combats entre ses différentes incarnations : ce sont la Bête venue de la mer et la Bête venue de la terre qui dévorent Babylone au chapitre XVII de l’Apocalypse. Le Diable est celui qui divise, car il est lui-même infiniment fragmenté", écrit Laurent James, notant avec raison que c'est un point important de clivage entre lui et le Libre Penseur. On retrouvera bien sûr des idées de ce genre chez les grands romanciers catholiques. Elle est abondamment exploitée dans un livre dont je vous ai un peu parlé il y a deux ans, La part du diable de Denis de Rougemont. J'y rejette un oeil à l'occasion. Notons que si ce livre est notamment fondé sur l'idée baudelairienne selon laquelle "la plus belle ruse du Diable est de vous persuader qu'il n'existe pas", l'idée symétrique est tout autant, et par-là même, valable : une belle ruse du Diable revient à nous convaincre de sa toute-puissance éternelle, depuis toujours et pour toujours ;

- cette incise faite, et puisque nous venons d'évoquer des romanciers catholiques, comment ne pas voir qu'il y a une confusion, chez Alain Soral maintenant, entre les « imbéciles » évoqués par la formule de Léon Bloy et, si j'ose dire, magnifiés par Bernanos, et les « idiots utiles » de la doxa stalinienne ? J.-P. Voyer évoque avec raison une « crise de stalinite » dans certains emportements récents d'Alain Soral contre Nabe ou J.-L. Mélenchon. Certains propos du Libre Penseur, refusant à Laurent James - ou à moi-même - la possibilité de douter encore sur le 11 septembre, sous le prétexte que se tromper sur un sujet aussi important est une complicité objective avec l'Empire, vont dans le même sens. Soyons précis : je ne dis rien sur ce qui s'est passé le 11 septembre, je ne crois pas a priori à l'absence de tout complot, je crois tout à fait que notre époque en est farcie (et même, ainsi que je le suggérais plus haut, il faudrait se demander, je rejoins par ce biais Laurent James, s'il n'y a pas d'autant plus de complots maintenant qu'il y a de gens qui y croient… A idiot utile, idiot utile et demi !), je ne conteste pas que la passivité de la masse puisse faire d'elle l'allié objectif, pour utiliser une autre tournure typique de la rhétorique stalinienne, de l'Empire : il faut simplement se méfier de la tournure d'esprit qui, sous prétexte de logique, de fermeté, de courage - l'enfer est pavé de bonnes intentions - veut envoyer les imbéciles au Goulag ou au Pal, comme si être imbécile ne suffisait pas, d'un point de vue métaphysique…


0390_dbca


- « A idiot utile, idiot utile et demi », viens-je d'écrire : on peut, en constatant les passes d'armes entre MEN et le Libre Penseur sur ce sujet, les renvoyer dos à dos et critiquer chez eux la résurgence du vieil argument sartrien, "Il ne faut pas désespérer Billancourt". Savoir qui on désespère, qui on démotive, en attribuant le 11 septembre aux Arabes ou aux Ricains, est une question totalement secondaire, qui ne fournit que des arguments aisément réversibles. Ce qui, au passage, affaiblit aussi, d'un point de vue politique, la position, critiquable d'un point de vue psychologique, des pourfendeurs des « alliés objectifs ». Quelle que soit la vérité sur le 11 septembre, cela ne change rien aux tendances de fond : les Américains sont des salauds, avec un pouvoir énorme, mais qu'ils sont en train de perdre. Dans quelle mesure vont-ils le perdre et en combien de temps, je ne suis pas devin. Il est sûr qu'ils risqueraient de le perdre plus et plus rapidement s'il venait à être prouvé aux yeux du monde qu'ils sont responsables du 11 septembre. Mais quoi que veuille en croire le Libre Penseur, nous n'en sommes pas là - et cela n'empêche pas, heureusement et comme il le souligne avec raison, la résistance irakienne d'affaiblir l'envahisseur ;

- on remarquera au passage qu'il est d'autant plus regrettable qu'Alain Soral se laisse dominer par ses pulsions staliniennes et manichéennes, qu'il est par ailleurs bienveillant, voire parfois un peu trop, quant aux faiblesses et erreurs des hommes du passé. La part du diable, sans doute…

- j'en profite pour caser ça, cela fait des mois que je cherche une occasion, que j'ai été frappé de constater que le raisonnement du même Soral vis-à-vis des immigrés est analogue à celui que j'ai utilisé dès l'ouverture ou presque de mon café au sujet du « conflit israélo-palestinien » : nous n'avons pas créé ni désiré la situation, mais autant essayer de la résoudre aussi pacifiquement que possible, entre gens de bonne volonté…

-…et je conclus sur le sujet. Il se peut que le Libre Penseur et Soral aient raison sur le 11 septembre, et que cela soit un jour prouvé. Rien ne les autorise pourtant, et rien ne les autoriserait rétrospectivement si cela devait être prouvé, à excommunier ceux qui sont en désaccord avec eux. S'il s'avérait qu'ils avaient mieux compris que Nabe ce qui s'est passé ce jour-là, ce serait tout à leur honneur. Mais, des points de vue psychologique et métaphysique - en admettant qu'on puisse les séparer - leur position me semble moins riche, moins humaine, que celle de Nabe, de Laurent James - ou, il est logique de m'y inclure, de bibi.

Il faudrait prolonger du côté du sexe ces réflexions, j'aurai des choses à ajouter à ce qu'écrit Laurent James, peut-être serait-il intéressant de lier la question de la prostitution à tout cela… Je m'arrête là, et, comme chez Brel, "je parle encore de moi", en vous relatant pour finir ce rêve fait il y a deux nuits. Évidemment, vous devez me croire sur parole…

Je me trouvais dans un bus, je suis accosté par une ravissante demoiselle de 25 ans environ, au sourire divin, à la poitrine d'une rondeur fluide. Nous parlons, je sens une relative attirance envers elle, sans grande flamme toutefois. Nous continuons notre chemin, en fiacre maintenant, elle me regarde, toujours avec ce sourire sublime, et me dit qu'elle me croit de gauche. Je ne réponds rien, elle ajoute que, quant à elle, elle est… je conclus en même temps qu'elle : "d'extrême-droite", et lui répond illico "Moi aussi !" : c'est cet accord conceptuel, cette harmonie naissante, qui me donne vraiment envie de l'embrasser, ce qu'elle me laisse faire avec un plaisir aussi évident qu'agréable pour mon ego

Sans commentaire !


P.S. : je découvre au moment de mettre sous presse cette vidéo, mise en ligne sans source par Égalité et Réconciliation. Tout ce qui peut contribuer à nourrir la vérité est bon à prendre, yawohl, mais il ne faut pas non plus tomber dans des simplismes exactement inverses à la doxa : ce que dit ici Éric Zemmour, s'appuyant sur les livres de Simon Epstein, est vrai, mais est résumé - c'est tout Zemmour : amener les gens à s'intéresser à des faits inattendus, mais en les schématisant parfois à la limite de la contre-vérité - à la truelle. En l'occurrence, que de nombreuses personnalités venues de ou passées par la gauche aient été des collaborateurs est un fait ; que, comme le dit E. Zemmour, leur antisémitisme ait été plus « important » que celui de l'extrême-droite, en est un autre, moins établi - Rebatet, auteur du livre le plus vendu sous l'Occupation, 65000 exemplaires pour Les décombres, n'avait rien à voir avec la gauche. Simon Epstein, dont s'inspire ici Zemmour, est plus nuancé. Quitte en ce qui le concerne à faire totalement l'impasse sur les juifs collaborateurs : pour Epstein, que j'ai lu avec intérêt, la question ne se pose pas, les Juifs étaient par définition du bon côté. On sait ou l'on devrait savoir que, malheureusement ou pas, les choses ne furent pas si simples. J'y reviendrai j'espère. A simpliste, simpliste et demi…

Libellés : , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

mercredi 1 décembre 2010

Ma réacosphère dans ton cul.

tumblr_lc9t8lpa911qz9tkeo1_500


- Ce serait le titre d'une mise au point où je dissiperais quelques ambiguïtés dont je dois être en partie responsable, tant il m'arrive de me retrouver cité par des blogs que j'ai peine à ne pas trouver caricaturalement de droite, où l'on ne s'éloigne de Sarkozy que pour tomber dans du mauvais Maurras. J'avais commencé à prendre quelques notes à ce sujet, n'ai pour l'heure pas réussi à tourner ça de manière à ce que ce soit intéressant pour quelqu'un d'autre que moi, et encore,

venons-en donc au thème du jour, cas particulier de ce qui précède. J'ai repensé à cela en lisant à deux jours d'intervalle une déclaration de Renaud Camus et un lamento de Jean Raspail chez Kling-Kling, où l'on nous explique que le remplacement de la population française par des immigrés-venus-de-partout-et-qui-font-plein-d'enfants est en cours, voire déjà effectué - et planifié depuis longtemps par grand-méchant-Boumediene.

Le sujet ne peut être évacué d'un haussement d'épaules. Je me souviens avoir été frappé de constater l'évolution à cet égard d'un Paul Yonnet, qui dans son Voyage au centre du malaise français, en 1993, ne semble pas prendre très au sérieux des prédictions assez catastrophistes de ce genre d'Alfred Sauvy, avant de les considérer plus attentivement, dans Le recul de la mort (sauf erreur de ma part), en 2006. Il est de plus parfaitement légitime de faire la part entre ce que l'on peut penser de l'immigration et ce que l'on peut penser des immigrés - sans compter qu'il est indéniable que l'on, c'est-à-dire les merveilleux démocrates qui nous gouvernent, n'a pas beaucoup demandé leur avis aux Français là-dessus, et que l'on ne fait semblant de le faire qu'en cas d'affaire Woerth ou autre.

Ceci posé, ce qui est frappant dans les deux textes de MM. Camus et Raspail, c'est à quel point ces défenseurs de la France voient finalement celle-ci comme une vieille femme un peu impotente en train de se faire violer, sans réaction. Enlevons d'elle la queue de l'Arabe déchaîné, et tout ira bien… Outre que ce tableau qui « victimise » la France est bien dans l'air du temps, ce qui ne manque pas de sel venant d'esprits soi-disant anti « politiquement correct », soi-disant « virils », etc., il ne correspond pas à la réalité.

Sans tomber dans le jeu du « qui c'est qu'a commencé » (nous avons colonisé, disent les uns, nous avons colonisé à cause du Turc, répondent les autres…), un peu de recul historique importe. Je vous le signalais, certaines mutations essentielles de la société française, notamment l'articulation entre Paris et la province, n'ont rien à voir avec l'immigration. Je suis pleinement d'accord avec Debord lorsqu'il estime que l'essentiel du processus de dislocation de la société française se serait passé de la même manière si nous étions restés bien au chaud entre « nous ». Ce « nous », nous - c'est-à-dire, notamment mais pas seulement, la génération 68 et la génération précédente - avons cherché plus ou moins consciemment à le détruire - et d'ailleurs, pour le détruire, nous avons eu besoin de main-d'oeuvre immigrée, bien utile pour construire les infrastructures nécessaires à la croissance si désirée par tous. Que nous payions les pots cassés de la politique d'alors, à travers notamment la question emblématique des cités, n'est d'une certaine manière que justice.

Plus généralement, et puisque certains aiment bien parler de civilisation ces derniers temps, disons que les trente Glorieuses (de mon cul !) ont été le lieu de la confirmation d'un choix de civilisation qui était le choix de la modernité, et que ce choix a de facto impliqué la soumission de la nation à autre chose qu'elle-même. C'est toute l'ambiguïté du gaullisme, je vous en rebats les oreilles en ce moment : avoir fait croire que cette évolution pouvait se faire dans le cadre national, ou plutôt, car ce n'était pas impossible d'un point de vue logique, avoir fait croire que cette évolution se faisait dans un cadre national, alors même, immigration de main-d'oeuvre (puis de peuplement dans la décennie suivante) d'un côté, clefs donnés au patronat (qui est par définition cosmopolite, ce qui est son droit mais doit être sans cesse rappelé) de l'autre, alors même qu'elle se faisait d'une manière et à un rythme qui conduisaient à l'affaiblissement du cadre national.


tumblr_lbhzeoRHWg1qd7ygho1_500


Fort bien, me répondra-t-on, mais MM. Camus et Raspail ne prétendent pas nécessairement laver la France de ses propres responsabilités ; du reste, votre analyse implique que l'immigration actuelle (au double sens de : la présence d'immigrés, l'arrivée de nouveaux immigrés) n'arrange pas franchement les choses.

Certes, mais :

- à voir la fréquence à laquelle ce genre de positions est évoqué par des sites nettement plus pressés de dire du mal des musulmans et des gauchistes que de retracer les responsabilités proprement françaises dans la question qui nous intéresse, un tel rappel ne semble pas inutile ;

- "Nous nous sommes faits américains. (…) Quelle prétention, envisageant la proliférante présence des immigrés de toutes couleurs, retrouvons-nous tout à coup en France, comme si l’on nous volait quelque chose qui serait encore à nous ?" Il ne s'agit pas seulement d'admettre que Debord avait raison d'écrire cela en 1985, mais de comprendre que c'est encore vrai, et c'est dans cette mesure que le modèle de la France violée me semble erroné. Nous continuons à nous faire américains (= enculistes), et les immigrés depuis des années l'ont bien compris : les déclamations d'un Régis Debray , d'un Max Gallo ou d'un Henri Guaino n'en peuvent mais, les Français sont plus séduits par les États-Unis que par la France. Il est donc logique, et en partie de notre responsabilité, que les immigrés s'américanisent eux aussi. D'autant - c'est en ce sens que nous ne sommes qu'en partie responsables de cette situation - qu'ils peuvent être déjà plus ou moins américanisés avant d'arriver.

Avant de préciser les causes et les conséquences globales de ce dernier point, attardons-nous sur ses conséquences particulières, c'est-à-dire limitées à notre beau pays : si l'on en reste aux immigrés musulmans, qui focalisent tant l'attention, il ne faut jamais oublier, lorsqu'on évalue les bienfaits et méfaits de leur venue, qu'ils sont au moins autant américanisés qu'islamisés, et que leur venue en France les américanise bien plus qu'elle ne les « islamise » et/ou « musulmanise ». Il faut être crétin et/ou manipulateur comme Ivan Rioufol pour ne se concentrer que, à travers quelques cas spectaculaires, sur la dimension religieuse et oublier la dimension enculiste. Et si l'on répond que c'est encore plus grave pour la France, on aura peut-être raison, mais on retombera sur la démonstration précédente : les musulmans ne font ici que suivre le même chemin que l'ex-fille aînée de l'Église, en cherchant à concilier foi et confort capitaliste.

- enfin, et là encore nous suivons Debord, tout en l'accompagnant de Cioran, il est bien évident que ces évolutions dépassent largement le cadre français : "Après tout, ce continent n'a peut-être pas joué sa dernière carte. S'il se mettait à démoraliser le reste du monde, à y répandre ses relents ? - Ce serait pour lui une manière de conserver encore son prestige et d'exercer son rayonnement." Cioran n'a pas ici dit le dernier mot sur tout, la question de la mondialisation appelle celle des échanges entre cultures, que Lévi-Strauss ou Sahlins doivent nous permettre d'aborder avec circonspection, mais il a bien compris, et nous en resterons là pour aujourd'hui, que l'Occident en ce qu'il a de plus sinistre risquait bien de se survivre à lui-même, hélas…

"La France est assurément regrettable. Mais les regrets sont vains.", écrivait Debord. J'avais noté dans un coin de ma tête il y a quelques mois une formule à la signification très proche : La France est un pays de merde, qui malheureusement n'existe plus. Ma formulation est encore plus excessive que celle de Debord, car outre qu'il n'est pas si sûr que la France ait disparu, elle n'était, avec tous ses défauts, pas si nulle que ça. Bref : pour conclure, je rejoins une nouvelle fois Debord lorsqu'il estime que la question centrale est « profondément qualitative », loin donc des fausses évidences des statistiques démographiques,

dont l'utilisation par R. Camus, j'allais oublier de le signaler, est d'ailleurs contestable : à lire P. Yonnet on a au contraire l'impression, et cela amène de l'eau à mon moulin, que les immigrés s'alignent rapidement, et même de plus en plus rapidement, sur le modèle français (et même le modèle made in France, legs de la France au monde entier), et font vite de moins en moins d'enfants. Ici encore la France n'est pas inactive et soumise…

, fausses évidences quantitatives qui mettaient par exemple un Pierre Boutang en fureur lorsqu'il entendait Giscard d'Estaing faire une croix sur le destin de la France sous le simple prétexte qu'elle était moins peuplée que les États-Unis, l'URSS ou la Chine. "Il vivra des gens sur la surface de la terre, et ici même, quand la France aura disparu. Le mélange ethnique qui dominera est imprévisible, comme leurs cultures, leurs langues mêmes." C'est ce qui sortira de ce mélange, de l'enculisme au carré ou au contraire un compromis à peu près satisfaisant entre les valeurs traditionnelles et ce qu'il en reste en Occident - l'humanisme -, qui compte. Le reste...


tumblr_lcbg5yqhKv1qa2x4yo1_500



(Pour mémoire : me relisant avant mise en ligne, je trouve ce texte proche dans son esprit de L'homme qui s'arrêta d'écrire. A vous de juger.)

Libellés : , , , , , , , , , , , , , , , ,

mardi 5 octobre 2010

"...Mais nous nous serons morts, mon frère."

novalis


La lecture de l'Équipe Magazine réserve décidément des surprises. Enfin, surprise, ce n'est pas le mot, puisque nous avons affaire ici à l'explicitation limpide sinon candide de ce que l'on a déjà compris. Dieu sait, ou plutôt vous savez que je ne suis pas identitaire pour un sou - respectueux du passé, c'est tout, un peu comme Chesterton -, et encore moins « identité nationale » à la mode Besson-Rioufol : c'est précisément ce qui me donne le droit de m'amuser de ce tour de force du capitalisme, qui, sous couvert de bien-pensance anti-Sarko, s'attaque à ce qui dans la nation n'est pas capitaliste, et donc peut le gêner, tout en faisant la promotion d'autres « identités », ethniques en l'occurrence (le nom de l'entreprise dirigée par cette fière demoiselle au « sang conquérant », quelle terminologie), le tout avec une pincée d'érotisme et une pointe de féminisme (avec ou sans guillemets). Si l'avenir de la modernité capitaliste doit se faire sur fond de communautarisme ethnique anti-national - quelle ingratitude, lorsque l'on pense à tout ce que l'État-Nation a fait pour le développement et la pérennité du capitalisme, voire à tout ce qu'il pourrait encore faire, si seulement la finance était moins gourmande - mais demander à la finance d'être moins gourmande, c'est comme demander au scorpion de ne pas piquer la grenouille chez Orson Welles, c'est son « character », ça ne rime à rien et ne l'empêche pas de se noyer - d'autant que ce ne sont pas de vagues ethnies sans grand sens, même si joyeusement « conquérantes », qui vont fournir au capitalisme un aussi bon cadre que ce que l'État-nation pouvait lui apporter en termes d'infrastructures et de légitimité - si donc l'avenir doit prendre un tel visage faussement avenant, il est clair que cette publicité en restera un symbole.


(A ce sujet, des réflexions sur la nation et la souveraineté dans le dernier papier de F. Lordon : sur la fin du texte c'est presque du Soral - ah, si tous les Lordon et les Soral se tenaient la main... il ne se passerait peut-être pas grand-chose. Peut-être un tsunami est-il effectivement nécessaire, que nous l'attendons les jambes écartées, et que les Lordon et les Soral ne peuvent travailler que pour après.)


Une minute vingt de bonheur cinéphile pour « conclure ».





Let's drink to character !


P.S. Une recherche d'un de mes vieux textes via M. Google m'a amené à constater que le Site des lecteur de Marc-Édouard Nabe m'avait il y a quelque temps cité. Ce genre de sites officiels ou semi-officiels a les défauts de son inévitable (?) dogmatisme, j'ai évoqué certains de mes hypothèses à ce sujet dans un des derniers commentaires postés chez M. Maso-Piqueur de photos, mais en l'occurrence l'attention est bienveillante, et je suis comme tout le monde, malgré un certain et récurrent désir d'invisibilité, ça ne me dérange pas que l'on s'aperçoive que j'existe et qu'on en parle. Merci donc.


Allez, une petite dernière :





C'était pas beau, le Québec libre ?

Libellés : , , , , , , , , , , ,

samedi 3 juillet 2010

Mes responsabilités dans ton cul. - Apologie de la race française, VII. - Nigger of the day, VIII.

wolfsburg-pret-a-relancer-gerard-houllier-_45839

Ah, la race française...



Apologie I.

Apologie II.

Apologie III.

Apologie IV-1.

Apologie V.

Apologie VI-1.

Apologie VI-2.



Sans doute y a-t-il des choses à dire sur la Coupe du Monde en cours, et notamment sur ce que nous a proposé l'équipe de France. J'attends de mon côté d'en savoir un peu plus - un ami me souffle qu'une des raisons des problèmes entre Ribéry et Gourcuff serait les moeurs du second (cherchez l'Arabe…), mal acceptées par le premier… Que fait la Halde ? - pour éventuellement disserter dessus. Une « brève » pour aujourd'hui.

Dans un article très degauche de Rue89, je lis, à propos de manifestations de racisme envers les joueurs noirs ou d'origine arabe de l'équipe de France : "Curieusement, plus les joueurs seront nés français (dans les DOM-TOM ou de parents immigrés dans l'Hexagone) plus le phénomène amplifiera (sic)."

En admettant que cette amplification soit réelle, elle n'a rien de « curieux », et, contrairement à ce que l'on pourrait supposer, n'est pas principalement liée au fait qu'il y ait de plus en plus de Noirs dans l'équipe. Le même phénomène s'est produit avec les Juifs au XIXe siècle, lors du mouvement d'assimilation. C'est justement parce que ces joueurs sont français que l'on s'interroge à leur sujet, et que, donc, on trouve à critiquer, tant dans ces domaines on trouve ce que plus ou moins consciemment on cherche.

Les Juifs avant l'émancipation étaient placés dans une catégorie, certes minoritaire, avec les avantages et les inconvénients que cela implique, mais une catégorie collective : caractérisée négativement (le « peuple déicide ») et positivement (les précurseurs du christianisme), mais collective. A partir du moment où les Juifs sont, « comme individus », pour reprendre l'expression de l'abbé Grégoire, français, les autres Français s'interrogent sur ces nouveaux compatriotes qui sont censés être pareils qu'eux. On se pose des questions sur eux, des questions sur leur nature, sur ce qu'ils sont. La problématique n'est plus la même : de caractérisations collectives sommaires et liées à des actes, on passe à des recherches sur l'essence des individus, en tant qu'individus issus d'une même collectivité.

Je vous citais il y a un bon mois ce dur passage où Rebatet s'enorgueillit de retrouver le Juif chez un compagnon d'armes charmant et assimilé : texte extrême, mais d'une mécanique classique, où le Juif est renvoyé à sa judéité en raison même de son assimilation, où l'assimilation du Juif, due, selon Rebatet, au « mimétisme si prompt de sa race », le rend encore plus juif qu'avant... C'est le même genre de phénomènes qui pousse certains antisémites à reprocher à la fois aux Juifs de toujours s'aider les uns les autres (en démocratie, ils rompent le pacte de l'égalité et de l'individualisme), et de se disputer entre eux. On les condamne parce que trop juifs, on les critique quand ils oublient qu'ils le sont.

Après, le rôle qu'ils ont pu jouer dans la modernité, les fortunes bâties par certains d'entre eux, tout cela a cristallisé d'autres rancoeurs, mais il me semble qu'un des facteurs essentiels de la forme d'esprit antisémite moderne est liée à cette difficulté, qui n'est pas sans fondement, à ne voir, malgré l'abbé Grégoire, dans les Juifs, que des individus.


- Bon, ce devait être une brève, je reviens à l'équipe de France. On peut avoir des opinions sur l'immigration en cours, se demander si elle doit se poursuivre, et à quel rythme, être arrêtée, etc., mais il n'y a personne pour réellement contester que la France sera désormais un pays métissé, que l'on ne peut pas ici revenir en arrière. C'est précisément parce que l'on sait que joueurs noirs et maghrébins de l'équipe de France non seulement sont français mais le seront de plus en plus, que l'on se pose des questions sur eux. Le nombre de joueurs non blancs dans l'équipe a son importance, mais surtout parce qu'il est lié à la conscience que la France a changé et change encore. (Ajoutons que toutes ces questions se poseraient nettement moins si cette équipe n'était pas aussi chiante à regarder jouer depuis des années…) Et du coup, alors que les joueurs de couleur auparavant étaient enfermés dans des stéréotypes (essentialistes, déjà : nous sommes dans la modernité) évoqués par Rue89 (« surpuissants », « félins »), ils sont maintenant convaincus de double appartenance, comme les Juifs à la belle époque, double appartenance religieuse ou sociale (sociale au pur sens de racaille, pas du point de vue du prolétariat, ou même du lumpen-prolétariat...), où la moindre affinité entre eux est vécue comme une trahison vis-à-vis du pays.

Et de même que la réussite des Pereire ou des Rothschild a pu contribuer à pimenter le débat sur les Juifs, les fortunes amassées par des Henry ou Anelka accentuent leur image de profiteurs, qui se gavent sur le dos de la France sans lui rendre ce qu'elle leur donne. On ne niera pas par ailleurs que certains Juifs sont des enfoirés et que tel ou tel joueur de l'équipe de France a ses côtés racaille ; mais, outre que, je le répète, tout cela est très lié à l'absence de résultats de l'équipe de France (à ce sujet et en repensant à 1998, on peut se demander ce qu'il adviendra de l'équipe d'Allemagne, dont tout le monde loue aujourd'hui le côté multiculturel, lorsqu'elle commencera à perdre), c'est une configuration logique d'ensemble (comment être dans un état d'esprit purement égalitaire par rapport à des gens qui ont au moins une différence par rapport à nous ?) qui détermine la suspicion, une suspicion qui trouve nécessairement de quoi s'alimenter, les Juifs, les footballeurs, et plus généralement les êtres humains n'étant pas, et n'ayant pas vocation à être - des anges.



- Ce qui n'empêche pas certains d'entre eux, dans la musique comme dans certains gestes de la main, de s'approcher du divin.


Libellés : , , , , , , , , ,