lundi 11 mai 2009

Mon identité nationale... (Apologie de la race française, V.)

Apologie I.

Apologie II.

Apologie III.

Apologie IV-1.

Apologie IV-2.

Apologie IV-3.

Apologie VI-1.

Apologie VI-2.



Oui, dans la série « Je n'ai pas le temps mais je pense à vous (tous les matins en me rasant) », une petite réaction au dernier éditorial de D. Sieffert. Outre qu'à sa lecture on a trop l'impression qu'avant l'accession de l'autre saloperie à la présidence de la République, la France était un pays merveilleux - et ses prisons des havres de paix aux effets bénéfiques pour tous -, on est un peu gêné par ce cliché : « la politique d’immigration a associé la répression à des invocations d’une identité nationale aux relents nettement pétainistes ». Ce n'est pas faux - les clichés sont rarement totalement faux - mais ça boîte.

Et non seulement ça boîte, mais ça ne boîte pas par hasard. Dans la très éclairante et prophétique conclusion de son Voyage au centre du malaise français (paru début 1993, je le rappelle), Paul Yonnet écrit : "Moins il y aura de Nation, plus il y aura de recours à l'Identité française, une identité-mode de vie, ethnographique, sacralisée en même temps que muséographiée." (p. 307, souligné par l'auteur.) Suivent des exemples qui évoquent à la fois José Bové et Nicolas Sarkozy, et c'est sur cette similitude que je voudrais aujourd'hui insister, schématiquement, parce que d'une part je n'ai, donc, pas le temps, et d'autre part il faut que je continue à explorer ce concept de Nation.

Ce que l'on peut dire au sujet de ce dernier, et qui nous importe pour notre démonstration, c'est qu'une nation est une continuité en acte, ou, si l'on veut, une continuité passé-présent-avenir. Nos ancêtres ont fait tel ou tel chemin - dont il n'est d'ailleurs pas interdit de critiquer certains aspects -, nous poursuivons ce chemin - en améliorant ce qui doit l'être -, nous comptons que nos descendants en feront autant. Ce n'est pas nécessairement un concept à strictement parler progressiste : on peut très bien admettre qu'il y a des hauts et des bas dans la vie d'une nation, et pas un chemin permanent vers le mieux. Mais c'est un concept fondé, avec quelques abus du style « nos ancêtres les Gaulois », sur une continuité.

En regard, on peut définir l'identité de deux manières. Il y a la version hard : une continuité brisée, qui ne contient plus l'avenir - et, par extension, à peine le présent : car si le présent était bien dans la continuité du passé, on aurait moins peur de l'avenir. L'identité est alors complètement figée, « sacralisée en même temps que muséographiée », c'est l'identité nostalgie, la France éternelle qui fait rêver tel ou tel, qui fait rêver aussi ces millions de touristes qui viennent la contempler chaque année, du « Quartier Latin » au Périgord en passant - pas trop, on ne peut pas se dissimuler qu'il s'y trouve des chômeurs - par la Lorraine, avec leurs gros sabots [1]. Ajoutons qu'il est presque abusif de parler de continuité : figer le passé, c'est ignorer les mouvements, parfois complexes, qui ont eu lieu dans le passé. Si vous voulez, c'est garder d'un long métrage de trois heures quelques photos censées le résumer complètement.

Et il y a, par ailleurs, la version soft, celle qui veut maintenir la continuité passé-présent-avenir, mais sans confiance pour cet avenir, c'est l'identité « dos-rond » : en période de turbulences, recentrons-nous sur nous-mêmes, en attendant des jours meilleurs.

Il y a donc un dégradé de perspectives possibles, de la Nation forte et confiante (éventuellement trop) en elle-même, à la Nation peu assurée de son avenir, qui ne se distingue guère, à l'usage, de l'identité « dos-rond », laquelle peut faire passer ensuite à l'identité hard, complètement figée.

Or, s'il est tout à fait possible et légitime de rapprocher cette dernière conception de l'identité nationale de certains aspects du pétainisme, on ne peut pour autant poser l'équation identité = pétainisme, ou Hortefeux = Pétain, sans faire passer à l'as, et c'est ce que je reproche à Denis Sieffert, tous les points de contact entre cette conception hard de l'identité, et ce que l'on entend couramment par nation. (Dois-je préciser que ceci n'absout en rien B. Hortefeux, ou E.Besson, de leur indignité ?)


Prenons le problème par un autre bout, pour mieux faire comprendre ces dernières affirmations. A défaut du roquefort promu par José Bové, je suis un grand consommateur de fromages anti-UE, genre Saint-Félicien ou Epoisses, vénère l'andouillette, et jure comme un charretier lorsque je dois faire plusieurs stations de métro pour trouver une saucisse de Toulouse digne de ce nom. Je ne pense par ailleurs que du mal, même si c'est un sujet que je n'évoque pas souvent, non seulement des politiques de « reconduites à la frontière », mais des contradictions, bureaucratiques pour ce qui est de leur application, théoriques pour ce qui est de leurs principes, sur lesquelles elles reposent : les immigrés depuis une bonne trentaine d'années sont utilisés à la fois pour faire le travail que les Français ne voulaient plus faire, pour faire baisser le salaire du prolo français, pour faire oublier au prolo français que le patronat le nique de plus en plus, etc., tout ceci étant encore redoublé et compliqué par et à l' « échelon européen » - et à l'arrivée, si j'ose dire, on vient encore les chercher pour les foutre dehors. Bien évidemment, je n'ai aucun mal, dans ma vie de tous les jours, à concilier mon goût pour le Brie de Melun et mon dégoût pour la politique d'Eric Besson.

Sauf que... Une préférence individuelle - qui ne vient pas non plus de nulle part, celle-ci est éminemment culturelle - n'a pas le même statut qu'un courant de pensée, et ce qui est aisément séparable dans la pratique quotidienne peut être plus difficile à dissocier au sein des schèmes mentaux directeurs d'une époque. A ce niveau, le fait est que MM. Bové et Besson participent d'un même mouvement d'inquiétude des Français quant à ce qu'ils sont, quitte à se focaliser sur des manifestations différentes de ce mouvement (manifestations différentes, mais qui peuvent entrer en interaction : pour dire les choses simplement, il est de fait qu'une immigration au moins en partie musulmane n'offre pas de grandes perspectives au développement de la consommation de l'andouillette [2].) José Bové et Eric Besson sont tous les deux plus du côté de l'identité que de la Nation.

Ce que je veux dire, c'est, d'une part, qu'il ne sert pas à grand-chose de s'opposer à Eric Besson sur les expulsions de clandestins si l'on n'est pas capable de définir ce que doit être une « politique de l'immigration » en France - et en Europe [3] ; d'autre part et plus généralement, que ce n'est pas parce que le concept d'identité a été utilisé par la droite et qu'il existe, à l' « extrême-droite », des groupes dits identitaires, que les soucis sur l'identité française ne sont que de droite (de même d'ailleurs qu'il y eut des racines de gauche au pétainisme, mais passons). Les questions sur l'identité, nous les partageons tous, y compris d'ailleurs les immigrés les plus récents, qui sont parfois les plus surpris du « nombre de Noirs à Paris » et qui constatent vite que la France ne sait plus du tout où elle va. Ce n'est pas un tort de se poser de telles questions.

Simplement, il ne faut ni couper les ponts entre identité et nation, ni perdre de vue les différences entre les deux, sinon :

- on ne voit pas, donc, que José Bové et Brice Hortefeux (j'emploie ces noms propres comme symboles, quitte à être injuste quant aux intentions des auteurs ; mais ils ont été les premiers à se situer du côté du symbole (le roquefort, l'Etat fort...), ma réduction est donc légitime) participent d'un même mouvement ;

- on ne voit pas, ou pas assez, que ce mouvement est sérieux dans toutes ses composantes, les plus « sympas » comme les plus étatiques ;

- on ne voit pas que si ce mouvement est sérieux il est, sur ces deux versants, contre-productif : la conception hard de l'identité, en rompant de facto la continuité passé-présent, isole du passé des traits extraits de leur contexte, leur retire donc toute signification, et interdit de comprendre les évolutions en cours ;

- on ne voit pas non plus, a contrario, qu'il faut tout de même garder la séparation réelle qui existe, conceptuellement, entre nation et identité : sous prétexte que certains figent ce qu'ils estiment être l'identité française, il ne faut pas « du passé faire table rase ». Et réciproquement, il faut savoir garder l'essentiel de la continuité sans s'attacher trop à certains symboles. Pour reprendre mon exemple, si c'est, notamment, au prix du sacrifice de l'andouillette que la France peut continuer à être à peu près ce qu'elle est - un certain mélange d'égalitarisme, d'esprit aristocratique (en tragique baisse), de lucidité (eh oui !) et de prétentions plus ou moins touchantes ou grotesques... -, alors je me ferai une raison (même si, dans le cas présent, pour l'andouillette, avoir réussi à faire quelque chose d'aussi bon avec une base aussi répugnante me semble une prouesse assez typiquement française...) et me contenterai d'en garder de bons souvenirs.


Il n'est pas du tout dans mon propos de faire l'apologie de quelqu'un comme Alain Soral (et encore moins de donner des consignes de vote !), et ce n'était aucunement l'objectif de cette note. Mais on ne peut que remarquer, un dernier exemple en date ici, qu'il lui arrive, à lui au moins, d'affronter ensemble des problèmes qui doivent être traités ensemble, et de ne pas dissimuler sous le tapis la poussière des fausses évidences.

Après, savoir si la nation française a un avenir... Quinze ans après la prophétie de P. Yonnet, la hausse du concept d'identité, ouvertement (Hortefeux-Besson) ou plus discrètement (Bové), n'est pas un bon signe. Contrairement à ce que je lis ou entends parfois, je crois néanmoins que la nation française existe encore (N. Sarkozy parviendra-t-il à refaire un semblant d'unité nationale contre lui-même ? Si cela pouvait être sa mission historique...) ; je serais par contre bien incapable de dire ce qu'il en sera dans le futur. Mais si, dans un monde instable, il est légitime de s'accrocher à ce qui est stable, aux structures encore existantes, on n'aura garde d'oublier que la nation est un concept respectable certes, mais daté et non universel, et qu'il existe d'autres formes, au moins tout aussi respectables, de collectivités. A suivre !




[1]
Je n'ai pas cherché, il doit y avoir quelque part des éléments là-dessus, mais a-t-on mesuré la pollution causée à Notre-Dame par ces innombrables pas qui chaque jour que Dieu fait la traversent de long en large ? L'antique cathédrale était bâtie, puis fut restaurée, pour durer, je veux bien, mais quelle usure lui est quotidiennement infligée...

Plus généralement, et sans se fermer les yeux sur l'importance des revenus générés par le tourisme dans l'économie française, on signalera que cette façon de faciliter ainsi l'accès de ses plus belles richesses au vulgaire (le touriste est vulgaire) est, d'une part, de la prostitution, d'autre part caractéristique d'une économie dite du Tiers-Monde. Dieu retrouvera les siens !



[2]
On n'en dira pas autant pour l'alcool : je connais assez de français musulmans qui ne supportent pas le porc, mais qui ne crachent pas sur un verre de bon vin. C'est que l'interdit sur le porc est inculqué dès l'enfance et perdure souvent toute la vie, alors que celui sur l'alcool reste abstrait pendant longtemps, et que l'alcool, tout de même, produit des sensations auxquelles il est plus difficile de trouver des substituts qu'une tranche de jambon Herta.


[3]
J'avais certes conclu la première livraison de cette apologie en écrivant que l'immigration avait plus de chances de bien se passer si l'on n'en parlait pas trop, au sens où une assimilation silencieuse se faisait quotidiennement. Je maintiens ce propos - qui n'a rien d'une politique de l'autruche. Mais à partir du moment où l'on parle de l'immigration, alors il faut en parler jusqu'au bout.



P.S. : j'allais oublier, le dernier « bloc-notes » de Ivan Rioufol-le fol-s'affole vaut le détour. Foutre, qu'il est con ! Pire que Fontenelle...

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vendredi 1 mai 2009

"Encore une minute, monsieur le bourreau..."

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Cette crise, les Occidentaux nantis la veulent, la désirent, n'attendent qu'elle.

De plus en plus rares (quoiqu'en expansion en Chine, en Inde...) mais encore nombreux et puissants, puisque leurs désirs matériels dirigent en grande partie la façon dont fonctionne l'économie de la planète ; prisonniers de leur confort et de leurs névroses, ils sentent bien l'obscur rapport entre celui-là et celles-ci, mais n'ont pas la force de renoncer à celui-là et préfèrent encore celles-ci, qu'au moins ils connaissent, à l'inconnu. Ils savent leur vie à peu près vide de sens mais ont néanmoins une obscure peur du vide... Il est vrai qu'ils ont peur de tout. Le « conservatisme » que l'on reproche aux Français « attachés aux acquis sociaux » existe, mais c'est une vaste rigolade en comparaison du conservatisme de tous les nantis de la planète, qui en dépit de et du fait de l'ennui profond de leur existence, s'y accrochent comme à leur seul repère (ou presque : famille, amis sont toujours là, mais cela ne change pas grand-chose à notre problématique).


damnés collier


Depuis à peu près quarante ans, depuis les évolutions post-1968 et le divorce entre « gauchistes » et ouvriers, les gens ne pensent à s'occuper des autres (étant donné que je compte ici pour rien tiers-mondismes et mouvements anti-racistes, en ce qu'ils sont justement, hors mouvements sérieux, peu médiatiques et de toutes façons minoritaires, un alibi à l'inaction) que lorsqu'ils sont eux-mêmes dans la merde. Même dans ce cas cette réapparition du souci des autres n'est ni automatique - certains, même très pauvres, vivent encore dans le songe cotonneux de la société de consommation, d'autres, pauvres depuis toujours, rêvent de la rejoindre -, ni instantanée - il y a des transformations graduelles, plus ou moins rapides selon les personnes et les situations -, mais c'est je crois un schéma assez général, et qui n'a pas de raison d'évoluer en sens contraire : si, à côté des inadaptés sociaux de toujours (fous, malades, glandeurs-nés, voyous...) vous êtes le seul chômeur, vous pouvez culpabiliser et la fermer, mais si autour de vous il y a des centaines de milliers de chômeurs involontaires, alors vous avez des chances de réfléchir à ce qui se passe de façon plus globale (quitte d'ailleurs à en mettre un peu trop sur le dos du système...).


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"Cette crise va nous amener à réfléchir, le mode de vie occidental est autodestructeur, les gens vont prendre conscience qu'il y a des choses plus importantes dans la vie..." - bien sûr, oui, sauf que tant que l'on n'y est pas obligé par les circonstances, les seules actions provoquées par ces pertinentes réflexions consistent à économiser un peu, choisir un peu plus de produits bio, râler sur son blog... ou manifester le 1er mai, le jour où on peut le faire sans perdre d'argent. (Je sais, il y a les emprunts immobiliers, la peur du chômage, les exigences des gamins...)

Autrement dit : puisque les gens, avec tout ce que l'on sait sur les causes de la crise et sur l'immense demande, principalement, mais plus uniquement, occidentale, l'immense demande de confort permanent qui en est, au moins aujourd'hui, la cause, puisque les gens ne se prennent que très peu collectivement en main pour tenter de contrebalancer quelque peu le poids de cette immense demande, eh bien cette crise, ils la veulent, ils l'attendent, ils l'espèrent : ils savent que ce n'est qu'une fois qu'ils n'auront plus le choix qu'ils feront ce qu'ils admettent être incapables de faire d'eux-mêmes, renoncer au confort auxquels ils sont si habitués. Je suis bien conscient qu'il est difficile pour quiconque d'intervenir sur des événements aussi impressionnants, je suis le premier averti de ce sentiment d'impuissance individuelle qui est à la fois une des racines (Hobbes, déjà..., Pascal) de la modernité et une de ses manifestations les plus criantes (que le suffrage universel ne compense guère, il n'y a que les politiques qui fassent encore semblant de ne pas en être conscients, ils ne sont pas fous...), mais je ne peux néanmoins que constater, non seulement, pour l'heure, la petitesse des réponses collectives apportées à cette somme d'impuissances individuelles, mais aussi la jouissance perverse, qui au moins donne un peu de sel à sa vie, avec laquelle l'individu lambda se réfugie derrière cette impuissance, réelle mais pas définitive... pour ne strictement rien faire, et continuer, vaille que vaille, son existence fantomatique de consommateur dépressif.


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Il y a là un mélange d'impuissance réelle, donc, d'habitude de l'assistanat, de masochisme, de peur de l'inconnu, de conscience que l'inconnu est proche - on hésite d'autant plus à sauter le pas que l'on sent qu'il ne serait pas si difficile de le faire -, d'égoïsme pur et dur (les pauvres ne sont pas beaux à voir... quant aux pays pauvres, n'en parlons pas, qu'ils nous donnent les ressources qu'ils peuvent encore nous donner et dont nous avons tellement besoin, et ferment leur gueule), qui « aboutit » (je mets des guillemets car c'est aussi la racine du problème, c'est là où on risque d'être puni par où on a péché, ce qu'en plus, donc, on demande !) à une mentalité à la fois individualiste et apocalyptique, que l'expression « après moi le déluge » et ses résonances pauvrement bibliques me semble, une nouvelle fois, décrire de la façon la plus adaptée - à condition d'ajouter que cela veut aussi dire : « avec moi le déluge », « par moi le déluge », « pas sans moi le déluge »...


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« Encore une minute M. le bourreau », ai-je choisi comme titre : il faut entendre toute la jouissance, et de cette minute, et de l'orgasme - l'Apocalypse - qui conclura cette minute, minute bien sûr étirée le plus possible, pour faire durer le plaisir qu'elle procure, le plaisir provoqué par l'anticipation du moment de l'Apocalypse, et pour augmenter, espère-t-on, l'orgasme final.

Il peut échouer, bien évidemment, mais il s'agit là d'une sorte d'immense attentat-suicide collectif, qui entraîne d'ores et déjà dans son sillage un grand nombre de victimes innocentes. Et puisque les psychanalystes aimaient à méditer sur la dimension narcissique des attentats-suicides terroristes - dont certains, faut-il le rappeler, avaient tout de même une réelle dimension politique -, voilà pour eux un morceau de choix, leur propre société et ses névroses.


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Bon, j'étais parti pour vous parler des Etats-Unis et de la religion, ceci ne devait qu'une incise préliminaire. Mais j'aime les longs préliminaires - et les bons préliminaires vous font entrer plus aisément dans le vif du sujet : ce que je viens d'écrire s'applique plus qu'à tout autre pays aux Etats-Unis et leurs apocalypses de bazar, je n'aurai donc plus, la prochaine fois, qu'à m'y attaquer directement.


En attendant, vous pouvez toujours relire cette digression sur les Etats-Unis (une dizaine de paragraphes après le début du texte, à la rubrique c) ainsi que les liens afférents, cela nous fera gagner du temps.



(Deux remarques pour finir :

- je l'ai déjà évoqué, ce texte le confirme pleinement, Sébastien Fontenelle a peut-être du mordant, mais pas beaucoup de cerveau ;

- je vous épargne les liens, en islandais et pour certains (des images de vidéo-surveillance) censurés, mais une jeune Islandaise, lors des récentes élections, a exprimé très nettement ce qu'elle pensait du suffrage universel, en chiant dans l'isoloir et en se torchant avec le bulletin de vote avant de le mettre dans l'urne. Cheers !)

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dimanche 21 septembre 2008

J'enfonce le clou.

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(Wall Street, 1920. Photographie empruntée à l'indispensable Sutpen, qu'Allah le chérisse.)



Revenons aux thèses de F. Fourquet, et soyons aussi clair que possible. Ce qu'on lit çà et là sur Internet depuis quelques jours indique en effet des confusions qu'un habitué de ce comptoir ne doit pas pouvoir supporter.

Certains pensent que le capitalisme va s'amender à l'occasion de cette crise, d'autres que non, ou alors très momentanément. Fondamentalement, et même si l'on peut éventuellement approuver l'idée de quelques « régulations » du « système », ce sont les seconds qui ont raison, mais, si l'on ose écrire, sans doute pas pour de bonnes raisons.

Car s'il peut être drôle, piquant, ou désespérant de voir tous les petits merdeux de l'enculisme international pleurer auprès de l'Etat pour qu'il vienne à leur secours, cela n'en reste pas moins tout à fait logique. Ce que les thèses de François Fourquet indiquent en effet sans ambiguïté, c'est que, n'en déplaise aux thuriféraires comme aux critiques du capitalisme, celui-ci est, a toujours été et sera très vraisemblablement toujours - de même d'ailleurs, et cela va ensemble, que l'individualisme - un régime d'Etat. C'est la thèse 3 de F. Fourquet :

"Le capitalisme n’est pas pensable sans l’État ; un capitalisme sans État, c’est comme un sourire sans chat ; on ne peut même pas parler de « symbiose » comme s’il s’agissait de deux entités distinctes, l’une économique et l’autre politique, qui se seraient formées séparément et auraient passé une alliance ou décidé de vivre ensemble ; il y a inhérence réciproque : dès leur naissance au Moyen Âge, l’État est dans le capitalisme et le capitalisme dans l’État ; ensemble ils forment une seule et même entité sociale."

Le capitalisme est né, notamment dans ces « villes-mondes » (Anvers, Amsterdam, Venise...) évoquées par F. Fourquet à la suite de Braudel, d'un travail collectif de « l'Etat » et des marchands, mettant en commun des forces financières jusqu'alors si ce n'est disjointes du moins non indissolublement liées, et acquérant ainsi une force de frappe jamais vue. Ce n'est pas que pouvoir politique et pouvoir économique n'aient jamais effectué des actions communes ou n'aient jamais tenu compte l'un de l'autre, c'est qu'ils se sont tous deux modifié ensemble et de concert pour créer une entité nouvelle, que l'on peut appeler capitalisme selon l'usage courant, à condition donc de bien garder en tête que dans capitalisme il y a Etat, encore Etat, toujours Etat.

(D'où aussi la distinction braudélienne, que l'on trouvait déjà chez Mauss, du marché et du capitalisme : si le marché est un lieu où l'on échange, alors Mauss a probablement raison, ou a raison dans une très large mesure, de dire que du marché, il y en a toujours eu et il y en aura toujours. Mais il y a X manières de l'organiser - ou même de les organiser, car il peut très bien y avoir plusieurs marchés différents dans une même société, fonctionnant selon des règles différentes : troc, marché monétaire et prestations du type « don / contre-don » peuvent coexister. La nouveauté du capitalisme, c'est justement la promotion autoritaire et étatique du deuxième de ces types au détriment des autres.)

Mais il y eut comme une ruse de l'histoire, ou du moins une nécessité de compromis qui donne quelque piment à tout ceci : car pour briser les anciennes règles de solidarité - notamment tout ce qui a trait aux corporations - et permettre l'expansion du marché capitaliste, il a fallu, la France en est l'exemple le plus éclatant (Révolution, droits de l'homme et loi Le Chapelier dans le même packaging) en passer par la démocratie, c'est-à-dire qu'il a fallu que l'Etat se veuille aussi le représentant du « peuple », des « citoyens ». Si on souhaite le formuler en termes cyniques, on dira que pour convaincre Popu d'abandonner les règles au sein desquelles il évoluait, et qui pour certaines ne fonctionnaient plus très bien (voire par exemple la décadence de certains représentants du clergé au XVIIIe siècle), il fallait le caresser dans le sens du poil individualiste et lui faire des promesses qui allaient s'avérer, au fil des XIXe et XXe siècle, pas si faciles à ne pas complètement tenir. Autrement dit : l'Etat/Capitalisme pour s'imposer a été obligé, sur son « aspect politique » (Fourquet, thèse 4), de se proclamer le représentant du peuple, et cette proclamation l'a lié et le lie toujours. Plus ou moins, plutôt moins que plus ces dernières années, et avec toute la duplicité et le cynisme que l'on voudra et que je ne cherche aucunement à nier : il reste que tout régime ne peut aller au-delà d'un certain stade de duplicité et de cynisme par rapport aux buts qu'il s'est fixés et qui lui ont permis d'être accepté (c'est une des raisons majeures de la décolonisation : les droits de l'homme pour tout le monde, pas seulement pour l'homme blanc, raisonnement que les Occidentaux ont bien été forcés d'accepter. Je rappelle d'ailleurs que beaucoup de leaders indépendantistes avaient fait leurs études dans l'entre-deux-guerres à Paris). Et de ce fait, il arrive au « versant politique » de heurter le « versant économique » - le dernier heurt en date, encore virtuel, est d'ailleurs admirable : je lis ce matin chez M. Defensa que des hedge funds envisageraient de poursuivre en justice l'Etat américain, suite à son plan de sauvetage, pour entrave à la liberté des marchés... Mais l'absurdité de cet exemple est à certains égards trompeuse, car elle fait justement ressortir l'absurdité globale d'une trop grande opposition entre « Etat » et « capitalisme ». Qu'à l'occasion, d'un côté comme de l'autre, des acteurs du système partagent, non seulement en paroles mais en pensée, la confusion conceptuelle qui dissocie Etat et capitalisme, que ceux qui ne voient les choses que par le petit bout de la lorgnette soient obsédés par le poids des « charges » sur leur compte en banque au point de ne plus voir la solidarité de fait qui les lie à l'Etat, tout cela n'est pas niable, n'est pas non plus négligeable, mais n'est pas fondamental. Quand l'incroyable, l'insensée, mais hélas pas l'irréelle Laurence Parisot passe sa vie à taper sur l'Etat, elle le fait comme une adolescente qui critique sans relâche son géniteur : parce qu'elle sait qu'il sera toujours là de toutes façons, qu'il n'y a donc pas besoin de le ménager. A quel point elle en est consciente elle-même, c'est une autre question.

(D'autres étaient plus lucides : de Gaulle, qui fit tant pendant des années pour promouvoir le capitalisme/Etat français, savait ce qu'il risquait quand sur le tard il s'essaya à ramener (l'« association capital/travail ») un peu de démocratie dans le système ; et dès le premier échec dans cette direction dégagea sans demander son reste, ce qui, même compte tenu de son âge, ne lui ressemblait pas - contribuer à gagner la Seconde Guerre Mondiale a dû lui sembler moins difficile que de séparer Etat et capitalisme...)


En guise de conclusion, enfonçons donc encore une fois le clou : il y a des oppositions, éventuellement violentes et haineuses, entre l'Etat - ceux qui y participent, ceux qui le critiquent, ceux qui comptent sur lui... - et le capitalisme - ceux qui y participent, ceux qui l'admirent (ce ne sont pas forcément les mêmes, pensons parmi tant d'autres au fonctionnaire Jacques Marseille)... Ces oppositions ne sont pas nécessairement factices, et elles peuvent avoir un rôle concret sur la vie quotidienne de Popu. Mais elles se déroulent sur un fond de solidarité organique entre deux versants, « politique » et « économique » si l'on veut, d'un même système. « Capitalisme d'Etat » n'est pas un paradoxe logique, c'est un pléonasme, une redondance - et un fait majeur, un « fait social (presque !) total ».


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A suivre...




(P.S. : l'idée de cette mise au point m'est venue à la lecture de cet article de M. Sébastien Fontenelle : si l'on peut prêter à ce curé bien-pensant quelque verve et quelque mordant, si on partage avec lui un certain nombre d'inimitiés (J. Marseille, justement), on doit constater bien trop souvent son incapacité à sortir des sentiers battus de la critique « gauchiste ». Ce gars-là est donc un feignant.)



Ajout le lendemain :
je vous ai livré il y a quelques mois des extraits du livre de Jean-Claude Michéa, L'Empire du moindre mal, mais ne l'ai jamais analysé autant que je l'aurais souhaité. La revue du MAUSS en a récemment publié une analyse critique, par Anselm Jappe, que je n'approuve pas entièrement, mais qui met le doigt sur certaines difficultés des idées de J.-C. Michéa, sans me semble-t-il les trahir ou les déformer. On y trouve d'ailleurs d'intéressantes allusions à l'« inhérence », comme dit F. Fourquet, capitalisme/Etat.

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