jeudi 11 août 2011

"Qui ceci, qui cela."

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Quelques brèves (de comptoir, bien sûr) :

- il semble qu'il y ait, comme cela arrive de temps à autre, un problème avec la fonction "Commentaires". Vous pouvez m'envoyer vos réactions par mail, en précisant de quel « post » vous parlez, je les intégrerai dans le corps du texte, le temps que la situation se rétablisse.

- ce qui fonctionne, en revanche, ce sont les statistiques fournies par M. Blogspot, et qui m'ont récemment permis de découvrir qu'un site lié au Monde me classait à la jonction même entre la droite et l'extrême-droite. Cela m'était déjà arrivé il y a cinq ans (!!!!!! - je ne sais pas si le temps existe, mais il passe, l'enflé) : un truc du même genre - le lien ne donne plus rien, la Toile l'a absorbé - me cataloguait aussi droite.

- à ce sujet, avant de revenir sur ces classements, une digression : cela faisait un certain temps que je le pensais à part moi, l'archiviste Emmanuel Ratier le confirme de son côté dans son entretien avec Égalité & Réconciliation : les informations diffusées sur Internet ont une durée de vie bien inférieure à celle assurée, malgré d'éventuelles vicissitudes matérielles, par l'imprimé. Je dirais même plus, Internet n'a rien d'éternel en soi et pourrait très bien disparaître un jour ; à tout le moins, être suspendu ou redémarrer à zéro, toutes les informations que l'on y trouve disparaissant dans les poubelles de l'Histoire en un autodafé sans équivalent. Je ne saurais par conséquent trop vous encourager à faire une copie des textes que vous aimez, et, pour les blogueurs, que vous écrivez. Ne venez pas râler en cas de problème...

- Bibi à droite, donc. Il y a plusieurs remarques à faire. D'abord, la démarche de ces sites. Outre qu'ils ne vous consultent pas, ce qui pourrait éviter des malentendus, ils semblent pratiquer par recoupements, tant à partir des liens entrants et sortants qu'à partir des auteurs évoqués, et il est de fait que je cite plus souvent Maurras que Marx en ce moment. A ce compte, on pourrait classer des chasseurs de fachos frénétiques comme P.-A. Taguieff et C. Fourest à l'extrême-droite - ce qui d'ailleurs, dans le cas du premier, est une hypothèse que j'aimerais bien mettre à l'épreuve un jour, mais passons.




J'ai rédigé ces lignes il y a quelques jours, suivies d'autres, bavardes et vides, sans parvenir à voir d'où venait la difficulté. Simple susceptibilité de la part d'un ancien gauchiste, qui ne voudrait pas reconnaître qu'il a évolué, comme beaucoup d'autres ? Mais je suis très content d'avoir évolué, au contraire, sans que cela m'oblige à me considérer « de droite ».

En réalité (laissons là les italiques), il y avait plusieurs causes à mon embarras. Certaines sont de l'ordre de la cuisine interne et peu intéressantes pour vous. D'autres relèvent de problèmes plus généraux. Et c'est finalement la conjonction entre les petits problèmes boursiers de ces derniers jours et l'annonce par M. Cinéma qu'il allait s'efforcer de trouver une « nouvelle formule » (on se croirait à Télérama...), qui m'a permis de mieux comprendre ce sur quoi je butais.

Il me semble que nous autres blogueurs - et j'insiste sur le fait que cela ne concerne pas qu'un blogueur orienté sur la politique, même dans un sens large, comme Bibi, mais aussi un cinéphile comme M. Cinéma, voire une skyblogueuse se demandant si elle doit coucher dès le premier soir - sommes actuellement pris entre deux mouvements contradictoires.

A partir du moment où vous avez l'ambition de réfléchir à certaines questions, il arrive un jour où le support du blog, avec tous ces avantages, vous limite plus qu'il ne vous stimule. Ce n'est pas tant l'habitude de l'alimenter assez régulièrement qui vous prend du temps par rapport à d'autres travaux de fond : c'est, plus profondément, qu'à force de touiller et retouiller certaines questions, vous pouvez avoir, à la fois soudainement et non soudainement, l'impression d'approcher de quelque chose de nouveau - et vous vous sentez à l'étroit dans votre costume de blogueur. Vous devinez confusément que si vous essayez de mieux préciser les contours de ce qui vous apparaît « nouveau », vous risquez fort de vous lancer dans un travail qui, matériellement, peut très bien être publié en plusieurs épisodes sur le blog, mais qui nécessite un engagement personnel, avec ce que cela suppose en termes d'heures de travail volées à la vie familiale et conjugale, que l'on ne sent pas nécessairement à même de fournir. (Sans compter, vanitas..., que dans ce cas-là on se verrait bien publié sous la forme d'un « vrai livre », merde...)

Pour continuer avec ma métaphore habituelle du comptoir : vous êtes le patron d'un café, vous faites un peu les mêmes plats chaque jour, mais avec des variations, des nouveaux ingrédients, vous apprenez vous-même de nouvelles manières d'accorder les aliments. Et un jour, à force, il vous semble que vous n'êtes pas loin de créer une nouvelle recette vraiment intéressante. Pas loin et en même temps très loin, parce que pour être à la hauteur de ce que vous imaginez être cette idée il vous faut sinon fermer votre enseigne, du moins réduire considérablement ses horaires d'ouverture, et changer votre rythme de vie habituel.

Cela m'était déjà arrivé une fois, lorsque je travaillais à ma série sur le concept de « nature humaine », série qui, il n'y a pas de hasard, plaisait particulièrement à M. Cinéma : j'avais le sentiment de toucher à un « truc » - mais n'ai pas poussé mon avantage. Non seulement j'en ai toujours gardé une forte rancune contre moi-même, mais j'y ai appris que dans ces cas-là le train ne repasse pas : l'effort que je devrais faire aujourd'hui pour reprendre possession (presque au sens charnel d'ailleurs, on s'imprègne et on possède des concepts autant peut-être qu'on peut le faire d'une femme) de ces idées, ne serait pas impossible à fournir, mais cela me serait bien plus difficile que si j'avais alors continué sur ma lancée.

Bref ! Vous l'aurez compris, je n'ai pas envie de rater cette fois le train Simone Weil - le problème ici, par rapport aux descriptions générales que je viens de vous soumettre, étant que cette chère juive antisémite a poussé très loin la cohérence entre ses idées et son mode de vie, et que donc il ne s'agit pas seulement de jouer avec des concepts, aussi intéressants fussent-ils.

Je ne suis pas en train de vous annoncer une conversion, un départ dans le désert pour y méditer, ni même une suspension d'activité. Je n'ai aucune idée de ce que je vais faire. Mais j'ai idée, en revanche, que mes problèmes ne sont pas que les miens, d'où l'intérêt potentiel de les mettre sur la table.


D'autant que, c'est le deuxième mouvement contradictoire que je vous annonçais plus haut, il y a en ce moment, et cela nous concerne donc tous, une telle concentration d'événements (je préfère cela à « accélération de l'actualité ») que l'on se sent quelque peu impuissant à l'affronter. Ça craque de toutes parts, on le voit bien, on a de bonnes raisons de s'en réjouir, et dans le même temps on a du mal à ne pas être inquiet sur ce que cela peut donner. Je vous la fais rapide sur ce thème, le maître ou M. Defensa vous en parleront mieux que moi.

Mais le fait est là : au moment même où j'ai besoin de temps, et d'abord, sans préjudice des réponses que je peux trouver, de temps de réflexion par rapport à mes propres réflexions, je sens que les efforts qu'il faut produire par ailleurs pour comprendre à peu près ce qui se passe et, surtout, ce qui risque de se passer, sont de plus en plus grands. En poussant le raisonnement, on peut dire que ça tombe bien : puisque le support du blog ne permet ni de coller à la compréhension du monde tel qu'il se défait et se refera peut-être, ni de transmettre des idées que l'on espère être plus originales qu'à l'accoutumée, alors autant mettre la clé sous la porte, sans regret. Le blog aurait fait son temps. Mais l'on voit bien que ces idées « plus originales » ne peuvent avoir de valeur que si leur auteur a quelque « compréhension du monde » : blog ou pas blog, le problème reste entier.


Restons-en là pour aujourd'hui. Je vous laisse juges de décider à quel point les questions que j'ai exposées me concernent plus particulièrement ou sont vécues d'une manière analogue par d'autres - blogueurs ou non blogueurs, faut-il le préciser.

Et finissons avec une petite coda, dont je vous prie de ne pas surinterpréter la provenance biblique. Après le match d'hier soir, j'ai rouvert mon Nouveau Testament et suis vite retombé sur ces lignes célèbres (le mot est faible), tirées de la première Épitre aux Corinthiens, dont la thématique « maussienne » m'a frappé :

"Quant à ce que vous m'avez écrit, il est bon pour l'homme de ne pas s'attacher de femme.

Mais par crainte de la prostitution [généralisée, note de AMG], que chacun ait sa femme et chacune son mari.

Que le mari rende à la femme son dû et de même la femme, à son mari.

Ce n'est pas la femme qui a pouvoir sur son propre corps, c'est son mari ; et de même, ce n'est pas le mari qui a pouvoir sur son propre corps, c'est sa femme.

Ne vous privez pas l'un de l'autre, sinon d'un commun accord et pour un instant, pour vaquer à la prière ; et remettez-vous ensemble de peur que le Satan ne vous éprouve par votre incontinence.

Ce que je vous dis est une concession et non un ordre.

Je voudrais que tous les hommes soient comme moi, mais chacun a de Dieu son propre don : qui ceci, qui cela." (VII, 1-7)

La suite est délectable, malheureusement je ne peux la retranscrire et c'est regrettable, ça vous aurait fait lire un peu... Bref, je ne vais pas recopier tout saint Paul.

A bientôt !

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mercredi 12 mai 2010

La bête humaine. - Quelques idées politiques...

Enculisme = Shoah générale


Maurras, aujourd'hui, en attendant des aperçus sur les Décombres, et sans oublier les débats en cours sur Dieu et la solitude face à Dieu...

"Les démocrates libéraux radotent. Ils prétendent ou sous-entendent qu'il suffit de laisser faire les éléments aux prises pour en voir jaillir la solution excellente, ou la moins mauvaise possible. Les lois du monde ne sont pas si douces ! Toutes nous administrent des effets aussi souvent rigoureux que délicieux. Mais leur ordre constant n'est pas hostile à l'homme, et l'homme a la propriété d'extraire le bien de ce qui peut d'abord lui faire du mal. Cette noble industrie de nos courages et de nos esprits vaut mieux que les diatribes ou les jérémiades et surtout que le dogme de fatales plaintes perpétuelles sur d'inguérissables malheurs. L'effort humain est dur. Sa peine méritoire doit être fermement constatée, face à l'arrogante satisfaction qui gonfle un optimisme aveugle, borné et cruel.


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Ni les démocrates libéraux, ni les démocrates sociaux, ceux-ci pleurant, ceux-là riant, ne parviennent à légitimer leur monisme simpliste qui leur fait oublier une moitié des choses." (Mes idées politiques, 1937, p. 60)

"Les philosophes véritables refusent constamment de parler des hommes autrement que réunis en société. Il n'y a pas de solitaire." (p. 87)

"Ce qui manque, c'est, dans les esprits dirigeants, cette lumière qui est le signe de leur droit de conduire. Les chefs subsistent et leur pouvoir augmente, mais ce sont des chefs barbares livrés aux impulsions de la passion ou de l'intérêt. Ils commandent, ils conduisent, mais ils commandent mal et conduisent de travers, faute d'avoir appris.

Ils sont donc, eux aussi, plus encore que ces masses prolétariennes pour lesquelles on simule [simulait...] un intérêt si vif, ils sont de véritables déshérités.

Le trésor intellectuel et moral dont il leur appartenait de recueillir l'héritage a été dédaigné et finalement s'est perdu. Ainsi en disposa l'esprit de la démocratie libérale qui a désorganisé le pays par en haut ; empruntant la voix du progrès, feignant de posséder les promesses du lendemain, il a fait abandonner le seul instrument de progrès, qui est la tradition, et la seule semence de l'avenir, qui est le passé. (...)

Tout ce qu'on ôte à la férule [=un enseignement long et laborieux prodigué aux élites] n'est pas ôté à la férule ni à l'autorité qui la tient : cela est retranché à la masse entière du peuple ; c'est la nation et le genre humain qui sont les premiers dépouillés.

La diminution du commun avoir intellectuel et moral est une perte pour tout le monde : les petits y perdront autant que les grands.

Ils y perdront même beaucoup plus que les grands, car ce qui perfectionne, affine, élève les grands constitue, au profit des autres, la garantie la plus précieuse et souvent la seule, contre les abus du pouvoir auxquels exposent précisément les grandeurs. Certaines nuances de vertu et d'honneur, certains beaux accents persuasifs de la voix qui commande sont les fruits directs de la seule éducation.

Il est en de cela comme de la religion.

Celui qui a dit qu'il fallait une religion pour le peuple a dit une épaisse sottise. Il faut une religion, il faut une éducation, il faut un jeu de frein puissants pour les meneurs du peuple, pour ses conseillers, pour ses chefs, en raison même du rôle de direction et de refrènement qu'ils sont appeler à tenir auprès de lui : si les fureurs de la bête humaine sont à craindre pour tous, il convient de les redouter à proportion que la bête jouira de pouvoirs plus forts et pourra ravager un champ d'action plus étendu." (pp. 118-120)

Ce qui permet de comprendre pourquoi le Moyen Age fut une période empreinte de christianisme, alors que l'on sait depuis Duby que l'influence de cette religion sur le peuple a été longtemps surestimée : c'est parce que le christianisme et ses principes moraux dictaient aux élites de l'époque une certaine modération que la période fut dans l'ensemble peu violente (si vous en doutez, relisez Régine Pernoud...).

"La liberté n'est pas au commencement, mais à la fin. Elle n'est pas à la racine, mais aux fleurs et aux fruits de la nature humaine ou pour mieux dire de la vertu humaine. On est plus libre à proportion qu'on est meilleur.


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Il faut le devenir. Nos hommes ont cru s'attribuer le prix de l'effort par une Déclaration de leurs droits fameuse, en affichant dans leurs mairies et dans leurs écoles, dans leurs ministères et leurs églises que ce prix s'acquiert sans effort. Mais afficher partout que chacun naît millionnaire vaudrait-il à chacun ombre de million ?

Direz-vous que c'est un droit à la liberté ? Le droit au million ne serait pas plus vain." (p. 122)

"Tradition veut dire transmission.

La tradition rassemble les forces du sol et du sang. On la conserve même en quittant son pays, comme une éternelle tentation d'y faire retour.

La vraie tradition est critique, et faute de ces distinctions, le passé ne sert plus de rien, ses réussites cessant d'être des exemples, ses revers d'être des leçons.

Dans toute tradition comme dans tout héritage, un être raisonnable fait et doit faire la défalcation du passif.

La tradition n'est pas l'inertie, son contraire ; l'hérédité n'est pas le népotisme, sa contrefaçon." (p. 134). Notons ici que si les formulations sont excellentes, les idées sont justes au point d'en paraître banales : il faut vraiment avoir des a priori tordus pour en arriver à nier de telles évidences. D'ailleurs, dans l'ensemble et dans l'usage, on ne les nie pas tant que ça : on a du mal à admettre leurs conséquences.

"Le pouvoir né du vote est obligé, pour ne pas périr, de s'assurer des votants ; rien n'étant plus à craindre pour ce pouvoir que les libertés de ces votants, il est automatiquement induit à les confisquer une à une." (p. 162) Au nom de la liberté qui plus est : et l'on s'étonne que les gens soient quelque peu schizophrènes...


Je finis sur ce passage délectable, éminemment discutable, quelque peu ridicule même... et qui pourtant saisit quelque chose des spécificités françaises :

"Cette Civilisation tout en qualité s'appela seulement, dans ses beaux jours, la Grèce. Elle fut Rome qui la dispersa dans l'univers, d'abord avec les légions de ses soldats et de ses colons, ensuite avec les missionnaires de la foi chrétienne. Les deux Romes conquirent de cette sorte à peu près le monde connu et, par la Renaissance, elles se retrouvaient et se complétaient elles-mêmes, quand la Réforme interrompit leur magnifique développement.

Les historiens et les philosophes sans passion commencent à évaluer exactement quel recul de la Civilisation doit exprimer désormais le nom de la Réforme. Nous devons en France de profondes actions de grâce au bon sens de nos rois et de notre peuple qui, d'un commun effort, repoussèrent cette libération mensongère. C'est leur résistance qui a permis le développement de notre nationalité au XVIe, au XVIIe et même au XVIIIe siècle : si complet, si brillant, d'une humanité si parfaite que la France est devenue l'héritière légitime du monde grec et romain. Par elle la mesure, la raison et le goût ont régné sur notre Occident : outre les civilisations barbares, la Civilisation véritable s'est perpétuée jusqu'au seuil de l'âge contemporain.

Malgré la Révolution, qui n'est que l'oeuvre de la Réforme reprise et trop cruellement réussie [idée elle-même reprise par P. Muray], - malgré le romantisme qui n'est qu'une suite littéraire, philosophique et morale de la Révolution -, on peut encore soutenir que la civilisation montre en ce pays de France d'assez beaux restes : notre tradition n'est qu'interrompue, notre capital subsiste.


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Il dépendrait de nous de le faire fleurir et fructifier de nouveau.

Un nouveau-né, selon Le Play, est un petit barbare. Mais, quand il naît en France, ce petit barbare est appelé à recevoir par l'éducation un extrait délicat de tous les travaux de l'espèce.


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On peut dire que son initiation naturelle fait de lui, dans la force du terme, un homme de qualité.

Quelques-uns de nos voisins et de nos rivaux s'en doutent... Les Allemands sont des barbares, et les meilleurs d'entre eux le savent. Je ne parle ni des Moscovites, ni des Tartares. Le genre humain, c'est notre France, non seulement pour nous, mais pour le genre humain. Les devoirs qu'elle a envers lui peuvent mesurer nos obligations envers elle." (p. 145-146)


A nos amours !


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Hommage du vice à la vertu...


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lundi 3 mai 2010

La puissance et l'invincibilité. - Rien de nouveau sous le soleil...

Lors des excellents passages qu'il consacre au régime de Vichy, notre ami Lucien déplore que le Maréchal soit si mal entouré, et notamment qu'il soit obligé de faire appel à ceux-là mêmes qui sont d'une façon ou d'une autre responsable de la défaite. Vous allez vite comprendre dans quel esprit je retranscris ces brèves sentences :

"Au moment où plus rien ne devait être conservé, on voyait reparaître tous les conservateurs.

Et parmi ceux-ci s'étaient aussitôt poussés aux premiers rangs les représentants des castes les plus imbues d'une supériorité illusoire, les plus enfermées dans des abstractions fallacieuses : l'inspection des Finances, Polytechnique, le Conseil d'État.

Le plus grave était encore qu'aussitôt en place, se serrant les coudes, ils avaient opposé un impitoyable barrage à tous ceux qui n'étaient point à leur stricte ressemblance et eussent pu dans quelque mesure corriger leurs sottises. Ils peuplaient leurs services de leurs créatures, amis et connaissances, remettant tous les postes de l'État nouveau à des aveugles et des incapables satisfaits.

Ces gens-là ne pouvaient prendre parti contre l'Angleterre. Il leur eût fallu se renier eux-mêmes avec un courage et une clairvoyance dont je me demande où ils auraient puisé le secret. Ils tenaient à l'Angleterre par leur pseudo-libéralisme, par leur culte atavique des forces de l'argent. Le cynisme et la brutalité de la finance anglaise, régnant en soudoyant les riches, en maintenant les faibles dans une misère sordide, étaient aussi leurs méthodes favorites. Cet énorme empire édifié à coups de chèques, sur des fictions monétaires et des privilèges insolents, représentait à leurs yeux la plus parfaite image de la puissance et de l'invincibilité. Pour eux, sa chute se traduisait par l'engloutissement de leurs beaux comptes en sterlings et l'écroulement de leur orthodoxie d'économistes. Ruine des portefeuilles, ruine des théories : la fin de notre planète n'aurait pas été plus effrayante à leurs yeux. Avec l'Angleterre, ce serait leur univers entier qui disparaîtrait." (Les décombres, VI, 26)

Le pire étant que le pamphlétaire ici n'exagère même pas...

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samedi 1 mai 2010

Varia.

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Oui, en vrac :

- que revienne le temps de la guerre froide… Aux premiers temps de ce blog, je rappelais que l'existence du bloc de l'Est avait considérablement facilité la vie du prolo occidental, les États étant bien obligés de lui lâcher quelques cerises pour qu'il ne soit pas trop tenté par la boutique d'en face. A la lumière des événements financiers récents en Europe, on se dit que la menace communiste - un peu virtuelle, un peu réelle… - était aussi le garant d'une stabilité des États : imagine-t-on l'« Occident » laisser la Grèce se mettre dans sa panade actuelle avec Staline ou Kroutchev juste à côté ?

On répondra que l'époque était différente, les États alors plus maîtres de leur économie, y compris l'État américain, mais c'est précisément le problème, tant l'on sait que la « chute du Mur » (je mets des guillemets parce qu'avec le temps on finit par avoir l'impression, en utilisant cette expression symbolique, que le mur est tombé tout seul, comme ça, que personne n'y est pour rien) a libéré les tendances déstructurantes de la finance.

Après, il y a aussi la question de savoir s'il existe ou a existé quelque chose comme un État américain indépendant de la finance.

- un petit rappel sur toutes ces questions d'« identité nationale ». Un des moteurs du fonctionnement de la nation française fut pendant longtemps l'antagonisme - qui était aussi une forme de complémentarité - entre Paris et la province, entre des citadins agités et des ruraux, pas aussi catholiques que l'on veut bien maintenant l'écrire - Todd le démontre à longueur de livres - mais tout de même christianisés et assez peu contestataires. Antagonisme qui culmina au XIXe siècle et sur lequel Marx écrivit des pages célèbres (que je n'ai jamais lues autrement que par citations, d'ailleurs). On soulignera donc que les mouvements connus durant la seconde partie du XXe siècle de renouvellement en profondeur de la population parisienne jugée trop subversive d'une part, d'exode rural d'autre part (la Seconde Révolution française de Mendras) ont très largement contribué à modifier cet équilibre national. Il ne me semble pas que les immigrés, latins ou musulmans, y soient pour grand-chose.

- à ce sujet, n'hésitez pas à lire ce texte diffusé par l'Organe. Je ne suis pas d'accord avec tout ce qui s'écrit sur ce site - et sans doute les rédacteurs ne sont-ils pas toujours d'accord entre eux - mais on peut parfois lui reconnaître une certaine acuité. Et bien sûr le sens de l'humour !

(Je changerai prochainement la liste des sites ici-même conseillés : entre ceux qui n'en foutent plus une, ceux qui font payer la séance, ceux dont je me suis moi-même éloigné, etc., il y a un peu de ménage à faire.)

Love is all !







































































































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mardi 21 juillet 2009

"Entre le musée et le bordel..." - Que les Français vous enculent !

Saine lecture que le recueil de textes écrits par Orwell durant et juste après la Seconde Guerre mondiale, A ma guise. Chroniques 1943-1947 (Agone, 2008), preuve que l'on peut exprimer clairement des choses complexes, preuve aussi que l'on peut garder sa liberté d'esprit même en des circonstances extrêmes. (Ce qui ne signifie pas que tout y soit incontestable, c'est une autre question, je n'aborderai pas aujourd'hui les sujets qui peuvent me fâcher.)

Un petit échantillon, sur des sujets divers, histoire de montrer encore une fois que tout change et que rien ne change...

"Si l'on veut se croire infaillible, il ne faut pas tenir de journal. En relisant mon journal de 1940 et 1941, je me rends compte que je me suis trompé chaque fois que c'était possible. Mais tout de même moins que les experts militaires. En 1939, les experts de diverses écoles nous disaient que la ligne Maginot était imprenable, et que le pacte russo-germanique avait mis un terme à l'expansion de Hitler vers l'est ; début 1940, ils nous disaient que l'époque de la guerre des chars était derrière nous ; milieu 1940, ils disaient que les Allemands allaient envahir la Grande-Bretagne sous peu ; milieu 1941, que l'Armée rouge s'effondrerait en six semaines ; en décembre 1941, que le Japon s'écroulerait avant trois mois ; en juillet 1942, que l'Égypte était perdue - et ainsi de suite, indéfiniment.

Où sont aujourd'hui les hommes qui nous tenaient ces propos ? Ils sont restés à leur poste et touchent de gras salaires. En lieu et place du cuirassé insubmersible nous avons l'expert militaire insubmersible." (1954, p. 45)

"Une société totalitaire, pense-t-on, doit être plus forte qu'une société démocratique : l'opinion des experts a nécessairement plus de valeur que celle de l'homme ordinaire. L'armée allemande avait remporté les premières batailles ; elle devait donc remporter la dernière. Mais c'est ignorer la grande force de la démocratie : sa capacité critique.

Il serait absurde de prétendre que la Grande-Bretagne ou les États-Unis sont de véritables démocraties ; mais, dans ces deux pays, l'opinion publique peut influencer la politique et, tout en commettant nombre d'erreurs mineures, elle évite probablement les plus grosses. Si l'Allemand ordinaire avait eu son mot à dire dans la conduite de la guerre, il est fort peu probable, par exemple, que l'Allemagne aurait attaqué la Russie alors que la Grande-Bretagne restait en lice et, plus improbable encore, qu'elle aurait commis l'absurdité de déclarer la guerre à l'Amérique six mois plus tard. Il faut être un expert pour commettre des erreurs aussi grossières. Quand on voit comment le régime nazi a réussi à s'autodétruire en une douzaine d'années, on peut difficilement croire à la valeur de survie du totalitarisme. Pourtant, je ne rejetterais pas l'idée que la classe des « managers » puisse prendre le contrôle de notre société et qu'ils nous jetteraient dans des situations infernales, avant de s'autodétruire." (1944, pp. 67-68)

Eh oui... Je ne sais pas à quel point Orwell a raison, mais on peut de plus en déduire que les expéditions dans lesquelles G. W. Bush a emmené ses compatriotes, les alliances et aventures promues par N. Sarkozy, dans tous les cas si dangereuses, on peut en déduire que ces expéditions en disent long sur l'état de la démocratie en France et aux États-Unis.

Par ailleurs, le parallèle entre l'homme ordinaire et l'expert qui conclut des premières victoires allemandes à l'inéluctable défaite des démocraties, me rappelle ce texte de Paulhan dont je dois vous parler depuis des années, "La démocratie fait appel au premier venu", texte publié en 1939 et qu'on interprète parfois comme une préfiguration d'une action comme l'appel du 18 juin. (Ce qui permettrait d'ailleurs d'interpréter la vie de de Gaulle dans l'optique d'un Badiou, celle de la fidélité d'un homme à un événement fondateur, ici sa réaction devant la débâcle. Passons). Ceci pour dire qu'il ne faut jamais désespérer, même maintenant...


Enchaînons avec des choses plus légères,

- un aphorisme tellement daté qu'on peut maintenant le renverser complètement, les polarisations ayant une durée de vie plus longue que ce qu'elles contiennent :

"Il y a deux activités journalistiques qui vous attirent immanquablement des réactions : attaquer les catholiques et défendre les Juifs." (1944, p. 84) ;

- un avertissement solennel qui n'a pas pris une ride :

"Tout d'abord, un message à l'ensemble des journalistes et des intellectuels de gauche : « Rappelez-vous qu'on finit toujours par payer sa malhonnêteté et sa couardise. Ne vous imaginez pas que, pendant des années, vous pouvez être les lèche-bottes propagandistes du régime soviétique, ou de tout autre régime, et retourner un beau jour à une décence mentale. Putain un jour, putain toujours. »" (1944, p. 239) ;

- la France vue par l'étranger - Orwell raconte ses problèmes avec un chauffeur de taxi français (en 1936), qu'il jugea exagérément hostile à son égard avant de comprendre pourquoi :

"Avec mon accent anglais, il m'avait perçu comme un symbole des touristes étrangers oisifs et condescendants qui avaient fait de leur mieux pour que la France devienne quelque chose à mi-chemin entre un musée et un bordel." Ils y réussissaient bien, avant la crise tout au moins, les salauds... (1944, p. 248) ;

- et de petits conseils aux écrivains pour finir :

"Un romancier ne dure pas à jamais, pas plus qu'un boxeur ou une ballerine. Il a en lui un élan de départ qui le porte pendant trois ou quatre livres, peut-être même une douzaine, mais qui doit finir par s'épuiser tôt ou tard. Naturellement, on ne peut pas ériger cela en règle rigide, mais, dans de nombreux cas, l'élan créatif dure une quinzaine d'années ; pour un prosateur, ces quinze années se situent probablement entre les âges de trente et quarante-cinq ans, plus ou moins. (...)

De nombreux écrivains, peut-être la majorité d'entre eux, devraient tout simplement cesser d'écrire quand ils atteignent quarante ou cinquante ans. Malheureusement, notre société ne leur permet pas de s'arrêter. Pour la plupart, ils ne connaissent aucune autre façon de gagner leur vie, et l'écriture, avec tout ce qui l'accompagne - disputes, rivalités, flatteries, le sentiment d'être un personnage semi-public - est une habitude difficile à perdre. Dans un monde raisonnable, un écrivain qui a dit ce qu'il avait à dire s'engagerait dans une autre profession. Dans une société compétitive, il a l'impression, exactement comme un homme politique, que la retraite équivaut à la mort. Il continue longtemps après que son élan s'est éteint et, en règle générale, moins il est conscient de s'imiter lui-même, plus il le fait, et plus il le fait grossièrement." - Ajoutons qu'il faut, « dans une société raisonnable », que l'écrivain change radicalement de profession et tombe dans l'anonymat, sinon on se retrouve, comme c'est le cas actuellement, avec tous les inconvénients à la fois : un écrivain (ou un cinéaste, ou un chanteur...) qui n'a plus d'élan, ne produit plus que des oeuvres sans intérêt, mais « s'engage » pour telle ou telle cause : c'est le fait d'être médiocre dans deux domaines à la fois qui lui permet de tenir encore debout - et de nous casser joyeusement les couilles. (1946, pp. 365-66)


J'ai réuni ces citations un peu au hasard, en regardant ce que j'avais souligné dans A ma guise au fil de la lecture, je m'aperçois qu'on peut leur trouver un dénominateur commun : la médiocrité des élites (politiques, artistiques, militaires, financières...) dans le monde moderne. Est-ce parce qu'elles n'obéissent plus à des principes transcendants, mais à un peuple qu'elles méprisent et cherchent à blouser autant que faire se peut ? Est-ce parce qu'elles ont toujours été plus ou moins médiocres ? Ach, même si dans l'Ancien Régime tous les curés n'étaient pas, il s'en faut, très croyants, il suffit de comparer des bardes officiels du régime comme Bossuet d'un côté, B.-H. Lévy de l'autre, pour, tout de même...Peut-être les grands hommes, en démocratie, ne peuvent-ils être, encore plus qu'en régime traditionnel, que le fruit de circonstances exceptionnelles, comme l'exemple de Charles de Gaulle amènerait à le penser.

Peut-être aussi est-il sain que les élites soient médiocres. Mais c'est un argument que l'on prendrait plus volontiers en considération si la médiocrité empêchait les élites de faire suer le bon peuple, ce qui n'est pas franchement l'évolution actuelle. On a même l'impression que c'est le contraire, et que plus elles sont conscientes de leur nullité et de leur fragilité, plus elles s'acharnent sur Popu.

Ça passera. Tout passe, tout casse, tout lasse... Gardons le sourire !


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N.B. Sur la notion de grand homme, je rappelle l'existence de ce texte, pour les longues soirées d'hiver...

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vendredi 1 mai 2009

"Encore une minute, monsieur le bourreau..."

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Cette crise, les Occidentaux nantis la veulent, la désirent, n'attendent qu'elle.

De plus en plus rares (quoiqu'en expansion en Chine, en Inde...) mais encore nombreux et puissants, puisque leurs désirs matériels dirigent en grande partie la façon dont fonctionne l'économie de la planète ; prisonniers de leur confort et de leurs névroses, ils sentent bien l'obscur rapport entre celui-là et celles-ci, mais n'ont pas la force de renoncer à celui-là et préfèrent encore celles-ci, qu'au moins ils connaissent, à l'inconnu. Ils savent leur vie à peu près vide de sens mais ont néanmoins une obscure peur du vide... Il est vrai qu'ils ont peur de tout. Le « conservatisme » que l'on reproche aux Français « attachés aux acquis sociaux » existe, mais c'est une vaste rigolade en comparaison du conservatisme de tous les nantis de la planète, qui en dépit de et du fait de l'ennui profond de leur existence, s'y accrochent comme à leur seul repère (ou presque : famille, amis sont toujours là, mais cela ne change pas grand-chose à notre problématique).


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Depuis à peu près quarante ans, depuis les évolutions post-1968 et le divorce entre « gauchistes » et ouvriers, les gens ne pensent à s'occuper des autres (étant donné que je compte ici pour rien tiers-mondismes et mouvements anti-racistes, en ce qu'ils sont justement, hors mouvements sérieux, peu médiatiques et de toutes façons minoritaires, un alibi à l'inaction) que lorsqu'ils sont eux-mêmes dans la merde. Même dans ce cas cette réapparition du souci des autres n'est ni automatique - certains, même très pauvres, vivent encore dans le songe cotonneux de la société de consommation, d'autres, pauvres depuis toujours, rêvent de la rejoindre -, ni instantanée - il y a des transformations graduelles, plus ou moins rapides selon les personnes et les situations -, mais c'est je crois un schéma assez général, et qui n'a pas de raison d'évoluer en sens contraire : si, à côté des inadaptés sociaux de toujours (fous, malades, glandeurs-nés, voyous...) vous êtes le seul chômeur, vous pouvez culpabiliser et la fermer, mais si autour de vous il y a des centaines de milliers de chômeurs involontaires, alors vous avez des chances de réfléchir à ce qui se passe de façon plus globale (quitte d'ailleurs à en mettre un peu trop sur le dos du système...).


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"Cette crise va nous amener à réfléchir, le mode de vie occidental est autodestructeur, les gens vont prendre conscience qu'il y a des choses plus importantes dans la vie..." - bien sûr, oui, sauf que tant que l'on n'y est pas obligé par les circonstances, les seules actions provoquées par ces pertinentes réflexions consistent à économiser un peu, choisir un peu plus de produits bio, râler sur son blog... ou manifester le 1er mai, le jour où on peut le faire sans perdre d'argent. (Je sais, il y a les emprunts immobiliers, la peur du chômage, les exigences des gamins...)

Autrement dit : puisque les gens, avec tout ce que l'on sait sur les causes de la crise et sur l'immense demande, principalement, mais plus uniquement, occidentale, l'immense demande de confort permanent qui en est, au moins aujourd'hui, la cause, puisque les gens ne se prennent que très peu collectivement en main pour tenter de contrebalancer quelque peu le poids de cette immense demande, eh bien cette crise, ils la veulent, ils l'attendent, ils l'espèrent : ils savent que ce n'est qu'une fois qu'ils n'auront plus le choix qu'ils feront ce qu'ils admettent être incapables de faire d'eux-mêmes, renoncer au confort auxquels ils sont si habitués. Je suis bien conscient qu'il est difficile pour quiconque d'intervenir sur des événements aussi impressionnants, je suis le premier averti de ce sentiment d'impuissance individuelle qui est à la fois une des racines (Hobbes, déjà..., Pascal) de la modernité et une de ses manifestations les plus criantes (que le suffrage universel ne compense guère, il n'y a que les politiques qui fassent encore semblant de ne pas en être conscients, ils ne sont pas fous...), mais je ne peux néanmoins que constater, non seulement, pour l'heure, la petitesse des réponses collectives apportées à cette somme d'impuissances individuelles, mais aussi la jouissance perverse, qui au moins donne un peu de sel à sa vie, avec laquelle l'individu lambda se réfugie derrière cette impuissance, réelle mais pas définitive... pour ne strictement rien faire, et continuer, vaille que vaille, son existence fantomatique de consommateur dépressif.


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Il y a là un mélange d'impuissance réelle, donc, d'habitude de l'assistanat, de masochisme, de peur de l'inconnu, de conscience que l'inconnu est proche - on hésite d'autant plus à sauter le pas que l'on sent qu'il ne serait pas si difficile de le faire -, d'égoïsme pur et dur (les pauvres ne sont pas beaux à voir... quant aux pays pauvres, n'en parlons pas, qu'ils nous donnent les ressources qu'ils peuvent encore nous donner et dont nous avons tellement besoin, et ferment leur gueule), qui « aboutit » (je mets des guillemets car c'est aussi la racine du problème, c'est là où on risque d'être puni par où on a péché, ce qu'en plus, donc, on demande !) à une mentalité à la fois individualiste et apocalyptique, que l'expression « après moi le déluge » et ses résonances pauvrement bibliques me semble, une nouvelle fois, décrire de la façon la plus adaptée - à condition d'ajouter que cela veut aussi dire : « avec moi le déluge », « par moi le déluge », « pas sans moi le déluge »...


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« Encore une minute M. le bourreau », ai-je choisi comme titre : il faut entendre toute la jouissance, et de cette minute, et de l'orgasme - l'Apocalypse - qui conclura cette minute, minute bien sûr étirée le plus possible, pour faire durer le plaisir qu'elle procure, le plaisir provoqué par l'anticipation du moment de l'Apocalypse, et pour augmenter, espère-t-on, l'orgasme final.

Il peut échouer, bien évidemment, mais il s'agit là d'une sorte d'immense attentat-suicide collectif, qui entraîne d'ores et déjà dans son sillage un grand nombre de victimes innocentes. Et puisque les psychanalystes aimaient à méditer sur la dimension narcissique des attentats-suicides terroristes - dont certains, faut-il le rappeler, avaient tout de même une réelle dimension politique -, voilà pour eux un morceau de choix, leur propre société et ses névroses.


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Bon, j'étais parti pour vous parler des Etats-Unis et de la religion, ceci ne devait qu'une incise préliminaire. Mais j'aime les longs préliminaires - et les bons préliminaires vous font entrer plus aisément dans le vif du sujet : ce que je viens d'écrire s'applique plus qu'à tout autre pays aux Etats-Unis et leurs apocalypses de bazar, je n'aurai donc plus, la prochaine fois, qu'à m'y attaquer directement.


En attendant, vous pouvez toujours relire cette digression sur les Etats-Unis (une dizaine de paragraphes après le début du texte, à la rubrique c) ainsi que les liens afférents, cela nous fera gagner du temps.



(Deux remarques pour finir :

- je l'ai déjà évoqué, ce texte le confirme pleinement, Sébastien Fontenelle a peut-être du mordant, mais pas beaucoup de cerveau ;

- je vous épargne les liens, en islandais et pour certains (des images de vidéo-surveillance) censurés, mais une jeune Islandaise, lors des récentes élections, a exprimé très nettement ce qu'elle pensait du suffrage universel, en chiant dans l'isoloir et en se torchant avec le bulletin de vote avant de le mettre dans l'urne. Cheers !)

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mardi 21 avril 2009

"A force de prêter son cul..."

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Oui, je ne suis pas spécialiste de la politique intérieure iranienne et de ses arcanes et paradoxes, je me permets juste de vous conseiller de vous reporter au document des Nations Unies tel qu'on le trouve via Egalité et Réconciliation, vous aurez des idées plus précises sur ce qu'a effectivement dit le président iranien.

Etant bien entendu que, hormis certains détails, et toute question d'opportunité politique mise à part, je partage l'essentiel de ce qu'a déclaré M. Ahmadinejad. Encore faut-il y avoir accès, puisque les dépêches que l'on peut lire sur les principaux sites de presse s'étendent bien plus sur les réactions offusquées des faux-culs occidentaux que sur les propos qui les ont déclenchées - quel salaud, aussi, ce semi-bougnoule, d'oser dire que les Etats-Unis, Israël, la mentalité enculiste et l'oubli de certaines valeurs morales de base ne sont pas pour rien dans la crise actuelle.

Ach, ce n'est pas nouveau comme tactique, mais la ficelle est un peu plus usée chaque jour. Il n'y a plus qu'à espérer qu'elle se rompe bientôt.


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Et tiens, puisqu'on parle de corde dans la maison d'un pendu, un clin d'oeil pour les céliniens, petits et grands...




P.S. Je découvre, mieux vaut tard que jamais, qu'il y avait un pataquès dans les appels de notes des récentes "Apologies". Je corrige cela derechef, et actualise du même coup les « citations » de Fernandel et Godard faites à YouTube, qui ont connu quelques soucis techniques.

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samedi 11 avril 2009

La chute des anges.

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(Londres, 1940 et 1943.)



Je lis dans Le testament de Céline de Paul Yonnet (Fallois, 2009, pp. 88), livre dont la lecture risque de reporter encore la publication des suites de notre "Apologie de la race française"..., ces quelques propos de Charles de Gaulle, notés par Claude Mauriac en 1946 :

"L'Angleterre ne veut à aucun prix que la France retrouve sa puissance."

"[Churchill] a perdu l'indépendance de son pays qui est devenu un dominion des Etats-Unis. (...) Dès lors les Anglais nous ont tout le temps trahis. Bien plus, ils ont trahi la Croix dans le Proche-Orient. Et ils ont ici trahi l'Occident, ils se sont trahis eux-mêmes. Je l'ai dit à Churchill. Je lui ai dit : « En définitive, c'est contre vous que vous travaillez. »"

Sur les Etats-Unis : "Ce qui risque d'être la pression américaine est effarant. Si jamais ce jeune pays est, par la force des choses, maître du monde, on n'ose imaginer jusqu'où ira son impéralisme. Ah, il faut avoir l'oeil..."

Sans commentaire !


Ou plutôt si, mais par la bande. Dans notre série "Les vingt plus belles actrices", après l'adorable Reese Witherspoon, je vais descendre un niveau supplémentaire dans l'abjection américaine et la vulgarité, en la personne de Jayne Mansfield.


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Marilyn - qui fera partie de ces vingt plus belles, à n'en pas douter - est déjà un incroyable excès, mais, ô miracle, elle a toujours gardé, même jusque dans ses épisodes les plus artificiels, une part intacte de naturel. Cette coexistence de la nature et de l'artifice - qui pourrait être une définition de l'éternel féminin : le comble à la fois, dans le même temps, du naturel et de l'artificiel - est sa marque propre, son génie particulier (et donc, si je suis la définition que je viens de proposer, la raison pour laquelle elle incarne si durablement l'éternel féminin).

Avec Jayne Mansfield, cette caricature à peine poussée parfois de Marilyn,


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cet équilibre se rompt, au profit bien sûr de l'artifice. Un fil se détache, une amarre est larguée, nous sommes dans l'américanisme pur : ça ressemble au réel, ça a les critères de reconnaissance du réel - en l'occurrence, une énorme paire de seins - et pourtant ce n'est plus que du virtuel. D'où l'idée, bien naturelle (en réalité, on le sait, un cliché du siècle de la célébrité), de prendre la belle en photo mirant sa propre notoriété, avec pour seul compagnon ce chien toujours chaudement placé entre ses cuisses,


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d'où aussi le côté pornographique de ces photographies « intimes »,


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ce que j'ai écrit sur le type de beauté de Jayne Mansfield s'appliquant d'ailleurs aussi bien à l'« érotisme » hollywoodien (et désormais « français »), avec ses femmes qui gémissent comme des folles au moindre début d'attouchement, qu'au porno américain et ses blondes frigides aux fausses poitrines.


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(Peut-être d'ailleurs tout film porno, américain, français ou tamoul, est-il d'emblée et irrémédiablement du côté du virtuel, sans rapport aucun avec quelque réel que ce soit. Je laisse les excellents spécialistes L. Maubreuil et Orlof y réfléchir...)


D'où aussi ce côté kitsch toujours aussi sidérant, cinquante ans après, qui en dit si long sur la « civilisation » américaine. Le Général le disait, qu'il fallait avoir l'oeil...


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(Les chiens, encore... Comme si la seule compagnie masculine que ces créatures d'éther pouvaient durablement admettre était purement animale. Et l'on sait le rôle des animaux de « compagnie » dans la vie des femmes américaines, on connaît le contraste entre l'état des hôpitaux publics pour pauvres et des hôpitaux privés pour chiens... Crève, « Occident » !)


Il reste, c'est la morale très (trop ?) judéo-chrétienne de l'histoire, que cette tentative virtualiste - que quant à moi je trouve touchante, j'ai de plus un souvenir ému de ses films avec F. Tashlin - a avorté : l'artifice avait été poussé trop loin, l'artifice tout seul ne suffit pas - ainsi que nos amis Américains sont en train de le découvrir. Symbole pour symbole, c'est dans cet emblème de l'American dream appelé voiture que les chairs hyperboliques mais bien réelles de Janye Mansfield subirent le choc qui les déchira et détruisit,


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en 1967, après quelques années d'errance et de déchéance, le public s'étant lassé assez vite de cette beauté trop quantitative, trop fictive. Le climat est autre, on préfère d'autres types de beauté, que ces deux photographies de Jane Fonda chez T. Sutpen (à qui j'ai aussi emprunté les photos de Londres en ouverture et celle du tombeau métallique de Jayne Mansfield) peuvent assez bien délimiter.

(Tant que j'y suis et dans le même esprit : deux photos du traître (décoré, of course) à la nation Churchill. Il est vrai qu'il ne fut pas le premier et que ce pays si fier de lui et de son armée lutte contre lui-même, avec l'« aide » de ces salauds d'Ecossais (inventeurs des Lumières, de l'économie politique, de la franc-maçonnerie et des fonds de pension, il fallait le faire... c'est l'Israël de l'Europe !), depuis des siècles maintenant. Pas étonnant que ses classes populaires soient plus violentes, plus alcooliques et plus xénophobes que la moyenne, avec tout ce qu'elles prennent dans la gueule depuis si longtemps...)

Revenons au présent. La métaphore est en place, il ne vous reste plus qu'à la filer : les Américains sont revenus au virtualisme, au pur artifice. Même cause, même effet : ce n'est plus une actrice bimbo avant l'heure qui s'écrase dans une automobile, c'est l'industrie automobile qui s'écrase, et d'autres avec elle. Et nous avec ?


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Joyeuses Pâques...


(Oui, une dernière remarque : on pourrait analyser le personnage d'Anita Ekberg dans La dolce vita (1960) comme une tentative de Fellini de réacclimater à l'Europe et à la nature une femme moderne et virtuelle, de voir ce que leur confrontation peut donner : l'assomption, ou le baptême, de la beauté moderne par le passé européen, et une érection chez Marcello... jusqu'à ce que la vie quotidienne, personnifiée, bouclons la boucle de ce texte, par un laitier, ne brise l'illusion de cette possible réconciliation.)

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lundi 30 mars 2009

Votez Dieudonné !

Ce titre n'a aucun rapport, ou peu de rapport, avec ce qui suit.

Le maître s'en étant pris il y a peu à un film qui a eu son importance dans ma vie, je me permets de republier ci-après la note que j'avais consacrée à
La Prisonnière du désert, en mai 2007,

note qui,
via Baudelaire, évoque aussi les Etats-Unis, la crise actuelle, sans oublier, cerise sur le gâteau rapport aux travaux en cours, la dimension sacrificielle des religions.


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Peut-être est-il temps d'imaginer un monde sans Etats-Unis (avec des Etats-non-Unis ?), sans « hégémonie culturelle ». Cette perspective attise la curiosité : de là à renier le Hollywood des années 50, qu'un Eric Rohmer n'hésitait pas à comparer à l'Athènes du Ve siècle ou à la Florence de la Renaissance... Piété pour le passé !









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La découverte des saillies anti-américaines qui parsèment les textes de Baudelaire consacrés à Poe laissent un sentiment mêlé : notre grand poète-théoricien fut-il génial prophète ? Est-il au contraire le parfait représentant d'un état d'esprit français facile et envieux ? A moins que ce qui fut sa lucidité propre ne soit devenu au fil du temps pont-aux-ânes de notre suffisance et de notre inquiétude.

On peut aussi considérer que lorsqu'il évoque les Etats-Unis, Baudelaire parle surtout de la France - comme ce sera le cas lorsqu'il séjournera en Belgique - et comme nous faisons beaucoup nous-mêmes - si nous n'avions pas le sentiment que "notre continent [est] déjà trop américain" ("Pléiade", t. II, p. 293), nous ne serions pas plus choqués par les fast-foods et Paris Hilton que nous ne le sommes par le goût des chinois pour la viande de chien ou que nous ne l'avons été par l'élection d'une actrice porno à la députation en Italie.

Les textes que je vais citer - au même titre d'ailleurs que ceux de Chateaubriand, qui, lui, a vu l'Amérique naître - n'en sont pas moins fulgurants. Baudelaire fait même ce que Chateaubriand, qui a pourtant connu les Indiens, et sauf erreur de ma part, ne fait pas, au moins explicitement et d'un point de vue théorique, à savoir du comparatisme antropologique entre l'avant - les sociétés primitives - et l'après - le futur, l'Amérique (cette "grande barbarie éclairée au gaz" (p. 297)).

Cela commence par une incise (p. 321) : "Dans ce bouillonnement de médiocrités, dans ce monde épris des perfectionnements matériels - scandale d'un nouveau genre qui fait comprendre la grandeur des peuples fainéants..." - et cela se poursuit, quelques paragraphes plus loin (pp. 325-326), par une analyse, comme si Baudelaire reprenait cette incise au vol, si j'ose dire, et s'attachait à l'approfondir :

"Nul philosophe n'osera proposer pour modèles ces malheureuses hordes pourries, victimes des éléments, pâture des bêtes, aussi incapables de fabriquer des armes que de concevoir l'idée d'un pouvoir spirituel et suprême. Mais si l'on veut comparer l'homme moderne, l'homme civilisé, avec l'homme sauvage, ou plutôt une nation dite civilisée avec une nation dite sauvage, c'est-à-dire privée de toutes les ingénieuses inventions qui dispensent l'individu d'héroïsme, qui ne voit que tout l'honneur est pour le sauvage ? Par sa nature, par nécessité même, il est encyclopédique, tandis que l'homme civilisé se trouve confiné dans les régions infiniment petites de la spécialité. L'homme civilisé invente la philosophie du progrès pour se consoler de son abdication et de sa déchéance ; cependant que l'homme sauvage, époux redouté et respecté, guerrier contraint à la bravoure personnelle, poète aux heures mélancoliques où le soleil déclinant invite à chanter le passé et les ancêtres, rase de plus près la lisière de l'idéal. Quelle lacune oserons-nous lui reprocher ? Il a le prêtre, il a le sorcier et le médecin. Que dis-je ? il a le dandy, suprême incarnation de l'idée du beau transportée dans la vie matérielle, celui qui dicte la forme et règle les manières. Ses vêtements, ses parures, ses armes, son calumet, témoignent d'une faculté inventive qui nous a depuis longtemps désertés. Comparerons-nous nos yeux paresseux et nos oreilles assourdies à ces yeux qui percent la brume, à ces oreilles qui entendraient l'herbe qui pousse [référence à un personnage de Mme de Staël, semble-t-il] ? Et la sauvagesse à l'âme simple et enfantine, animal obéissant et câlin, se donnant tout entier et sachant qu'il n'est que la moitié d'une destinée, la déclarerons-nous inférieure à la dame américaine dont M. Bellegarigue (rédacteur du Moniteur de l'Epicerie !) a cru faire l'éloge en disant qu'elle était l'idéal de la femme entretenue ?"


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On aura sans doute remarqué que non seulement Baudelaire ne recule pas devant les conséquences, disons machistes pour aller vite, de son attitude comparative, mais qu'il en remet même une couche, légèrement fantasmatique, en ce sens. Quelques lignes plus loin (le texte original est disponible ici), il ne recule pas non plus devant ses conséquences humaines :

"Quant à la religion (...), j'avoue sans honte que je préfère de beaucoup le culte de Teutatès [dieu gaulois exigeant des sacrifices humains] à celui de Mammon ; et le prêtre qui offre au cruel extorqueur d'hosties humaines des victimes qui meurent honorablement, des victimes qui veulent mourir, me paraît un être tout à fait doux et humain, comparé au financier qui n'immole les populations qu'à son intérêt propre. De loin en loin, ces choses sont encore entrevues, et j'ai trouvé une fois dans un article de M. Barbey d'Aurevilly une exclamation de tristesse philosophique qui résume tout ce que je voudrais dire à ce sujet : « Peuples civilisés, qui jetez sans cesse la pierre aux sauvages, bientôt vous ne mériterez même plus d'être idolâtres ! »"

Nous voilà, via l'influence de Joseph de Maistre, revenus sur les terres d'un Bataille ou d'un Girard. Rappelons néanmoins, de peur que la fascination exercée par Baudelaire ne nous entraîne dans une dichotomie trop stricte, que le sacrifice humain n'est pas l'apanage de toutes les sociétés primitives, tant s'en faut, et qu'il n'y a pas à choisir nécessairement (Trobriand forever !), même si nos propres sociétés semblent redécouvrir cette pente, entre Teutatès et Mammon - d'ailleurs, nous avons plutôt tendance à avoir les deux pour le prix d'un, et de plus en plus. Qui vivra verrra.

La suite est plus convenue peut-être, mais contient assez de perles pour que je ne m'abstienne pas de la citer (p. 327-328) :

"Il sera toujours difficile d'exercer, noblement et fructueusement à la fois, l'état d'homme de lettres, sans s'exposer à la diffamation, à la calomnie des impuissants, à l'envie des riches, — cette envie qui est leur châtiment ! — aux vengeances de la médiocrité bourgeoise. Mais ce qui est difficile dans une monarchie tempérée ou dans une république régulière, devient presque impraticable dans une espèce de capharnaüm, où chaque sergent de ville de l'opinion fait la police au profit de ses vices, — ou de ses vertus, c'est tout un ; — où un poète, un romancier d'un pays à esclaves, est un écrivain détestable aux yeux d'un critique abolitionniste ; où l'on ne sait quel est le plus grand scandale, — le débraillé du cynisme ou l'imperturbabilité de l'hypocrisie biblique. Brûler des nègres enchaînés, coupables d'avoir senti leur joue noire fourmiller du rouge de l'honneur, jouer du revolver dans un parterre de théâtre, établir la polygamie dans les paradis de l'Ouest, que les Sauvages (ce terme a l'air d'une injustice) n'avaient pas encore souillés de ces honteuses utopies, afficher sur les murs, sans doute pour consacrer le principe de la liberté illimitée, la guérison des maladies de neuf mois [intéressant point pour une généalogie de l'avortement], tels sont quelques-uns des traits saillants, quelques-unes des illustrations morales du noble pays de Franklin, l'inventeur de la morale de comptoir, le héros d'un siècle voué à la matière. Il est bon d'appeler sans cesse le regard sur ces merveilles de brutalités, en un temps où l'américanomanie est devenue presque une passion de bon ton, à ce point qu'un archevêque a pu nous promettre sans rire que la Providence nous appellerait bientôt à jouir de cet idéal transatlantique."


En guise de conclusion, je me permettrai de rappeler cette idée, empruntée à Olivier Razac et évoquée dans un de mes premiers textes, selon laquelle "les Nord-Américains ont transféré sur le cow-boy, dans la réalité valet des basses œuvres des hommes d'affaires, les valeurs de l'Indien qu'ils ont génocidé : sens de l'honneur, goût de la solitude, de l'indépendance, de la liberté, des grands espaces... " - ce que le fait que le merveilleux chef indien de La prisonnière du désert soit interprété par un acteur allemand confirme à sa manière...

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U.S. go home...?

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vendredi 20 mars 2009

B-A BA.

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"La détermination des valeurs est indispensable à la compréhension de la conduite humaine, parce que celle-ci n'est jamais strictement utilitaire. Le calcul rationnel des spéculateurs caractérise une activité, plus ou moins étendue selon les civilisations, que limite toujours une conception de l'existence bonne. Guerrier ou travailleur, homo politicus ou homo oeconomicus, obéissent également à des croyances, religieuses, morales ou coutumières, leurs actes expriment une échelle de préférences. Un régime social est toujours le reflet d'une attitude à l'égard du cosmos, de la cité ou de Dieu. Aucune collectivité n'a réduit les valeurs à un commun dénominateur, richesse ou puissance. Le prestige des hommes ou des métiers n'a jamais été mesuré exclusivement par l'argent."

Ces lignes peuvent paraître banales aux habitués de ce comptoir, mais outre leur clarté, c'est pour leur auteur que je les retranscris : malgré la référence à Aristote (« que limite toujours une conception de l'existence bonne... »), on n'est pas ici chez Castoriadis, J.-C. Michéa ou un ponte du MAUSS, mais chez le Raymond Aron de L'opium des intellectuels (Calmann-Lévy, 1955, pp. 147-48). Ce qui indique au passage combien le débat intellectuel, si j'ose dire, a pu se déplacer en cinquante ans, et combien on a tort d'assimiler purement et simplement Aron au camp des libéraux, voire des « néo-libéraux », n'est-ce pas N. Baverez, biographe de R. Aron et auteur d'une certaine OPA intellectuelle sur sa mémoire (au sujet de cette belle petite pute intellectuelle, je vous conseille ce beau portrait à l'ancienne publié il y a quelques semaines par M. Defensa).


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Je n'oublie certes pas que Aron fut membre fondateur avec Hayek de la Société du Mont-Pèlerin, temple du néo-libéralisme, et que certaines formulations de L'opium... me donnent de désagréables frissons (peut-être ferai-je une note de lecture lorsque je l'aurai fini). Mais justement, lorsque quelqu'un qui a participé - de près ou de loin - à la mise en place des schèmes mentaux qui ont conduit peu à peu aux sourdes et sans doute bientôt bruyantes catastrophes d'aujourd'hui, lorsque ce quelqu'un explique lui-même le pourquoi du comment desdites catastrophes (« Aucune collectivité n'a réduit les valeurs à un commun dénominateur, richesse ou puissance » : la nôtre a essayé, précisément, avec la richesse, et nous en voyons depuis des années les résultats), il n'est pas inutile de le noter avant la douche froide.


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Dieu nous protège...

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jeudi 19 mars 2009

La cause et l'effet.

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Feuilletant par curiosité un vieux petit volume de Gabriel Matzneff, Le défi (La Table ronde, 1965, p. 43), j'y découvre cette phrase, citée sans référence, de Dostoïevski : "Le nihilisme est apparu chez nous parce que nous sommes tous nihilistes." On ne saurait mieux dire, ni mieux marquer l'ordre des enchaînements : l'enculisme est apparu chez nous parce que nous sommes tous enculistes.

Et comme on est puni par où on a péché, il n'y a pas de quoi s'étonner que nous ayons tous un peu mal au derrière ces derniers temps.

- Encore cinq minutes, monsieur le bourreau !

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lundi 9 mars 2009

"Fatigué de voir les autres travailler..."

(Note du 21.04.09 : ici se trouvait une version, la première bonne version que j'avais trouvée, du Tango Corse interprété par Fernandel. YouTube l'a supprimée. Les curieux peuvent la chercher !)


Un vrai tango de salarié... Vive la crise !

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vendredi 6 mars 2009

"Mange ta soupe !" (Rien de nouveau sous le soleil de la crise...)

(Note du 21.04.09 : il semble que l'on ne puisse plus emprunter que durant quelques jours des vidéos à Youtube ; je me contente donc d'indiquer les liens des vidéos qui à l'origine étaient directement accessibles ici.)



Godard I.


Une question de courage.


Godard II.



(Les amateurs pourront continuer sur A bout de souffle, puisque les vidéos s'enchaînent sans demander l'avis au spectateur, mais c'est bien l'extrait de Nouvelle vague qui m'intéresse aujourd'hui.)


Le négatif, la bouffe, la femme à poil, la réalité et sa représentation, 1963, 1990, 2009... Bon courage à tous !

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mercredi 31 décembre 2008

Sarkozy mon amour (III) : "Une légère sensation de fraîcheur sur le col."

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Sarkozy mon amour, I.

Sarkozy mon amour, II.



Première partie.

Deuxième partie.

Troisième partie.

Conclusion : Fays ce que dois, advienne que pourra.


Le début de la présidence de Nicolas Sarkozy a revêtu des allures de catastrophe pour l'intéressé : escapade Bolloré « mal perçue par l'opinion », paquet-cadeau fiscal idem, Cécilia se barrant aussitôt que possible, perte de nerfs au salon de l'agriculture, apparition ridicule et disneylandienne de Carla "j'aime-les-pauvres-ma-chatte-aime-les-riches" Bruni, dégringolade dans les sondages... A l'époque, pas si lointaine, il y a quelques mois, l'hardi Pierre Larrouturou pouvait sortir un (bon) livre ainsi intitulé


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sans triomphe populaire certes, mais sans déclencher l'hilarité. Dans Après la démocratie, qui a dû être rédigé à peu près au moment de la sortie du livre de P. Larrouturou, Emmanuel Todd se veut sans appel : les Français, les sondages le prouvent, rejettent massivement la politique inégalitaire de Nicolas Sarkozy, qui va à l'encontre de leurs valeurs les plus fondamentales. Ne s'offrent plus à l'intéressé, la greffe n'ayant pas prise, que les solutions (évoquées ici) d'ethnicisation de la démocratie ou de suppression progressive du suffrage universel, sauf bien sûr à ce qu'il se résolve à recourir au protectionnisme. Je ne contesterai pas que N. Sarkozy puisse recourir à l'un ou l'autre de ces trois moyens, je le contesterai d'autant moins qu'il peut même recourir aux trois ensemble : en réalité, il peut faire ce qu'il veut ou presque. Pour un homme censé être en situation d'échec, le moins que l'on puisse dire est que c'est un luxe !

C'est entre autres ce constat d'échec du constat d'échec dressé par E. Todd qui m'a mis sur la piste : Nicolas Sarkozy est plus fort que jamais. Qhod est hic et nunc demonstrandum !


(Une précaution générale : vous serez d'accord ou non avec les idées ici exprimées, mais je vous prie de garder à l'esprit qu'un tel exercice de caractérisation à chaud d'un homme et d'un régime, ne peut, sauf à prendre les dimensions d'un livre, faire à chaque ligne la différence entre ce qui est vrai en 2008, ce qui le sera sans doute en 2009, peut-être en 2011, sous réserve de ceci, de cela, etc. Je signale des éléments de ce genre de temps à autre, il serait fastidieux pour tout le monde de les rappeler en permanence.)


I. De quelques aspects de la personnalité de Nicolas Sarkozy.

On me fera peut-être remarquer que dans les livraisons immédiatement précédentes j'ai parlé du sarkozysme, et qu'aujourd'hui j'évoque Nicolas Sarkozy lui-même. C'est effectivement un des noeuds du problème - et même une des erreurs les plus fréquemment commises, entre autres par votre serviteur : trop séparer un homme banal et la situation politique dans laquelle il se trouve, et qu'il a en partie créée.

Pour nous donner un point de départ, citons Jean-Claude Michéa (La double pensée, Flammarion, 2008, pp. 181-82 ; ce livre et le livre précédent de son auteur, L'Empire du moindre mal, Climats, 2007, seront notre fil d'Ariane aujourd'hui) :

"Quant au positionnement politique d'un Nicolas Sarkozy, il ne présente aucun mystère particulier : c'est un politicien libéral - au sens où le sont également une Laurence Parisot, un Claude Bébéar, un Jacques Attali. A ce titre, la seule question qui compte réellement à ses yeux (comme aux yeux de tout actionnaire) ce n'est évidemment pas celle de la couleur de peau de la main-d'oeuvre mais bien celle de sa rentabilité économique (...). En revanche, l'état de transe profonde dans lequel la personnalité même de Nicolas Sarkozy a visiblement le don de plonger beaucoup d'esprits de gauche - et même au-delà - apparaît beaucoup plus mystérieux (si l'on veut bien écarter la thèse, par ailleurs plausible, de l'antisémitisme inconscient). De ce point de vue, la seule véritable question philosophique (qui a forcément une dimension psychanalytique) est : « De quoi le nom de Sarkozy est-il le nom ? » Il n'est pas étonnant, dans ces conditions, que le petit best-seller d'Alain Badiou nous en apprenne infiniment plus sur les fantasmes personnels de son auteur (ou sur ceux de son étonnant fan-club) que sur l'objet officiel de sa passion."

Passons sur les échanges de piques entre lacaniens et post-lacaniens (Milner [1]/ Badiou / Michéa), retenons la thèse : Nicolas Sarkozy est banal, n'a aucun intérêt, ceux qui s'excitent sur lui soit tombent dans le panneau « people » qui les divertit de ses vraies réformes, de ses vrais méfaits (d'inspiration plus ou moins directement marxiste, c'est aussi le point de vue du Réseau Voltaire), soit, et ce n'est pas incompatible, le font pour des raisons à peine avouables (J.-C. Michéa évoque ici en passant la plausibilité d'un antisémitisme inconscient ; p. 207 de La double pensée il suggère que le nom de Sarkozy est utilisé par les anciens gauchistes anti-humanistes, notamment althussériens (A. Badiou au premier chef, donc), comme « un très curieux retour du refoulé » de « tous les sujets en chair et en os que l'intellectuel de gauche a impitoyablement sacrifiés sur l'autel de la Structure » - autrement dit, et si je comprends bien cette idée rapidement exprimée en note, on a tellement dans les années gauchistes oublié les « sujets en chair et en os » au profit des notions de « structure » ou de « processus sans sujet » qu'il faut ou que l'on croit devoir maintenant en remettre une couche dans le sens inverse, en faisant porter trop de choses à Nicolas Sarzkoy (ou, donc, au « nom Sarkozy »), y compris les souffrances qu'il inflige à ceux que l'on avait soi-même auparavant éliminés de toute question théorique digne d'intérêt).

Oublions A. Badiou pour l'instant - d'autant que nous n'avons jamais lu son livre sur N. Sarkozy -, et notons tout de suite que ces objections de Jean-Claude Michéa à une trop grande personnalisation du débat autour du Président lui-même, ne s'appliquent pas au livre d'Emmanuel Todd, que celui-ci les a devancées : s'il partage la thèse selon laquelle l'intéressé est une personnalité banale qui ne vaut sans doute pas l'excès de haine et de curiosité qu'il suscite, E. Todd n'en oublie pas pour autant ("Ce président est la preuve que la France est malade.") qu'il n'est tout de même pas insignifiant que ce gars, apparemment donc, si commun, soit président de la République.

Et il faut aller plus loin : non seulement il n'est pas insignifiant qu'un individu aussi tristement libéral et bourgeois que Nicolas Sarkozy soit Président, mais il est important qu'il se comporte comme il le fait en tant que Président, cela fait précisément partie du sarkozysme. Banalité, justement, ? Si l'on en reste au niveau Le point-Nouvel obs du « style Sarkozy », oui, mais pas, me semble-t-il, si l'on va plus à l'essentiel.

Reprenons en effet l'idée de J.-C. Michéa d'un Nicolas Sarkozy avant tout libéral, c'est-à-dire, c'est le sens de L'Empire du moindre mal et de La double pensée, quelqu'un qui cherche à mettre de côté les questions morales, en ce qu'elles risquent à tout instant de déboucher sur le fanatisme religieux, au profit d'une neutralité axiologique (supposée) et d'une volonté d'efficacité rationnelle. Et constatons que N. Sarkozy est aussi, voire surtout, libéral dans sa façon de faire de la politique, c'est-à-dire que, s'il a un environnement et une personnalité idéologiques (je suis d'accord avec tout le monde là-dessus, c'est une petite pute d'avocat parvenu, bourgeois, fasciné par le luxe, individualiste, darwinien, etc.), il pousse le libéralisme philosophique jusqu'à ne pas avoir de réelles convictions (au grand dam parfois de certains de ses soutiens, à l'UMP ou aux Etats-Unis), au profit d'une permanente volonté d'efficacité à court terme (qui est aussi une des clés de son incompétence notoire, laquelle fit de lui un ministre du budget qui creusa comme jamais les déficits publics, ou un ministre de l'intérieur pompier-pyromane).

Il faut ici faire un détour par la notion d'« animal politique ». L'expression a deux sens principaux :

- la définition d'Aristote de l'homme comme « animal politique », de la condition humaine comme arrachement à l'animalité par le fait de la collectivité : l'animal ou le primate vivent en hordes, l'être humain en organisations politiques (faut-il le rappeler, c'est un des acquis irréversibles de l'ethnologie que d'avoir montré que les organisations tribales les plus primaires d'apparence étaient déjà de véritables organisations politiques, ce dont les Sauvages furent toujours parfaitement conscients) ;

- le cliché du bon politicien comme « animal politique », instinctivement doué pour les jeux de partis, d'alliances, de trahison, sans grand scrupule ni morale - comme l'animal.


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Nicolas Sarkozy est de toute évidence un extraordinaire « animal politique » dans le second sens de l'expression (demandez à J. Chirac, D. de Villepin,, J.-M. Le Pen, les socialistes, etc., ce qu'ils en pensent) : son originalité je crois est justement de chercher à remplacer, pour lui-même et pour les autres, le premier sens par le deuxième. Il a en effet poussé cette « animalité », sinon plus loin que tout autre (il n'est pas le plus « méchant », le plus « cruel » des politiciens, quelle que soit la réalité de son sadisme vis-à-vis de certains de ses adversaires), du moins dans une direction qui lui est particulière.

Retournons nous une nouvelle fois vers la thèse de base des deux derniers livres de Jean-Claude Michéa, le libéralisme comme, fondamentalement, une volonté (illusoire) de neutralité par rapport à la morale, appliquons-lui la thèse aristotélicienne de l'humanité comme politique, et donc comme morale, par essence, enchaînons, avec J.-C. Michéa toujours, sinon dans les termes, du moins dans l'esprit, sur l'idée que le libéralisme poussé jusqu'à un certain point est un retour à l'animalité - quand le seul principe de base que l'on accepte (car il en faut un), l'intérêt bien compris des agents, finit par se convaincre avec l'instinct, avec l'animalité donc -, et nous ne pouvons que constater que Nicolas Sarkozy, placé là où est il et avec le pouvoir dont il dispose, n'est pas qu'un banal « politicien libéral » : en lui se confondent l'instinct de la bête politique sans morale aucune et la volonté et la capacité de tout sacrifier à son intérêt personnel à court terme. Sa manière de faire de la politique, de gérer sa propre existence, ce qu'il aimerait, c'est très important, que nous fassions de nos existences à nous, tout cela est équivalent, et fournit une définition du sarkozysme et de Nicolas Sarkozy comme une animalité en acte, perpétuellement revendiquée et se voulant exemplaire.

(Toujours dans une perspective proche des thèses de Jean-Claude Michéa, on peut ainsi comprendre à la fois pourquoi Nicolas Sarkozy est, d'un point de vue idéologique, proche des enculistes classiques, virtualistes américains, sionistes, médéfiens, etc., et pourquoi, par enculisme justement, il peut très bien les laisser tomber, ou les vexer, ou les provoquer, s'il estime que c'est son intérêt de le faire. (C'est un peu du David Maddox : qu'est-ce qui, finalement, empêche un juif enculiste d'enculer un autre juif, enculiste ou non ? Rien. Pourquoi alors se priver ?) Ce qui ne veut pas dire que les amitiés, les soutiens financiers et politiques, les différences entre alliances de longue date et rencontres récentes ne pèseront pas en cas de crise grave.)

Disons à peu près la même chose autrement : si l'Humanité est une cérémonie, si ce qui différencie l'homme de la bête est le sens de la cérémonie, il est clair, il est patent, il est évident que Nicolas Sarkozy n'est pas humain, est pré-humain (animal), ou, si l'on veut, post-humain (« homme nouveau », homo liberalis) : qu'il n'ait guère de morale est une chose, qu'il n'ait aucun sens de la tradition (innombrables témoignages, venus de toutes les professions...) et de la cérémonie en est une autre (J. P. Voyer : "cet homme qui chie sur tous les rituels..., qui insulte comme il respire...", qui ose, ou plutôt "n’ose pas, « il » ignore la bienséance. « Il » ose comme d’autres pètent" : il ose comme il respire [2]). Ce n'est pas céder à l'hyperbole ou à une fascination louche à relents antisémites (où l'on retrouverait le thème du sous-homme) que de l'écrire : le Président de la République française, dans la manière dont sous nos yeux il se comporte en tant qu'individu et en tant qu'homme politique, est à peine un être humain, il est plus proche de l'animalité que de l'humanité, il est infra-humain, il est humain au niveau le plus bas de l'humanité - et il se veut comme tel ! Si l'imbécile est l'homme qui à un moment donné a décidé de s'arrêter de réfléchir, Nicolas Sarkozy est celui (il n'est pas le seul, mais il est notre président, et à ce titre il devrait être le garant d'une certaine idée de notre identité, avec toutes les cérémonies et traditions que cela implique) qui à un moment donné a décidé de s'arrêter d'être humain (si ce n'est, ô merveille, par intérêt...). En soi-même, c'est déjà un exploit, certes trop commun par les temps qui courent. A la fonction que Nicolas Sarkozy occupe, c'est une forme de génie - ce qui est bien le comble pour un animal ! Et l'on dira qu'il n'est pas fascinant...


Donc, oui, il est banal, oui, il n'a rien d'admirable, oui, il ne représente pas que lui-même, oui son côté « people » est un miroir aux alouettes, mais oui aussi il est fascinant, parce que la forme particulière que prend chez lui son instinct politique et, je ne dirais pas le noyau minimal idéologique qui est le sien, mais les quelques principes très généraux qu'il peut avoir en tête pour diriger son action, sont en totale adéquation avec la situation qui est la sienne, celle d'un président à la tête d'un pays dont tous les partis politiques, sauf celui qu'il dirige, sont en ruine.

(Son côté « people » est un paravent et une composante importante du sarkozysme, il en joue certes, mais c'est aussi par nature - et pour que dans la mesure de nos moyens nous l'imitions - qu'il s'exhibe (et là, pour le coup, c'est très humain : la lutte pour la reconnaissance. Disons que chez lui c'est intermédiaire entre l'animalité et l'humanité : c'est infantile). Il faut garder toutes ces dimensions en tête en même temps pour bien comprendre ce qui se passe.)

Donc, oui, si on reste aux apparences, on peut céder à une fascination malsaine, pleine de « refoulé », de « fantasmes », voire même d'une forme d'« antisémitisme inconscient », et ne pas voir ce qui se trame derrière ; mais si on en reste à la banalité de l'homme, on passe à côté de son incroyable pouvoir actuel.


II. De quelques aspects du sarkozysme.


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Il n'est pas aimé, dira-t-on, et je l'ai moi-même souvent écrit. Mais justement, c'est là la deuxième erreur de l'ensemble des analystes, y compris donc bibi, et c'est ce qu'après la lecture de E. Todd celle de Berdiaev m'a fait comprendre : non seulement N. Sarkozy n'a pas besoin d'être aimé (sinon du fait de son narcissisme personnel, ce qui n'est pas négligeable, mais que Carla lui digère périodiquement le chibre semble pour l'heure lui suffire), mais le sarkozysme n'a pas besoin que N. Sarkozy soit aimé pour fonctionner - au contraire.

Nous l'avons implicitement déjà démontré : l'amour étant un sentiment élevé (je soupçonne N. Sarkozy, qui clame son admiration pour le Voyage au bout de la nuit, d'être exagérément sensible à la définition de l'amour comme « l'infini à la portée des caniches » - formule drôle mais qui n'est pas le plus grand legs de Céline à la postérité), si notre président se situe fondamentalement au niveau le plus bas de l'humanité, il ne va pas spontanément susciter un sentiment qui peut, que l'on se situe d'ailleurs dans le cadre de l'amitié ou de l'amour, prendre des visages admirables.

Mais on peut le démontrer aussi, de manière moins compassée, en oubliant ce qui précède, et en appliquant au sarkozysme la démonstration que fait Berdiaev sur le bolchevisme : celui-ci s'est imposé contre les mencheviks parce qu'il collait mieux aux aspects autoritaires traditionnels de la politique russe, Nicolas Sarkozy s'est imposé (c'est me semble-t-il le point commun entre les thèses d'Alain Badiou et d'Emmanuel Todd) en jouant sur les sentiments les plus bas des Français, lesquels il faut l'avouer n'en manquent pas - la peur au premier chef, la peur de soi, des autres, des étrangers, du vieillissement, etc. Tout cela est connu et archi-connu, il faut simplement souligner : d'une part, donc, la symbiose entre ce qu'est Nicolas Sarkozy et les ressorts émotionnels et psychologiques sur lesquels il joue (là encore, et sans forcer le trait, on rappellera que l'hospitalité - et ses lois - est une des composantes fondamentales de la condition humaine en tant que codification du rapport à l'autre / à l'inconnu, et que donc n'envisager l'étranger que du point de vue de soi-même, sans chercher jamais à se mettre un peu à la place de celui-ci, n'est pas d'un comportement très élevé moralement (humainement) [3]), d'autre part, la coïncidence entre ces « valeurs » et, pour parler comme E. Todd, l'état d'atomisation actuel de la société française, la dissolution des vieilles solidarités, la division des Français les uns contre les autres, le règne effectif et prôné par le pouvoir (mais heureusement pas complet) du chacun pour soi. De ce point de vue, Emmanuel Todd fournit lui-même, lorsqu'il insiste sur cette atomisation de la société, les armes pour le contredire sur le constat d'échec qu'il dresse à l'endroit de Nicolas Sarkozy : dans une société mieux organisée et pleine de contre-pouvoirs déterminés, peut-être que oui, les ratés des premiers mois du règne du Président lui auraient été fatals (qu'il s'agisse de mettre fin prématurément à son quinquennat, comme l'aurait souhaité P. Larrouturou, ou de simplement le marginaliser par rapport à l'évolution réelle du pays, comme un vulgaire Chirac post-dissolution de l'Assemblée nationale), mais dans l'état actuel de la société française N. Sarkozy s'est vite remis de ces impairs.

Ajoutons encore un élément important : les Français préfèrent ne pas aimer Nicolas Sarkozy. Par une forme de cohérence autant que de masochisme : le pays ne va pas très bien, les Français ne sont pas brillants et ne s'aiment pas beaucoup (dans les deux sens de l'expression : ils n'aiment pas ce qu'ils sont, ils ne s'aiment pas les uns les autres), autant donc avoir un président à l'unisson, une canaille sans intérêt - à qui l'on reconnaît, c'est bien le moins, un dynamisme supérieur à la moyenne. On retrouve E. Todd et l'idée de Nicolas Sarkozy comme « triomphe bouffon de l'égalitarisme français » : dans le climat actuel, tout le monde est finalement content de ne pas avoir plus de raison d'être content du Président que de soi-même et de ses compatriotes. Si le Président était digne d'admiration, cela finirait, à un moment où un autre, par nous renvoyer à nos insuffisances propres. Là, c'est la grisaille, l'indifférenciation, l'illusion que rien d'autre n'est possible que la médiocrité actuelle. Tous dans la même galère. Le « chef » ne se distingue finalement des autres que par son activité, qui montre au moins - qui ne montre peut-être que ça - qu'il a envie d'être là, et il est assez sain, surtout par rapport aux socialistes, qui depuis des années (à l'exception de S. Royal, dont la relative popularité ne tombe tout de même pas du ciel) montrent le contraire, montrent qu'ils ne veulent aucune vraie responsabilité, il est assez sain qu'on reconnaisse à celui qui veut s'y coller le droit de le faire - "Foutu rôle d'ailleurs", comme disait Baudelaire, qu'il semble difficile ici de ne pas citer de nouveau :

"En somme, devant l'histoire et devant le peuple français, la grande gloire de Napoléon III aura été de prouver que le premier venu [« triomphe bouffon de l'égalitarisme... »] peut, en s'emparant du télégraphe et de l'Imprimerie nationale, gouverner une grande nation.

Imbéciles sont ceux qui croient que de pareilles choses peuvent s'accomplir sans la permission du peuple, - et ceux qui croient que la gloire ne peut être appuyée que sur la vertu.

Les dictateurs sont les domestiques du peuple, - rien de plus, - un foutu rôle d'ailleurs, - et la gloire est le résultat de l'adaptation d'un esprit avec la sottise nationale."

Signalons rapidement que ceci se rapproche d'une phrase de Berdiaev que sans lui attribuer nommément j'avais utilisée récemment comme titre d'un texte relatif à Après la démocratie ("Le pouvoir, par sa nature même, n'est pas démocratique, mais il doit être populaire."), constatons qu'avec Napoléon III nous revenons à deux questions : la nature du sarkozysme et sa possible longévité, que nous sommes maintenant mieux armés pour affronter.


III. De quelques aspects de la révolution sarkozyenne.


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Révolution, j'ai parlé de révolution, et je dois avouer que lorsque j'ai ouvert mon dictionnaire, j'ai été quelques secondes décontenancé en découvrant qu'aucun des sens du Larousse (éd. 2005) ne correspondait à ce que j'avais en tête. C'est qu'il s'agit d'une révolution un peu spéciale : le sarkozysme est la révolution adaptée à notre temps pleutre, anti-héroïque, démocratique (au moins dans certains sens du terme), communautariste, légaliste, prodédurier, etc. - en un mot : le sarkozysme est la révolution possible dans un monde murayen, le sarkozysme est la révolution d'« Après l'histoire » [4].


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Nicolas Sarkozy a été élu on ne peut plus légalement, et il règne, pour l'instant, sans grande violence. Comprenons-nous : outre que notre président, avec le parcours qu'il a eu, a forcément non seulement acheté, mais aussi intimidé pas mal de monde, la situation en France est violente, et elle pourrait le devenir bien plus très rapidement.


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Mais, sauf exception inconnue du grand public, N. Sarkozy n'a pas besoin de faire tuer ou d'envoyer ses ennemis en prison, quelques bons messages adressés à certains d'entre eux (Dominique de Villepin, Julien Dray (bien fait, salope !!), ou, d'une autre manière, Rama Yade...) suffisant à se faire comprendre par la grande majorité d'entre eux.


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La révolution sarkozyenne, c'est un peu l'idée de Jean-Pierre Voyer et de Warren Buffet : la lutte de classes continue, mais il n'y a plus que les riches qui la font, ils sont les seuls à ne pas être résignés. Nicolas Sarkozy n'est pas résigné, on ne peut pas dire, il profite de la résignation des Français pour faire ce qu'il veut (tout en respectant pour l'instant les formes légales du pouvoir républicain ; en changeant le droit en permanence, certes, mais ce n'est pas tout à fait rien).

Mais pour que cette révolution fonctionne, et pour qu'elle dure, il faut tout de même deux conditions :

- il faut qu'elle soit à peu près vide de contenu. Ici encore, comprenons-nous bien : si l'on envisage dans leur ensemble les réformes entreprises par notre Président, leur orientation enculiste-libérale-droitière ne fait guère de doute. Mais, c'est la leçon comprise par Nicolas Sarkozy de ses premiers mois de pouvoir, quand vraiment il avait trop montré qui étaient ses vrais amis, il s'agit maintenant de ne plus, officiellement, que brasser du vent, sans rien promettre d'effectif ou de trop contraignant. Bien sûr, il y a dix coups à droite pour un coup vaguement à gauche, mais comme ce dernier coup surprend à chaque fois et qu'on en parle parfois plus que des dix autres réunis, les frontières sont brouillées en permanence. Ce n'était pas vrai au début, ce ne l'est peut-être pas pour toujours, mais en ce moment le régime sarkozyste est un régime presque sans idéologie - ce qui est une nouvelle application extrême du libéralisme selon J.-C. Michéa [5].

(On remarquera que deux des personnalités politiques marquantes de l'année écoulée, S. Royal et B. Obama, partagent avec notre héros, d'une part ce dynamisme exhibitionniste, d'autre part ce flou idéologique. C'est me semble-t-il un élément supplémentaire de preuve de cette adéquation du sarkozysme à notre temps.)

- la deuxième condition est liée à la première : il faut que Nicolas Sarkozy ait toujours un coup d'avance sur tout le monde. La société française est atomisée certes, les Français sont résignés et divisés certes, mais ils ne sont tout de même pas complètement cons : que Nicolas Sarkozy stoppe trop longtemps son numéro d'équilibriste, qu'il rejoigne trop son camp d'origine, et des blocs plus efficaces se reformeront nécessairement contre lui. Sa force étant qu'il a la main, ou, comme on dit en football, qu'il « a son destin entre les pieds » (pour ce qui le concerne, entre les talonnettes) : tant qu'il dicte le rythme, et sous réserve bien entendu qu'il ne commette pas trop d'erreurs grossières, il ne peut être rattrapé. Le sarkozysme, une dictature ? "Pouvoir absolu exercé par une personne", dit Larousse. Ce pouvoir n'est pas absolu, dira-t-on. Nous répondrons, quitte à jouer du paradoxe : ce pouvoir est déjà absolu, et restera absolu tant que Nicolas Sarkozy n'en abusera pas trop - car il en abuse bien sûr tous les jours, c'est le fait du prince en permanence, et c'est la mithridatisation progressive et généralisée du pays, on s'y habitue petit à petit. Mais tant que, tel un dirigeant israélien avisé, il grignote du territoire un peu plus chaque jour sans trop se faire remarquer...

Un raisonnement d'esprit durkheimien le démontrerait tout autant : pour prouver le pouvoir de la société, Durkheim rappelle qu'il suffit de chercher à s'opposer à ce pouvoir que certains jugent fictif, pour constater qu'il existe bel et bien. Ce qu'il reste des adversaires de Nicolas Sarkozy suffit à montrer l'étendue de son pouvoir - qui, ceci dit, ne m'empêche aucunement, pour l'heure, d'écrire publiquement tout le mal que je peux penser de lui (et que je pense de plus en plus chaque jour qu'hélas Dieu fait).

Dictature ou pas - laissons, malgré le dictionnaire, le terme de côté s'il doit provoquer de mauvaises querelles -, il faut comprendre le sarkozysme : c'est une éponge, qui se nourrit du suc de ce qu'elle nettoie, que l'on ne peut couper en morceaux et encore moins briser, une substance molle, étouffante - et bien sûr, répugnante, malodorante, dégueulasse.

Et en tout cas, une belle construction politico-idéologique. Libéral jusqu'au bout du gland, « gaulliste » (le coup d'Etat permanent) et trotskyste (la révolution permanente) - vraiment un soixante-huitard, donc : notre président est un sacré cocktail.


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IV et conclusion. De quelques aspects du futur.

Parti pour durer, Nicolas Sarkozy ? La façon dont il a géré la crise économique l'a pour l'instant servi. Exercer la présidence de l'Union européenne lui a permis de brouiller les pistes idéologiques (je vous renvoie à ce propos aux analyses [ajouts et modifications le 04.01.09 :] assez virtuoses et dans l'ensemble élogieuses, de M. Defensa, où l'on constate une fois de plus que si les convictions du Président sont floues, son talent politique est clair - où l'on constate aussi, pour une fois, que son bilan est, ici, plutôt positif [fin du passage modifié]) ; le blanc-seing que lui donne plus ou moins l'opinion publique pour remplir son « foutu rôle » n'a pas de raison d'être annulé si le « rôle » devient de plus en plus « foutu », comprenez ingrat. Ceci sans oublier qu'en 2012 il a peu de chances de trouver en face de lui un adversaire vraiment dangereux. Last but not least, l'état d'atomisation de la société française ne favorise pas les mouvements collectifs crédibles, même hors partis et syndicats traditionnels.


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C'est pourtant ce dernier point qui amène à nuancer tout le paragraphe précédent. Je pourrais le formuler de façons diverses, utilisons la description de l'Ancien Régime en 1789 par Taine, telle que j'ai fini de la lire après la rédaction du premier de cette série de textes consacrés à Nicolas Sarkozy. J'y utilisais, ignorant donc que j'allais la retrouver chez Taine, l'expression « diviser pour régner », et l'on sait que, dressant les socialistes les uns contre les autres, les communautarismes les uns contre les autres, les Français les uns contre les autres (ici, c'est à Alain Soral que je vous renverrai), N. Sarkozy utilise à qui mieux mieux cette technique, ceci après des lustres de divisions des travailleurs les uns contre les autres par un patronat en ce domaine jamais avare d'idées ni d'initiatives (la moindre caissière sait ça mieux que n'importe quel sociologue ou « politologue », ne parlons pas des journaputes, même si, semble-t-il, ils commencent à comprendre...).

Le problème, c'est que cette médaille a son revers. Taine l'écrira mieux que nous :

"Dans ces vingt-six millions d'hommes dispersés, chacun est seul. Depuis longtemps, et par un travail insensible, l'administration de Richelieu et de Louis XIV a détruit les groupes naturels qui, après un effondrement soudain, se reforment d'eux-mêmes. (...) Le bas clergé est hostile aux prélats, les gentilhommes de province à la noblesse de cour, le vassal au seigneur, le paysan au citadin, la population urbaine à l'oligarchie municipale, la corporation à la corporation, la paroisse à la paroisse, le voisin au voisin. Tous sont séparés par leurs privilèges, par leurs jalousie, par la conscience qu'ils ont [ou croient avoir] d'être chargés ou frustrés au profit d'autrui. (...) « La nation, disait tristement Turgot, est une société composée de différents ordres mal unis, et d'un peuple dont les membres n'ont entre eux que très peu de liens, et où, par conséquent, personne n'est occupé que de son intérêt particulier. Nulle part il n'y a d'intérêt commun visible. [souligné par Turgot ou Taine]. (...) » Depuis cent cinquante ans, le pouvoir central a divisé pour régner. Il a tenu les hommes séparés, il les a empêchés de se concerter, il a si bien fait, qu'ils ne se connaissent plus, que chaque classe ignore l'autre classe, que chacune se fait de l'autre un portrait chimérique, chacune teignant l'autre des couleurs de son imagination, l'une composant une idylle, l'autre se forgeant un mélodrame, l'une imaginant les paysans comme des bergers sensibles, l'autre persuadée que les nobles sont d'affreux tyrans. - Par cette méconnaissance mutuelle et par cet isolement séculaire, les Français ont perdu l'habitude, l'art et la faculté d'agir ensemble. Ils ne sont plus capables d'entente spontanée et d'action collective. Au moment du danger, personne n'ose compter sur ses voisins ou sur ses pareils. (...) La débandade est complète et sans remède. L'utopie des théoriciens s'est accomplie, l'état sauvage a recommencé. Il n'y a plus que des individus juxtaposés ; chaque homme retombe dans sa faiblesse originelle [le voilà, le vrai but du libéralisme, et donc du sarkozysme, en tout cas si l'on suit Hegel et J.-P. Voyer et l'idée que « la raison d'être, c'est le résultat »], et ses biens, sa vie sont à la merci de la première bande qui saura se former. (...) - C'est à cela qu'aboutit la centralisation monarchique. Elle a ôté aux groupes leur consistance et à l'individu son ressort. Reste une poussière humaine qui tourbillonne et qui, avec une force irrésistible, roulera tout entière en une seule masse, sous l'effort aveugle du vent." (L'Ancien Régime, Livre cinquième, Ch. IV, II, pp. 291-292 de l'édition « Bouquins »)

Il faudrait être précis, voir ce qui a changé depuis 1789 - notamment au niveau de la violence de groupe : il y a des gens violents en France, notamment certes des petits jeunes de banlieue, des petits Demange, des petits Balkany, mais le niveau global de violence n'a rien de comparable avec 1789 - nous ne ferons pas ce travail, c'est la similitude d'ensemble des deux situations qui importe. Et cette similitude, fondamentalement, est simple : à partir d'un certain degré d'absolutisme, et quelle que soit par ailleurs la force de l'appareil administratif (y compris policier), il n'y a plus que deux forces en présence dans le pays : le roi, et le peuple. Et à ce moment, il est trop tard.


Mussolini_e_Petacci_a_Piazzale_Loreto,_1945

Benito, c'est le deuxième à partir de la gauche...


Il est bien évident que ces dernières formulations sont excessives, mais il est tout aussi évident que, de même que la centralisation absolutiste a détruit la pyramide du féodalisme, de même, à partir des années 1970, on a détruit les solidarités qui s'étaient (re)construites, vaille que vaille, depuis le milieu du XIXe siècle, que la IIIe République avait entérinées, la IVe et la Ve (en son début), programme du CNR à l'appui, renforcées.

Finissons-en donc avec ce texte comme avec ces propos de « bonne aventure ». Le sarkozysme est une pratique de l'instabilité, qui, in fine, finira, notamment si la crise perdure au-delà de ce qui est admissible par nos contemporains, par se détruire elle-même (sauf si elle prend un « virage libéral » tel que celui qui, l'histoire se mord la queue, vit Napoléon III, encore lui, autoriser le droit de grève - mais elle n'en prend vraiment pas le chemin - dans une dizaine d'années, peut-être ?). C'est à ce moment, et me semble-t-il pas avant, que les organisations politiques encore existantes, pourront, pour le meilleur ou pour le pire, c'est une autre histoire, jouer un rôle - à côté, comme il semble vraisemblable, de nouvelles associations - qui seront aussi, disons-le dès aujourd'hui avant de le démontrer une autre fois, celles qui permettront, un jour, de sortir de la crise. (Mes chers frères, je peux vous l'annoncer dès aujourd'hui : ce n'est peut-être pas en même temps, mais c'est de la même manière, que nous nous débarrasserons du sarkozysme et de la crise - sauf apocalypse !)

Ce jour peut venir dans quelques mois, dans quelques années, il n'y a rien de pusillanime à constater à quel point on est là dans l'incertitude. Tout ce que l'on peut imaginer c'est que le jour où il viendra, les choses iront vite - les rancunes personnelles que Nicolas Sarkozy suscite au jour le jour chez ceux qu'il rencontre n'allant certes pas alors l'aider.


saddam_hussein

De la poussière à la poussière...


D'ici là, avouons-le, à part se moquer de temps à autre de l'intéressé, de son narcissisme, de son intelligence à courte vue, de son incapacité à s'exprimer avec quelque recherche, du con exagérément dilaté de sa femme, etc, à part, aussi, tout de même, observer si de nouveaux acteurs, moins marqués par l'Ancien Régime et encore hors de portée des griffes du sarkozysme, peuvent surgir... - d'ici là, il n'y a pas grand-chose à faire.

Sinon vous présenter nos meilleurs voeux pour l'année de crise à venir !



BusterBar

Le jeune Buster était déjà mélancolique, le vieux Keaton n'est pas gai non plus. Qu'il se console, les politiciens, les dictateurs ne pèsent pas beaucoup par rapport à l'éternité...


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[1]
Rappelons en effet que toute cette histoire - assez obscure pour moi je l'avoue - de « nom » vient de l'utilisation de ce concept lacanien par Jean-Claude Milner dans Les penchants criminels de l'Europe démocratique (Verdier, 2003), ouvrage admiré par Jean-Claude Michéa, mais qui valut à son auteur les répliques de deux lacaniens ou anciens lacaniens, Jacques Rancière (La haine de la démocratie, La Fabrique, 2005), et, donc, Alain Badiou (Portées du mot "Juif", Léo Scheer, 2005). J'ai lu le livre de J.-C. Milner il y a quelques années, et ne l'avais pas du tout aimé. Il me semble en tout cas que Lacan a bon dos dans l'histoire, et qu'il s'agit principalement de querelles sionistes / antisionistes (j'ai déjà évoqué cette hypothèse).



[2]
De ce point de vue, Nicolas Sarkozy est indéniablement plus subversif que tous les "Comités invisibles" du monde (Subversion : "Action visant à saper les valeurs et les institutions établies", dixit Larousse).



[3]
Ces remarques ne préjugent d'aucune prise de position sur des questions comme l'« immigration » ou les « sans-papiers » (je n'en parle d'ailleurs à peu près jamais). Il n'y a rien d'impossible, d'un strict point de vue logique, à vouloir fermer les frontières parce que l'on estime que de nouveaux immigrés ne pourraient être heureux chez nous. Mais on peut regretter que Nicolas Sarkozy ne se mette à la place des autres, en l'occurrence, donc, des immigrés, que lorsqu'il s'agit d'essayer de faire passer une mesure aussi contestable que celle des tests ADN.



[4]
Cela fait un certain temps que je n'ai pas cité Philippe Muray. Rappelons pour faire vite que quelque part dans le dernier tome de ses Exorcismes Muray confessait que son thème de « la fin de l'Histoire » était une hypothèse impossible à prouver totalement, mais que tout se passait comme si, pour l'instant et pour une durée indéterminée, l'Histoire s'était arrêtée. C'est dans cette acception « minimaliste » que nous reprenons ce thème aujourd'hui.



[5]
J'en reviens toujours à cette idée de M. Maso, selon laquelle « le libéralisme n'est pas une idéologie », alors que non seulement il est une idéologie, mais, tel la vulgate marxiste, une idéologie hypocrite, qui nie son caractère idéologique. A la lecture des livres de Jean-Claude Michéa on comprend à quel point cette erreur, ou cette prétention, remonte aux premiers pas du libéralisme. Mais soyons beaux joueurs envers M. Maso, alias Pierre Cormary, et puisque celui-ci, le cerveau à peu près dans le même état que celui de Jack Nicholson dans Shining, se proclame encore sarkozyste, admettons de notre côté que Nicolas Sarkozy, lui, est cormaryste, cormaryen, ou libéral tendance Cormary !

Et puisque nous évoquons M. Maso, il faut bien avouer qu'il n'est pas, dans notre optique, indifférent que l'auteur du seul texte que je connaisse (qui ne soit pas écrit par un demeuré) où il soit fait une déclaration d'amour à Nicolas Sarkozy (Pour Sarkozy, avec ferveur), soit l'oeuvre d'un masochiste revendiqué. Mais je dois surinterpréter...

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