lundi 15 décembre 2008

"Un peu d'antisémitisme éloigne du conformisme, beaucoup d'antisémitisme y ramène..."

Un dernier extrait du livre de Todd, pour le plaisir au moins autant que pour son intérêt propre. Les prochaines livraisons utiliseront plus indirectement Après la démocratie et tenteront d'élargir la perpective.

Il s'agit aujourd'hui d'un costard taillé à notre ami Finkie, notamment à propos de sa description des émeutes de novembre 2005 comme « pogrom anti-républicain » (entretien au Figaro du 15.11.2005). E. Todd décrit avec une certaine acuité les ressorts psychologiques qui ont pu pousser notre aigri préféré à employer une telle tournure, "qui révèle chez son auteur un vrai génie de la synthèse conceptuelle" :

"Avec l'expression « pogrom anti-républicain » Finkielkraut évoque une république française minoritaire, menacée par la violence d'une population étrangère virtuellement majoritaire. Il sait bien que les enfants d'immigrés ne sont pas la majorité de la société française. Tout au plus le sont-ils en Seine-Saint-Denis. La vision est délirante, mais cohérente et efficace. Elle tend à formaliser une mutation ethnique du système social et politique français, un passage régressif au stade de la démocratie ethnique. La démocratie, sous sa forme républicaine, subsiste, mais elle surplombe des ethnies extérieures, dominées et hostiles. Ce modèle sociopolitique représente peut-être une tentative instinctive et inconsciente d'Alain Finkielkraut pour résoudre un conflit de loyauté, expression d'une sincérité désespérée plutôt que d'un machiavélisme sordide.

Il y a quelques années encore, Finkielkraut était considéré comme l'un des chantres de l'universalisme français, un bon républicain, héritier de l'école laïque. Il s'est défini plus tardivement comme représentant d'un peuple juif menacé. La loyauté de l'essayiste envers l'Etat d'Israël se superpose donc à ces obligations d'intellectuel français. Mais l'analyse politique la plus élémentaire nous impose le fait incontournable que les principes qui fondent la République française d'une part, l'Etat d'Israël de l'autre, sont incompatibles : tout le monde peut en théorie, s'il immigre et s'assimile, devenir français. Tout le monde ne peut pas devenir israélien au sens plein, c'est-à-dire israélien et juif. L'appartenance au peuple juif est, pour l'essentiel, définie par un droit du sang qui exclut autant qu'il inclut. La République française est une démocratie universaliste. L'Etat d'Israël est une démocratie ethnique, avec ses exclus et dominés arabes.

On conçoit donc tout le bénéfice psychologique qu'un intellectuel qui se pense français et juif, simultanément et également fidèle à la France et à Israël, pourrait tirer d'une ethnicisation de la société française, de sa redéfinition comme une démocratie ethnique, avec ses vrais citoyens blancs ou d'origine chrétienne. L'ethnicisation de la France ramènerait la République au niveau non universaliste de la démocratie primitive athénienne, américaine ou israélienne : un corps de citoyens égaux, constitué par une opposition à un ou plusieurs groupes opprimés, extérieurs ou inférieurs, ou présentant simultanément ces trois caractéristiques." (Après la démocratie, pp. 134-136)

Comme me le disait en 2005 un ami (antisémite), c'est le bordel en Israël, alors ils aimeraient que ce soit la même merde ici. Le fait est qu'en utilisant le terme de « loyauté » E. Todd sait se situer dans un champ sémantique marqué - en l'occurrence par l'accusation de « double loyauté » qui fut souvent employée contre les Juifs à la grande époque. M. Rodinson regrettait d'ailleurs que la création d'Israël donne ainsi du grain à moudre aux antisémites, en rendant plus concrète cette notion de « double loyauté » (ce à quoi il était évidemment facile de répondre que cette notion n'avait pas attendu la création d'un Etat pour faire des dégâts).

Dans ce contexte miné, reste l'analyse percutante d'Emmanuel Todd, qui me semble, sur le cas de Finkie, très bien vue : Israël a des problèmes avec les Arabes, la France a des problèmes avec les Arabes, j'aime Israël, j'aime - ou j'aimais - la France, je n'aime pas les Arabes, donc Israël et la France, c'est pareil - quitte, pour les besoins de cette dernière équation, à faire revenir la France en question à « une forme primitive de démocratie », ou à une « démocratie régressive », pour reprendre les expressions de E. Todd citées dans ma précédente livraison. J'avais par ailleurs incidemment noté il y a deux ans que le retour en force, chez les intellectuels juifs, et plus seulement chez les gauchistes-athées-anti-patriarcat-bla-bla, du thème de la « civilisation judéo-chrétienne », ne manquait pas de sel, si l'on se souvenait que cette construction idéologique fut historiquement bien plus chrétienne que juive, maintenant les juifs au stade de première étape du christianisme, ce qui dans le passé ne plaisait pas, on le comprend, aux intéressés ainsi subsumés à une religion qui n'est pas la leur et qui ne leur a pas toujours voulu que du bien.

A la vôtre !



P.S. : puisqu'on parle de ça, je signale que M. Ehud Olmert pense comme moi : Israël est le plus fort des Etats de sa région, il est même plus fort que tous ces Etats réunis, s'il y a une nouvelle guerre (entre Etats) il leur mettra, une nouvelle fois, une belle branlée, mais il ne sera pas plus avancé pour cela. Il est dommage que cet homme ne s'en soit pas rendu compte à l'époque de sa guerre au Liban - s'il m'avait lu à l'époque, cela aurait épargné quelques vies (et une humiliation à son pays). Mais bon, qu'un premier ministre israélien m'approuve, c'est assez rare et valait bien la peine d'être noté.



P.S.2, ou plutôt deuxième tour. Au café du commerce, on n'est pas raciste, ce n'est donc pas parce qu'on vient de se faire un juif qu'on va hésiter à se farcir un nègre : dans son dernier livre, La double pensée (Flammarion, 2008), Jean-Claude Michéa nous offre ce savoureux passage, qui me semble un bon complément au texte d'Emmanuel Todd :

"La décomposition des solidarités locales traditionnelles ne menace pas seulement les bases anthropologiques de la résistance morale et culturelle au capitalisme. En sapant également les fondements relationnels de la confiance (tels qu'ils prennent habituellement leur source dans la triple obligation immémoriale de donner, recevoir et rendre) la logique libérale contribue tout autant à détruire ses propres murs porteurs, c'est-à-dire l'échange marchand et le contrat juridique. Dès qu'on se place sur le plan du simple calcul (et l'égoïste - ou l'économiste - n'en connaît pas d'autre) rien ne m'oblige plus, en effet, à tenir ma parole ou respecter mes engagements (par exemple sur la qualité de la marchandise promise ou sur le fait que je ne me doperai pas), si j'ai acquis la certitude que nul ne s'en apercevra. A partir d'un certain seuil de désarticulation historique de l'« esprit du don » (matrice anthropologique de toute confiance réelle) c'est donc la défiance et le soupçon qui doivent logiquement prendre le relais. Dans ce nouveau cadre psychologique et culturel, le cynisme tend alors à devenir la stratégie humaine la plus rationnelle ; et « pas vu, pas pris » la maxime la plus sûre du libéralisme triomphant (comme le sport en administre la preuve quotidienne à mesure qu'il se professionnalise et qu'il est médiatisé). Comme souvent, c'est le sympathique Yannick Noah qui a su formuler, avec sa rigueur philosophique habituelle, les nouveaux aspects de cette question morale. Son fils, Joakim [une sacrée gueule de trou du cul, note de AMG], ayant récemment commis, selon les mots de Yannick lui-même, « une petite boulette » (alcool et drogue au volant d'un véhicule sans permis, avec, en prime, excès de vitesse) notre héros national a aussitôt tenu à lui rappeler publiquement que l'essentiel, en l'occurrence, aurait été « de ne pas se faire pécho » ; ajoutant, au passage, que « ça fait vingt ans que je fais le con et je suis encore populaire parce que les gens pensent que je suis un mec bien. Alors Joakim peut faire la même chose. » En hommage à cette belle leçon de pédagogie paternelle, je propose donc d'appeler principe de Noah la loi qui tend à gouverner une partie croissante des échanges économiques contemporains (on sait, par exemple, que la contrefaçon est effectivement devenue l'une des industries les plus florissantes du capitalisme moderne)." (pp. 233-234)

Admettons, je mets ce principe dans ma terminologie un de ces jours.


Pour finir, un peu de raffinement "judéo-négro-maçonnique", comme disait Céline, dans ce monde de brutes :





Peace and love !

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dimanche 7 septembre 2008

Beau comme du Lévi-Strauss.

(Ajout le 05.10)



(Graves problèmes avec les photographies, impossible de mettre en ligne celles que j'avais prévues. Pour une fois je n'accuserai pas le Mossad, plutôt les Chinois, agissant par haine des Français, puisque c'est semble-t-il une amusante photo anti-française que l'on trouve ici (la 30e environ) qui est responsable de soucis techniques répétés et que j'espère provisoires. Bref, pas d'ornement, pas de sous-entendus subtil, pas de femme nue ce dimanche, juste du texte - austère et profond. Comme je hais les dimanches, les voyages et les explorateurs, les familles... la tristesse est de rigueur aujourd'hui, donc tout va bien.)



"Chaque fois que nous sommes portés à qualifier une culture humaine d'inerte ou de stationnaire, nous devons donc nous demander si cet immobilisme apparent ne résulte pas de l'ignorance où nous sommes de ses intérêts véritables, conscients ou inconscients, et si, ayant des critères différents des nôtres, cette culture n'est pas, à notre égard, victime de la même illusion. Autrement dit, nous nous apparaîtrions l'un à l'autre comme dépourvus d'intérêt, tout simplement parce que nous ne nous ressemblons pas.

La civilisation occidentale s'est entièrement tournée, depuis deux ou trois siècles, vers la mise à disposition de l'homme de moyens mécaniques de plus en plus puissants. Si l'on adopte ce critère, on fera de la quantité d'énergie disponible par tête d'habitant l'expression du plus ou moins haut degré de développement des sociétés humaines. La civilisation occidentale, sous sa forme nord-américaine, occupera la place de tête, les sociétés européennes venant ensuite, avec, à la traîne, une masse de sociétés asiatiques et africaines qui deviendront vite indistinctes. Or ces centaines et même ces milliers de sociétés qu'on appelle « insuffisamment développées » et « primitives », qui se fondent dans un ensemble confus quand on les envisage sous le rapport que nous venons de citer (et qui n'est guère propre à les qualifier, puisque cette ligne de développement leur manque ou occupe chez elle une place très secondaire), elles se placent aux antipodes les unes des autres ; selon le point de vue choisi, on aboutirait donc à des classements différents.

Si le critère retenu avait été le degré d'aptitude à triompher des milieux géographiques les plus hostiles, il n'y a guère de doute que les Eskimos d'une part, les Bédouins de l'autre, emporteraient la palme. L'Inde a su, mieux qu'aucune autre civilisation, élaborer un système philosophico-religieux, et la Chine, un genre de vie, capables de réduire les conséquences psychologiques d'un déséquilibre démographique. Il y a déjà treize siècles, l'Islam a formulé une théorie de la solidarité de toutes les formes de la vie humaine : technique, économique, sociale, spirituelle, que l'Occident ne devait retrouver que tout récemment, avec certains aspects de la pensée marxiste et la naissance de l'ethnologie moderne. On sait quelle place prééminente cette vision prophétique a permis aux Arabes d'occuper dans la vie intellectuelle du Moyen Age. L'Occident, maître des machines, témoigne de connaissances très élémentaires sur l'utilisation et les ressources de cette suprême machine qu'est le corps humain. Dans ce domaine au contraire, comme dans celui, connexe, des rapports entre le physique et le moral, l'Orient et l'Extrême-Orient possèdent sur lui une avance de plusieurs millénaires ; ils ont produit ces vastes sommes théologiques et pratiques que sont le yoga de l'Inde, les techniques du souffle chinoises ou la gymnastique des anciens Maoris. (...)

Pour tout ce qui touche à l'organisation de la famille et à l'harmonisation des rapports entre groupe familial et groupe social, les Australiens, arriérés sur le plan économique, occupent une place si avancée par rapport au reste de l'humanité qu'il est nécessaire, pour comprendre les systèmes de règles élaborés par eux de façon consciente et réfléchie, de faire appel aux formes les plus raffinées des mathématiques modernes. Ce sont eux qui ont vraiment découvert que les liens du mariage forment le canevas sur lequel les autres institutions sociales ne sont que des broderies ; car, même dans les sociétés modernes où le rôle de la famille tend à se restreindre, l'intensité des liens de famille n'en est pas moins grande : elle s'amortit seulement dans un cercle plus étroit aux limites duquel d'autres liens, intéressant d'autres familles, viennent aussitôt la relayer. L'articulation des familles au moyen des intermariages peut conduire à la formation de larges charnières qui maintiennent tout l'édifice social et qui lui donnent sa souplesse. Avec une admirable lucidité, les Australiens ont fait la théorie de ce mécanisme et inventorié les principales méthodes permettant de le réaliser, avec les avantages et les inconvénients qui s'attachent à chacune. Ils ont ainsi dépassé le plan de l'observation empirique pour s'élever à la connaissance des lois mathématiques qui régissent le système. Si bien qu'il n'est nullement exagéré de saluer en eux, non seulement les fondateurs de toute sociologie générale, mais encore les véritables introducteurs de la mesure dans les sciences sociales." (Race et histoire, 1952, ch. 6)



(Ajout le 05.10)
Race et histoire, que je cite ici dans sa version originale de 1952, a été republié par son auteur en 1973 dans le second volume de son Anthropologie structurale. Je découvre, un peu aidé par la chance, que ce passage a été corrigé par Lévi-Strauss, et qu'il est à la fois plus complet et plus précis (la formule : "les véritables introducteurs de la mesure dans les sciences sociales" me gênait un peu, elle était trop vague.) Voici la version « définitive » :

"L'articulation des familles au moyen des intermariages peut conduire à la formation de larges charnières entre quelques ensembles, ou de petites charnières entre des ensembles très nombreux ; mais, petites ou grandes, ce sont des charnières qui maintiennent tout l'édifice social et qui lui donnent sa souplesse. De façon souvent très lucide, les Australiens ont fait la théorie de ce mécanisme et inventorié les principales méthodes permettant de le réaliser, avec les avantages et les inconvénients qui s'attachent à chacune. Ils ont ainsi dépassé le plan de l'observation empirique pour s'élever à la connaissance de certaines des lois qui régissent le système. Si bien qu'il n'est nullement exagéré de saluer en eux, non seulement les précurseurs de toute sociologie familiale, mais encore les véritables introducteurs de la rigueur spéculative appliquée à l'étude des faits sociaux."

Finalement, le « salut » était « exagéré », l'apport des Australiens est désormais réduit : ils ne sont plus que des « précurseurs » (et non des « fondateurs ») de la sociologie « familiale » (et non de « toute sociologie générale ») ; en même temps leur apport est précisé, et le flou de la dernière formule disparaît.

On remarquera d'autre part qu'en même temps qu'il met un bémol à ce qui était une forme d'idéalisation des structures de la parenté australiennes, C. Lévi-Strauss ajoute, au début de cet extrait, un passage sur les « petites charnières » qui aide à la compréhension, holiste, de ce qu'il appelle quelque part dans Tristes tropiques la « concrète diversité d'un ordre vrai ». Sans qu'il soit question, au contraire, d'opposer petites et grandes « charnières », simplement de souligner que les unes comme les autres peuvent contribuer à la « souplesse » de « l'édifice social ». On se croirait dans Homo hierarchicus...
(Fin de l'ajout.)


J'avais prévu d'en rester là, mais m'est revenu à l'esprit un texte de Guénon que je souhaitais utiliser dans un autre cadre, et qu'il serait dommage de ne pas confronter à celui de Lévi-Strauss :

"Il ne suffit pas de faire, en ce qui concerne les inventions modernes, les réserves qui s'imposent en raison de leur côté dangereux, (...) il faut aller plus loin : les prétendus « bienfaits » de ce qu' on est convenu d'appeler le « progrès », et qu'on pourrait en effet consentir à désigner ainsi si l'on prenait soin de bien spécifier qu'il ne s'agit que d'un progrès tout matériel, ces « bienfaits » tant vantés ne sont-ils pas en grande partie illusoires ? Les hommes de notre époque prétendent par là accroître leur « bien-être » ; nous pensons, pour notre part, que le but qu'ils se proposent ainsi, même s'il était atteint réellement, ne vaut pas qu'on y consacre tant d'efforts ; mais, de plus, il nous semble très contestable qu'il soit atteint. Tout d'abord, il faudrait tenir compte du fait que tous les hommes n'ont pas les mêmes goûts ni les mêmes besoins, qu'il en est encore malgré tout qui voudraient échapper à l'agitation moderne, à la folie de la vitesse, et qui ne le peuvent plus ; osera-t-on soutenir que pour ceux-là, ce soit un « bienfait » que de leur imposer ce qui est le plus contraire à leur nature ? On dira que ces hommes sont peu nombreux aujourd'hui, et on se croira autorisé par là à les tenir pour quantité négligeable ; là comme dans le droit politique, la majorité s'arroge le droit d'écraser les minorités, qui, à ses yeux, ont évidemment tort d'exister, puisque cette existence même va à l'encontre de la manie « égalitaire » de l'uniformité. Mais, si l'on considère l'ensemble de l'humanité au lieu de se borner au monde occidental, la question change d'aspect : la majorité de tout à l'heure ne va-t-elle pas devenir une minorité ? Aussi n'est-ce plus le même argument qu'on fait valoir dans ce cas, et, par une étrange contradiction, c'est au nom de leur « supériorité » que ces « égalitaires » veulent imposer leur civilisation au reste du monde, et qu'ils vont porter le trouble chez des gens qui ne leur demandaient rien ; et, comme cette « supériorité » n'existe qu'au point de vue matériel, il est tout naturel qu'elle s'impose par les moyens les plus brutaux. Qu'on ne s'y méprenne pas d'ailleurs : si le grand public admet de bonne foi ces prétextes de « civilisation », il en est certains pour qui ce n'est qu'une simple hypocrisie moraliste, un masque de l'esprit de conquête et des intérêts économiques ; mais quelle singulière époque que celle où tant d'hommes se laissent persuader qu'on fait le bonheur d'un peuple en l'asservissant, en lui enlevant ce qu'il a de plus précieux, c'est-à-dire sa propre civilisation, en l'obligeant à adopter des moeurs et des institutions qui sont faites pour une autre race, et en l'astreignant aux travaux les plus pénibles pour lui faire acquérir des choses qui lui sont de la plus parfaite inutilité ! Car c'est ainsi : l'Occident moderne ne peut tolérer que des hommes préfèrent travailler moins et se contenter de peu pour vivre ; comme la quantité seule compte, et comme qui ne tombe pas sous les sens est d'ailleurs tenu pour inexistant, il est admis que celui qui ne s'agite pas et qui ne produit pas matériellement ne peut être qu'un « paresseux » ; sans même parler à ces égard des appréciations portées couramment sur les peuples orientaux, il n'y a qu'à voir comment sont jugés les ordres contemplatifs, et cela jusque dans les milieux soi-disant religieux. Dans un tel monde, il n'y a plus aucune place pour l'intelligence ni pour tout ce qui est purement intérieur, car ce sont là des choses qui ne se voient ni ne se touchent, qui ne se comptent ni ne se pèsent ; il n'y a de place que pour l'action extérieure sous toutes ses formes, y compris les plus dépourvues de toute signification. Aussi ne faut-il pas s'étonner que la manie anglo-saxonne du « sport » gagne chaque jour du terrain : l'idéal de ce monde, c'est l'« animal humain » qui a développé au maximum sa force musculaire ; ses héros, ce sont des athlètes, fussent-ils des brutes ; ce sont ceux-là qui suscitent l'enthousiasme populaire, c'est pour leurs exploits que les foules se passionnent ; un monde où l'on voit de telles choses est vraiment tombé bien bas et semble bien près de sa fin." (La crise du monde moderne, 1927, éd. "Folio", pp. 159-160)


Si au moins c'était vrai !

(A suivre...)

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samedi 9 août 2008

Cachez ces seins que nous ne savons montrer.

J'avais prévu - depuis des mois ! - un long texte sur les Jeux Olympiques, il n'est pas prêt, il est même loin d'être prêt. Quelques images pouvant valoir mieux qu'un long discours, et foin pour aujourd'hui des tripotages de nuances, je synthétise mon point de vue avec la simple juxtaposition de ces corps de femmes, que tout sépare. Inutile de préciser lequel est réel.


Laure_Manaudou



renoir8





Un petit commentaire, quand même, ou plutôt une piste de réflexion : j'ai cherché une photographie de Laure Manaudou du fait de sa célébrité et du sport qu'elle pratique, mais bien sûr on repense rapidement à sa fameuse vidéo intime, dont l'existence accuse encore le contraste avec la fraîcheur du nu peint par Renoir. Depuis que la pornographie existe le rapport à la nudité féminine ne peut être le même. Mais des gravures cochonnes ne pouvaient vraiment rivaliser avec l'érotisme des grands peintres, et à la fin du XIXe siècle, malgré tout ce qui pouvait circuler comme photographies « sous le manteau », les impressionnistes étaient encore capables d'imposer un regard neuf et érotique. Le cinéma « officiel » a pendant quelques décennies pu faire semblant d'ignorer les films pornographiques qui ne cessaient d'être tournés partout où il y avait des caméras (les « sex tapes » comme celles de L. Manaudou ne datent pas d'aujourd'hui, c'est juste plus facile d'en tourner), il a fini, graduellement, par se laisser tenter - peut-être pas au point d'en périr, mais à ses dépens, très certainement. Les grands cinéastes depuis rament pour retrouver un certain érotisme dans le nu. En faisant l'impasse sur Godard, ses rapports complexes et variables à la question (Numéro deux, Je vous salue Marie...), on peut prendre deux exemples :

- Pialat, qui peut encore, dans les années 80, réussir exceptionnellement un beau nu


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mais qui va devoir ensuite repasser par la peinture et essayer de retrouver, le temps d'un plan (que je n'ai pu dénicher) de Géraldine Pailhas dans Van Gogh, l'esprit des baigneuses de Renoir - plan dont je ne saurais dire aujourd'hui s'il est réussi ou raté. L'important est ce besoin de repasser par une époque d'« avant le cinéma » ;

- Kubrick, qui dans Eyes wide shut doit faire des détours tarabiscotés par l'humour


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ou le cérémonial kitsch


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pour finalement devoir conclure, comme son héros, que les rêves de la femme, Nicole Kidman, auront été les seuls moments vraiment érotiques - non visibles à l'image - du film. Tout ça pour ça...

Recherche d'une (certaine) pureté du regard que nous ne pouvons plus avoir chez Pialat, nus qui cachent l'érotisme chez Kubrick... Ce n'est pas d'aujourd'hui que je pense qu'il faudrait une censure totale sur les corps féminins pendant dix ans, que le seul moyen d'en voir soit de coucher avec des femmes, avec tous les efforts que cela demande, et tous les risques que cela implique (et tous les plaisirs que cela procure, of course). Voilà qui ferait du bien à la morale publique !

Quant aux Jeux Olympiques... j'essaie de finir mon texte un de ces jours.

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vendredi 12 octobre 2007

Théologie. (I)

Leni Riefenstahl


"L’enfer n’est pas qu’un mot ! le diable existe quelque part !", criait Céline dès Semmelweis. Je ne sais pas. Ma question, sur laquelle les lecteurs catholiques, ceci écrit sans exclusive, auront peut-être des lumières, est : peut-il y avoir péché originel sans existence du Diable ? Reformulé autrement (mais attention, ce n'est déjà pas tout à fait la même chose, c'est même déjà un début de réponse) : l'homme peut-il être limité sans qu'il existe un principe actif du Mal ? Ou encore : la limitation de l'homme est-elle en elle-même un principe actif ? Mais une limitation peut-elle se générer elle-même ?


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Perplexe... Il est vrai qu'il y a de quoi, si, comme dit le proverbe espagnol, "Dieu écrit droit avec des lignes courbes." A suivre !

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mercredi 6 juillet 2005

L'amour de Blair.

Certes, que M. Tony Blair ait de quoi pavoiser peut énerver. A la réflexion cependant, n'est-il pas plus réjouissant encore, pour un Français qui supporte quotidiennement leur prétention et leur nullité, de voir MM. Chirac ou Delanoë de nouveau ridiculisés ? Et de surcroît, par quelqu'un qu'ils détestent ? Laissons donc les Anglais se débrouiller avec leur petit chef - qui d'ailleurs a l'air encore plus répugnant quand il pavoise que quand il est en difficulté, et félicitons-nous du désarroi des ordures made in France. (Je laisse complètement de côté la question de savoir à quel point c'est ou non une "bonne chose" d'avoir les Jeux). Et si M. Delanoë a voulu se prostituer pour MM. Lagardère ou Bouygues, on ne va pas non plus le plaindre d'en avoir pris plein le cul pour finir.

Certaines voix s'élèveront sans doute, maintenant que Paris a perdu, pour déplorer que l'on ait mis autant d'argent dans une candidature qui a échoué : peut-être aurait-il fallu dénoncer cela auparavant pour être crédible. De toutes les façons, n'importe quel parisien sait bien que M. Delanoë n'a rien à faire de ses administrés, les sommes investies dans ce petit jeu ne font que le révéler une fois de plus. Allez, ça fera toujours quelques abrutis en moins à Paris dans quelques années...


(Ajout du 7 juillet). D'un point de vue de "politique politicienne", il est possible que M. Delanoë ait perdu hier toute chance d'être, comme on dit, "présidentiable". Je ne sais pas ce que l'avenir nous réserve à ce niveau, mais il y aurait ici une forme de justice. M. Blair est un chinois, c'est-à-dire un terrifiant composé de capitalisme et de stalinisme, mais au moins il prend des décisions explicitement politiques - donner aux riches, niquer les pauvres, tuer les Arabes... M. Delanoë prétend qu'il ne fait pas de politique, ce qui est évidemment absurde - la métamorphose de Montmartre en pays de bobos, par exemple, si ce n'est pas de la politique, et de la politique violente, je ne sais pas ce que c'est. Cela l'amène en tout cas à centrer son action sur des choses aussi secondaires que les J.O., et à s'exposer à voir ruiner ses espoirs personnels par les humeurs et les pots-de-vin de quatre ou cinq notables ventrus et corrompus - à ambitions et méthodes pitoyables, échec ridicule et dérisoire.

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