mardi 13 novembre 2012

Parler des autres, c'est parler de soi,

disait en substance Jean Renoir. Parler de soi, c'est aussi un peu parler des autres. Depuis quelques semaines, je ne sais plus quoi lire, je commence des livres que pour des raisons en apparence variées je laisse vite tomber. J'ai fini par m'apercevoir, alors que je pensais avoir trouvé une bouée de sauvetage, ou un point d'ancrage, avec La femme pauvre de Bloy et que j'ai dû constater, avec autant de surprise que de déception, que le premier chapitre me semblait bourré de procédés grossiers, j'ai fini par m'apercevoir, disais-je, que quelque chose n'allait pas, et que ce quelque chose venait de bibi.

Au vrai, il ne s'agit ici que de clarifier encore un thème autour duquel je tourne depuis des mois. Avec tout le respect que je leur dois et la reconnaissance que je leur porte, Alain Soral et Marc-Édouard Nabe ne me sont plus très utiles - surtout le premier - pour ce que je recherche maintenant. (Quant à Jean-Pierre Voyer, le bougre n'écrit presque plus, en tout cas pas assez pour des accros de mon genre et de mon copain Ph., c'est bien triste. - Ceci dit, je ne lui écris de mon côté pas beaucoup, lacune que je promets publiquement de réparer sous peu.)

Donc : je me sens dans un entre-deux où les guides sont rares. (Massignon ? Je ne sais pas.) J'imagine que ce n'est pas bien original, et j'en suis même plutôt content. Mais cela peut expliquer à quel point je ressasse les mêmes choses ces derniers temps, un peu comme un alpiniste bloqué dans un coin assure pour la trentième fois ses appuis alors que ceux-ci ne lui sont pas si utiles que ça.


Une remarque générale par ailleurs, assez proche de A.S. et MEN pour le coup. La vie des gens est chiante, des privilégiés qui ne veulent que garder leurs privilèges à ceux qui galèrent et qui vivent une galère bien prosaïque et bien sinistre. Difficile pour un romancier d'en sortir quelque chose d'intéressant. Même les Rastignac, ma foi, ne sont plus bien drôles, peut-être sont-ils les plus pathétiques de tous par leur adhésion inconsciente aux « valeurs » d'une société en voie d'autodestruction. En revanche, l'époque est stimulante - inquiétante bien sûr, mais stimulante. D'où que les gens qui nous parlent, au sens où ils nous intéressent, se situent dans une optique sociologique, quitte à ce qu'il y ait un peu d'abus de langage de la part d'Alain Soral dans l'usage de ce terme, ou travaillent très au près d'un certain réel, intime et politique, comme dans le cas de Marc-Édouard Nabe.

- Ceci posé, l'argent, l'antre de ma douce et Dieu attendent (quoique...), ensemble ou séparément, que je les recherche, aide-toi et le fric, le vagin et le Ciel t'aideront, donc : à bientôt.


Amour du livre

Libellés : , , , , , , , , , , ,

mardi 30 octobre 2012

"Je suis parti de Bloy...

Méontologie


...qui, toute sa vie, a vénéré un Dieu absent, et plus Son absence se faisait évidente et cruelle, plus il Le vénérait. A nous d'essayer de donner une consistance à cette absence, l'incarner en somme. Le divin ne se montre jamais autant et aussi bien que lorsque Dieu apparaît dans toute Son absence. La vie est pleine de ces trous de Dieu, ces gouffres d'horreur où il est flagrant que Dieu n'est pas. Quelque chose de divin se passe quand Dieu manque. Non pas souffrir de l'absence de Dieu mais s'extasier devant cette absence comme devant un dieu. Quand on commence à comprendre que ne pas croire en Dieu et sentir Son absence sont deux choses diamétralement opposées, on est un autre homme. Apprendre à vivre avec l'absence de Dieu, Son silence et Ses signaux. Se situer par rapport à ce trou dans le monde que Dieu a fait en n'existant pas. Le reste, indifférence arrogante ou bigoterie stupide, n'a plus grand intérêt auprès de cette révélation en creux. Oui, Dieu est creux comme un tam-tam. Vivre c'est inventer un rythme sur Son dos. Dieu existe, je fais exister Dieu, je L'ai extirpé de ma gangue d'homme, je sculpte ensuite ce magma argileux, peu à peu une forme se dégage, une figure, tiens ça me ressemble, mais non, je l'ai cru mais c'est faux, ça me ressemble mais ce n'est pas moi, ça me rappelle quelqu'un, j'y suis : Jésus ! C'est là qu'on voit l'importance du Christ, Il a rempli le rôle de l'absence de Dieu. Rôle de composition il faut le dire pour un homme. Jésus-Christ incarne la divinité de l'absence de Dieu !

Il me revient une phrase de René Daumal qui disait : « Dieu je parle à ton inexistence » ; et je n'oublie pas Roger Gilbert-Lecomte qui, à la première page de son premier livre, mettait en scène Dieu et Son absence qui se saluaient. Ambassadeur divin de Dieu, incarnation terrestre de l'autoritaire néant céleste, Jésus-Christ est la preuve même que Dieu n'existe pas et pourtant j'y crois, j'y crois parce que c'est absurde.

Je me répète toute la journée comme une prière cette phrase de Tertullien : Credo quia absurdum. Quelle merveilleuse profession de foi : « Je crois parce que c'est absurde », c'est même pour ça que je crois. Si ce n'était pas absurde, il n'est même pas sûr que je croirais. Je crois d'autant plus que c'est absurde de croire. L'absurdité est mère de toutes les fois. Si croire en Dieu était logique, ce serait louche. L'irrationalité de la croyance en Dieu ne peut être vécue, et même comprise, que par l'absurde. Saint Thomas d'Aquin avait besoin de se prouver que Dieu existait, donc il en doutait. Alors que tout accepter d'emblée, d'un bloc, sans doutes, permet de croire en Son existence absente. Ce n'est raisonnablement qu'en Son inexistence qu'on peut croire à coup sûr. C'est de la folie mais pourtant je ressens au plus profond de mes fibres cette inexistence de Dieu. Exactement comme s'Il était là sous mes yeux. Je vois l'invisible. Je ne crois qu'en ce que je ne vois pas.

Saint Thomas d'Aquin remplit un trou, Tertullien le contemple." (Marc-Édouard Nabe, L'âge du Christ, pp. 16-18)

Je ne vais pas commenter ce texte, dont je me demande, globalement, jusqu'à quel point il faut le prendre au sérieux. Je ne vais pas reprocher à l'auteur ses paradoxes, m'étant moi-même demandé quelque part si « un catholique n'était pas toujours paradoxal » : disons que dans ce qui précède tout ne me paraît pas relever d'un égal degré de conviction de la part de l'auteur. Ceci, de façon générale me paraît lié, notamment, à certaines caractéristiques du catholicisme du XXe siècle, qui sont justement un des domaines d'études de L'âge du Christ, et sur lesquelles je pense et espère revenir prochainement.

Quoi qu'il en soit, cette retranscription me fournit l'occasion de corriger publiquement, à ma petite échelle, une commune erreur commise ici par M.-É. Nabe, et d'insister une nouvelle fois sur un thème qui m'est cher.

L'erreur, c'est l'attribution à Tertullien de la phrase : Credo quia absurdum. Jean Borella nous le dit :

"On ne saurait… envisager la distinction de l'Etre et du Non-Etre comme s'il y avait entre les deux une opposition de contradiction, bien que le langage semble nous y inviter. En effet, à s'en tenir aux formulations, Etre et non-Etre s'opposent comme A et non-A. Et chacun sait qu'il s'agit là de la formulation classique de ce qu'on nomme le principe de contradiction : A est A et n'est pas non-A ; ou encore : A ne peut être à la fois A et non-A ; ou encore : A et non-A s'excluent et ne peuvent être vrais en même temps. Ce principe est, selon Aristote et la philosophie en général, le plus fondamental des principes de la raison, ce qui ne souffre aucune discussion. Et précisément, si le non-Etre (l'Essence sur-ontologique ou méontologique [ici, si vous décrochez, c'est normal, nous y reviendrons plus tard, si Dieu veut…]), est conçu comme le contradictoire de l'Etre, à la manière dont non-A nie A purement et simplement, alors il y aurait en effet contradiction à affirmer que Dieu est à la fois Etre et non-Etre. Sans doute pourrait-on le soutenir au titre d'une sorte de transcendance de l'absurdité, sous le prétexte que seul un discours qui brise les exigences de la raison est à la mesure de cet au-delà de toute pensée humaine qu'est la Réalité divine, ce qui nous renverrait au trop fameux credo quia absurdum attribué faussement à Tertullien. [En note : : "L'expression ne se trouve pas telle quelle dans les écrits de Tertullien, mais on y lit des formules analogues. Dans le De Carni Christi, V, il écrit : « Le Fils de Dieu a été crucifié : je n'en suis pas scandalisé (précisément) parce que cela doit scandaliser. Et le Fils de Dieu est mort ; ce qui est parfaitement croyable (précisément) parce que c'est insensé (ineptum) ; et mis au tombeau, il a ressuscité : cela est certain (précisément) parce que c'est impossible."] Mais penser ce qui n'est pas pensable, ce n'est pas penser. Il faut donc admettre la pleine validité du principe de contradiction sur le plan de l'ontologie de la substance. Mais il n'en va plus tout à fait de même dans l'ordre méontologique, à propos duquel on peut bien parler d'un principe de non-contradiction absolue, principe qui est exigé par la pensée elle-même, et qui ne contredit nullement le principe de contradiction." (Penser l'analogie, pp. 96-97)

Encore une fois, sur cette histoire de méontologie, ne paniquez pas, et n'allez pas chez M. Google comme chez Dieu le père pour voir ce que ça veut dire : nous aborderons tout cela plus tard - lorsque je serai moi-même capable de l'expliquer à peu près clairement.

A peu près clairement, c'est d'ailleurs notre sujet du jour, et le thème que j'ai annoncé plus haut. Je le rappelais il y a peu, il m'est arrivé de critiquer la dichotomie soralienne artiste rêveur / intellectuel lucide : ce n'est pas pour retrouver une dichotomie différente mais elle aussi nuisible sous la plume de MEN. Il y a certes peut-être un moment où l'intellect, appelons ça comme ça, doit en quelque sorte lâcher prise devant « cet au-delà de toute pensée humaine qu'est la Réalité divine » ; "savoir est mieux que comprendre", vient ainsi de m'écrire M. Limbes, citant Bloy, comme on se retrouve. Mais je ne vois pas en quoi ce serait une raison pour renoncer de son propre chef à son intellect, et encore moins pour préférer ce qui a l'air irrationnel à ce qui est cohérent. Citons encore J. Borella : "'L'intelligence métaphysicienne doit s'engager concrètement dans la foi au Dieu révélé. (…) L'intelligence doit opérer une sorte de sacrificium intellectus, elle doit s'ensevelir dans la foi comme dans la mort du Christ Logos, mais c'est pour renaître avec lui." (p. 189 n.)

Dit autrement : Thomas d'Aquin ne doute absolument pas de l'existence de Dieu et sait fort bien que cette existence est plus paradoxale à certains égards que celle d'une assiette ou d'un vagin. Il ne remplit aucun trou. MEN est plus proche de la vérité lorsque, dans les lignes qui suivent le texte que j'ai cité, il parle de la Somme comme d'une "extraordinaire entreprise conçue et menée à bien pour expliquer l'inexplicable", quand bien même met-il dans les lignes en question un rien de condescendance. Quoi qu'il en soit, l'important est là : cette « entreprise » ne reflète aucun doute. Le sacrificium intellectus (encore du sacrifice, on n'en sort pas) évoqué par Jean Borella, Thomas d'Aquin l'a déjà fait, il en revient. (Ou bien tout ce que j'écris ici est complètement faux, c'est possible aussi. Mais, même complètement faux, ce sera moins faux que cette histoire de « doute ».)

Autrement dit encore, et pour finir. Peut-être est-il trompeur de parler, comme je l'ai fait, de « moment » à propos de cette façon dont l'intellect lâche prise, ou se sacrifie, peut-être cela donne-t-il un aspect trop temporel à cette idée, mais s'il y a un stade où l'intellect ne peut tout assumer, ce n'est rien une raison pour ne pas lui faire confiance, et encore moins pour le considérer comme contradictoire avec des formes éventuellement supérieures de savoir. "Si croire en Dieu était logique, ce serait louche", écrit MEN : je vois ce qu'il veut dire, mais Dieu, lui, est logique.

Sur le même thème, ou un thème très voisin, vous pouvez lire, ou relire pour les plus alcooliques de mes piliers de bar, ce texte, ou j'essaie de nuancer ce que racontent Musil et son commentateur Jacques Bouveresse sur les rapports entre science et religion, ou celui-ci, ou Simone Weil nous le dit : la science s'est écartée de la contemplation de Dieu, "non par excès, mais par insuffisance d'esprit scientifique, d'exactitude et de rigueur." - Un paradoxe pour finir, c'est de bonne guerre (sainte) : dans sa façon d'opposer Thomas d'Aquin et la proverbiale phrase attribuée à Tertullien, Marc-Édouard Nabe se montre finalement rationaliste, plus du côté de J. Bouveresse que de Simone Weil.

A suivre - encore et encore, c'est que le début, d'accord, d'accord…


Histoire cyclique de la France

Libellés : , , , , , , , , , , , , , , ,

samedi 22 septembre 2012

"C'est précisément l'immédiateté de cette expérience ontologique qui nous la rend directement inaccessible..."

Mon père, pourquoi m'as-tu abandonné ?


D'abord, cette phrase qui fournit un élément de réponse à certaines des questions qu'avec Simone Weil notamment je me posai la dernière fois :

"Dieu peut tirer le bien du mal, sans notre consentement. Le Diable peut tirer le mal du bien, mais non pas sans notre consentement."

Léon Bloy, Mon journal, en date du 16 novembre 1899 (p. 297 du premier tome de l'édition « Bouquins », 2006.)

Ficelle rhétorique ? En tout cas, sain principe de morale. - Voici maintenant ce que Bloy écrit à un mathématicien qui se pose des questions sur Dieu, son existence, le dogme, etc. :

"Vous me parlez de points obscurs pour vous, « le dogme de l'enfer, l'irrévocabilité de la damnation, la prédestination et la réprobation à concilier avec le libre arbitre ». Tous ces points de foi, aussi tridentins les uns que les autres, puisqu'ils ont tous été fixés par le concile de Trente, ne sont pas moins obscurs pour moi que pour vous, et j'ose dire qu'ils le sont pour tout le monde. Mais ils ne le sont pas plus que n'importe quel axiome de géométrie élémentaire ou de telle autre science qu'il vous plaira. Quand on dit, par exemple, que le « tout est plus grand que la partie », si, dans la même minute, je pense à l'Eucharistie, je me trouve en face de la plus contestable des évidences. Ainsi de tout. Nous sommes dans les ténèbres et voilà ce que l'orgueil n'accorde pas. La Foi seule est claire et c'est pour cela que l'Orgueil, prince des Ténèbres, la repousse, ayant l'horrible prétention d'être cru lui-même la Lumière. La Foi seule est certaine, qu'avons-nous besoin d'autre chose ?

Vous voudriez comprendre comment la prescience de Dieu peut se concilier avec la liberté humaine. Ah ! pour moi, c'est bien simple. C'est comme si vous me disiez que vous ne comprenez pas comment l'idée du nombre trente peut se concilier avec l'idée du nombre cinq multiplié par le nombre six, ce que je ne comprends pas davantage. Je sais, sans pouvoir le comprendre, que la prescience divine et la liberté humaine n'ont aucun besoin d'être conciliées parce qu'elles sont exactement, absolument, essentiellement et consubstantiellement la MÊME CHOSE...

[La liberté humaine comme preuve, garantie et conséquence de l'existence de Dieu, Dieu comme preuve, garantie et cause de la liberté humaine ? Ou : peut-il y avoir un concept de la liberté humaine sans un concept de Dieu ?]

Vous voudriez comprendre et vous vous croyez ambitieux !

Vous ne voyez pas qu'il vaut mieux savoir que comprendre. Vous avez étudié je ne sais quelles sciences naturelles pour en arriver à l'ignorance totale de ce rudiment de l'unique Science ! Autrefois, du temps des Saints, au sublime Treizième Siècle surtout qui fut l'apogée de l'esprit humain, les enfants même n'avaient pas la permission d'ignorer que le rôle unique, infiniment glorieux de la Raison, c'est de croire et que croire c'est savoir, savoir EN HAUT. Le reste découlait de là, le plus simplement du monde. Aussi les plus ordinaires paroles des gens d'alors produisent-elles en nous l'éblouissement, quand nous lisons les chroniques.

Aujourd'hui, on s'imagine que la raison consiste à expliquer des théorèmes ou à conditionner des catalogues. On dit d'un homme qu'il est raisonnable, comme les putains disent d'un client qu'il est sérieux. Nous ne pourrions même plus faire de bons esclaves, tant nous sommes devenus imbéciles.

[C'est vrai, d'ailleurs nous sommes de mauvais esclaves.]

(...) Un homme intelligent, un ingénieur, expliquera très bien que deux parallèles ne peuvent pas se couper à angle droit. Un pauvre homme, incapable de comprendre quoi que ce soit et ne faisant usage que de sa raison, SAURA, sans pouvoir l'expliquer, qu'il en est ainsi et qu'il a fallu, absolument, que les deux parallèles se rencontrassent pour que le monde fût sauvé. On ne démontre que le contingent, et cette démonstration est la besogne des esclaves. Le Nécessaire, c'est-à-dire l'Absolu, c'est-à-dire l'Éblouissement, est indémontrable, et les Amis de Dieu sont assis dans des demeures impossibles à concevoir dont ils n'auront jamais le souci d'étudier l'architecture.

Le voici, le seuil de la Prière. De même que le Miracle est une restitution de l'Ordre, de même l'harmonie béatifique a pour départ l'humble acceptation des antinomies." (...et merde à Kant.)

(En date du 8 août 1899, pp. 282-283.)

Sacrés catholiques qui retombent toujours sur leurs pattes... Bloy fait ici, vous l'aurez remarqué, du Chesterton.

Enchaînons avec Jean Borella :

"Outre que c'est l'expérience du langage et du processus de nomination qui nous fait découvrir que, par-delà leur présentation sensible, les choses sont (on va du substantif à la substance), il est clair que cette découverte de l'être en tant que tel, de l'être en soi, exige, pour se former en nous, que son idée ait du sens pour nous, alors que pourtant elle ne correspond à nulle donnée sensorielle et psychique, et ne saurait donc en être abstraite à la manière d'un concept. Et d'ailleurs tout montre qu'aucun animal ne la possède. C'est donc qu'elle est innée et répond à une sorte d'intuition. Il y a en nous un sens de l'être (comme nous disons le sens de la vue), par quoi le mot « être » a du sens pour nous, ou encore un sens du réel - et donc de l'illusoire - par quoi le mot « réalité » a du sens pour nous ; un tel sens est inné, ingénérable, « inapprentissable » et présupposé à tout jugement. Au demeurant, ce caractère inné est déjà prouvé par le fait qu'il est impossible de définir proprement et directement l'être ou le réel : certes la rencontre avec les existants physiques, médiatisée par le langage, en éveille en nous la conscience, mais elle ne nous l'apprend pas, au sens où seule l'expérience sensible nous apprend ce qu'est un coquelicot, la chaleur ou le porphyre syénitique.

Or, ce sens inné de l'être-en-tant-que-tel (on pourrait dire : de l'êtréité ou de l'étantité), d'où vient-il ? Pourquoi est-il en nous, c'est-à-dire dans notre intelligence dont il définit l'intention première ? Point d'autre réponse, semble-t-il, que la suivante : il est en nous le « souvenir » (subconscient) de notre origine ontologique. Dans l'acte créateur par lequel l'Être premier et auto-subsistant nous a conféré l'être, nous avons « connu » et « contemplé » cet Être pur, connaissance et contemplation qui sont constitutives de notre être même, car chaque créature n'existe qu'en tant qu'elle regarde vers le Principe pour recevoir en elle le regard vers elle du Dieu créateur. En vérité, chaque être créé est un mode de contemplation de l'Être incréé.

- J. Borella fait ici du Bloy : "La personnalité, l'individualité, c'est la vision particulière que chaque homme a de Dieu."


tumblr_lp3hz4Ka4Y1qh7jlwo1_500


Lorsque cet être créé est doué d'intelligence, il ne peut pas ne pas porter en lui, dans la substance de son esprit, le souvenir de cet « événement » ontologique où l'Être lui a donné d'être.

- Sans revenir sur les questions d'existence, d'essence et de don, on notera ici une formulation possible de cette dernière idée : l'existence comme fidélité, ou volonté de fidélité, à l'événement du don fait par Dieu. C'est Badiou qui va être content !

(...) Telle est la conclusion de la méthode que nous avons suivie, laquelle consiste à recueillir, aussi fidèlement que possible, le témoignage de notre « conscience d'intelligibilité », c'est-à-dire la conscience que nous avons de ce qui « fait sens » en nous et qui constitue ce que nous avons appelé « expérience sémantique ». Cette méthode - la seule dont nous disposions en métaphysique et qui se fonde sur les données de notre réceptivité intellective - constate que l'idée d'être, quant à son intelligibilité (à son retentissement sémantique dans notre intelligence), ne peut être expliquée par aucune genèse : elle est donc innée. Étant innée - en sorte qu'on peut définir l'intelligence comme le sens de l'être ou du réel (et donc de ce qui n'est pas ou de l'illusoire) -, cette idée est donc nécessairement « première » et, finalement, s'identifie à l'idée de l'Être premier. Cette idée de l'Être premier - idée dont seules la culture et la réflexion nous permettront de prendre peu à peu et difficilement conscience -, c'est ce qui reste en nous de l'expérience (supraconsciente) que nous avons faite de Dieu au moment (intemporel) de notre création, centre « ombilical » de notre esprit. En ce sens, on doit admettre comme une expérience immédiate de Dieu au coeur de notre être, qui nous constitue ontologiquement et justifie notre irréductible royauté sur le monde. C'est là, nous semble-t-il, la part de vérité de l'ontologisme. Son erreur - dans la mesure où ce fut la sienne - a été de soutenir qu'à cette expérience immédiate de l'Être premier nous pouvions avoir expressément accès. De ce point de vue, la condamnation dont il fut l'objet en 1861 de la part de l'Église était légitime, car c'est précisément l'immédiateté de cette expérience ontologique qui nous la rend directement inaccessible, notre intelligence étant soumise à la nécessité des médiations des formes de la nature et de la culture, d'une part, et, d'autre part, n'appréhendant son objet qu'en mode spéculativo-sémantique. Condition métaphysique de la présence en nous de l'idée d'être, nous ne pouvons connaître explicitement cette expérience en elle-même : pas plus que nous voyons en elle-même la lumière qui nous fait voir [l'apparition n'apparaît pas], sinon, indirectement, en ce que, précisément, elle nous fait voir, pas plus nous ne saisissons l'Être qui nous fait être, sinon, indirectement, en acceptant le don qu'Il nous fait de l'être et en accomplissant ainsi Sa volonté créatrice." (Penser l'analogie, pp. 110-112)

Ce qui nous ramène aux liens entre liberté et (concept de) Dieu. Mon Dieu est assez logique, dans plusieurs sens du terme, je sais - mais il ne manquerait plus que Dieu soit illogique !

Quoi qu'il en soit, et bien que je me sente pas capable pour l'heure de préciser pourquoi, je dois avouer que quelque chose ici me gêne - est-ce justement un côté kantien ? Je ne voudrais pas non plus être injuste à l'égard d'un philosophe que je n'ai pas lu depuis mes années d'études, il y a un bail -, sinon dans les résultats auxquels semble parvenir Jean Borella, du moins dans sa méthode. Le vieux sage lorrain a beau expliquer que ladite méthode est "la seule dont nous disposions en métaphysique", cela a beau correspondre à ce que j'expliquais récemment chercher dans ses livres, je reste quelque peu sceptique devant cette nécessité de postuler quelque chose d'impossible à prouver - alors même que le paradoxe dont j'ai fait le titre de ce petit texte, lui, me séduit.


RZ001556


Je lis en quatrième de couverture du premier tome du Journal intime de Marc-Édouard Nabe : "Plus on connaîtra ma vie dans les moindres détails, plus je serai libre." Qui est ce on ? Revenons à Bloy : dans le passage que j'ai coupé, il renvoie son interlocuteur au premier tome, déjà publié, de son propre journal (Le mendiant ingrat), où, en date du 31 juillet 1894, il écrivait :

"Accord parfait de liberté divine et de la liberté humaine. De toute éternité, Dieu sait que, tel jour, tel individu accomplira librement un acte nécessaire." (p. 97 de l'édition « Bouquins ».) Vous l'aurez noté, cette formulation n'est pas strictement équivalente à celle de Bloy en 1899 : "La prescience divine et la liberté humaine... sont... la MÊME CHOSE.", ou, du moins, ne compliquons pas ce qui n'est déjà pas si simple, n'est pas équivalente à la reformulation que je me suis cru autorisé à faire découler de cette thèse. J'essaie de réfléchir en termes de logique et de concept, Bloy est plus - entre autres - dans le domaine de la publicité : Dieu sait, c'est le savoir de Dieu qui est la même chose que la liberté humaine.


La coexistence de la chair des seins et des os m'a toujours...


Qui donc est le on de MEN ? L'ensemble de ses lecteurs ? Peut-être, oui, mais comme, plus il y en aura et plus « Nabe » (l'auteur/personnage) sera libre, ce on peut virtuellement recouvrir l'humanité entière. Simplement, l'humanité, prise comme un tout, et que celui-ci soit ou non plus grand que la partie ou que la somme des parties, c'est Dieu : Dieu est le seul nom de l'humanité. Par conséquent, la publicité des actes de Nabe par l'édition de son journal, publicité qui en un sens fait (ou est censée faire) la liberté de Nabe, est une sorte de mise en pratique, ou d'expérimentation éditoriale, de l'idée bloyenne selon laquelle le savoir de Dieu et la liberté de l'homme sont la MÊME CHOSE. - MEN est d'ailleurs extrêmement conscient, je l'indique dans le texte auquel je viens de vous renvoyer, de l'importance de cet acte de publication. Commettre l'acte, on pourrait filer la métaphore, surtout en repensant à la publicité des scènes dites intimes dans le Journal du même nom.

Récapitulons. Le 22 juillet 1983, Marc-Édouard Nabe encule sa compagne Hélène. Le soir même, le lendemain, un peu plus tard je l'ignore, Marc-Édouard Nabe écrit dans son journal : "Bel amour avec Hélène qui a repris sa tête de déesse chaude, pleine d'envie. Je sors de moi par son derrière." En mai 1991, plus de huit ans après cet acte, le premier tome du journal intime de l'auteur est publié, une publicité est donnée page 47 à ce "petit fait vrai". Aux alentours du 10 septembre 2012, presque vingt ans après les faits - mais ici, il n'y a pas prescription - je prends connaissance de l'existence de cet acte.

Si l'on suit Bloy, ce 22 juillet 1983, Marc-Édouard Nabe a accompli librement un acte nécessaire que Dieu sait de toute éternité qu'il va accomplir. Si Dieu est l'autre nom de l'humanité, chaque lecteur supplémentaire depuis mai 1991, y compris bibi il y a une dizaine de jours, contribue à la liberté rétrospective de cet acte : en lisant en septembre 2012 que Marc-Édouard a enculé Hélène en juillet 1983, je rends cet acte plus libre. Les deux conceptions ne sont pas nécessairement contradictoires. Mais on en arrive à ce paradoxe que la conception la moins paradoxale est la plus « fondamentaliste », à savoir celle de Bloy. La mienne, c'est-à-dire celle à laquelle j'aboutis à partir de l'idée que Dieu est le seul nom de l'humanité, idée qui est un peu le point limite de ma propre capacité religieuse actuelle, est plus « ésotérique » - ce qui ne signifie pas qu'elle soit incohérente. Rappelons tout de même que tout lecteur du journal n'est pas Dieu, il n'en est, pour reprendre l'expression de Jean Borella, qu'un "mode de contemplation".

- Je vous laisse réfléchir à tout ça. Il faudra de toute évidence, pour clarifier ces problèmes, revenir à l'épineuse question des rapports entre Dieu et son (Son) nom. Qu'est-ce, entre autres questions, qu'être le nom de l'humanité ?


Point de vue / fidélité au don

Libellés : , , , , , , , , , ,

lundi 3 septembre 2012

Bonne rentrée à tous !

crumb-news



(Moi, ça va, merci. Quelques légers problèmes à résoudre du côté de l'existence de Dieu, mais je reviens bientôt. Priez, baisez, lisez, ne travaillez jamais...)

Libellés : , , , , ,

jeudi 1 septembre 2011

S.W. par M.-É. N.

weil-d03

Avec de chaleureux remerciements à D. et J.-P...



Voici quelques extraits d'un texte, ou d'un ensemble de remarques, consacré par Marc-Édouard Nabe à Simone Weil en 1994. Je ne suis pas d'accord avec toutes ses thèses et ne retranscris ici que celles qui m'ont le plus frappé :

"Binoclarde, un peu bossue, caraquesque, en as de pique, intronchable à souhait, Simone Weil, cosmique laideron, était la juive errante dans toute sa splendeur."

"Elle se sacrifie, mais par frustration de n'être ni une héroïne, ni une sainte, ni une martyre. Elle se venge sur son propre corps de ne pas pouvoir l'offrir en sacrifice. L'agneau se fait loup pour soi-même s'il ne peut pas s'immoler."

"Le corps, c'est le juif. Elle hait son corps juif, elle n'aime que son corps grec.

Le Christ est partout sauf dans la Bible ! C'est un peu gros. "

- un peu gros, mais est-ce vrai ? SW tire les religions traditionnelles, ainsi que la philosophie grecque, vers le Christ, probablement de façon excessive, mais ne l'enlève pas de la Bible. Elle regrette de plus qu'il ne soit pas plus présent dans l'Ancien Testament.

"Elle vit avec les Grecs, sa cohorte de Grecs en armes, ses anges gardiens grecs qui la suivent partout, à l'école, à l'usine, aux vendanges…"

"Politique. De la khâgneuse bolchévique à l'antipatriote résistante.

Toutes les contradictions et la plus grande cohérence. [C'est vrai, et assumé par SW.] Avec le recul, le trajet de Simone Weil apparaît comme étant le maître étalon de la perfection. Elle a traversé l'histoire du siècle exactement comme il fallait la traverser : en zigzags droits.

En voulant être moins qu'une femme, elle est devenue plus qu'une sainte."

"Elle se disait « garçon manqué », mais elle était tout autant une « fille manquée », une bourgeoise manquée, une prolétaire manquée, une chrétienne manquée, d'où son immense « réussite » en tout."

"Sa jouissance était dans le refus de s'abandonner."

"Une des multiples raisons qui n'en ont pas fait une sainte : le Christ n'est pas son amant, c'est son frère."

- Oui et non. Outre qu'il faudrait déjà discuter la thèse générale (la sainteté féminine comme relation amoureuse avec le Christ), SW parle tout de même, et à plusieurs reprises, du moment où le Christ l'a « prise ». Il est vrai néanmoins qu'elle n'a pas avec lui une relation très charnelle, mais ce n'est pas non plus une relation de frère et soeur. SW cherchait avec le Christ une relation de soumission et d'obéissance, mais aussi de relative égalité. Et derrière le Fils elle voit toujours le Père. Disons qu'elle ne dissimule pas l'aspect érotique de la rencontre première avec le Christ, mais qu'elle n'en exploite guère les potentialités charnelles. Je manque par ailleurs de points de comparaison avec des mystiques comme Catherine Emmerich, à laquelle fait allusion Nabe dans ce texte.

"Son orgueil à détruire l'orgueil dans toute chose. Elle trouve plus noble de prier Dieu en pensant qu'Il n'existe pas."

- Il y a du vrai mais la formule me semble excessive. Permettons-nous donc une reformulation : Elle trouverait aussi noble, voire plus noble, de prier Dieu même s'Il n'existait pas.

"Comme Nietzsche, elle sait que le christianisme est la religion des esclaves, seulement, elle, elle veut être une esclave. Au surhomme, elle oppose la sous-femme. On connaît l'issue de ce combat.

L'ascèse est son plaisir. Elle ne se prive de rien. Les privations la comblent.

Quel péché avait-elle dû commettre pour ne même pas avoir accès à la Faute ?…"

(Miss « Non », Question de n°97, septembre 1994, repris dans Oui, Éditions du Rocher, 1998, pp 238-243)

Libellés : , , , ,

mardi 30 août 2011

Comme bonjour.

"Il n'y a ici-bas, à proprement parler, qu'une seule beauté, c'est la beauté du monde."

"On parvient à une vue extrêmement simple de l'univers. Dieu a créé, c'est-à-dire non pas qu'il a produit quelque chose hors de soi, mais qu'il s'est retiré, permettant à une partie de l'être d'être autre que Dieu. A ce renoncement divin répond le renoncement [de la part] de la création, c'est-à-dire l'obéissance. L'univers entier n'est pas autre chose qu'une masse compacte d'obéissance. Cette masse compacte est parsemée de points lumineux. Chacun de ces points est la partie surnaturelle de l'âme d'une créature raisonnable qui aime Dieu et qui consent à obéir. Le reste de l'âme est pris dans la masse compacte. Les êtres doués de raison qui n'aiment pas Dieu sont seulement des fragments de masse compacte et obscure. Eux aussi sont tout entiers obéissance, mais seulement à la manière d'une pierre qui tombe. Leur âme aussi est matière, matière psychique, soumise à un mécanisme aussi rigoureux que celui de la pesanteur. Même leur croyance en leur propre libre arbitre, les illusions de leur orgueil, leurs défis, leurs révoltes, tout cela, ce sont simplement des phénomènes aussi rigoureusement déterminés que la réfraction de la lumière. Considérés ainsi, comme matière inerte, les pires criminels font partie de l'ordre du monde et par suite de la beauté du monde. Tout obéit à Dieu, par suite tout est parfaitement beau. Savoir cela, le savoir réellement, c'est être parfait comme le Père céleste est parfait.

Cet amour universel n'appartient qu'à la faculté contemplative de l'âme. Celui qui aime vraiment Dieu laisse à chaque partie de son âme sa fonction propre. Au-dessous de la faculté de contemplation surnaturelle se trouve une partie de l'âme qui est au niveau de l'obligation, et pour laquelle l'opposition du bien et du mal doit avoir toute la force possible. Au-dessous encore est la partie animale de l'âme qui doit être méthodiquement dressée par une savante combinaison de coups de fouet et de morceaux de sucre.

Chez ceux qui aiment Dieu, chez ceux mêmes qui sont parfaits, la partie naturelle de l'âme est toujours entièrement soumise à la nécessité mécanique. Mais la présence de l'amour surnaturel dans l'âme constitue un facteur nouveau du mécanisme et le transforme.

Nous sommes comme des naufragés accrochés à des planches sur la mer et ballottés d'une manière entièrement passive par tous les mouvements des flots. Du haut du ciel Dieu lance à chacun une corde. Celui qui saisit la corde et ne la lâche pas malgré la douleur et la peur, reste autant que les autres soumis aux poussées des vagues ; seulement ces poussées se combinent avec la tension de la corde pour former un ensemble mécanique différent.

Ainsi, quoique le surnaturel ne descende pas dans le domaine de la nature, la nature est pourtant changée par la présence du surnaturel. La vertu, qui est commune à tous ceux qui aiment Dieu, et les miracles les plus surprenants de certains saints, s'expliquent pareillement par cette influence, qui est aussi mystérieuse que la beauté et de même espèce. L'une et l'autre sont le reflet du surnaturel dans la nature."

- si après ça vous n'avez pas compris... (Commentaires de textes pythagoriciens, 1942, p. 619 et 621-22 du « Quarto ».)



Après de telles hauteurs, une petite réflexion personnelle, sans grand rapport, qui m'est venue en voyant ma douce dialoguer avec des amies sur F-book. Non seulement les femmes ne se rendent pas compte de la force qu'elles représentent, notamment par l'incessant échange d'informations auquel elles se prêtent sans relâche, dans les domaines les plus divers, avec tout ce qui en ressort dans ces mêmes domaines (vie familiale, décoration, achats, mode, santé, etc. etc.), non seulement elles ne se rendent pas vraiment compte de l'immense force de mouvement qu'elles activent en permanence - et à qui Facebook donne une nouvelle caisse de résonnance -, mais c'est en partie parce qu'elles ne réalisent pas quelle est cette force, qu'elles sont si fortes, puisque c'est en partie sur un arrière-plan d'une impression de faiblesse par rapport aux hommes, qu'elles développent cette force collective. - Autant dire que la guerre des sexes n'est pas finie, bon courage à toutes et à tous...


IMG_1877



P.S. Je reçois des commentaires mais ne peux les lire et les faire connaître. Je réitère donc mon conseil de me les envoyer directement par mail si vous constatez qu'il ne sont pas publiés.

Libellés : , , ,

mercredi 13 avril 2011

Je ne sais pas s'il y eut, au XXe siècle tout au moins, philosophe qui ait su autant que Simone Weil articuler les implications métaphysiques et morales du concept, ou de la pensée, de Dieu.

Libellés : ,

mercredi 9 avril 2008

Le roi Léon.

"Longue lettre d'un éditeur me démontrant qu'il n'a rien à se reprocher. Je le savais. Tous les éditeurs sont sans reproche. C'est un privilège qu'ils ont en commun avec les femmes et les domestiques."

" - Monsieur. Je ne sais rien de plus révoltant que le manque de virilité. Que signifie votre « admiration » pour moi si vous êtes un sentimental ?" (on comprend que le sens logique - Bloy parle presque au même endroit du « besoin de logique absolue » d'un écrivain catholique - est plus important ici que le sous-entendu macho-homophobe)

Sur les protestants : "Leur tolérance, d'ailleurs illusoire, n'est qu'un manque inouï d'Absolu, un mépris démoniaque de la Substance." - et il faudrait d'ailleurs voir si cette tolérance n'est pas illusoire justement par manque d'absolu et mépris de la substance.




major-dundee



"La personnalité, l'individualité, c'est la vision particulière que chaque homme a de Dieu."

- presque une définition du holisme ! - Dieu bénisse Bloy qui bénit Dieu qui bénit Bloy qui bénit Dieu... C'est le vrai don/contre-don : pour entrer dans ce système de réciprocité, il faut se donner autant que donner. Le contrat n'est évidemment qu'une forme abâtardie de réciprocité, un truc - comme le truc d'un magicien - pour donner sans se donner, exiger de la réciprocité sans avoir payé de sa personne, ou plutôt, comme dit Bloy, de sa personnalité. Ça ne peut tenir que provisoirement. Mort ou pas, Dieu se venge.


vertigo3



Et il y a de quoi avoir les boules !

Libellés : , , , , , , ,

samedi 9 février 2008

Le procès.

10780433


Voici un nouvel extrait du livre de J. Bouveresse sur Musil, et un nouveau thème, celui de la probabilité. Entre la statistique, la philosophie de l'histoire, et la morale. Je présente aujourd'hui une distinction logique, dont j'essaierai de montrer les conséquences éventuelles sur d'autres plans. La parole à Maître Jacques.

"Lorsqu'on s'interroge sur ce qu'ont pu être les causes d'un événement comme [la Première Guerre mondiale], il peut être utile de faire une distinction du genre de celle que l'on trouve chez Bolzano entre la cause complète et la cause partielle ou incomplète. « Nous ne devons, écrit Bolzano, jamais entendre par cause que l'ensemble de tous les objets dans l'existence desquels réside la raison et cela signifie la raison complète de l'existence d'un autre objet, qui est appelé l'effet. Nous ne devons donc jamais nous permettre d'appeler un objet la cause d'un autre, s'il n'est pas à lui seul, mais seulement en liaison avec d'autres choses, en mesure de conférer l'existence à l'objet. Car dans ce cas-là il n'est qu'une partie de la cause et ne peut donc mériter tout au plus que le nom d'une cause partielle.» Bolzano soutient que seules les causes partielles existent dans le temps avant le fait ; la cause complète, en revanche, ne peut pas exister autrement qu'en même temps que son effet. Elle doit commencer et également cesser avec lui. « Car, nous dit Bolzano, dire que la cause - et non la cause partielle - mais la cause complète d'un certain effet a commencé à exister à un certain moment, ce n'est tout de même bien rien dire d'autre que : elle a commencé à agir à ce moment-là ; et dire qu'elle a commencé à agir, ce n'est à nouveau manifestement rien dire d'autre que : son effet a commencé. » Et, de la même façon, dire que la cause a cessé d'exister, c'est dire qu'elle a cessé d'agir et donc que son effet a, lui aussi, pris fin. Bolzano conclut de tout cela que Dieu n'a pas pu exister dans le temps avant la création des substances finies, s'il constitue, comme il est supposé le faire, la raison complète de leur existence, car sans cela d'autres raisons auraient dû encore être ajoutées dans le temps pour que cette création ait lieu.

- passons sur ce dernier point.

Si l'on croit généralement qu'un certain laps de temps peut s'écouler entre le commencement de l'existence de la cause et celui de l'apparition de l'effet, c'est parce qu'on pense que des circonstances déterminées doivent encore être réalisées pour que la cause soit amener à « manifester son action ». Mais à partir du moment où le mot « cause » est utilisé dans son sens le plus strict, qui est évidemment aussi le plus rare, il est clair que les circonstances qui déterminent l'entrée en action de la cause doivent être considérées elles-mêmes comme des parties de la cause.

Si nous appliquons cette distinction des deux sens du mot « cause » à l'explication d'un événement comme le déclenchement de la Première Guerre mondiale, nous devons dire que le moment où la cause complète a été réalisée et celui auquel l'effet produit a commencé ont dû être rigoureusement identiques. C'est en fait une seule et même chose de dire que l'événement a commencé à un certain moment et de dire que sa cause complète a été réalisée à ce moment précis. Aussi longtemps que l'on peut se représenter la cause comme donnée sans que pour autant l'effet le soit nécessairement, cela signifie que la cause a encore besoin d'être complétée avant l'événement pour que celui-ci se produise. Ce que Bolzano appelle la cause complète ne peut être qu'une condition suffisante, c'est-à-dire nécessitante, de l'événement : si la cause est donnée, l'événement ne peut pas ne pas l'être également. Mais si les causes qui sont constituées par des événements antérieurs ne constituent jamais qu'une partie des conditions nécessitantes, il n'y a pas de raison de supposer que l'effet était nécessaire à l'avance. Pour pouvoir affirmer qu'il l'était, il faut être prêt à soutenir que l'ensemble complet des conditions nécessitantes peut exister et existe généralement avant l'effet qui en résulte.

Une conséquence importante de tout cela est que, si, lorsque nous nous efforçons de prédire ou, en tout cas, d'anticiper un événement historique qui ne s'est pas encore produit, nous ne pouvons utiliser pour cela que des causes qui le précèdent dans le temps, ces causes sont intrinsèquement condamnées à rester partielles. C'est seulement au moment où l'effet commence que nous pouvons être certains que la cause complète est réalisée. Aussi près que nous soyons de l'événement, le système dont nous nous efforçons de déterminer le futur immédiat reste ouvert, parce qu'il manque encore à la cause les déterminations ultimes qui sont nécessaires pour individuer complètement l'événement dans sa singularité historique et le rendre en même temps inévitable. C'est bien l'impression que l'on a, lorsqu'on raisonne après coup sur le déclenchement d'une catastrophe comme celle qui s'est produite en 1914. On pense généralement, dans les cas de ce genre, et on a certainement raison de le faire, que les événements ont tenu à très peu de chose et que des changements minimes dans les circonstances et dans les péripéties qui ont précédé immédiatement l'explosion finale auraient suffi pour que tout soit changé. C'est ce qui nous incite à considérer qu'aucune des causes que nous pourrions songer à invoquer et aucune combinaison de causes de cette sorte n'étaient suffisantes pour faire de l'événement un événement qui devait nécessairement se produire. Mais, dirait Bolzano, c'est parce que les causes auxquelles nous songeons sont toujours encore des causes qui ont précédé l'événement et qui sont, par conséquent, partielles. Il n'y a rien de contradictoire dans le fait de dire que l'événement pouvait jusqu'au bout être évité et d'affirmer en même temps qu'il ne pouvait pas ne pas se produire, à partir du moment où sa cause complète était réalisée. Si, comme il y a de bonnes raisons de le supposer dans le cas des événements historiques, la cause complète de l'événement ne peut être réalisée que par la rencontre qui n'a lieu qu'une seule fois sous cette forme précise d'une multitude de série causales partielles et si cette rencontre coïncide précisément avec le début de l'événement lui-même, il n'est pas surprenant que, comme le dit Musil, l'événement semble ne tolérer la nécessité qu'après coup, parce qu'il n'est devenu nécessaire qu'au moment où il a commencé effectivement à se produire, mais en même temps exige après coup cette nécessité, parce que savoir qu'un événement s'est produit consiste ipso facto à savoir que sa cause complète a été réalisée, même si nous n'avons généralement qu'une connaissance très imparfaite et très incomplète des éléments multiples et complexes dont elle était constituée et de la façon dont ils se sont agencés dans cette occurrence pour produire l'événement." (La voix de l'âme..., pp. 259-262 ; 1995)


D'un point de vue que l'on appellera faute de mieux politique, cette distinction nourrit le (relatif) optimisme d'un Musil sur les (très relatives) possibilités d'intervention des individus par rapport au cours de l'histoire : aussi longtemps que les choses ne sont pas jouées, aussi longtemps qu'il n'y a que des causes partielles et pas une cause complète, on peut encore espérer intervenir de façon à produire un effet - quitte à (Weber, Boudon, effets pervers, sagesse antique, etc.) être contre-productif et à encourager sans le vouloir une évolution que l'on voudrait contrecarrer, tout cela est vieux comme le monde.

D'un point de vue que l'on appellera faute de mieux déontologique, cette distinction tombe pour nous à pic, puisqu'elle justifie aussi bien les attaques ad hominem (Bernard-Henri Lévy, Nicolas Sarkozy sont (de petits enculés et) des causes du désordre du monde et doivent être combattus, moqués, critiqués, si possible humiliés), qu'une certaine modération sur le fond (Bernard-Henri Lévy et Nicolas Sarkozy ne sont que (de petits trous du cul et) des causes bien partielles de ce désordre, et ne doivent donc pas être « bouc-émissarisés » de ce fait). Au passage, cela nous permet d'éviter la thématique et le champ lexical (ou, si l'on veut, la « grammaire », voire le « jeu de langage ») de la « théorie du complot » comme des adversaires de cette (parfois imaginaire) théorie : prouver que X est une cause partielle d'un événement n'implique pas que Y n'est pas (ou est) une autre cause partielle du même événement. Accuser, preuves à l'appui, X, ne veut pas dire le « diaboliser ». Mais considérer X comme une cause complète d'un événement est extrêmement délicat (et revient le plus souvent, dans les faits, à le « diaboliser ») : songeons aux difficultés de la justice (ce qui nous ramène à Musil et au cas du tueur Moosbrugger dans L'homme sans qualités) à établir les responsabilités dans la moindre affaire de meurtre. Lorsqu'il s'agit d'un événement d'ordre politique, avec l'enchevêtrement ininterrompu de causes partielles en interaction plus ou moins forte entre elles (honni soit...), c'est encore plus difficile. (Maistre, qui n'a aucune sympathie, c'est peu de le dire, pour les révolutionnaires, et qui parle souvent d'eux en termes de faction et de complot, est le premier à admettre : "La Révolution française a pour cause principale la dégradation morale de la Noblesse." (Considérations sur la France, éd. « Bouquins », p. 272). Il faudrait d'ailleurs un jour essayer de montrer qu'en matière politique la « cause principale » est toujours à chercher en premier lieu chez les détenteurs du pouvoir. Ce qui pose tout de suite la question gênante : qui a le pouvoir ? - Une autre fois.)

Dans un autre ordre d'idées, ce texte n'est pas sans rappeler la conférence de Bergson Le possible et le réel (1930), où l'on trouve les passages suivants :

"Qu'on puisse insérer du réel dans le passé et travailler ainsi à reculons dans le temps, je ne l'ai jamais prétendu. Mais qu'on y puisse loger du possible, ou plutôt que le possible aille s'y loger lui-même à tout moment, cela n'est pas douteux. Au fur et à mesure que la réalité se crée, imprévisible et neuve, son image se réfléchit derrière elle dans le passé indéfini ; elle se trouve ainsi avoir été, de tout temps, possible ; mais c'est à ce moment précis qu'elle commence à l'avoir toujours été, et voilà pourquoi je disais que sa possibilité, qui ne précède pas sa réalité, l'aura précédée une fois la réalité apparue. Le possible est donc le mirage du présent dans le passé : et comme nous savons que l'avenir finira par être du présent, comme l'effet de mirage continue sans relâche à se produire, nous nous disons que dans notre présent actuel, qui sera le passé de demain, l'image de demain est déjà contenue quoique nous n'arrivions pas à la saisir. Là est précisément l'illusion. C'est comme si l'on se figurait, en apercevant son image dans le miroir devant lequel on est venu se placer, qu'on aurait pu la toucher si l'on était resté derrière. En jugeant d'ailleurs ainsi que le possible ne présuppose pas le réel, on admet que la réalisation ajoute quelque chose à la simple possibilité : le possible aurait été là de tout temps, fantôme qui attend son heure ; il serait donc devenu réalité par l'addition de quelque chose, par je ne sais quelle transfusion de sang ou de vie. On ne voit pas que c'est tout le contraire, que le possible implique la réalité correspondante avec, en outre, quelque chose qui s'y joint, puisque le possible est l'effet combiné de la réalité une fois apparue et d'un dispositif qui la rejette en arrière. L'idée, immanente à la plupart des philosophies et naturelle à l'esprit humain, de possibles qui se réaliseraient par une acquisition d'existence, est donc illusion pure."

"Hamlet était sans doute possible avant d'être réalisé, si l'on entend par là qu'il n'y avait pas d'obstacle insurmontable à sa réalisation. Dans ce sens particulier, on appelle possible ce qui n'est pas impossible : et il va de soi que cette non-impossibilité d'une chose est la condition de sa réalisation. Mais le possible ainsi entendu n'est à aucun degré du virtuel, de l'idéalement préexistant. Fermez la barrière, vous savez que personne ne traversera la voie : il ne suit pas de là que vous puissiez prédire qui la traversera quand vous ouvrirez. Pourtant du sens tout négatif du terme « possible » vous passez subrepticement, inconsciemment, au sens positif. Possibilité signifiait tout à l'heure « absence d'empêchement » ; vous en faites maintenant une « préexistence sous forme d'idée », ce qui est tout autre chose. Au premier sens du mot, c'était un truisme de dire que la possibilité d'une chose précède sa réalité : vous entendiez simplement par là que les obstacles, ayant été surmontés, étaient surmontables. Mais, au second sens, c'est une absurdité, car il est clair qu'un esprit chez lequel le Hamlet de Shakespeare se fût dessiné sous forme de possible en eût par là créé la réalité : c'eût donc été, par définition, Shakespeare lui-même. En vain vous vous imaginez d'abord que cet esprit aurait pu surgir avant Shakespeare : c'est que vous ne pensez pas alors à tous les détails du drame. Au fur et à mesure que vous les complétez, le prédécesseur de Shakespeare se trouve penser tout ce que Shakespeare pensera, sentir tout ce qu'il sentira, savoir tout ce qu'il saura, percevoir donc tout ce qu'il percevra, occuper par conséquent le même point de l'espace et du temps, avoir le même corps et la même âme : c'est Shakespeare lui-même."

J'ai cité ce qui est le plus proche de Bolzano, dont j'ignore totalement la connaissance qu'en avait Bergson. Dans d'autres passages de sa conférence, celui-ci, emporté par sa passion pour la « création continue d'imprévisible nouveauté » (formule qui bien sûr rappelle les expressions baudelairiennes de « vitalité universelle » ou de « variété, condition sine qua non de la vie ») me semble par trop estimer que « les portes de l'avenir s'ouvrent toutes grandes » et qu'« un champ illimité s'offre à la liberté. » Restons baudelairo-musilo-wittgensteiniens sur ce point : le pire n'est jamais sûr, mais il est tout de même souvent ce qu'il y a de plus probable. (Ce sera sans doute l'objet d'un prochain texte.)



Et c'est ainsi que Sarkozy est grand (et enculé).

Libellés : , , , , , , , , , , , , , , , ,

samedi 26 janvier 2008

De Charles Baudelaire à Nicolas Sarkozy, I.

LAFOND_JB_19921228_GH_R


De Charles Baudelaire à Nicolas Sarkozy, II.

De Charles Baudelaire à Nicolas Sarkozy, III.

De Charles Baudelaire à Nicolas Sarkozy, IV.

De Charles Baudelaire à Nicolas Sarkozy, V.

De Charles Baudelaire à Nicolas Sarkozy, VI.


De moins en moins de réponses, de plus en plus de questions... Première salve d'une série placée sous le double patronage de Robert Musil et Jacques Bouveresse.

"L'idéalisme, tel qu'il est généralement pratiqué (ou plutôt simplement professé), repose sur la conviction que les idéaux ne peuvent jamais devenir réels et constitue plutôt un encouragement à ne rien faire de sérieux pour qu'ils le deviennent. Il se combine donc sans la moindre difficulté avec le réalisme le plus brutal, que rien n'empêche de professer, lui aussi, en théorie, le plus grand respect pour les idées, à condition qu'elles ne soient utilisées que pour l'explication et la justification, et surtout pas pour la réalisation. Si l'on va jusqu'au bout de l'idée que la réalité n'a rien à faire des idéaux, il faut admettre que l'on peut seulement vivre « pour » eux, et non agir en fonction d'eux, autrement dit, que les idéaux ne sont à leur place que dans le monde de l'idéal et doivent, autant que possible, y rester. (...) L'attitude de l'homme du réel (par exemple, dans L'homme sans qualités, de Tuzzi) est marquée par une méfiance systématique envers la réalité, que l'on doit aborder armé jusqu'aux dents et « comme si elle était une bête de proie » [Musil]. Et c'est parce qu'il y a jamais aucune faveur et rien de bon à attendre d'elle et qu'elle doit, au contraire, être toujours traitée sur le mode de l'hostilité et de la contrainte que la fonction réelle des idéaux, aussi indispensables et vénérables qu'ils puissent être, ne peut pas être de chercher à se concrétiser. A cela Musil oppose la mentalité de l'essayisme, qui s'oriente plutôt en fonction du futur et du virtuel, et qui est faite, pour une part essentielle, de confiance envers la réalité et, plus précisément, envers les possibilités insoupçonnées et imprévues qu'elle peut aussi receler.

L'idéalisme indirect [professé par Musil], qui n'est justement pas celui de l'homme du réel, mais de l'homme du possible ou de l'essayiste, s'appuie sur la croyance 1) que les idéaux peuvent parfois devenir réels, et 2) qu'ils ne le peuvent que d'une façon qui n'a généralement rien de direct et avec la contribution, presque toujours indispensable et souvent essentielle, de ce que l'on a coutume d'appeler la méchanceté et le mal. C'est un peu comme si l'idéal pouvait tomber parfois du ciel par des chemins bien réels, mais peu prévisibles et on ne peut plus détournés, et à des endroits qui ne sont pas du tout ceux auxquels on s'attendait.

- Dieu écrit droit avec des lignes courbes...

C'est, en tout cas, la seule façon possible de restituer à l'idéalisme une forme de respectabilité et de sérieux, puisque tous les programmes qui se sont fixé explicitement la réalisation directe de certains idéaux semblent avoir abouti chaque fois à la production directe de ce qui leur est, à première vue, le plus opposé, une situation dont on a tendance à imputer la responsabilité ou bien à la réalité, qui refuse obstinément et peut-être par essence de s'y conformer, ou bien aux idéaux eux-mêmes, alors qu'elle n'est, en réalité, probablement que la conséquence de la conception erronée que l'on se fait et du mauvais usage que l'on fait de ceux-ci.

Musil développe [ces idées] dans un passage très suggestif d'une esquisse de chapitre qui date de 1921. Elle est consacrée aux relations d'Ulrich avec le personnage de Léone, et notamment à leurs longues excursions pédestres, qui donnaient au héros, présenté comme « un jeune idéaliste », secrètement honteux de s'afficher avec une femme de cette sorte, l'impression qu'« il passait à travers la nature de Dieu en tenant un porc en laisse ». Musil explique qu'[Ulrich] ne se fiait pas à ce qu'il savait sur des choses comme la femme idéale ou les idéaux en général :

« [Ulrich] affirmait (...) que la nostalgie est une chose en soi et la réalité en est une autre. Que les idéaux ne sont pas un degré de réalité d'une perfection que l'on ne peut atteindre, auquel on peut aspirer, ou que l'on peut avoir perdu avec le péché originel, mais une chose tout à fait différente. La vie est une route extraordinairement longue, qui mène à travers les régions et les zones les plus étrangères l'une à l'autre. Les animaux qui passent sur elle ont mangé dans le sud avec leur nourriture des graines tropicales et les déposent au nord avec leurs excréments ou l'inverse et subitement fleurit quelque part une splendeur étrangère, une végétation merveilleuse, tombée du ciel. Il tenait avec opiniâtreté que prodige, nostalgie, idéaux, enthousiasme, grandeur doivent, d'une manière ou d'une autre, naître d'une façon comme celle-là ; indirectement comme un intestin de mouton reste toujours un intestin de mouton, même lorsqu'il est préparé et gratté avec un archet, et pourtant il est alors une mélodie de violon de Beethoven et une source de béatitude.

- de même que cette admirable image, si typique de Musil.

Il ne pouvait simplement pas encore l'exprimer de façon adéquate, mais il était certain qu'avec sa conception un nouvel idéalisme poindrait, qui remettrait droite la vie humaine attelée entre des fausses oppositions. »

Remettre droite, rien que ça... Il ne s'agit peut-être que d'une direction à indiquer, pas d'un véritable espoir. Quoi qu'il en soit, je redonne la parole à Jacques Bouveresse, qui résume tout ceci et enchaîne sur des idées qui valent la peine d'être retranscrites, mais nous éloignent quelque peu de ce sur quoi je voudrais insister dans cette série de retranscriptions, et que par conséquent je ne commenterai pas :

Si le savoir se révèle sans doute de plus en plus inconciliable avec l'idéalisme de type traditionnel, il ne l'est donc pas nécessairement avec l'idéalisme d'une autre espèce que nous devons désormais essayer d'imaginer. Il devrait même, selon Musil, pouvoir en constituer une partie intégrante. Et il n'est pas non plus incompatible avec l'idée de Dieu, qui est, dit-il, présente dès le début de L'homme sans qualités. On peut voir en Ulrich un homme qui « a en soi l'humilité inductive tout comme la relation présomptueuse à Dieu ». Le chemin de la science, qui nous en a apparemment détournés définitivement, pourrait bien en fin de compte nous conduire à la découverte (et à la seule découverte possible) de Dieu. C'est ce que Musil appelle la foi selon le savoir, au lieu de la foi malgré ou contre le savoir. Et on peut dire du Dieu dont il s'agit la même chose que des idéaux : ce n'est pas un Dieu qui pourrait rester indéfiniment absent de la réalité et à une distance infinie d'elle, mais au contraire un Dieu qu'il s'agit d'abord de rendre réel et qui le deviendra peut-être un jour (Musil parle d'un « devenir-réel » de Dieu [Realwerden Gottes)."

(La voix de l'âme..., pp. 69-71)

Précisions, autres aspects, autres angles d'attaque, conséquences, etc. à suivre !



Pour vous occuper ce week-end, si besoin est :

- je ne l'ai pas relu, mais dans mon souvenir c'est un bien bon texte : quelques mises au point de Lucien Scubla sur la religion en général et Durkheim en particulier ;

- je ne l'ai pas lu, mais ça peut être intéressant : un travail en cours de Christian Laval sur Mai 68.


rugby

Libellés : , , , , , , , , , ,

mardi 1 janvier 2008

"Comment finir un coït ?" (La "détestable humanité...")

2145029905_b7b68bc4b5


Les histoires d'amour finissent mal, en général.


scan_7121493740_1


Attention aux croqueuses d'hommes, Nicolas...





En guise d'adieu à 2007, et tant pis si c'est impossible, tant pis si, "quand sonne l'heure d'une idéologie, tout concourt à sa réussite, ses ennemis eux-mêmes..." (Cioran, 1973)




"Les seules utopies lisibles sont les fausses, celles qui, écrites par jeu, amusement ou misanthropie, préfigurent ou évoquent les Voyages de Gulliver, Bible de l'homme détrompé, quintessence de visions non chimériques, utopie sans espoir.

Les rêves de l'utopie se sont pour la plupart réalisés, mais dans un esprit tout différent de celui où elle les avait conçus ; ce qui pour elle était perfection est pour nous tare ; ses chimères sont nos malheurs. Le type de société qu'elle imagine sur un ton lyrique nous apparaît, à l'usage, intolérable. Qu'on en juge par l'échantillon suivant du Voyage en Icarie : « Deux mille cinq cent jeunes femmes (des modistes) travaillent dans un atelier les unes assises, les autres debout, presque toutes charmantes... L'habitude qu'a chaque ouvrière de faire la même chose double encore la rapidité du travail en y joignant la perfection. Les plus élégantes parures de tête naissent par milliers chaque matin entre les mains de leurs jolies créatrices...» - Pareilles élucubrations relèvent de la débilité mentale ou du mauvais goût. Et pourtant Cabet a, matériellement, vu juste ; il ne s'est trompé que sur l'essentiel.

La chose qui frappe le plus dans les récits utopiques, c'est l'absence de flair, d'instinct psychologique. Les personnages en sont des automates, des fictions ou des symboles : aucun n'est vrai, aucun ne dépasse sa condition de fantoche, d'idée perdue au milieu d'un univers sans repères.

- on en jugera pareillement de l'homo oeconomicus, soit dit en passant.

Les enfants eux-mêmes y deviennent méconnaissables. Dans « l'état sociétaire » de Fourier, ils sont si purs qu'ils ignorent jusqu'à la tentation de voler, de « prendre une pomme sur un arbre ». Mais un enfant qui ne vole pas n'est pas un enfant. A quoi bon forger une société de marionnettes ? Je recommande la description du Phalanstère comme le plus efficace des vomitifs.

En bannissant l'irrationnel et l'irréparable, l'utopie s'oppose encore à la tragédie, paroxysme et quintessence de l'histoire. Dans une cité parfaite, tout conflit cesserait ; les volontés y seraient jugulées, apaisées ou rendues miraculeusement convergentes ; y régnerait seulement l'unité, sans l'ingrédient du hasard ou de la contradiction. L'utopie est une mixture de rationalisme puéril et d'angélisme sécularisé.

- tout à fait la « main invisible », voire la théorie des « avantages comparatifs ». Dans le premier cas l'intérêt est que l'utopie s'appuie pour une fois sur de la misanthropie, ce qui la rend peut-être au premier abord plus « réaliste ». Mais c'est ici qu'il faut faire une distinction importante : la misanthropie n'a que peu de chose à voir avec une idée comme celle du péché originel, qui me semble prendre en compte, finalement, toutes les dimensions de l'homme (d'ailleurs, c'est à la fois et en même temps une curiosité puérile et un appétit de savoir qui provoquent la Chute), la misanthropie pure et simple (qui peut d'ailleurs déboucher, justement, sur l'utopie pure et simple) est une forme de réductionnisme, elle ne prend en compte qu'une seule dimension de nous-mêmes (quitte donc, à la séparer conceptuellement et chronologiquement d'une deuxième dimension, chez Smith celle du marché qui établit une forme de concorde « sécularisée » entre les hommes). Pour pousser la clarté jusqu'à la platitude : l'humanité est détestable, on ne peut le nier, mais elle n'est pas que détestable.

Tant que le christianisme comblait les esprits, l'utopie ne pouvait les séduire ; dès qu'il commença à les décevoir,

- ou à ne plus les « combler », ne plus les remplir

elle chercha à les conquérir et à s'y installer. Elle s'y employait déjà à la Renaissance, mais ne devait y réussir que deux siècles plus tard, à une époque de superstitions « éclairées ». Ainsi naquit l'Avenir.

Quand le Christ assurait que le « Royaume de Dieu » n'était ni « ici » ni « là », mais au-dedans de nous, il condamnait d'avance les constructions utopiques pour lesquelles tout « royaume » est nécessairement extérieur, sans rapport aucun avec notre moi profond ou notre salut individuel. Du reste, le Christ lui-même entretint l'équivoque : d'un côté, répondant aux insinuations des Pharisiens, il préconisait un royaume intérieur, soustrait au temps, de l'autre, il signifiait à ses disciples que, le salut étant proche, ils assisteraient, eux et la « génération présente », à la consommation de toutes choses. Ayant compris que les humains acceptaient le martyre pour une chimère, mais non pour une vérité, il a composé avec leur faiblesse. Eût-il agi autrement qu'il eut compromis son oeuvre. Mais ce qui chez lui était concession ou tactique est chez les utopistes postulat ou passion.

L'idée même d'une cité idéale est une souffrance pour la raison, une entreprise qui disqualifie l'intellect. Echafauder une société où, selon une étiquette terrifiante, nos actes sont catalogués et réglés, où, par une charité poussée jusqu'à l'indécence, l'on se penche sur nos arrières-pensées elles-mêmes, c'est transporter les affres de l'enfer dans l'âge d'or, ou créer, avec le concours du diable, une institution philanthropique. Solariens, Utopies, Harmoniens [, néo-cons, libéraux-libertaires] - leurs noms affreux ressemblent à leur sort, cauchemar qui nous est promis à nous aussi, puisque nous l'avons nous-mêmes érigé en idéal." (Cioran, 1960)


"Tous ces gens ont cru qu'ils étaient maîtres de leur langage. Historiens de leur propre avenir. Ouvriers conscients de leur vie. Programmateurs. Ils ont imaginé comme Nietzsche qu'ils avaient tué Dieu. Que les causes et les fins ne passaient que par eux, comme par un guichet de compostage de tickets. Joseph de Maistre, me semble-t-il, a créé un terme assez juste pour tout cet étage de la clinique : théophobie. Bien : c'est Dieu, nous ne l'ignorons plus, qui est devenu définitivement l'innommable.

Le catholicisme est terriblement acosmique, il n'a pas la sensibilité pour ça. C'est-à-dire la traduction en imaginaire demi-teintes du Royaume catholique. Du salut en monde meilleur. Des hiérarchies célestes en littérature fantastique. L'utopie sert à ne pas voir le monde comme le paradoxe qu'il est. A recouvrir par un mythe réalisable la dysharmonie déréalisante. A assourdir d'un accord parfait la dissonance fondamentale. C'est pourquoi l'Eglise au 19e invente tant de dogmes antinaturels [Immaculée Conception, Infaillibilité pontificale]. Si l'Eglise avait marchandé avec le progrès social et la science, si elle s'était assouplie comme tous les croyants de bonne volonté le souhaitaient, elle aurait laissé l'occultisme du progressisme et le progressisme de l'occulte continuer au chaud en son propre sein à croître et embellir sans se montrer. Sauf par symptômes. Elle a préféré lâcher tout ça. Et tant pis pour le chagrin des braves chrétiens désemparés.

- une petite mise au point : la thèse de l'auteur du XIXe siècle à travers les âges est que l'occultisme et le socialisme sont les deux faces d'une même pièce, que l'un ne va jamais sans l'autre. Pour aller très vite, disons que l'on sort de ce livre plus convaincu par les innombrables faits rapportés et qui vont à l'appui de cette thèse, que par la thèse elle-même d'un strict point de vue logique. Passons pour aujourd'hui.

Tous contre l'Eglise telle qu'elle est ! Contre elle, la métempsycose en branchement alternatif avec l'émancipation sociale. Pour remplacer l'économie catholique des peines et des récompenses. Déjà dans L'an 2440 de Louis-Sébastien Mercier, suave pastorale utopique où Dieu parle par la voix de la nature, et où les astres sont habités, le catholique, lui, est un monstre : « C'est l'image du Christ qui est le signal de ces horribles dévastations. Partout où elle paraît, le sang coule par torrents... » Rétif de la Bretonne ne fait l'apologie du sexe que contre les brimades infligées à l'amour fusionnel par l'Eglise. Du même coup le sexe devient une religion et Rétif le précurseur illuministe des socialistes. Fourier, lui, va jusqu'à la copulation des planètes pour en finir avec le jugement de Dieu.

Mais si on change d'art pour varier les plaisirs, qu'est-ce que l'on rencontre comme peintre, par exemple, en train de se prendre pour la nouvelle Eglise, c'est-à-dire de cogiter un enterrement socialo-occultiste du catholicisme ? Il y a bien David, régicide, robespierre, organisateur de chorégraphies républicaines, spécialiste en pathétique sous arcatures doriques.


Jacques-Louis_David_006



Sabine_women


Mais enfin il est un peu facile de se moquer de David. Cherchons encore. Plus loin dans la mêlée du siècle. Voilà quelqu'un, un temple à lui tout seul : Courbet. L'enterrement à Ornans, qui est de 1849.


Courbet,_Un_enterrement_à_Ornans


Une vision frontale tendance Lamennais, c'est-à-dire libre pensée du second ordre. C'est l'époque du socialo-christianisme ; un des personnages de la toile tient d'ailleurs à la main Les paroles d'un croyant. On ne sait pas très bien à vrai dire ce qui est enterré. Si, voilà un signe : les deux hommes qui font face au curé sont des amis de Courbet appartenant à la loge de Besançon « Sincérité, Parfaite Union et Constante Amitié »... D'un côté les prêtres, de l'autre une des formes de l'occulte, une de ses manifestations de société secrète au milieu des simples gens du peuple et des pleureuses. Deux camps. La fosse ouverte. Un crâne hamletien sur la terre retournée. Déisme sans Dieu, christianisme sans catholicisme. Le rêve de tout le 19e siècle est simple : être, à la place des catholiques, de bons chrétiens. Comme si les catholiques avaient jamais eu la vocation d'être de bons chrétiens au sens où l'entendent les occulto-socialistes ! Comme s'ils s'étaient jamais intéressés à l'avenir ! Ce trou bien ouvert dans le tableau de Courbet, entre les deux groupes, ce trou où vont tomber ceux qui ont perdu, c'est les poubelles de l'Histoire que tout homme de progrès trimbale normalement avec lui.

Mais ce trou me fait penser aussi à autre chose brusquement, à une autre fosse tombale. Un autre four fermé, lui, plissé serré, une des plus belles oeuvres de Courbet, qu'on appelle pudiquement Torse, ou occulto-socialistement L'Origine du monde, et qui n'est ni un torse, ni rien du tout d'allégorique ni d'originaire puisque c'est un ventre de femme. Auquel il manque tout ce qu'il faut pour faire un être homologué : une tête, des bras et des jambes. Un ventre ouvert ? Non, ce sont les cuisses qui sont ouvertes. Sur un trou fermé. Trompeuse apparence des dédales... Cette oeuvre presque clandestine de Courbet est en elle-même comme une contestation de ses propres positions politico-mystiques puisqu'il montre qu'une ouverture - celle des cuisses - ne conduit pas comme les initiations de tous genres veulent vous le faire croire à un débouché panoramique sur un océan de lumière mais sur rien d'autre qu'un trou clos. Ce qui est peint, ce qui est exposé là en très, très gros plan, vraiment, c'est ce qui ne l'a jamais été jusqu'ici dans la peinture. Pour que l'éthique occultiste de l'Eros et tout le reste puissent continuer. L'occulte, comme généralement toutes les visions d'avenir radieux, vous dit que le trou est ouvert et mène à un monde. Courbet peint le contraire : le monde sous sa forme de corps de femme est ouvert mais mène à une fermeture de trou. C'est exactement l'inverse du message de tous les arcanes. Au milieu des cuisses écarquillées, la ligne bien droit et bien close qui va rejoindre en bas celle des fesses cache les deux tubes faux trous qui peuvent être évidemment tout ce qu'il y a de plus délicieux, et pour lesquels on peut perdre la tête autant qu'on veut, mais qui ne sont pas du tout des labyrinthes initiatiques. Là-dessus Courbet semble catégorique à l'inverse de l'écrasante majorité des mâles qui n'arrêtent pas de frétiller pour s'y présenter comme à un rite de passage, en catéchumènes fiers d'entrer enfin dans leur coquillage spiralé de gourou.

L'occulte mène le monde : c'est peint là pour l'éternité dans ce tableau qu'il faut bien appeler l'un des plus impérissables chefs-d'oeuvre de l'histoire de l'art. C'est ici, fouetté de coups de pinceau roux minuscules, la fourrure du pubis, le soulèvement, le soulèvement fauve tiède des cuisses, la soudure caoutchoutée élastique du ventre roussi humectable et dilatable. C'est ici, on va y entrer avec l'ardeur pieuse de ceux qui sont convaincus qu'ils commencent un voyage qui doit déboucher quelque part sur la grande science divinatoire du Tout. Problème de la dissolution des grands meetings et des grandes manifestations.

Comment finir un coït ? Même question que lorsqu'on a rassemblé des gens et qu'on a les a chauffés pendant des heures : il faut ensuite s'en débarrasser. L'islam a, paraît-il, trouvé une solution d'escamotage intéressante : le wuqûf. C'est à La Mecque, après la journée rituelle de délire, quand les pèlerins se massent dans une cuvette et que soudain sur un signal il se dispersent dans une sorte d'affolement sauvage, de terreur convenue mais réelle... On se bouscule, tout le monde panique et il y a des morts. Mais on s'est retiré... C'est--à-dire qu'on a oublié qu'on n'était pas passé de l'autre côté...

Courbet nous jette ça à la figure, qu'il n'y a pas d'autre côté de la cible anale et vaginale. Je l'imagine en plein milieu du 19e, pendant qu'on fait tourner les tables, qu'on élabore des programmes sociétaires et qu'on éjacule très proprement, dans les salons, des ectoplasmes bourgeois, je l'imagine le nez sur le motif, sur le sujet vertical clivé, l'obscur fantôme du désir. Eloge du silence éternel de ces impasses infinies qui ne m'effraient plus... On peut voir ça maintenant, on peut regarder ce tableau aujourd'hui. Les gens du 19e ne l'ont pas vu. Nous, nous pouvons le voir. Les portes du cul nous sont ouvertes maintenant comme le sont les portes du monde à nos voyages organisés depuis qu'il n'y a plus de monde. On peut maintenant tout voir puisqu'il n'y a plus rien à voir. D'où l'avenir de l'occulte qui vous raconte qu'il n'y a pas rien mais quelque chose qui est caché..." (Muray, 1984)


"Il va de soi que la divulgation récente de cette oeuvre, sous les auspices bénisseurs des plus lugubres « autorités » (journaux, télévision, ministre de la Culture), lui a fait perdre une grande partie de son charme velu.


origin


Depuis que ce tableau est vulgarisé, sa beauté se décompose à vue d'oeil." (Muray, 1997)

- ce qui nous amène, pour finir, à ce qui est à la fois un voeu et une bonne résolution pour la nouvelle année :

"La lucidité sans le correctif de l'ambition conduit au marasme. Il faut que l'une s'appuie sur l'autre, que l'une combatte l'autre sans la vaincre, pour qu'une oeuvre, pour qu'une vie soit possible." (Cioran, 1973)





Références :

Cioran - 1960 : Histoire et utopie, "Folio", pp. 103-116 ; 1973 : De l'inconvénient d'être né, "Folio", p. 116.

Muray - 1984 : Le XIXe siècle à travers les âges, "Tel", pp. 294-299 ; 1997 : Exorcismes spirituels vol. 2, pp. 378-79.

Ces textes sont librement condensés et réagencés par mes soins, à des fins de clarté comme d'efficacité.

Sans doute le passage du XIXe... sur l'Islam provient-il de Masse et puissance de Canetti, livre auquel Muray fait souvent référence, mais que je n'ai hélas pas sous la main. Si tel est le cas, il faut le prendre avec des précautions, un ami musulman m'ayant dit que c'était parfois, sur l'Islam, assez approximatif.

On peut trouver une meilleure « Origine » ici, mais je n'ai pu déplacer la photo en grand format.

Je rappelle enfin que j'ai déjà cité Muray sur ce sujet, notamment il y a peu.

Libellés : , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

samedi 29 décembre 2007

"Nom de Dieu !"

Cela pourrait être l'objet de variations proustiennes : "Nom(s) de Dieu : le nom", "Nom(s) de Dieu : le Dieu"... Un petit divertissement pour se réchauffer entre deux années et entre deux textes plus intellos.



Marielle
envoyé par ledud1



Qu'Il vous bénisse !






(Quelques heures après.)
Oui, un peu de sérieux tout de même, il n'y a pas que la fesse dans la vie : je découvre chez le maître un excellent texte ("Ils parlent d'économie...") d'un certain Pascal Combemasle, publié par la revue du MAUSS (vers laquelle j'ajoute derechef un lien, cela faisait longtemps que j'oubliais de le faire).

Je rejoins par ailleurs tout à fait M. Dedefensa dans son bulletin d'hier : la meilleure preuve que c'est vraiment le bordel en ce moment, c'est qu'il y a trop d'hypothèses plausibles concernant les assassins de feu B. Bhutto. On vit une époque formidable !

- pour la peine, un peu de Cioran, et puis stop :

"J'ai longtemps cherché à deviner comment des hommes qui ne pouvaient pas devenir chrétiens et qui savaient qu'ils étaient perdus réagissaient à certains événements. Je trouve que notre situation, notre position, ressemble un peu à celle de ce temps-là, avec cette différence, il est vrai, que nous ne pouvons plus attendre aucune nouvelle religion. Mais à cette exception près nous nous trouvons dans la situation des derniers païens. Nous voyons que nous sommes sur le point de tout perdre, que nous avons peut-être même déjà perdu, qu'il ne nous reste pas l'ombre d'un espoir, pas même la représentation d'un espoir possible. En cela notre destin est beaucoup plus pathétique, beaucoup plus impressionnant, plus insupportable et du même coup plus intéressant. Il y a quand même cela de positif dans notre époque ; je la trouve extrêmement intéressante, presque trop intéressante. De sorte que d'un côté on peut être malheureux de passer son existence à une époque pareille, mais de l'autre c'est quand même merveilleux d'assister à l'approche du déluge. Cela m'aurait vraiment ravi d'être un contemporain du déluge." (1992)

- Félicitations à tous...

Libellés : , , , , , , , , , ,

vendredi 12 octobre 2007

Théologie. (I)

Leni Riefenstahl


"L’enfer n’est pas qu’un mot ! le diable existe quelque part !", criait Céline dès Semmelweis. Je ne sais pas. Ma question, sur laquelle les lecteurs catholiques, ceci écrit sans exclusive, auront peut-être des lumières, est : peut-il y avoir péché originel sans existence du Diable ? Reformulé autrement (mais attention, ce n'est déjà pas tout à fait la même chose, c'est même déjà un début de réponse) : l'homme peut-il être limité sans qu'il existe un principe actif du Mal ? Ou encore : la limitation de l'homme est-elle en elle-même un principe actif ? Mais une limitation peut-elle se générer elle-même ?


b Nicholas Ray Party Girl Cyd Charisse DVD PDVD_000


Perplexe... Il est vrai qu'il y a de quoi, si, comme dit le proverbe espagnol, "Dieu écrit droit avec des lignes courbes." A suivre !

Libellés : , , , , , ,

mercredi 11 juillet 2007

Fusées.

Voici quelques notes prises dans Immédiatement (D. de Roux, 1972). Je les reproduis sans commentaire et, sauf exceptions sur la fin, dans l'ordre dans lequel on les découvre à la lecture du livre - sans donc faire de regroupement thématique. J'ai maintenu certains enchaînements, ou passages du coq-à-l'âne. Je me contente de fournir la référence, en chiffres romains, au chapitre dont sont issues les citations. Nous aurons j'espère l'occasion de revenir sur certaines d'entre elles.


"Il faut s'envelopper d'une jeune femme comme les envahisseurs mongols de quartiers de boeufs. En amour, il faut entrer dans une femme comme le rat dans un supplicié chinois.

La différence entre Alexandre Dumas et Balzac c'est l'intention monarchique que Balzac a mise dans son oeuvre. Mais pourra-t-on retrouver la grande aisance classique d'une certaine langue française ? Il n'y a plus de France. Il n'y a plus qu'une bourgeoisie française, et une classe ouvrière qui n'a jamais réussi à se saisir."


"Les Juifs et les Allemands ont ceci de commun qu'ils vivent et ont toujours vécu un jour avant l'avènement du Christ. Le monde entier est engagé dans l'histoire tandis qu'ils n'ont pas cessé de vivre une histoire parallèle."


"La crise de l'intelligence provient du fait qu'on veut se définir avec des mots alors qu'on ne se définit qu'en agissant."


"Les ouvriers pris de vitesse par le gaullisme sont devenus des bourgeois avant même qu'ils aient eu le temps de souffler comme ouvriers."


"Cet anarchiste espagnol fusillé en compagnie de prêtres et de fascistes et qui, entendant les prêtres crier "Viva el Cristo Rey" et les franquistes "Viva Franco", était ennuyé de ne trouver à crier sous les balles que "Vive la Sécurité sociale"." (VI)


"En Europe nous sommes devenus une race d'orphelins. Notre grand-père est mort. Notre père est mort. Notre Dieu, en plus, est mort. Et on ne peut pas s'aimer entre orphelins." (VII)


"Europe, Union soviétique, Asie, nous sommes tous de la Cité antique de Fustel de Coulanges. Seule l'Amérique incarne le pouvoir révolutionnaire, celui de la désintégration de la nation, désintégration confessionnelle, individualisme démocratique qui se prête à toutes les tentations du capital. C'est la tragédie du chaos, le tourbillon final des Mères fondatrices soudain frappées par la folie, par le besoin de tout remporter dans le gouffre d'où elles viennent de sortir." (VII)


"Au gaullisme succédera ou l'Allemagne ou pire : les Français.

Les femmes ont de l'argent, voitures, studio (le cri de Virginia Woolf n'a plus aucun sens : "Pourquoi les femmes sont-elles si pauvres ?"). Plus personne ne baise à Paris. Les femmes ne sortent plus, regardent la télévision, se couchent de bonne heure car le lendemain elles doivent aller au travail. Les hommes se divertissent entre eux ou baisent à l'étranger. Il n'y a plus de séduction, sauf chez les parias supérieurs qui, eux, ont du temps à perdre. On s'occupe des révolutions, de l'abrutissement, de la faim, mais personne ne s'occupe des femmes, les seules vraies désespérées. D'ailleurs c'est bien fait pour leur gueule de criminelles nées." (IX)


"L'Empire est à l'envers et les coqs chantent la nuit : la gauche est devenue la droite et la droite n'est plus rien, les laïcs sont devenus des prêtres athées et l'Eglise se hisse au niveau de la pire presse du coeur à la française. L'anti-conformisme n'est plus que le conformisme des mots galvaudés comme celui de "révolution", sophistiqué, onanisant. C'est le pacte général avec la classe moyenne, elle-même intégrée à sa police proxénète, trafiquante et assassine.

Seule volonté alors, tourner son visage vers l'oubli. Mourir seul, et dans un froid absolument glacial.


Après vingt ans de travail forcené, macération, flagellation, Swendenborg arriva à voir les Esprits, et, dit-il, ils avaient tous des chapeaux sur la tête.

Jusqu'où va le protestantisme." (XI)


"Rencontré cette jeune femme qui ne parlait plus que d'enfants, d'accoucheurs, de ventres et de frigidaires pleins pour une année." (XII)


"Guénon s'est fait égyptien pour disloquer l'Islam de l'intérieur, cet Islam qui part du judaïsme et ne s'arrête nulle part." (XII)



Je finis sur cet hommage prophétique à M. Oussama Ben Laden :

"Il n'y a pas crise de la civilisation, mais crise de la barbarie. Autrefois les Barbares prenaient Rome, mettaient Byzance à sac. Maintenant on nourrit les Barbares qui sont les sous-alimentés du monde moderne." (VIII)


et sur cette note pessimiste, ethnologique et énigmatique :


"Aucun sacrifice ne modifiera les formes naturelles du mal." (XIII)

Libellés : , , , , , , , , , , , ,

mardi 3 juillet 2007

Ma musulmane.

oum_khal



Gloire à M.-E. Nabe, pour avoir, dans son livre sur Billie Holiday,

41MY03DGRQL._AA240_

fait une incise sur la Callas, que certes je n'ai pas eu besoin de lui pour connaître et vénérer,


Callas-Pic-36

salope d'Onassis ! Et maintenant c'est le petit Pinault qui achète Selma Hayek... Il n'y a pas de justice... ou divine et ironique, Onassis a finalement commis la faute de goût, quelle honte, de préférer la pétasse Bouvier-Kennedy à l'ange-démon Callas, peut-être que le Pinault finira avec Cécilia... Il est vrai que les pétasses sont humaines, ce qui n'était pas tout à fait le cas de la Callas. C'était une chose d'avoir l'argent pour l'acheter, mais vivre avec en était une autre.


et surtout sur Oum Kalsoum, disais-je, Oum Kalsoum qu'Allah a maintes fois bénie, Oum Kalsoum que je ne connaissais pas, Oum Kalsoum que voici, Oum Kalsoum, Oum...





"Pour restaurer la tradition perdue, pour la revivifier véritablement, il faut le contact de l'esprit traditionnel vivant, et, nous l'avons déjà dit, ce n'est qu'en Orient que cet esprit est encore pleinement vivant..."

René Guénon, La crise du monde moderne [1927], "Folio", p. 56.

1927 ! "Est encore pleinement vivant..."

Nous vaincrons parce que nous sommes les plus morts !

Libellés : , , , , , , , , , , , ,

dimanche 22 avril 2007

Coming out électoral.

Puisque la blogosphère s'agite depuis deux ou trois jours et que beaucoup croient nécessaire de nous dire pour qui et pourquoi ils vont voter - parfois "en leur âme et conscience" (qu'est-ce que c'est que ça, l'"âme" et la "conscience" ? Ça ne fait pas mal, au moins ? Ça gratouille, ou ça chatouille ? - Et est-ce que ça s'étale sur la place publique ?), parfois au nom d'un "souci" de "transparence" qui évoque plus la vaisselle mal lavée que la clarté conceptuelle, je m'en voudrais d'être en reste ou de faire mon snobinard. Voici donc, après mûre réflexion, et sans vouloir influencer quiconque, ma préférence :



N7




Allah est grand et Helmut Newton est son prophète !

Libellés :

mercredi 28 février 2007

Appel à témoins (de Dieu).

A Michel Onfray.




Je retranscris ce (long) passage tiré du livre d'entretiens de Marcel Gauchet La condition historique (Stock, 2003 ; j'utilise l'édition Folio, pp. 151-165) pour le soumettre à l'attention des lecteurs chrétiens, juifs, musulmans et /ou compétents. Tout avis sera le bienvenu, surtout s'il porte, comme les propos de M. Gauchet, sur le christianisme, le judaïsme, l'islam pris autant que faire se peut dans leur ensemble : je n'ai certes rien contre les points de détail, mais ce qui m'intéresse présentement est de savoir si les synthèses dessinées ici par M. Gauchet sont dans l'ensemble justes.

Je ne ferai quant à moi-même que le minimum de commentaires. Je prends la discussion au moment où il est demandé à M. Gauchet de préciser quel est le rapport du fidèle à Dieu dans le judaïsme et dans le christianisme :

"C'est... la définition du monothéisme : un Dieu séparé du monde qu'il domine. Mais une chose est la définition de Dieu sous le signe de l'altérité radicale, autre chose la relation de l'homme à cette altérité, en fonction de la manière dont elle est pensée et pensable. Les trois monothéismes sont très proches, de prime abord. Les différences qui les séparent sont subtiles. Et pourtant, ces petites différences produisent de très grandes divergences. C'est cette portée des nuances quant au statut du Dieu qu'il s'agit de comprendre. L'essentiel à cet égard me semble résider dans le mode d'accès. Dans les trois cas, on est en face d'une Révélation. L'altérité de Dieu est dans le fait même de la Révélation : il faut qu'il se manifeste aux hommes pour qu'ils se sachent ses débiteurs, au-delà de leurs faux dieux. Mais tout est dans la manière dont cette Révélation se donne. Le Dieu juif parle à son peuple en direct, et il le suit de près, tout en se tenant dans une altérité radicale qui fait que le peuple ne sait pas ce que Dieu veut de lui. Il est inscrutable dans ses desseins. D'où les prophètes. En ce sens..., le Dieu juif peut être dit "de tout à fait ailleurs". Mais métaphysiquement il reste associé au monde au travers de la Révélation qu'il communique au peuple élu. Il ne fait qu'un avec lui d'une certaine manière quand il lui parle : Yahvé habite son peuple. Sa transcendance n'empêche pas sa présence. Le Temple de Jérusalem consacre cette inscription du séparé.

Ce qui est singulier dans le cas du christianisme, c'est que Dieu ne parle pas directement. Dans un premier temps, il a parlé aux Juifs, mais ce n'était, chose étrange, qu'une préfiguration. Dans un second temps, quand il a voulu vraiment communiquer sa volonté et sa promesse de salut, il a envoyé son fils. C'est bien le comble du mystère. Quand je dis que le Dieu chrétien est ailleurs, c'est par rapport à ce qui est signifié de lui dans l'Incarnation. Ce qu'il y a de spécifique dans l'altérité chrétienne est entièrement inscrit dans le fait de la venue du Christ. Il implique une étrangeté et une extériorité de Dieu le père que ne comporte pas la Révélation directe par la parole. Dieu s'est fait homme ; cela veut dire qu'il fallait qu'il prenne une autre forme que sa forme intrinsèque pour que son message nous soit intelligible. La raison de Dieu, sa sagesse sont incommensurables à tout ce que nous pouvons nous représenter en tant qu'hommes.

Rien de pareil dans le judaïsme, où la conaturalité de Dieu et des hommes est de règle, ce qu'exprime parfaitement l'Alliance. Si celle-ci comporte un sens philosophique, c'est pour exprimer une certaine affinité ultime dans la création entre Dieu et l'homme. Le dieu chrétien, en revanche, est venu, puis il s'est retiré et nous n'avons qu'une série de témoignages à son propos pour nous restituer ses paroles. Paroles précaires, car le principe de sa divinité mine en quelque sorte sa parole humaine et nous oblige à y chercher un sens non apparent. Non seulement il y a distance incommensurable de Dieu, manifestée par le dédoublement du père et du fils, mais ce monde, qui est d'un autre ordre que le divin, en tant que théâtre de l'incarnation, doit être aménagé à part. C'est très exactement cette place à part que l'Eglise va, la première, figurer en se posant comme médiatrice. L'une des plus fortes attestations de cette façon différente de comprendre l'altérité divine va être l'existence d'une Eglise médiatrice qui perpétue la médiation du Christ sous la forme d'une institution. Celle-ci définit une sphère terrestre qui a besoin de se constituer dans son unité spirituelle pour se rapport à ce qui est absolument au-delà d'elle.

- On entrevoit sans difficulté l'espace ainsi ouvert dans le christianisme à l'imagination métaphysique.

Elle n'a pas le même motif de se déployer dans le judaïsme, avec l'exception hautement instructive, a contrario, de la Kabbale, qui est une méditation sur le retrait de Dieu - comment un Dieu qui commande le monde peut-il ne pas s'y livrer ? Dans l'inspiration centrale du judaïsme, il n'y a pas de mystère ; c'est même le contraire : le vrai croyant vit dans l'assurance des commandements de Dieu, en conformité avec sa Loi et dans l'Alliance avec lui. A l'opposé le christianisme tire le monothéisme dans le sens d'une religion du mystère et donc de l'hérésie : la possibilité de l'interprétation et la nécessité de l'autorité institutionnelle pour confirmer l'interprétation confèrent une tension formidable au statut de la vérité.

- Et dans l'islam ?

L'islam offre une occasion supplémentaire de vérifier [que] tout tient dans les conditions de la révélation et dans la manière dont elle est interprétable. Le cas particulier de l'islam est d'être une religion historique - entendons, une religion qui se définit par rapport à des religions antérieures. Le monothéisme musulman vient après les deux autres. C'est déjà le cas du christianisme, qui est un judaïsme au second degré. Il se pense comme un accomplissement du judaïsme. La volonté d'intégrer l'histoire juive à sa propre histoire est l'une de ses dimensions constitutives ; il est évident que le christianisme eût été très différent s'il s'était purement et simplement coupé du judaïsme. L'islam répète l'opération, à un degré supplémentaire, mais avec une différence d'inspiration notable ; s'il y a une religion où la catégorie de la rationalisation wébérienne s'applique, c'est celle-là. Qu'est que l'islam en effet, sinon la rationalisation de l'idée monothéiste par un homme simple et solide qui n'était en rien un profond théologien mais un bon esprit, rigoureux, un patriarche de bon sens soucieux de remettre les choses "à plat" ? Qu'y a-t-il d'important dans le monothéisme ? semble se demander Mahomet. Et il répond : l'unicité divine ; tout est là, tirons-en les conséquences. L'essentiel de l'islam découle de cette arrivée après coup et de la possibilité de simplification et de rationalisation qu'elle autorise. Il en résulte un monothéisme plus radical et plus rigoureux que celui des juifs croyant au peuple élu ou que celui des chrétiens croyant en l'incarnation.

La même rationalisation drastique s'applique aux conditions de la Révélation. Si Dieu est un, éternel et tout-puissant, il ne saurait y avoir de loi valable que celle exprimée par lui directement et complètement, le Prophète n'étant qu'un scribe inspiré qui transcrit sous sa dictée. Nous avons cette fois la parole même de Dieu, éternelle et incréée, en son absolue perfection. Le sceau est mis au cycle de la prophétie abrahamique. La façon d'entendre la Révélation s'en trouve complètement changée, aussi bien que la conception du divin. Croire, suivre la parole du Prophète, c'est entrer dans la volonté de Dieu, qui est la raison des choses. Dieu a beau être le Tout-Puissant absolument séparé, les hommes sont enveloppés dans sa présence, maintenant qu'ils disposent de son message définitif. L'intelligence humaine se meut dans l'unité et l'accord avec le séparé.

Les règles de l'interprétation du livre s'en voient tout aussi strictement déterminées. Il y a dans l'islam une exégèse, une science des docteurs, parce qu'on est en présence d'un texte complexe qu'on ne saurait scruter avec trop de soin. Non seulement il faut s'assurer de ce qu'il dit à la lettre, mais il faut savoir appliquer avec discernement la loi qu'il définit. Pour autant, il n'y a pas de place pour une herméneutique telle que le christianisme va être amené à la mettre en oeuvre, au sens d'un déchiffrement du divin au-delà de l'humain.

De nouveau, nous retrouvons sur ce terrain une exception qui confirme la règle. Il va se développer une herméneutique musulmane, mais dans le chiisme, à la faveur du grand schisme originel de l'islam, celui des sectateurs d'Ali. On va avoir dans le chiisme, d'ailleurs, à la fois un clergé et une science du sens caché du Texte sacré, dans une association révélatrice. Le scandale auquel il faut répondre ici est celui du triomphe apparent des réprouvés. Comment Dieu qui est tout-puissant peut-il tolérer la défaite des vrais croyants et la victoire de l'imposture ? Pour faire face à cet incompréhensible majeur, le chiisme a élaboré, à partir des premiers siècles de l'hégire, une riche tradition de recherche des sens secrets de la Révélation divine, dans l'attente de leur manifestation complète - une herméneutique eschatologique de nature ésotérique.

Il faut ici préciser un point. Le christianisme, bien que le sens du surnaturel y soit toujours médié et non lisible immédiatement, n'est pas une religion ésotérique. Il n'y a pas de secret de Dieu ; il y a une révélation problématique, ce qui est fort différent, et un mystère de la nature et du plan de Dieu pour la raison humaine. La nuance est décisive. La gnose est une tentation que le christianisme a toujours écartée. La limite de la raison n'est pas le retranchement objectif du vrai et sa dissimulation sous un vêtement indéchiffrable pour le commun des esprits. Ce n'est pas du tout la même chose de dire que les Ecritures exigent une lecture attentive à ce qui s'exprime au-délà du langage humain, et de dire qu'elles ont un sens caché, un sens occulte appelant une technique initiatique de déchiffrement. Si le sens spirituel du Texte chrétien pose problème, il est susceptible d'être rendu accessible à tous les esprits par l'intermédiaire d'interprètes qualifiés et avec l'aide de la tradition. Ce que nous montre l'islam est d'une autre nature. On a d'un côté, courant majoritaire, un sens obvie devant lequel il n'y a qu'à s'incliner - ce qui ne veut pas dire qu'il n'exige pas attention, précaution, érudition. Et on a de l'autre côté un sens secret ou bien cultivé par la cléricature de l'Imam caché (le chiisme), ou bien réservé à des initiés dans des confréries (le soufisme). Le christianisme est, au contraire, une religion publique, en dépit du poids de la cléricature : certes, ce sont des oligarques qui ont l'autorité du sens, mais ils sont faits pour le communiquer au peuple.

- Si l'islam était bien une religion de la rationalisation du principe monothéiste, on comprendrait qu'il ait fait la part belle à la philosophie.

L'islam a manifesté, ô combien ! sa vocation philosophique. L'idée d'un Dieu unique et tout-puissant, dès lors qu'elle est tacitement visée sous l'angle de sa rationalité intrinsèque, se prête éminemment à une élaboration philosophique d'envergure, et il y a eu une riche palette de penseurs musulmans pour l'illustrer. Mais cette philosophie, qui est une pure métaphysique, s'est assez vite épuisée, après un admirable flamboiement. Il y a à cela des raisons qui tiennent au contexte, à l'intolérance d'un légalisme et d'un littéralisme qui sont une autre possibilité inscrite dans la Révélation coranique. Mais il y a probablement aussi des raisons internes. La comparaison avec la situation chrétienne peut nous aider à le comprendre. Ce qui a été moteur, dans son cadre, c'est la relance conflictuelle permanente entre le mystère et l'évidence, la raison et la foi, l'indépendance et l'autorité. La pensée chrétienne est davantage fidéiste, pourtant, à la base. La foi conteste la raison, l'outrepasse, elle désigne un au-delà qui ne s'accommode pas des limites de l'entendement humain. Mais en creusant de la sorte l'écart des choses divines par rapport au domaine qui nous est intellectuellement accessible, elle fait apparaître un secteur indépendant, un ordre du monde, qui doit bien relever de la sagesse divine, mais qui est accessible à notre entendement, lequel peut dès lors spéculer sur la raison divine à partir de cette raison à l'oeuvre dans la nature. Plus la foi s'affirme au-delà de la raison, plus elle ménage une place importante à la raison. Le volontarisme occamien détruit la synthèse thomiste entre foi et raison, mais c'est finalement pour ouvrir le domaine des phénomènes naturels à la science moderne.

La pensée islamique est davantage rationaliste en ses prémisses. Les choses divines se présentent d'emblée pour elle sous le signe d'une essentielle rationalité. Mais cette raison va vers la foi, elle reconduit à la contemplation mystique du donné de la Révélation. Cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas faire de philosophie, mais que la philosophie s'accomplit dans plus qu'elle, qui la rend inutile. On trouve maintes formulations analogues dans la philosophie chrétienne, du reste, mais ce qui compte, c'est le dispositif qui la renvoie au travail de la raison malgré elle. En forçant le trait, on pourrait dire que le dispositif fonctionne dans l'autre sens pour la philosophie islamique. Elle est poussée vers le fidéisme mystique et l'abîme du divin en dépit de sa confiance dans la raison humaine.

- On dit beaucoup que dans l'islam, théologie et politique sont confondues. Et on en tire argument pour "montrer" que les musulmans ne peuvent pas entrer dans la modernité.

Même si la proposition comporte un élément de vérité, à la lettre, elle est fausse. Ne fût-ce que sociologiquement : il y a des docteurs de la loi religieuse et des hommes de pouvoir, et ce ne sont pas les mêmes. Rien dans le Coran ne permet d'établir une autorité politique qui serait en même temps une autorité religieuse. Au contraire, dans une "logocratie" comme celle qu'il instaure, selon l'excellent terme proposé par Jean-Paul Charnay, il n'y a pas de place pour un pouvoir qui prétendrait capter à son profit l'autorité d'une Révélation par essence livrée à tous. Ce qui est vrai, c'est qu'en fonction de la même logique, il n'y a pas d'institutionnalisation possible d'une puissance spirituelle distincte. Aussi la Révélation de la Loi peut-elle bien avoir ses spécialistes, ses docteurs et ses juges, ceux-ci ne se constituent pas en une instance indépendante. Ils restent épars dans la société, et donc exposés à l'emprise du pouvoir politique - lequel, pour autant, encore une fois, n'est pas fondé à s'arroger un pouvoir sur le religieux. L'idéal suprême est celui d'un pouvoir unique commandant l'ensemble des croyants en intime accord avec les commandements de la parole divine. Il se concentre dans la figure du califat. Celle-ci unit ou plutôt conjoint, si l'on veut, "pouvoir politique et pouvoir religieux", mais dans un sens et sur un mode qui n'ont rien à voir avec les catégories chrétiennes. Il faut se garder de projeter là-dessus l'image du pontife romain ! Il faut commencer par mesurer, à l'inverse, les limites de la notion de "pouvoir religieux" qu'implique la logocratie coranique. Les circonstances des premiers siècles de l'islam, son expansion guerrière ont consacré la suprématie du pouvoir politique en le faisant sortir, pour ainsi dire, de la religion. C'est en ce sens que l'islam est dit "religion et gouvernement", selon la formule consacrée. Mais ce n'est que vu de loin, et avec des lunettes trompeuses, que cette situation s'apparente à une fusion du politique et du religieux.

Le pouvoir n'est pas l'intermédiaire de Dieu, mais Dieu est tout-puissant ; gouvernant le monde, il gouverne aussi - indirectement bien entendu - les choses politiques. Les pouvoirs sont forcément de Dieu, sans être pour autant investis de Dieu. Aucun pouvoir traditionnel, détenant une légitimité intrinsèque de par sa provenance, n'est reconnu. Aussi cette religion de la toute-puissance divine contient-elle un puissant ferment d'anarchie. L'islam porte vers des sociétés politiques instables et contentieuses. Celui qui gouverne le fait au nom de Dieu et ne tient sa légitimité pour le faire que de Dieu. Mais il n'a aucune légitimité par lui-même, Allah gardant le principe du pouvoir par-devers lui. Qu'un opposant s'élève et l'abatte, et il ne sera pas moins autorisé de Dieu par sa victoire. Toute légitimité terrestre est irrémédiablement fragile, dans un tel cadre, à la mesure paradoxalement de l'écrasante puissance dont elle se réclame. La soumission que les pouvoirs sont fondés à exiger ne les empêche pas d'être exposés en permanence à une contestation également fondée en religion. Cette situation va être formalisée par la théorie de l'émirat. A la différence du calife, l'émir est l'usurpateur qui règne par la la force ; d'une certaine manière, il est légitime car c'est forcément Dieu qui autorise son usurpation, mais c'est quand même un usurpateur.

Le cas du christianisme occidental, en regard, ressort dans sa différence. il nous fait assister à l'invention d'un pouvoir sacré, c'est-à-dire hautement légitime. La mutation s'opère au VIIIè siècle : le pouvoir sacré est dans l'ordre politique l'homologue structurel du pouvoir de médiation de l'Eglise ; il tient son charisme de sa relation au transcendant. Autrement dit, le roi est reconnu par l'Eglise comme un médiateur sacral ; à preuve, le fait qu'elle le sacre. Les commencements de l'institution sont des plus modestes et contingents, mais elle répond à quelque chose de très profond : la nécessité de trouver quelque chose de stable dans un monde où règne l'instabilité. L'Eglise en a besoin pour elle-même ; et elle y parvient en sacralisant la légitimité traditionnelle, ce que l'islam ne peut en aucune façon faire : il la ménage, mais il ne peut pas la rendre religieuse, elle reste radicalement extérieure et à la merci des avatars de la société. Tandis que dans le christianisme d'Occident, l'autorité religieuse est étendue au pouvoir politique par le biais de la valeur sacrée qu'il donne à la tradition royale. Le modèle de l'institution royale est dans la Bible, les Juifs ont eu des rois et c'est avec cette royauté que le christianisme du haut Moyen Age va inventer un modèle nouveau de pouvoir. L'extériorité en est reconnue, en ce sens que l'Eglise ne désigne pas les pouvoirs ; elle les sacre et c'est ainsi qu'elle va fabriquer un pouvoir extraordinairement solide, un pouvoir chrétien légitime, qui peut donc revendiquer auprès de l'Eglise elle-même la primauté. C'est quelque chose de vraiment singulier et de décisif dans notre histoire.

Maintenant, en ce qui concerne la relation entre l'islam et la modernité, il faut bien poser le problème. La question n'est plus de savoir si la vision musulmane du religieux et du politique pousserait spontanément vers la dissociation institutionnelle des deux ordres. Nous pouvons tenir qu'un tel développement endogène était improbable en terre d'islam, non pas à cause de l'union supposée du religieux et du politique, mais de la façon de comprendre leur séparation. La vraie question désormais est ailleurs. Elle est celle des ressources que comporte l'islam pour s'adapter à une modernité politique qui s'est construite en dehors de lui. Je ne vois aucune incompatibilité théologique de principe entre l'islam et la démocratie. Il me semble qu'on peut concevoir sans peine, sur le fond, une vision musulmane de la démocratie. Il y a, en revanche, la difficulté générale pour le monde non occidental d'assimiler un système de règles qui arrive de l'extérieur, difficulté spécialement douloureuse, peut-être, pour l'orgueil des fidèles du "sceau de la prophétie". Et puis il y a le plus important, qui est l'enracinement social de la légitimité électorale, auquel leur histoire a peu préparé les sociétés musulmanes. L'ethnocentrisme occidental est très mauvais conseiller à cet égard. Comme si des processus qui ont pris des siècles chez nous pouvaient s'accomplir par miracle dans des sociétés brutalement requises du dehors de changer de cap par rapport à leur tradition !"




Sur ces derniers points, sans doute ne faut-il pas oublier que le terme de "modernité" n'a pas à être élogieux ou critique : quel que soit le point de vue, la rencontre avec l'islam a lieu - cela commence même à faire un certain temps.

Par ailleurs, je trouve ici quelques précisions - dont je me demande justement si elles sont ou non exactes - sur les rapports entre islam et pouvoir qui sont absentes aussi bien chez Castoriadis (lequel a me semble-t-il une vision un peu caricaturale de la chose), que chez Dumont (lequel avouait être bien embarrassé par l'islam - si M. Gauchet a raison on comprend un peu mieux pourquoi).

Quoi qu'il en soit, à vous de jouer...

Libellés : , , , , , , , ,