mardi 13 novembre 2012

Parler des autres, c'est parler de soi,

disait en substance Jean Renoir. Parler de soi, c'est aussi un peu parler des autres. Depuis quelques semaines, je ne sais plus quoi lire, je commence des livres que pour des raisons en apparence variées je laisse vite tomber. J'ai fini par m'apercevoir, alors que je pensais avoir trouvé une bouée de sauvetage, ou un point d'ancrage, avec La femme pauvre de Bloy et que j'ai dû constater, avec autant de surprise que de déception, que le premier chapitre me semblait bourré de procédés grossiers, j'ai fini par m'apercevoir, disais-je, que quelque chose n'allait pas, et que ce quelque chose venait de bibi.

Au vrai, il ne s'agit ici que de clarifier encore un thème autour duquel je tourne depuis des mois. Avec tout le respect que je leur dois et la reconnaissance que je leur porte, Alain Soral et Marc-Édouard Nabe ne me sont plus très utiles - surtout le premier - pour ce que je recherche maintenant. (Quant à Jean-Pierre Voyer, le bougre n'écrit presque plus, en tout cas pas assez pour des accros de mon genre et de mon copain Ph., c'est bien triste. - Ceci dit, je ne lui écris de mon côté pas beaucoup, lacune que je promets publiquement de réparer sous peu.)

Donc : je me sens dans un entre-deux où les guides sont rares. (Massignon ? Je ne sais pas.) J'imagine que ce n'est pas bien original, et j'en suis même plutôt content. Mais cela peut expliquer à quel point je ressasse les mêmes choses ces derniers temps, un peu comme un alpiniste bloqué dans un coin assure pour la trentième fois ses appuis alors que ceux-ci ne lui sont pas si utiles que ça.


Une remarque générale par ailleurs, assez proche de A.S. et MEN pour le coup. La vie des gens est chiante, des privilégiés qui ne veulent que garder leurs privilèges à ceux qui galèrent et qui vivent une galère bien prosaïque et bien sinistre. Difficile pour un romancier d'en sortir quelque chose d'intéressant. Même les Rastignac, ma foi, ne sont plus bien drôles, peut-être sont-ils les plus pathétiques de tous par leur adhésion inconsciente aux « valeurs » d'une société en voie d'autodestruction. En revanche, l'époque est stimulante - inquiétante bien sûr, mais stimulante. D'où que les gens qui nous parlent, au sens où ils nous intéressent, se situent dans une optique sociologique, quitte à ce qu'il y ait un peu d'abus de langage de la part d'Alain Soral dans l'usage de ce terme, ou travaillent très au près d'un certain réel, intime et politique, comme dans le cas de Marc-Édouard Nabe.

- Ceci posé, l'argent, l'antre de ma douce et Dieu attendent (quoique...), ensemble ou séparément, que je les recherche, aide-toi et le fric, le vagin et le Ciel t'aideront, donc : à bientôt.


Amour du livre

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samedi 28 juillet 2012

Sexe mon beau souci. (Érotique de la crise du monde moderne, II.)

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Érotique de la crise du monde moderne, I.


"Au commencement était l'émotion", disait Céline - disait, c'est-à-dire, si j'ose dire (etc.), qu'il recourait au Verbe dont il essayait de minimiser l'importance. Révérence gardée, et sans prétendre qu'un écrivain tel que Ferdinand pouvait ne pas être conscient d'un tel paradoxe au coeur de son projet, il s'agit là d'une forme de retour en arrière. Et bien sûr, ceci écrit sans jugement de valeur, de paganisme. Mais laissons Jean Borella nous l'expliquer :

"On ne peut qu'être frappé par le fait que le fameux discours de saint Paul devant les Grecs réunis à l'Aéropage renferme certains des éléments les plus élevés de la prédication chrétienne : le Dieu qu'adorent les chrétiens et dont saint Paul vient apporter la révélation est le « Dieu inconnu », le Principe ineffable ; « en Lui, nous avons la vie, le mouvement et l'être » ; plus encore, « nous sommes de sa race » ; enfin, ce Dieu, transcendant à toute chose, on ne peut L'adorer qu'en esprit et en vérité.

Langage philosophique, adapté à un auditoire de philosophes ? Sans doute. Mais aussi parole fondatrice, qui scelle à la fois le destin du christianisme et celui de la culture grecque. Saint Paul ne vient pas seulement inviter les Grecs à la conversion ; il vient aussi et par là même apporter à Athènes la possibilité d'une revivification de la philosophie grecque, et principalement de la gnose platonicienne, en la rattachant directement à la lumière vibrante du Verbe incarné, en même temps que, par cette greffe, la lumière christique trouve la possibilité d'une formulation métaphysique universelle que ne pouvait lui offrir la tradition abrahamique. Bref, nous assistons, en ce moment solennel, à la rencontre, voulue par Dieu, entre la fleur intellectuelle du rameau occidental de la grande tradition indo-européenne, et la fleur vivifiante et salvatrice de la tradition sémitique, le Christ. Par cette rencontre - et déjà dans le Prologue de l'évangile de saint Jean [Au commencement était le verbe...] - les chrétiens sont institués non en judéo-chrétiens ou en helléno-chrétiens, mais en judéo-héllènes. Fait capital dans l'histoire culturelle de l'Europe. C'est principalement dans le christianisme, et d'abord dans la « manifestation christique », qui, étant celle du Verbe incarné, transcende aussi bien le « théorétisme » de la tradition grecque que l'« existentiélisme » de la tradition juive, que s'opère la conjonction de l'une avec l'autre [les Grecs sont trop abstraits, les Juifs trop flous, pour le dire vite. Suit ici un appel de note, je vous la reproduis ci-après.]. En le nommant Logos, saint Jean le désigne comme Vérité et contenu principiel de toute métaphysique et de toute gnose : ce Logos dépasse par conséquent la fonction proprement cosmologique que lui assigne Philon. En nommant « Logos » Celui qui « est dans le Principe », qui « est Dieu » (l'Essence divine), et tourné vers le Dieu, « pros ton Théon » (le Père), et en nous apprenant qu'Il s'est incarné en Jésus-Christ, le Fils de la promesse abrahamique, saint Jean nous fait comprendre que l'essence subjectivo-concrète du judaïsme vient de trouver son accomplissement « pour tous les hommes ».

Cette possibilité d'universalisation qu'offre l'hellénisation du message évangélique n'est pourtant pas sans risque, principalement celui d'une désacralisation de toutes ses formes d'expression. Ce risque majeur, inséparable d'une perspective qui privilégie la transcendance de l'intériorité spirituelle sur toutes ses formulations extérieures, ce risque, disons-nous, atteint aujourd'hui les formes rituelles elles-mêmes. Mais ce sont les formes intellectuelles qui s'y trouvaient naturellement les plus exposées : désacralisation de la doctrine, transformée en spéculation purement profane - ce qui rend compte, en partie, de la naissance de la philosophie moderne.

[Façon de retrouver la célèbre formule de M. Gauchet du christianisme comme « religion de la sortie de la religion ».]

On voit aussi pourquoi, dans ces conditions, la première hérésie chrétienne devait concerner la connaissance sacrée, que saint Paul appelle la gnose, et dont il dénonce déjà la falsification profanatrice. Le remède à cette déviation s'imposait de lui-même : il fallait soustraire la gnose à l'arbitraire et à l'inconscience spirituelle de la raison individuelle, et soumettre son exercice au régime de la Tradition sacrée. La connaissance sacrée n'est pas le fruit d'une pensée profane, mais la méditation d'un dépôt qui remonte au Christ." (Lumières de la théologie mystique, L'Age d'Homme, 2002, pp. 32-34.)

Avant quelques éclaircissements, non pas sur ce texte, qui s'en passe très bien, mais sur ce que j'ai en tête en vous le soumettant, voici la note à laquelle j'ai fait allusion :

"L'hellénisation du judaïsme est relativement tardive et partielle. Celle de l'islam, moins tardive, est plus partielle encore et n'a jamais touché le Coran dont le texte demeure purement sémitique, alors que la version grecque de la Bible, dite des Septante, fut révérée dans la diaspora, et même peut-être en Palestine, preque à l'égal de la version hébraïque - du moins avant la réaction « judaïsante » et anti-chrétienne des deux premiers siècles ap. J.-C. Au contraire, le message chrétien nous est le plus anciennement transmis dans la langue grecque de l'époque, la koïnê, qui, rappelons-le, servait d'idiome véhiculaire dans tout le Bassin méditerranéen : Plotin, à Rome, enseignait en grec. On sait qu'il a existé une version sémitique de l'évangile de S. Matthieu. Pour les autres évangiles, après les travaux du P. Carmignac et de Claude Tresmontant, la chose nous paraît hautement probable, voire certaine. Reste que les plus anciens manuscrits sont écrits en grec, dans une langue teintée d'aramaïsmes, populaire sans aucun doute, mais simple et belle, et très maîtrisée. Compte tenu de toutes ces données, il nous semble que les tentatives visant à « restaurer » un « judéo-christianisme » sont incompatibles avec la catholicité, c'est-à-dire l'universalité essentielle du message du Christ.


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People always mean well...


Comme le dit Soeur Jeanne d'Arc : « L'Évangile invite à la traduction » ; il a d'ailleurs été traduit, dès le début, dans toutes les langues méditerranéennes. C'est pourquoi, s'il y a des langues liturgiques dans le christianisme, il n'y a pas de langue sacrée, tel l'hébreu pour les Juifs ou l'arabe pour l'islam : la seule langue divine, c'est le Christ Lui-même, Logos incarné, source et modèle de toutes les langues humaines." (Ici comme dans le texte principal, je me suis livré à de très légères coupures dans les références données par l'auteur.)


- J'arrêterais bien là pour aujourd'hui, mais, dans la mesure où on m'a encore dit récemment que mon blog était intéressant mais incompréhensible, je vais faire un petit effort de « garniture ». Il s'agit d'abord, ainsi que j'en énonçais récemment le projet, d'utiliser, petit à petit, les textes de Jean Borella afin d'essayer d'approcher cette zone « mystique », pour parler comme Musil, que l'on sait ne pouvoir atteindre par les mots mais que rien n'interdit d'essayer de verbaliser autant que faire se peut. Attendez-vous donc à bouffer du Borella dans les semaines à venir.

Dans cette optique, une première approche de la notion de Verbe pouvait paraître opportune. Chacun aura d'ailleurs peut-être remarqué, selon ses préoccupations propres, que ce texte permettait de retrouver des thèmes et des auteurs souvent évoqués ici : Chesterton et le dogme, Abellio et la Gnose, les rapports du judaïsme et du christianisme, Paul et Jean, et même notre ami Nabsoral. - Je ne vais pas non plus tout expliquer ou tenter de tout expliquer, comme le dit justement A. Soral non sans un brin de démagogie, si vous êtes ici c'est déjà que vous n'êtes pas complètement stupides.

- Quoi qu'il m'arrive de constater que certains débarquent à mon comptoir à partir de recherches Google que je ne répèterai pas, mais qui tournent parfois autour de sévices extrêmes subies par des femmes de la confession d'Abraham... Cette salace incise me permettant, pour en finir par une pirouette avec cet esprit scolaire, de ne pas vous dire aujourd'hui pourquoi j'ai tenu à inclure ce thème dans la série "Érotique de la crise du monde moderne". Patience, comme le dit le (biblique ?) proverbe, plus les préliminaires sont longs...


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dimanche 3 juin 2012

La queue entre les jambes. Point G métaphysique. - Genèses, limites et ambiguïtés de l'« AMGéisme ».

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Après avoir passé un peu trop de temps à mon goût à distribuer des bons et des mauvais points à l'élève Soral - avec lequel, sans rien retirer à ce que j'ai écrit précédemment, je me suis « réconcilié » grâce à son délectable entretien du mois de Mai, pourquoi ne pas m'appliquer le même traitement ?

La recherche de la « genèse » de mes propos fait partie intégrante de ce que je vous balance ici. Les « ambiguïtés », je m'efforce qu'il y en ait le moins possible, quitte à revenir trente fois sur le même sujet, dans l'espoir d'une formulation limpide. Je suis d'ailleurs frappé, en règle générale, à quel point, lorsqu'il me semble, à tort ou à raison, avoir trouvé la bonne formulation, à la fois la plus claire et la plus précise, à quel point ce que j'écris me semble du coup d'une banale évidence. - Est-ce une forme d'accomplissement, ou au contraire et justement une « limite » ? Ces limites, je vous en cache certaines, vous en connaissez d'autres mieux que moi-même probablement. En réalité, cette livraison vient de ce que j'ai pris conscience de ce que je peinais sur quelques points précis :

- la fin du livre de Jean Borella, La crise du symbolisme religieux. J'ai lu avec un grand intérêt ce texte, il y a là très manifestement un filon, mais j'ai buté sur les derniers chapitres. Depuis (plus de deux ans), après avoir laissé le livre de côté trop longtemps, j'y reviens périodiquement, sans atteindre le même point et essayer de nouveau de franchir cette barre qui à la première lecture était trop haute pour moi ;

- il en est à peu près de même avec L'homme sans qualités, à ceci près que j'ai l'ai lu en intégralité il y a une vingtaine d'années. De là à dire que je l'avais pleinement compris... J'ai commencé à le relire en 2008, et ai rencontré des difficultés avec la seconde partie, dite « mystique ». Après, c'est la même chose qu'avec le Borella, trop de temps d'attente, etc. J'ai ressorti le premier volume l'autre jour, on verra ce que cela peut donner.

Si je vous raconte tout ça, c'est pour ce que ça révèle, pas pour les détails concrets en eux-mêmes : c'est parce que j'ai réalisé que c'était quelque chose d'analogue qui se jouait dans mes difficultés avec ces deux livres. Ce moment où l'intelligence se retrouve à exprimer ou essayer d'exprimer quelque chose qui d'une certaine manière (laquelle ?) la dépasse. Bien concevoir et énoncer clairement, j'ai érigé au fil du temps l'identité de ces deux opérations en principe d'écriture : on n'a compris que ce l'on est capable d'expliquer clairement à quelqu'un d'autre. Mais il y a cette zone, abordée aussi bien par le philosophe Borella que par le romancier Musil - chacun d'entre eux étant d'ailleurs un peu plus que ça, précisément - qui par essence dépasse les mots, mais nous n'avons guère d'autre solution pour en parler entre nous, que les mots en question. Tout ne peut non plus se résoudre en musique.

Si j'ai peine en général avec des gens comme Guénon et Abellio, c'est à cause de cela. J'ai le sentiment qu'un J. Borella aborde cette « zone », cette « région » avec une volonté de précision et de communication plus grande. Je parle à dessein de sentiment, il n'y a pas ici jugement définitif - quoiqu'un ami m'ait dit récemment avoir été libéré de l'emprise que l'oeuvre de Guénon exerçait sur lui par la lecture de Jean Borella, et que sans être un spécialiste de l'un ni de l'autre, sans avoir (encore) lu les textes du second sur le premier, j'ai eu l'impression de comprendre (un peu, je ne pourrais justement pas l'expliquer...) ce qu'il voulait dire.

Il est par ailleurs tout à fait évident que mes préoccupations actuelles relatives à l'érotisme et à, paraphrasons Evola, la « Métaphysique du sexe », rentrent dans cette volonté d'aborder ce domaine. Il y a peu de choses plus difficiles à écrire qu'une « scène de cul » (ou à filmer, d'ailleurs), c'est un lieu commun.


Enfin, un dernier problème doit être mentionné ici, la question de la valeur, qui a fait l'objet de nombreux travaux du Maître, lequel a la bonté de me fournir des outils pour le suivre dans l'analyse de cette question. Il y a ici quelque chose que je ne sens pas, je ne parviens pas à trouver un angle d'attaque. Pour quelqu'un qui est convaincu avec Cioran que « Vivre, c'est évaluer » - ce qui est certes une formulation bien générale par rapport à une théorie de la valeur -, c'est un rien gênant.


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"Le cinéma substitue à nos regards un monde qui s'accorde à nos désirs", fait dire Godard à André Bazin en ouverture du Mépris, qui est entre autres un film sur le malentendu. Tout est dans l'ambiguïté, ou la polysémie, du mot accord. Là encore, tout ne peut se résoudre en musique.

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lundi 19 décembre 2011

Au royaume du porno les hommes invisibles sont rois. (Le sexe..., IV bis.)

Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, I.

Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, II.

Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, III.

Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, III bis.

Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, III ter.

Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, IV.



Pas de photographies, nous allons parler de sexe tout du long (sic !), je ne voudrais pas me substituer à votre imagination...

Revenons au texte d'Evola qui fut l'objet et le sujet de notre dernière livraison. Dans ses précisions sur les paradoxes de l'activité et de la passivité masculines et féminines avant et pendant l'acte, l'auteur de la Métaphysique du sexe écrit :

"Si l'on envisage sous l'angle psychologique le plus intime l'expérience de l'étreinte, on constate que la situation de l'« aimant » s'y répète très souvent : le fait est que l'homme (…) est essentiellement passif, en ce sens qu'il s'oublie, toute son attention étant irrésistiblement captée, comme dans une fascination, par les états psychophysiques qui apparaissent chez la femme dans l'étreinte, et plus spécialement par leurs effets sur la physionomie féminine (…) : et c'est cela précisément qui constitue l'aphrodisiaque le plus intense pour l'ivresse et l'orgasme de l'homme."

Je vous avais promis de nuancer cette idée par un texte de Pierre Boutang, nous y arrivons. Ce n'est pas tant une nuance d'ailleurs, qu'une volonté d'éviter une confusion, à savoir, pour le dire (trop) simplement, la confusion entre désir et plaisir.

Dans son Apocalypse du désir (Grasset, 1979), Boutang s'attarde sur Hegel et l'interprétation que donne Kojève de sa philosophie. Hegel, est, de façon générale, une tête de Turc pour Boutang, et ce n'est pas sa conception du désir, ou celle que lui prête Kojève, qui va réconcilier le disciple de Maurras avec le gras Souabe.

En l'occurrence, mon sujet n'est pas de discuter cette conception, d'autant que même si l'on décide faire confiance à Kojève et à Boutang, on est loin des textes de Hegel lui-même. Le point qui m'intéresse aujourd'hui est l'idée exprimée par Kojève que le désir (au sens large) proprement humain, par opposition au désir animal, est désir du désir des autres. Boutang paraphrase puis commente cette thèse :

"Pour que [le désir] cesse d'être naturel [animal], il faut qu'il porte sur un objet non naturel, donc sur un désir même. (…) La pluralité de désirs encore animaux est donc indispensable à l'apparition de la conscience de soi. Il ne faut plus dire que l'homme serait un animal politique, mais que la politique, les désirs individuels animaux, s'entre-déchirant comme tels, sont anthropogènes, quasi créateurs de l'homme.

Qu'est-ce, maintenant, pour le désir, que de désirer un désir, un autre désir ? A quoi reconnaîtra-t-on cette altérité purement numérique, puisque le même objet sera désiré ? (…) Clairement ce qui se désigne là comme désir coïncide avec ce que l'on a toujours appelé l'envie, invidia, une convoitise haineuse n'émergeant qu'au miroir, et qui, en effet, devient intelligible si l'on suppose la modification du désir initial par le péché. Sans l'éclairement du péché, s'il est « anthropogène », il constitue l'espèce homme en tant que « sale bête », ce qui n'est pas loin de la pensée de Kojève et de son humanité historique comme maladie mortelle de la nature…" (p. 123)

Insistons à fins de clarté sur ce dernier point : on ne peut selon Boutang identifier désir et envie que dans le cadre du péché originel. Le faire comme Hegel/Kojève au sein d'une anthropologie « laïque », ou neutre, revient à une vision trop négative de la nature humaine et du désir humain.

(Il faudrait ici se pencher sur le cas de M.-É. Nabe, sa sexualité et son rapport - ou peu de rapport, justement, au péché. Ne nous dispersons pas...)

Ce qui pourrait permettre de faire la différence entre cette anthropologie hégélo-kojévienne et l'anthropologie de René Girard, elle aussi fondée sur l'envie et la circularité des désirs concurrents. Je dis « pourrait » car je ne me souviens plus si R. Girard lie aussi clairement désir, désir du désir des autres et péché originel. Quoi qu'il en soit, le même problème structurel se pose pour Hegel/Kojève et pour Girard : d'où vient en dernière instance le désir s'il n'est que désir du désir des autres ?

Boutang bien sûr aborde rapidement cette question, et cela va nous ramener à la question du désir sexuel. (Prenez votre souffle, on a fait plus clair que ce qui suit…)

"Kojève allègue, au même niveau, la relation sexuelle, qui ne serait humaine que si chacun ne désire pas le corps de l'autre, mais le désir de l'autre. En bonne logique il faudrait dire « mais le désir du corps de l'autre » ; ce qui s'égalerait à une forme particulière d'érotisme, sans doute devenue très fréquente, où l'être du corps de l'autre, se révélant par son plaisir, est seul capable de procurer aussi le plaisir, pour autant que ce plaisir soit signe, chez l'autre, du désir ; mais du désir d'un corps, c'est-à-dire des sensations qu'il dispense, sans quoi le mouvement est sans fin - ou ne commence pas." (p. 124)

Mettons cela en regard avec l'idée d'Evola :

"L'homme (…) est essentiellement passif, en ce sens qu'il s'oublie, toute son attention étant irrésistiblement captée, comme dans une fascination, par les états psychophysiques qui apparaissent chez la femme dans l'étreinte, et plus spécialement par leurs effets sur la physionomie féminine (…) : et c'est cela précisément qui constitue l'aphrodisiaque le plus intense pour l'ivresse et l'orgasme de l'homme."

Il est regrettable que Boutang ne justifie pas son incise : "une forme particulière d'érotisme, sans doute devenue très fréquente", mais vous voyez ce qui m'intéresse ici. Il est bien évident que dans le désir de l'homme pour la femme il y a anticipation de ce moment où en la possédant (avec des guillemets si vous voulez, un autre jour pour cette question) il va susciter en elle ces transformations si excitantes. Mais l'erreur de la « forme particulière d'érotisme » ici évoquée est de mettre la charrue avant les boeufs : non pas d'inclure dans le désir l'anticipation, même floue, du plaisir que l'on éprouve et que l'on donne, ce qui fait partie du jeu, mais de substituer au désir que l'on éprouve - en l'occurrence, que l'on n'éprouve pas, ou « pas assez » - cette anticipation, pour susciter son propre désir. Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe ; le désir est métaphysique. Ces principes que je vous serine ces jours-ci, la « forme particulière d'érotisme » ne les respecte pas : elle croit que le sexe n'est que le sexe, c'est-à-dire le plaisir ; elle oublie que le désir est métaphysique et à ce titre ne peut être complètement inféodé à l'idée du plaisir. - Et, pour en revenir à notre modèle, si la partenaire de son côté, en plus des formes spécifiques du désir féminin, est sur la même ligne, si elle désire moins, même potentiellement, qu'elle n'attend que son désir s'enflamme au contact du désir de l'autre, désir de l'autre qu'elle prend de moins en moins la peine de susciter, eh bien, soit, oui, le mouvement « ne commence pas », soit il y a de fortes chances qu'il ne débouche pas sur grand chose de convaincant.

Il est difficile de ne pas noter que cette forme d'attente circulaire du désir de l'autre est typique des vieux couples, où le souvenir des étreintes passées, à l'époque du désir spontané, est censé venir au secours d'ardeurs atténuées par l'habitude, le temps qui passe, les séquelles mal gérées des grossesses, etc. Chacun attend plus ou moins que le désir de l'autre s'enflamme, en espérant que ça ranime le sien… Ça peut durer longtemps.

De ce point de vue, la « forme particulière d'érotisme » ici diagnostiquée est peut-être liée à la sexualité conjugale moderne et ses contraintes, elle ne date pas pour autant d'aujourd'hui. Ce qui serait plus spécifiquement contemporain, c'est le rôle de la pornographie dans ce processus. Vous direz que ça m'obsède, et vous n'aurez pas tort : d'une part il y a là un point que je ne parviens pas à résoudre, ce qui m'agace ; d'autre part l'importance du porno dans notre monde est indéniablement un des traits distinctifs de notre civilisation, cela légitime pleinement l'intérêt que l'on peut lui porter.

Écartons d'abord de notre champ d'intérêt tout ce qui relève de l'exploitation, de l'esclavage, plaçons-nous dans l'optique d'un film tourné dans la bonne humeur entre adultes consentants. Ne nous concentrons pas non plus sur la question du caractère masculin des fantasmes mis en scène. Non qu'elle soit inintéressante - elle pose au moins le problème de la différence de la relation entre la vue et le désir chez l'homme et chez la femme -, mais ce n'est pas notre sujet du jour - du reste, je n'ai sauf erreur jamais vu un porno réalisé par une femme, ce qui est une lacune. L'éventuel avilissement de la femme nous rapproche déjà de notre « point ». Pourquoi une fellation serait-elle quelque chose de merveilleux et naturel dans la vie et d'avilissant pour celle qui la pratique à l'écran ? (Notons d'ailleurs que l'on ne dit jamais cela du cunnilinctus, alors qu'ici ce devrait être la même chose.) Certes on peut répondre par le contexte d'ensemble, par les thèmes que précisément nous avons évacués comme étant hors de notre sujet. Mais ne voit-on pas que le noeud du problème est ailleurs ?

Il y a quelques mois, suite à une livraison précédente sur ces sujets, M. Cinéma et moi-même avions brièvement abordé cette question. Je repense par ailleurs à l'évidente différence d'état d'esprit entre Marc-Édouard Nabe et quelqu'un comme le Libre Penseur sur le porno : le premier en fait un éloge explicite dans L'homme qui arrêta d'écrire, le second y voit un des symboles de la décadence occidentale. Ma difficulté personnelle est que quelque chose dans le porno me laisse sceptique, alors que je crois pas être bégueule pour un sou.

Essayons donc avec notre clé du jour, et constatons que le porno repose sur une interaction entre son propre désir - mais c'est un désir vague : « baiser » -, et la vision du plaisir des autres. Interaction d'autant plus efficace, soit dit en passant, que les acteurs eux-mêmes semblent en proie au désir, puis au plaisir (les films les plus excitants n'oublient pas, même avec le peu de finesse du genre, de s'attarder un chouïa sur la montée du désir, les actrices les plus excitantes restent un peu naturelles, même au sein des plus extravagantes acrobaties, même si ce ne sont pas celles qui font les plus extravagantes acrobaties),

mais interaction qui peut déboucher sur la confusion. Le sexe comme la mort ne se peuvent représenter, c'est bien connu, le porno repose sur une identification du spectateur à l'acteur masculin, sur une contemplation de ce que fait l'actrice. De ce point de vue d'ailleurs notons que le genre est rien moins que machiste : la bite de l'acteur n'existe pas, elle est remplacée par celle du spectateur, qui se consume en admiration devant la beauté de la fille et la façon dont elle donne son corps à l'amour… Paradoxe de ce genre où plus l'on en demande à la fille, plus on l'enferme dans un univers de fantasmes masculins parfois humiliants, et plus on l'admire de faire ce qu'elle fait, plus on lui en est reconnaissant, là où l'acteur ne reste qu'un automate, un robot qu'à la limite on ne voit pas.

Reprenons. Ce qui je crois pose vraiment problème dans l'importance qu'a prise le porno dans notre monde, c'est que cette importance est signe d'une confusion entre son propre désir et le plaisir des autres, et qu'elle nourrit donc l'expansion de la « forme particulière d'érotisme » diagnostiquée, à juste titre, par Boutang. Tous problèmes « féministes » mis à part, l'adolescent qui comble sa frustration, l'adulte (mâle ou femelle d'ailleurs) qui oublie un peu les tracas de tous les jours, ma foi, pourquoi les critiquer ? Le problème vient quand on finit par en perdre la trace de son propre désir, à le dissoudre d'une certaine façon dans la vision du plaisir - plus ou moins réel par ailleurs, mais ce n'est pas vraiment le problème - des autres.

C'est cette confusion qui entraîne les effets pervers sur la sexualité, et comme dit Laurent James, sa force subversive, dont je m'entretenais avec M. Cinéma. Il ne faut pas la dramatiser, car le concret de la rencontre avec la fille peut vous remettre les pieds sur terre et vous aider à élaborer en commun quelque chose qui soit lié au désir de chacun, et pas à une scène de film de cul, mais il ne faut pas nier le problème non plus.

(Avant de continuer sur ce registre, une incise : un film raconte toute cette histoire, un film décrit la « forme particulière d'érotisme » qui est aujourd'hui notre sujet, il s'agit bien sûr de Eyes wide shut, avec son mâle qui cherche à nourrir son désir du désir et du plaisir des autres, sa femelle qui, directement branchée sur ses fantasmes, si j'ose dire, a gardé (au moins dans les dernières scènes du film) toute l'essence métaphysique de son désir, et est donc plus à même d'orienter son couple dans une direction humaine. - Encore une fois, il faudrait aller plus loin dans l'exploration de la différence du rôle de la vue dans les sexualités masculine et féminine…)

Vous ai-je raconté déjà cette histoire, je ne sais plus, mais un jeune ami, qui allait découvrir l'amour dans les bras de sa copine, et qui évidemment était surexcité, devint tout flagada - « réfractaire », comme disent les psys - en découvrant la toison pubienne de celle-ci, qui, à l'encontre des filles du X, n'était pas rasée… C'est d'ailleurs intéressant cette question du sexe rasé des filles (qui n'est valable que pour le porno récent : je rappelle d'ailleurs que le porno encensé par Nabe dans L'homme qui arrêta d'écrire est plus celui des années 70-80). Outre qu'elle illustre une différence générationnelle tout de même pas négligeable : pour mon époque, une femme, c'est-à-dire ce qui déclenche le désir, est poilue, ce n'est pas le cas pour celle de mon pote. Et pour une génération antérieure, la femme était poilue aussi au niveau des aisselles… Outre qu'elle illustre cette différence, elle ressort tout à fait de notre propos. Tout lecteur de l'illustre docteur Zwang a appris que la toison pubienne féminine, contrairement à ce que l'on pourrait croire, est signe d'humanité et non pas d'animalité, qu'elle est précisément une des caractéristiques de l'espèce humaine. Il y a donc, dans ce qui semble être à l'origine dû à des causes de l'ordre de l'hygiène, une adéquation en réalité d'ordre métaphysique avec la dissolution possible du désir dans le plaisir qui nous a semblé être un des dangers de l'importance actuelle du porno : cette « dissolution » est un retour à l'animalité, en ce que la sexualité de l'animal n'est pas métaphysique, le sexe pour l'animal n'est pas autre chose que le sexe : il est procréation, comme pour le spectateur du porno il peut n'être que pur plaisir - dans les deux cas, c'est la métaphysique (ou Dieu, d'ailleurs, si l'on veut) qui passe par la fenêtre - pas de bol, la métaphysique, ou Dieu, c'est nous…

Ici, accrochez-vous un peu s'il vous plaît, puisque le plus simple est que je vous expose mon idée en même temps que la façon dont elle m'est réapparue, mais que cette simplicité oblige à quelque complication passagère. Ayant parfois lié libéralisme et retour à l'animalité - par la négation du don / contre-don, par l'insistance sur les besoins... -, je cherchais dans mes archives où j'avais exprimé cette idée, qui va tout à fait, vous l'aurez compris, avec l'expansion de la pornographie en société libérale, lorsque je suis retombé (ici et ) sur une citation… de Kojève, le monde est petit, ou la présentation par mes soins d'une évocation de Kojève par Muray, que voici :

"Muray lie « fin de l'Histoire » selon Kojève, retour de l'humanité à l'« animalité » (selon le même Kojève), et le fait que, je cite, « l'animal, à la différence de l'être humain, se définit de ce qu'il épuise toutes ses possibilités existentielles dans la procréation » . La culture comme échappée de la procréation ?"

La boucle est bouclée, CQFD : on retrouve dans le porno - ou, encore une fois, dans l'importance qu'il a prise et dans les modalités de son expression - ce qui fait le sel du libéralisme : animalité, non-existence du don / contre-don, utilitarisme (je n'ai pas développé, mais c'est facile : tous les discours sur le thème "Je fais ce que je veux de mon corps", qui considèrent ce corps comme une marchandise comme les autres, vont dans ce sens de la perte de la singularité de l'acte)… De ce point de vue, d'ailleurs, il faut bien voir que l'absence totale de l'idée de procréation dans le X (rien que l'évoquer est étrange…) est symétrique avec l'« épuisement des possibilités existentielles de l'animal dans la procréation », là où la sexualité humaine est en tension permanente avec la procréation.

Stop ! Deux liens pour finir (l'un avec une belle photo, je suis quand même pas chien) :

- de la joyeuse sexualité à l'ancienne (découverte via un blog curieux mais qui me compte dans ses favoris…) ;

- une sentence de Muray qui, soit dit en passant, rejoint ce que je disais sur le côté homme invisible de l'acteur porno. Le porno paradoxalement murayen…


Bonne bourre à tous !

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mercredi 16 novembre 2011

Le retour en fanfare du trou du cul. Un Bonnet sur les yeux, ou Il n'est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.

Je vous la fais brève aujourd'hui, ce sont des choses que j'ai déjà écrites. Mais c'est un tel cas d'école que, outre le plaisir bien naturel de dire du mal de l'intéressé, il serait dommage de ne pas s'attarder dessus quelques minutes.

Donc, Olivier « Moi j'encule les fachos » Bonnet découvre la loi Rothschild, et nous fait tout un laïus dessus. C'est bien sûr du pur Soral, en plus grossier d'ailleurs, car à le lire on a l'impression que sans cette loi tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes français, ce dont je me permets de douter. Quoi qu'il en soit, ce qui est amusant, c'est que notre gauchiste « sabre au clair » (sérieusement, un de ses copains ne peut pas lui dire à quel point il a l'air con avec cette appellation ?), notre Albert Londres de la revue de presse (ou, si l'on préfère, notre Ivan Levaï de la blogosphère de gauche), reprend, via des déclarations de J.-L. Mélenchon, un argumentaire dont je veux bien que l'origine, si tant est qu'on la trouve, ne soit pas nécessairement à chercher du côté d'Alain Soral, mais qui a été pour la première fois, ces derniers temps, porté sur la place publique par Marine Le Pen, sous l'évidente inspiration de Poutine-Chavez-Khadafi (aïe !) -Ahmadinejad-Soral.

Ce que concède en partie notre serial compilateur des idées des autres, mais c'est pour aussitôt dégainer sa petite bite antifaf : "Et personne ne dénonce jamais ce scandale absolu ! A part Mélenchon et l’extrême droite – qui ne le fait que par opportunisme, étant entendu qu’elle a toujours été au service zélé du capitalisme libéral et ne remettra donc jamais en cause son empire…"

Antipathie personnelle mise à part, et je veux bien avouer que si celui qui se vante d'avoir été formé à L'événement du jeudi, c'est dire s'il s'y connaît en matière de morale, et se félicite d'avoir été classé parmi les meilleurs blogs par un torche-cul comme Challenges, c'est dire s'il a la fierté bien placée, je veux bien avouer que s'il me semble aussi pathétique, c'est parce que je reconnais en lui un peu de ce que j'ai pu être, antipathie personnelle mise à part, donc, il ne s'agit pas de donner à ce compagnon de route de toutes les défaites plus d'importance qu'il n'en a.

Il est néanmoins frappant de saisir ainsi sur le fait l'expression d'une idée qui mérite d'être discutée - le rôle de la loi Rothschild - et, dans la minute qui suit, la volonté de fermer la porte à ceux qui pourraient contribuer à discuter cette idée, à lui donner plus d'écho. Plus idiot utile tu meurs !

Soyons clair, tiens, profitons-en. Que l'extrême-droite, ou ce que l'on a coutume d'appeler comme ça, ait pu être au service du capitalisme libéral - dans le temps, on disait : du grand capital, et c'était peut-être plus juste, mais passons -, oui, d'accord, mais Lénine, mais Trotski, ils ont trouvé de quoi financer leurs activités dans une pochette surprise ? Par la simple générosité du peuple russe ? - A. Soral évoque ça ces derniers temps, il n'est pas le premier, les lecteurs du journal Spirou dans les années 80 pouvaient lire des choses analogues


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, c'est justement le noeud du problème en monde capitaliste-libéral : où trouver l'argent ? Par qui se le faire donner sans se lier les mains ? Ceci dans l'optique où l'on veut avoir un minimum d'efficacité, bien sûr. Si c'est pour distribuer quelques tracts au soleil provençal avant d'aller râler sur son sort autour d'un pastis tout en se prenant pour Tintin (créé par un facho!), les ressources restent assez faciles à dénicher. - Or, et c'est là que le Bonnet blesse, c'est précisément en continuant à faire un clivage strict entre les mécontents de gauche et les mécontents de droite que l'on sépare des gens qui pourraient avoir quelques points d'entente, que l'on entretient une logique de petits groupes aussi inutiles que facilement manipulables. Et certes, l'histoire du fascisme italien illustre bien le fait que l'on peut au départ être à l'écart des clivages du monde politique traditionnel pour finir (à partir de quel moment, je ne saurais le dire, je ne suis pas assez connaisseur du sujet) par être fortement dépendant du grand capital.

De toutes façons, j'écris tout ça pour que cela soit fait une fois, mais sans enthousiasme ni grand espoir. Je partage l'opinion d'un ami : Marine Le Pen ne peut rien faire en elle-même (et j'ajouterai : son parti, ou ce qu'il en reste, encore moins), mais c'est peut-être par elle qu'il peut se passer quelque chose. Qui a de bonnes chances, tous les Bonnet de la terre aidant, de ressembler à un nouveau 21 avril (date fétiche pour moi, c'est un 21 avril que j'en ai fini avec l'esclavage salarié... Pardon !).

Vous aurez compris que cela n'a rien d'une « consigne de vote » - quelle expression, d'ailleurs, quel respect de l'autonomie de ses électeurs... - ou d'une annonce de mon vote personnel, en admettant que je me résolve à voter. Un diagnostic tout au plus.

(D'ailleurs, puisqu'on en parle, je verrais plus des possibilités, sinon de changement au moins d'amusement, dans une grande grève des impôts, sur le mode : personne ne paie plus rien à l'État tant que notre argent part chez les banquiers... Chiche ?)


J'ai donc fini quelques mois à l'avance, merci Bonnet, mon petit discours sur la prochaine élection, et repars m'occuper de choses plus intéressantes, en tout cas pour moi, j'espère revenir bientôt vous les soumettre. Portez-vous bien !



P.S. : à l'heure où je mets sous presse, j'hésite à communiquer cet article à notre intrépide grand reporter des cafés provençaux, ainsi que je l'avais fait la dernière fois que je l'avais pris à parti. D'un côté je ne voudrais pas donner l'impression de lui dissimuler mes injures à son endroit, d'un autre je sais par expérience que l'on ne peut pas discuter avec lui - même si, d'une certaine façon, je viens d'essayer de le faire à l'instant -, et que ça n'en vaut donc pas la peine. Je verrai.

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samedi 8 octobre 2011

Le premier Moldu venu. - Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », III.

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La Mauvaise Éducation, ou Le Juif sadique essaie en vain de dresser Alain Soral et Marc-Édouard Nabe.


Première partie.

Deuxième partie.

Deuxième partie, bis.



La saillie avait fait parler chez les amateurs plus ou moins fans d'Alain Soral : le « Che » d'Égalité et Réconciliation s'était permis de dire que, pour la décennie que nous venons de traverser et éventuellement la précédente, seuls ses livres resteraient, passeraient à la postérité, évoquant au passage avec commisération, pour ne pas dire plus, M.-É. Nabe et M. Dantec.

(J'avoue ma flemme à retrouver la source, ce qui, soit dit en passant, et sans que cela soit une excuse à cette flemme, est un problème des archives audiovisuelles telles que les "Entretiens du Président" : si on ne note pas tout de suite le minutage de tel ou tel propos, il est assez laborieux de le retrouver après. - Ceci posé, il ne me semble pas avoir besoin ici d'être d'une précision bénédictine ; ceci posé, bis ou par-dessus, en cas de demande expresse, je vous indiquerai ce que A. S. a effectivement dit ce jour-là.)

La mégalomanie ne m'a jamais gêné, au moins chez les gens que j'estime : elle vient presque naturellement à ceux qui ont quelque chose en plus que les autres, dans quelque domaine que ce soit. Elle est plus ou moins envahissante ou ridicule, mais tant qu'elle aide ces personnes à réaliser ce qu'elles estiment devoir réaliser, tant qu'elle est partie intégrante d'un mode de fonctionnement, il faut faire avec. C'est un peu comme la « rage de vaincre » chez le sportif ou « l'amour du pouvoir » chez l'homme politique : cela ne les rend pas toujours sympathiques, mais si cela les pousse à faire de grandes choses... La sainteté est par définition rare !

Évidemment, ce jour-là Alain Soral a dit une connerie. Laissons tomber Maurice Dantec, qui se laisse d'ailleurs très bien tomber tout seul : je ne sais pas à quel point les livres de Nabe resteront ni lesquels, mais ils resteront à coup sûr plus que ceux d'A.S., dont le peu de clarté dans l'exposition se fera au fil du temps d'autant plus gênant que l'on ne saura plus trop de qui il parle. - Et il n'est pas dans mes habitudes de faire des paris sur le futur.

Ceci posé (ça commence à faire un tas), il n'est peut-être pas inutile d'essayer d'interpréter cette « connerie ». Sans doute y a-t-il ici une part de provocation, une volonté d'aller défier les fans de MEN et de M. Dantec sur leur terrain, de ne pas leur laisser le « monopole de la littérature », pour paraphraser la formule mitterrandienne. Mais revenons à notre préambule sur la mégalomanie : j'ai évoqué "ceux qui ont quelque chose en plus que les autres". Dans le cas d'Alain Soral, il faudrait parler de quelques choses en plus que les autres : notre lepénomarxiste n'a pas une qualité primordiale, ce qui en soi est une limite, mais il a beaucoup de qualités. Il n'est pas le plus intelligent, il n'est pas le plus courageux, il n'est pas le plus talentueux dans l'expression écrite, il n'est pas le plus sage, au sens fort du mot... mais il comprend beaucoup de choses, a le courage, notamment, de continuer à essayer d'en comprendre d'autres et de ne pas reculer devant certaines conséquences de ce qu'il pense, il a quand même un vrai talent d'expression orale, et a su jusqu'ici à peu près reprendre la main après certains excès verbaux. (Bien évidemment, ceux qui ne l'aiment pas seraient, surtout sur ce dernier point, moins indulgents que moi.)

Je vous parle de ça pour deux raisons, toutes deux liées à ce projet des Genèses, limites..., lequel consiste à essayer de situer les options et idées politiques d'A.S. dans une perspective plus vaste qu'on ne le fait d'habitude. Et il faut bien pour cela, étant donnée la façon dont il travaille et promeut son action, évoquer ce que l'on pense comprendre de l'individu Alain Soral lui-même.

La première de ces raisons, donc, ou le premier des résultats auxquels on parviendrait aujourd'hui, c'est qu'A.S. est un homme ordinaire, mais en mieux, ou qu'il se situe dans la fourchette supérieure des hommes ordinaires, ce qui répond, encore une fois, à la définition du « premier venu » par Paulhan (je sais, je vous le retranscris un jour...). Ce qui explique d'ailleurs pourquoi ses côtés mégalos font autant parler, aussi bien les admirateurs que les détracteurs : parce que tout le monde sait que ce n'est pas un génie, qu'il n'est pas exceptionnel. - Ce qui, peut-être faut-il le préciser, et sans que cela par ailleurs ne remette en cause les critiques que je peux moi-même porter à son endroit, ce qui ne fait que rendre plus méritoire ce qu'il fait, ou, à tout le moins, ne fait que montrer à ceux qui ne font rien ou beaucoup moins, qu'il était tout à fait possible de faire plus.

La seconde raison, ou l'autre idée qui m'a fait prendre le clavier ce matin (alors que je ne pense qu'à France-Angleterre dans trois heures...), c'est l'analogie qui m'est venue entre Alain Soral et quelqu'un comme Laurent Tailhade. Je n'ai jamais lu Tailhade, et ne voudrais pas être injuste à son égard, mais précisément, plus beaucoup de monde ne le lit encore, et certains ne le connaissent que par ses démêlés avec Bloy. C'était, comme on dit, une figure de son époque, et il est bien possible, comme me le disait un ami fin lettré, que son épaisse biographie (Laurent Tailhade ou la provocation considérée comme un art de vivre, Maisonneuve et Larose, 2001, 828 pp.) soit nettement plus intéressante que ses propres livres. Tailhade a beaucoup parlé et fait parler de lui, il a en fait suer plus d'un, a asséné un certain nombre de vérités, a fait scandale... Vous comprenez le parallèle, et mon idée qu'il est bien possible qu'une biographie d'Alain Soral parue dans X années, soit un livre plus fort sur notre temps que Comprendre l'Empire ou Misères du désir.

Ceci posé (avant que tout ne s'écroule), je précise que malgré peut-être les apparences, il n'y a ici aucune condescendance de ma part - d'autant que le film n'est pas fini... Simplement une volonté de mieux cerner ce personnage, ses idées, ses possibilités et ses limites.


- J'ai parlé de Bloy, dont on lit encore les livres, et pour un certain temps sans doute. L'analogie est tentante de voir dans le bloyen Nabe le Bloy de Tailhade-Soral. Je mentirais si je ne disais pas qu'elle m'est venue naturellement à l'esprit, mais il faut se méfier des comparaisons et des facilités qu'elles peuvent induire. Il vous est néanmoins loisible de voir dans ce que j'ai pu écrire aujourd'hui sur Alain Soral certaines remarques en creux sur M.-É. N...

...dont j'avoue pour finir qu'il m'a bien énervé avec son livre sur DSK : j'aurais dû deviner, lorsque fleurissaient les rumeurs dans les cercles nabiens qu'il travaillait à quelque chose sur le « printemps arabe », que c'était du vent et qu'il préparait un autre coup. On croit commencer à connaître la bête, on se fait tout de même avoir. Enculé toi-même, va ! (écrit avec l'accent chantant du sud...)

Ceci posé (badaboum ?), je vous laisse, Irlande-Galles est commencé, et bien commencé...

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samedi 3 juillet 2010

Mes responsabilités dans ton cul. - Apologie de la race française, VII. - Nigger of the day, VIII.

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Ah, la race française...



Apologie I.

Apologie II.

Apologie III.

Apologie IV-1.

Apologie V.

Apologie VI-1.

Apologie VI-2.



Sans doute y a-t-il des choses à dire sur la Coupe du Monde en cours, et notamment sur ce que nous a proposé l'équipe de France. J'attends de mon côté d'en savoir un peu plus - un ami me souffle qu'une des raisons des problèmes entre Ribéry et Gourcuff serait les moeurs du second (cherchez l'Arabe…), mal acceptées par le premier… Que fait la Halde ? - pour éventuellement disserter dessus. Une « brève » pour aujourd'hui.

Dans un article très degauche de Rue89, je lis, à propos de manifestations de racisme envers les joueurs noirs ou d'origine arabe de l'équipe de France : "Curieusement, plus les joueurs seront nés français (dans les DOM-TOM ou de parents immigrés dans l'Hexagone) plus le phénomène amplifiera (sic)."

En admettant que cette amplification soit réelle, elle n'a rien de « curieux », et, contrairement à ce que l'on pourrait supposer, n'est pas principalement liée au fait qu'il y ait de plus en plus de Noirs dans l'équipe. Le même phénomène s'est produit avec les Juifs au XIXe siècle, lors du mouvement d'assimilation. C'est justement parce que ces joueurs sont français que l'on s'interroge à leur sujet, et que, donc, on trouve à critiquer, tant dans ces domaines on trouve ce que plus ou moins consciemment on cherche.

Les Juifs avant l'émancipation étaient placés dans une catégorie, certes minoritaire, avec les avantages et les inconvénients que cela implique, mais une catégorie collective : caractérisée négativement (le « peuple déicide ») et positivement (les précurseurs du christianisme), mais collective. A partir du moment où les Juifs sont, « comme individus », pour reprendre l'expression de l'abbé Grégoire, français, les autres Français s'interrogent sur ces nouveaux compatriotes qui sont censés être pareils qu'eux. On se pose des questions sur eux, des questions sur leur nature, sur ce qu'ils sont. La problématique n'est plus la même : de caractérisations collectives sommaires et liées à des actes, on passe à des recherches sur l'essence des individus, en tant qu'individus issus d'une même collectivité.

Je vous citais il y a un bon mois ce dur passage où Rebatet s'enorgueillit de retrouver le Juif chez un compagnon d'armes charmant et assimilé : texte extrême, mais d'une mécanique classique, où le Juif est renvoyé à sa judéité en raison même de son assimilation, où l'assimilation du Juif, due, selon Rebatet, au « mimétisme si prompt de sa race », le rend encore plus juif qu'avant... C'est le même genre de phénomènes qui pousse certains antisémites à reprocher à la fois aux Juifs de toujours s'aider les uns les autres (en démocratie, ils rompent le pacte de l'égalité et de l'individualisme), et de se disputer entre eux. On les condamne parce que trop juifs, on les critique quand ils oublient qu'ils le sont.

Après, le rôle qu'ils ont pu jouer dans la modernité, les fortunes bâties par certains d'entre eux, tout cela a cristallisé d'autres rancoeurs, mais il me semble qu'un des facteurs essentiels de la forme d'esprit antisémite moderne est liée à cette difficulté, qui n'est pas sans fondement, à ne voir, malgré l'abbé Grégoire, dans les Juifs, que des individus.


- Bon, ce devait être une brève, je reviens à l'équipe de France. On peut avoir des opinions sur l'immigration en cours, se demander si elle doit se poursuivre, et à quel rythme, être arrêtée, etc., mais il n'y a personne pour réellement contester que la France sera désormais un pays métissé, que l'on ne peut pas ici revenir en arrière. C'est précisément parce que l'on sait que joueurs noirs et maghrébins de l'équipe de France non seulement sont français mais le seront de plus en plus, que l'on se pose des questions sur eux. Le nombre de joueurs non blancs dans l'équipe a son importance, mais surtout parce qu'il est lié à la conscience que la France a changé et change encore. (Ajoutons que toutes ces questions se poseraient nettement moins si cette équipe n'était pas aussi chiante à regarder jouer depuis des années…) Et du coup, alors que les joueurs de couleur auparavant étaient enfermés dans des stéréotypes (essentialistes, déjà : nous sommes dans la modernité) évoqués par Rue89 (« surpuissants », « félins »), ils sont maintenant convaincus de double appartenance, comme les Juifs à la belle époque, double appartenance religieuse ou sociale (sociale au pur sens de racaille, pas du point de vue du prolétariat, ou même du lumpen-prolétariat...), où la moindre affinité entre eux est vécue comme une trahison vis-à-vis du pays.

Et de même que la réussite des Pereire ou des Rothschild a pu contribuer à pimenter le débat sur les Juifs, les fortunes amassées par des Henry ou Anelka accentuent leur image de profiteurs, qui se gavent sur le dos de la France sans lui rendre ce qu'elle leur donne. On ne niera pas par ailleurs que certains Juifs sont des enfoirés et que tel ou tel joueur de l'équipe de France a ses côtés racaille ; mais, outre que, je le répète, tout cela est très lié à l'absence de résultats de l'équipe de France (à ce sujet et en repensant à 1998, on peut se demander ce qu'il adviendra de l'équipe d'Allemagne, dont tout le monde loue aujourd'hui le côté multiculturel, lorsqu'elle commencera à perdre), c'est une configuration logique d'ensemble (comment être dans un état d'esprit purement égalitaire par rapport à des gens qui ont au moins une différence par rapport à nous ?) qui détermine la suspicion, une suspicion qui trouve nécessairement de quoi s'alimenter, les Juifs, les footballeurs, et plus généralement les êtres humains n'étant pas, et n'ayant pas vocation à être - des anges.



- Ce qui n'empêche pas certains d'entre eux, dans la musique comme dans certains gestes de la main, de s'approcher du divin.


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mardi 2 février 2010

"Au bon vieux temps..." De notoriété publique.

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Sur les conseils d'un ami, je parcours le journal d'Andy Warhol (Grasset, 1990). - Mon Dieu quelle vie de merde ! Ce ne sont pas tant les abus de tous genres qui choquent, ni le fric et l'artifice - tout cela a toujours constitué la vie quotidienne des riches, il faut bien s'amuser quand on s'emmerde -, c'est le rythme effréné de cette sociabilité ininterrompue qui manifestement dégoûte tous ceux qui y participent sans qu'ils aient la force ni vraiment l'envie de s'en retirer. « L'humanité est une cérémonie », la jet-set est ce qui reste de cérémonie quand le sens a disparu, ou quand l'humanité a disparu : on boit, on se drogue, on baise, on médit (beaucoup)... tout ce que l'on fait dans les fêtes, mais on le fait en permanence, au lieu que ce soit en rupture par rapport aux travaux et aux jours, et on le fait en sachant que cela n'a pas de signification.

Ce qui d'ailleurs se voit dans les nombreuses ventes aux enchères écumées par Warhol, où l'on vend les reliques d'une Joan Crawford fraîchement décédée, dans sa façon de fréquenter assidûment les vieilles divas et de les presser de questions (Paulette Goddard se fâche avec lui parce qu'il veut savoir comment était Chaplin au lit) : il y a une sorte de cannibalisme aussi logique que sinistre à l'égard du « glorieux passé », qu'à la fois on fétichise (il faut posséder des robes des anciennes stars) et qu'on banalise, autant d'ailleurs par lucidité (Hollywood Babylon, depuis toujours) que par envie.


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Parce qu'il est complètement immergé dans ce monde dont il constate jour après jour la vacuité, parce que son oeuvre, au moins dans ce qu'elle a de plus célèbre (je ne suis pas spécialiste) a notamment pour thème la société de consommation, qui entretient un rapport curieux aux objets qu'elle produit/détruit et à ses « icônes » (artistiques - Marylin, ou, donc, de consommation - les boites de conserve, les bouteilles de Coca...), parce qu'en tant qu'homo lucide il en sait autant sur le narcissisme,


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la fragilité et la frime de ses contemporains (il faut dire qu'il a pour cela un informateur de première main, si j'ose dire, en la personne de Truman Capote, lequel ne cesse de lui raconter des histoires sur l'Hollywood de l'après-guerre, sur le nombre de pipes qu'il a taillées à John Huston, sur celle qu'il a failli faire à Bogart (qu'il essaie de convaincre de se laisser faire en lui rappelant toutes celles que Bogart a lui-même effectuées gamin au collège - si Lauren savait ça !), etc.), Warhol était admirablement bien placé pour rédiger cette chronique à la fois neutre et cruelle (il ne se prive jamais pour signaler le petit verre ou le petit acide de trop pris par tel ou tel avant de monter sur scène aux Oscars), dont, paradoxalement, l'enregistrement systématique des sommes d'argent dépensées par l'auteur n'est pas le moindre charme.

Deux petits exemples, pour vous donner une idée :

"25 mars 1977. Los Angeles. (...)
C'était une soirée pour Sidney Lumet. Il me déteste mais sa femme Gail ne sait pas quoi penser de moi, alors elle prend la même attitude que son mari, elle est froide. Sidney se précipite pour embrasser tout le monde mais quand il arrive devant moi il s'arrête. Les metteurs en scène étaient de vrais machos autrefois, maintenant ce sont de petites tapettes qui courent en tous sens pour embrasser tout le monde, à la manière des Français, mais continuent de penser qu'ils sont machos." (p. 64)

(A tort ou à raison, on imagine très bien Lumet vouloir montrer à bon compte que, par opposition à Warhol, il n'est pas un pédé...)

"19 juin 1977.
Victor et moi, on est descendus boire un coup au Windows on the World (taxi : $ 5). On a bu et parlé et regardé par les fenêtres ($ 180). C'était magnifique. Ensuite, on s'est promené dans le Village. Au bon vieux temps, on pouvait aller là le dimanche sans rencontrer âme qui vive. Mais actuellement, c'est de l'homo à perte de vue - bars de gouines et de cuirs avec les enseignes allumées en plein jour. Ces sadomasos, ça s'habille en cuir, ça court dans les bars et c'est tout pour la frime : on les attache, et ça prend une heure. Ils disent quelques saloperies et ça prend encore une heure. Ils sortent un fouet, et hop ! encore une heure : un vrai spectacle. Et puis, de temps à autre, il y a un dingue pour prendre ça au sérieux, qui le fait pour de bon, et ça fout tout en l'air. Mais la plupart, c'est juste de la frime. Déposé Victor ($ 5), suis resté chez moi à regarder la télé." (p. 81)

(Ou comment décrire le vide de la cérémonie maso...)


Ces quelques remarques faites, ces quelques exemples donnés, venons-en à notre sujet, celui-là même qui avait poussé mon ami à me conseiller ce livre :


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"12 mars 1977.
Levé tôt, belle journée. je suis allé au magasin d'antiquités Subkoff pour me donner des idées (taxi : $3). Marché jusqu'au bureau. Bob était là, en train de regarder des images pour l'album de photos que je fais avec lui. Vincent est sorti acheter le journal, et c'est là que nous avons vu ce gros titre : « UN METTEUR EN SCÈNE ACCUSÉ DE VIOL. » Roman Polanski. Sur une gamine de treize ans qu'il avait emmenée à une soirée chez Jack Nicholson. Quand la police est venue chez Jack le lendemain, sur plainte des parents, ils ont fouillé la maison et Anjelica a été arrêtée pour possession de coke." (p. 58)

- Il s'agit bien sûr de la compagne de Jack Nicholson, Angelica Huston (quelle famille !), dont on a pu dire que le jour du viol elle avait quitté la maison pour laisser Roman tranquille...

"28 mars 1977. Los Angeles [cérémonie des Oscars] (...)
Brenda Vaccaro était contrariée par que son ex-fiancé Michael Douglas était là avec sa toute nouvelle femme rencontrée lors de la cérémonie d'inauguration. James Caan était là avec sa femme, un look de petit garçon, une beauté. Ils épousent tous des jeunettes qui ont l'air d'avoir treize ans, c'est la dernière mode à Hollywood. Roman était là, il a été libéré sous caution, après l'histoire de la gamine de treize ans. Il s'est précipité sur le cul d'Alana [Hamilton] en disant qu'il allait la violer." (p. 66)

"29 septembre 1977.
J'ai discuté avec Fred. On avait prévu de voir Nenna Eberstadt qui a travaillé au bureau tout l'été, pour déjeuner avec elle à son école uptown, dans la 83e Rue - Brearley. (...)

Taxi jusqu'à Brearley avec Bob et Fred. Je suis parti du bureau avec une pile de Interview. Quand on est arrivés à l'angle de la 83e et de la 1ere Avenue (taxi : $5), on est entrés, on a laissé les magazines au premier, pour que les filles les prennent. (...) Enfin, Nenna est venue à notre rencontre, on aurait juré que tout à coup elle avait dix ans ! [Elle en avait 16, note de AMG.] Je n'en croyais pas mes yeux ! Un petit uniforme noir, avec une de ces jupes, courtes, comment ça s'appelle déjà ? Comme les dames en portaient dans les années 60... une minijupe. Son amie portait aussi un uniforme, une très belle fille qui avait aussi l'air d'avoir dix ans. Fred nous a révélé un secret, que Mick Jagger avait appelé Nenna, que Ferddy Eberstadt avait répondu et avait commencé à l'engueuler : « Comment est-ce que tu oses appeler une gosse aussi jeune que ma fille ? Toi, un homme de quarante ans ! » Mick s'est vexé : « Je n'ai pas quarante ans, j'en ai trente-quatre. Et Nenna sort bien avec M. Fred Hugues, qui lui aussi a trente-quatre ans. Et moi, je ne passe pas mon temps à sonner chez les gens à 4 heures du matin. » Allusion à la fois où Freddy Eberstadt avait sonné chez Mick à cette heure-là parce qu'il cherchait Nenna.

Comme je regardais autour de moi en me demandant quel âge pouvaient bien avoir ces filles, je n'ai pas pu m'empêcher de penser à (...) Roman Polanski. Le pauvre, il s'est peut-être fait avoir avec ces gamines capables de paraître l'âge qu'elles veulent." (pp. 105-106)


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"14 février 1978. (...)
Il y avait vraiment du monde pour célébrer la Saint-Valentin cette année, je n'en revenais pas. Une vraie fête, un grand jour. (...) Une dame qui travaille pour le gouverneur est venue me voir. Elle m'a dit qu'elle avait lu ma Philosophy, que c'était son livre de chevet, sa bible. Elle m'a posé des questions provocantes du style : est-ce qu'on devrait permettre aux gamins de treize ans de voir de la pornographie ? Que pensez-vous de Roman Polanski ? Stan Dragoti, qui se trouvait là, a répondu qu'il avait habité à côté de chez Roman à Hollywood, et qu'il sortait réellement avec des gamines de onze ans.


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Nous en avons conclu qu'il essaie de revivre son enfance. Il est actuellement à Paris, d'où il ne peut être extradé." (p. 135)

- Voilà, il y a peut-être d'autres références à « l'affaire Polanski » dans ce Journal, mais il m'a déjà fallu un travail de bénédictin pour retrouver celles-ci, l'éditeur - en l'occurrence Bernard-Henri Lévy, qui ne se doutait certes pas qu'il « accablait » ainsi par avance son ami Polanski - n'ayant pas jugé utile d'inclure un index.

J'ai mis « accabler » entre guillemets parce que précisément, cette suite, au sens musical du terme, dit à la fois tout et rien : elle décrit très bien l'atmosphère de l'époque, montre un Polanski aussi humain que misérable (pléonasme ?), le charge un peu (le témoignage de Dragoti), l'exonère mollement... Lorsqu'on lit cette chronique dans la continuité on est frappé par la façon dont la pédophilie de Polanski s'inscrit logiquement dans un univers de permissivité (ces gamines sont après tout un poil, si j'ose dire, plus jeunes que celle de M. Jagger ou que la femme légitime de J. Caan), et en constitue comme une zone-limite (car ce « poil » fait beaucoup à l'affaire). Oublions un instant ce que Warhol lui-même ignorait sans doute, en tout cas ne mentionne pas, le fait que Polanski ait drogué sa victime avant que de l'enculer, oublions de même, momentanément, les problématiques liées au consentement : dans la ronde des désirs humains (les références à Ophüls et Lang sont ici à la fois fortuites et sensées), ceux dont il est question ici sont aussi tristes, innocents, pathétiques et dérisoires que les autres. L'effet jet-set évoqué au début de ce texte renforce cette impression d'indifférenciation du désir pédophile, ou pédéraste, au sein d'un univers de péché généralisé qui est aussi le nôtre, et qui est aussi le nôtre d'une part de toute éternité, d'autre part particulièrement maintenant, la jet-set du moment - si « subversive » qu'une employée du gouverneur ne se sent plus mouiller à poser des questions à Warhol sur les jeunes et la pornographie, quelle époque féconde - ayant depuis essaimé ses merveilleuses valeurs, en l'occurrence l'absence de sens, dans de larges couches de la société - Festivus, nous voilà !

Je suis ici confus à la fois volontairement et involontairement, car mon propos est pour ainsi dire réparti sur plusieurs niveaux : le cas Polanski, les États-Unis des années 70, notre propre époque, la pédophilie, ou pédérastie, à travers les âges, et notre regard sur tout cela. Disons que le Journal de Warhol m'a confirmé dans ce sentiment que j'avais déjà : que d'une part la pédophilie, ou pédérastie (je sais, cette figure est lourde : je dissipe l'ambiguïté le jour venu), est quelque chose de très ancien, voire éternel, et d'une certaine manière compréhensible ; et que d'autre part, dans certains contextes : ici, l'indifférenciation de tout ; en France à la même époque, un discours plus militant sans doute trop exalté - dans certains contextes, donc, ces formes de désirs, sans cesser d'être humaines, et donc au moins dignes de compréhension, deviennent assez faciles et lamentables. D'une certaine manière le désir sexuel, de quelque nature qu'il soit, est impie dès qu'il prend un caractère grégaire, que ce soit, pour les formes « déviantes », parce qu'elles se noient dans un à-quoi-bonisme généralisé, ou parce qu'elles sont dictées par des prescriptions collectives, éventuellement parées de militantisme révolté.

Le pire étant, o tempora, o mores, qu'avec la généralisation de la pornographie et de la découverte, commune désormais, par les adolescents du sexe comme voyeur plutôt que comme acteur, c'est d'une certaine façon toute la sexualité qui de naturelle devient grégaire, un comble ! Mais de cela nous avons déjà parlé...


- Et « cela » laisse dubitative cet emblème moderne de la sexualité traditionnelle que fut la si belle Jane Russel...


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mercredi 16 décembre 2009

Saint Dominique, relaps et saint...

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The one and only Dominique Zardi, en train de faire le con avec son alter ego Attal chez Chabrol, puis seul, statue du commandeur à l'enterrement d'Alain Bashung (photo © Un-ami-à-moi)...


Décédé il y a deux jours après une carrière remplie d'à peu près 500 films, D. Zardi illustrait à sa manière ce fantasme de la modernité artistique :

"L'art que nous possédons aujourd'hui est un résidu que nous a laissé une société aristocratique, résidu qui a été encore fortement corrompu par la bourgeoisie. Suivant les meilleurs esprits, il serait grandement à désirer que l'art contemporain pût se renouveler par un contact plus intime avec les artisans ; l'art académique a dévoré les plus beaux génies, sans arriver à produire ce que nous ont donné les générations artisanes." (G. Sorel, Réflexions sur la violence, 1907, Marcel Rivière, 1972, pp. 44-45)

D'une manière générale, je trouve que les artistes et esthètes sont un peu sévères avec le bourgeois, je vous en parlerai plus avant à l'occasion - il suffit d'ailleurs de voir ce qu'il reste de l'art quand le bourgeois s'y intéresse moins et/ou se noie dans l'indifférenciation de la classe moyenne. Passons : ces lignes du syndicaliste révolutionnaire Sorel, on les trouverait sans grande modification au fil d'interviews de Jean Renoir, ou dans les Cahiers du cinéma, en 1955 comme en 1990, et bien sûr dans d'autres domaines artistiques. La figure de l'artisan comme ce qui permettrait de sortir des jeux effectivement pervers entre l'artiste et le bourgeois, qui ont autant besoin l'un de l'autre qu'ils ont parfois de mal à s'accepter l'un l'autre ; la figure de l'artisan qui permettrait d'échapper au mensonge romantique, pour parler comme R. Girard, de l'artiste supposé anti-conformiste et qui occupe pourtant une place précise (et épuisante) dans le système... cette figure hante l'artiste moderne de la même façon que, vous ne l'ignorez pas, l'individualisme moderne est hanté par son contraire le holisme, et elle a effectivement contribué parfois à la conception de grandes oeuvres. Mais, sauf exceptions importantes comme Hollywood jusqu'aux années 50, elle ne peut être qu'un point-limite ou un fantasme, dans une société individualiste. Ce pourquoi elle revient périodiquement, sans pouvoir s'imposer.


Ces réflexions inspirées par le décès de Dominique Zardi étant énoncées, revenons à notre sujet du jour.

Il n'apparaît à ce comptoir que de temps à autre, mais le Bernanos pamphlétaire (je connais trop mal le romancier, lu par intermittences il y a presque vingt ans maintenant) me saisit de plus en plus - à la fois parce qu'il me séduit et parce que, tel un des esprits du Drôle de Noël de M. Scrooge, il me prend par le col et me pousse à comparer mes espérances et ce que je fais de ma vie au jour le jour.

Quelques sentences aujourd'hui donc, pour le profit de tous (Les grands cimetières sous la lune, je cite d'après l'édition Pléiade) :

la légitime défense : "ce droit qui me paraît de plus en plus réservé à une certaine catégorie de citoyens et comme inséparable du droit de propriété, au point qu'on peut bien défendre à coups de fusil sa maison, même si l'on en a plusieurs, alors ne peut défendre par les mêmes moyens son salaire, même si l'on ne possède rien d'autre..." (p. 485) - eh oui, c'est ça, l'esclavage salarié, il y a toujours un moment où l'on est plus esclave que salarié !


KIRK DOUGLA S SPARTACUS

En même temps, un esclave révolté, ce peut être un peu lourdaud...


"L'homme de bonne volonté n'a plus de parti, je me demande s'il aura demain une patrie." (p. 499)

"Le démocrate, et particulièrement l'intellectuel démocrate, me paraît l'espèce de bourgeois la plus haïssable. Même chez les démocrates sincères, estimables, on retrouve cet inconscient cabotinage qui rend insupportable la personne de M. Marc Sangnier : « Je vais au Peuple, je brave sa vue, son odeur. Je l'écoute avec patience. Faut-il que je sois chrétien... Il est vrai que Notre-Seigneur ma donné l'exemple ! » Mais Notre-Seigneur ne vous a pas donné cet exemple ! S'il a fait sa société d'un grand nombre de pauvres gens - pas tous irréprochables - c'est parce qu'il préférait, je suppose, leur compagnie à celle des fonctionnaires. (...) Quant aux potentats du haut commerce, discutant du dernier Salon de l'automobile ou de la situation économique du monde, ils me font rigoler. Au large ! Au large ! Ce qu'on appelle aujourd'hui un homme distingué est précisément celui qui ne se distingue en rien. Comment diable peut-on les distinguer ?" (pp. 548-49)

La Ve République post-gaullienne en quelques mots : "Est-il utile de prétendre réprimer l'anarchie politique ou sociale par des moyens tels que, ridiculisant tout scrupule, ils favorisent une espèce d'anarchie morale d'où sortira tôt ou tard une anarchie politique et sociale pire que la première ? Nous savons déjà ce qu'est la guerre totale. La paix totale lui ressemble, ou plutôt ne se distingue nullement d'elle. Dans l'une comme dans l'autre, les gouvernements se montrent, à la lettre, capables de tout." (p. 556)

"Dieu ! laissez votre vieux scrupule de ménager un ordre qui se ménage si peu qu'il se détruit lui-même. (...) A toutes les questions qui vous sont désormais posées, est-il donc si difficile de répondre par un oui ou par un non ? Ainsi parlent les gens d'honneur. L'honneur est aussi une chose de l'enfance. C'est par ce principe d'enfance qu'il échappe à l'analyse des moralistes, car le moraliste ne travaille que sur l'homme mûr, bête fabuleuse inventée par lui, pour la commodité de ses déductions. Il n'y a pas d'hommes mûrs, il n'y a pas d'intermédiaire entre un âge et un autre. Qui ne peut donner plus qu'il ne reçoit commence à tomber en pourriture [et cela vaut pour les civilisations comme pour les individus, à bon entendeur...]. Ce que disent la morale ou la physiologie sur ce point important n'a pour nous aucun intérêt parce que nous donnons aux mots de jeunesse et de vieillesse un autre sens qu'eux. L'expérience des hommes, et non de l'homme, nous apprend vite que jeunesse et vieillesse sont affaire de tempérament ou, si l'on veut, d'âme. J'y reconnais une sorte de prédestination. Ces vues, avouez-le, n'ont absolument rien d'original. Le plus obtus des observateurs sait parfaitement qu'un avare est vieux à vingt ans [revoilà Scrooge... mais Dickens lui laisse une chance que Bernanos, assez augustinien sur ce coup, semble lui refuser]. Il y a un peuple de la jeunesse. C'est ce peuple qui vous appelle, c'est ce peuple qu'il faut sauver. N'attendez pas que le peuple des vieux ait achevé de le détruire par les mêmes méthodes qui jadis, en moins d'un siècle, ont eu raison des Peaux-Rouges. Ne permettez pas la colonisation des Jeunes par les Vieux ! Ne vous croyez pas quittes envers ce peuple par des discours, fussent-ils même imprimés. Au temps où les Pharisiens d'Amérique décimaient scientifiquement une race mille fois plus précieuse que leur dégoûtant ramas, les Indiens de Chateaubriand et de Cooper ne partageaient-ils pas avec l'Écossais de Walter Scott les savoureux loisirs des chattes romanesques qui se régalent de pitié comme de sang frais ?" (pp. 521-22)

Le passage sur les Indiens suffit me semble-t-il à répondre aux questions que je me posais il y a plus d'un an (dans un texte où je vous annonçais une livraison sur Bernanos et le jeunisme... que voici donc), sur ce que Bernanos aurait pensé de notre actuel « choc des civilisations ».

Deux pistes d'analyse :

- la colonisation des Jeunes par les Vieux a eu lieu, bien évidemment, au fil des progrès de l'individualisme (avec un rôle non négligeable en la matière des « nouveaux philosophes ») et de la raréfaction des jeunes (au sens usuel) en Occident, heil Yonnet. Mais on sait ou on devrait savoir (cf. Arendt pour l'impérialisme fin XIXe, Verschave pour la Françafrique) que la colonisation implique souvent une colonisation à rebours - ce que l'on dénonce habituellement sous le vocable de jeunisme. Vous connaissez la situation : des jeunes déjà vieux, des vieux qui veulent « rester jeunes », ce qui veut plutôt dire qu'ils ne l'ont jamais été (c'est à se demander si Mai 68 ne fut pas aussi, voire d'abord, une révolte de vieux !), etc. ;

- le tout début du texte : "laissez votre vieux scrupule de ménager un ordre qui se ménage si peu qu'il se détruit lui-même" - c'est un pas que j'hésite encore, conceptuellement et pratiquement, à franchir, je vous en parlais l'autre jour. Et cela rejoint cette autre alternative : "est-il donc si difficile de répondre par un oui ou par un non ? Ainsi parlent les gens d'honneur." (La suite immédiate : "L'honneur est aussi une chose de l'enfance", me laisse je l'avoue un peu sceptique. De l'enfance, peut-être, mais des enfants ? Les petits d'homme apprennent bien vite duplicité, fausse bonne conscience et vraie mauvaise foi - alors même que leurs parents essaient de tenir leur parole et de ne pas les décevoir...) On pourrait alléguer que la société moderne est justement une société où il est toujours difficile de répondre seulement par oui ou par non, et que cela explique en partie le peu de cas qu'elle fait de l'honneur, mais n'est-ce pas là précisément du pharisianisme ? Depuis quand se conduire en homme d'honneur est-il supposé être facile et à la portée de tous ? - En même temps, s'il faut non seulement être courageux, responsable et fiable, mais intelligent, ça devient surhumain...

Mais qui ne risque rien n'a rien, et qui ne peut donner plus qu'il ne reçoit...


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jeudi 22 octobre 2009

Vincent, François, Paul et les Juifs.

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Il y a plusieurs façons d'être philosémite, plusieurs façons d'être antisémite - plusieurs façons d'être, comme moi, les deux. Mais laissons la parole à un spécialiste :

"Je m'échappais de ces misères en m'enfermant chez moi nuit et jour avec mes documents juifs. J'en faisais un nouveau numéro spécial, Les Juifs et la France. Je plongeais voluptueusement dans l'histoire immémoriale de leurs tribulations. Je voyais mieux encore combien leur puissance chez nous était insolite et neuve. Ces soixante ou quatre-vingt années laisseraient dans le long cours des siècles de la vie française la trace d'une surprenante erreur. Pour l'expliquer un peu plus tard, pour la rendre croyable, il faudrait remonter longuement et difficilement aux causes enchevêtrées qui déterminèrent une pareille obnubilation de nos esprits, l'assouplissement d'un instinct aussi vif de notre sang.

Je quittais mes papiers et mes livres. Je repartais à travers Paris. J'y retrouvais étalés partout les signes les plus imprudents de la souveraineté juive. Les Juifs savouraient tous les délices, chair, vengeance, orgueil, pouvoir. Ils couchaient avec nos plus belles filles.


Emmanuelle+Seigner+and+Roman+Polanski


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Ils accrochaient chez eux les plus beaux tableaux de nos plus grands peintres. Ils se prélassaient dans nos plus beaux châteaux. Ils étaient mignottés, encensés, caressés. Le moindre petit seigneur de leur tribu avait dix plumitifs dans sa cour pour faire chanter ses louanges. Ils tenaient dans leurs mains nos banques, les titres de nos bourgeois, les terres et les bêtes de nos paysans. Ils agitaient à leur gré, par la presse et leurs films, les cervelles de notre peuple. Leurs journaux étaient toujours les plus lus, il n'y avait pas un cinéma qui ne leur appartînt pas. Ils possédaient leurs ministres au faîte de l'État. Du haut en bas du régime, dans toutes les entreprises, à tous les carrefours de la vie française, dans l'économique, dans le politique, dans le spirituel, ils avaient un émissaire de leur race posté, prêt à retenir la dîme, à imiter les vetos et les ordres d'Israël.


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L'Église elle-même leur offrait son alliance et leur prêtait ses armes. Ils avaient toute liberté de couvrir leurs ennemis de boue et d'ordures, d'accumuler sur eux les plus mortels soupçons.


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Bientôt, ils auraient le pouvoir de le[s] bâillonner. Pour un mot qui écorcherait les oreilles, ils feraient pourchasser, juger, emprisonner, ruiner le téméraire chrétien qui l'aurait prononcé.

Mais devant les feux et l'or clinquant du Paris juif, je pensais avec une tranquille certitude à l'exode éternel et inévitable. En remontant les Champs-Élysées où ils se vautraient dans les beaux bras de leurs esclaves chrétiennes, je repassais dans ma tête toute la suite des édits implacables qui jalonnaient pour les Juifs l'histoire de France. Je voyais de Philippe le Bel à Louis XVI se dérouler ce long cours de siècles féconds où mon pays ne cessait de grandir, où il était le plus puissant du monde et où il vivait sans Juifs, où le Juif loqueteux, égaré d'aventure sur les terres du royaume, versait à l'entrée des ponts de péage la même obole que pour un cochon.

Les Juifs venaient d'atteindre la plus grande puissance qu'ils eussent jamais rêvée, au bout de cent cinquante années ensanglantées par les guerres et les révolutions les plus obscures et les plus meurtrières, déshonorées par les chimères les plus folles et les plus funestes, les formes de tyrannies les plus féroces, que le monde eût connues depuis toujours. Le Juif, antique pillard de morts, ne pouvait conquérir sa plus grande fortune que dans les temps où s'amoncelaient de tels charniers humains. Il ne pouvait prétendre au rang de prince et de chef que dans une époque où les têtes perdues d'illusion oubliaient toute réalité.


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Il avait fallu le dogme insane de l'égalité des hommes pour qu'il pût à nouveau se faufiler parmi nous en déchirant ses passeports d'infamie, pour que ce parasite, ce vagabond fraudeur pût s'arroger tous les droits de notre peuple laborieux, attaché depuis des millénaires à notre sol. Le Juif était l'universel profiteur de notre démocratie. Mais elle apparaissait semblable à lui-même, comme lui verbeuse, retorse, crasseuse, sournoise, se berçant de mirages, affectionnant l'artifice, inégalable dans le faux et l'escroquerie, incapable dans la construction, nourrie des mêmes livres et des mêmes mythes que lui, révérant de Marx à Blum tous les maîtres de la nouvelle Cabbale, poursuivant comme lui le vieil espoir de l'anarchie qui referait le genre humain.


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Le seul régime qui eût pu porter le Juif si haut était bâti sur le sable et le mensonge, comme toutes les oeuvres d'Israël. En s'identifiant à lui chaque jour davantage, le Juif hâtait sa pourriture. Ensemble ils s'effondreraient. La vermine n'est jamais plus prospère que sur l'arbre qu'elle a sucé jusqu'aux racines et qui va mourir. Mais quand l'arbre meurt la vermine crève avec lui.


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La démocratie agonisait. Le temps ne tarderait plus où les Rothschild reprendraient la besace.

Je ne voulais plus connaître de question juive. Elle n'existait pas. Ou bien, telle qu'on nous la posait, c'était la plus belle ruse des Juifs, le débat installé avec sa chicane morale à la place de la loi qui eût si vite tranché. Il n'y avait qu'un problème chrétien. Cinq cent mille Juifs poltrons, perdus parmi quarante millions de Français ne pouvaient être forts que de la bêtise ou de la vénalité des chrétiens. Le statut juif ne relevait pas de l'éthique, mais de la simple police.


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Il n'était ni normal ni salubre pour un chrétien de se confiner dans l'étude d'une race inférieure et exotique, de vivre indéfiniment dans son intimité. La plupart des antisémites finissaient par tomber dans l'hyperbole juive. Il n'y avait plus d'entreprise, si démesurée fût-elle, dont ils ne jugeassent la juiverie capable. L'antisémitisme fourmillait de maniaques, d'hallucinés qui voyaient mille Juifs pour un seul. Ils annonçaient avec des yeux hagards l'invincibilité de ce minuscule peuple de pleutres et de déjetés, tremblant de tous leurs membres au seul aspect d'un fusil,


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vingt millions à peine d'Hébreux disséminés sur quatre continents, dont plus de la moitié croupissant dans leurs ghettos.

Quelle farce plaisante que cet empire des Juifs au regard de grandes époques de la France ! J'imaginais le rire de Rabelais et de Louis XIV sur de tels propos. Ce qui était burlesque alors n'avait pu devenir concevable que par notre ramollissement. Nous retombions en enfance. Nous avions devant le hibou juif des épouvantes et des superstitions de vieilles femmes.

Sous le Juif le plus policé, le plus francisé d'aspect, je reconnaissais l'Hébreu vaticinant.


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A se voir vêtu de si beaux draps anglais, écrasant les indigènes de son faste, crachant conjugalement son sperme juif dans les plus nobles ventres du blason français, académicien comme Racine et La Fontaine, ministre à Paris et à Londres, baron ici et lord là-bas, protégé par les polices et les lois des trois plus grands empires du monde, choyé par les loges, les Parlements et les Églises, arbitre souverain de la Bourse, de Stock Exchange et de Wall Street, le fils des tribus entrait en délire. Tout le fiel amassé dans les vieux ghettos lui remontait à la tête. Il ne voulait plus tolérer les limites à sa revanche et à son pouvoir. Il lui fallait tout asservir. Mais il suffisait d'un bâton brandi par un chrétien pour que le César de Jérusalem déguerpît à toutes jambes.

Les Juifs n'avaient rien acquis que par le vol et la corruption. Plus ils étendaient leur pouvoir et plus la pourriture gagnait avec eux. Il leur fallait démolir toutes nos vieilles fondations et mettre leur boue et leurs déchets à la place pour élever leur édifice. L'effondrement d'un pareil monument était certain. Leur impuissance à quelque gouvernement que ce fût le disait assez.


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Les Juifs parviendraient-ils à acheter le monde entier - c'était là leur unique moyen de conquête - ils seraient le lendemain plongés dans un chaos où glapiraient ces sous-hommes, bientôt emportés et déchiquetés par d'indicibles tempêtes. Je ne pouvais croire à cette apocalypse. Israël, sur notre continent même, avait déjà été trop bien mis en échec.

Pour nous, Français, hélas ! la question restait entière. Saurions-nous chasser à temps ces architectes et ces maçons de catastrophe, ou dégringolerions-nous en même temps que leur Babel ?

Quel thème métaphysique pour un chrétien ayant la foi que cette éternelle défaite châtiant à travers tous les âges cette race qui avait tué Dieu ! Mais en l'an 39, de telles idées ne venaient plus qu'à des mécréants. Les catholiques pieux étaient en plein pilpoul. Nos théologiens s'affublaient du taleth par-dessus la chasuble. Si les Juifs cherchaient à tout démolir, c'était pour obéir à leur vocation providentielle. Israël était un corpus mysticum, une Église infidèle, répudié comme Église, mais toujours attendu de l'Époux. Israël avait pour tâche « l'activation terrestre de la masse du monde ». Il l'empêchait de dormir tant qu'il n'y avait pas Dieu, il stimulait le mouvement de l'histoire. « Ecce vere Israelita, in quo dolus non est ». Le Seigneur Jésus lui-même a rendu témoignage au véritable Israël. Les Juifs avaient l'amour de la vérité à en mourir, la volonté de la vérité pure, absolue, inaccessible, car elle est Celui même dont le nom est ineffable. La diaspora était la correspondance terrestre et meurtrie de la catholicité de l'Église.

Les judéolâtres allaient chercher leurs références chez cet être de boue et de bave, Léon Bloy, fameuse plume, certes, l'un des plus prodigieux pamphlétaires au poivre rouge de nos lettres, mais véritable Juif d'adoption par la geinte, l'impudeur, l'effronterie, la distillation de la haine et de la crasse : « L'histoire des Juifs barre l'histoire du genre humain comme une digue barre un fleuve pour en élever le niveau. »


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« L'antisémitisme, disaient-ils, n'était qu'une sorte d'acte manqué collectif, ou de succédané d'une obscure et inconsciente passion d'anticléricalisme. Car on avait beau faire, le peuple d'Israël restait le peuple prêtre. Le mauvais Juif était une sorte de mauvais prêtre. Dieu ne voulait pas qu'on y touchât à lui non plus ». Le véritable israélite portait, en vertu d'une promesse indestructible, la livrée du Messie. Si le monde haïssait les Juifs, c'est qu'il sentait bien qu'ils seraient toujours surnaturellement étrangers.

Ces gens dégoisaient inlassablement leur patois de séminaire et de cuistrerie. Ils faisaient entrer les Juifs baptisés dans le plein convivium de la cité chrétienne. Ils « temporalisaient le problème judaïque constitutionnellement », et par « des enchevêtrements juridictionnels ».

Langue de chiens bâtards, hideuse défécation d'une bouillie philosopharde ! Ces barbares et et fétides cagots n'étaient plus justifiables que d'arguments frappants.

La seule besogne utile était de rendre notre peuple à cette délectable certitude : il suffirait toujours d'un caporal et de quatre hommes pour mener aux galères quand il nous plairait nos cinq cent mille Juifs gémissants et tremblants.


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Cohn-Bendit+trouble+la+gauche+pour+mieux+servir+Sarkozy

Etc...


Nous verrions de nos yeux une nouvelle démolition du Temple, et il ne se relèverait pas de sitôt de ses décombres. Le grave était que les Juifs avaient décidé de commettre à sa garde tous les hommes et tous les caporaux de France, de les faire étriper pour sauver ses trésors, et qu'il se trouvait dans notre pays même des chrétiens de vieille race pour applaudir à ce dessein." (Les décombres, 1942, I, 5.)







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Il paraît maintenant qu'il n'était pas juif... Dommage, j'aimais bien cette idée qu'un des pères de nos lettres, au sourire si ironique et sage, le fût. Que de bruit, que d'agitation !


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Lui non plus, semble-t-il... Mais où sont passés les bons Juifs ? Existent-ils ?


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Eh oui, cette ignoble face à la Alexandre Adler, véritable cliché antisémite à elle toute seule, est celle d'un des cinéastes les plus délicats, inventifs et même français de l'histoire... Mais vous ne le reconnaissez peut-être pas tous.


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Allez, lui pourra nous servir de point de départ pour notre recherche des juifs perdus...



Pourquoi une telle citation, qui plus est aussi longue ? D'abord pour que l'on puisse juger sur pièces : lorsqu'on s'offusque de manifestations contemporaines d'antisémitisme (avec ou sans guillemets), il est bon de voir exactement ce qu'a pu être à une époque l'antisémitisme (sans guillemets !). Ce pourquoi d'ailleurs j'ai renoncé à pratiquer certaines coupures dans des passages moins importants ou réussis que d'autres : il n'y a rien de plus énervant que de lire des extraits de Bagatelles pour un massacre pleins de « (...) », ou toutes les sentences antijuives réunies par Muray dans Le XIXe siècle à travers les âges sans pouvoir juger du contexte exact. Au moins le texte que j'ai retranscrit forme-t-il un tout.

Un tout que vous jugerez vous-mêmes : le moins que l'on puisse dire dans ce texte dense est que l'on y trouve à boire et à manger. Et je sais bien qu'avec cette retranscription je peux aussi bien faire jouir des antisémites que de donner du grain à moudre à ceux qui voient dans la France le plus antisémite des pays. C'est ainsi, et je ne me lancerai pas dans une analyse ligne à ligne de ce qui précède - possibilité dont l'évocation même peut choquer certains puisqu'elle sous-entend qu'il peut y avoir du vrai dans le discours de Rebatet. Du reste, mon commentaire, qui porte sur quelques points précis mais capitaux, suffira j'espère à m'éviter les interprétations les plus désobligeantes.

Les phrases à mes yeux les plus intéressantes sont celles-ci :

"Je ne voulais plus connaître de question juive. Elle n'existait pas. Ou bien, telle qu'on nous la posait, c'était la plus belle ruse des Juifs, le débat installé avec sa chicane morale à la place de la loi qui eût si vite tranché. Il n'y avait qu'un problème chrétien. Cinq cent mille Juifs poltrons, perdus parmi quarante millions de Français ne pouvaient être forts que de la bêtise ou de la vénalité des chrétiens. Le statut juif ne relevait pas de l'éthique, mais de la simple police.

Il n'était ni normal ni salubre pour un chrétien de se confiner dans l'étude d'une race inférieure et exotique, de vivre indéfiniment dans son intimité. La plupart des antisémites finissaient par tomber dans l'hyperbole juive. Il n'y avait plus d'entreprise, si démesurée fût-elle, dont ils ne jugeassent la juiverie capable. L'antisémitisme fourmillait de maniaques, d'hallucinés qui voyaient mille Juifs pour un seul. Ils annonçaient avec des yeux hagards l'invincibilité de ce minuscule peuple..."

Dit rapidement : finalement, les Juifs, dont je viens d'étudier si fiévreusement - « voluptueusement » - l'histoire, ce n'est rien, ou si peu de chose. C'est même une ruse de leur part de faire croire qu'ils sont grand chose. Mais comme tout le monde les croit, ils sont tout de même puissants. Incroyablement puissants, même. D'ailleurs, ils tiennent tout, la presse, le cinéma...

Il y a ici la conjonction d'une évidence mathématique, que l'époque de rédaction des Décombres et les années qui suivirent allaient amplement confirmer : les Juifs étant une faible minorité des populations allemande et française (restons-en là), si la majorité décide de les supprimer, elle n'y aura pas grand mal ; d'une évidence mathématique et d'un paradoxe logique : dans le système de Rebatet, l'impuissance des Juifs est le signe même de leur puissance (et, espère-t-il, leur puissance actuelle la préfiguration de leur impuissance à venir). La « question juive » se formule alors ainsi : d'où peut venir la puissance de ces impuissants ?

Si la seule façon pratique de résoudre ce problème, de sortir ce cercle dont Rebatet ne cache guère qu'il le rend un peu fou est - fut - une opération de « simple police », la seule issue d'un point de vue logique est de reporter la responsabilité de la situation sur les Français eux-mêmes. J'ai lu pour l'heure environ un tiers des Décombres : beaucoup des meilleurs passages, parfois même hilarants, sont consacrés à la décadence de la IIIe République, l'état de vieillissement du pays, les discours creux et pompeux, etc. J'imagine que le récit de la débâcle sera l'occasion d'autres belles envolées. Autant dire que cet aspect de mise en accusation des Français est loin d'être oublié par l'auteur.

Cela ne lui suffit pourtant pas. D'abord parce qu'il déteste tout de même plus les Juifs que les Français. Ensuite parce qu'il a aussi de sérieux problèmes avec le christianisme et les chrétiens - au point de vouloir substituer d'une certaine manière à la « question juive » le « problème chrétien » -, et que cela, nous allons le voir, complique sérieusement la question.


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C'est ici que le fait qu'il s'attaque au chrétien Léon Bloy devient important. J'avais dans un premier temps pensé seulement à retranscrire le paragraphe qui lui est consacré, comme je l'ai fait de celui sur Bernanos et Mauriac : Les décombres fourmillent d'intéressants jugements sur les hommes, qu'il n'est pas inutile de faire connaître. Je me suis vite aperçu qu'il fallait vous donner tout cet ensemble à lire.

On juge encore parfois Bloy antisémite, quitte à distinguer selon les périodes (il l'aurait été à l'époque du Désespéré pour ensuite marquer ses distances). Qu'un antisémite « pur et dur » comme Rebatet l'accuse, au contraire, d'avoir esquissé une tradition de rapprochement entre l'Église catholique et les Juifs ne vaut certes pas preuve en soi que Bloy n'ait pas été antisémite, mais amène au moins à s'interroger. Mon but ici cependant, en comparant les approches de la « question juive » par Bloy et Rebatet, n'est pas tant de disculper Bloy en trouvant plus antisémite que lui (Bloy n'est pas antisémite) que de mieux comprendre ce que l'on peut entendre par « antisémite ».

Et mon fil d'Ariane sera une nouvelle fois le « théorème de Fassbinder » : "tout philosémite est un antisémite". Ce que signifie ce théorème est simple : si vous commencez à attribuer des qualités particulières aux Juifs, avec les meilleures intentions du monde - ils sont intelligents, entreprenants, cultivés, etc. -, vous êtes déjà dans une mécanique différenciatrice qui d'une part est analogue à celle des antisémites, d'autre part fournit à ceux-ci des armes : à l'intelligence ils substitueront la ruse, à l'esprit d'entreprise la cupidité, à la culture le goût de l'artifice, etc.


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Notons d'emblée que ce raisonnement n'est pas psychologique, mais logique. Ce théorème ne dit pas que le philosémite a en fait des sentiments mêlés ou de mauvaises intentions déguisées : cela peut être le cas, mais ce n'est pas une nécessité - et il est évident qu'il existe des gens qui aiment à fréquenter les Juifs, sans arrière-pensées. Que, en sens inverse, l'antisémite aime ses Juifs, soit fasciné par eux, est un lieu commun, est à ce titre plus ou moins vrai, mais relève du domaine de la psychologie. D'un point de vue logique, le théorème de Fassbinder n'admet pas tout à fait de réciproque, pour la simple raison que l'antisémite est plus fort que le philosémite, dans la théorie : il trouvera aux Juifs des défauts plus difficiles à transformer en qualités (ne serait-ce que dans la mesure où le misanthrope semble toujours avoir raison contre le philanthrope) ; et dans la pratique : il aura plus d'enthousiasme à descendre dans la rue casser du Juif que le philosémite à aider ceux qu'il dit aimer (tous raisonnements transposables à d'autres catégories de population).

Fassbinder plaidait-il pour une indifférenciation globale ? Je ne le pense pas, je crois qu'il se contentait de rappeler à ceux qui lui reprochaient sa vision de juifs dans certains films ou pièces de théâtre qu'en cette matière ce n'est pas toujours l'antisémite supposé qui jette la première pierre, mais il est évidemment, en toute logique, possible d'interpréter ainsi sa phrase et de développer une théorie du « tous pareils ».


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Que cela soit écrit aussi clairement que possible : ce n'est pas ma position. Qu'il s'agisse des Juifs, des Arabes, des Américains, des Français, des homosexuels, des catholiques, des alcooliques anonymes protestants à tendance sioniste, des ministres de la culture pédérastes collabos degauche, des fascistes autrichiens invertis ou des secrétaires d'État à la défense noires, lesbiennes et goûtant fort la cyprine ashkénaze, etc., je rejoins sans sourciller le sens commun, et admets qu'un échantillon significatif des individus appartenant à ces catégories présente à divers degrés certaines caractéristiques particulières (positives, négatives, souvent les deux, c'est ça Fassbinder), que l'on ne retrouvera pas ailleurs dans les mêmes proportions (formulation qui évite les excès du genre : "Tous les Italiens sont des coureurs de jupons", "Toutes les Anglaises sont des gros thons"). Et bien que cette façon de décrire certains groupes humains puisse être critique et le soit même souvent, elle n'implique pas en elle-même une réelle hiérarchisation de ces groupes. Je me permets ici d'avoir de nouveau recours à ma terminologie propre et de vous rappeler ce que j'ai nommé le « principe de Kierkegaard » : "Un seul élément ne peut jamais être le fondement d'une hiérarchie." Dire que les Français sont paresseux, les Slaves alcooliques, les Américains incultes, les Japonais serviles, ou que sais-je, cela veut dire que les Français sont plus paresseux que les autres, les Slaves plus alcooliques, etc. : à chaque fois un seul critère est un jeu, qui peut certes être lié à d'autres (encore faut-il se méfier : le travailleur français est un des plus productifs au monde), et cela n'implique pas en soi - quitte à ce que dans l'usage quotidien on s'y trompe - un jugement d'ensemble sur le groupe humain en question. On pourrait d'ailleurs se demander si le succès de la notion de race à l'époque de Rebatet ne venait pas de ce qu'elle pouvait sembler fonder un ordre hiérarchique en opérant une synthèse de ces caractères réels ou supposés des groupes humains : c'était un tour de passe-passe logique, mais qui eut son efficacité.

Quoi qu'il en soit, il n'y a ici - ou il ne devrait y avoir - aucun privilège particulier en ce qui concerne les Juifs - en mettant un peu de polémique, on pourrait faire remarquer que ce sont parfois les mêmes qui critiquent les Français, « beaufs », alcooliques, sales, et bien sûr racistes, et qui glapissent comme de vieilles pucelles en rut à la moindre généralisation à l'égard des Juifs.

Cette évidence étant énoncée, il faut aussitôt la dénoncer - il y a en réalité bien un privilège juif, et cela fait quelques années (plus de 5000... bagatelle, dirait l'autre !) maintenant qu'il est connu : les Juifs sont le peuple élu. Je serais même tenté de dire que c'est ce qui les définit le mieux : être juif, c'est avant tout être différent des autres (ce qui, pour le coup, pourrait nous ramener à un ordre hiérarchique, mais passons). On arguera que la prétention d'une tribu orientale à l'élection n'est pas la preuve qu'elle est élue et a pu être fort commune chez ses voisines, je demanderai alors que l'on m'en cite une qui perdure encore (oui, je sais, Koestler, Shlomo Sand, la fausse continuité du peuple juif, tout ça... c'est passionnant, mais de notre point de vue ça ne change à peu près rien), et qui de plus ait fini par donner naissance - dans la douleur - à une des grandes religions de l'histoire de l'humanité (le christianisme, qu'il n'y ait pas d'ambiguïté), avec tout ce que celle-ci a pu changer au cours de l'histoire universelle. Que l'on m'en cite une encore dont l'histoire au fil des siècles - et singulièrement depuis la modernité, ce que Rebatet ne manque pas de noter - ait été si mouvementée et si intéressante ? Ceci sans même évoquer l'actualité... En d'autres termes, la « question juive » existe bel et bien - ce qui ne signifie pas qu'elle soit la plus importante au monde, ou que je vais passer ma propre vie à en parler. Il se peut d'ailleurs que le judaïsme ne soit pas éternel, qu'un jour, pour une raison ou pour une autre, il n'y ait plus de Juifs sur cette terre, je ne me place pas d'un point de vue religieux lorsque j'admets l'élection du peuple juif. Mais foutre, si ce jour-là arrive, cela voudra dire que l'histoire du monde aura incroyablement évolué...


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Je me montre ici parfaitement fassbindérien, en ce sens que cette reconnaissance d'une supériorité globale objective du peuple juif n'implique pas de ma part une amitié particulière, non plus qu'une antipathie systématique, à son égard, dans la mesure précisément où je n'ai pas non plus de sentiments unilatéraux ou d'a priori quant aux non-juifs, en l'occurrence ceux que D. Slezkine appelle les apolloniens. Tout est affaire de situations, d'équilibre, d'intensité [1] - et d'individus. En n'oubliant pas la relative importance qu'il peut y avoir à répondre à des gens qui cassent les couilles des Français, et parfois les mettent gravement en accusation, pour certains depuis plus de trente ans, qui de plus assimilent trop souvent et indûment judaïsme et sionisme (avec toutes les conséquences que cela peut avoir sur notre politique extérieure), j'avoue qu'il y a un côté bien agréable pour moi dans cette position. Elle me permet en effet de critiquer plus vertement certains individus juifs que certains individus non-juifs, au nom de cette supériorité collective que je me crois forcé de reconnaître au peuple dont ils sont issus, supériorité dont eux-mêmes ne sont pas nécessairement très porteurs. C'est la rançon de la gloire ! A charge pour moi de ne pas abuser de ce confort théorique que j'ai fini, involontairement certes, par me donner moi-même, et d'en avoir conscience. Sachant bien qu'en explicitant ici ce dont j'ai peu à peu pris conscience je ne cherche pas tant à proclamer des opinions en elles-mêmes assez vagues (que l'on pourrait si l'on voulait résumer par un plat : « chez les mercuriens comme les apolloniens, il y a du bon et du mauvais, à boire et à manger... ») qu'à contribuer à ce que chacun voie mieux les préjugés et impensés éventuels de ses propres discours [2].

Revenons à Bloy et Rebatet. Bloy est un fassbindérien d'obédience stricte, si ce n'est plus royaliste que le roi - et que moi-même : dans Le salut par les Juifs (à propos duquel je ne peux faire mieux que de vous renvoyer à l'impeccable analyse de M. Limbes, dont je vais largement m'inspirer, en édulcorant ses aspects les plus métaphysiques [3]) comme dans les extraits récemment mis en ligne ici-même du Sang du Pauvre ("Les Juifs, Race aînée auprès de qui tous les peuples sont des enfants et qui ont eu, par conséquent, le pouvoir d'aller du côté du mal beaucoup plus loin que les autres hommes du côté du bien..."), il s'agit parfois d'aller jusqu'à dire que les qualités et les défauts des Juifs, si ces termes ne sont pas trop prosaïques quant à l'angle de vue adopté par Bloy, que ces qualités et ces défauts sont les mêmes, à chaque fois signe, positif ou négatif, d'élection. Il faut bien comprendre ici, et M. Limbes le rappelle fort à propos, que cette perspective bloyenne ne se peut comprendre si l'on n'admet pas que dans leur ensemble, au fil de leur histoire, et surtout depuis la modernité, les Juifs se sont avilis à mesure que le monde lui-même s'avilissait. Ce qui fut, si l'on ose dire, leur croix depuis des siècles, leur confinement dans le commerce et l'usure (entre autres, mais principalement), est devenu depuis la modernité, cette modernité que Bloy déteste, un facteur quasi luciférien : le rôle éminent qu'y jouent les Juifs est encore un signe de leur élection, un signe que leur mission ici n'est pas accomplie. Je me demandais l'autre jour après avoir retranscrit les extraits du Sang du Pauvre ce que Bloy aurait pu penser du sionisme actuel, d'Israël, tout ça : avec son génie particulièrement paradoxal il faut se méfier, mais peut-être aurait-il considéré l'aspect si déstructurant d'Israël dans les relations internationales actuelles comme un signe comparable à la participation des Rothschild et autres au commerce mondial, un degré de plus dans l'avilissement des Juifs vis-à-vis d'eux-mêmes, un degré de plus dans la participation des Juifs à l'avilissement global du monde, ce qui ne rendra que plus belle leur conversion finale (relisez ces extraits).

Deux points très importants pour comprendre la position de Bloy vis-à-vis des Juifs, et, par contrecoup, les problèmes conceptuels rencontrés par certains antisémites. D'une part il n'oublie jamais les racines juives du christianisme, les grands prophètes juifs. D'autre part il ne détache jamais ce qu'il peut lui arriver d'appeler une « abjection juive » de l'abjection du monde dans son ensemble, et du monde chrétien en particulier. Dans le monde du commerce notamment ce que font les Juifs n'est pas pire que ce que font les chrétiens, catholiques ou protestants qui les méprisent, alors même qu'ils se précipitent pour les rejoindre dans l'indignité : mais ils le font mieux - donc, si j'ose dire, pire - et le fait que maintenant tout le monde fasse comme eux (c'est le règne des mercuriens) est un signe sans équivoque d'abjection universelle.

On n'est évidemment obligé ni de partager les croyances religieuses de Bloy ni ses tendances apocalyptiques - j'aurais tendance quant à moi, vous l'aurez compris, et quitte à faire hurler à la trahison les bloyens, à adopter une vision « laïcisée », au moins provisoirement (car il faudrait bien sûr expliquer d'où vient cette élection du peuple juif ; disons qu'en Laplace prudent je dirais que Dieu est ici une hypothèse dont je n'ai pas encore eu besoin) de son point de vue. Il me semble en tout cas que l'on peut ne qu'admettre la cohérence de son système et de son regard sur les Juifs.


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On n'en dira pas autant des positions de Rebatet.

Si vous m'avez suivi jusqu'ici vous admettrez j'espère que ce n'est par provocation que je peux exprimer ma réelle affection pour Rebatet, tant sur de nombreux points il me ressemble (et ressemble à beaucoup d'autres, notamment parmi les blogueurs). J'espère revenir en long, en large et en travers sur ce sujet. Le fait est néanmoins qu'à propos des Juifs, et alors même qu'il peint une brillante caricature des antisémites « maniaques, hallucinés qui voyaient mille Juifs pour un seul... », il s'emmêle les pinceaux, ceci notamment parce qu'il applique Fassbinder sans le savoir : il voudrait à la fois que les Juifs ne soient rien et qu'ils soient tout, et même qu'ils ne soient tout que parce qu'ils ne sont rien. Or, encore une fois d'un point de vue logique, il n'y a pas trente-six solutions pour arriver de façon cohérente à un tel résultat : soit on fait du Bloy, et donc on estime que le salut viendra par les Juifs, soit on fait de l'anti-Bloy, on prend Bloy et on le renverse, et on estime tout simplement que les Juifs sont le Diable. Peut-être est-ce en dernière instance le point de vue d'un catholique antisémite comme Drumont, je ne sais pas, à chaque jour suffit sa peine, mais c'est en tout cas un point de vue religieux, où l'élection n'est que le signe d'une unilatérale malédiction divine. (C'est aussi un point de vue qui pose problème, Bloy le signalait assez, quant aux racines juives du christianisme). Rebatet, comme de nombreux antisémites laïques (et même, dans son cas, anti-chrétien), ne peut adopter un angle d'attaque de cette sorte, dont il accepte pourtant un préjugé d'importance, en ayant des Juifs une vision essentialiste : "Sous le Juif le plus policé, le plus francisé d'aspect, je reconnaissais l'Hébreu vaticinant..." (au contraire de Bloy qui nous l'avons vu prend acte de la rupture de la modernité à cet égard), et se retrouve finalement avec un Diable laïcisé, soit un objet conceptuel pour le moins embarrassant - et qui l'énerve grandement... Autant que je me souvienne, il y a de cela aussi chez Céline, mais celui-ci croyait vraiment au diable ("L’enfer n’est pas qu’un mot ! le diable existe quelque part !", proclame-t-il dès Semmelweis) : je ne suis pas certain que l'on puisse croire au Diable sans croire à Dieu, mais au moins cette croyance permet-elle à Céline de ne pas se poser les mêmes questions que Rebatet sur la puissance ou l'impuissance des Juifs : tout est négatif chez eux, c'est simple.


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Je discutais pendant l'affaire Madoff avec un très bon ami, antisémite proclamé, et lui demandais comment il pouvait se réjouir que l'ex-maître nageur juif ait arnaqué autant de ses correligionnaires, y voir une preuve supplémentaire de l'ignominie juive - « ils ne se respectent même pas entre eux » -, tout en me serinant à longueur d'année (encore récemment, avec le soutien de Finkie ou Kouchner à Polanski) que les Juifs passent leur temps à s'entraider sur le dos des goys. Il s'agit là je crois d'une certaine application de Fassbinder : mon ami comme d'autres antisémites en d'autres occasions ne peut que sentir que la solidarité juive (laquelle n'est pas un vain mot, comme pourrait essayer de le prétendre le fassbindérien indifférencialiste) est aussi une qualité : il la présente néanmoins comme un défaut (« ils profitent de nous »), mais pour aussitôt retrouver le fait, sauter sur le fait que c'est une qualité si d'aventure un juif manque à cette solidarité. N'entrons pas trop dans la psychologie mais retenons à titre provisoire ce résultat : certains antisémites se débattent en permanence avec le théorème de Fassbinder, et ils le sentent plus ou moins nettement (Le fassbindérien bloyen, croyant ou non, par exemple M. Defensa, émettra l'hypothèse que l'affaire Madoff est justement un élément de preuve de l'avilissement des juifs par le commerce même).


D'une certaine façon, ce texte n'a pas besoin d'une conclusion, ou ne peut en avoir : la conjonction d'un cas d'espèce (Rebatet), d'un angle d'analyse (le théorème de Fassbinder), et d'une prise de position globale et cohérente (celle de Bloy), elle-même analysable sous l'angle choisi, nous a permis de tester quelques hypothèses sur le fonctionnement de certains aspects de l'antisémitisme. Sans même rappeler qu'il faut continuer la lecture des Décombres et voir ce qu'il en résulte pour Rebatet comme pour notre cadre d'analyse, la suite est évidente : poursuivre l'archéologie de l'antisémitisme français (en l'occurrence : Toussenel, que j'ai laissé en chemin, Drumont, Céline...), en étudier les éventuels prolongements actuels, valider, ou non, à chaque fois, les outils d'analyse qui nous ont aujourd'hui paru utiles.

Et il y a évidemment plusieurs volumes à écrire - et/ou déjà écrits - sur le point de vue des Juifs sur eux-mêmes.


D'ici là bonne nuit !



WHITE CRUCIFIXION



















[1]
Le cas paradigmatique du philosémite-antisémite étant celui-même qui me mit sur la voie du théorème de Fassbinder, à savoir Pierre-André Taguieff, lequel « donne » beaucoup trop aux Juifs, qui dans leur ensemble n'en demandent pas tant, et peuvent se demander si représenter à eux tout seuls la démocratie, l'économie de marché, la culture, la liberté de penser, la psychanalyse, la science, etc. n'est pas un peu large pour leurs épaules.

A titre plus anecdotique, à une moindre échelle, et pour continuer le dialogue avec nos interlocuteurs habituels, on en dira autant de M. Maso lorsqu'il écrit, de Bernard-Henri Lévy, non sans provocation mais comme un éloge, qu'il "refuse de toute son aristocratie judaïque le triomphe de la meute, qui sait que cette meute est fondamentalement bête, faible, peureuse, et qu’elle sera vaincue par auto-destruction." L'« aristocratie » de BHL n'est guère que celle d'un fils à papa esclavagiste (le qualificatif s'applique au père et au fils), philosophe nul, cinéaste inepte, historien depuis longtemps disqualifié (par des juifs, d'ailleurs : Aron, Vidal-Naquet...) : la rapporter à sa judéité est peut-être, et encore n'en sait-on rien, vrai d'un point de vue psychologique, mais ne me semble pas sans effets « antisémites » pervers. A la limite, si on veut un vrai Juif aristocratique qui méprise la meute et dont l'oeuvre possède assez d'envergure pour justifier de la part de son auteur un tel mépris envers la foule, Marx ferait bien mieux l'affaire. Mais je sors du sujet...


[2]
J'avais par exemple pris graduellement conscience de ce qu'il pouvait y avoir, chez moi et chez d'autres, une forme de paternalisme dans le soutien aux Palestiniens contre Israël, avec un impensé du genre : ces pauvres cons d'Arabes se font toujours avoir par les Juifs. Avouons qu'il y eut suffisamment de bêtises dans les politiques des régimes arabes vis-à-vis d'Israël, de réussites dans les manoeuvres israéliennes, pour justifier en partie un tel jugement, cela n'empêche pas de prendre conscience de l'importance du présupposé, reflet plus ou moins lointain (et pervers, car il pouvait impliquer que dans l'affaire les Palestiniens seraient de toutes façons toujours perdants) de l'idée d'élection du peuple juif, qui aussi le motivait. Je reviens dans le paragraphe suivant sur certains rapports entre le sionisme et le thème de l'élection.

[3]
Aspects métaphysiques dont je ne pense pas mésestimer l'importance, mais qui ne me semblent pas, aujourd'hui, nécessaires à ma démonstration.

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