jeudi 28 juillet 2011

La Norvège rend con.

Je n'ai pas souvenir, depuis que j'ai pris l'habitude d'aller sur Internet - c'est une phrase un peu étrange, je sais... -, d'avoir pu saisir à ce point in vivo l'importance de ce phénomène mental qui consiste à plaquer sur un événement sa propre grille d'analyse, sans prendre le temps de la réflexion. J'aurais presque pu écrire les articles moi-même avant de les lire, quoique le style de certains ne soit pas si aisément imitable ("Alors couchés, fafounets de tous poils...").

Incidemment et dans le même ordre d'idées, j'ai aussi éprouvé quelque jubilation à voir répéter la même formule rhétorique en tête de chaque papier : "Sans doute est-il trop tôt pour tirer toutes les leçons du drame qui a endeuillé la Norvège. Toutefois, on peut d'ores et déjà..." déconner à bloc et ne parler de l'événement qu'à partir de son prisme, sans se soucier du reste.

- Ceci étant dit, peut-on tirer quelques leçons de ce qui n'est qu'une impression, certes plus aiguë que pour d'autres événements, mais néanmoins banale ?

D'abord, que l'idéologisation d'un événement peut-être contre-productive. J'ai lu dans un article (à part la pique ci-dessus contre mon cher Bonnet de nuit, je ne vous donne pas de lien, je m'attache ici à décrire un phénomène collectif, et de toutes façons vous connaissez les sites que je fréquente habituellement) que d'après des témoins Breivk n'était pas le seul à tirer. Voilà ma foi qui mérite intérêt : s'il n'a pas agi seul, avec qui ? Lui a exprimé ses pensées, mais les autres, les éventuels complices, qu'est-ce qui les aurait amenés à participer à ce carnage ? L'idéologie aussi, la même, une autre ? D'autres intérêts ? A force de faire de Breivik le diable en personne - diable facho, diable sioniste, etc. - on passe peut-être à côté d'informations plus proches du déroulement exact des événements.

Ensuite, que l'expression trop rapide de certaines hypothèses ne tend pas à les rendre crédibles. Je pense ici aux accusations formulées sur un mode plus ou moins mesuré à l'endroit d'Israël, accusations que Égalité et Réconciliation ne s'est pas honorée à reprendre. Il n'y a de fait rien d'impossible à ce que le Mossad ait joué un rôle dans cette histoire : cela fait partie de la définition même d'un service secret que de faire des choses secrètes - et autres « coups tordus » qui ont tant fait pour la réputation de nos propres services. Mais comme on ne fait pas aisément la preuve de telles accusations, ne serait-il pas plus sage de fermer sa gueule pendant quelques jours, au lieu de mettre tout de suite Israël sur la table ? Ne voit-on pas qu'en ramenant tout à ça on se met soi-même en scène comme un obsessionnel fanatique ? "Quelques jours", c'est bien vague, je sais, mais pourquoi contribuer, on retombe sur ce que j'écrivais plus haut, à la cacophonie générale, au moment même où il faudrait être attentif aux éléments les plus concrets ?

Enfin, il ne serait peut-être pas inintéressant de faire porter le débat sur la question de la responsabilité des « intellectuels » et des politiques. J'ai beaucoup ri en découvrant que M. Breivik citait dans son texte Alain Finkielkraut, me disant que notre Calimero national n'était décidément pas né sous une bonne étoile (avec ou sans mauvais jeu de mots ?), mais la question reste : Alain Finkielkraut est-il pour quelque chose dans le massacre d'Utoya ? Si Anders Breivik se réclame de notre ami Finkie, la réponse est forcément oui, il n'y a à ce sujet aucune ambiguïté, mais peut-on aller plus loin ? Je suis très content que notre barde mélancolique touche du doigt le fait que les écrits aient des conséquences, mais cela ne signifie pas que sa responsabilité soit fortement engagée.

Afin que l'on ne m'accuse pas de m'acharner sur A. Finkielkraut, je vais prendre un autre exemple, le mien en l'occurrence : si une lecture trop rapide de ce peu amène texte à l'encontre de N. Sarkozy, où je décris la façon dont, en sapant les « corps intermédiaires », notre Président s'expose individuellement plus à une révolte populaire que ses prédécesseurs, ceci avec des photos de Mussolini et S. Hussein en bien piètre état pour rappeler que ces révoltes peuvent finir de sanglante manière ; si donc une lecture trop rapide de ce texte amène quelqu'un d'un peu excessif à se dire qu'après tout Sarkozy l'aura bien cherché et à essayer de le supprimer lui-même, le peuple ne s'y décidant pas, quelle sera ma responsabilité propre ? Comme pour Finkie, elle existera, mais encore ?

Il faudrait ici faire intervenir Aristote et les différents types de causalité, évoquer des exemples mieux connus que ne l'est pour l'heure celui d'A. Breivik, et que, a fortiori, mon hypothèse virtuelle. Mais on peut déjà rappeler que l'emploi de la métaphore en politique est toujours un peu dangereux. D'une part elle peut être prise au mot par certains. D'autre part il serait souhaitable que certains auteurs ou politiciens se posent plus la question de leur attitude par rapport à ce qu'ils disent ou écrivent : à quel point ceci est-il ou non une métaphore ? Question d'autant plus agaçante pour eux qu'une métaphore est souvent précédée d'une expression du type « littéralement », , « à proprement parler », « sans ambiguïté » qui vise précisément à donner du poids à ce que l'on dit, à faire que "ce ne soit pas qu'une métaphore"... Il n'y a rien de plus énervant que ces écrivains qui ruent dans tous les brancards, contre la terre entière, et se replient derrière les conventions de l'« art » et de la « provocation » si d'aventure certains mettent en pratique leurs leçons ou conseils. Comme le disait Simone Weil, ce n'est pas montrer de la sympathie à l'égard des vichystes qui prétendaient que Gide et la NRF étaient responsables de la défaite de 1940, que de rappeler à Gide qu'il ne pouvait à la fois se poser en chef spirituel des jeunes générations durant l'entre-deux-guerres, et expliquer dès la débâcle qu'il n'avait fait que des oeuvres d'art qui ne prétendaient à aucune influence particulière. Laurent Tailhade était bien plus cohérent, qui ne renia rien de ses engagements politiques après avoir été lui-même blessé lors d'un des attentats anarchistes qu'il approuvait. Il est vrai qu'il aurait eu l'air un peu con. Mais à notre époque, se renier et avoir l'air con, ça ne gêne plus personne...

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mardi 8 juin 2010

De la deuxième vertu théologale… (Decombriana, I.)

Angel face


Le dernier chapitre des Décombres, "Petites méditations sur quelques grands thèmes" (expurgé, avec l'accord de l'auteur, de la réédition par Pauvert en 1976), lu presque soixante-dix ans après sa rédaction, est une manière de défi au commentateur. Plus qu'aux pamphlets antisémites de Céline, ce texte fait penser à Mort à crédit : une sorte d'extraordinaire exhibition d'un auteur, un dépouillement terrible de soi et des autres, quelque chose qui n'est pas beau à voir - mais qui est magnifiquement écrit, et qui est , dont je ne comprends pas que l'on veuille, pour de « bonnes » ou de « mauvaises » raisons, faire comme si ce n'avait pas été en 1942, comme si rétrospectivement ce pouvait ne pas avoir été.

Mon premier fil directeur en lisant ces pages fut de les voir comme une sorte de vérité-malgré-soi : par sa franchise extrême, Lucien mettrait un grand coup de pied dans l'hypocrisie bien-pensante de droite, l'antisémitisme mondain et raffiné, le conservatisme autosatisfait mâtiné de catholicisme onctueux, le mépris du peuple, etc. C'est vrai, c'est un des atouts de ces pages, mais ce n'est qu'en partie vrai. Je reviendrai - j'y reviendrai toujours… - sur ce sujet compliqué, mais on ne peut non plus, n'importe quel Finkie vous le dira, nier toute solution de continuité entre reconnaître des spécificités - positives et/ou négatives - aux Juifs et leur recommander le sort qu'un Rebatet leur souhaite. Bref : en allant jusqu'au bout de sa pensée, Lucien invite tout conservateur un peu maurrassien à s'interroger sur les conséquences de la sienne, mais on ne peut pas néanmoins tout confondre, tout assimiler, tout faire cuire ensemble.

Le deuxième fil directeur tient à la personnalité de l'auteur qui, vous allez le constater, ne s'oublie pas dans ces pages. Personnalité fort différente de celle d'un Céline d'ailleurs : amateur raffiné d'art et de littérature, prototype de l'intellectuel cultivé fasciné par l'élégance, la perfection..., Lucien se demande souvent ce qu'il fait là, et pourquoi il fait ce qu'il fait. Là encore il ne faut pas généraliser trop vite, mais cette figure d'esthète dans un monde de brutes, à la fois plus brute que les brutes et pleine de doutes plus ou moins clairement exprimés, me semble un document psychologique de grand intérêt.

Le troisième fil directeur enfin tient, c'est très banal, au recul historique. Dans un tract de 2006 dont j'avais retranscrit un passage, M.-É. Nabe ironise sur ces braves gens qui prennent une pose circonspecte et grave pour établir qu'il est trop facile de juger ce qui s'est passé pendant l'Occupation, que l'on ne sait pas ce que l'on aurait fait alors, qu'il ne faut pas être censeur, etc. : vous on sait très bien ce que vous auriez fait, répondait-il, vous auriez collaboré, c'est gros comme une maison. Ironie certainement justifiée en l'espèce, mais qui n'évacue - ni ne cherche sans doute à évacuer - le problème : il faut lire les textes de Rebatet - ou d'autres de la même époque, quel que soit leur bord - en gardant en tête un minimum d'humilité par rapport à eux, en accordant un minimum de crédit à leur sincérité et à, eh oui, leur volonté de bien faire.


- Ce pourquoi je ne commenterai pas ou très peu ces extraits, qui je le précise ne doivent pas vous dispenser de la lecture de l'ensemble (d'autant que comme d'habitude je pratique quelques coupures, non signalées). J'espère qu'ils vous donneront la même sensation qu'à moi - comment peut-on être à la fois si proche et si loin de la vérité, si courageux d'un côté, si méprisable de l'autre ? -, mais je ne me vois pas signaler à chaque virgule ou expression de Lucien : "là il a raison", "là il a tort".

Ach, voici la première salve :

"La France est en danger de mort, bien plus aujourd'hui qu'il y a deux ans sur la Meuse. Sur la Meuse, elle pouvait ne perdre qu'une bataille. Elle peut perdre aujourd'hui sa souveraineté nationale.

Tout ce qu'elle a vécu depuis juin Quarante est malheureusement, comme le disait le Maurras des grandes vérités, dans la nature des choses. Un pays qui était descendu jusqu'à une telle défaite ne pouvait retrouver en lui-même que par un miracle la force de se ressaisir du jour au lendemain. On a feint de croire à ce miracle. Il ne s'est pas produit. On a vu reparaître à notre barre les personnages fatidiques, qui ne pouvaient manquer de surgir, puisque personne n'était préparé ou résolu à les devancer, puisque la révolution s'achevait avant même d'avoir commencé faute de révolutionnaires. Des hommes appartenant à l'ancien désordre ne pouvaient que [le] continuer.

La France, à l'armistice, est tombée dans un trou profond. Elle ne s'y est pas cassé les reins, ce qui est assez remarquable. Mais il lui est à peu près impossible d'en sortir seule. On lui a tendu une échelle, et cette échelle est la paix européenne. Encore lui faut-il, pour l'empoigner et la gravir, un rude effort, et pour cela l'aiguillon d'une vraie révolution, événement plus mythique que jamais.

Devant l'immense chantier ouvert par la destruction du vieux capitalisme, nous allons bien être obligé cependant d'édifier quelque chose. Je voudrais que la France y apportât sa contribution qui serait décisive. Je n'en vois capable qu'une France fasciste. Toute autre France sera un pays déchu.

Parmi les méfaits de Vichy, l'un des plus graves a été de vider de toute leur substance les meilleures formules. Celle de la Révolution Nationale, qui était magnifique, a sans doute vécu. Vichy, me semble-t-il, lui a attaché un trop grand ridicule pour qu'elle puisse servir encore. On a essayé tous les assemblages possibles des majuscules de « Parti », de « France », de « Socialisme », de « Révolution ». C'est encore l'esprit de clocher et de boutique et pour finir la confusion.

Que l'on soit national-socialiste français ou fasciste français, peu importe, mais que l'on soit l'un ou l'autre, et rien d'autre. Des deux mots qui désignent le même objet, je préfère le mot « fascisme », parce qu'il est latin, et d'un sens plus complet, et que je me suis reconnu pour fasciste, dès que j'ai compris ce que cela signifiait.

Après Georges Sorel, le Maurras le plus durable et le plus général, après Mussolini, Hitler, Salazar, l'essentiel des principes fascistes est suffisamment connu.

Je me contenterai donc de rappeler ici que le national-socialisme, ou le fascisme, est l'avènement du véritable socialisme, c'est-à-dire du socialisme aryen, le socialisme des constructeurs, opposé au socialisme anarchique et utopique des Juifs. Lui seul peut faire l'équilibre entre le besoin d'équité, ajustement raisonnable de la société au monde moderne, et le besoin de l'autorité hiérarchisée.

Tel qu'un Français le conçoit, ce n'est pas une idéologie, mais une méthode, la meilleure connue et la plus moderne pour régler le conflit ouvert depuis plus de cent années entre le travail et l'argent.

Dans ce procès, le fascisme soutient contre l'argent les droits du travail qui sont justes, et que les prérogatives usurpées de l'argent ne permettent plus de satisfaire.

Le fascisme, au rebours du marxisme, est positif. Il s'appuie sur ce qui est. La première de ces réalités est la nation, sol et peuple, dont il doit réunir et coordonner toutes les forces, dans l'intérêt supérieur de la communauté nationale, qui coïncide exactement avec l'intérêt du plus grand nombre de citoyens [fausse évidence, et même définition typiquement libérale, à la Stuart Mill !]. C'est dans une nation régie par un pouvoir vigoureux et stable, travaillant au maximum de ses forces et de ses ressources, et où les fruits de ce travail se répartissent aussi justement que le permet l'imperfection terrestre, c'est dans cette nation que les citoyens jouissent de la plus grande prospérité et de la plus grande sécurité, seul but de toute bonne politique.

Réaliste, le fascisme reconnaît, protège et encourage la famille, la propriété, l'émulation qui sont à la base de l'existence humaine. Il ne tend pas à niveler la société, ce qui serait l'avilir. Il rétablit au contraire la hiérarchie des mérites, disloquée par la démagogie.

Il est unificateur, et il ne peut avoir d'autre expression et d'autre armature que le parti unique, absorbant et régularisant la vie politique du pays. Il restaure le pouvoir autoritaire, le seul naturel, le substitue au pouvoir incertain et malsain issu des élections perpétuellement faussées, il consulte le pays grâce à des organes délégués par des réalités non politiques, dont les principales sont les métiers.

Pour bâtir cet édifice, le fascisme doit réduire à l'impuissance de nombreux ennemis, qui sont aussi ceux de la nation.

Il doit donc être avec rigueur antioligarchique, antijuif, antiparlementaire, antimaçonnique, anticlérical.

L'espérance, pour moi, est fasciste."


- Les principes étant posés, restent les modalités :

"Nous avons à tirer nos institutions et notre peuple d'une effarante déliquescence. Il ne faudrait pas espérer que l'on y atteindra avec une politique à la petite semaine, qui n'ose même pas imposer sa loi à la lie des youpins.

Je n'arrive pas à concevoir une Europe vraiment pacifiée et prospère sans le libre concours de la France. Je ne puis imaginer une France capable de conserver sa souveraineté entière, de tenir dans cette Europe le rôle éclatant qui pourrait être le sien sans savoir fait sa révolution fasciste.

Certes, nous en restons si loin qu'une pareille pensée peut paraître d'une excentricité presque bouffonne. Mais les révolutionnaires semblent toujours excentriques, aussi longtemps qu'ils n'ont pas triomphé. Seuls les vieillards et les larves peuvent se figurer qu'ils ressusciteront le passé démocratique, dont ils gardent au milieu d'eux le cadavre putride. Un destin plein de mansuétude a ouvert maintes fois à la France le chemin de cette révolution, où elle n'a pas su s'engager. Aussi longtemps que des coeurs s'enflammeront chez nous pour cette espérance, qui pourrait affirmer que ce destin s'est lassé ?

Une telle révolution servira d'autant mieux la patrie que nous la ferons davantage nous-mêmes et qu'elle sera plus profonde et brutale. Elle est impossible sans violences et sans destructions radicales. On ne transige pas avec des adversaires tels que les Juifs, les prêtres, les comitards, les affairistes : on les écrase, on les plie à sa volonté. On n'accommode pas, on ne restaure pas une démocratie vieille d'un siècle et plus. La masure est inhabitable. Employez le ciment, les désinfectants que vous voudrez, les lézardes, les moisissures, la vermine y reparaîtront bientôt. On doit jeter par terre les pans de murs vermoulus. On n'agit point autrement lorsqu'on veut dresser un ensemble architectural qui soit à la fois rationnel et beau. Il n'est pas de révolution qui puisse laisser dans leur état présent ces réduits du vieux régime, l'Académie, Polytechnique, le Conseil d'État. Le Code doit être refondu comme la magistrature. Les cadres supérieurs de l'armée doivent être liquidés en masse, il faut promouvoir à leur place les colonels, les commandants, voire les capitaines qui ont encore un sang généreux et quelque imagination.

Des dizaines de journaux doivent être interdits, les empoisonneurs publics qui les rédigeaient chassés pour toujours d'une corporation dont ils ont été la honte. Plus la révolution sera chez nous socialiste et mieux elle s'imposera, parce qu'il est peu de pays où les oligarchies y soient plus nombreuses et plus étouffantes. Il est superflu, au contraire, de s'attaquer aux fonctionnaires subalternes, qui doivent, dans l'ensemble, redevenir utilisables, après l'épuration rigoureuse de leurs cadres.

Mais qu'on ne l'oublie pas : les révolutions ne se baptisent point à l'eau bénite. Elles se baptisent dans le sang. Il est peu vraisemblable qu'une révolution nationale doive être chez nous désormais fort sanglante. Mais la mort est le seul châtiment que comprennent les peuples. La mort seule fait l'oubli sur l'ennemi.

Balzac dit quelque part que les femmes ne redoutent plus les menaces de mort depuis que les hommes n'ont plus d'épée au côté. Le gouvernement français, lui aussi, depuis trop longtemps, a posé son épée. Il faut qu'il la reprenne. Celui qui fusillerait demain cinq cents boutefeux, généraux, affameurs et gaullistes de tous poils déterminerait, on peut le lui garantir, le plus satisfaisant des chocs psychologiques.


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(Affiche de Mai 68…)


Cette opération si utile fut manquée au lendemain de l'armistice. Mais les iniquités accumulées par Vichy appellent plus encore que celles de Quarante l'échafaud et le gibet.

Notre révolution fasciste est encore et par-dessus tout une nécessité parce qu'il ne saurait y avoir sans elle de vrai pacifisme en France. Seule, une France fasciste peut rejoindre le camp de la paix et de l'avenir, rompre avec le passé bourgeois et sanguinaire. Pour imposer silence aux vieilles cliques, sans idées, incapables d'imaginer et de faire la paix avec nos voisins, il faut une poigne solide. Nous demeurons dans la situation paradoxale d'août 1939. Ce sont les mous, les hésitants, les « modérés » qui poussent à de nouvelles tueries guerrières, par débilité intellectuelle ou sentimentale. Ce sont les forts, les violents, puisant leur énergie dans leur intelligence, qui veulent la paix, parce que la paix seule peut-être vraiment révolutionnaire, tandis que la guerre revancharde ne pourrait être que hideusement conservatrice." (Les décombres, dernier chapitre : "Pour le gouvernement de la France".)


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De la collaboration !

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mercredi 23 décembre 2009

Identité sacrifiée... (Apologie de la race française, IV-2.)

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Apologie I.

Apologie II.

Apologie III.

Apologie IV-1.

Apologie IV-3.

Apologie V.

Apologie VI-1.

Apologie VI-2.


Peut-être vous en souvenez-vous, un chapitre de cette « Apologie... » était resté sans suite, le IV-1, consacré plus spécifiquement à la conception sacrificielle de la nation et à ses ambiguïtés. Je vous avais promis un commentaire : après de nombreuses hésitations, le voici. Commençons par du Chaunu, lequel était déjà cité longuement dans le premier épisode :

" - Qu'est-ce qui fait la force des démocraties, la France et la Grande-Bretagne, durant la première guerre mondiale ?

A cette époque, la démocratie est couplée avec des valeurs holistes (c'est-à-dire des valeurs opposées à l'individualisme et renvoyant à des ensembles, couple, famille, communauté, nation, humanité), religieuses ou laïques, ces dernières étant des valeurs religieuses transposées. Même si elles sont par moments en veilleuse, elles permettent plus facilement le sacrifice de la vie lorsqu'une menace se présente. La vie a-t-elle suffisamment de valeur pour qu'on la sacrifie le cas échéant ? Là réside la véritable question. [Cette formulation m'a d'abord surpris, mais il suffit de l'inverser pour en constater la véracité : notre vie de consommateurs n'a pas de valeur, son « sacrifice » n'aurait ni valeur, ni signification - ce qui nous arrange bien !] Elle ne s'est pas même posée en 1914 : il y a eu un consensus total.

- Vous voulez dire que la force d'une démocratie réside dans le fait qu'elle repose sur le consentement volontaire de l'effort, voire du sacrifice ?

Oui, c'était le cas dans la cité antique qui exigeait énormément des citoyens : dans les batailles, les vainqueurs subissaient des pertes de l'ordre de 10 à 15% et les vaincus de l'ordre de 50%. Pourtant, les hoplites ne refusaient jamais de sacrifier leur vie. Quand Socrate se bat à Platées (479 avant J.-C.), il a entre 10 et 50% de chances de mourir : il n'hésite pas. La cité antique reconstituée s'est incarnée aussi, dans une certaine mesure, chez les Hollandais qui, au XVIIe siècle, pour sauver leur pays, n'hésitent pas à crever les digues et ravager les polders, la partie la plus riche de leur territoire. L'acte est digne de la grandeur antique, avec laquelle renouent aussi les grandes démocraties parlementaires de l'Europe de l'Ouest à la fin du XIXe siècle et dans le premier XXe siècle. « Passant va dire à Sparte que ses fils sont morts pour obéir à ses lois » : on meurt pour la France sous la Troisième République comme on mourait pour la cité en Grèce. C'est ce que traduit, en 1916-1917, le mot de Madame Sauvy à son fils Alfred, le futur grand démographe, alors qu'un autre de ses fils vient d'être tué et que son mari, gravement blessé, est réformé : « Il est inconcevable qu'il n'y ait pas un Sauvy sur le front. Tu sais ce qu'il te reste à faire... » C'est digne des mères de Sparte et de Rome. La force de la démocratie, comme celle de la cité antique, est de reposer sur l'intériorisation par les citoyens d'un certain nombre de valeurs. C'est pourquoi les régimes démocratiques sont les seuls à pouvoir demander un effort total à leurs populations et à l'obtenir. A travers l'histoire les preuves abondent. Dans une certaine mesure Winston Churchill est plus puissant qu'Adolf Hitler : il a plus de pouvoirs réels, parce que conférés par le peuple anglais. Dans les États monarchiques de l'Europe moderne, le roi ne jouissait pas de la même autorité sur ses sujets. Il ne pouvait les appeler tous à son aide que dans des circonstances exceptionnelles." (Danse avec l'histoire, pp. 272-73)

- ce qui est aussi, il faut le préciser immédiatement car c'est un des noeuds du problème, une saine limite de la part du régime monarchique, et permet dans une certaine mesure de ne pas sombrer dans les grandes boucheries telles qu'inaugurées, pour la modernité, par notre douce France lorsque la Ière République devint l'Empire et mit l'Europe à feu et à sang. On sait par ailleurs le danger qu'il y a à ce que les citoyens « intériorisent des valeurs » si ces valeurs sont mauvaises ou mal employées.

Oublions les Grecs, qu'hélas je connais bien mal, et revenons à la IIIe République et cette situation paradoxale qui fut la sienne en 1914 : un régime contesté, complexé d'une certaine façon par rapport au passé de la France, qui certes n'est pas responsable de la perte de l'Alsace-Lorraine, mais d'une part vit avec cette blessure dans le flanc, d'autre part vient de s'affirmer à travers une crise douloureuse qui a affaibli l'armée (l'Affaire Dreyfus), le tout au sein d'une société encore holiste par de nombreux aspects, et même holiste par de nouveaux aspects (les ambiguïtés de l'école républicaine), alors que sa constitution politique est individualiste et que le capitalisme progresse à pas de géants... Tout ceci explique sans peine l'intérêt profond de cette période pour nous, et notamment sa grande fécondité artistique et philosophique, mais ne laissait guère les contemporains en paix - surtout si l'on ajoute à cela les innovations techniques, les mouvements sociaux, etc.

A Barrès, rallié au régime républicain, qui s'étonnait que le Maurras d'Anthinéa - publié juste avant l'Affaire - ait pu ramener de son voyage en Grèce "une telle haine de la démocratie, la réponse [fut] que la durée très brève de ce régime dans les cités antiques indique [justement] que son propre est de consommer ce que les aristocraties ont produit." [P. Boutang, Maurras, p. 149 : je n'en suis pas encore arrivé à la Grande Guerre]. On n'acceptera pas sans réserves ce diagnostic qui mérite pour le moins une discussion spécifique, mais on émettra l'hypothèse que cette critique de Maurras imprègne l'esprit du temps : la démocratie a peur de ne pas être à la hauteur du passé.

Et voici la première guerre mondiale, quatre années de sacrifice aboutissant à une victoire aussi nette que héroïque, victoire que non seulement la France - et le régime républicain - n'ont pas su « gagner », mais dont le pays ne s'est jamais remis.

Nous avons je crois tous les éléments de réponse sur ce qui s'est passé en 1914 : entre les forces spécifiques à la démocratie telles que décrites par P. Chaunu, le holisme toujours présent, si ce n'est d'ailleurs plus que jamais, du moins avec une vigueur nouvelle issue en partie de la République même (rien à voir avec le Second Empire de ce point de vue), la longue envie de revanche sur les Allemands (plus de quarante ans, tout de même), cette peur de ne pas être digne des glorieux ancêtres... il y avait vraiment de quoi souder une nation et lui faire accepter un tel impôt du sang.

Avec notons-le ce paradoxe : les valeurs guerrières imprégnaient plus les sociétés traditionnelles que la nôtre, mais je ne suis pas convaincu que nos aïeux aient été fondamentalement plus courageux que nous, si du moins on veut bien ne pas confondre purement et simplement le courage et l'acceptation d'un certain niveau de violence ordinaire, que nous ne supportons effectivement plus (ce qui, effectivement bis, est un handicap). Les grands élans guerriers de populations sont - heureusement - rares dans le passé, avec ces armées de métier aux motivations parfois fluctuantes si ce n'est purement mercantiles, et de ce point de vue il y a une part de malentendu dans le complexe que les Républicains font par rapport au passé glorieux de la France militaire rappelé sans cesse par les anti-Républicains, Jeanne d'Arc-Bayard-Condé-Rocroy, etc. Quelques années plus tard les Anglais allaient montrer à nouveau qu'un peuple « démocrate-mou » était encore capable d'un sursaut contribuant à l'échec d'un régime fort et jeune - et s'il faut pousser la logique jusqu'au bout on devra admettre, tout incroyable que cela puisse paraître, qu'une ordalie victorieuse de masse de ce type pourrait se reproduire de nos jours : c'est encore plus difficilement croyable que pour les Anglais de 1940, il suffit de reprendre la liste des facteurs que nous avons dressée pour 1914 pour voir ce qui a changé depuis, mais d'autres éléments sont toujours là, notamment un holisme (de plus en plus) paradoxal et le rapport complexé au passé... Sur une occurrence historique, qui sait ce qui se peut produire ?

Car bien sûr ces sacrifices, pour terriblement réels qu'ils aient été, ne peuvent être - c'est peut-être la grande différence avec les démocraties grecques ou, plus près de nous et sans référence à l'actualité, avec ce que fut jusqu'à il y a peu la démocratie suisse -, ne peuvent être qu'exceptionnels par définition et du fait de leur ampleur. On le sait bien, non seulement la grande boucherie de 14-18 saigna à blanc la population française, mais elle causa indirectement la défaite si terriblement symbolique de 1940 - avec ce que cela impliqua et implique encore, sur « l'identité nationale », le pays n'ayant pu se remettre, ni physiquement si spirituellement, de cette épreuve.

C'est sans doute d'ailleurs ce qui s'est passé juste après 1940, c'est-à-dire les choix faits individuellement par les Français entre Résistance, Collaboration, attentisme, etc., qui peuvent éclairer cette question. A. Badiou - dans une de ses Circonstances, sauf erreur - écrit, à propos de Jean Cavaillès, très tôt engagé dans la Résistance et qui y trouva la mort, qu'à cette période il n'y avait qu'un choix de bon, de manière tout à fait évidente, et que c'était celui-là. Soupçon peut-être gratuit de ma part, je me suis toujours demandé si ce choix aurait été aussi évident pour un petit professeur Badiou en 1940... Quoi qu'il en soit, on sait bien que ce qui a provoqué les premiers actes de résistance après la débâcle fut dans l'ensemble moins politique qu'instinctif, ainsi que l'expriment les paysans du Chagrin et la pitié, ainsi qu'on le retrouve dans des témoignages de tous bords - y compris, je me permets, celui d'un de mes grands-pères, qui ne s'occupa jamais de politique mais passa sa vie, après quatre ans dans la Résistance... à jouer, parfois bien, parfois très mal, à la bourse - : il s'est d'abord agi de défendre le territoire, de bouter l'étranger hors de France. Je ne dis pas que la défense de la démocratie ou la haine du nazisme n'ont joué aucun rôle, je dis que dans les premiers temps la plupart de ceux qui ont réagi l'ont fait très peu à l'aide d'une doctrine politique.

[Note ajoutée quelques-jours après la rédaction de ce passage : dans un récent débat Badiou-Finkielkraut, sur lequel je reviens en fin de texte (après le beau cul du jour), le premier nommé insiste sur le caractère politique au contraire des grands mouvements de résistance : il a raison de noter que ces organisations politiques et politisées ont été d'une extrême importance à l'intérieur de la Résistance, mais il a tort - et je pense que c'est une tromperie consciente de sa part - de nier qu'au tout début ces facteurs politiques ont été secondaires. Après, on ne peut refaire l'histoire et savoir ce qui se serait passé si le PC notamment n'avait pas rejoint les premiers résistants...]

Et c'est là que je veux en venir : la question n'est pas celle du courage des citoyens des démocraties. Sauf à admettre que la démocratie américaine-otanienne contemporaine, sa doctrine de la guerre à « zéro mort » et ses bombardements de masse soient la seule et ultime expression de la démocratie, on ne se laissera pas duper par cette si regrettable confusion. Les populations des démocraties peuvent être aussi courageuses que celles d'antan. La question n'est peut-être pas tant non plus celle, assez simple, du rapport de la démocratie au sacrifice de ses membres : dans la mesure où le peuple est censé être au pouvoir, il n'est que juste qu'il contribue à la défense de ce pouvoir, régulièrement - les hoplites -, exceptionnellement - Valmy, 14-18 -, ou de plus en plus virtuellement - l'armée américaine actuelle, ses mercenaires, ses étrangers à qui on fait miroiter l'espoir d'une « green card », etc. : ici comme ailleurs cela fait planer quelques doutes sur l'évolution de la démocratie américaine, mais cela ne signifie pas, il s'en faut, que le peuple américain se révélerait tout à fait incapable de mouiller le maillot si besoin était.

La question donc, j'y arrive, est celle de l'articulation du pouvoir du peuple, du sens du sacrifice, et, voilà l'exemple de 1940, de la défense du territoire, qui n'a en elle-même que très peu à voir avec la démocratie. Si les Grecs ont pu s'en demander autant à eux-mêmes, et régulièrement, c'est parce que ces différents aspects formaient, jusqu'à un certain point (et en attendant que je me documente plus...), un tout cohérent : des citoyens exerçant un réel pouvoir sur leur vie la mettaient au service de la défense de leur cité. Les Suisses n'ont plus eu l'occasion de se battre depuis longtemps, mais ont gardé - il me semble donc que cela a changé ou est en train de changer - une organisation contraignante, avec nombreuses périodes de « réserve », où chacun met la main à la pâte soldatesque. Dans les démocraties contemporaines - je pourrais ici vous renvoyer à B. Constant et à ses libertés des « Anciens » et des « Modernes » -, les doutes pour le moins légitimes que les « citoyens » peuvent avoir quant à leurs possibilités de contrôle sur la marche des affaires, tout autant que la désacralisation de la question du territoire (je laisse de côté en revanche la question de l'étendue de la population, dont je ne suis pas sûr qu'elle soit déterminante), font que le sacrifice ne peut plus être qu'exceptionnel - et que se posera alors vite, comme en 1918, comme peut-être maintenant, la question du « pourquoi ». De ce point de vue, c'est très cruel - et même assez dégueulasse - pour les soldats français (et autres) qui se trouvent en Afghanistan et pour certains d'entre eux y meurent, mais ils ne représentent rien : membres d'une armée de métier envoyée dans un conflit dont le moins que l'on puisse dire est que le peuple français n'en fait pas - à raison, mais la démonstration serait la même si c'était à tort - une priorité, voilà bien des gens qui sacrifient une vie qui n'en vaut guère la peine : non qu'elle soit en elle-même négligeable, mais parce qu'elle est sacrifiée pour protéger le consommateur occidental - lequel ne vaut rien (en tant que consommateur, pas en tant que personne, mais c'est précisément là le noeud de l'affaire).

Ne crions pas victoire trop tôt : ces thèses laissent de côté rien moins que les démocraties antiques et les très épineuses questions relatives aux distinctions entre République et Démocratie (sur lesquelles J.-C. Michéa notamment donne des indications intéressantes, à exploiter un jour... de même que ce problème concret, que je note pour mémoire : de Gaulle était-il un démocrate ?). Mais il me semble avoir compris pourquoi j'avais eu du mal à mettre au clair cette deuxième partie de mon « épisode IV » : je me posais trop de questions sur ce qu'est le courage d'un individu moderne par rapport à celui d'un membre d'une société traditionnelle ou du citoyen d'une République antique. Il est plus important de voir que ce courage et le sacrifice auquel il peut conduire, sacrifice « vain » ou non, doivent être intégrés dans une vision d'ensemble du rapport de l'individu à sa communauté politique et à son territoire. Car sinon, la question reste assez basique : si le citoyen a le pouvoir, il est normal qu'il doive se battre contre ceux qui veulent le lui prendre. Seules les démocraties à la mode otanienne croient pouvoir avoir de ce point de vue le beurre et l'argent du beurre, laisser d'autres se battre pour elles : c'est bien évidemment une des raisons qui les conduisent à leur perte - et, malheureusement, qui conduisent d'autres pays à leur perte.


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Charles Mingus n'en pense pas moins... Quant à elle, à quoi pense-t-elle ?


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P.S. : oui, alors, moins sexy sans doute, ce débat Badiou-Finkielkraut... Je ne vais pas jouer les juges et distribuer les (rares) bons et (moins rares) mauvais points. Disons que dans l'ensemble et même si au début il veut trop « se faire » son adversaire, les attaques de Badiou contre Finkie sont justifiées (il est vrai que celui-ci in fine est avec N. Sarkozy, il est vrai qu'il entre vis-à-vis des musulmans français dans une mécanique dont ses aïeux juifs furent victimes durant les années 30 : à son corps défendant peut-être... tant pis !), mais que l'on peut être sceptique sur la valeur pratique à court et moyen terme de son internationalisme prolétarien égalitaire universel et universaliste (et consterné par son mépris de la votation suisse sur les minarets). Ceci dit, si, tout en précisant donc que vous allez y lire entre autres des bêtises, je vous conseille la lecture de cet échange, c'est d'une part que l'on y retrouve beaucoup de questions ici traitées, d'autre part pour les brefs moments - comme par hasard, au sujet de l'école républicaine - où les deux protagonistes sortent un peu de leur personnage et trouvent quelques éléments, non vraiment d'accord - ce qui d'ailleurs ne serait pas nécessairement souhaitable - mais de clarification plus profonde et moins hystérique de leurs désaccords.

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vendredi 9 octobre 2009

Au bal des faux culs et des vrais enculeurs...

Ajout le soir.

Ajout le 11.10.


Ce que l'on appelle « l'affaire Mitterrand » - et qui est en train de permettre au neveu de se faire un nom, lui qui n'avait qu'un prénom (le contraire de Sacha Guitry par rapport à son père, acteur célèbre : "Mon nom était fait, je me suis fait un prénom", ça c'est de la filiation...) - me semble appeler quelques précisions, d'ordre ponctuel ou d'ordre plus général.

J'ai regardé la télévision hier soir, ce qui est en soi un événement révélateur, j'ai avec moi un exemplaire de La mauvaise vie, commençons donc par le plus simple : Frédéric Mitterrand ment comme un arracheur de glands lorsqu'il ne parle que de relations avec des adultes consentants, et noie grossièrement le poisson lorsqu'il évoque - drôle d'exemple ma foi - un "boxeur de quarante ans" pour dire qu'il sait faire la différence entre un adulte et un mineur. Dans les passages incriminés (p. 290 sq.) règne en fait un certain flou, sur lequel je reviendrai, quant à l'âge des garçons du bordel décrit et fréquenté par F.M., mais ce qui est sûr, c'est que celui qu'après la description générale l'auteur s'envoie, s'il est peut-être majeur au sens occidental, est foncièrement, c'est sa principale qualité, jeune.

Frédéric Mitterrand a fini son « explication » par une condamnation solennelle du tourisme sexuel. Or, ce qui est intéressant lorsqu'on lit un peu La mauvaise vie (désolé Frédéric, je n'ai pas tout lu, j'ai vraiment autre chose à faire), c'est, pourquoi ne pas croire l'auteur, le caractère mécanique, routinier, et parfois innocent de l'activité des employés du bordel. On arguera que c'est décrit ainsi pour se dédouaner, montrer que « ce n'est pas si terrible que ça » : il se peut, mais il se peut aussi que les gens qui vivent de ça fassent autant qu'il est possible la part des choses, et il est par ailleurs bien évident que les bordels thaïlandais ne sont pas organisés n'importe comment : au contraire, ils semblent très organisés, comme le sont souvent les activités douteuses, où l'on craint les « dérapages ».

Ceci pour dire deux choses :

- à lire dans leur intégralité les fameux passages qui font en ce moment parler tout le monde (j'essaie de trouver un peu de temps pour les retranscrire, mais ce n'est pas gagné), on est surpris de constater que l'on se trouve devant, que ce soit ce qui est décrit ou les sentiments de l'auteur, quelque chose d'humain, d'ambigu. Frédéric Mitterrand est excité, il ne s'en cache vraiment pas, il s'en vante même trop, mais il est aussi conscient de sa petitesse, et c'est la dimension qui manque aux citations trop rapides de son texte.

Après, il y a une évidente dimension de complaisance, que la citation d'un pédophile célèbre (Gide), "on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments", ne fait qu'exacerber. Comme le rappelait un jour Éric Rohmer, qui se vantait, lui, d'essayer de faire du bon cinéma avec de bons sentiments (et qui y parvient !), ce lieu commun n'est pas le mot de la fin et a trop souvent servi, comme dans le cas présent, d'excuse à la fascination morbide. Autrement dit, qu'il y ait une dimension humaine dans le récit de Frédéric Mitterrand, c'est indéniable, et il était assez intéressant de voir cette dimension disparaître, puis resurgir fugitivement avant de s'évanouir complètement lors de la condamnation du tourisme sexuel, au gré de cette confrontation entre ce qui est de l'humain, fût-il assez misérable, et l'idéologie de l'Empire du Bien télévisuel. Et dans le même temps, c'est perceptible aussi bien dans le livre de F. M. que dans certaines façons de le défendre, par exemple celle de Bertrand Delanoë (ils me font rire à brandir leur honneur « sali », comme s'ils avaient encore un honneur qui puisse être sali, comme s'ils ne salissaient pas eux-mêmes ce mot en l'employant à tort et à travers...), on a trop l'impression que F. M. joue le « faute avouée est à moitié pardonnée », voire même (mais là, il faudrait lire tout son livre) qu'il compte que ses fautes lui seront d'autant plus pardonnées qu'il les aura d'autant plus bruyamment avouées, pour ne pas être, à tout le moins, gêné.

- j'ai évoqué l'Empire du Bien, notion due à Philippe Muray, et c'est aussi à Muray que l'on pense lorsqu'on lit les descriptions de La mauvaise vie et que l'on entend parler à n'en plus finir de tourisme sexuel. Car le bordel décrit par Frédéric Mitterrand fonctionne comme n'importe quelle entreprise touristique (ce même s'il est précisé que la clientèle de celui-ci n'est occidentale que de façon minoritaire), et l'on rejoint là ce qu'avait bien vu Muray : le tourisme sexuel est un tourisme comme un autre, et c'est justement pour cela qu'il choque, car il montre la vérité du tourisme - la prédation -, c'est justement pour cela qu'on en fait un tel plat, pour cacher cette vérité du tourisme en général. Les aspects routiniers que j'ai évoqués sont ceux de n'importe quelle entreprise touristique : ici on prête son corps, dans d'autres cas on prête des lieux (Notre-Dame, j'y reviens toujours), en ne voulant pas prêter son âme (oui, c'est la prostituée de Vivre sa vie de Godard...), et en la perdant souvent, sans s'en rendre vraiment compte.

N'allons pas trop loin, au risque de changer de sujet, mais hier soir on arrivait à un stade, lorsque Frédéric Mitterrand (comme d'ailleurs B. Delanoë dans son blog) condamnait sans appel le tourisme sexuel qu'il décrit non sans finesse dans son livre, à un stade où il se servait du caractère repoussoir de ce concept, pour se dédouaner (ou essayer...) de la culpabilité qu'il avait par ailleurs revendiquée !


Coupable de quoi, me dira-t-on ? Si les garçons sont majeurs, est-ce que Frédéric Mitterrand n'est pas juste complexé et un peu homophobe à sa manière, sans parler de ceux qui le condamnent ? Que lui reproche-t-on, finalement ?

D'abord, d'être ministre, et peut-être plus encore, d'avoir été nommé ministre. Mais c'est un aspect que je laisserai aujourd'hui complètement de côté.

Ensuite, la question, autour de laquelle tout le monde tourne sans oser vraiment l'aborder est celle de l'âge du capitaine, en l'occurrence plutôt des matelots. Comme il est évident, tout de même, que de savoir si les garçons utilisés par F. M. sont ou non majeurs au sens occidental est secondaire, le problème est : jusqu'à quel point sont-ils jeunes ? En quoi peut-on parler d'homosexualité, éventuellement vénale, honteuse et quelque peu colonialiste, en quoi peut-on parler de pure et simple pédophilie ?

Frédéric Mitterrand a déclaré que "il ne faut pas confondre homosexualité et pédophilie, ou alors on serait revenu véritablement à l’âge de pierre." Laissons parler le dictionnaire (Robert 2006, soit quelque temps après l'âge de pierre) :

- homosexuel : "Personne qui éprouve une attirance sexuelle plus ou moins exclusive pour les individus de son propre sexe." => gay, homophile, pédéraste.

- pédophile : "Qui ressent une attirance sexuelle pour les enfants. Spécialt. Pédéraste."

Deux définitions différentes, donc, mais un « lien », si j'ose dire, commun, le pédéraste. Que voici :

"1. Homme qui a des relations sexuelles avec de jeunes garçons => pédophile.
2. Par ext. Homme qui a des relations sexuelles avec d'autres hommes. => homosexuel."

La boucle est bouclée, la vie est belle, et voilà mon propos, qui n'est d'ailleurs qu'une évidence, confirmée par le Robert, mais une évidence qui gêne : s'il n'est pas question de confondre un homosexuel qui a des relations charnelles (un commerce charnel, pour parler comme le dictionnaire) avec des adultes consentants, et un pédophile qui viole des enfants, garçons ou filles, ou qui les achète, il reste que, depuis Platon (au moins, mais c'est un bon repère, explicite), l'amour de la jeunesse est une des composantes de la définition de l'homosexualité. C'est ce que le concept de pédérastie exprime, et que celui d'homosexualité a tendance, tendance parfois volontaire comme dans le propos de Frédéric Mitterrand que je viens de citer, à dissimuler.

Et de ce point de vue, force est de constater, au vu des passages de La mauvaise vie que j'ai pu lire, que l'auteur n'est pas pressé de préciser l'âge même approximatif des garçons - le terme lui-même n'est pas innocent - avec qui il prend son plaisir, et que par la suite la pédophilie joue dans son système de défense le même rôle que le tourisme sexuel. La dénonciation du mal absolu sert d'alibi pour une conduite dont la proximité avec le mal en question est par ailleurs éludée dans ce que j'ai lu du livre. Je paie des garçons thaïlandais pour les baiser, mais je ne pratique pas le tourisme sexuel (et d'ailleurs je suis plein de culpabilité, si ce n'est pas une preuve d'innocence, ça). Je ne précise pas quel âge ont ces garçons mais si vous m'entraînez du côté de la pédophilie, c'est un retour à l'âge de pierre - ou l'effet, comme l'a déclaré F. M. hier soir, de vos propres « fantasmes ».

Plus généralement, il faudra bien faire un jour l'histoire du refoulé pédophile des homosexuels français des années d'après-68. Michel Schneider évoque une pétition retentissante des années 70 signée par des intellectuels en vue de l'époque (il ne donne pas les noms...) demandant la dépénalisation des rapports sexuels entre adultes et mineurs, et il suffit de parcourir des vieux numéros de Libération du début des années 80 pour constater que les petites annonces homosexuelles y étaient illustrées de manière au moins pédérastique. Que ce que l'on appelle la communauté homosexuelle soit revenue de ce que l'on peut sans moralisme judéo-chrétien qualifier d'excès est une bonne chose, que cela se fasse par une diabolisation de certains permettant à d'autres de se dédouaner à bon compte en est une autre. (Au passage, avec tous les pédés fachos, éventuellement « païens », fans de l'Afrique du Nord, qui traînent au FN et dans ses environs, il est aussi assez piquant de voir d'une part Marine Le Pen attaquer Frédéric Mitterrand sous cet angle, d'autre part les bons gros couillons de l'UMP à l'électorat « traditionnaliste » le soutenir. La vie est belle, je vous dis !)

Encore plus généralement, et après je m'arrête, ce « refoulé pédophile » remonte à loin : j'ai ainsi été surpris de découvrir récemment (P. Yonnet, Le testament de Céline, pp. 69-72) que les faits reprochés à Oscar Wilde lors de ce fameux procès que l'on nous cite toujours comme une odieuse attaque du puritanisme victorien contre l'artiste homosexuel anticonformiste, que les faits reprochés à Wilde étaient, je cite P. Yonnet, "pédérastiques, nous dirions aujourd'hui pédophiliques", ce qui nuance tout de même un peu le tableau d'ensemble. (Ajoutons, toujours selon la même source et sans nous poser en procureur, que Gide, qui devait à l'entremise de Wilde, quelques mois avant l'emprisonnement de celui-ci, une nuit d'amour mémorable avec un « jeune garçon » d'Alger, ne leva pas le petit doigt pour le soutenir. Une mécanique sur laquelle Proust écrit des pages brillantes.)

Bref, avec ses particularités propres - un ministre en exercice, un climat flou, entre tolérance de n'importe quoi et condamnations sans appel de n'importe quoi -, « l'affaire Mitterrand » s'inscrit dans une longue histoire. Histoire humaine, histoire dont le protagoniste principal ne suscite guère l'admiration, histoire surtout où l'on souhaiterait que les anathèmes sur certaines pratiques ne permettent pas à trop de personnes de se dédouaner trop aisément de leurs propres travers - passés, présents ou futurs.



Un peu de belle prose pour finir, qui prouve au passage que l'on n'a pas attendu les révélations de Jean-Luc Barré - et qui aggrave le cas de Lacouture, ses mensonges par omissions et ses falsifications - pour savoir à quoi s'en tenir sur les moeurs de François Mauriac. N'attachez pas trop d'importance au propos (fort contestable), ni à l'auteur (clairement d'extrême-droite), c'est le style qui justifie cette citation :

"Aucun cas ne semblait être d'une plus dramatique clarté, pour un esprit chrétien, que celui de l'Espagne. Pourtant nous avions vu des catholiques illustres et même intolérants comme Mauriac et Bernanos devenir les détracteurs les plus acharnés et les plus fielleux de Franco. Ces défenseurs bénits des fusilleurs de Christs et des dynamiteurs de moines étaient habiles à travestir leurs humeurs et leurs perversités intellectuelles en algèbres casuistiques. (...) On peut invoquer la demi-folie de Bernanos qui dans les pires circonstances demeure du reste digne du nom d'écrivain, avec ses livres embrouillés par les fumées de l'alcool, mais que trouent soudain des pages puissantes, furieuses ou noires. L'autre, l'homme à l'habit vert, le bourgeois riche, avec sa torve gueule de faux Gréco, ses décoctions de Paul Bourget macérées dans le foutre rance et l'eau bénite, ces oscillations entre l'eucharistie et le bordel à pédérastes qui forment l'unique drame de sa prose aussi bien que de sa conscience, est l'un des plus obscènes coquins qui aient poussé dans les fumiers chrétiens de notre époque. Il est étonnant que l'on n'ait même pas encore su lui intimer le silence." (L. Rebatet, Les décombres, I, 2).

C'est le paradoxe, ou le miracle Rebatet : à côté de ce qui est, dans le contexte (1942), une forme d'appel au meurtre, l'éthique de l'esthète qui lui fait reconnaître les mérites d'écrivain de Bernanos. Nous y reviendrons !




Ajout le soir même.

Quelques découvertes faites cet après-midi :

- Beau joueur, homme de devoir ou orgueilleux rusé, Mauriac dans l'après-guerre signa les pétitions de soutien à Rebatet afin qu'il ne soit pas guillotiné. J'ignore si l'intéressé lui en sut gré, mais le geste doit être souligné ;

- cherchant en vain dans Big Mother de M. Schneider (Odile Jacob, 2002 ; j'utilise l'édition de poche, 2005) les références à cette énigmatique pédo-pétition, je suis tombé sur ce passage, qui résume une part de ce que je peux penser de l'homosexualité - sachant bien que ce qui suit n'interdit pas les histoires d'amour bouleversantes -, la fin de la citation me semblant s'appliquer assez bien au « courage » que notre bien-aimé Président a cru bon de voir dans le livre de son ministre de la Culture :

"« La totalité et l'homosexualité vont ensemble. En disparaissant, le sujet nie tout ce qui n'est pas de même nature que lui. » [l'homosexualité comme refus, éventuellement « païen », de la finitude humaine...], écrivait Adorno, l'un des rares philosophes à avoir pensé ce point de retournement par lequel la différence exacerbée débouche sur l'unique modèle et où l'active quête de son semblable conduit à une totale passivité. L'amour de soi emporte toujours plus qu'une indifférence à autrui et sa dimension agressive ne saurait être méconnue. Qui a besoin d'affirmer sa vie sexuelle, tous les ans au printemps lors de la Gay Pride, à cor et à cris, sinon ceux qui l'inscrivent sous le signe du même, de la fierté d'être soi et de n'aimer que soi ou ceux qui sont comme soi ? La Gay Pride n'est en réalité qu'une Penis Pride, dont le sexe féminin est exclu. Dans ce cas, le narcissisme s'accompagne de la dénégation de toute perte, et vise une plénitude de soi que voudraient faire accroire les termes de Gay Pride. Deux dénégations en deux mots. Gai ? Existe-t-il des homosexuels qui ne vivent leur sexualité sans y reconnaître la trace plus ou moins profonde de la malédiction, de l'échec et souvent de la mort ? (...) Fierté ? S'agit-il dans ces parades d'un combat pour la liberté des choix sexuels ? Celle-ci est acquise aujourd'hui. Affiche-t-on la fierté d'individus jusqu'alors dominés ? Si l'on regardait les choses en face, si l'on admettait que la culture homosexuelle masculine n'est plus marginale dans la France contemporaine, mais au contraire souvent valorisée comme son centre le plus branché, le plus mode, et qu'elle est même, dans certains milieux, dominante et source de discriminations ? L'outing à cet égard n'est pas un accident ou un dérapage de la « fierté » propre à l'homosexualité, mais un trait constituant de son rapport à la castration. Dénoncée chez l'autre ou énoncée pour soi-même, l'homosexualité prend toujours le public à témoin de l'intime et du sexuel par une sorte d'exhibition de la honte." (pp. 204-205)

- exhibition de la honte, c'est tout à fait le programme de Frédéric Mitterrand... Après tout, il est assez logique qu'un grand exhibitionniste comme notre (tout) petit président se retrouve dans la démarche de son ministre : Carla ou un glabre Thaï, quelle différence tant qu'on peut les montrer, en parler, s'en rengorger ?

Ach, ras-le-bol de toute cette pédalerie, de toutes ces exhibitions, finissons-en avec la seule sensualité pédérastique qui vaille, celle qui, grâce à Beaumarchais, Da Ponte et Mozart (la vraie Europe, pas celle du TCE !), a créé le seul travelo bandant - et pour cause, c'est une femme qui désire les femmes comme un homme, le pied, Chérubin, à qui je laisse très volontiers le mot de la fin - et du début, comme pour tout désir qui se respecte...







Ajout le 11.10.

Me relisant quelques minutes après avoir découvert que FM s'était fait « inviter » par M. Drucker (ah, la moralité publique en France sarkozyste, quel bonheur, quel exemple !), je me trouve bien indulgent avec l'intéressé. Avec l'âge, je ramollis... Il faut dire que si Frédéric Mitterrand est soutenu par Alain Finkielkraut (malgré mon envie, je ne dis rien sur lui, sinon il va encore crier au lynchage... je me rattraperai (salope, buse, lâche, criminel par sympathie, ici comme ailleurs !) à l'occasion), je suis de mon côté soutenu par Didier Lestrade, un des fondateurs d'Act Up, pas vraiment ma crèmerie, mais qui, sur l'affaire qui nous occupe, écrit ceci :

"Il faut arrêter de raconter des histoires. L’affaire Mitterrand nous concerne, nous aussi, en tant que gays, car nous sommes nombreux à décider des destinations touristiques en fonction des possibilités de sexe commercial qu’elles offrent. Toutes les modes successives ayant bénéficié des faveurs du tourisme gay ont pour base le tourisme sexuel : Miami, Puerto Rico, Cuba, Brésil, Argentine, Asie, Afrique du Sud, Turquie, Liban, Egypte, - sans mentionner le Maghreb et l’Europe de l’Est. Est-ce qu'on peut parler ici de ce qui se passe au Maroc depuis 30 ans??? Que ceci ne soit dit dans aucun média gay n’est pas très à l’honneur de notre capacité à commenter cette affaire. S’insurger contre le traitement médiatique de l’affaire en montant en épingle l’outrage causé par une manifestation supplémentaire d’homophobie à l’égard de Frédéric Mitterrand, c’est un peu juste, non ?

Derrière cette affaire, il y a encore notre rapport au capitalisme, à la consommation, au traitement des autres ethnies. Et le tourisme sexuel, il faut vraiment insister sur ce point, ne concerne pas uniquement les mineurs. Je suis persuadé que Frédéric Mitterrand n’est pas pédophile, mais je me doute qu’il est comme beaucoup d’homosexuels de sa génération, et de ma génération : émerveillé par la beauté des hommes jeunes. Quand on fait du tourisme sexuel, on est forcément plus riche que le tapin du coin, qu’il soit à Sao Paulo, à Puerto Rico, ou en banlieue parisienne. On participe à la colère imposée par un système basé sur une suprématie sociale. Et ça, si on n’est pas capable d’en parler dans les médias gays, dans les associations gays, alors que cela a provoqué (et encore aujourd’hui) des débats et les commentaires interminables dans les médias généralistes et sur Internet, alors cela veut dire que la réflexion s’arrête aux portes de la communauté gay."

et plus loin :

"Nous les connaissons tous, ces homosexuels aisés et populaires, qui vivent leur vie sexuelle grâce à la prostitution. Ils sont agents de stars, ils sont dans la mode et la chanson, et ils sont dans l’art. Et quand ils parviennent à des postes de pouvoir, nous voyons en eux notre propre ascension dans le pouvoir. Forcément, le ministère de la culture et de l’information possède une place déterminante dans les rouages de la politique. Et la communauté gay soutient un ministre, non pas parce qu’elle est convaincue que le tourisme sexuel dont il est question n’a pas eu lieu. Mais surtout parce que réfléchir sur cette affaire est suicidaire pour ceux qui oseront lever la voix."

- bon, ce n'est pas très bien écrit sur la fin, mais c'est Act Up, hein... Blague à part, cela m'a rappelé une scène - à Nulle part ailleurs, avec Antoine de Caunes, ça date - qui m'avait fait perdre toute illusion quant au thème des « gentils pédés » : un homosexuel séropositif ami de de Caunes, sans doute célèbre, mais dont je serais incapable de citer le nom, avait solennellement demandé aux homos atteints du sida qui partaient à l'étranger d'arrêter de se croire tout permis et de commencer à utiliser des capotes aussi là-bas. Qu'il faille ainsi supplier des gars de ne pas répandre la mort autour d'eux - et, on y revient, qui plus est chez des jeunes -, cela en disait long sur la moralité de certains (D. Lestrade évoque aussi ce problème).

Voilà, c'est fini jusqu'au prochain ajout...

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mercredi 17 juin 2009

"Putain un jour..."

De Guy Debord, je n'ai pas grand-chose à dire. Je l'ai lu avec intérêt il y a une quinzaine d'années, sans depuis beaucoup y revenir. Que l'État le consacre, on peut certes en sourire, mais il n'y a pas de quoi en être surpris. C'est ainsi que les choses fonctionnent, en France notamment, et, après tout, dans un pays où il n'y a pas une structure de fondations privées comme aux États-Unis, capables l'une d'accueillir Baudelaire, l'autre Proust, la troisième Céline, etc., il n'est pas illogique que ce soit l'État qui centralise les informations et les archives. Dans le cas d'un présumé radical révolutionnaire sans concessions etc. comme G. Debord, c'est juste un peu drôle, mais je crois qu'il faut reconnaître que cela ne vaut pas à soi seul condamnation de ses écrits. En des temps aussi confus, la consécration d'une oeuvre par l'État ne signifie pas plus qu'elle est mauvaise ou dépassée, que son refus de l'acquérir dans ses archives ne signifierait (ou n'aurait signifié, dans le cas de Debord) qu'elle vaille toujours d'être lue.

(Et puis on a assez râlé, lors de la vente Breton, qu'un libraire du quartier latin, appuyé sur des banques américaines, ait tout raflé et envoyé aux États-Unis... Finalement, et sans se leurrer sur les aspects financiers du problème du point de vue des ayant-droits, ne vaut-il pas mieux que ces archives restent en France ?)


Tout ceci... pour me payer une nouvelle fois P.-A. Taguieff, dont le texte sur ce sujet a eu le don de me faire bondir. Il est étrange comme certains auteurs ne cessent de vous sortir par les yeux. A la longue je le confesse j'ai fini par ressentir, non pas de l'affection, mais une pitié non exempte de chaleur humaine à l'égard d'un gars comme Finkielkraut, tant à l'intérieur de son étroitesse d'esprit il semble triste et désorienté. M. Taguieff, lui... en fait, je devrais lui être reconnaissant de me prouver ainsi périodiquement par l'exemple la faculté des « intellectuels » à n'être que de sinistres crapules. Je ne relève que deux points :

- il est dit plusieurs fois dans l'article que Debord fut un homme « sans oeuvre ». On peut détester cette oeuvre, la tenir pour négligeable, il reste qu'elle existe. D'autant que, quoi que l'on pense par ailleurs du personnage Debord et de la façon dont, on peut l'accorder à P.-A. Taguieff, il a su créer autour de lui une légende, une partie de cette oeuvre, il faut le noter, n'est pas signée - les textes de la revue de l'Internationale Situationniste. Il en est d'ailleurs ici comme de Breton : considérer que l'oeuvre ne vaut pas grand-chose, détester le côté chef de bande, avec scissions, anathèmes, etc., tout cela est légitime. L'un comme l'autre néanmoins, dans des proportions évidemment différentes, ont fédéré, y compris contre eux-mêmes, des volontés qui plus tard purent s'exprimer...

- ...notamment celle de M. Taguieff ! Il est de notoriété publique - l'intéressé l'a lui-même évoqué ailleurs - que dans sa jeunesse il lisait les publications situationnistes et fréquentait la librairie La Vieille Taupe, qui à l'époque (fin années 60) était le meilleur endroit pour les trouver. Qu'il les trouve désormais débiles, c'est son droit, mais dans un article aussi violent, où l'on ironise à plaisir sur "la fantomatique Internationale situationniste, microscopique groupement d'une dizaine d'individus en moyenne, épouvantail à bourgeois particulièrement poltrons", omettre que l'on a soi-même été un moment séduit par cet "épouvantail", n'est-ce pas quelque peu minable ? Juger sévèrement une époque, dont on a pourtant partagé, ne serait-ce qu'un temps, les défauts, sans le signaler au lecteur (du Figaro, qui plus est, lecteur sans doute peu au fait de l'histoire des compagnons de route de l'I.S.), c'est aussi irresponsable que lâche.

"Juger une époque" : par-delà le cas Debord, c'est de cela qu'il s'agit. En « oubliant » de signaler sa participation, même modeste, à cette histoire, P.-A. Taguieff refuse de donner la moindre crédibilité, la moindre possibilité de séduction, à des mouvements comme l'I.S. (et, peut-on poursuivre, à ceux qui aujourd'hui veulent s'en inspirer). Ergo, ceux qui s'y sont engagés ou intéressés ne pouvaient être que des gros cons ou des petits merdeux (ou l'inverse). Jugement facile, excessif, que la vérité des faits oblige, tout simplement - et cela n'aurait pas été le cas si l'auteur s'était expliqué, dans son article, sur le sujet - à appliquer à Pierre-André Taguieff lui-même.






Précisions : je n'en ai pas d'exemplaire sous la main, mais je tiens l'information selon laquelle P.-A. Taguieff fréquentait La Vieille Taupe par intérêt pour le situationnisme, du livre (controversé) de C. Bourseiller, Histoire générale de l'ultra-gauche, Denoël, 2003. C'est dans un numéro (que je n'ai pas lu) des Archives et documents situationnistes, du même Bourseiller, que M. Taguieff revient sur ces années.

Ajoutons que l'allusion à La Vieille Taupe ne se veut pas maligne : à l'époque, la librairie n'a rien d'une officine révisionniste ou négationniste.



P.S. : J'en profite : il m'arrive de recevoir des propositions pour devenir « ami » de tel ou tel sur Facebook. Le fait est que je ne suis pas sur Facebook et n'ai pas l'intention de m'y inscrire. Ce que spontanément j'appellerais un « bon vieux mail » me semble suffisant pour quiconque cherche à me contacter. Cordialement !

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dimanche 1 février 2009

Ma Shoah dans ton cul : et si les chambres à gaz n'avaient pas existé ?

(Ajout le 18.02.)



Eh bien, ça ne changerait pas grand-chose à quoi que ce soit. Quelques millions de Juifs (je resterai ici dans les ordres de grandeur, par paresse et parce qu'il n'est justement pas nécessaire d'être plus précis) auraient tout de même disparu, et les négationnistes auraient toujours bien autant de mal à expliquer ce qu'ils sont devenus. Gazés ou pas, le fait est qu'ils sont partis en fumée, et qu'on ne les a jamais retrouvés.

L'existence possible d'un complot sur un événement comme le 11 septembre se heurte entre autres objections au fait que, sept ans après, aucun des complices de ce complot présumé n'a jamais eu la tentation de faire son intéressant, ou d'envoyer à T. Meyssan ou Reopen9/11 quelque élément dont ceux-ci eussent pu faire leur beurre : à l'heure actuelle, tout ce qui peut faire douter de la version officielle est de l'ordre de la preuve indirecte. Cet argument n'est justement pas une preuve en soi, mais dans le monde où nous vivons - narcissisme, Internet et tutti quanti - il donne tout de même matière à réfléchir. Avec l'extermination des Juifs d'Europe, ce type de raisonnement s'approche de façon asymptotique de la preuve : soixante ans après les faits, aucun des Juifs qui au lieu d'avoir été gazés, ou supprimés par un autre moyen, et qui se seraient retrouvés, sans que personne n'ait été témoin de tels déplacements de population, quelque part en Union Soviétique, en Israël ou en Afrique (ce sont les diverses hypothèses formulées par P. Rassinier ou R. Faurisson), ne se serait manifesté auprès de ses proches, ne serait revenu dans sa terre natale, par millions ils auraient gardé le secret, le pays d'accueil n'aurait rien dit, aucun des indigènes de ce pays n'aurait râlé, etc... ? Pas besoin me semble-t-il d'aller plus loin dans cette direction.

J'utilise cet argument, qui n'est pas nouveau, d'abord pour clarifier certaines idées à propos des négationnistes (une pique contre Robert Faurisson, et je reçois à peu près autant de mails que lorsque je m'aventure dans les rapports entre holisme et individualisme... c'est la vie !), en espérant ne plus avoir à y revenir. Que les amateurs de politiquement incorrect se rassurent, les coups partiront ensuite dans l'autre sens. Mais procédons par ordre :

- dans ce qui suit, je me référerai principalement à Robert Faurisson et Roger Garaudy, qui sont les négationnistes que je connais le mieux. Je n'ai jamais lu P. Guillaume et S. Thion (la branche « de gauche » du mouvement...), et à peine P. Rassinier. Si je commets ici des injustices à l'égard des derniers cités, ou des généralisations abusives, ce sera involontaire, et, je l'espère, ne constituera pas une imprudence rédhibitoire quant à mes raisonnements ;

- il est tout à fait légitime de chercher à savoir ce qui s'est vraiment passé à Auschwitz et autres camps. Il faut bien reconnaître que le peu de documents qu'il y a sur les chambres à gaz elles-mêmes est troublant, fascinant - et il est de bonne méthode de se poser des questions à ce sujet ;

- c'était un de mes chevaux de bataille lors de la naissance de ce blog, je n'ai pas changé d'avis depuis, la loi Gayssot est une pure saloperie, dénoncée d'ailleurs par des historiens « insoupçonnables ». Et même en faisant la part de la provocation dans les propos de Jean-Marie Le Pen, on peut être surpris de la lourde condamnation dont il a été victime et qui vient d'être confirmée en appel. Je m'arrête là sur le sujet, il ne faut pas commenter les décisions de justice, et apparemment on risque 10.000 euros d'amende à rappeler que, pendant que certains résistaient et que d'autres étaient déportés, les Français trouvaient le temps et l'envie d'aller au cinéma en masse, comme jamais dans leur histoire... Passons ;

- ceci étant dit, on peut débattre de tout et n'importe quoi, et même avec n'importe qui si l'on veut, mais contrairement à ce déclare depuis longtemps quelqu'un comme R. Faurisson, le débat sur les chambres à gaz a eu lieu, et a encore lieu. Chaque travail historique sur le sujet, ou sur les camps d'extermination et de concentration, même s'il ne mentionne pas les écrits des négationnistes, est une forme de débat, d'ajout de pièces à ce débat. Robert Faurisson ne cesse de proclamer - c'était vrai au début des années 80, c'est toujours vrai aujourd'hui - que si l'on voulait discuter une bonne fois, de bonne volonté, avec lui, tout changerait, ou du moins les choses sérieuses sur le sujet commenceraient. Mais de Vidal-Naquet (Un Eichmann de papier (une de mes principales sources sur le sujet), cité dans le texte que j'ai récemment remis en ligne) à R. Hillberg (que je n'ai pas lu), cela fait longtemps que des gens discutent avec lui. On remarquera au passage, sans donner à cet argument force de preuve, qu'il ne ressort pas d'une interview récente, réalisée fin 2006 à Téhéran lors de la conférence consacrée à la Shoah (je n'ai rien contre M. Ahmadinejad, mais ce n'était pas là sa meilleure idée...), interview qui est une autre de mes sources principales, dont on peut sans abus considérer qu'elle résume assez bien les positions actuelles de M. Faurisson et que donc je vous encourage à lire..., il ne ressort pas de cette interview récente, disais-je, que la conférence en question, qui est le genre de choses désirée depuis toujours par notre cher professeur, ait tellement apporté d'informations, sans même parler de preuves, sur l'existence ou la non-existence des chambres à gaz...

- mais n'entrons pas trop dans ce débat. J'en ai parlé dans le texte déjà évoqué à propos de S. Trigano : dans toute doxa, il y aura toujours quelque point faible, quelque talon d'Achille, quelque maladresse d'expression d'un des prêtres de ladite doxa, que l'on pourra attaquer. (On le sait bien, ce n'est pas, au sujet de la Shoah, ce qui manque.) Cela ne signifie pas que la doxa soit elle-même fausse. Pour le dire autrement : d'un certain point de vue, R. Faurisson connaît la Seconde Guerre mondiale mieux que moi, il peut citer, bien ou mal, de nombreux faits dont je n'avais pas connaissance. Mais d'un autre point de vue, plus général, je la connais mieux que lui, car je l'ai mieux comprise. Ceci sera j'espère évident à tous à la fin de ce texte. S'il faut débattre sur tel ou tel point précis avec les négationnistes, je renvoie donc, d'une part au texte de Vidal-Naquet ou à un autre qu'il vous plaira de choisir, d'autre part à Radio Islam (quel nom, hélas...) ou à Aaargh... auquel je n'ai pas réussi moi-même à me connecter, merveilleux pays que le nôtre... ;

- j'en reviens à mon argument de départ : où est passé le corpus delicti ? La disparition de la victime est parfois bon signe pour le criminel, ici c'est le contraire. Mais outre sa force propre, cet argument est utile en ce qu'il nous amène à une donnée du débat : une certaine insignifiance du problème des chambres à gaz. La très grande majorité des Juifs qui ont pris le train vers des camps comme Auschwitz n'en sont pas revenus, c'est comme ça. Le typhus, raison souvent donnée par R. Faurisson pour expliquer la mortalité dans les camps ? Je me permets de vous renvoyer une nouvelle fois au livre de Vidal-Naquet sur le sujet (pp. 70-72) : le moins que l'on puisse dire est ce providentiel typhus aurait fait plus de ravages qu'une grosse colère de Yahvé, sans laisser de traces d'une telle démesure dans les archives nazies. Passons. Ce que je veux dire, c'est, et je pense que la lecture de l'interview de R. Faurisson le confirmera sans ambiguïté, que la question ne peut porter uniquement sur l'existence ou non des chambres à gaz. M. Faurisson se trouve en fait coincé : s'il n'a pas existé un outil aussi performant que les chambres à gaz pour annihiler ces millions de Juifs, et si, comme tout le monde le sent, la solution du transport de population resté caché depuis des décennies ne tient pas une seconde, il ne reste qu'à suggérer, de façon plus ou moins habile, que les Juifs qui sont morts en Europe durant la Seconde Guerre mondiale sont morts la faute à pas de chance ;

- de ce point de vue, l'interview de Téhéran me semble exemplaire dans l'entreprise de dissolution de l'extermination des Juifs d'Europe par les Allemands dans un contexte plus général, où les Allemands en général, et les nazis en particulier, se retrouvent quasiment absous de leurs crimes : un coup c'est la maladie qui a emporté les Juifs, un coup Hitler ne s'occupait pas vraiment des Juifs, un coup c'était la faute aux Juifs eux-mêmes... Il faut insister sur ce dernier argument, notamment parce que c'est de ce point de vue que j'ai récemment accusé Robert Faurisson de colonialisme (citations dans le texte remis en ligne le 14 janvier dernier) : les proclamations anti-IIIe Reich de certains représentants (plus ou moins représentatifs, comme toujours...) des Juifs d'Allemagne, aux alentours de 1938-39 ? Une agression anti-allemande, bien sûr. La révolte du ghetto de Varsovie ? Une trahison, un coup de poignard dans le dos, qui justement prouvait que Hitler avait raison de se méfier. On peut si l'on veut faire des rapprochements avec ce que les Israéliens reprochent aux Palestiniens depuis des années, on peut aussi repenser à certaines thèses impérialistes françaises ou anglaises de la fin du XIXe siècle : si les colonisés se laissent faire ou se font battre, c'est qu'ils sont dociles par nature et/ou qu'ils savent que leurs maîtres ont raison et/ou que leur défaite prouve leur infériorité naturelle ; et s'ils se rebellent, c'est qu'ils sont des rebelles, et les rebelles, il faut les mater. Le droit du plus fort s'impose, décide du cadre d'analyse, de la façon dont il faut voir les choses. Le colonisé accepte la domination s'il la ferme ; s'il l'ouvre, il justifie la domination. A titre personnel, c'est à la fois ce qui me choque le plus chez les négationnistes, et ce qui continue à me désoler dans l'histoire Dieudonné-Faurisson : la légitimation exclusive du point de vue du colonisateur, lequel est colonisateur aussi et précisément parce qu'il réussit à imposer son point de vue. Je ne sais pas comment un tiers-mondiste comme Serge Thion parvient à gérer ces choses - Israël est passé par là, sans doute, le problème étant - c'est valable aussi pour Roger Garaudy - qu'à force d'insister sur Israël on finit par dénaturer l'Allemagne hitlérienne. Paul Rassinier, selon Vidal-Naquet (Un Eichmann de papier..., p. 198), est toujours resté anti-colonialiste. Robert Faurisson, lui, n'a pas l'air d'avoir de gros problèmes théoriques ou moraux de ce point de vue ;

- plus généralement, on le voit, pour continuer à faire passer leur thèse relative à la non-existence des chambres à gaz, les négationnistes se retrouvent naturellement obligés d'élargir leur propos, et doivent diluer l'extermination des Juifs dans le cours « normal » de la guerre - la guerre en général ou la Seconde Guerre mondiale en particulier. L'extermination des Juifs, si vraiment extermination il y a eu, serait à classer au rang des « dommages collatéraux » - encore une rencontre entre esprits colonialistes... C'est ce que la justice a reproché le plus clairement à R. Faurisson en 1983 (détails chez le maître, en bas de page) : "M. Faurisson se prévaut abusivement de son travail critique pour tenter de justifier sous son couvert, mais en dépassant largement son objet, des assertions d’ordre général qui ne présentent plus aucun caractère scientifique et relèvent de la pure polémique ; [il] est délibérément sorti du domaine de la recherche historique et a franchi un pas que rien, dans ses travaux antérieurs n’autorisait, lorsque, résumant sa pensée sous forme de slogan, il a proclamé que « les prétendus massacres en chambres à gaz et le prétendu génocide sont un seul et même mensonge » ; (...) par-delà la négation de l’existence des chambres à gaz, il cherche en toute occasion à atténuer le caractère criminel de la déportation..." Là encore, l'interview de Téhéran me semble révélatrice. Un Roger Garaudy (Les mythes fondateurs de la politique israélienne, Samizdat, 1996, pp. 151-167) accentuera l'amalgame entre l'antisémitisme et l'anticommunisme hitlériens. Robert Faurisson insiste plus sur l'agressivité des Juifs et des Soviétiques à l'égard des Allemands ;

...et c'est ici que négationnistes et fanatiques de la Shoah se rejoignent.


Pour aborder cette seconde partie, quelques précisions s'imposent.

D'abord, un point de terminologie : lorsque j'emploierai le terme « sioniste », cela désignera, en gros - et c'est en règle générale ainsi que j'utilise ce mot à mon comptoir -, ceux dont les principes moraux et géo-politiques les rendent capables d'approuver une agression du type de celle dont Gaza a récemment été victime. Sans même remonter au passé et à des esprits de la dimension de G. Sholem ou M. Buber, je n'inclus pas dans ce terme tous ceux qui dans le présent sont attachés à la « simple » existence d'Israël, mais qui ont tout de même quelques doutes sur les politiques actuellement employées à l'égard des Palestiniens.

Ensuite et surtout, une question de méthode. Evoquer des crimes du passé (et du présent, mais ne compliquons pas encore les choses...) en cherchant à ne pas se cantonner à l'indignation morale, implique une vue assez précise des causes de ces crimes, des circonstances dans lesquelles ils ont été commis, des volontés et buts de ceux qui les ont perpétrés, du nombre et de la nature (sauvagerie, torture...) de ces crimes. Si l'on ne fait pas ce travail, toute comparaison (et tout le monde compare, tout le temps, essaie de tirer des « leçons », parfois dans une certaine mesure y parvient) entre différentes guerres, entre différents massacres, ne repose sur rien, et risque fort d'aboutir à une condamnation globale de toute forme de violence - à l'équivalence posée entre l'assassinat d'un milicien ou d'un occupant nazi, et Oradour. Mais ce travail étant fait, on s'expose aussi à certains pièges, si l'on ne fait porter l'accent que sur une dimension du conflit. Si on se focalise trop sur les causes, on pourra par exemple soutenir que les « vrais responsables » de la Seconde Guerre mondiale sont les signataires du traité de Versailles, ou que Hitler n'a fait « que » répondre au danger communiste (dans un autre domaine, notre bien-aimé Finkie avait rendu la pression turque sur l'Europe « responsable » de la colonisation de l'Afrique et de l'Asie, glissant d'une éventuelle causalité historique et géo-politique à une responsabilité morale opportunément reportée sur le musulman le plus proche [1] [1bis]). Si l'on ne pense qu'aux nombres de victimes, on peut prendre le risque, cela s'est vu, de considérer que Hitler « ne vaut pas » Staline ou Mao. Etc. La question en l'occurrence, avant que l'on ne m'accuse de vouloir sauver ces deux braves gens d'une condamnation morale et politique, est de juger de la politique hitlérienne dans son ensemble et dans sa spécificité - et de juger par ailleurs, c'est passionnant mais n'est pas notre sujet du jour, des communismes stalinien et maoiste dans leur ensemble et dans leur spécificité. L'inévitable jeu des comparaisons ne vient qu'après (ou ne devient intéressant qu'après) et en tenant compte de ces données.

De ce point de vue et pour en revenir à notre sujet, il faut à la fois bien comprendre que l'extermination des Juifs d'Europe est un trait caractéristique et important de la politique hitlérienne et de la Seconde Guerre mondiale, et qu'elle n'en est qu'une partie. Ne pas tenir compte de ces deux dimensions biaise le point de vue, avec des conséquences plus importantes que l'on ne pourrait croire. Paul Yonnet, dans un livre fort intéressant, Voyage au centre du malaise français. L'antiracisme et le roman national (Gallimard, 1993), explique cela mieux que moi.

Présentons rapidement cet ouvrage, sur lequel nous reviendrons dans d'autres occasions. Il s'agit d'une explication, puis d'une généalogie, du mouvement SOS-Racisme, un des intérêts du livre étant que son auteur a lui-même découvert des filiations et des liens auxquels il ne s'attendait pas. Je vous raconte cette histoire une autre fois, mais il faut comprendre, pour le début de la citation, que le point de vue de P. Yonnet est généalogique (en l'occurrence, rapport à ce qui suit : comment la Shoah est-elle devenue un événement ou l'événement majeur, voire même le seul événement important de la Seconde Guerre mondiale ?). Par ailleurs, la « mythologie noire » à laquelle il sera fait allusion est la vision macabre des années 1940-44 telle qu'elle s'est graduellement développée dans l'opinion à partir des années 60 (« Tous collabos »...), par opposition à la « mythologie blanche » gaulliste. En route :

"On aperçoit parfaitement (...) que ce qui se profile derrière [la promotion de la Shoah comme] l'« événement majeur », c'est une banalisation du reste, de tout ce qui ne fut pas l'holocauste des juifs. Du reste, c'est-à-dire pas seulement les exactions systématiques contre les populations civiles ou militaires - les méthodes de guerre nazies -, ce qui s'évapore dans cette refonte de l'image de la guerre, c'est son enjeu, le projet impérial national-socialiste allemand qui fut la pire tentative d'asservissement des nations jamais conçue en Europe, un enjeu que Raymond Aron résumait ainsi [au moment des faits] : « Nations libres ou empire tyrannique, tel est le sens, pour l'Europe, de la guerre hitlérienne. »

C'est pourquoi, si ne voir en Hitler qu'un spécimen de la « banalité du mal » est une facilité d'écriture, certes, celle-ci - dès lors qu'elle n'exprime plus une philosophie pessimiste - s'intègre dans un cadre d'appréhension collective des réalités de la guerre qui tend à chasser la dimension exceptionnelle des ambitions nazies. Excepté l'holocauste, la Seconde Guerre mondiale n'est pas un conflit comme les autres. En dehors des occurrences génocidaires libérées par les premières victoires, l'enjeu de l'entreprise nazie n'est pas celui d'une guerre comme les autres. Ne sont banales ni l'adhésion de tout un peuple à un projet militariste de domination continentale, ni l'eschatologie millénariste d'Adolf Hitler et de ceux qui l'entouraient, ni les rêves de partage avec le Japon d'un monde réduit à la servitude pour le bien-être des races supérieures. 1939-1945 n'est pas la conséquence d'une série d'incidents de frontières qui auraient mal tourné dans un contexte de disputes chauvines. A la faveur de la concentration consensuelle du regard sur le génocide, ces dimensions s'atténuent, sont rejetées dans le lointain de la mémoire, finissent par disparaître : une forme implicite de négationnisme se déploie dans le silence. Je me suis souvent demandé pourquoi les « recherches » de ceux qui nient l'holocauste des juifs dans les chambres à gaz s'étaient brusquement trouvées portées sur le devant de la scène à la fin des années 1970 : la médiatisation et le succès de cette médiatisation dénonciatrice sont bien évidemment à mettre en relation directe avec la montée en puissance d'une sensibilité de plus en plus aiguë, au fur et à mesure que la mythologie noire déplaçait son axe de la collaboration à l'antisémitisme. Mais cette élucidation est insuffisante : on n'a pas prêté attention au fait qu'était ainsi sélectionné un adversaire homologue, lui aussi focalisant l'intérêt sur le sort des juifs et négligeant le reste - à cette différence près que chez les « négationnistes », il s'agit d'une négligence de principe et qu'opère là une stratégie consciente de banalisation du reste. Pour les (...) « négationnistes », tenter de prouver que, dans les chambres à gaz, on n'a gazé que des poux pour éviter la propagation du typhus est un enjeu de taille, l'enjeu dernier : s'ils arrivaient à en persuader l'opinion, ils auraient fait céder le dernier obstacle à la banalisation de la Seconde Guerre mondiale, qui est leur finalité inavouée. Ils auraient alors entièrement fait disparaître le caractère spécifique d'une ambition guerrière et conquérante ramenée à l'aune d'une prétention normale, qui - par sa grandeur d'inspiration - n'aurait peut-être pas été sans noblesse... Les « négationnistes » sont porteurs de deux négations : l'une, explicite, vise l'holocauste des juifs ; la seconde, implicite, vise les objectifs hitlériens et le déroulement de la guerre. S'attacher à détruire l'une sans apercevoir l'autre revient à rater le coeur organique du projet, là où s'organisent des travaux d'oblitération visant différents niveaux de perception." (pp. 289-291)

Autrement dit : le livre publicitaire consacré par Alain Finkielkraut au négationnisme (L'avenir d'une négation, Seuil, 1982) aurait dû s'appeler L'avenir de deux négations pour être crédible.

P. Yonnet montre bien ici ce que j'expose en première partie : nier l'Holocauste, c'est nécessairement, et contrairement à ce que dit quelqu'un comme Garaudy - qui a connu la période et n'a pas oublié l'anticommunisme haineux du Fürher [2] -, réhabiliter Hitler. Mais d'une certaine façon, ne penser qu'à l'Holocauste aboutit au même résultat.

Hitler était antisémite. Robert Faurisson l'est-il ? Je l'ignore et n'ai pas cherché à le savoir. Claude Lanzmann, juif, ancien résistant, l'est-il ? On peut supposer que non. Et pourtant les deux derniers cités s'entendent comme larrons en foire pour, dans les faits, diminuer les crimes et les ambitions criminelles du premier, le négationniste par la négation d'un de ces principaux crimes et de la volonté explicite de le commettre, le sioniste par la promotion sinon exclusive du moins fort privilégiée de l'un de ces crimes aux dépens effectifs des autres [3]. L'extermination des juifs d'Europe est une preuve et une illustration de l'impérialisme hitlérien, de sa philosophie et de sa façon de faire : la nier, c'est « banaliser » l'hitlérisme ; la privilégier aux dépens du reste, c'est, sinon nier l'hitlérisme, du moins le réduire à l'une seule de ses dimensions - il n'y a plus qu'un vrai conflit, celui des nazis et des juifs (ce qui « facilite » ensuite le glissement : tout adversaire des juifs est plus ou moins nazi. Et quand on est plus ou moins nazi, on est tout à fait nazi...)

Il ne faut pas oublier ici ce que P. Yonnet décrit comme « l'adhésion de tout un peuple à un projet militariste de domination continentale ». Se contenter d'analyser l'antisémitisme d'un Hitler ou d'un Rosenberg, pour utile et nécessaire que cela soit, risque de réduire le nazisme à une manifestation parmi d'autres de l'éternel antisémitisme, ce à quoi il est loin de se ramener.

Ce qui complique aussi les choses, c'est la confusion hitlérienne entre judaïsme et communisme - confusion et non équivalence stricte. Il faudrait ici une analyse dont je ne suis pas capable, à la fois sur ce que Hitler pensait sur cette question et sur ce que les Allemands en percevaient, mais je crois que l'on peut tenir pour acquis que les combats idéologiques contre le judaïsme et le communisme se sont mutuellement renforcés, sans pour autant se confondre complètement l'un avec l'autre - ne serait-ce d'ailleurs que par la persistance du vieux cliché : Juifs = grand capital. On peut certes comme Céline dans Bagatelles... expliquer que précisément les Juifs sont à la fois le grand capital et le bolchevisme, et que c'est ainsi qu'ils « nous » tiennent, l'antisémitisme comme toute idéologie incline parfois à des amalgames dont la rigueur logique n'est pas la caractéristique principale, il n'en reste pas moins qu'il est délicat d'assimiler complètement judaïsme et communisme.

De ce point de vue, on retrouve ici notre couple négationnisme-sionisme. Chez les négationnistes, on pourra par exemple, par anticommunisme, insister sur le danger de l'Union Soviétique de Staline et voir en Hitler une « réaction » à cette menace (c'est l'option Faurisson, partagée sur certains points par un historien « respectable » comme Ernst Nolte). On pourra à l'inverse, plus subtilement, insister avec force sur l'anticommunisme de Hitler pour faire de l'extermination des Juifs d'Europe un « dommage collatéral » de la guerre à l'Est : il y avait des Juifs dans les combattants est-européens, il était donc normal de les tuer, et puis le typhus a fait le reste... Et si tout le monde s'étonne que l'extermination des Juifs d'Europe ait continué et se soit intensifiée jusqu'à la fin de la guerre, au moment où le nazisme aurait eu besoin de toute son énergie pour lutter sur tous les fronts, c'est simplement que cette extermination n'a pas eu lieu, Hitler n'était pas si fou... Ce sont grosso modo les thèses défendues par R. Garaudy - qui peine tout de même, entre autres choses, à expliquer pourquoi les Juifs de France ont eu quelques démêlés avec les autorités d'occupation, le volontarisme de certaines personnalités du gouvernement de Vichy ne faisant pas tout...

Chez les sionistes, on fera porter l'accent sur les Juifs comme figures de proue du monde libre. On minimisera le rôle des Soviétiques dans la Seconde Guerre mondiale, en rappelant les hésitations de Staline avant le conflit, ses motivations douteuses, le massacre de Katyn (dont les négationnistes aussi raffolent : une manipulation qui a fonctionné, un autre grand méchant que Hitler, c'est pain bénit...), ou en ne parlant que du rôle des Américains. On rappellera l'antisémitisme soviétique, lui-même descendant de l'antique antisémitisme russe, et des Protocoles des Sages de Sion qui ont tant influencé Hitler et que l'on retrouve aujourd'hui dans le monde arabe. Petit à petit se dessinera une configuration historique fondée sur le long terme, où les Juifs, organiquement liés au « monde libre », sont destinés à être persécutés par tous les totalitarismes - et notamment le plus récent, l'islamofascisme... Tout s'échange et s'équivaut, les derniers empereurs russes, les bolcheviks, Hitler, Nasser, Nasrallah, le Hamas, Dieudonné...

A qui trouve que j'exagère, quelques précisions, symétriques de celle que j'énonçais au début de ce texte au sujet des négationnistes, et qui valent aussi pour les thèses évoquées par P. Yonnet. Toute vérité historique est bonne à dire, les motivations de Staline, par exemple, méritent tout autant d'être analysées et prises en compte que celles de Hitler. Il est par ailleurs évident que tous les historiens qui ont pu rappeler ou découvrir des faits comme ceux évoqués dans le paragraphe précédent ne sont pas nécessairement d'affreux sionistes anti-arabes, qu'ils ont pu pour certains être entraînés dans ce courant d'opinion bien malgré eux, etc. Mais il en est des idéologies comme des modes littéraires, ou artistiques en général : une fois lancées, et quand les petits suivistes, moins subtils et plus intolérants que les créateurs, s'en mêlent, un effet de masse se produit, qui ne va que dans un seul sens. Il n'est donc aucun besoin de me dire que même un P.-Y. Taguieff ou un A. Finkielkraut peuvent être (parfois...) plus nuancés que ce que le tableau que je viens de dresser ne le laisse supposer, je ne l'ignore pas. Cela ne modifie pas la configuration générale de l'idéologie qui s'est développée à partir des années 60 (en France d'abord par la « mythologie noire » évoquée par Paul Yonnet et sur laquelle je reviendrai une autre fois ; aux Etats-Unis notamment par les fractures entre Juifs et Noirs dans leur lutte au départ commune contre l'Establishment) et qui, entre l'évolution de la situation au Proche-Orient et la chute du Mur, est graduellement devenue dominante au cours des années 1980-2000 [4].



Le réductionnisme se cache dans les détails, pourrait-on énoncer pour conclure. Plus généralement, c'est toujours la même histoire : les ennemis de mes ennemis ne sont pas nécessairement mes amis, et, si j'ose dire, réciproquement. Examiner Hitler à sa juste mesure n'oblige en rien à faire l'éloge de ses adversaires, ou de tous ses adversaires. « Nations libres ou empire tyrannique, tel est le sens, pour l'Europe, de la guerre hitlérienne », écrivait donc Raymond Aron durant la Seconde Guerre mondiale. On peut tourner le problème dans tous les sens, s'interroger sur la liberté à laquelle il est ici fait allusion, on n'en sortira pas : à l'époque, c'était tout simplement vrai. Cela n'excuse en rien les crimes coloniaux perpétrés par l'Europe, avant cette guerre et depuis - notamment par et via Israël, de même que cela n'excuse en rien les crimes antisémites perpétrés en Europe ou ailleurs avant ou après Hitler. Cela n'invite pas à faire comme si l'hitlérisme était une parenthèse malheureuse dans une histoire européenne/occidentale avec laquelle il n'aurait pas de rapport, alors qu'il fut à de nombreux égards un enfant particulièrement doué de la civilisation industrielle et rationaliste occidentale, complexe de supériorité inclus, ainsi que l'avait bien vu par exemple Bordiga [5]. Mais si de Bordiga on passe à Rassinier et R. Faurisson, si, de fait, on oublie la vérité de la phrase de R. Aron, si l'on oublie dans le même temps que l'extermination des Juifs d'Europe est un élément parmi d'autres et une preuve parmi d'autres de la vérité de cette phrase, on risque d'en arriver, in fine, par anticolonialisme ou par sionisme, à nier l'existence, au choix, et au choix parfois non exclusif, des victimes de la Shoah, des victimes de l'hitlérisme, des victimes du sionisme.

J'espère en avoir fini maintenant avec les négationnistes « officiels », ceux que personne en fait ne songe vraiment à défendre. J'en dirai volontiers de même des sionistes, sur lesquels je commence à avoir l'impression d'avoir écrit tout ce que j'ai à en écrire - mais ils sévissent toujours, et pour un certain temps encore. Quoi qu'il en soit, un de ces prochains jours je reviendrai sur d'autres négationnismes, ou disons pour ne pas à notre tour tout confondre, d'autres révisionnismes, plus intéressants et plus prégnants dans notre vie de tous les jours de Français du XXIe siècle - où vous pourrez constater qu'ici comme toujours, c'est « la faute aux Juifs »...

L'année prochaine à Jérusalem !




[1]
L'aveu m'est certes pénible, je ne retrouve pas ma source, et M. Google ne m'aide pas. Cela remonte à quelques années, A. Finkielkraut s'autorisait de B. Lewis pour cette démonstration. Certes Finkie en a assez fait dans ce domaine pour qu'on soit sûr de ne pas être trop injuste à son égard si d'aventure on l'accuse à tort d'une calomnie anti-musulmane, mais tout de même, ce genre de chose, que je suis d'ordinaire, justement, prompt à reprocher aux canailles comme Finkie, ne se fait pas. Si donc un lecteur a un tuyau...



[1bis]
Est-ce que cela a un rapport avec la petite annonce qui conclut la note précédente, je l'ignore, mais le coupable s'est dénoncé : M. Maso a récemment remis en ligne un commentaire du Nous autres modernes de Alain Finkielkraut, dont j'extrais ce passage :

"A l’heure où toute la gauche s’est « retrouvée » pour clamer son indignation à propos d’un bilan "globalement positif" de la colonisation, rappelons avec notre mécontemporain [Finkie] que celle-ci fut pourtant l’une des grandes missions de la gauche d’antan. Il faut relire ces discours de Jules Ferry, le maître d’œuvre de l’empire colonial français, où il parle des « races supérieures qui doivent affranchir les races inférieures » et du devoir de remise à niveau que l’Europe a vis-à-vis du reste du monde. Mettre à l’école laïque, gratuite et obligatoire les enfants comme les nègres, tel fut le grand chantier du meilleur des socialistes – et dont les opposants étaient précisément les gens de droite qui trouvaient la colonisation trop chère, trop peu rentable, et faite au détriment de l’Alsace et de la Lorraine qu’il fallait récupérer avant tout : « j’ai perdu deux sœurs et vous m’offrez vingt domestiques » s’exclamait Paul Déroulède.

Enfin, il ne faut oublier que la colonisation fut aussi pensée comme une réaction préventive [sic...] à celle que les pays arabes imposèrent pendant des siècles à une partie de l’Europe.

« On oublie ainsi que, pendant près d’un millénaire, du premier débarquement des Maures en Espagne au second siège de Vienne par les Turcs en 1683, l’Europe a vécu sous la menace de l’Islam. Oubli d’autant plus préjudiciable à notre compréhension des choses que le processus complexe de l’expansion et de la domination européennes découle, en partie, de cette confrontation. (…) Comme le montre Bernard Lewis, c’est le combat contre l’envahisseur qui poussa les Européens au-delà de leurs frontières. »"

Quelques remarques :
- sur ce qu'écrit A. Finkielkraut : M. Maso ne donnant pas la référence, j'avoue avoir été fainéant et de ne pas avoir été vérifier dans Nous autres modernes le contexte de cette citation, qui, telle quelle, confirme pleinement mes reproches à l'égard de notre clown triste : entre le siège de Vienne et la prise d'Alger s'écoule plus d'un siècle, les pays maghrébins colonisés sont loin d'avoir au XIXe siècle la puissance de l'Empire ottoman (lui-même alors en déclin) au XVIIIe et avant, etc. Ce qui est vrai en revanche, c'est que, s'il est facile avec le recul de voir dans la stricte simultanéité de la prise d'Alger et de l'indépendance de la Grèce vis-à-vis des Turcs (1830) un symbole de l'expansion des uns et de la chute des autres (plus tard, ce sont les Balkans qui s'émanciperont de la tutelle ottomane), les contemporains ne pouvaient dans leur ensemble en avoir la même conscience, et éventuellement éprouvaient un sentiment de « menace », pour reprendre le terme de Finkie, plus intense que ne le justifiait la menace réelle.

- sur M. Maso : Jules Ferry socialiste, on aura tout lu... L'intéressé nous répondra qu'il y a là provocation et volonté de montrer que les choses sont complexes, il est tout de même à noter que les socialistes de l'époque, qu'il n'est pas évident d'assimiler aux socialistes du XXe siècle, et encore moins au parti du même nom fondé à Epinay, étaient plutôt anti-colonisation. De l'autre côté, il est pour le moins réducteur d'assimiler Paul Déroulède à l'ensemble de la droite, dont une partie non négligeable le détestait pour son côté populacier et va-t-en guerre. Mais je ne vais pas faire non plus le travail pour les autres.



[2]
Je ne l'ai pas relu autrement que par extraits, mais Les mythes fondateurs de la politique israélienne est un ouvrage qui me semble mériter une analyse particulière, l'auteur évitant certains des pièges dans lesquels tombe un Robert Faurisson. Je n'ai pas l'impression que R. Garaudy y témoigne d'une fascination pour le nazisme ou d'une volonté de le banaliser, il ne nie pas par ailleurs, contrairement à R. Faurisson, l'existence des politiques anti-juives sous le IIIe Reich, n'en attribue pas la responsabilité aux Juifs eux-mêmes... et pourtant, à l'arrivée, en diluant l'antisémitisme hitlérien et l'extermination des Juifs dans la lutte contre le communisme soviétique, il évacue une dimension fondamentale de l'hitlérisme, et finit par attribuer au manque de chance ou à la simple mécanique normale d'une guerre, un peu de typhus en plus pour faire bonne « mesure », ce qui était un projet politique et racialiste à part entière. Si l'on fait crédit à Roger Garaudy des intentions pacifiques et pacifistes dont il se prévaut, nous sommes alors dans un cas typique illustrant l'inanité des bonnes intentions au regard des effets concrètement produits.



[3]
Encore une fois la source exacte me manque, mais j'avais été frappé de constater il y a quelques années que dans un article du Monde où il prenait la défense d'Israël, Claude Lanzmann citait des chiffres traditionnels mais erronés, « gonflait » le nombre des victimes juives du IIIe Reich - comme s'il n'y en avait pas eu assez, et avec pour résultat effectif de permettre à un Robert Faurisson de lui reprocher de persister à utiliser des chiffres faux et de l'accuser de malhonnêteté, ici et donc potentiellement ailleurs. Simple maladresse dans une « tribune » écrite à la va-vite ? Ou symbole d'une alliance de fait entre gens qui ne voient la Seconde Guerre mondiale que sous l'angle de la question juive ? Toujours est-il qu'à ce petit jeu sionistes et négationnistes peuvent se renvoyer indéfiniment la balle. Et certes, s'il n'y avait notamment en jeu certaines victimes palestiniennes, on les laisserait volontiers s'amuser entre eux sans s'en soucier autre mesure, comme on le fait dans les hôpitaux psychiatriques pour les malades mentaux inoffensifs.



[4]
Est-ce notre époque si confuse, est-ce Dieudonné qui s'y emmêle les pinceaux, mais de ce point de vue la rencontre Dieudonné-Faurisson est pour le moins paradoxale : en lutte contre le sionisme comme figure de proue et symbolique du colonialisme, le premier nommé finit par faire la promotion (temporaire, peut-on imaginer) de quelqu'un qui se trouve justifier les crimes d'un régime d'esprit fort colonialiste (et d'ailleurs sioniste par certains aspects, lorsqu'il s'agissait de résoudre la « question juive » en envoyant les Juifs d'Allemagne quelque part en Palestine ou à Madagascar). - Ceci noté sans bien sûr oublier le traitement de choc qui fut infligé à Dieudonné par la bien-pensance médiatique française suite à son sketch anti-sioniste.



[5]
Le texte, mordant et discutable, de Bordiga auquel je vous renvoie est un classique de l'« ultra-anticapitalisme » marxiste, et est généralement considéré comme un ancêtre du négationnisme « de gauche ». On peut par ailleurs trouver un symbole des rapports entre hitlérisme et civilisation industrielle-capitaliste dans les liens multiples, financiers et idéologiques, entre Hitler et Henry Ford (qui, à côté de son activité d'industriel, fut l'auteur du très antisémite Juif international, dont Hitler possédait un exemplaire, et qui soutint financièrement le IIIe Reich).

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