samedi 25 août 2012

"L'inexplicable victoire de la Marne..."

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"Oracle sur Damas.
Voici Damas ôtée du nombre des villes,
elle est devenue une ruine écroulée." (Isaïe, XVII, 1)

"Guénon l'a souligné, la Syrie est la « Terre du Soleil » (Sûryâ en sanskrit signifie le soleil), dont la capitale est, selon Flavius Josèphe, « Héliopolis », la « Cité solaire »." (J. Borella, Lumières de la théologie mystique, p. 37.)

Un prophète juif qui veut détruire Damas, un philosophe proche de Guénon insistant sur l'importance pour la Tradition, en l'occurrence sous son aspect chrétien, de cette même Damas, je voudrais donner une coloration disons religieuse à ce qui se passe actuellement en Syrie que je ne m'y prendrais pas autrement qu'en accolant ces deux citations, la première que j'ai retrouvée dans un vieux texte, la seconde qui m'a bien sûr frappé en lisant le livre de J. Borella. Tel n'est pas néanmoins tout à fait mon propos. Au demeurant, je ne suis pas sûr d'avoir un « propos ». Mais enchaînons :

"Je n'ai cessé de réfléchir, depuis soixante années, sur le lien du temps avec l'Éternité. Et entre tous les auteurs que j'ai lus sur ce problème, de Platon à Bergson, à Heidegger, je n'ai jamais trouvé un « prophète » semblable à Léon Bloy : car toujours, ouvrant au hasard un de ces livres, je le trouvais coïncidant avec la vision que Dieu, dans son éternité, a sur notre « existence temporelle » qu'il voit tout d'un coup, en un éclair fulgurant. Bergson me disait : “Notre vie est un point indivisible.” Léon Bloy seul m'a aidé à saisir, tenter de saisir dans l'Éternel cet indivisible point.

Une seconde raison que j'ai d'aimer Léon Bloy, c'est qu'il m'a fait mieux comprendre ce que j'avais trouvé chez Leibniz, à savoir : que le plus haut point de l'optimisme est celui où il coïncide avec le plus haut point de pessimisme ; ou : que la voie vers le meilleur passe par le pire. Felix culpa!... Qui, plus que Léon B. s'est réjoui des catastrophes ? Qui est le plus capable, en ce XXe siècle, de nous préparer aux catastrophes, avec sérénité ? (...)

Ni Bergson ni Teilhard de Chardin ne m'ont fait pressentir ce qui s'accomplissait presque sous leurs yeux : la fin de l'idée de Progrès, l'apparition du second feu, le feu nucléaire susceptible de mettre fin à la vie sur cette planète... Or Léon Bloy y était préadapté ! Comme un Nietzsche chrétien, un Dostoïevski catholique (et plus que Claudel ou Bernanos), Léon Bloy m'enseigne la paix dans les tempêtes ; et, jusque dans les flammes du Bazar, il voit le feu de la Charité. Il sera plus actuel en l'an 2000 qu'il ne l'est en 1987... (...)

J'ai longuement réfléchi en philosophe sur le mystère de Marie. Mais je n'ai pas trouvé dans une littérature innombrable d'ouvrage comparable à Celle qui pleure. Pourtant, Bloy approchait de la Pureté absolue, à partir de l'impureté. Mais seule, comme le disait S. Weil la pureté peut comprendre la souillure. Et peut-être faut-il avoir traversé la luxure pour sentir l'abîme qui nous sépare de la Pureté suprême."

(Lettre de Jean Guitton publiée dans le Cahier de l'Herne consacré à Bloy, 1987, pp. 230-231. J'ai opéré quelques légères modifications en sus des coupures signalées.)

"L'an 2000" : Dieu écrivant droit avec des lignes courbes, je veux dire par là que toujours décalage et surprise il y aura, il faut lire 2001 et cette espèce d'hommage et de défi à Bloy que fut le 11 septembre - ceci restant vrai d'ailleurs (voire étant encore plus vrai ? quel défi en tout cas pour l'exégète !) même si le 11 septembre est faux.

La phrase de Guitton que j'ai soulignée est à la fois ce qui m'intéresse et me pose problème. Notons d'abord que les deux formulations ne sont pas strictement équivalentes, ou du moins qu'elles ne le sont que si nous savons exactement ce qu'est le « pire ». Mais si nous le savions, ça serait trop facile, il suffirait de l'attendre pour que ça aille mieux... Le pire, on le voit naïvement selon « l'image trop belle du plongeur qui, d'un vigoureux coup de pied, remonte à la surface », alors qu'en matière spirituelle, "atteindre le fond, cela ne veut rien dire" (G. Perec) : en ce domaine on peut toujours faire pire.

Autre illusion, réconfortante peut-être, mais dangereuse car prenant la forme d'un déni de réalité, l'idée du "C'est trop gros pour être vrai." Oui, l'invasion de l'Irak c'était trop gros pour être vrai, celle de la Libye aussi, maintenant la Syrie... L'existence d'Israël, ce n'est pas trop gros pour être vrai, peut-être ? C'est tout le monde moderne qui est trop gros pour être vrai, on ne voit pas en quoi cela l'empêche d'exister ! Avec certes un mode d'existence peut-être contradictoire qui contribue à son caractère fantomatique et à ses évidentes impulsions auto-destructrices, mais en attendant - pas longtemps ? - il est là, bien là, bien carré dans notre cul... Il n'y a hélas pas de critère d'infamie, de point limite de bassesse à partir duquel le réel rebrousserait automatiquement chemin et reprendrait la bonne direction. L'Apocalypse est possible.

- En même temps (celui de l'Éternité ?), "ça serait trop facile", justement, car si nous étions dûment informés que « le pire » est arrivé (sans se presser), nous n'aurions rien à décider : d'une certaine façon il faut décider que nous en sommes arrivés au pire - ce qui implique qu'il y ait au moins un concept du pire, même si nous avons le tort de trop prêter à ce concept.

Autrement dit et par conséquent, nous, c'est-à-dire les gens que cela intéresse, nous devons établir un diagnostic sur le fait d'être arrivé ou non au « pire », diagnostic qui peut être erroné, et agir en conséquence, cet agir pouvant par ailleurs n'avoir à peu près aucune influence sur rien, a fortiori si la situation est vraiment grave, désespérée...

En admettant maintenant qu'il est possible de n'avoir "aucune influence sur rien" ! Toujours dans le Cahier de l'Herne, Christian Jambet attribue à Bloy cette thèse :

"L'ensemble de l'histoire humaine est comme un livre, dont le moindre énoncé a sa nécessité propre. L'événement le plus mince affectant le plus obscur des vivants peut avoir les plus lointaines et les plus graves conséquences." (p. 223) Et C. Jambet d'illustrer cette idée par la citation suivante : "Le temps n'existant pas pour Dieu, l'inexplicable victoire de la Marne a pu être décidée par la prière très humble d'une petite fille qui ne naîtra pas avant deux siècles." (Méditations d'un solitaire en 1916.)

On peut trouver cette idée farfelue ou extrême, mais, ainsi que je l'ai noté il y a déjà quelques années, à partir d'un certain niveau de réflexion sur le hasard et les probabilités on parvient à des considérations qui n'ont rien d'incompatible avec une forme de providentialisme. On peut partir de Bolzano et Musil et arriver à Bloy.

Ceci dit, outre ce léger détail que si le temps n'existe pas pour Dieu, il existe pour nous - quitte à ce que nous le laissions trop exister, mais une question à la fois (j'allais écrire, chaque chose en son temps...) -, ceci dit, notre problème reste entier. Ce n'est d'ailleurs pas aujourd'hui que nous le résoudrons.

Tentons néanmoins le poser le plus clairement possible. Revenons à la phrase de Jean Guitton, on y trouve deux niveaux d'appréhension :

- l'appréhension subjective de l'observateur, son optimisme et son pessimisme ;

- l'appréhension objective que l'on peut avoir de la situation - en termes soraliens, jusqu'où va-t-on descendre ?

Que l'on puisse être à la fois très optimiste et très pessimiste, voire que ces deux sentiments se nourrissent paradoxalement l'un l'autre, j'y souscris pleinement, j'en suis la preuve vivante - et d'ailleurs je ne ne suis pas le seul.

Mais articuler cet état d'esprit, qui fait partie notons-le de l'état objectif du monde, à une analyse de cet état objectif du monde, analyse pouvant permettre de mieux comprendre ce qu'il serait souhaitable de faire, même à très petite échelle, non seulement ce n'est pas évident, mais ce peut être piégeux. A l'extrême limite de la conception bloyenne de la providence ou du principe de Bolzano on aboutit au fatalisme oriental, en tout cas si l'on confond le "C'était écrit" avec le "C'est déjà écrit". - Mais ce point, connu, n'est pas encore exactement ce que je cherche à mettre en évidence. Il ne s'agit pas non plus d'évoquer simplement ce que l'on appelle « l'énergie du désespoir ».


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- Il s'agit, finalement, de refuser l'articulation de Jean Guitton entre ce que j'ai appelé deux niveaux d'appréhension. Je me rends compte qu'une bonne partie de ce que je viens d'écrire s'inscrit en faux contre la juxtaposition par Guitton de ces deux « niveaux ». Attention, je ne dis pas qu'il n'y a aucune passerelle possible entre eux, et ne m'apprête pas à dire qu'il faut agir sans réfléchir. Mais ce qu'il faut, justement, c'est être à la fois atrocement optimiste et atrocement pessimiste, ceci, finalement, quelle que soit l'analyse que l'on fait de la situation. La formulation de J. Guitton m'a induit en erreur : à la généralité selon laquelle "le plus haut point de l'optimisme est celui où il coïncide avec le plus haut point de pessimisme" il importe de substituer une manière de maxime morale qui impliquerait d'être en permanence aussi désespéré et aussi espérant que possible, welcome back Léon Bloy - et voilà pourquoi il ne s'agit pas simplement de « l'énergie du désespoir ».

Ce qui revient finalement, au christianisme tel que le voit Chesterton, je vous ai souvent cité ces phrases : le christianisme aurait "surmonté la difficulté de concilier deux contraires en les gardant tous deux et en les gardant tous deux en toute leur violence" - the difficulty of combining furious opposites, by keeping them both, and keeping them both furious... Et ce que je m'efforçais de comprendre et faire comprendre (pléonasme ?), c'est en quoi Guitton avait raison et se trompait à la fois, et se trompait parce qu'il avait raison.

"Que l'on puisse être à la fois très optimiste et très pessimiste, voire que ces deux sentiments se nourrissent paradoxalement l'un l'autre, j'y souscris pleinement", viens-je d'écrire, mais je suis tombé dans le même genre d'imprécision que J. Guitton : ces deux sentiments (ou états d'esprit) ne se nourrissent l'un l'autre que s'ils ne se nourrissent pas l'un l'autre, c'est ça le point (G ?), il est là, le voilà. Il faut cuire les deux aliments séparément pour que le plat ait une chance d'être bon. - Ceci sans d'ailleurs être sûr qu'on le mangera un jour.

Évidemment, je pourrais tout réécrire, ce serait probablement plus clair - mais peut-être moins intéressant. Résumons-nous donc, avec de nouveau Chesterton à l'appui :

"Il est exact que l'Église a dit à certains hommes de combattre et à d'autres de ne pas combattre ; et il est exact que ceux qui combattaient frappaient comme la foudre et ceux qui ne combattaient pas restaient figés comme des statues. Tout cela signifie simplement que l'Église préférait utiliser ses surhommes et utiliser ses tolstoïens. Il doit y avoir quelque chose de bien dans la vie des combattants puisque tant d'hommes bien ont aimé être soldats. Il doit y avoir quelque bien dans l'idée de non-résistance puisque tant d'hommes bien semblent aimer être quakers. Tout ce que fit l'Église fut d'empêcher - autant que possible - l'une de ces deux choses bonnes d'évincer l'autre. Elles ont existé côte à côte. (...) Et il arrivait que cette pure douceur et cette pure violence se rencontrent et justifient leur jonction ; le paradoxe de tous les prophètes s'accomplissait et dans l'âme de saint Louis le lion reposait près de l'agneau. Mais n'oubliez pas que ce texte a été interprété trop à la légère. Pour beaucoup, en particulier pour les adeptes de Tolstoï, le lion qui repose à côté de l'agneau devient semblable à un agneau. Mais ce serait de la part de l'agneau une annexion brutale, un acte d'impérialisme. L'agneau absorberait tout bonnement le lion au lieu de se faire dévorer par lui. Le vrai problème qui se pose est celui-ci : un lion peut-il reposer près de l'agneau et retenir sa royale férocité. Tel est le problème que l'Église a abordé ; tel est le miracle qu'elle a accompli."

Après avoir signalé que le hasard me fait publier ce texte le jour même de la saint Louis, j'insisterai donc une dernière fois sur la difficulté du jour : il s'agit de réunir en sa personne ce que Chesterton estime que l'Église a pu réussir au niveau de la société, il s'agit d'être à la fois terriblement lion et terriblement agneau. Soyons précis : il faut être terriblement pessimiste et terriblement optimiste tout le temps, et être capable d'être terriblement lion et terriblement agneau selon l'analyse que l'on fait de la situation. Il suffit de le dire...

Au vrai, je l'ai déjà souligné à propos de Simone Weil - j'avais laissé l'extrait du texte de Jean Guitton où il évoque une de mes vierges préférées à la fois parce que ça me faisait plaisir et parce que je me disais que ces idées sur la pureté et la souillure posaient le même genre de problèmes -,

je l'ai signalé à propos de Simone Weil, disais-je : elle s'est efforcée je crois d'aller en elle-même vers ce genre d'unité des contraires sans jamais oublier que ces contraires sont des contraires... J'avais écrit que c'était presque surhumain.

Cela peut aussi rendre fou. Paraphrasons Woody Allen en guise de mot de la fin : Bloy a pu se sentir parfois devenir fou, Simone Weil mourir en partie pour ne pas devenir folle, et moi-même je ne me sens pas toujours très bien.


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(Vous trouverez des problèmes du même genre ici.)

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mercredi 27 janvier 2010

"Une barbarie vraiment démocratique..."

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Ayant eu la chance de trouver un exemplaire du petit livre de Maurras, L'avenir de l'intelligence (1905 ; ici, L'Age d'Homme, 2002), je me suis empressé de le lire. Je reviendrai sur certains points, je ne vous retranscris aujourd'hui que la partie la plus prophétique du livre - un hommage à la clairvoyance de l'auteur.

Je rappelle que l'« intelligence » désigne ici le monde intellectuel (journalistes, écrivains...), et que le fil conducteur du livre est la description de la façon dont l'Intelligence française s'est laissée peu à peu, depuis le XVIIIe siècle, enchaîner plus ou moins ouvertement et consciemment par l'Argent. Après avoir estimé qu'il n'était pas impossible que certaines aristocraties anciennes ou nouvelles ("les meilleurs éléments du prolétariat manuel") trouvent dans l'avenir un terrain d'entente avec les forces de la finance, ce qui, un siècle après, et sauf à enlever au mot aristocratie toute connotation qualitative, semble quelque peu optimiste, Maurras précise que si une telle alliance devait se conclure, elle n'arrangerait en rien la situation de l'Intelligence, laquelle de toutes façons :

"restera avilie pour longtemps ; notre monde lettré, qui paraît si haut aujourd'hui, aura fait la chute complète, et, devant la puissante oligarchie qui syndiquera les énergies de l'ordre matériel, un immense prolétariat intellectuel, une classe de mendiants lettrés comme en a vu le Moyen Age [les « intellos précaires »], traînera sur les routes de malheureux lambeaux de ce qu'auront été notre pensée, nos littératures, nos arts.

Le peuple en qui l'on met une confiance insensée se sera détaché de tout cela, avec une facilité qu'on ne peut calculer mais qu'il faut prévoir. C'est sur un bruit qui court que le peuple croit à la vertu de l'intelligence ; ceux qui ont fait cette opinion ne seront pas en peine de la défaire.

Quand on disait aux petites gens qu'un petit homme, simple et d'allures modestes, faisait merveille avec sa plume et obtenait ainsi une gloire immortelle, ce n'était pas toujours compris littéralement, mais le grave son des paroles faisait entendre et concevoir une destinée digne de respect, et ce respect tout instinctif, ce sentiment presque religieux étaient accordés volontiers. L'éloge est devenu plus net quand, par littérature, esthétique ou philosophie, on a signifié gagne-pain, hautes positions, influence, fortune. Ce sens clair a été trouvé admirable, et il est encore admiré. Patience et attendez la fin. Attendez que Menier et Géraudel [Menier, des chocolats, Géraudel, des pastilles : industriels richissimes que Maurras prend pour emblèmes de la différence de pouvoir et de puissance financière entre capitalistes et gens de lettres : un Dumas, un Zola, ne leur arrivent pas à la cheville] aient un jour intérêt à faire entendre au peuple que leur esprit d'invention passe celui de Victor Hugo, puisqu'ils ont l'art d'en retirer de plus abondants bénéfices !


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Le peuple ne manque pas de générosité naturelle. Il est pas disposé à « tout évaluer en argent ». Mais lui a-t-on dit de le faire, il compte et compte bien. Vous verrez comment il saura vous évaluer. Le meilleur, le moins bon, et le pire de nos collègues sera classé exactement selon la cote de rapport.

Jusqu'où pourra descendre, pour regagner l'estime de la dernière lie du peuple, ce qu'on veut bien nommer « l'aristocratie littéraire », il est aisé de l'imaginer. Le lucre conjugué à la basse ambition donnera ses fruits naturels.

Littérature deviendra synonyme d'ignominie. On entendra par là un jeu qui peut être plaisant, mais dénué de gravité, comme de noblesse. Endurci par la tâche, par la vie au grand air et le mélange du travail mécanique et des exercices physiques, l'homme d'action rencontrera dans cette commune bassesse des lettres et des arts de quoi justifier son dédain, né de l'ignorance. S'il a de la vertu, il nommera aisément des dépravations les raffinements du goût et de la pensée. Il conclura à la grossièreté et à l'impolitesse, sous prétexte d'austérité. C'en sera fait dès lors de la souveraine délicatesse de l'esprit, des recherches du sentiment, des graves soins de la logique et de l'érudition. Un sot naturalisme jugera tout. Le bon parti aura ses Vallès, ses Mirbeau, hypnotisés sur une idée du bien et du mal conçue sans aucune nuance, appliquée fanatiquement. Des têtes d'iconoclastes à la Tolstoï


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Le Moulin du Mougin


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se dessinent sur cette hypothèse sinistre, plus qu'à demi réalisée autour de nous... Mais, si l'homme d'action brutale qu'il faut prévoir n'est point vertueux, il sera [=il existera un phénomène] plus grossier encore : l'art, les artistes se plieront à ses divertissements les plus vils, dont la basse littérature des trente ou quarante dernières années, avec ses priapées sans goût ni passion, éveille l'image précise. Cet homme avilira tous les êtres que l'autre n'aura pas réunis.


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Le patriciat dans l'ordre des faits, mais une barbarie vraiment démocratique dans la pensée, voilà le partage des temps prochains :


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(C'est l'histoire de deux goys qui déshonorent le judaïsme et poussent à l'antisémitisme...)


le rêveur, le spéculatif pourront s'y maintenir au prix de leur dignité ou de leur bien-être ; les places, le succès ou la gloire récompenseront la souplesse de l'histrion : plus [que] jamais, dans une mesure inconnue aux âges de fer, la pauvreté, la solitude, expieront la fierté du héros et du saint : jeûner, les bras croisés au-dessus du banquet, ou, pour ronger les os, se rouler au niveau des chiens." (pp. 101-103)

- Le rêve !


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mardi 4 août 2009

"Le blanc est une couleur", nom de Dieu !

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Alleluiah ! J'avais égaré mon exemplaire de l'Orthodoxie de Chesterton, et, avant de partir en vacances (loin d'internet, loin de vous, pendant quelques jours ce fut pour le moins agréable), cherchant un autre livre que jamais je ne trouvai, j'ai remis la main dessus. Du coup je l'ai relu de A à Z, du coup en voici un long extrait (je rappelle que j'ai déjà évoqué, avec Chesterton, les notions de « surhomme » et de « tolstoïen », que vous retrouverez ici):

"Prenez, par exemple, la modestie, cet équilibre entre ce qui n'est qu'orgueil et ce qui n'est que prosternation. Le païen ordinaire, comme l'agnostique ordinaire, se bornerait à dire qu'il est content de lui, mais non insolemment satisfait de lui-même, qu'il y en a beaucoup de meilleurs que lui et beaucoup de pires, que ses mérites sont limités mais qu'il veillera à en recevoir la juste récompense. En somme, il marchera tête haute, mais non pas nécessairement le nez au vent. C'est là une position virile et rationnelle, mais (...) étant un mélange de deux choses, elle est une dilution de deux choses : aucune d'elles n'est présente dans toute sa force, aucune d'elles ne contribue à lui donner tout son éclat. Ce bel orgueil n'élève pas le coeur comme le son des trompettes ; on ne peut, grâce à lui, aller vêtu de pourpre et d'or. D'autre part, cette douce modestie rationaliste ne purifie pas l'âme par le feu et ne la rend pas claire comme le cristal ; elle ne fait pas, comme le ferait l'humilité stricte et rigoureuse, d'un homme un petit enfant, assis au pied de l'herbe. Elle ne lui fait pas lever la tête et voir les merveilles ; car Alice doit devenir petite pour devenir Alice au Pays des Merveilles. Ainsi la modestie rationaliste perd à la fois la poésie d'être fière et la poésie d'être humble. Le christianisme a tenté (...) de les sauver l'une et l'autre.

Il a séparé les deux idées, ensuite il leur a donné à chacune plus d'ampleur. L'Homme dut être plus fier qu'il ne l'était auparavant ; et il dut être plus humble qu'il ne l'avait jamais été. Dans la mesure où je suis Homme, je suis le chef des autres créatures. Dans la mesure où je suis un homme, je suis le chef des pécheurs. Toute forme d'humilité qui signifiait pessimisme, qui signifiait que l'homme avait de toute sa destinée une vision vague et étroite - tout cela devait disparaître. Nous ne devions plus entendre l'Ecclésiaste gémir que l'humanité n'avait aucune prééminence sur la brute, ni Homère chanter que l'homme était la plus triste de toutes les bêtes des champs. L'homme était une statue de Dieu marchant dans le jardin. L'homme avait la prééminence sur tous les animaux ; l'homme était triste uniquement parce qu'il n'était pas une bête mais un dieu tombé. Les Grecs avaient parlé de l'homme rampant sur la terre comme s'il s'y cramponnait. Désormais, l'Homme devait fouler la terre comme pour la soumettre (to tread on the earth as if to subdue it). Le christianisme avait ainsi de la dignité de l'homme une idée que pouvaient seules exprimer les couronnes aux rayons lumineux comme des soleils et les éventails de plumes de paon. Mais, dans le même temps, le christianisme avait de l'abjecte petitesse de l'homme une idée que pouvaient seuls exprimer des jeûnes et des actes de soumission fantastiques, les cendres grises de saint Dominique ou les neiges blanches de saint Bernard. Quand on venait à réfléchir sur soi-même, une perspective et un vide s'ouvraient assez grands pour accueillir n'importe quelle somme d'abnégation morose et d'amère vérité. Là, le gentleman réaliste pouvait se laisser aller au désespoir - aussi longtemps qu'il ne désespérait que de lui. Il y avait un terrain de jeux ouvert pour l'heureux pessimiste. Il pouvait dire tout ce qui lui plaisir contre lui-même, à condition de ne pas blasphémer contre le but original de son être ; se traiter de sot à sa guise et même de damné sot - à la manière des calvinistes [1] - ; mais il ne devait pas dire que les sots ne valent pas la peine d'être sauvés. Il n'avait pas le droit de dire qu'un homme, parce qu'il est homme, peut être sans valeur. Ici encore, le christianisme a surmonté la difficulté de concilier deux contraires en les gardant tous deux et en les gardant tous deux en toute leur violence (the difficulty of combining furious opposites, by keeping them both, and keeping them both furious). L'Église a été positive sur les deux points. On ne peut guère s'estimer trop peu. On ne peut guère trop estimer son âme. (...)

Célébrant le bien, saint François pouvait se montrer optimiste plus vibrant que Walt Whitman. Dénonçant le mal, saint Jérôme pouvait peindre un monde plus noir que celui de Schopenhauer. Les deux passions étaient libres parce que toutes deux étaient maintenues à leur place. (...)

Ainsi, les doubles accusations des sécularistes (...) jettent sur la foi une lumière réelle. Il est vrai que l'Église historique a exalté à la fois le célibat et la famille ; qu'elle a été à la fois farouchement pour la procréation d'enfants et farouchement pour la non-procréation d'enfants. Elle a maintenu ces deux positions côte à côté comme deux couleurs vives, rouge et blanc, comme le rouge et le blanc de l'écu de saint Georges. Elle a toujours manifesté une saine horreur du rose.


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Elle hait ce mélange de deux couleurs, faible expédient auquel recourent les philosophes. Elle hait cette évolution du noir au blanc qui donne le gris sale.


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(Évidemment...)


En fait, toute la thèse de l'Église sur la virginité tient à ceci que le blanc est une couleur ; et non pas seulement l'absence d'une couleur. Tout ce que j'allègue ici est que le christianisme s'est presque toujours efforcé de conserver les deux couleurs, ensemble mais pures (to keep two colours coexistent but pure). (...)

Ainsi en va-t-il des accusations contradictoires portées par les anti-chrétiens au sujet de la soumission et des massacres. Il est exact que l'Église a dit à certains hommes de combattre et à d'autres de ne pas combattre ; et il est exact que ceux qui combattaient frappaient comme la foudre et ceux qui ne combattaient pas restaient figés comme des statues. Tout cela signifie simplement que l'Église préférait utiliser ses surhommes et utiliser ses tolstoïens. Il doit y avoir quelque chose de bien dans la vie des combattants puisque tant d'hommes bien ont aimé être soldats. Il doit y avoir quelque bien dans l'idée de non-résistance puisque tant d'hommes bien semblent aimer être quakers. Tout ce que fit l'Église fut d'empêcher - autant que possible - l'une de ces deux choses bonnes d'évincer l'autre [2]. Elles ont existé côte à côte. Les Tolstoïens, ayant tous les scrupules des moines, se sont tout simplement faits moines. Les Quakers sont devenus un club au lieu de devenir une secte. Les moines ont dit tout ce que dit Tolstoï ; ils se sont répandus en lamentations sur la cruauté des batailles et la vanité de la vengeance. Mais les Tolstoïens n'ont pas tout à fait ce qu'il faut pour gouverner le monde entier (not quite right enough to run the whole world) ; et aux époques de foi, il ne leur fut pas permis de gouverner (in the ages of faith they were not allowed to run it, il me semble que le sens n'est pas le même, note de AMG). Le monde n'a perdu ni la dernière charge de Sir James Douglas ni la bannière de Jeanne la Pucelle. Et il arrivait que cette pure douceur et cette pure violence se rencontrent et justifient leur jonction ; le paradoxe de tous les prophètes s'accomplissait et dans l'âme de saint Louis le lion reposait près de l'agneau. Mais n'oubliez pas que ce texte a été interprété trop à la légère. Pour beaucoup, en particulier pour les adeptes de Tolstoï, le lion qui repose à côté de l'agneau devient semblable à un agneau. Mais ce serait de la part de l'agneau une annexion brutale, un acte d'impérialisme. L'agneau absorberait tout bonnement le lion au lieu de se faire dévorer par lui. Le vrai problème qui se pose est celui-ci : un lion peut-il reposer près de l'agneau et retenir sa royale férocité. Tel est le problème que l'Église a abordé ; tel est le miracle qu'elle a accompli." (Gallimard, coll. « Idées », pp. 141-149)

Un tel texte (vous trouverez l'original anglais ici) pose de multiples questions, nous en aborderons certaines à l'occasion.

Petits changements de rentrée de vacances : le site de M. Aliéné étant inactif depuis maintenant un an, je le supprime des liens, pour le remplacer par deux « autorités » assez dissemblables (non sans rapports d'ailleurs, sans pousser trop loin l'analogie, avec le texte de Chesterton - disons qu'on a affaire ici à Luc et à Jean...), Marcel Gauchet et Laurent James (attention, il y a deux adresses différentes). J'ai par ailleurs hésité à ajouter le site de Égalité et réconciliation, que je consulte quotidiennement, mais je préfère éviter - bien que je pense que mes lecteurs habituels ne m'imaginent pas inféodé à un parti politique, fût-il aussi hybride que cette association - de faire figurer ici un site - et un seul - à peu près exclusivement politique, au sens courant du terme. Le fait que j'y renvoie périodiquement me semble pour l'heure une reconnaissance de dette suffisante.

La phrase du jour, pour finir, trouvée dans un texte d'Alain de Benoist consacré à Jean Cau, où celui-ci explique : de Gaulle "m'a plu parce qu'il disait : quand vous avez des problèmes, montez vers les sommets." Alleluiah !


[1]
Chesterton écrit : though that is Calvinistic, autrement dit, et avec un esprit péjoratif : bien que ce soit un point là de vue calviniste.

[2]
Quelque temps après la publication de Orthodoxie (1909), la Grande Guerre allait, par les exemples conjoints de Wittgenstein et Russell, donner une illustration frappante de ces deux attitudes, guerrière et quaker. Le premier s'engagea dans l'armée, et lors d'une mission non seulement risqua sa vie mais sembla défier, provoquer la mort ; le second s'engagea dans le pacifisme et se retrouva en prison. En mettant de côté le goût de Russell pour les grandes phrases (et d'ailleurs, aussi, celui de Wittgenstein pour une certaine pose et un patriotisme teinté de masochisme et de décandentisme), on est je crois obligé de constater l'ambiguïté suivante : historiquement, Russell était loin d'avoir tort de s'opposer à ce grand holocauste de l'Europe que fut la Première Guerre mondiale. Mais, même s'il a indéniablement payé de sa personne, il lui manquera toujours ce qu'a fait Wittgenstein : à un instant t, prendre le risque de mourir.

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jeudi 1 mai 2008

"Dans l'atmosphère actuelle de telles chicanes ne sauraient surprendre."

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"Le diable a déjà séduit une moitié du monde, l'Orient, par la pitié bouddhique. Il veut maintenant en séduire l'autre, l'Occident. Il veut tuer Dieu, qui est amour, par la pitié." (D. Mérejkovsky, Atlantide-Europe, L'Âge d'Homme, 1995 [1930], p. 73)


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Rome est-elle encore dans Rome...


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Avec Miguel Serrano, immortel auteur de Adolf Hitler, le dernier avatar... En voici - en anglais, mais c'est ce que j'ai trouvé de plus synthétique -
une brève présentation :

"Serrano means that Hitler is the Tenth Avatar of Vishnu, the Kalki Avatar, who has incarnated to bring about the end of the Kali Yuga and usher in a New Age. In the terminology of Buddhism, Hitler is a Tulku or a Bodhisattva, who having previously emancipated himself from bondage to the circles of this world has taken on voluntary birth for the sake of mankind. Therefore he is beyond criticism.

Serrano believes that Hitler himself is still alive, having escaped from the ruins of Berlin in one of the Nazi disc-planes, and is continuing to direct an Esoteric War from the safety of a secret realm at the South Pole. The background to this scenario involves, once again, the legendary land of Hyperborea and its fabulous inhabitants (...). According to Serrano, the Hyperboreans were originally from beyond our galaxy, arriving on Earth in remote antiquity.

Their existence has been suppressed by a monumental conspiracy, which also seeks to misrepresent them as physical 'aliens'; in fact, we only perceive them as 'flying saucers' because we lack the perception to see them as they really are. They founded the First Hyperborea here on Earth, a realm that was not composed of mundane matter but which extended beyond the physical plane of existence created and controlled by the Demiurge, an inferior god whose first experiments in the creation of intelligent life resulted in Neanderthal Man.

The Demiurge instituted a cosmic regime by which all creatures would take the Way of the Ancestors - in other words, they would be reincarnated on Earth indefinitely. This was unacceptable to the Hyperboreans who preferred to take the Way of the Gods, only being reincarnated if they chose. The Hyperboreans possessed the power of Vril (...), which they wielded in their battles with the mechanistic Demiurge. The war between the Hyperboreans and the Demiurge resulted in the founding of a Second Hyperborea at the North Pole, taking the form of a physical, circular continent from which the Hyperboreans began to organize the spiritualization of the Earth. This would be achieved through the instilling of a single particle of immortality in the Neanderthals and other proto-humans, which would raise them out of their semi-animal state.

The Hyperboreans' plans seemed to be going well enough, until they made the mistake of having sexual intercourse with the creations of the Demiurge. This miscegenation was associated with a catastrophic cometary impact that caused the North and South Poles to change position. From that moment on, the Earth became 'the battleground between the Demiurge and the Hyperboreans, the latter always in danger of diluting their blood'."

Avec les relations sexuelles et le problème de la pureté du sang apparaît la question juive, à la fin de la guerre Hitler, donc, est sauvé par ses copains extra-terrestres et caché quelque part entre l'Antarctique et, tiens tiens, le Tibet

- ce qu'on s'amuse...

Les plus curieux pourront explorer le sujet, ou se contenter d'une présentation plus positive de Miguel Serrano, telle qu'on la trouve chez Voxnr, ce site à la fois Vieille France, proche de Soral, anti-sioniste documenté... et complètement fada-païen-aryen-indo-européen-blabla.

(Au passage, une photographie trouvée en cherchant des images de M. Dalaï, la fameuse Mme Blavatsky, bien connue des lecteurs de Guénon et Muray, grande figure de tous ces mouvements dits « ésotériques » :


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Câline et taquine, toujours jolie...)

Les « événements » actuels au Tibet ne peuvent d'ailleurs, pour quelqu'un d'un peu sincère et informé, qu'amener des dilemmes cornéliens, certains des soutiens politiques actuels du Dalaï-Lama gênant nécessairement un anti-impérialiste conséquent.

Quant au bouddhisme, dans tout cela, je ne sais pas où il est - ce qui est normal, il ne doit pas être dans le coin, et en plus, je n'y connais rien.


Quittons maintenant toute cette mélasse géo-politique, conceptuelle et « ésotérique », pour un peu de rafraichissante apologétique chrétienne, s'il vous plaît :

"Et tandis que je me retourne et bute contre ces livres modernes - ces livres habiles, merveilleux, ennuyeux, inutiles - l'un d'eux attire mon regard. Il a pour titre Jeanne d'Arc et il est d'Anatole France. Je n'y ai jeté qu'un coup d'oeil mais ce coup d'oeil m'a suffi pour me rappeler la Vie de Jésus de Renan. On y retrouve cette même étrange méthode du sceptique respectueux. Il discrédite les histoires surnaturelles qui ont quelque fondement, en racontant des histoires naturelles qui n'en ont pas. Sous prétexte que nous ne pouvons croire à ce qu'un saint a fait, nous prétendons savoir parfaitement ce qu'il a ressenti. Ce n'est pas pour les critiquer que je cite ces livres mais parce l'association fortuite des noms a évoqué deux images saisissantes de santé d'esprit qui renvoient dans l'ombre tous les livres empilés devant moi. Jeanne d'Arc ne resta pas figée à la croisée des chemins, soit pour les avoir tous refusés, comme Tolstoï, soit pour les avoir tous acceptés comme Nietzsche. Elle a choisi une voie et l'a parcourue telle la foudre. Pourtant, j'ai constaté que Jeanne avait en elle tout ce qui était authentique aussi bien en Tosltoï, la joie que lui inspiraient les choses simples ; en particulier l'humble pitié, les réalités de la terre, le respect des pauvres, la dignité d'un dos courbé. Jeanne d'Arc avait tout cela et quelque chose de plus : elle supportait la pauvreté autant qu'elle l'admirait, tandis que Tolstoï, typiquement aristocrate, s'efforçait d'en découvrir le secret. Puis j'ai songé à ce qu'il y avait de courage, de fierté, de pathétique dans ce pauvre Nietzsche, à sa révolte contre la vacuité et la pusillanimité de notre époque. J'ai pensé à son appel à l'équilibre extatique du danger, à sa nostalgie des galops des grands chevaux, à son appel aux armes. Jeanne d'Arc avait tout cela et encore quelque chose de plus : elle n'exaltait pas le combat, elle combattait. Nous savons qu'elle n'avait pas peur d'une armée, alors que Nietzsche, pour autant que nous le sachions, avait peur d'une vache. Tolstoï se contentait de célébrer le paysan ; elle était une paysanne. Nietzsche se contentait de célébrer le guerrier ; elle était une guerrière. Elle les a battus tous les deux sur leur propre terrain, celui de leurs idéaux, plus noble que l'un, plus violente que l'autre. C'était aussi une femme pratique et efficace, tandis que nos deux extravagants spéculateurs, eux, ne font rien. Il était impossible que ne me vînt à l'esprit la pensée que Jeanne avec sa Foi détenait, peut-être, un secret d'unité et d'utilité morales, maintenant perdu.


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Une autre pensée, plus haute, a suivi. La figure colossale de Son Maître a traversé le champ de mes réflexions. Les mêmes nuées du modernisme qui assombrissent le récit d'Anatole France assombrissent aussi celui d'Ernest Renan. Renan a séparé, lui aussi, la pitié de son Héros de sa combativité. Il a été jusqu'à voir dans la juste colère de Jésus à Jérusalem une simple dépression nerveuse due à la déception de voir trahies les espérances idylliques nées en Galilée. Comme s'il y avait une incompatibilité entre aimer l'humanité et haïr l'inhumanité. Les altruistes, de leurs voix débiles et grêles, dénoncent l'égoïsme du Christ. Les égoïstes, de leurs voix plus grêles et plus débiles encore, dénoncent Son altruisme. Dans l'atmosphère actuelle de telles chicanes ne sauraient surprendre. L'amour d'un héros est plus terrible que la haine d'un tyran. La haine d'un héros est plus généreuse que l'amour d'un philanthrope.

- Heil Corneille !

Il y a un immense, un héroïque équilibre d'esprit dont les modernes ne peuvent que recueillir les fragments. Il y a un géant dont nous voyons seulement les bras et les jambes tronquées s'agiter. Ils ont déchiré l'âme du Christ en lambeaux sans âme, étiqueté égoïsme et altruisme, et ils restent déconcertés devant Sa folle Magnificence et Sa folle Douceur. Ils se sont partagé ses vêtements et ils ont tiré au sort les morceaux de son manteau. Pourtant la tunique était sans couture, d'un même tissu du haut en bas." (G. K. Chesterton, Orthodoxie, Gallimard, 1984 [1908], pp. 64-67, trad. légèrement modifiée.)


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(Chez (ce vieux cochon de) Bresson, elle est de surcroît bandante, cela ne gâte rien.)


Pas mal, non ? - Pour le reste, il faut me croire sur parole quand je vous dis que c'est pure coïncidence si je publie cet agencement de photographies et de citations le 1er mai, alors que dans quelques heures vont défiler sous la bannière de Jeanne aussi bien des chrétiens traditionnalistes (parfois antisémites) que des crypto-bouddhistes (parfois antisémites). Ach, laissons le mot de la fin à Foucault (Jean-Pierre, pas Michel) : "Le monde est fou !"


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- Ils ont raison, mieux vaut en rire...

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