mercredi 29 juin 2011

Libido dominandi...

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Pas de Simone Weil aujourd'hui, contrairement à ce que j'ai annoncé la dernière fois, mais ce n'est j'espère que reculer pour mieux sauter, dans la mesure où le livre dont je vais vous parler contient des passages qui peuvent compléter d'importantes thèses de S.W. sur la région, la nation, l'Europe.

- Affaire à suivre, et venons-en au livre en question, Les hommes au milieu des ruines de Julius Evola (1ère édition 1965, édition définitive 1972 ; j'utilise l'édition française Pardès de 2005). Comme souvent, il ne s'agit pas tant ici d'en faire une recension complète que d'y puiser des idées qui peuvent nous être utiles. Je voulais d'abord écrire, de façon très générale, que les chapitres critiques y semblent plus convaincants que les chapitres plus positifs, mais même cette appréciation nécessiterait en toute rigueur des précisions qu'il serait un peu long et hors sujet d'apporter ici. Mon objectif est plutôt de décrire des points communs entre un penseur se revendiquant de Droite, avec la majuscule, qui s'est clairement engagé dans le fascisme italien, et certaines des positions critiques qui ont pu être développées par d'autres, venus d'autres horizons.

L'idée n'est pas, encore une fois, de tout mélanger et amalgamer, l'idée est la même depuis le début de ce blog, quand je conseillais à Étienne Chouard de lire Alain de Benoist : ce n'est même pas "Anti-enculistes de tous bords, unissez-vous !", mais, déjà, "Anti-enculistes de tous bords, parlez-vous !". Je constate d'ailleurs que A. Soral et É. Chouard se sont rencontrés : je ne dirais pas que je n'en demande pas plus, mais c'est, à son échelle, une bonne nouvelle.

Par conséquent, ne soyez pas surpris de rencontrer dans ce qui suit des idées que vous avez déjà pu voir exprimées à ce comptoir, puisque c'est précisément mon but. Il sera toujours temps, après, de voir ce qui peut séparer X, Y ou moi-même de certaines des thèses d'Evola - mais pour cela il faut le lire plus, il faut un plus gros travail de documentation, tout en n'oubliant pas que l'important n'est pas de donner des bons et des mauvais points à toutes les thèses soutenues au cours de sa longue existence par Julius Evola, mais de voir ce qui dans ces thèses, lorsque par exemple elles nous semblent justes, est lié, et de quelle manière (fortuite, circonstancielle, ou au contraire par nécessité logique, et dans ce cas, le problème vient-il de notre approche et de nos a priori ?), à d'autres thèses qui nous semblent plus contestables.

Pour aujourd'hui, donc, contentons-nous, après un petit tacle anti-Sarkozy, c'est rituel mais ça fait du bien :

"[Platon, République, 482c :] « C'est celui qui a besoin d'être guidé qui frappe à la porte de celui qui sait guider et non celui qui est guide et dont on peut attendre du bien, qui invite à se laisser guider ceux qui sont guidés. ». Le principe de l'ascèse de la puissance est important : « A l'opposé de ceux qui commandent actuellement dans chaque cité » - est-il dit (520d) - les vrais Chefs sont ceux qui n'assument le pouvoir que par nécessité, car ils ne connaissent pas d'égaux ou de meilleurs, à qui cette tâche puisse être confiée (347c). L. Ziegler a observé fort justement, à ce propos, que celui pour qui la puissance signifie ascension et accroissement s'est déjà montré indigne d'elle et qu'au fond, ne mérite la puissance que celui qui a brisé en lui-même la convoitise de la puissance, la libido dominandi." (pp. 56-57n.)

et non sans souligner que malgré certaines apparences ces principes ne sont pas tellement éloignés de la théorie du premier venu à laquelle je fais souvent allusion ces temps-ci (en temps de crise, quand les élites, avec ou sans guillemets, ne sont plus à la hauteur de la situation, le premier venu tel que Paulhan le voyait est celui qui est bien obligé de se rendre compte qu'il ne "connaît pas d'égaux ou de meilleurs, à qui le pouvoir, ou la tâche de restaurer le pouvoir, puisse être confié" et qu'il doit donc mettre lui-même les mains dans le cambouis : c'est exactement ce qui s'est passé avec de Gaulle) ;

contentons-nous, disais-je, d'essayer de vous faire partager le plaisir ressenti à lire de telles lignes, en soulignant ici et là la parenté de ce qu'écrit Evola avec les idées que d'autres ont pu exprimer à ce comptoir :

"Relevons… l'irréalisme de ce que l'on appelle la sociologie utilitaire, laquelle n'a pu trouver crédit que dans une civilisation mercantile. D'après cette doctrine, l'utile serait le fondement positif de toute organisation politico-sociale. Or il n'y a pas de concept plus relatif que l'utile. Utile par rapport à quoi ? En vue de quoi ? Car si l'utilité se ramène à sa forme la plus brute, la plus « matérielle », bornée et calculée, on doit se dire que - pour leur bonheur ou pour leur malheur - les hommes pensent et agissent bien rarement selon cette conception étroite de l'« utile ». Tout ce qui a une motivation passionnelle ou irrationnelle a tenu, tient, et tiendra dans la conduite humaine, une place beaucoup plus grande que la petite utilité. Si on ne reconnaît pas ce fait, une très grande partie de l'histoire des hommes demeure inintelligible. Mais, parmi ces motivations non utilitaires, dont le caractère commun est de conduire l'individu, à des degrés divers, au-delà de lui-même, il en est qui reflètent des possibilités supérieures, certaine générosité, certaine disposition héroïque élémentaire. Et c'est précisément de celles-là que naissent les formes de reconnaissance naturelle auxquelles nous faisions précédemment allusion, forces qui animent et soutiennent toute structure hiérarchique vraie. Dans ces structures, l'autorité, en tant que pouvoir, peut et doit même avoir sa part. Il faut reconnaître, avec Machiavel, que lorsqu'on n'est pas aimé, il est bon, du moins, d'être craint (se faire craindre - précise Machiavel -, non pas se faire haïr). Affirmer toutefois que, dans les hiérarchies historiques, le seul facteur agissant ait été la force et que le principe de la supériorité, la reconnaissance directe et fière du supérieur par l'inférieur n'ait pas joué un rôle fondamental, c'est fausser complètement la réalité, c'est, répétons-le, partir d'une image mutilée et dégradée de l'homme en général. Quand il affirme que tout système « politique impliquant l'existence de vertus héroïques et de dispositions supérieures a pour conséquence le vice et la corruption », Burke, plus encore que de cynisme, fait preuve de myopie dans la connaissance de l'homme." (pp. 57-58)

Et puisqu'il est fait allusion, via Burke, au libéralisme, voyons ce qu'en dit le baron Evola :

"Le libéralisme est l'antithèse de toute doctrine « organique » [= holiste]. L'élément primordial étant pour lui, non l'homme personne [= l'homme singulier, avec sa propre personnalité], mais l'homme individu [abstrait, indifférencié, générique…], dans une liberté informe, seul y sera concevable un jeu mécanique de forces, d'unités qui réagissent les unes sur les autres, selon l'espace que chacun réussit à accaparer, sans qu'aucune loi supérieure d'ordre, sans qu'aucun sens soit reflété par l'ensemble.

- c'est exactement la thèse sur l'essence du libéralisme telle que défendue par Jean-Claude Michéa (évoquée ici et ) : le libéralisme comme organisation neutre et sans référentiel commun des interactions entre les forces, guidées par leurs seuls intérêts, que sont les individus.

L'unique loi et, donc, l'unique État que le libéralisme admette, a de ce fait un caractère extrinsèque par rapport à ses sujets.

- ici, c'est d'une des thèses fétiches de Bibi que se rapproche le baron : en mettant l'État à part de l'ensemble de la société, le libéral lui offre une possibilité de grandir aux dépens de cette société, une possibilité qui le fait râler depuis deux siècles, non sans schizophrénie ni cynisme ("Privatisons les profits, socialisons les pertes...").

Le pouvoir est confié à l'État par des individus souverains, pour que celui-ci protège les libertés des particuliers, avec le droit d'intervenir seulement quand ils risquent d'être franchement dangereux les uns pour les autres. L'ordre apparaît ainsi comme une limitation et une réglementation de la liberté, non comme une forme que la liberté exprime de l'intérieur, en tant que que liberté en vue d'accomplir quelque chose, en tant que liberté liée à une qualité et à une fonction. (…)

Le spectre qui, de nos jours, terrorise le plus le libéralisme est le totalitarisme. Et pourtant on peut affirmer que c'est précisément en partant des prémisses du libéralisme et non de celles d'un État organique que le totalitarisme peut surgir, comme cas limite. Le totalitarisme, nous le verrons, ne fait qu'accentuer la notion d'un ordre imposé de l'extérieur, d'une manière uniforme, sur une masse de simples individus qui, n'ayant ni forme ni loi propre, doivent les recevoir de l'extérieur et être insérés dans un système mécanique omnicompréhensif afin d'éviter le désordre d'une manifestation anarchique et égoïste de forces et d'intérêts particuliers." (pp. 59-60

Vous aurez repéré les liens avec Dumont. D'une part, de façon générale, ainsi que le souligne le traducteur et introducteur de Révolte contre le monde moderne (L'Age d'Homme, 1991), par le biais d'une forte partition entre monde traditionnel et monde moderne ; d'autre part, ici, par cette conception du totalitarisme comme enfant de la modernité. Ceci dit, Evola est plus systématique que Dumont, puisqu'il voit dans le totalitarisme, notamment d'inspiration marxiste - le seul encore sur pied lors de la rédaction du livre - une suite presque inévitable du libéralisme :

"Platon avait déjà dit : « La tyrannie ne surgit et ne s'instaure dans aucun autre régime politique que la démocratie : c'est de l'extrême liberté que sort la servitude la plus totale et la plus rude » [République, 564a]. Libéralisme et individualisme n'ont joué qu'un rôle d'instruments dans le plan d'ensemble de la subversion mondiale, en ouvrant les digues à son mouvement.

Il est donc capital de reconnaître la continuité du courant qui a donné naissance aux diverses formes politiques antitraditionnelles aujourd'hui en lutte dans le chaos des partis : libéralisme, puis constitutionnalisme, puis démocratie parlementaire, puis radicalisme, puis socialisme, enfin communisme et soviétisme ne sont apparus historiquement que comme les phases d'un même mal, dont chacune a préparé la suivante. Sans la Révolution française et sans le libéralisme, le constitutionnalisme et la démocratie n'eussent pas existé. Sans la démocratie et la civilisation bourgeoise et capitaliste du tiers état il n'y aurait pas eu de socialisme ni de nationalisme démagogique. Sans la préparation du radicalisme, il n'y aurait pas eu de socialisme, ni, enfin, de communisme à base antinationale et internationale-prolétarienne. Que ces formes coexistent aujourd'hui souvent, qu'elles luttent même les unes contre les autres ne doit pas empêcher un regard pénétrant de constater qu'elles sont solidaires, qu'elles s'enchaînent et se conditionnent réciproquement, qu'elles constituent les aspects différents de la même subversion de tous ordres normaux et légitimes. Il est donc logique et fatal, lorsque ces formes se heurtent, que l'emporte finalement la plus outrancière, celle qui appartient au niveau le plus bas." (p. 61)

Evola pensant ici au communisme, on peut se dire dans un premier temps que son raisonnement est daté et trop mécanique. Mais - même si le raisonnement est effectivement un peu trop mécanique et doit au moins être affiné pour rendre compte de l'existence de quelque chose comme le gaullisme - on peut aussi l'appliquer à la « Chute du Mur » et la « victoire du monde libre sur le Bloc de l'Est », en se rappelant que les États-Unis et l'Europe n'avaient pas attendu l'effondrement du communisme pour revenir aux sources du libéralisme le plus individualiste et le plus effréné : Reagan, Thatcher, Mitterrand, etc., c'est finalement le nouveau libéralisme qu'ils ont promu qui a abattu le communisme (ce qui n'exclut évidemment pas l'action de facteurs internes à celui-ci). « La forme la plus outrancière, celle qui appartient au niveau le plus bas » ne serait donc le plus communisme, mais le libéralisme-enculisme actuel. La chute du communisme ayant par ailleurs permis l'accélération de ce mouvement de décadence, les capitalistes n'ayant plus peur de jeter Popu dans les bras de Moscou, etc.

On me dira peut-être que j'exagère, on utilisera l'argument selon lequel je préfèrerais évidemment vivre à Paris maintenant qu'à Moscou sous Brejnev… Cet argument n'est pas vide de sens certes, mais doit être utilisé avec précaution : il est aussi ce qui permet de rendre la vie à Paris - et ailleurs… - de plus en plus dure et vide de sens. Certes il nous est difficile en France de connaître quelque chose comme l'Ostalgie, mais au train où vont les choses, la vie à Paris risque de devenir sous peu effectivement plus dure qu'à Moscou sous Brejnev…

Voilà pour cette première prise de contact avec l'oeuvre politique d'Evola. Dieu vous garde !



P.S. : j'ai, pour la première fois, contacté - j'allais écrire directement, mais il faut passer par le site E&R - Alain Soral, afin de lui faire connaître ce que j'écrivais dans ma précédente livraison au sujet de la forme d'antisémitisme que j'estimais pouvoir diagnostiquer en lui. Je n'ai pas reçu de réponse, ni même l'accusé de réception que je m'étais permis de demander pour être sûr que le message avait bien été transmis. Je remarque néanmoins que la question "Alain Soral, êtes-vous antisémite ?" lui a été posée pour la première fois dans le dernier entretien mensuel : y a-t-il un lien avec mon message ou est-ce, plus simplement, que l'on se sent plus libre, après les récentes interventions du « Président », que le thème est dans l'air du temps, je ne le sais évidemment pas. La réponse d'Alain Soral (située à la 47e minute) ne se situe pas sur le même plan que mon texte : ce qu'il dit, est, au niveau des principes et de la logique en tous cas, cohérent et soutenable, mais ce n'est pas sur ce terrain-là que je me situais. Tant pis. - A ce sujet, on citera au passage Evola, qui n'est certes pas d'une grande judéophilie, lorsqu'il évoque le sujet dans Les hommes au milieu des ruines, à propos des Protocoles des Sages de Sion (je pratique un certain nombre de coupures, sans les signaler) :

"On peut se demander si l'antisémitisme fanatique, enclin à voir partout le Juif comme le deus ex machina, ne fait pas inconsciemment le jeu de l'ennemi. Si l'on peut citer beaucoup d'exemples de Juifs qui ont figuré et figurent parmi les promoteurs du désordre moderne, dans ses phases et ses formes les plus aiguës, culturelles, politiques et sociales, il n'en faut pas moins se livrer à une recherche plus approfondie si l'on veut percevoir les forces dont le judaïsme moderne [en note, Evola insiste sur ce fait : c'est le judaïsme moderne, « c'est-à-dire sécularisé, qui est ici en cause »] peut n'avoir été qu'un instrument.



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D'ailleurs, bien que l'on trouve d'assez nombreux Juifs parmi les apôtres des principales idéologies considérées par les Protocoles comme des instruments de la subversion mondiale - libéralisme, socialisme, scientisme, rationalisme -, il est clair que ces idées n'auraient jamais vu le jour et ne se seraient jamais affirmées en l'absence d'antécédents historiques tels que la Réforme, l'Humanisme, le naturalisme et l'individualisme de la Renaissance, le cartésianisme, etc. - phénomènes dont on ne peut évidemment pas rendre les Juifs responsables et qui correspondent à un ordre d'influence plus étendu." (pp. 189-190)

Je vous laisse juges, d'une part de ce raisonnement, d'autre part de la façon dont il peut être appliqué aux propos d'Alain Soral : il me semble en tout cas qu'une précision de ce genre aurait pu contribuer à dissiper le halo d'antisémitisme qui m'a gêné dans Comprendre l'Empire.

A plus !


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mardi 18 janvier 2011

Arrosé de bière, de vin, de bière encore, de porto et de pineau...

...c'est vous dire si je suis lucide, je vous conseille cette vidéo :






Je me retiens de faire trop de commentaires, je me contente d'espérer que certains des intervenants, vous repérerez vous-mêmes ceux qui sont trop sectaires pour accepter ça, se retrouvent autour de quelques verres pour mettre à plat leurs accords et désaccords. C'est après tout une des tâches que j'essaie d'accomplir ici, à ce Café-du-Commerce évoqué par Michel-noeud pap-Maffesoli. Une mention spéciale, ne soyons pas non plus exagérément réservé, à Alain de Benoist, que personne d'ailleurs sur le plateau n'a contredit. Et un rappel de l'existence de ce texte récent de Jacques Rancière, lequel souligne très opportunément que le racisme actuel, si le mot racisme a un sens, vient plus, à l'heure actuelle, d'en « haut » que d'en « bas ».


Et que Dieu les bénisse - les femmes... Dieu seul sait pourquoi, espérons qu'il le sache !

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mercredi 18 août 2010

"Les Français sont des veaux." (Mon Sarkozy dans votre cul.)

"Gouvernement de tous par tous, disaient-ils. En réalité, leur gouvernement ou plutôt le Gouvernement de la liberté qu'ils avaient de changer à volonté de pensée et de multiplier sans risque les distractions, les négligences et les incohérences dont le pays faisait les frais, pour se faire ensuite audacieusement délivrer le mandat de travailler à les réparer, sans qu'ils eussent d'ailleurs à feindre de se mettre à cette besogne ni de se procurer des excuses ou des alibis, car le pays eut toujours autre chose à faire que d'aller contrôler si les travaux soumissionnés étaient accomplis : ce pays nerveux, occupé de ses besognes ou de ses plaisirs, divisé entre des milliers et des milliers d'intérêts contradictoires, ne repassant jamais par les états d'esprit qu'il a traversés une fois."

(C. Maurras, Kiel et Tanger, Bibliothèque des Oeuvres politiques, 1928, pp. 174-175 ; passage écrit en 1913)

"Nous semblons n'avoir que dégoût, mépris, haine pour la démocratie. [Mais, ] si l'on veut, ce n'est pas elle que cherchent nos brocards, nos insultes. Elle n'existe plus. Femelle, elle a été violée par les éternels aventuriers qui se chargent de faire évoluer vivement la vie. Elle a mis au jour, avant de crever, un monde nouveau, le monde féroce et nouveau du capitalisme, de la ploutocratie. Quelque chose d'hypocrite couvre encore, en Occident, le grouillement hardi et sournois de cette portée herculéenne. Qu'on arrache cette chose. Qu'on renonce au cérémonial burlesque des parlements. L'État n'existe plus. Que les puissants groupes laissent tomber son cadavre, couvert d'oripeaux qui se sont fanés en un siècle, derrière lequel ils se dissimulent, que les maîtres de l'Europe et de l'Amérique se montrent au peuple et se partagent ouvertement le pouvoir : paysans et agrariens - syndicats ouvriers, industriels et banquiers. Que les classes libérales, que les débris de la bourgeoisie moyenne ou petite se résignent. (…) Quand ces classes vaincues s'agitent, ce n'est qu'au profit de ceux qui sont leurs maîtres, comme ils le sont des ouvriers et des employés. Le fascisme, finalement, ne travaille que pour le capitalisme. Il en serait de même pour l'Action française." (P. Drieu la Rochelle, "Fragment d'un discours sur les difficultés du temps", écrit en 1923, repris dans les Textes politiques, p. 77)

"…la nature d'un État où chaque intérêt particulier possède ses représentants attitrés, vivants, militants, mais où l'intérêt général et central, quoique attaqué et assiégé par tous les autres intérêts, n'est donc pas défendu, par personne ! sinon par hasard, par héroïsme ou par charité, et n'a, en fait, aucune existence distincte, n'existant qu'à l'état de fiction verbale ou de pure abstraction, agitée et brandie successivement ou simultanément par les créatures et par les meneurs de tous les partis." (Kiel et Tanger, p. 180)

"L'ordre républicain repose sur la prééminence de l'État."

"L'importance de l'État réside dans le principe selon lequel l'intérêt particulier doit toujours être contraint de céder à l'intérêt général."

"Il n'y a eu de France que grâce à l'État. La France ne peut se maintenir que par lui. Rien n'est plus capital que la légitimité, les institutions et le fonctionnement de l'État." (C. de Gaulle, 1960, cité par M. Jullian, De Gaulle, Pensées, répliques et anecdotes, le cherche-midi, 1994, p. 42. Les deux citations précédentes, non datées, se trouvent p. 40)

Ce qu'a réussi de Gaulle, ou plutôt, ce qu'ont réussi de Gaulle et le programme du CNR, c'est-à-dire, ce qu'ont réussi de Gaulle et une partie du peuple français ensemble, même si, durant la deuxième étape de ce processus, lors de la période 1958-1962, ils ont pu, contrairement à ce qui s'était passé, globalement, à la Libération, s'opposer violemment, ce qu'ils ont réussi, donc, c'est la mise au point d'une incarnation républicaine de l'intérêt général. Ce que Drieu en 1923 croyait révolu, ce que Maurras estimait impossible d'un point de vue logique, de Gaulle et les Français sont parvenus à le mettre sur pied. Il a fallu pour cela de nombreuses conditions, parmi lesquelles :

- l'héritage historique centralisateur français. Je n'aime pas trop l'expression employée parfois par A. Soral et d'autres de « logiciel français », mais le fait est que de Gaulle et les Français, en 1944 comme en 1962, ont travaillé avec cet État fort et centralisateur, héritage de la monarchie absolue comme des Jacobins et de Napoléon ;

- en soi-même, cet État n'a donc rien de démocrate ou républicain, mais ce fut précisément le coup de génie, plus ou moins réfléchi, des participants : alors que les Républicains des périodes précédentes, disons des IIe et IIIe Républiques croyaient, au moins officiellement, si j'ose dire, à une incompatibilité entre l'État fort et la démocratie, l'idée-force qui s'est petit à petit imposée entre 1944 et 1962 (et que l'on trouve en filigrane dans la citation de Drieu ci-dessus), fut de mettre l'État centralisateur au service de la part de l'État qui représente le peuple (dont je vous entretenais dans le texte que j'ai récemment remis en ligne), c'est-à-dire de mettre l'État au service de la démocratie, ce que le programme du CNR revendique et symbolise ;

- mais pour cela, il a fallu que cet État soit incarné : de Gaulle n'a pas seulement mis sur pied la Ve République, il a incarné l'État républicain. On ne comprend rien, ni à l'histoire de France en général, ni à celle de la Ve République en particulier, si l'on oppose systématiquement d'une part démocratie et État, d'autre part démocratie et pouvoir personnel fort. Je ne prétends pas que l'exercice de la démocratie (au sens classique de « gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ») doive nécessairement en passer par là, j'y reviens ci-après, j'affirme seulement que dans certaines conjonctures comme celle-qui nous occupe, le « par le peuple » a pu mieux fonctionner dans la mesure où il était clairement identifiable, en l'occurrence en la personne d'un vieux militaire trempé dans une éducation catholique et maurrassienne ;

- last but not least, on n'aura garde d'oublier cette importante condition, négative si l'on veut : la mise au pas du patronat cosmopolite et traître à la nation. Cela ne dura certes pas longtemps, mais ce fut un préalable indispensable : sans l'affaiblissement dû à la Collaboration de la « ploutocratie » évoquée par Drieu, il n'y aurait pas eu la place pour que quelque chose comme le programme du CNR puisse s'imposer, même seulement en partie.

Ce fut ensuite toute l'ambiguïté de la Ve République gaullienne - à l'intérieur comme à l'extérieur. On sait que le Général eut besoin de la permission comme de l'aide des Américains pour revenir au pouvoir, on sait que la modernisation et la croissance économique appelées de leurs voeux par la grande majorité des Français ne pouvaient guère se faire sans l'appui des grands groupes économiques. Sans doute la grille de lecture la plus féconde de la République gaullienne se trouve-t-elle dans l'analyse de la façon dont le Général navigua entre ces contraintes objectives qu'il connaissait mieux que personne.

Ceci pour dire que je n'idéalise pas non plus cette période, qui vit tout de même naître aussi bien l'« État-UDR » (c'est-à-dire la captation d'une part de l'État, et donc de son aspect « populaire », par un groupe précis) que, plus généralement, la mythologie de la croissance. Répétons nettement par ailleurs, avant qu'Alain de Benoist ou un autre zélateur du principe de subsdidiarité ne me donne des coups de règle sur les doigts, que je ne soutiens aucunement que la Ve République soit la seule voie, française ou universelle, vers la démocratie (toujours au sens général et délicieusement ambigu rappelé plus haut). J'analyse une conjoncture historique que tout le monde regrette aujourd'hui - après avoir foutu de Gaulle dehors, ne l'oublions pas, en deux étapes qui virent l'alliance objective des internationalistes de gauche (68) et des internationalistes de droite (la bourgeoisie cosmopolite : le référendum de 69). Répétons enfin que la constitution gaullienne, comme d'ailleurs la monarchie absolue, a les défauts de ses qualités : si le Président n'a pas la capacité ou la volonté d'incarner le peuple, le divorce d'avec celui-ci se fait très aisément, et c'est évidemment la situation actuelle - qui redonne une seconde jeunesse aux diagnostics de Maurras et Drieu.

En guise de conclusion provisoire, je voudrais insister sur le caractère parcellaire, voire expérimental (au sens d'une expérience scientifique : que se passe-t-il si l'on retient tels paramètres et si on fait momentanément abstraction d'autres paramètres) de ces propos. Inspirés aussi bien d'une expérience historique précise que par une théorie politique très générale, à certains égards trans-historique (celle de Pierre Boutang dans Reprendre le pouvoir, 1977), ils ne tiennent pas compte, ni de l'évolution des types anthropologiques depuis la monarchie absolue (Drieu (au contraire, disons-le tout de suite, de Maurras) n'oublie pas cette dimension : "Le mal, c'est l'Individu déchaîné par l'Occident", écrit-il en 1925 ("Nouvel Empire, p. 83 des Textes politiques)), ni des rapports aussi essentiels que complexes entre démocratie, État, capitalisme et Nation. Mais il faut bien prendre, ou reprendre, le problème par un bout.

Pour le dire vite : la forte sentence de Thierry Meyssan (ici, 2e partie de l'entretien, à la 8e minute à peu près) : "Il n'y a pas de démocratie sans nation. Si vous n'êtes pas patriote, vous êtes anti-démocrate" a pu être, et encore faudrait-il ici des analyses plus précises, historiquement vraie. L'est-elle toujours, that is the question. Que le déchet Sarkozy soit à la fois anti-démocrate, antinational, anti-Français et n'ait aucun sens de l'État (pour un Président de la République française, ça commence à faire beaucoup !) n'est qu'un aspect de ce problème, quand bien même c'en serait un aspect révélateur.

A suivre……………………………

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vendredi 14 août 2009

My Albion in your ass.

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Dans la série « lectures de vacances », voici un texte publié en 1845, dont l'actualité surprend moins qu'elle ne frappe :

"Il est facile de pousser à la vengeance un peuple ignorant et qui souffre ; le sentiment de la haine contre la royauté est généralement plus tenace dans le coeur des peuples que l'amour. Diderot a écrit que l'histoire des rois était le martyrologue des nations ; et les meneurs du peuple qui connaissaient Diderot et qui ne connaissaient pas l'histoire, ont répété à ce peuple les oracles du fougueux encyclopédiste. Après Diderot sont venus les économistes qui ont publié que les gouvernements étaient les ennemis-nés du peuple. Le peuple qui souffre est toujours disposé à considérer comme ses amis tous ceux qui veulent changer le régime sous lequel il vit. Le peuple avait adopté, dès avant 89, cette doctrine fatale ; et, de ce que les gouvernements étaient les ennemis-nés des peuples, il avait conclu logiquement : que les peuples sont d'autant plus heureux que l'action du gouvernement est plus faible, que le pouvoir est plus désarmé.

Si le peuple pouvait lire dans sa propre condition, dans les faits quotidiens de sa vie de travailleur, il saurait aujourd'hui ce que lui coûte sa foi dans de semblables dogmes.

Ces dogmes constituent ce qu'on appelle aujourd'hui la théorie du Gouvernement-ulcère ; une théorie dont l'adoption a fait plus de mal à la France que tous les revers et toutes les catastrophes qui l'ont assailli en cinquante années.

Il importe de rechercher l'origine de cette hérésie.

La théorie du gouvernement-ulcère est anglaise de naissance, puisqu'elle vient des Économistes. L'Angleterre est le foyer de tous les faux principes, de toutes les révolutions et de toutes les hérésies.

L'Angleterre est l'impure Babel, est la grande boutique où se préparent et se débitent avec un égal succès les doctrines et les drogues vénéneuses : et l'esprit de feu qui brûle les Peaux rouges et l'opium qui empoisonne les Chinois, et les principes qui font s'armer citoyens contre concitoyens, peuple contre peuple, race contre race.

L'hérésie du gouvernement-ulcère allant droit à l'abolition de la royauté, l'aristocratie de sang, qui règne et gouverne en Angleterre, avait un intérêt puissant à ce qu'elle s'implantât solidement dans le royaume de France, où la haine de l'Angleterre était comme une tradition héréditaire de la vieille monarchie. Aussi cette théorie a-t-elle parfaitement réussi chez nous [NB : quelques pages plus loin, l'auteur écrit : "Jamais l'Anglerre n'a commis la sottise de s'appliquer à elle-même les théories qu'elle débite aux autres nations. C'est l'Angleterre qui a émis par le monde les idées les plus larges de liberté commerciale, et il n'y a pas de nation qui ait plus abusé qu'elle de la protection douanière et de la prohibition."]. Des économistes anglais qui la produisirent d'abord sous le patronage vénéré de leur fausse science, elle passa chez les encyclopédistes français. Les philosophes du dernier siècle, affiliés à cette secte, lui donnèrent le poli et l'éclat de leur style, et parvinrent à la faire entrer, à coups d'épigrammes, dans la monnaie courante des idées de l'époque. Quand cette théorie eut dit son dernier mot et fait son 21 janvier, on put croire qu'elle avait été tuée par l'expérience du même coup que la royauté. Malheureusement, l'impopularité du gouvernement de la Restauration permit à l'école libérale d'exhumer l'hérésie mortelle des ruines de 93, et de la réhabiliter auprès d'une nation généreuse, impatiente de se débarrasser d'un pouvoir qui lui rappelait, par son origine, le jour de ses revers. La théorie du gouvernement-ulcère s'incrusta donc de nouveau dans les esprits, à la faveur d'un louable sentiment de fierté nationale. Les économistes français, les libéraux, les philanthropes inféodés à l'idée anglaise, comme les encyclopédistes dont ils n'étaient que la mauvaise queue, aidèrent aux ravages du mal en propageant leur absurde doctrine du laisser-faire qui tendait à l'annihilation de l'autorité. Les écrivains radicaux qui déclament contre tous les pouvoirs, avancent l'oeuvre chaque jour [c'est 68 !]. Le succès éphémère de la doctrine Saint-Simonienne qui suivit de près la révolution de 1830 et qui essaya de réhabiliter le pouvoir, ne parvint même pas à enrayer un moment la marche de l'opinion.

Et tout ce monde-là a si bien travaillé de la voix et de la plume, que l'opinion publique est complètement égarée aujourd'hui sur le compte du pouvoir. Peut-être même faudrait-il fouiller dans les archives du pur radicalisme, pour retrouver quelques idées raisonnables sur la mission providentielle du gouvernement. Le peuple français et ses représentans en sont arrivés à ce degré d'aveuglement, qu'ils adoptent la proposition funeste au pays, mais répressive de l'influence de l'autorité centrale, de préférence à la proposition utile et nationale, mais susceptible de servir les intérêts du gouvernement. De par MM. Adam Smidt (sic), Jean-Baptiste Say et leurs continuateurs, la fonction du pouvoir dans l'État a été assimilée à celle du chat dans la maison privée. On a écrit que le gouvernement était un mal nécessaire, un ennemi qu'on était forcé d'entretenir, pour se débarrasser d'un autre ennemi plus dangereux, l'anarchie. La comparaison est boiteuse, car l'animal domestique a été traité beaucoup mieux que le pouvoir. On ne lui a pas ôté sa liberté ni ses griffes, c'est-à-dire ses moyens d'action : tandis que le pouvoir aujourd'hui ne peut ni se défendre, ni défendre le peuple.

Ces lords anglais sont, il faut l'avouer, de bien habiles et de bien heureux artisans de discordes, que jamais la semence de mal qu'ils ont jetée sur une contrée quelconque ne manque de fructifier à son heure, et que toujours, au contraire, l'esprit de vertige des nations qu'ils poussent à leur ruine, vienne en aide à leur perfidie ! Avec une idée de philanthropie qu'ils se sont bien gardés d'appliquer chez eux, en Irlande où l'exploitation du travailleur a pris le caractère de barbarie le plus atroce, ils ont mis le feu à Saint-Domingue, provoqué l'extermination de la race blanche et tué notre puissance maritime. Eh bien, ils ont eu pour complices dans ce crime, les neuf dixièmes des habitants de la France, et dans le nombre, la plupart des publicistes et des orateurs de renom.

Avec un autre mot, celui d'indépendance, l'Angleterre a arraché la moitié du nouveau monde à la monarchie espagnole, gouvernée par des rois de race française, nos inséparables alliés. [Quant à l'Espagne,] l'Angleterre n'a-t-elle pas implanté depuis dix ans ses suçoirs mercantiles dans le sein de la malheureuse péninsule ? ses marchandises voiturées par la contrebande, ne circulent-elles pas librement des Pyrénées à Gibraltar sous la protection de cette même anarchie, qu'elle baptise toujours du nom de liberté ? Après avoir émancipé l'Amérique du sud et détruit la puissance maritime de l'Espagne, il ne restait plus à l'Angleterre, pour achever ce royaume désolé, que de lui apporter son amitié, plus mortelle et plus vénéneuse que sa haine ! Oui, cent fois plus mortelle... Voyez le Portugal depuis le traité de Methuen !

Mais la France, en acceptant les théories absurdes des économistes anglais, est plus coupable que la malheureuse Espagne ; car elle n'a pas comme celle-ci l'excuse de la misère et de son ignorance. Il y a huit siècles pleins que la France bataille avec la Grande-Bretagne ; et il n'y a peut-être pas dans son histoire une seule catastrophe qu'elle n'ait le droit d'attribuer aux machinations de sa déloyale ennemie. La France aspire à l'unité morale, à l'unité législative comme à l'unité de territoire ; elle est catholique en religion comme en politique : c'est sa tendance sous tous ses gouvernements forts, sous Richelieu, sous Louis XIV, comme sous Napoléon. L'Angleterre, elle, vise au morcellement, parce qu'elle vit des déchirements du globe ; elle est protestante et schismatique en tout . « Individualisme et protestantisme sont tout un. » Elle ne comprend pas qu'on se dévoue au service de l'humanité, comme la France, quand on peut l'exploiter ; elle ne se résigne à faire un peu de bien que dans l'espérance qu'il en résultera un mal pire ; témoin l'émancipation de la race noire. La France, au contraire, dans ses plus grandes erreurs, semble n'être coupable que d'un excès de dévoûment à la cause des peuples. Vous trouvez des pages admirables et des actes de charité sublime, à côté d'atrocités odieuses dans l'histoire de la terreur. Beaucoup de ces législateurs sanguinaires qui renvoyèrent à leur juge naturel tant d'accusés innocens, croyaient fermement à la sainteté de leur oeuvre.

Je n'exècre pas l'aristocratie anglaise, comme Français, mais comme chrétien, comme homme.

Oui, l'Angleterre est placée dans cette situation effroyable, qu'elle ne peut oublier un moment de torturer les autres États du globe, sans s'exposer à périr. L'Angleterre est condamnée à mourir de la paix universelle dans un temps donné, parce que la paix chez les autres fait la guerre chez elle. La guerre nourrit le monopole, le monopole nourrit la guerre. Que la guerre ou le monopole cesse, le colosse de la puissance anglaise, véritable colosse d'or aux pieds de boue, s'écroule au même instant. Là est tout le secret de la politique britannique, si secret il y a. L'Angleterre obéit aux instincts de sa nature et aux exigences de sa position ; c'est un peuple de proie qui est forcé de tuer pour vivre, et à qui il serait souverainement absurde d'aller demander une politique loyale et généreuse, parce que ce serait lui demander un suicide. La politique de la Grande-Bretagne doit être impitoyable comme la faim son mobile, et c'est justice à rendre aux hommes de sang gouvernemental qui dirigent les destinées de cet État, qu'ils comprennent admirablement les nécessités de leur patrie !

Ils sont là derrière les roches blanches de leur île, un millier de familles tout au plus, une nichée de vautours que le génie du mal tient attachés sur les flancs de l'humanité pour boire son sang et déchirer ses chairs. C'est pour nourrir le faste insolent de cette poignée de despotes, c'est pour servir à ses vautours insatiables leur curée quotidienne, que tant de crimes se commettent sur la terre, que tant de nations s'égorgent, que tant de vaisseaux se perdent sur les mers, que les 40 millions de bras des machines anglaises travaillent jour et nuit, que l'opium se récolte, que l'Irlandais [en est réduit à se jeter] avec avidité sur de grossiers alimens que des pourceaux dédaignent. Il y a des siècles que cela dure, et les lamentations des peuples n'ont pas encore monté jusqu'à Dieu, et ce Dieu des opprimés n'a pas encore suscité parmi ses fidèles un orateur inspiré, à la parole ardente, pour prêcher la croisade contre ces bourreaux de la terre ! Seigneur ! rendez l'entendement et la vue aux conseils des puissances, et que votre justice ne se retire pas plus longtemps de vos malheureux peuples !

Je ne sache pas qu'une autre nation ait pesé sur le monde d'un poids aussi lourd que la nation anglaise, ait coûté à l'humanité autant de larmes, ait motivé autant d'accusations contre la justice de Dieu.

Mais il est pour l'établissement anglais un péril imminent, inévitable surtout. L'Angleterre, en tuant le travail chez tous les peuples, pour faire de ceux-ci des consommateurs, c'est-à-dire des tributaires de son industrie, a tué la richesse de ces peuples. Elle a tari conséquemment les sources de la consommation elle-même ; d'où cette conséquence, qu'il faut qu'elle périsse de faim tôt ou tard, au milieu de ses monceaux de richesses manufacturées. Et le jour de l'événement n'est pas loin ; car tous les progrès de la science mécanique, toutes les alliances douanières nous en rapprochent. Et ce jour-là sera l'ère de l'affranchissement des travailleurs et des esclaves dans toutes les pays du monde ; et les prolétaires des deux côtés de la Manche se tendront une main désormais amie et fraternelle, et le souvenir des vieilles discordes des deux peuples s'éteindra dans la joie de l'émancipation commune : voilà pourquoi j'appelle ce jour-là de tous mes voeux."

Ces lignes sont extraites du célèbre livre d'Alphonse Toussenel, Les Juifs, rois de l'époque. Histoire de la féodalité financière (Librairie de l'école sociétaire, 1845, pp. 26-41 (texte librement condensé par mes soins) ; j'utilise le reprint des peu gauchistes éditions Saint-Rémi). Livre célèbre mais difficile à trouver, et qui passe pour la matrice de « l'antisémitisme d'extrême-gauche » : c'est pour vérifier ce lieu commun - et la validité du thème qui lui est lié : « en fait, l'antisémitisme est né à gauche », avec toutes les conséquences idéologiques et politiques que cela peut, ou doit, ou devrait avoir - que j'en ai entrepris la lecture.

Surprise, il est pour l'instant (j'en suis presque à la moitié) fort peu question des Juifs dans ce livre - il se peut d'ailleurs que sa réputation provienne, non seulement de son titre, mais surtout de la préface à la réédition de 1847, tout entière consacrée à « la question juive ».


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Avec signature de l'auteur en haut, s'il vous plaît...


Quoi qu'il en soit, le texte que j'ai retranscrit est intéressant à divers titres. Le moins que l'on puisse dire est que le rôle déstructurant, comme dirait M. Defensa, du capitalisme anglo-saxon, y est décrit avec acuité - de même que ses démagogies (« cette anarchie, qu'elle baptise toujours du nom de liberté »...) et ses contradictions fais-ce-que-je-dis-pas-ce-que-je-fais (« Jamais l'Anglerre n'a commis la sottise de s'appliquer à elle-même les théories qu'elle débite aux autres nations. »). L'impérialisme (avec sa variante française), l'avidité, le rôle toujours néfaste de ceux que l'on appelait alors les publicistes dans la propagation d'idées dangereuses..., autant d'éléments dont on n'a pas de mal à reconnaître les équivalents actuels.

Précisons qu'en face de ces dangers Toussenel propose une théorie lévi-straussienne de l'État comme représentant de la collectivité, ce qui lui permet de relier l'action de Richelieu, Louis XIV (et à un degré moindre Napoléon), et celle d'un État moderne débarrassé des « féodalités », État-providence si l'on veut, qui appliquerait un programme de nationalisation des banques d'une part, de protection des humbles et de redistribution des ressources d'autre part, qui sur les aperçus qu'il en donne (je n'ai lu pour l'heure que les neuf premiers chapitres) évoque plus le CNR que le stalinisme ou l'hitlérisme [1].

Symétriquement, Toussenel équivaut les « féodalités financières » de son temps aux féodalités médiévales, y voyant dans les deux cas une structure parasitaire, privant le peuple de son pain et l'autorité centrale de son pouvoir. Il serait hors sujet de discuter ce diagnostic sur la société médiévale - de même qu'il serait me semble-t-il abusif de faire de Toussenel l'apologue d'une forme de dictature. Il faut simplement souligner que sa sensibilité aux abus des échelons intermédiaires, et pas nécessairement utiles, de la société, le rend insensible à l'importance des diverses hiérarchies qui peuvent parcourir, voire définir le tissu social.

Est-ce pour cela - et en laissant donc de côté pour aujourd'hui, sauf sur certains détails, la question juive - qu'il assimile trop critique des personnes et résolution des problèmes ? Passée la surprise de lire des lignes aussi actuelles (par delà la validité de tel ou tel jugement), on est frappé par la façon dont l'acuité et la précision des dénonciations de Toussenel débouchent trop directement sur une illusion messianique (d'ailleurs teintée, comme l'illustre la référence à Babel, de prophétisme juif...), qui consiste à croire qu'il suffit de supprimer ce « millier de familles tout au plus », pour que vienne le « jour » de « l'émancipation commune ». La proximité avec Marx (prophète juif, lui aussi), avec le « grand soir », est frappante ; aggravons le cas de notre auteur et remarquons que si Marx a toujours prôné des luttes collectives, Toussenel, lui, se laisse aller, lorsqu'il en appelle à la venue d'un « orateur inspiré, à la parole ardente, pour prêcher la croisade contre ces bourreaux de la terre », à une vision du grand homme qui, l'histoire allait le prouver un petit siècle plus tard, n'était pas sans quelque danger.

Précisons tout de suite qu'il serait injuste de faire de Toussenel un précurseur de Hitler, et de discréditer son oeuvre et ses luttes au nom d'une seule envolée lyrique (et ce serait vrai même s'il était prouvé que Hitler l'avait lue, ce qui est possible). Ce qu'il est important de noter, c'est que Toussenel croit, au moins dans la façon dont il s'exprime dans ce chapitre, avoir trouvé la solution, celle qui va tout résoudre : empêcher le « millier de familles » de nuire - tout en écrivant ensuite (là encore, on retrouve une ambiguïté connue des lecteurs de Marx) que de toute façon la crise, « inévitable », va les balayer.

Le problème, j'allais écrire « bien sûr », mais il faut l'exprimer clairement, le problème, c'est que si d'aventure on supprimait tous les Sarkozy, Minc, Lévy, Strauss-Kahn, Madelin, Lamy, etc., je veux dire, si on se contentait de cela, eh bien la France ne changerait pas d'un iota. C'est un drame, certes, c'est notre drame : pour nuisibles que soient ces gens, et Dieu sait qu'ils le sont, leur disparition (par un lynchage collectif ou via le suffrage universel, c'est ici la même chose) en tant que telle ne serait que fort peu bénéfique.

Je vous citais l'autre jour cette phrase de Dostoïevski : "Le nihilisme est apparu chez nous parce que nous sommes tous nihilistes", la complétant ainsi : "l'enculisme est apparu chez nous parce que nous sommes tous enculistes." Réciproquement : les enculistes disparaîtront lorsque nous ne serons plus enculistes, ou, plus précisément : les enculistes les plus notoires ne seront plus nuisibles lorsque nous ne serons plus enculistes. Ou encore : tant que nous resterons enculistes, les enculistes les plus notoires resteront nuisibles.

C'est ce qui manque, peut-être pas au livre de Toussenel en son ensemble, mais à la structure de pensée qu'il applique dans le chapitre que j'ai cité (avec cette précision qu'à son époque, où naît, comme il le voit remarquablement bien, la « consommation », le rôle de la force est plus net que dans la nôtre, les peuples occidentaux plus violentés par le pouvoir : il est donc plus tentant de ne s'en prendre qu'à ceux qui détiennent la force. Mais cela n'en devient pas pour autant totalement légitime) : pour nécessaire, importante, morale, et parfois savoureuse, que puisse être la critique et la dénonciation des turpitudes intellectuelles et des mensonges caractérisés des enculistes de plume et de pouvoir, il faut toujours garder en tête que cette dénonciation ne se suffit pas à elle-même, et qu'elle ne peut en dernier ressort avoir une réelle utilité que si elle est accompagnée (à travers un travail collectif s'entend, chacun son talent et ses capacités) par des propositions et des actions positives.

Une précision et un effort de terminologie :

- pour le dire vite : la vie n'est pas qu'un enfer, mais elle est beaucoup un enfer, de toutes les façons, et c'est pourquoi, en regard, la disparition d'un Sarkozy ne changerait pas grand-chose... Une telle anthropologie pessimiste, exprimée avec plus ou moins de nuances et de violence, a sa légitimité, mais ne doit pas amener à conclure que « rien ne peut jamais changer pour le bien ». L'histoire montre que c'est faux, et le présent montre que les choses changent plutôt pour le mal. Il faut donc distinguer le refus du messianisme, surtout lorsque celui-ci se fait recherche de bouc émissaire, avec le refus de la moindre action. Sceptique et pessimiste ne sont pas synonymes d'inactif ;

- puisque je viens d'évoquer le bouc émissaire - et l'on aura compris que ce texte est une tentative de filtrer les possibilités d'actions politiques et spirituelles par les pensées de R. Girard et Muray, pour tenter de prévenir le retour d'illusions néfastes -, je propose de synthétiser ce qui précède par l'appellation, en hommage au plus illustre de nos enculistes (et la concurrence est rude !), « principes du bouc Bernard-Henri Lévy », que l'on énoncera ainsi :

On peut critiquer, moquer, insulter l'enculiste. On doit le faire. Mais à deux conditions :

- se souvenir toujours que tout ce qu'on écrit sur lui, pour juste et nécessaire que cela puisse être, risque de n'être que simple témoignage pour des jours meilleurs, de rester lettre morte, voire même de rendre service à l'intéressé, pauvre victime, si cela ne s'accompagne pas, « ici ou ailleurs », de propositions de valeurs morales contraires à celles illustrées par l'enculiste ;

- ne pas croire que l'élimination de l'enculiste, quelque forme qu'elle prenne, et pour agréable qu'elle soit parfois à imaginer, résoudrait quoi que ce soit si elle ne s'accompagnait pas de la disparition de l'enculisme en général. (Ce pourquoi, et c'est sur cette note proche d'un G. Orwell que je finirai, moins nous serons enculistes, et plus il y a de chances que les enculistes disparaîtront d'eux-mêmes, sans violence. Ce n'est pas merveilleux ?)


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Que du bonheur !












[1]
Il est vrai, si j'en crois Alain de Benoist (texte : "Pierre-André Taguieff : qui hait qui ?"), que certains, dont P.-A. Taguieff, avaient été jusqu'à assimiler critique de l'économie de marché et antisémitisme. A ce compte, le CNR était antisémite... peut-être hitlérien sans le savoir, tant qu'on y est !

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mardi 4 août 2009

"Le blanc est une couleur", nom de Dieu !

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Alleluiah ! J'avais égaré mon exemplaire de l'Orthodoxie de Chesterton, et, avant de partir en vacances (loin d'internet, loin de vous, pendant quelques jours ce fut pour le moins agréable), cherchant un autre livre que jamais je ne trouvai, j'ai remis la main dessus. Du coup je l'ai relu de A à Z, du coup en voici un long extrait (je rappelle que j'ai déjà évoqué, avec Chesterton, les notions de « surhomme » et de « tolstoïen », que vous retrouverez ici):

"Prenez, par exemple, la modestie, cet équilibre entre ce qui n'est qu'orgueil et ce qui n'est que prosternation. Le païen ordinaire, comme l'agnostique ordinaire, se bornerait à dire qu'il est content de lui, mais non insolemment satisfait de lui-même, qu'il y en a beaucoup de meilleurs que lui et beaucoup de pires, que ses mérites sont limités mais qu'il veillera à en recevoir la juste récompense. En somme, il marchera tête haute, mais non pas nécessairement le nez au vent. C'est là une position virile et rationnelle, mais (...) étant un mélange de deux choses, elle est une dilution de deux choses : aucune d'elles n'est présente dans toute sa force, aucune d'elles ne contribue à lui donner tout son éclat. Ce bel orgueil n'élève pas le coeur comme le son des trompettes ; on ne peut, grâce à lui, aller vêtu de pourpre et d'or. D'autre part, cette douce modestie rationaliste ne purifie pas l'âme par le feu et ne la rend pas claire comme le cristal ; elle ne fait pas, comme le ferait l'humilité stricte et rigoureuse, d'un homme un petit enfant, assis au pied de l'herbe. Elle ne lui fait pas lever la tête et voir les merveilles ; car Alice doit devenir petite pour devenir Alice au Pays des Merveilles. Ainsi la modestie rationaliste perd à la fois la poésie d'être fière et la poésie d'être humble. Le christianisme a tenté (...) de les sauver l'une et l'autre.

Il a séparé les deux idées, ensuite il leur a donné à chacune plus d'ampleur. L'Homme dut être plus fier qu'il ne l'était auparavant ; et il dut être plus humble qu'il ne l'avait jamais été. Dans la mesure où je suis Homme, je suis le chef des autres créatures. Dans la mesure où je suis un homme, je suis le chef des pécheurs. Toute forme d'humilité qui signifiait pessimisme, qui signifiait que l'homme avait de toute sa destinée une vision vague et étroite - tout cela devait disparaître. Nous ne devions plus entendre l'Ecclésiaste gémir que l'humanité n'avait aucune prééminence sur la brute, ni Homère chanter que l'homme était la plus triste de toutes les bêtes des champs. L'homme était une statue de Dieu marchant dans le jardin. L'homme avait la prééminence sur tous les animaux ; l'homme était triste uniquement parce qu'il n'était pas une bête mais un dieu tombé. Les Grecs avaient parlé de l'homme rampant sur la terre comme s'il s'y cramponnait. Désormais, l'Homme devait fouler la terre comme pour la soumettre (to tread on the earth as if to subdue it). Le christianisme avait ainsi de la dignité de l'homme une idée que pouvaient seules exprimer les couronnes aux rayons lumineux comme des soleils et les éventails de plumes de paon. Mais, dans le même temps, le christianisme avait de l'abjecte petitesse de l'homme une idée que pouvaient seuls exprimer des jeûnes et des actes de soumission fantastiques, les cendres grises de saint Dominique ou les neiges blanches de saint Bernard. Quand on venait à réfléchir sur soi-même, une perspective et un vide s'ouvraient assez grands pour accueillir n'importe quelle somme d'abnégation morose et d'amère vérité. Là, le gentleman réaliste pouvait se laisser aller au désespoir - aussi longtemps qu'il ne désespérait que de lui. Il y avait un terrain de jeux ouvert pour l'heureux pessimiste. Il pouvait dire tout ce qui lui plaisir contre lui-même, à condition de ne pas blasphémer contre le but original de son être ; se traiter de sot à sa guise et même de damné sot - à la manière des calvinistes [1] - ; mais il ne devait pas dire que les sots ne valent pas la peine d'être sauvés. Il n'avait pas le droit de dire qu'un homme, parce qu'il est homme, peut être sans valeur. Ici encore, le christianisme a surmonté la difficulté de concilier deux contraires en les gardant tous deux et en les gardant tous deux en toute leur violence (the difficulty of combining furious opposites, by keeping them both, and keeping them both furious). L'Église a été positive sur les deux points. On ne peut guère s'estimer trop peu. On ne peut guère trop estimer son âme. (...)

Célébrant le bien, saint François pouvait se montrer optimiste plus vibrant que Walt Whitman. Dénonçant le mal, saint Jérôme pouvait peindre un monde plus noir que celui de Schopenhauer. Les deux passions étaient libres parce que toutes deux étaient maintenues à leur place. (...)

Ainsi, les doubles accusations des sécularistes (...) jettent sur la foi une lumière réelle. Il est vrai que l'Église historique a exalté à la fois le célibat et la famille ; qu'elle a été à la fois farouchement pour la procréation d'enfants et farouchement pour la non-procréation d'enfants. Elle a maintenu ces deux positions côte à côté comme deux couleurs vives, rouge et blanc, comme le rouge et le blanc de l'écu de saint Georges. Elle a toujours manifesté une saine horreur du rose.


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Elle hait ce mélange de deux couleurs, faible expédient auquel recourent les philosophes. Elle hait cette évolution du noir au blanc qui donne le gris sale.


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(Évidemment...)


En fait, toute la thèse de l'Église sur la virginité tient à ceci que le blanc est une couleur ; et non pas seulement l'absence d'une couleur. Tout ce que j'allègue ici est que le christianisme s'est presque toujours efforcé de conserver les deux couleurs, ensemble mais pures (to keep two colours coexistent but pure). (...)

Ainsi en va-t-il des accusations contradictoires portées par les anti-chrétiens au sujet de la soumission et des massacres. Il est exact que l'Église a dit à certains hommes de combattre et à d'autres de ne pas combattre ; et il est exact que ceux qui combattaient frappaient comme la foudre et ceux qui ne combattaient pas restaient figés comme des statues. Tout cela signifie simplement que l'Église préférait utiliser ses surhommes et utiliser ses tolstoïens. Il doit y avoir quelque chose de bien dans la vie des combattants puisque tant d'hommes bien ont aimé être soldats. Il doit y avoir quelque bien dans l'idée de non-résistance puisque tant d'hommes bien semblent aimer être quakers. Tout ce que fit l'Église fut d'empêcher - autant que possible - l'une de ces deux choses bonnes d'évincer l'autre [2]. Elles ont existé côte à côte. Les Tolstoïens, ayant tous les scrupules des moines, se sont tout simplement faits moines. Les Quakers sont devenus un club au lieu de devenir une secte. Les moines ont dit tout ce que dit Tolstoï ; ils se sont répandus en lamentations sur la cruauté des batailles et la vanité de la vengeance. Mais les Tolstoïens n'ont pas tout à fait ce qu'il faut pour gouverner le monde entier (not quite right enough to run the whole world) ; et aux époques de foi, il ne leur fut pas permis de gouverner (in the ages of faith they were not allowed to run it, il me semble que le sens n'est pas le même, note de AMG). Le monde n'a perdu ni la dernière charge de Sir James Douglas ni la bannière de Jeanne la Pucelle. Et il arrivait que cette pure douceur et cette pure violence se rencontrent et justifient leur jonction ; le paradoxe de tous les prophètes s'accomplissait et dans l'âme de saint Louis le lion reposait près de l'agneau. Mais n'oubliez pas que ce texte a été interprété trop à la légère. Pour beaucoup, en particulier pour les adeptes de Tolstoï, le lion qui repose à côté de l'agneau devient semblable à un agneau. Mais ce serait de la part de l'agneau une annexion brutale, un acte d'impérialisme. L'agneau absorberait tout bonnement le lion au lieu de se faire dévorer par lui. Le vrai problème qui se pose est celui-ci : un lion peut-il reposer près de l'agneau et retenir sa royale férocité. Tel est le problème que l'Église a abordé ; tel est le miracle qu'elle a accompli." (Gallimard, coll. « Idées », pp. 141-149)

Un tel texte (vous trouverez l'original anglais ici) pose de multiples questions, nous en aborderons certaines à l'occasion.

Petits changements de rentrée de vacances : le site de M. Aliéné étant inactif depuis maintenant un an, je le supprime des liens, pour le remplacer par deux « autorités » assez dissemblables (non sans rapports d'ailleurs, sans pousser trop loin l'analogie, avec le texte de Chesterton - disons qu'on a affaire ici à Luc et à Jean...), Marcel Gauchet et Laurent James (attention, il y a deux adresses différentes). J'ai par ailleurs hésité à ajouter le site de Égalité et réconciliation, que je consulte quotidiennement, mais je préfère éviter - bien que je pense que mes lecteurs habituels ne m'imaginent pas inféodé à un parti politique, fût-il aussi hybride que cette association - de faire figurer ici un site - et un seul - à peu près exclusivement politique, au sens courant du terme. Le fait que j'y renvoie périodiquement me semble pour l'heure une reconnaissance de dette suffisante.

La phrase du jour, pour finir, trouvée dans un texte d'Alain de Benoist consacré à Jean Cau, où celui-ci explique : de Gaulle "m'a plu parce qu'il disait : quand vous avez des problèmes, montez vers les sommets." Alleluiah !


[1]
Chesterton écrit : though that is Calvinistic, autrement dit, et avec un esprit péjoratif : bien que ce soit un point là de vue calviniste.

[2]
Quelque temps après la publication de Orthodoxie (1909), la Grande Guerre allait, par les exemples conjoints de Wittgenstein et Russell, donner une illustration frappante de ces deux attitudes, guerrière et quaker. Le premier s'engagea dans l'armée, et lors d'une mission non seulement risqua sa vie mais sembla défier, provoquer la mort ; le second s'engagea dans le pacifisme et se retrouva en prison. En mettant de côté le goût de Russell pour les grandes phrases (et d'ailleurs, aussi, celui de Wittgenstein pour une certaine pose et un patriotisme teinté de masochisme et de décandentisme), on est je crois obligé de constater l'ambiguïté suivante : historiquement, Russell était loin d'avoir tort de s'opposer à ce grand holocauste de l'Europe que fut la Première Guerre mondiale. Mais, même s'il a indéniablement payé de sa personne, il lui manquera toujours ce qu'a fait Wittgenstein : à un instant t, prendre le risque de mourir.

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jeudi 1 janvier 2009

Pause.

Yokihi


(Depuis que M. Cinéma a proposé, faisant écho à une initiative née outre-Atlantique, son classement des « vingt plus belles actrices », expérience dont le Dr Orlof a dressé un bilan statistique (vous trouverez de plus chez lui une liste de liens assez complète sur ce petit jeu), je me demande si je dois aussi rentrer dans la danse, ce que je pourrais éventuellement y ajouter.

Une des réussites - collectives - de cette suite de défis étant manifestement de faire resurgir de l'oubli certaines actrices, et certaines des émotions qu'elles ont pu susciter en nous, je me contenterai donc, apportant ma petite pierre, de faire figurer ici, à la manière qui est la mienne depuis maintenant, eh oui, des années, c'est-à-dire au fil des livraisons, en début ou en fin de texte et au nom du seul principe de plaisir, quelques actrices que mes collègues blogueurs, malgré les évidentes qualités de leurs listes, ont omises ou pas assez bien traitées à mon goût.

- Aujourd'hui, la seule
impératrice du cinéma, venant comme de juste d'un Empire - j'ai nommmé Machiko Kyo.)


Après avoir réglé son compte à Nicolas Sarkozy et avant de repartir vers de nouvelles aventures conceptuelles - incluant, puisque J.-P. Voyer me fait indirectement la leçon, la lecture ou relecture de R. Faurisson, quelle vie -, je vous signale que Alain de Benoist a eu la bonne idée de nettoyer son site et de rendre l'accès à celui-ci plus aisé. Vous trouverez notamment dans la rubrique "Consultez les textes en ligne" une intéressante mise au point sur « Le libéralisme et la morale » inspirée de J.-C. Michéa et Baudrillard, où l'on peut lire des remarques sur le tragique auxquelles je souscris d'autant plus que j'ai écrit les mêmes peu ou prou dans mes carnets de notes (je vous rajoute une idée, pour la peine : Alain Badiou n'a pas le sens du tragique - et c'est tragique !), et de cinglants aperçus sur l'inénarrable John Rawls et son « anthropologie imaginaire ». Bonnes lectures...


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(Les aisselles, mon Dieu, un jour je ferai le poème des aisselles féminines...)



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mercredi 20 février 2008

Jawohl, mein General.

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Un petit mot en passant (s'enrichir est agréable, mais prend du temps) pour signaler la parution du dernier numéro de la revue Eléments, consacré à l'Europe, numéro riche et intéressant (où la mégalomanie d'Alain de Benoist n'a d'ailleurs pas l'air de se calmer, mais faisons comme si nous n'avions rien vu), où vous serez en terrain quelque peu connu, puisque l'on y trouve des articles de M. Cinéma - qui n'aime pas Douglas Sirk, c'est un scandale sans nom -, une interview du Stalker par le même M. Cinéma, Stalker chez qui l'on trouve aujourd'hui une recension quelque peu confuse mais non sans aperçus (notamment vers Emmanuel Berl, qu'il faudra bien explorer un jour) de ce numéro...

J'y ai découvert aussi un sociologue italien (catholique, ça change un peu dans cet univers « païen ») qui semble valoir la peine d'être lu, Carlo Gambescia (mais qui aurait pu s'épargner en fin d'interview son gros coup de lèche à Alain de Benoist : "penseur exceptionnel", "géant sur les épaules duquel les générations futures d'intellectuels non conformistes pourront monter pour regarder très loin", désolé d'insister là-dessus, ce genre de moeurs m'exaspère).


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Viva Italia...


Je me contente de deux citations de Charles de Gaulle trouvées par A. de Benoist, la première de 1964, la seconde de 1961 :

"Mais quelle Europe ? C'est là le débat (...) Suivant nous, Français, il s'agit que l'Europe se fasse pour être européenne. Une Europe européenne signifie qu'elle existe par elle-même et pour elle-même, autrement dit qu'au milieu du monde elle ait sa propre politique. Or, justement, c'est cela que rejettent, consciemment ou inconsciemment, certains qui prétendent cependant vouloir qu'elle se réalise. Au fond, le fait que l'Europe, n'ayant pas de politique, resterait soumise à celle qui lui viendrait de l'autre bord de l'Atlantique leur paraît, aujourd'hui encore, normal et satisfaisant." - salopes !

"L'Europe intégrée où il n'y aurait pas de politique se mettrait alors à dépendre de quelqu'un du dehors qui, lui, en aurait une."


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samedi 15 décembre 2007

"Des télégrammes et des prières..."

"L'avantage non négligeable d'avoir beaucoup haï les hommes est d'en arriver à les supporter par épuisement de cette haine même."

"On voudrait parfois être cannibale, moins pour le plaisir de dévorer tel ou tel que pour celui de le vomir."

"On ne se connaît soi-même qu'à partir du moment où l'on commence à déchoir, où toute réussite, au niveau des intérêts humains, se révèle impossible : défaite clairvoyante par laquelle, en prenant possession de son propre être, l'on se désolidarise de la torpeur universelle."


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L'auteur de telles phrases ne peut qu'avoir droit à mon indulgence, et c'est pourquoi, malgré les facilités que s'autorise son auteur, son goût pour la parlote et son laisser-aller à quelques affectations « littéraires », je transcris ici (sans signaler mes coupures) les passages les plus intéressants de deux textes de Cioran, remontant à 1957 et principalement consacrés à la Russie :

"Plus j'y songe, plus je trouve qu'elle s'est formée, à travers les siècles, non pas comme se forme une nation, mais un univers, les moments de son évolution participant moins de l'histoire que d'une cosmogonie sombre, terrifiante. Ces tsars aux allures de divinités tarées, géants sollicités par la sainteté et le crime, affaissés dans la prière et l'épouvante, ils étaient comme le sont ces tyrans récents qui les ont remplacés, plus proches d'une vitalité géologique que de l'anémie humaine, despotes perpétuant en nos temps la sève et la corruption originelles, et l'emportant sur nous tous par leurs inépuisables réserves en chaos. Couronnés ou non, il leur importait, il leur importe de faire un bon au-dessus de la civilisation, de l'engloutir au besoin ; l'opération était inscrite dans leur nature, puisqu'ils souffrent toujours d'une même hantise ; étendre leur suprématie sur nos rêves et nos révoltes, constituer un empire aussi vaste que nos déceptions et nos effrois. Une telle nation, requise et dans ses pensées et dans ses actes par les confins du globe, ne se mesure pas avec des étalons courants, ni ne s'explique en termes ordinaires, en langage intelligible.


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A refuser le catholicisme, la Russie retardait son évolution, perdait une occasion capitale de se civiliser rapidement, tout en gagnant en substance et en unicité ; sa stagnation la rendait différente, la faisait autre : c'est ce à quoi elle aspirait, pressentant sans doute que l'Occident regretterait un jour l'avance qu'il avait sur elle.

Cependant que les peuples occidentaux s'usaient dans leur lutte pour la liberté et, plus encore, dans la liberté acquise (rien n'épuise tant que la possession ou l'abus de la liberté), le peuple russe souffrait sans se dépenser ; car on ne se dépense que dans l'histoire, et, comme il en fut évincé, force lui fut de subir les infaillibles systèmes de despotisme qu'on lui infligea : existence obscure, végétative, qui lui permit de s'affermir, d'entasser des réserves, et de tirer de sa servitude le maximum de profit biologique. L'orthodoxie l'y a aidé, mais l'orthodoxie populaire, admirablement articulée pour le maintenir en dehors des événements, au rebours de l'officielle qui, elle orientait le pouvoir vers des visées impérialistes. Double face de l'Eglise orthodoxe : d'une part, elle travaillait à l'assoupissement des masses, de l'autre, auxiliaire des tsars, elle en éveillait l'ambition, et rendait possible d'immenses conquêtes au nom d'une population passive [1].

Pour que la Russie s'accomodât d'un régime libéral, il faudrait qu'elle s'affaiblît considérablement, que sa vigueur s'exténuât : mieux : qu'elle perdît son caractère spécifique et se dénationalisât en profondeur. Comment y réussirait-elle, avec ses ressources intérieures inentamées, et ses mille ans d'autocratie ? A supposer qu'elle y arrivât par un bond, elle se disloquerait sur-le-champ. Plus d'une nation, pour se conserver et s'épanouir, a besoin d'une certaine dose de terreur. La France elle-même n'a pu s'engager dans la démocratie qu'au moment où ses ressorts commencèrent à se relâcher, où, ne visant plus à l'hégémonie, elle s'apprêtait à devenir respectable et sage [protestante ?]. Le premier Empire fut sa dernière folie. Après, ouverte à la liberté, elle devait en prendre péniblement l'habitude, à travers nombre de convulsions, contrairement à l'Angleterre qui, exemple déroutant, s'y était faite de longue main,


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c'est en forgeant qu'on devient formidable, comme disait P. Desproges...


sans heurts ni dangers

- lieu commun, exagération... passons, ce qui suit compense

, grâce au conformisme et à la stupidité éclairée de ses habitants (elle n'a pas, que je sache, produit un seul anarchiste).

- Orwell ?


Le temps favorise à la longue les nations enchaînées qui, amassant des forces et des illusions, vivent dans le futur, et dans l'espoir ; mais qu'espérer encore dans la liberté ? ou dans le régime qui l'incarne, fait de dissipation, de quiétude et de ramollissement ?

- Ach, en fait, c'est clair : si la IIIe République en son début fut une époque admirable, c'est grâce à la colonisation ! Cela a évité, dans un premier temps, le ramollissement. Non, toute morale mise à part, sans effets pervers - comme l'a montré A. Arendt, la promotion de ratés du continent en petits potentats « outre-mer » a été un exemple délétère pour toute la nation : il suffisait de s'expatrier, de fouetter quelques nègres et de fourrer quelques négresses, pour s'enrichir, voilà qui ne pouvait que nuire à l'exemplarité de l'idéal républicain et à la généralisation de la méritocratie... Revenons à Cioran.

Merveille qui n'a rien à offrir, la démocratie est tout ensemble le paradis et le tombeau d'un peuple. Bonheur immédiat, désastre imminent.

Mieux pourvue, autrement chanceuse, la Russie n'a pas à se poser de tels problèmes, le pouvoir absolu étant pour elle, comme le remarquait déjà Karamzine, le « fondement même de son être ». Toujours aspirer à la liberté sans jamais y atteindre, n'est-ce point là sa grande supériorité sur le monde occidental, lequel hélas !, y a depuis longtemps accédé ? Elle n'a, en outre, nulle honte de son empire ; bien au contraire, elle ne songe qu'à l'étendre.

Qu'elle les ait provoqués ou subis, la Russie ne s'est jamais contentée de malheurs médiocres.


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Il en sera de même à l'avenir. Elle s'aplatira sur l'Europe par fatalité physique, par l'automatisme de sa masse, par sa vitalité surabondante et morbide si propice à la génération d'un empire, par cette santé qui est sienne, pleine d'imprévu, d'horreur et d'énigmes, affectée au service d'une idée messianique, rudiment et préfiguration de conquêtes. Quand les slavophiles soutenaient qu'elle devait sauver le monde, ils employaient un euphémisme : on ne le sauve guère sans le dominer.


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Répugnant à se définir et à accepter des limites, cultivant l'équivoque en politique et en morale, et, ce qui est plus grave, en géographie, sans aucune naïveté inhérentes aux « civilisés » rendus opaques au réel par les excès d'une tradition rationaliste, le Russe, subtil par intuition autant que par l'expérience séculaire de la dissimulation, est peut-être un enfant historiquement, mais en aucun cas psychologiquement ; d'où sa complexité d'homme aux jeunes instincts et aux vieux secrets.

- Cioran exprime ensuite l'idée que la Russie peut aussi s'amollir au contact de l'Occident une fois qu'elle l'aura avalé, devenir aussi « décadente », ou « démocratique » que lui. Puis il récapitule :

La vie en profondeur, l'existence secrète, celle de peuples qui, ayant l'immense avantage d'avoir été jusqu'ici rejetés par l'histoire, purent capitaliser des rêves, cette existence enfouie, promise aux malheurs d'une résurrection, commence au-delà de Vienne, extrémité géographique du fléchissement occidental. L'Autriche, dont l'usure confine au symbole ou au comique, préfigure le sort de l'Allemagne. Plus aucun égarement d'envergure chez les Germains, plus de mission ni de frénésie, plus rien qui les rende attachants ou odieux ! Barbares prédestinés, ils détruisirent l'Empire romain pour que l'Europe pût naître ; ils la firent, il leur revenait [via l'expansionnisme nazi] de la défaire ;

- littérateur ! mais efficace...

vacillant avec eux, elle subit le contrecoup de leur épuisement. Quelque dynamisme qu'ils possèdent encore, ils n'ont plus ce qui se cache derrière toute énergie, ou ce qui la justifie. Voués à l'insignifiance, des Helvètes en herbe, à jamais hors de leur habituelle démesure, réduits à remâcher leurs vertus dégradées et leurs vices amoindris, avec, comme seul espoir, la ressource d'être une tribu quelconque, ils sont indignes de la crainte qu'ils peuvent encore inspirer : croire en eux ou les redouter, c'est leur faire un honneur qu'ils ne méritent guère.

- à moins que... A l'heure du « Traité simplifié » (fils de pute ! Véreux ! Barbeaux ! etc.), nouvelle « avancée » germano-protestante dans l'anus des peuples qui n'en peuvent mais - ou qui y prennent goût ? -, on peut se demander si Cioran, malgré la verve de sa description, n'était pas allé un peu vite, et si justement le profil bas de l'Allemagne ne l'a pas trompé. Bon, ceci dit, l'Allemagne ni le protestantisme n'ont fait l'UE à eux tout seuls (Muray dans son Rubens exagère un peu sur ce point, et laissons-là l'Allemagne et le « Traité simplifié » pour aujourd'hui, j'y reviens très bientôt, preuves et corpus delicti à l'appui).

Leur échec fut la providence de la Russie. Eussent-ils abouti, qu'elle eût été écartée, pour au moins un siècle, de ses grandes visées. Mais ils ne pouvaient aboutir, car ils atteignirent au sommet de leur puissance matérielle au moment où ils n'avaient plus rien à proposer, où ils étaient forts et vides. L'heure avait déjà sonné pour d'autres.


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Avec ses dix siècles de terreur, de ténèbres et de promesses, la Russie était plus apte que quiconque à s'accorder au côté nocturne du moment historique que nous traversons. L'apocalypse lui sied à merveille, elle en a l'habitude et le goût, et s'y exerce aujourd'hui plus que jamais, puisqu'elle a visiblement changé de rythme. « Où te hâtes-tu ainsi, ô Russie ? » se demandait déjà Gogol qui avait perçu la frénésie qu'elle cachait sous son apparente immobilité. Nous savons maintenant où elle court, nous savons surtout qu'à l'image des nations au destin impérial, elle est plus impatiente de résoudre les problèmes des autres que les siens propres. C'est dire que notre carrière dans le temps dépend de ce qu'elle décidera ou entreprendra : elle tient notre avenir bien en main...


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Que fait ici Vladimir ? La photo a fait jaser dans les chancelleries. Mao aimait bien les petites filles, après tout, chacun ses faiblesses... D'autres avaient plus de goût sans doute, mais moins de classe, la vie est mal faite.


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Au point où en sont les choses, ne méritent intérêt que les questions de stratégie et de métaphysique, celles qui nous rivent à l'histoire et celles qui nous en arrachent : l'actualité et l'absolu, les journaux et les Evangiles... J'entrevois le jour où nous ne lirons plus que des télégrammes et des prières. Fait remarquable : plus l'immédiat nous absorbe, plus nous éprouvons le besoin d'en prendre le contre-pied, de sorte que nous vivons, à l'intérieur du même instant, dans le monde et hors du monde. Aussi bien, devant le défilé des empires, ne nous reste-t-il plus qu'à chercher un moyen terme entre le rictus et la sérénité." (Histoire et utopie, "Folio", 2003, pp. 24-47)

En 1994, Cioran revient sur ce texte, et ajoute ce qui vous paraîtra peut-être une consolation :

"Je dis dans ce livre que l'avenir appartient à la Russie ; c'est même un miracle que la Russie ne se soit pas approprié toute l'Europe, mais l'histoire n'est pas finie. Malheureusement l'histoire n'est rien d'autre que la succession des grandes puissances, c'est ça l'histoire. (...) Je pense personnellement que l'Occident ne peut être sauvé que si la Chine devient une grande puissance et que la Russie la redoute. Mais si cela continue de la sorte, l'Occident cédera à la pression russe. S'il y a une logique de l'histoire, une logique cynique, certes, c'est que la Russie doit devenir maîtresse de l'Europe. Il y a toutefois des exceptions dans l'histoire et le réveil de l'Asie peut sauver l'Europe." (Entretiens, p. 311)

En même temps et quoi qu'il en soit de ces évolutions géopolitiques, l'Europe ne peut être « sauvée » par personne d'autre qu'elle-même, et c'est là que le bât blesse :

"Je suis passé près de Notre-Dame et pourtant je n'avais pas envie d'y entrer. Je continue mon chemin dans une léthargie absolue, je vois, je ne sais où, l'affiche d'un film pornographique. J'entre dans le cinéma qui était plein d'ouvriers étrangers. Le film était lamentable, absolument dégoûtant. Mais dans ma détresse, voilà exactement ce dont j'avais besoin. C'est absurde, me disais-je. La civilisation qui produit de tels films est près de disparaître. J'ai pensé qu'un régime communiste a au moins cela de bon qu'on n'y montre pas des films de ce genre." (1986, pp. 190-91),

ce que l'on peut rapprocher de ce paradoxe assez baudelairien :

"Serf, ce peuple bâtissait des cathédrales ; émancipé, il ne construit que des horreurs !" (cité sans plus de précisions par A. de Benoist, sans référence, dans un texte que l'on peut trouver ici.),

paradoxe dont voici une dernière illustration :

"L'histoire a un cours, mais l'histoire n'a pas un sens. Si vous prenez l'Empire romain : pourquoi avoir conquis le monde pour ensuite être envahi par les Germains ? Ça n'a aucun sens. Pourquoi l'Europe occidentale s'est-elle démenée pendant des siècles pour créer une civilisation, qui maintenant est visiblement menacée de l'intérieur, puisque les Européens sont minés intérieurement ? Ce n'est pas un danger extérieur quelconque qui est grave, mais eux, entièrement, sont mûrs pour disparaître. Toute l'histoire universelle est comme ça : à un moment donné toute civilisation est mûre pour disparaître. Alors on se demande quel sens a ce déroulement. Mais il n'y a pas de sens. Il y a un déroulement. Quel est le sens ? Pourquoi avoir fait des cathédrales ? Regardez Paris, qui a fait des cathédrales : elle a maintenant la tour Montparnasse. Faire la tour Montparnasse après avoir fait des cathédrales : peut-on dire après que l'histoire a un sens ? Que la vie de Paris ait un sens ? Non. On se dépense, on fait quelque chose, et ensuite on disparaît." (1982, p. 67)

La tour Montparnasse, cela évoque spontanément au cinéphile le souvenir de cette séquence d'un film au titre adapté à notre propos du jour, Le fantôme de la liberté, dans lequel un individu armé d'un fusil à lunette tire, on ne sait pourquoi, depuis le dernier étage de la tour, sur des passants anonymes. Imaginez donc un cadavre (le vôtre, pourquoi pas, ceci dit sans agressivité) rue de Rennes


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- imaginez, car je n'ai pu retrouver de photographie de cette séquence. Ma recherche n'a néanmoins pas été tout à fait inutile, j'ai appris que cette tour (le plus bel endroit d'où voir Paris, comme on dit, puisque c'est le seul d'où justement l'on voit pas la tour Montparnasse) offrait d'utiles ressources aux esclaves salariés « qui n'ont pas du tout le profil de désespérés »


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, et ai retrouvé un cliché de la fameuse séquence où l'on voit de bons bourgeois dîner en ville, autrement dit chier en ville


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De la merde à la merde... « On se dépense, on fait quelque chose, et ensuite on disparaît. » De Profundis !





Note.
En 1989, un autre émigré d'Europe de l'Est, le démocrate grec Castoriadis, écrivait à peu près la même chose, mais avec une approche évidemment différente :

"L'histoire de la Russie proprement dite - avant que le pays ne tombe sous l'influence politique de l'Occident, soit jusqu'à la plage temporelle qui va des Décembristes à 1905 - ne nous intéresse absolument pas en tant qu'histoire politique. On ne peut rien en faire, il n'y a rien à y réfléchir politiquement. Tout au plus, elle peut nous servir négativement, par juxtaposition avec et opposition à l'histoire de l'Europe occidentale. Elle offre en effet un contre-exemple magnifique et massif à l'idée que le christianisme ait pu être un élément important du processus d'émancipation entamé en Europe occidentale à partir du XII-XIIIe siècle. Elle montre à quel point le christianisme peut se combiner organiquement et harmonieusement avec le despotisme oriental pour produire un absolutisme théocratique - comme il l'avait déjà fait pendant mille ans dans l'Empire byzantin - et que si donc l'Europe occidentale a pu ouvrir une autre voie, les conditions efficaces de ce fait doivent être cherchées ailleurs. Les Athéniens, les Florentins, et même les Romains peuvent nous faire réfléchir politiquement. Mais la Russie, jusqu'au XIXe siècle, n'a aucune place dans l'histoire de la liberté (alors qu'elle en a évidemment une très importante, comme du reste Byzance, dans l'histoire de la peinture, de l'architecture, de la musique, etc.). Elle n'entre dans cette histoire qu'à partir du moment où elle essaie, à sa propre façon, de se naturaliser dans l'histoire de l'Occident - processus de naturalisation pénible, qui a aussi accouché du monstre léninien-stalinien, et qui reste problématique comment le montrent les événements qui se déroulent sous nos yeux." (Le monde morcelé, Seuil, 1990, pp. 175-176)

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mardi 2 octobre 2007

Du Roi. (Tous les chemins... II)

(Ajout le 3.10)



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Feuilletant un livre intitulé La fondation de Rome. Réflexion sur l'histoire (Alexandre Grandazzi, Belles-Lettres, 1991), je tombe sur un chapitre cinglant consacré à l'idéologie des trois fonctions telle que conceptualisée par Georges Dumézil. Le rapport avec les consommations habituelles servies dans ce café peut sembler lointain : on peut néanmoins rappeler que Dumézil est une influence importante de François Fourquet aussi bien que de la Nouvelle Droite. Par ailleurs, toute information intéressante est bonne à faire circuler. Par ailleurs bis, il est bon de quitter de temps à autre les hauteurs de la synthèse historico-théorique pour aller sur le terrain, dans la-France-d'en-bas-qui-se-lève-tôt-mais-qui-doit-tout-de-même-faire-encore-des-efforts, y voir ce qu'il en est.

Grosso modo, la thèse de M. Grandazzi est fort simple : Dumézil a énoncé sa théorie des trois fonctions pour la première fois en 1939. Depuis, les raffinements qu'il lui a apportés, par rigueur intellectuelle, d'une part, les découvertes archéologiques sur l'histoire romaine d'autre part, ont tellement réduit le champ d'application possible de cette théorie, qu'elle n'a presque plus de fondement réel. Ce qui, incidemment, est gênant pour toute sa thèse sur les peuples indo-européens, tant, d'après A. Grandazzi (je n'ai jamais lu Dumézil), cette thèse étant en grande partie bâtie sur l'analyse des origines de Rome,

"...selon ce que Dumézil lui-même a clairement et fortement souligné dans les pages inaugurales de ses successifs Jupiter, Mars, Quirinus : le monde romain a été pour lui beaucoup plus qu'un point de comparaison pour des structures observées ailleurs ; à bien des reprises, sur bien des points, et des plus importants, il a, au contraire, fourni, à lui seul, tous les matériaux premiers pour l'élaboration de schémas qui n'ont été qu'ensuite appliqués aux traditions d'autres civilisations. Il s'ensuit que le réexamen du versant romain de la théorie devrait avoir, même si cela dépasse notre propos dans ce livre, des incidences non négligeables sur son statut d'ensemble.

Or, sans quitter Rome, et même en prenant acte du fait que Dumézil a cessé lui-même, vers 1950, de penser que la trifonctionnalité ait jamais eu une réalité sociale et historique, on ne peut qu'être frappé par le double et intrinsèquement contradictoire postulat qu'implique la théorie des trois fonctions : comment admettre, en effet, que le souvenir (et le souvenir conscient ! mais pour ne pas égarer la discussion sur des problèmes qui pourraient être considérés comme secondaires, passons (...) sur ce point...) des plus anciens schèmes de pensée indo-européens ait pu se conjuguer dans le même temps avec l'oubli irrémédiable et presque total (si on en excepte les noms propres et quelques détails concrets) du contenu historique des époques les plus récentes ?" (p. 57)

Un important exemple (note : "la nouvelle mythologie comparée" à laquelle A. Grandazzi fait allusion est la méthode de Dumézil : il n'a pas lui-même créé cette formule, mais a accepté qu'on l'applique à son travail) :

"De deux choses l'une : ou bien la tradition sur les origines est récente, et, dans ces, cas pourquoi les rois étrusques, nettement antérieurs à la date présumée de son élaboration, seraient-ils vrais ? Ou bien la tradition est bien plus ancienne et, dans ce cas, pourquoi les rois pré-étrusques, c'est-à-dire les plus anciens, seraient-ils « faux » ? A vrai dire, la la nouvelle mythologie comparée n'a ici pas le choix : c'est pour elle une nécessité épistémologique absolue de supposer que la tradition des origines n'a été codifiée qu'à une date récente, car, autrement, si elle admettait que le récit des Primordia s'est fixé plus tôt, il lui deviendrait impossible de soutenir en même temps, comme elle le fait, que le souvenir historique des périodes anciennes n'a pas été conservé. C'est dire, bien qu'on s'en avise en général fort peu, que la détermination du caractère, historique ou non, des règnes étrusques tels que les raconte la tradition, est d'une importance centrale pour tout le schéma trifonctionnel." (p. 59)

Et ce n'est pas tout :

"Sur le terrain de l'analyse proprement historique des réalités romaines, l'objection majeure au système de tripartition fonctionnelle a été formulée par Arnaldo Momigliano : en 1962 (...) il notait que « le fait fondamental de la société romaine reste que guerriers, producteurs et prêtres n'étaient pas des composantes séparées de la cité, bien que les sacerdoces eussent eu tendance à être monopolisés par les membres de l'aristocratie. » Nous empruntons la traduction de ces propos du savant italien, originellement tenus en anglais, à G. Dumézil lui-même, qui a consacré une de ses dernières Esquisses à répondre aux objections de son opiniâtre adversaire. Il est très curieux, cependant, de voir que, sur ce point fondamental, il se borna à rappeler comment il avait rapidement été conduit à dissocier « l'idée de "fonctions" de la notion de "classes sociales" », en d'autres termes, renoncé à trouver dans la réalité sociale des traces de la tripartition. Mais cette brève réponse, ou plutôt ce rappel d'une distinction effectivement bien nécessaire, plaçait toujours le débat, fût-ce sur le mode négatif, au plan des faits.

En réalité, le vrai problème est que la tripartition fonctionnelle, non seulement n'a pas, et pour cause, de traduction concrète, mais n'existe pas non plus davantage au plan idéologique : car ce n'est pas simplement dans l'ordre des faits que « guerriers, producteurs et prêtres n'étaient pas des composantes séparées de la cité », - constat que la nouvelle mythologie comparée n'a pas eu de peine à faire sien depuis longtemps -, c'est vrai aussi dans l'ordre des mentalités, de l'imaginaire social, ou, pour le dire en termes duméziliens, de l'idéologie : et si on veut absolument isoler les « schèmes de pensée » de la société romaine, on constatera alors avec John Scheid que « le prêtre était un citoyen comme les autres, investi d'une fonction qu'il n'exerçait que s'il était formellement saisi par l'autorité politique. En somme, c'était un "magistrat" d'un type particulier. » Par conséquent, l'idée d'une tripartition fonctionnelle d'origine indo-européenne, ayant survécu uniquement comme « système de représentations », s'évanouit." (pp. 63-64)

Ce pourquoi, tout en reconnaissant à Georges Dumézil les mérites d'avoir décloisonné l'histoire de Rome, en rappelant les contacts que la Rome archaïque eut souvent avec d'autres civilisations, et d'avoir fourni une vision organisée de sa religion, au lieu de "l'agrégat disparate de pratiques et de croyances rudimentaires" (p. 66) qu'on y voyait si souvent, Alexandre Grandazzi estime que Dumézil est allé trop loin dans ces directions :

"C'était, finalement, réduire l'histoire à un jeu d'ombres, supprimer en elle tout ce qui est mouvement, Autre, au profit de la continuité, de la stabilité et du Même ; instaurer une exégèse où ce qu'il y a d'historique dans l'histoire se trouvait réduit à la portion congrue. La tripartition fonctionnelle indo-européenne permettait ainsi de construire une histoire qui échappât enfin aux troublantes turbulences et aux pesanteurs du devenir, pour rejoindre l'identité essentielle de l'être, derrière le rideau vite déchiré des apparences. Au fond, dans pareille entreprise, il y avait une grande nostalgie : le providentialisme d'un Bossuet se trouvait transfiguré - et avec quel apparat de science et d'érudition ! -, sous les dehors de ce déterminisme absolu dont avait rêvé tout le dix-neuvième siècle sans pouvoir l'atteindre : origines de Rome, vous aviez donc un sens !

Déterminisme, oui, car bien que cela n'ait pas été formulé explicitement, on peut difficilement éviter de penser, en partant de la théorie dumézilienne, que la tripartition fonctionnelle n'a pas été seulement un cadre mental qui aurait informé/déformé la tradition des origines de Rome, mais qu'elle a pu aussi, à Rome d'abord, puis en d'autres lieux, d'autres temps, être un véritable moteur de l'histoire : on se souvient à cet égard des interprétations fonctionnelles de la société d'Ancien Régime, qui, à dire vrai, n'ont pas été proposées par Dumézil lui-même, mais auxquelles il donna son aval.

Bien entendu, il n'est pas question malgré tout cela de nier la présence d'éléments d'origine indo-européenne dans la plus ancienne société romaine. (...) Mais autre chose est de passer de l'observation de ces éléments dispersés et résiduels à la reconstitution d'une mythologie tout entière, et c'est encore une étape supplémentaire que d'expliquer par un tel « système du monde » l'ensemble du récit des origines." (pp. 65-66)

Dans cette critique de la suprématie du Même sur l'Autre, avouons-le, si Alexandre Grandazzi ne faisait pas leur part aux "pesanteurs" nous nous demanderions si cette dernière attaque anti-providentialiste, cliché Bossuet à l'appui, n'est pas un peu commode : le bon sens de l'historien attaché aux faits, contre l'exégète-théologien-inavoué, etc. Quoi qu'il en soit, est-elle injuste ? A l'égard de Dumézil comme de Duby d'ailleurs, visé par l'allusion aux "interprétations fonctionnelles de la société d'Ancien Régime" (cf. Les trois ordres ou l'imaginaire du féodalisme) : aux lecteurs plus connaisseurs que moi dans ces domaines, d'en juger. Mais il ne me semblait pas inutile de porter ces éléments récents à votre attention.


Silvia Gentili






Ajout le 3.10

Oui, je découvre un texte d'Alain Soral, qui mériterait certes d'être reformulé en termes de holisme et d'invidualisme et qui peut-être ne découvre pas la lune, mais où l'on peut trouver quelques distinctions utiles : sur son site, en date du 30 septembre.

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