lundi 1 septembre 2008

"Une étrange instabilité mentale..."

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D. Cohn-Bendit devant L. Aragon. J'aime bien cette photo, cette sorte de passage de témoin entre deux ordures - t'as intoxiqué les gens depuis des dizaines d'années, à mon tour maintenant ! Le vieux n'est pas ravi, il sait que la tombe s'approche, il rumine sa mise au ban... - il n'en peut mais.



"Nous nous trouvons aujourd'hui dans cette situation affreuse que le sort de la France a cessé de dépendre des Français."

Parmi bien d'autres, cette phrase de Marc Bloch (L'étrange défaite, "Folio", p. 206) résonne tristement aux oreilles d'un Français de 2008 - on se demande si elle a cessé d'être vraie depuis 1940. De Gaulle fit-il plus qu'amuser la galerie ? Un peu plus, peut-être, et peut-être n'était-ce déjà pas si mal. Il n'est pas impossible non plus qu'à terme la Russie et la Chine n'en viennent, comme un effet secondaire de leur propre affirmation d'elles-mêmes, à nous redonner un poids que nous n'av(i)ons pas au sein de l'« alliance » atlantique.

(UE ou pas UE, en effet, je crois en effet que rien n'a fondamentalement changé depuis Chateaubriand, ardent propagandiste des liens franco-russes : toute alliance (commerciale, militaire...) entre la France et la Russie a tellement de chances d'entraîner l'Allemagne à sa suite (ce qu'on appelle de nos jours l'axe Paris-Berlin-Moscou) qu'elle peut avoir une influence considérable - autre chose que de s'agenouiller devant les facilités fiscales du Luxembourg ou de chercher désespérément à faire plaisir à qui nous méprise autant que l'Angleterre. Cela ne signifie pas troquer un protecteur contre un autre, ou dire amen à tout ce que fait la Russie.)

(Au passage : les opinions que l'on peut se faire sur la politique étrangère de tel ou tel pays sont une chose, on peut très bien critiquer tel ou tel comportement de la Russie ou de la Chine, mais il est un peu culotté de demander à ces pays d'être, selon nos critères, aimables, comme s'ils nous devaient quelque chose, ou, c'est l'option Libéramerde depuis X années, comme si tout ce qu'ils faisaient à l'extérieur de leur pays était discrédité tant qu'ils resteront... ce qu'ils sont, et pour un certain temps encore. (Qui plus est, tout le monde sait bien que la politique étrangère est justement le domaine où les choses changent le moins, étant donné le poids des facteurs géographiques ; la nature de la politique intérieure des pays, monarchie, démocratie, dictature, n'y change pas nécessairement grand-chose, sauf cas de bellicisme (napoléonien, hitlérien, américain...) caractérisé.) Ce n'est tout de même pas la faute de ces pays si l'Europe a ouvert tout grand ses orifices à l'enculisme ango-saxon, et en redemande chaque triste jour que Dieu fait - l'esclave dépasse le maître ces derniers temps, le premier y a pris goût, le second fatigue... Un pays s'oppose en ce moment franchement à l'enculisme en question : on peut ne pas être ravi de ce qu'est la Russie actuelle et de la façon dont elle s'y prend, mais tant que l'on ne fait pas mieux - et même, que l'on ne fait rien - de son côté...)

Quoi qu'il en soit de ces perspectives géopolitiques, le propos du jour était de porter à votre connaissance ou à votre souvenir certains passages de L'étrange défaite qui m'ont frappé par leurs résonances contemporaines - dans ces cas-là, vous ne l'ignorez pas, il reste à savoir si on se trouve devant des complaintes vieilles comme la démocratie, et finalement inhérentes à son mode de fonctionnement (c'est la thèse de Musil-Bouveresse : les plaintes contre la modernité sont une composante indispensable de la modernité), le problème étant surtout qu'"Il nous manque la fonction, non les contenus", ou si la situation de la France après la débâcle de 1940 et de la France de 2008 sont particulièrement proches - les deux solutions n'étant pas totalement exclusives l'une de l'autre, en ce qu'une plainte permanente en état de démocratie parlementaire peut être plus ou moins justifiée selon les périodes.

De tout cela je vous laisse juges, la réponse n'étant d'ailleurs pas nécessairement la même selon les thèmes abordés par M. Bloch, que voici :

- "Nos ministres et nos assemblées nous ont, incontestablement, mal préparés à la guerre. Le haut commandement, sans doute, les y aidait peu. Mais rien, précisément, ne trahit plus crûment la mollesse d'un gouvernement que sa capitulation devant les techniciens." (p. 190)

- le Parlement (de nos jours, le gouvernement) : "Capable de se résigner à frapper l'électeur à la bourse, il craignait beaucoup plus de le gêner [dans sa vie de tous les jours]." (id.)

- il importe de "retrouver cette cohérence de la pensée qu'une étrange maladie semble avoir fait perdre, depuis quelques années, à quiconque, chez nous, se piquait, peu ou prou, d'action politique. A vrai dire, que les partis qualifiés de « droite » soient si prompts aujourd'hui à s'incliner devant la défaite, un historien ne saurait en éprouver une bien vive surprise. Telle a été presque tout au long de notre destin leur constante tradition : depuis la Restauration jusqu'à l'Assemblée de Versailles. Les malentendus de l'affaire Dreyfus avaient bien pu, un moment, paraître brouiller le jeu, en confondant militarisme avec patriotisme. Il est naturel que les instincts profonds aient repris le dessus ; et cela va très bien ainsi. Pourtant, que les mêmes hommes aient pu, tour à tour, manifester la plus absurde germanophobie et nous engager à entrer, en vassaux, dans le système continental allemand, s'ériger en défenseurs de la diplomatie à la Poincaré et vitupérer contre le « bellicisme » prétendu de leurs adversaires électoraux, ces palinodies supposent, chez ceux des chefs qui étaient sincères, une étrange instabilité mentale ; chez leur fidèles, une insensibilité non moins choquante aux pires antinomies de la pensée. Certes, je n'ignore pas que l'Allemagne de Hitler éveillait des sympathies auxquelles celle d'Ebert ne pouvait pas prétendre. La France, du moins, restait toujours la France. Tient-on cependant à trouver, coûte que coûte, une excuse à ses acrobaties ? La meilleure serait sans doute que leurs adversaires, à l'autre extrémité de l'échelle des opinions, ne fussent pas moins déraisonnables. Refuser les crédits militaires et, le lendemain, réclamer des « canons pour l'Espagne » ; prêcher, d'abord, l'anti-patriotisme ; l'année suivante, prôner la formation d'un « front des Français » ; puis, en fin de compte, se dérober soi-même au devoir de servir et inviter les foules à s'y soustraire : dans ses zigzags, sans grâce, reconnaissons la courbe que décrivirent, sous nos yeux émerveillés, les danseurs de corde raide du communisme. Je le sais bien ; de l'autre côté de la frontière, un homo alpinus brun, de moyenne taille, flanqué pour principal porte-voix d'un petit bossu châtain, a pu fonder son despotisme sur la mythique suprématie des « grands Aryens blonds ». Mais les Français avaient eu, jusqu'ici, la réputation de têtes sobres et logiques. Vraiment, pour que s'accomplisse, selon le mot de Renan, après une autre défaite, la réforme intellectuelle et morale de ce peuple, la première chose qu'il lui faudra rapprendre sera le vieil axiome de la logique classique : A est A, B est B ; A n'est point B." (pp. 183-84)


Il serait regrettable de ne pas finir ce tour d'horizon par quelques remarques dans lesquelles il m'est difficile de ne pas voir le reflet de mes propres hésitations, bonnes résolutions, et, pour finir, admirations :

- à propos de l'engagement des intellectuels, et justement par rapport aux partis politiques :

"Nous n'avions pas des âmes de partisans. Ne le regrettons pas. Ceux d'entre nous qui, par exception, se laissèrent embrigader par les partis, finirent presque toujours par en être les prisonniers, beaucoup plus que les guides. Mais ce n'était pas dans les comités électoraux que nous appelait notre devoir. Nous avions une langue, une plume, un cerveau. Adeptes des sciences de l'homme ou savants de laboratoires, peut-être fûmes-nous aussi détournés de l'action individuelle par une sorte de fatalisme, inhérents à la pratique de nos disciplines. Elles nous ont habitué à considérer, sur toutes choses, dans la société comme dans la nature, le jeu des forces massives. Devant ces lames de fond, d'une irrésistibilité presque cosmique, que pouvaient les pauvres gestes d'un naufragé ?" (pp. 204-205)

- à propos de l'engagement en général :

"Tant il est vrai que la vertu, si elle ne s'accompagne pas d'une sévère critique de l'intelligence, risque toujours de se retourner contre ses buts les plus chers." (p. 175)

- à propos de la France, s'il vous plaît :

"Surtout, quelles qu'aient pu être les fautes des chefs, il y avait, dans cet élan des masses vers un monde plus juste, une honnêteté touchante, à laquelle on s'étonne qu'aucun coeur bien placé ait pu rester insensible. Mais, combien de patrons, parmi ceux que j'ai rencontrés, ai-je trouvé capables, par exemple, de saisir ce qu'une grève de solidarité, même peu raisonnable, a de noblesse : « passe encore, disent-ils, si les grévistes défendaient leurs propres salaires. » [Voilà justement les limites de la pensée d'un enculiste, voilà ce qu'il ne peut comprendre.] Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l'histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la Fête de la Fédération. Peu importe l'orientation présente de leurs préférences. Leur imperméabilité aux plus beaux jaillissements de l'enthousiasme collectif suffit à les condamner." (pp. 198-99)




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Autre passage de témoin. Nous sommes tous des petits bossus rouquins, nous sommes tous des petits facteurs châtains... Vivent les partis politiques ! Vive l'enculisme ! Vive le NPA !

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jeudi 1 mai 2008

"Dans l'atmosphère actuelle de telles chicanes ne sauraient surprendre."

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"Le diable a déjà séduit une moitié du monde, l'Orient, par la pitié bouddhique. Il veut maintenant en séduire l'autre, l'Occident. Il veut tuer Dieu, qui est amour, par la pitié." (D. Mérejkovsky, Atlantide-Europe, L'Âge d'Homme, 1995 [1930], p. 73)


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Rome est-elle encore dans Rome...


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Avec Miguel Serrano, immortel auteur de Adolf Hitler, le dernier avatar... En voici - en anglais, mais c'est ce que j'ai trouvé de plus synthétique -
une brève présentation :

"Serrano means that Hitler is the Tenth Avatar of Vishnu, the Kalki Avatar, who has incarnated to bring about the end of the Kali Yuga and usher in a New Age. In the terminology of Buddhism, Hitler is a Tulku or a Bodhisattva, who having previously emancipated himself from bondage to the circles of this world has taken on voluntary birth for the sake of mankind. Therefore he is beyond criticism.

Serrano believes that Hitler himself is still alive, having escaped from the ruins of Berlin in one of the Nazi disc-planes, and is continuing to direct an Esoteric War from the safety of a secret realm at the South Pole. The background to this scenario involves, once again, the legendary land of Hyperborea and its fabulous inhabitants (...). According to Serrano, the Hyperboreans were originally from beyond our galaxy, arriving on Earth in remote antiquity.

Their existence has been suppressed by a monumental conspiracy, which also seeks to misrepresent them as physical 'aliens'; in fact, we only perceive them as 'flying saucers' because we lack the perception to see them as they really are. They founded the First Hyperborea here on Earth, a realm that was not composed of mundane matter but which extended beyond the physical plane of existence created and controlled by the Demiurge, an inferior god whose first experiments in the creation of intelligent life resulted in Neanderthal Man.

The Demiurge instituted a cosmic regime by which all creatures would take the Way of the Ancestors - in other words, they would be reincarnated on Earth indefinitely. This was unacceptable to the Hyperboreans who preferred to take the Way of the Gods, only being reincarnated if they chose. The Hyperboreans possessed the power of Vril (...), which they wielded in their battles with the mechanistic Demiurge. The war between the Hyperboreans and the Demiurge resulted in the founding of a Second Hyperborea at the North Pole, taking the form of a physical, circular continent from which the Hyperboreans began to organize the spiritualization of the Earth. This would be achieved through the instilling of a single particle of immortality in the Neanderthals and other proto-humans, which would raise them out of their semi-animal state.

The Hyperboreans' plans seemed to be going well enough, until they made the mistake of having sexual intercourse with the creations of the Demiurge. This miscegenation was associated with a catastrophic cometary impact that caused the North and South Poles to change position. From that moment on, the Earth became 'the battleground between the Demiurge and the Hyperboreans, the latter always in danger of diluting their blood'."

Avec les relations sexuelles et le problème de la pureté du sang apparaît la question juive, à la fin de la guerre Hitler, donc, est sauvé par ses copains extra-terrestres et caché quelque part entre l'Antarctique et, tiens tiens, le Tibet

- ce qu'on s'amuse...

Les plus curieux pourront explorer le sujet, ou se contenter d'une présentation plus positive de Miguel Serrano, telle qu'on la trouve chez Voxnr, ce site à la fois Vieille France, proche de Soral, anti-sioniste documenté... et complètement fada-païen-aryen-indo-européen-blabla.

(Au passage, une photographie trouvée en cherchant des images de M. Dalaï, la fameuse Mme Blavatsky, bien connue des lecteurs de Guénon et Muray, grande figure de tous ces mouvements dits « ésotériques » :


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Câline et taquine, toujours jolie...)

Les « événements » actuels au Tibet ne peuvent d'ailleurs, pour quelqu'un d'un peu sincère et informé, qu'amener des dilemmes cornéliens, certains des soutiens politiques actuels du Dalaï-Lama gênant nécessairement un anti-impérialiste conséquent.

Quant au bouddhisme, dans tout cela, je ne sais pas où il est - ce qui est normal, il ne doit pas être dans le coin, et en plus, je n'y connais rien.


Quittons maintenant toute cette mélasse géo-politique, conceptuelle et « ésotérique », pour un peu de rafraichissante apologétique chrétienne, s'il vous plaît :

"Et tandis que je me retourne et bute contre ces livres modernes - ces livres habiles, merveilleux, ennuyeux, inutiles - l'un d'eux attire mon regard. Il a pour titre Jeanne d'Arc et il est d'Anatole France. Je n'y ai jeté qu'un coup d'oeil mais ce coup d'oeil m'a suffi pour me rappeler la Vie de Jésus de Renan. On y retrouve cette même étrange méthode du sceptique respectueux. Il discrédite les histoires surnaturelles qui ont quelque fondement, en racontant des histoires naturelles qui n'en ont pas. Sous prétexte que nous ne pouvons croire à ce qu'un saint a fait, nous prétendons savoir parfaitement ce qu'il a ressenti. Ce n'est pas pour les critiquer que je cite ces livres mais parce l'association fortuite des noms a évoqué deux images saisissantes de santé d'esprit qui renvoient dans l'ombre tous les livres empilés devant moi. Jeanne d'Arc ne resta pas figée à la croisée des chemins, soit pour les avoir tous refusés, comme Tolstoï, soit pour les avoir tous acceptés comme Nietzsche. Elle a choisi une voie et l'a parcourue telle la foudre. Pourtant, j'ai constaté que Jeanne avait en elle tout ce qui était authentique aussi bien en Tosltoï, la joie que lui inspiraient les choses simples ; en particulier l'humble pitié, les réalités de la terre, le respect des pauvres, la dignité d'un dos courbé. Jeanne d'Arc avait tout cela et quelque chose de plus : elle supportait la pauvreté autant qu'elle l'admirait, tandis que Tolstoï, typiquement aristocrate, s'efforçait d'en découvrir le secret. Puis j'ai songé à ce qu'il y avait de courage, de fierté, de pathétique dans ce pauvre Nietzsche, à sa révolte contre la vacuité et la pusillanimité de notre époque. J'ai pensé à son appel à l'équilibre extatique du danger, à sa nostalgie des galops des grands chevaux, à son appel aux armes. Jeanne d'Arc avait tout cela et encore quelque chose de plus : elle n'exaltait pas le combat, elle combattait. Nous savons qu'elle n'avait pas peur d'une armée, alors que Nietzsche, pour autant que nous le sachions, avait peur d'une vache. Tolstoï se contentait de célébrer le paysan ; elle était une paysanne. Nietzsche se contentait de célébrer le guerrier ; elle était une guerrière. Elle les a battus tous les deux sur leur propre terrain, celui de leurs idéaux, plus noble que l'un, plus violente que l'autre. C'était aussi une femme pratique et efficace, tandis que nos deux extravagants spéculateurs, eux, ne font rien. Il était impossible que ne me vînt à l'esprit la pensée que Jeanne avec sa Foi détenait, peut-être, un secret d'unité et d'utilité morales, maintenant perdu.


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Une autre pensée, plus haute, a suivi. La figure colossale de Son Maître a traversé le champ de mes réflexions. Les mêmes nuées du modernisme qui assombrissent le récit d'Anatole France assombrissent aussi celui d'Ernest Renan. Renan a séparé, lui aussi, la pitié de son Héros de sa combativité. Il a été jusqu'à voir dans la juste colère de Jésus à Jérusalem une simple dépression nerveuse due à la déception de voir trahies les espérances idylliques nées en Galilée. Comme s'il y avait une incompatibilité entre aimer l'humanité et haïr l'inhumanité. Les altruistes, de leurs voix débiles et grêles, dénoncent l'égoïsme du Christ. Les égoïstes, de leurs voix plus grêles et plus débiles encore, dénoncent Son altruisme. Dans l'atmosphère actuelle de telles chicanes ne sauraient surprendre. L'amour d'un héros est plus terrible que la haine d'un tyran. La haine d'un héros est plus généreuse que l'amour d'un philanthrope.

- Heil Corneille !

Il y a un immense, un héroïque équilibre d'esprit dont les modernes ne peuvent que recueillir les fragments. Il y a un géant dont nous voyons seulement les bras et les jambes tronquées s'agiter. Ils ont déchiré l'âme du Christ en lambeaux sans âme, étiqueté égoïsme et altruisme, et ils restent déconcertés devant Sa folle Magnificence et Sa folle Douceur. Ils se sont partagé ses vêtements et ils ont tiré au sort les morceaux de son manteau. Pourtant la tunique était sans couture, d'un même tissu du haut en bas." (G. K. Chesterton, Orthodoxie, Gallimard, 1984 [1908], pp. 64-67, trad. légèrement modifiée.)


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(Chez (ce vieux cochon de) Bresson, elle est de surcroît bandante, cela ne gâte rien.)


Pas mal, non ? - Pour le reste, il faut me croire sur parole quand je vous dis que c'est pure coïncidence si je publie cet agencement de photographies et de citations le 1er mai, alors que dans quelques heures vont défiler sous la bannière de Jeanne aussi bien des chrétiens traditionnalistes (parfois antisémites) que des crypto-bouddhistes (parfois antisémites). Ach, laissons le mot de la fin à Foucault (Jean-Pierre, pas Michel) : "Le monde est fou !"


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- Ils ont raison, mieux vaut en rire...

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vendredi 27 avril 2007

Over the rainbow.

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Il y a beaucoup à dire sur et à partir du dernier livre de Jacques Bouveresse, Peut-on ne pas croire ?. En guise de mise en bouche, voici un extrait (p. 140-141) où l'auteur s'appuie sur Renan pour énoncer une distinction me semble-t-il pertinente :

"On ne peut, bien entendu, interdire à personne d'utiliser, si ça lui chante, le mot "christianisme" pour désigner quelque chose comme une combinaison des articles fondamentaux du credo postmoderniste avec une croyance aux vertus de la charité (chrétienne ou non). Mais ce qui me frappe, je l'avoue, une fois de plus, est le degré de laxisme conceptuel et de confusionnisme intellectuel auquel la "pensée faible" est capable d'atteindre à certains moments et qui, s'il n'est pas de nature à me rapprocher du christianisme, est sûrement encore moins susceptible de me réconcilier avec le mode de pensée et d'écriture postmoderne. Renan, qui, dans ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse, avoue sa préférence pour Saint-Sulpice et les sulpiciens plutôt que pour ceux qui cherchent à réformer et à adapter le catholicisme, la justifie en disant qu'il vaut mieux, à tout prendre, persévérer honnêtement dans le faux que cultiver le vague pour satisfaire les besoins de l'époque :

"Ils manquaient de critique en s'imaginant que le catholicisme des théologiens a été la religion même de Jésus et des apôtres ; mais ils n'inventaient pas pour les gens du monde un christianisme revue et adapté à leurs idées. Voilà pourquoi l'étude (dirai-je la réforme ?) sérieuse du christianisme viendra bien plutôt de Saint-Sulpice que de directions comme celle de M. Lacordaire ou de M. Gratry, à plus forte raison de M. Dupanloup, où tout est adouci, faussé, émoussé, où l'on présente le christianisme non point tel qu'il résulte du concile de Trente et du Vatican, mais un christianisme désossé en quelque sorte, sans charpente, privé de ce qui est son essence. Les convertions opérées par les prédications de cette sorte ne sont bonnes ni pour la religion ni pour l'esprit humain. On croit avoir fait des chrétiens : on a fait des esprits faux, des politiques manqués. Malheur au vague ! mieux vaut le faux. La vérité, comme a dit très bien Bacon, sort plutôt de l'erreur que de la confusion."

Renan parle du "pathos prétentieux qui a envahi de nos jours l'apologétique chrétienne" et déclare lui préférer nettement la compétence en matière de dogme, la modestie et la sobriété sulpiciennes. Je ne suis pas sûr que, pour des raisons qui sont un peu du même genre que les siennes, il ne faille pas préférer un honnête dogmatisme à la rhétorique conciliante et faussement modeste que le postmodernisme utilise pour défendre la religion. (...) Le vague compréhensif et oecuménique que cultive ouvertement la pensée postmoderne permet sans doute (...) de faire d'un bon nombre d'incroyants des chrétiens qui jusque à présent ne savaient pas qu'ils l'étaient. Mais je me suis toujours demandé, en pensant à ce que disait Renan, si en réalité le posmotdernisme n'a pas réussi, avant tout, à augmenter dans des proportions considérables l'armée des esprits faux et des politiques manqués."



Evidemment, tout cela n'empêche pas de se poser la question de l'évolution d'une religion - puisque les religions, qu'on le veuille ou non, évoluent.

D'une façon générale, ce livre entre autres qualités pousse chacun à assumer ce qu'il dit lorsqu'il évoque la religion - "Vous qui croyez, prenez vos responsabilités", lit-on dans le Coran. J'y reviendrai.


En attendant et pour finir, de Bouveresse passons aisément à Musil :

"Il doit vraiment y avoir eu quelque chose dans les époque passées (...), sinon il n'eût pas été possible que tant de gens convenables fussent d'accord avec [les pratiques du sacrifice et du cannibalisme]. Peut-être pourrions-nous exploiter cela sans faire de grands sacrifices ? Et peut-être ne sacrifions-nous aujourd'hui encore tant d'humains que parce que nous n'avons jamais posé clairement la question du véritable dépassement des idées primitives de l'homme. Ce sont là des problèmes obscurs et difficiles à exprimer."

"Je suis moi aussi très radical, à ma manière, et il n'est pas de désordre que je déteste plus que le désordre intellectuel. Je voudrais voir les idées non seulement élaborées, mais encore organisées. Je voudrais non seulement l'oscillation, mais la densité de l'idée."

L'homme sans qualités, ch. 102 et 103.

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jeudi 27 octobre 2005

Bon Samaritain.

(Note du 10.11. Ajout en post-scriptum d'une note sur le livre Les Penchants criminels de l'Europe démocratique. Cet ajout a conduit - problème technique - à la suppression totale du texte par Blogger.com. J'en avais heureusement une copie, mais il se peut qu'elle diffère, sur quelques questions de forme, du texte précédemment mis en ligne.)


J'ai acheté, autant par curiosité que pour soutenir un éditeur (La fabrique) et un libraire (Actualités, Paris, rue Dauphine) que j'aime bien, le dernier livre de Jacques Rancière, La haine de la démocratie. J'espérais y trouver un affrontement en bonne et due forme avec P. Muray - qui me tracasse beaucoup en ce moment, on l'aura compris -, j'y ai surtout vu des idées qui ne pourront que plaire à M. Chouard, sur le texte duquel j'ai récemment écrit. Comme cet homme est un bourreau de travail, que je peux ici lui mâcher la besogne, et que, bien sûr, ces idées me semblent dignes d'intérêt, je retranscris ici certains passages, avec quelques commentaires. J'ose espérer que l'audience limitée - mais certainement choisie - de ce blog dissuadera La fabrique de m'intenter des poursuites - achetez donc Au mépris des peuples de F.-X. Verschave, L'industrie de l'Holocauste de N. Finkelstein (un procès de plus perdu par le remarquable changeur de religion M. Goldnadel), Le moteur humain de A. Rabinbach...

Bref. La thèse principale de M. Rancière, et bien que je connaisse très peu cet auteur il me semble qu'il l'explore depuis déjà quelque temps, est que la démocratie n'est pas un régime politique stricto sensu, mais à la fois la preuve et le désir qu'aucun régime n'est plus légitime qu'un autre. Qu'il repose sur la naissance, l'argent, la parole de Dieu, un régime politique en effet ne peut faire l'économie de relations égalitaires dans la société, ne serait-ce que pour que les flics comprennent ce qu'on leur dit et pourquoi ils doivent obéir. Mais aussi pour que les scientifiques soient formés et travaillent correctement, pour que le clergé ou les professeurs soient compétents, etc... Même l'inégalité érigée en principe ne peut se passer d'une multitude de relations égalitaires de fait : la démocratie, ce serait d'une part cet impensé des théories inégalitaires et la volonté d'élargir concrètement le champ de l'égalité. M. Rancière confronte cette double théorie aux discours anti-démocratiques contemporains - et antiques, puisqu'il montre éloquemment que certains ponts-aux-ânes actuels ne sont que du sous-Renan, qui lui-même ne faisait que du sous-Platon. Je précise d'ailleurs, et n'y reviendrai pas, que je trouve M. Rancière bien imprécis quant aux intellectuels anti-démocratiques contre lesquels il entend réagir et qu'il se peut qu'il constitue lui-même la pensée qu'il désire combattre. Cela ne change pas grand-chose à que j'ai à écrire aujourd'hui.
Mes interventions sont en italiques, ou en caractères gras quand je souligne une expression dans le corps du texte cité.
Mais laissons la parole à l'auteur.

- p. 32 : "...Renan et (...) sa vision des élites savantes garantes des libertés dans un pays menacé par le despotisme inhérents au catholicisme. (...) Que cette thèse s'accompagne chez Renan d'une nostalgie sensible pour le peuple catholique médiéval, mettant son travail et sa foi au service de la grande œuvre des cathédrales, n'est pas une contradiction. Il faut que les élites soient "protestantes", c'est-à-dire individualistes et éclairées, et le peuple "catholique", c'est-à-dire compact et plus croyant que savant, telle est, de Guizot à Taine ou Renan, le noyau de la pensée des élites du XIXème siècle."
Le lien avec de peu estimables contemporains n'est pas malaisé à retracer. On notera que la vision du catholicisme médiéval attribuée ici (avec raison sans doute) à Renan est bien simpliste - le catholicisme n'est pas que soumission -, et que cette division sociale pourrait être un principe cohérent s'il était exprimé franchement et si les élites étaient à la hauteur de l'image qu'elles se donnent à elles-mêmes.

- p. 34 : une perle parmi d'autres du faisandé Finkielkraut : "le venin de la fraternité". ( L'imparfait du présent, 2002, p. 164).

- pp. 35-36 : "La dénonciation de l'"individualisme démocratique" opère en effet, à peu de frais, le recouvrement de deux thèses : la thèse classique des possédants (les pauvres en veulent toujours plus) et la thèse des élites raffinées : il y a trop d'individus, trop de gens qui prétendent au privilège de l'individualité. Le discours intellectuel dominant rejoint ainsi la pensée des élites censitaires et savantes du XIXème siècle : l'individualité est une bonne chose pour les élites, elle devient un désastre de la civilisation si tous y ont accès."

Bien vu - encore faudrait-il travailler cette notion d'individualité, dont on peut constater chaque jour qu'elle n'a pas que du bon.

- p. 48, après un détour par Platon, à qui il est fait allusion dans la première phrase : "La démocratie n'est pas le bon plaisir des enfants, des esclaves ou des animaux. Elle est le bon plaisir du dieu, celui du hasard, soit d'une nature qui se ruine elle-même comme principe de légitimité. La démesure démocratique n'a rien à voir avec quelque folie consommatrice. Elle est simplement la perte de la mesure selon laquelle la nature donnait sa loi à l'artifice communautaire à travers les relations d'autorité qui structurent le corps social. Le scandale est celui d'un titre à gouverner entièrement disjoint de toute analogie avec ceux qui ordonnent les relations sociales, de toute analogie entre la convention humaine et l'ordre de la nature. C'est celui d'une supériorité fondée sur aucun autre principe que l'absence même de supériorité."

(Je clarifie : J. Rancière montre que Platon, quand il fait la liste des principes de gouvernements - richesse, naissance, âge, capacités... - est obligé d'admettre le hasard parmi ces principes - rappelons que Platon travaille à la fin de l'âge d'or de la démocratie athénienne, précisément fondée sur la pratique du tirage au sort. Cette présence du hasard remettrait à leur juste place - c'est-à-dire arbitraire, conventionnelle - les autres principes prétendument fondés en nature.)

- pp. 49-56 : "Le tirage au sort a depuis lors fait l'objet d'un formidable travail d'oubli [en note, l'auteur recommande sur ce sujet : Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif, Flammarion, 1996]. Nous opposons tout naturellement la justice de la représentation et la compétence des gouvernants à son arbitraire et aux risques mortels de l'incompétence. Mais le tirage au sort n'a jamais favorisé les incompétents plus que les compétents [cela dépend tout de même de la proportion de "compétents" dans la population...]. S'il est devenu impensable pour nous, c'est que nous sommes habitués à considérer comme toute naturelle une idée qui ne l'était certainement pas pour Platon et qui ne l'était pas davantage pour les constituants français ou américains d'il y a deux siècles : que le premier titre sélectionnant ceux qui sont dignes d'occuper le pouvoir soit le fait de désirer l'exercer.

Platon sait donc que le sort ne se laisse pas si aisément écarter. (...) Il y a à cela deux raisons. (...) La première est que le procédé du tirage au sort est en accord avec le principe du pouvoir des savants sur un point, qui est essentiel : le bon gouvernement, c'est le gouvernement de ceux qui ne désirent pas gouverner. S'il y a une catégorie à exclure de la liste de ceux qui sont aptes à gouverner, c'est en tout cas ceux qui briguent pour obtenir le pouvoir. (...)

[La deuxième raison :]Platon sait parfaitement ce qu'Aristote énoncera dans la Politique : ceux qu'on appelle les "meilleurs" dans les cités sont simplement les plus riches, et l'aristocratie n'est jamais qu'une oligarchie, soit un gouvernement de la richesse. La politique, de fait, commence là où l'on touche à la naissance, où la puissance des bien nés qui se réclamait de quelque dieu fondateur de tribu est déclarée pour ce qu'elle est : la puissance des propriétaires. Et c'est bien ce qu'a mis en lumière la réforme de Clisthène institutrice de la démocratie athénienne. Clisthèse a recomposé les tribus d'Athènes en assemblant artificiellement, par un procédé contre-nature, des dèmes - c'est-à-dire des circonscriptions territoriales - géographiquement séparés. Ce faisant, il a détruit le pouvoir indistinct des aristocrates-propriétaires-héritiers du dieu du lieu. C'est très exactement cette dissociation que le mot de démocratie signifie. Le critique [Il s'agit de Jean-Claude Milner, j'en reparlerai en conclusion] des "penchants criminels" de la démocratie a donc raison sur un point : la démocratie signifie une rupture dans l'ordre de la filiation. (...) La démocratie n'est pas pas l'"illimitation" moderne qui détruirait l'hétérotopie nécessaire à la politique. Elle est au contraire la puissance fondatrice de cette hétérotopie, la limitation première du pouvoir des formes d'autorité qui régissent le corps social. (...)

Si politique veut dire quelque chose, cela veut dire quelque chose qui s'ajoute à tous ces gouvernements de la paternité, de l'âge, de la richesse, de la force ou de la science qui ont cours dans les familles, les tribus, les ateliers ou les écoles et proposent leurs modèles pour l'édification des formes plus larges et plus complexes de communautés humaines. Il y faut quelque chose de plus, un pouvoir qui vienne du ciel, dit Platon. Mais du ciel ne sont jamais venues que deux sortes de gouvernements : le gouvernement des temps mythiques, le règne direct du pasteur divin paissant le troupeau humain, ou des daimones commis par Cronos à la direction des tribus ; et le gouvernement du hasard divin, le tirage au sort des gouvernants, soit la démocratie. Le philosophe veut supprimer le désordre démocratique pour fonder la vraie politique, mais il ne le peut que sur la base de ce désordre lui-même, qui a tranché le lien entre les chefs des tribus de la cité et les daimones serviteurs de Cronos.(...)

L'histoire a connu deux grands titres à gouverner les hommes : l'un qui tient à la filiation humaine ou divine, soit la supériorité dans la naissance ; l'autre qui tient à l'organisation des activités productrices et reproductrices de la société, soit le pouvoir de la richesse. Les sociétés sont habituellement gouvernées par une combinaison de ces deux puissances auxquelles force et science portent, en des proportions diverses, leur renfort. Mais si les anciens doivent gouverner non seulement les jeunes mais aussi les savants et les ignorants, si les savants doivent gouverner non seulement les ignorants mais les riches et les pauvres, s'ils doivent se faire obéir des détenteurs de la force et comprendre des ignorants, il y faut quelque chose de plus, un titre supplémentaire, commun à ceux qui possèdent tous ces titres mais aussi commun à ceux qui les possèdent et à ceux qui ne les possèdent pas. Or le seul qui reste, c'est le titre anarchique, le titre propre à ceux qui n'ont pas plus de titre à gouverner qu'à être gouvernés.

C'est cela d'abord que démocratie veut dire. La démocratie n'est ni un type de constitution, ni une forme de société. Le pouvoir du peuple n'est pas celui de la population réunie, de sa majorité ou des classes laborieuses. Il est simplement le pouvoir propre à ceux qui n'ont pas plus de titre à gouverner qu'à être gouvernés. De ce pouvoir-là on ne peut pas se débarrasser en dénonçant la tyrannie des majorités, la bêtise du gros animal ou la frivolité des individus consommateurs. Car il faut alors se débarrasser de la politique elle-même. Celle-ci n'existe que s'il y a un titre supplémentaire à ceux qui fonctionnent dans l'ordinaire des relations sociales. Le scandale de la démocratie, et du tirage au sort qui en est l'essence, est de révéler que ce titre ne peut être que l'absence de titre, que le gouvernement des sociétés ne peut reposer en dernière essence que sur sa propre contingence. [Il y a du Mauss dans cette dernière idée, j'y reviendrai à l'occasion.] (...)
C'est le paradoxe que Platon rencontre avec le gouvernement du hasard et que, dans sa récusation furieuse ou plaisante de la démocratie, il doit néanmoins prendre en compte en faisant du gouvernant un homme sans propriété que seul un heureux hasard a appelé à cette place. C'est celui que Hobbes, Rousseau et tous les penseurs modernes du contrat et de la souveraineté rencontrent tour à tour à travers les questions du consentement et de la légitimité. L'égalité n'est pas une fiction. Tout supérieur l'éprouve, au contraire, comme la plus banale des réalités. Pas de maître qui ne s'endorme et ne risque ainsi de laisser filer son esclave, pas d'homme qui ne soit capable d'en tuer un autre, pas de force qui s'impose sans avoir à se légitimer, à reconnaître donc, pour que l'inégalité puisse fonctionner, une égalité irréductible. Dès que l'obéissance doit passer pour un principe de légitimité, qu'il doit y avoir des lois qui s'imposent en tant que lois et des institutions qui incarnent le commun de la communauté, le commandement doit supposer une égalité entre celui qui commande et celui qui est commandé. Ceux qui se croient malins et réalistes peuvent toujours dire que l'égalité n'est que le doux rêve angélique des imbéciles et des âmes tendres. Malheureusement pour eux, elle est une réalité sans cesse et partout attestée. Pas de service qui s'exécute, pas de savoir qui se transmette, pas d'autorité qui s'établisse sans que le maître ait, si peu que ce soit, à parler "d'égal à égal" avec celui qu'il commande ou instruit. La société inégalitaire ne peut fonctionner que grâce à une multitude de relations égalitaires. C'est cette intrication de l'égalité dans l'inégalité que le scandale démocratique vient manifester pour en faire le fondement même du pouvoir commun. (...)

[J'aime bien tout ce passage, j'en approuve l'idée principale et même la reconnais comme quelque chose "su-sans-avoir-été-formulé", mais je note tout de même que l'on pourrait en tirer une conclusion que J. Rancière évite d'évoquer : à quoi bon l'égalité constitutionnelle s'il y a égalité de fait, même "si peu que ce soit" ? Ou encore : l'égalité de fait ne peut-elle pas être plus assurée dans certains régimes inégalitaires que dans certains régimes égalitaires ? Ceci appellerait d'autres développements : revenons à cette longue citation et laissons l'auteur conclure :]

Mais ce fondement est en fait aussi bien une contradiction : la politique, c'est le fondement du pouvoir de gouverner dans son absence de fondement. (...) Les plaintes ordinaires sur la démocratie ingouvernable renvoient en dernière instance à ceci : la démocratie n'est ni une société à gouverner, ni un gouvernement de la société, elle est proprement cet ingouvernable sur quoi tout gouvernement doit en définitive se découvrir fondé."

- p. 58 : "Les sociétés, aujourd'hui comme hier, sont organisées par le jeu des oligarchies. Et il n'y a pas à proprement parler de gouvernement démocratique. Les gouvernements s'exercent toujours de la minorité sur la majorité."

- pp. 60-62 : "La représentation n'a jamais été un système inventé pour pallier l'accroissement des populations. Elle n'est pas une forme d'adaptation de la démocratie aux temps modernes et aux vastes espaces. Elle est, de plein droit, une forme oligarchique, une représentation des minorités qui ont titre à s'occuper des affaires communes. (...) L'évidence qui assimile la démocratie à la forme du gouvernement représentatif, issu de l'élection, est toute récente dans l'histoire. La représentation est dans son origine l'exact opposé de la démocratie. Nul ne l'ignore au temps des révolutions américaine et française. Les Pères fondateurs et nombre de leurs émules français y voient justement le moyen pour l'élite d'exercer en fait, au nom du peuple, le pouvoir qu'elle est obligée de lui reconnaître mais qu'il ne saurait exercer sans ruiner le principe même du gouvernement. (...) La "démocratie représentative" peut sembler aujourd'hui un plénoasme. Mais cela a d'abord été un oxymore. [La démonstration historique sur la représentation, qui précède ce passage, n'est pas très convaincante.] (...)

Le suffrage universel n'est en rien une conséquence naturelle de la démocratie. La démocratie n'a pas de conséquence naturelle précisément parce qu'elle est la division de la "nature", le lien rompu entre propriétés naturelles et formes de gouvernement. Le suffrage universel est une forme mixte, née de l'oligarchie, détournée par le combat démocratique et perpétuellement reconquise par l'oligarchie qui propose ses candidats et quelquefois ses décisions au choix du corps électoral sans jamais pouvoir exclure le risque que le corps électoral se comporte comme une population de tirage au sort."

- pp. 79-82 : "Tout Etat est oligarchique. (...) Mais l'oligarchie donne à la démocratie plus ou moins de place, elle est plus ou moins mordue par son activité. En ce sens, les formes constitutionnelles et les pratiques des gouvernements oligarchiques peuvent être dites plus ou moins démocratiques. On prend habituellement l'existence d'un système représentatif comme critère pertinent de la démocratie. Mais ce système est lui-même un compromis instable, une résultante de forces contraires. Il tend vers la démocratie [abus de langage si l'on suit le raisonnement même de l'auteur] dans la mesure où il se rapproche du pouvoir de n'importe qui. De ce point de vue, on peut énumérer les règles définissant le minimum permettant à un système représentatif de se déclarer démocratique. [Suit un catalogue de principes que l'on croirait extraits du texte de Etienne Chouard : non-cumul, réduction des dépenses de campagne, "contrôle de l'ingérence des puissances économiques dans les processus électoraux"...]. De telles règles n'ont rien d'extravagant et, dans le passé, bien des penseurs ou des législateurs, peu portés à l'amour inconsidéré du peuple [Des noms, des noms !], les ont examinées avec attention comme des moyens d'assurer l'équilibre des pouvoirs, de dissocier la représentation de la volonté générale de celle des intérêts particuliers et d'éviter ce qu'ils considéraient comme le pire des gouvernements : le gouvernement de ceux qui aiment le pouvoir et sont adroits à s'en emparer. Il suffit pourtant aujourd'hui de les énumérer pour susciter l'hilarité. A bon droit : ce que nous appellons démocratie est un fonctionnement étatique et gouvernemental exactement inverse. (...) En bref : l'accaparement de la chose publique par une solide alliance de l'oligarchie étatique et de l'oligarchie économique. (...) Les maux dont souffrent nos démocraties sont d'abord les maux liés à l'insatiable appétit des oligarques. [Merci de le rappeler.]

Nous ne vivons pas dans des démocraties. (...) Nous vivons dans des Etats de droits oligarchiques, c'est-à-dire dans des Etats où le pouvoir de l'Etat est limité par la double reconnaissance de la souveraineté populaire et des libertés individuelles. [J. Rancière enchaîne sur un tableau assez sarcastique de ce qui reste de ces "libertés", pour conclure :] Les "droits de l'homme et du citoyen sont [avant tout] les droits de ceux qui leur donnent réalité."

- les pp. 87-88 évoquent le référendum relatif au TCE (sur un ton assez Politis).

- p. 89 : "Si l'on peut établir par comparaisons statistiques que certaines formes de flexibilisation du droit du travail créent à moyen terme plus d'emplois qu'elles n'en suppriment, il est plus difficile de démontrer que la libre circulation de capitaux exigeant une rentabilité toujours plus rapide soit la loi providentielle conduisant l'humanité tout entière vers un avenir meilleur. Il y faut une foi. L'"ignorance" reprochée au peuple est simplement son manque de foi. De fait, la foi historique a simplement changé de camp. Elle semble aujourdhui l'apanage des gouvernants et de leurs experts."
Pour ce qu'il faut peut-être en conclure, je me permets de renvoyer à mon Illumination du 22 août dernier.

- p. 95, Jacques Rancière note que le concept de "populisme" tel qu'il est utilisé à tire-larigot actuellement est "emprunté à l'arsenal léniniste", ce que j'ignorais.

- pp. 105-106, on en arrive à la conclusion : "La démocratie n'est ni cette forme de gouvernement qui permet à l'oligarchie de régner au nom du peuple, ni cette forme de société que règle le pouvoir de la marchandise. Elle est l'action qui sans cesse arrache aux gouvernements oligarchiques le monopole de la vie publique et à la richesse la toute-puissance sur les vies. Elle est la puissance qui doit, aujourd'hui plus que jamais, se battre contre la confusion de ces pouvoirs en une seule et même loi de la domination. (...) La société inégale ne porte en son flanc aucune société égale [ C'est une critique de Marx et de T. Negri.]. La société égale n'est que l'ensemble des relations égalitaires qui se tracent ici et maintenant à travers des actes singuliers et précaires. La démocratie est nue dans son rapport au pouvoir de la richesse comme au pouvoir de la filiation qui vient aujourd'hui le seconder [reproduction à la Bourdieu ; "judaïsme", évangélisme américain...] ou le défier ["islamisme radical"]. Elle n'est fondée dans aucune nature des choses et garantie par aucune forme institutionnelle. Elle n'est portée par aucune nécessité historique et n'en porte aucune. Elle n'est confiée qu'à la constance de ses propres actes [Tiens ! du Badiou...]. La chose a de quoi susciter de la peur, donc de la haine, chez ceux qui sont habitués à exercer le magistère de la pensée. Mais chez ceux qui savent partager avec n'importe qui le pouvoir égal de l'intelligence, elle peut susciter à l'inverse du courage, donc de la joie."



Telles sont certaines des principales idées de ce livre parfois dynamique parfois un rien pompeux et que l'on aimerait plus fouillé historiquement. Il me semble néanmoins que ces idées valaient d'être diffusées dans la faible mesure des moyens d'un bloggeur.

On aura peut-être remarqué que j'ai laissé de côté de nombreux pans de ce texte : c'est qu'ils concernent notamment un livre de Jean-Claude Milner, Les penchants criminels de l'Europe démocratique, qui pose avec virulence le problème du rapport entre la démocratie et les Juifs. Comme cela me rapproche de ce que je veux écrire sur Muray, et que de surcroît j'ai appris que dans un livre à paraître prochainement, Alain Badiou répondait lui aussi à J.-C. Milner, il m'a paru plus approprié de me concentrer ici sur ce qui relevait le plus directement d'une problématique proche de celle de M. Chouard - ce qui ne doit pas signifier que je crois résolue le moins du monde la question de la filiation. Mais qui le croit sérieusement ?


Post-scriptum du 10.11. J'ai lu ce jour le livre de Jean-Claude Milner, Les penchants criminels de l'Europe démocratique. Il contient trop d'abus, et même de malhonnêteté intellectuelle (je peux le prouver), pour que je prenne la peine d'en faire une recension, ce qui est d'autant plus regrettable que l'on y trouve aussi, notamment dans l'annexe "Eclaircissements", d'intéressants aperçus sur la notion de majorité ou sur les différences entre Europe et Etats-Unis, aperçus sur lesquels il se peut que je revienne dans le grand œuvre maintes fois annoncé déjà. J'en ferai alors état, références et révérences à l'appui, cela va de soi.

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