Dans un ouvrage dont j'ai pour l'instant peine à comprendre le sens général, Le mythe du sang. Exposé critique des théories racistes (1942, édité en France par les Éditions de l'Homme libre, 1999), de Julius Evola, on peut lire ces lignes, consacrées à un philosophe allemand dont j'ignorais tout, Friedrich Lange, auteur notamment du Germanisme pur :
"Sang et honneur constituent le mot d'ordre du racisme aryen. En 1894, Lange fonda la Deutschbund, association aux couleurs typiquement pangermanistes. Dans un tel milieu, le concept romantique d'« esprit des peuples » reprend vie, appliqué cette fois à la nation allemande. On en fait un prémisse au devoir de sélection d'une race pure et, comme tel, ayant conscience de sa supériorité et de l'impulsion à se porter en avant, à s'étendre, à assumer l'initiative de l'attaque dans le but d'imposer sa volonté aux adversaires de la race au courage et à l'intelligence inférieurs. Dans cette réintégration, l'élément militaire prussien - considéré par Lange comme la moelle de la culture allemande - aurait dû constituer le noyau central et assumer la part directrice. « Nous avons le devoir de fortifier consciemment ce que nous avons sauvé, par chance, de l'influence chrétienne et ce vers quoi une impulsion innée pousse chacun de nous : la valeur guerrière. » Déjà au mythe de la paix universelle vient s'opposer l'accusation de judaïsme : « Un peuple parasite comme le peuple juif est conduit par ses instincts ambitieux et cupides à travailler pour la paix éternelle, puisque dans un tel régime il ne rencontrerait plus aucun obstacle à l'oeuvre de désagrégation qu'il encourage dans le corps vivant des nations. » Lange, en rappelant le mot de Moltke - « La paix éternelle pour l'humanité n'est qu'un rêve, et ce n'est même pas un beau rêve » - scelle ainsi le mythe de l'impérialisme agressif de la race supérieure." (pp. 51-52)
Passons sur les évidentes maladresses de la traduction - d'autant que l'« Homme libre » qui dirige les éditions du même nom passe pour assez violent et que je n'ai aucune envie de me faire arranger le portrait ;
passons, déjà un peu moins vite, sur cet amusant paradoxe de nombre de théoriciens évoqués par Evola, qui ne voient aucune contradiction à louer le « courage », la « vaillance », etc., des Aryens et à dresser dans le même temps un portrait des races « passives », « soumises », « féminines », etc., tel que l'on se demande bien où est le mérite des Aryens à coloniser des proies aussi faciles. A vaincre sans péril...
C'est d'ailleurs ce qui fait de l'antisémitisme un problème particulier dans ce genre de visions du monde : contrairement au Nègre brutal et arriéré, le Juif offre l'« avantage » d'être à la fois fort et faible. On retrouvera ça quelques années plus tard chez Rebatet, ce balancement parfois dialectique, parfois purement schizophrène, entre la force et la faiblesses juives. Ceci sans mentionner les ambiguïtés de M. Adolf Hitler à leur endroit, M. Hitler qui alla paraît-il jusqu'à dire qu'« il n'y avait pas place sur terre pour deux peuples élus », je cite de mémoire, ce qui est tout de même une forme d'hommage.
- Et c'est ce qui fait que l'on peut les accuser de tout, et que cela m'a personnellement fait sourire de voir ce M. Lange reprocher aux Juifs le contraire de ce que beaucoup leur reprochaient ou leur reprochent. Un jour ils sont responsables de la paix, un jour de la guerre - sans doute sont-ils aussi responsables du réchauffement de la planète et des mythes sur le réchauffement de la planète, tant qu'on y est.
Je ne veux pas donner trop de poids à une phrase d'un auteur qui m'était il y a deux jours inconnu, citée qui est plus sans trop d'indications de contexte par un autre auteur, dans une édition pas toujours très soignée (aïe, la mandale approche...) ; je ne cherche pas non plus à nier qu'il existe des Juifs sionistes qui ont une très forte capacité de nuisance. Je serais, enfin, le premier à souhaiter croiser moins de Juifs dans certains parages de mon chemin théorique - à le souhaiter pour les Juifs en général s'entend, pas pour Bibi, qui n'en peut mais et s'y intéresse comme à sa première branlette.
Ceci étant dit, pour être clair, si je ne suis pas ici en train d'attaquer Alain Soral, c'est tout de même lui et ce qu'il incarne que je vise : une certaine forme de recherche du responsable, du coupable (quel abîme de réflexion, cette défense...), qui peut finir par éliminer ou vouloir éliminer ce que Dumont appelait le résidu, c'est-à-dire ce qui dans la réalité ne colle pas avec l'idéologie. (L'idéologie chez Dumont est une façon de voir le monde, une organisation du monde, c'est très noble - mais ça ne peut pas couvrir toute la réalité : on aurait, sinon, trouvé la bonne idéologie depuis un bail, et tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Ici comme ailleurs, le bon romancier est souvent plus averti que l'intellectuel.)
On peut aussi le formuler ainsi : nous sommes tous trop coupables pour que certains, Juifs, Français dits de souche, Américains, Teutons, etc., le soient vraiment beaucoup plus que d'autres. Tous dans la même merde, tous dans la même galère, péché originel pour tous (qu'un Lange soit antichrétien est des plus logiques) : une certaine forme de dépit, je n'ai pas dit mépris, quant à ce que ce cher Baudelaire appelait la « détestable humanité » a au moins l'avantage de préserver de quelques formes d'illusions. Je fais ici du Muray et je l'assume : si paradis perdu il y a (eu), c'était avant l'humanité, cela ne nous concerne pas.
J'ai dû évoquer ça il y a quelques années : dans le Cahier de l'Herne Céline coordonné par l'adorable de Roux, d'aucuns (Pol Vandromme, si ma mémoire ne me joue pas des tours) ont cherché à défendre l'auteur de Bagatelles pour un massacre en suggérant que le mot Juif n'y était qu'une métaphore du Mal : l'intuition n'est pas idiote, il s'en faut, mais la défense ne tient pas, Ferdinand visait vraiment les Juifs. Si, ceci posé, on reprend ce genre de raisonnement, il est possible d'écrire que lorsque l'on cherche un Juif, on ne peut que le trouver : si on cherche un responsable au Mal, on va en trouver un. Et, en régime démocratique, cette impureté du Juif, qui est à la fois comme les autres et pas comme les autres, en fait une cible privilégiée - d'où que, dans les mêmes milieux pangermanistes, à quelques années d'intervalle, on ait pu lui reprocher d'être aussi bien un fauteur de paix qu'un fauteur de guerre, ceci avec les mêmes prémisses.
Yahvé sait que cela ne les (une bonne partie d'entre eux) empêche pas de jouer sur les deux tableaux, d'être plus démocrates pour les autres que pour eux vis-à-vis des autres, que cela ne les (certains d'entre eux) empêche pas d'être d'autant mieux bourreaux qu'ils se présentent comme victimes, mais ce n'est pas le fond du problème. - Le fond du problème, c'est l'humanité, pas le youtre. Et d'un côté, cela rend le dit problème moins facile à résoudre, mais d'un autre côté, c'est tant mieux : comme toute femme fatale, cette salope d'humanité est préférable « détestable » que sans problèmes, juif ou autre.
Dans la livraison « IV-2 » de cette Apologie, je citais Pierre Chaunu pour essayer de comprendre le pourquoi du sacrifice massif de la population française « par elle-même » durant la Grande guerre :
"A cette époque, la démocratie est couplée avec des valeurs holistes (c'est-à-dire des valeurs opposées à l'individualisme et renvoyant à des ensembles, couple, famille, communauté, nation, humanité), religieuses ou laïques, ces dernières étant des valeurs religieuses transposées. Même si elles sont par moments en veilleuse, elles permettent plus facilement le sacrifice de la vie lorsqu'une menace se présente."
Je commentais et m'efforçais ensuite de préciser cette idée.
Dans son dernier livre, L'avènement de la démocratie, III. A l'épreuve des totalitarismes 1914-1974 (Gallimard, 2010), Marcel Gauchet nous permet de faire un pas en avant dans cette logique. Ouvrons les guillemets :
"L'exaltation de la mort pour la patrie a une vénérable tradition derrière elle. (…) L'élément nouveau qui va modifier le sens et la portée du phénomène réside dans le passage au premier plan de la figure du sacrifice de soi. C'est cette appropriation personnelle qui va insuffler à la mort de masse un extraordinaire rayonnement symbolique. Ce qui se met à compter en priorité, dans le sacrifice, c'est sa qualité d'expérience individuelle, mieux, d'expérience où l'individu trouve sa propre mesure. Il acquiert le statut d'épreuve de vérité à l'aune de laquelle juger de sa condition d'individu. (…) On a affaire, désormais, à des êtres déliés, pourvus de la conscience de leurs droits, forts du sentiment de leur indépendance et de leur singularité, qui n'entendent pas se contenter de subir leur sort, mais qui ambitionnent de s'en rendre maîtres. Des êtres, en même temps, toujours suffisamment définis par l'appartenance, toujours suffisamment inscrits par toutes leurs fibres dans leur communauté pour ne pas pouvoir imaginer leur existence en dehors d'elle. De telle sorte qu'ils vont prendre sur eux l'obligation que leur communauté leur imposait auparavant de l'extérieur. Ils cessent d'être simplement les sacrifiés de la patrie en danger ; ils deviennent, aux yeux de tous aussi bien qu'à leurs propres yeux, ceux qui se sacrifient délibérément pour le salut de la patrie et qui trouvent, dans ce don d'eux-mêmes, là est le point crucial, la confirmation, l'accomplissement de leur existence d'individus. C'est dans l'auto-immolation à la communauté à laquelle elle doit sa consistance que la vie se découvre elle-même pour ce qu'elle est et devient pleinement individuelle. (…)
La force symbolique prodigieuse de cette figure tient à la double opération de fusion des opposés et de renversement du rapport habituel de ces opposés qui s'y concrétise. D'un côté, elle associe la primauté inconditionnelle du tout et la souveraineté de la partie, mais cela, de l'autre côté, en faisant dépendre la primauté du tout de la volonté des parties. Le sommet de la liberté individuelle réside dans l'identification de l'individu à la contrainte absolue de l'appartenance. L'individualisme, autrement dit, s'affirme au travers de l'assomption du holisme. Dans le miroir de cette expérience limite, l'individu moderne, détaché, hautement conscient de sa possession de lui-même et de sa singularité, renoue avec une très ancienne expérience, de la fidélité, de l'obéissance, du service, de l'adhésion au groupe et sa règle, mais dans un cadre qui en modifie radicalement le sens et la teneur intime. Elle était une confirmation de la place, et par conséquent, de l'identité, de chacun, en fonction de la soumission à un ordre émanant de l'autre monde. Elle devient quelque chose comme une expérience mystique profane - mystique, puisqu'elle est une expérience du dépassement des limites du moi dans l'exposition à l'abolition de soi, une expérience de l'accès à un mode supérieur de réalité ; et profane, cependant, puisque ce plan supérieur a son site tout en ce monde et n'a d'autre substance que celle des liens de la communauté politique. (…)
Cette expérience, il est essentiel de le souligner, n'est pas qu'une expérience existentielle réservée aux hommes du front et appelée à se diffuser exclusivement par le canal du témoignage des survivants. De par ses conditions d'éclosion, elle est un fait culturel, né du choc entre la persistance de la structuration religieuse des communautés politiques et l'avancement de l'individualisation. A ce titre, elle est une expérience qui parle spontanément, peu ou prou, à tous. Ce qui se joue au travers de la figure du combattant et de son sacrifice est lisible de partout dans l'espace social. (…)
On touche ici à la donnée de structure qui rend la figure du sacrifice si largement parlante et appelante pour les esprits de l'époque, bien au-delà de la mort au combat, même si celle-ci en représente l'attestation de loin la plus éclatante et la plus haute. Elle résout la tension inhérente à l'articulation du soi et de la société, lorsque le moi est devenu suffisamment puissant pour constituer le juge suprême, tout en restant suffisamment inscrit dans une communauté pour ne pouvoir se penser indépendamment d'elle, de telle sorte qu'il ne reste d'autre issue à l'individu qui veut assumer intégralement sa condition, dans le moment critique où le sort de son pays est en jeu, qu'à le prendre totalement à son compte. Il atteint alors le comble de la puissance subjective en se donnant sans réserve à sa communauté et ne faisant plus qu'un avec elle. Au lieu de n'être qu'un atome irresponsable perdu au sein de la collectivité, il devient en conscience l'agent porteur de l'existence collective. (…)
S'il est essentiel d'y voir aussi clair que possible dans les ressorts de cet investissement sacrificiel, c'est en raison des suites qu'il comportera. Il y va ni plus ni moins du terreau anthropologique à partir duquel pourront fleurir les phénomènes totalitaires. Le complexe d'attitudes qui et de convictions qui se noue ici ne se résorbera pas avec le retour de la paix. (…) Ce qui confère à la figure du sacrifice son rayonnement extraordinaire auprès des contemporains, c'est de conjoindre deux choses qui normalement s'excluent : la réalisation de la souveraineté personnelle et la soumission inconditionnelle à la communauté. Elle fournit une issue héroïque à l'antinomie, en satisfaisant simultanément aux exigences antagonistes de l'indépendance et de l'appartenance. En quoi elle vaut promesse d'un dépassement possible de la déchirure du présent entre la survivance de l'absorption religieuse dans le tout et l'avancée de la déliaison légitime des parties. Elle est typique d'une phase historique où l'individualisation l'a emporté, mais où l'incorporation n'est pas morte pour autant, de telle sorte que, si une transaction équilibrée n'est plus possible entre elles, le problème de leur conciliation continue de se poser. C'est à ce problème que le sacrifice apporte une solution, en enrôlant l'incorporation au service de l'individualisation, en érigeant le don de soi en expression suprême de la possession de soi ; c'est ce qui rend sa figure fascinante ; c'est ce qui fait de cette figure un pôle de référence pour tous et un modèle pour quelques-uns. Elle dominera l'imaginaire de l'époque tout le temps où cette configuration et ce rapport de force prévaudront." (pp. 39-46)
A l'épreuve des totalitarismes est, sinon le meilleur livre de M. Gauchet, en tout cas celui qui m'a le plus intéressé, peut-être aurez-vous l'occasion de vous en apercevoir dans les semaines à venir. Il importe toutefois de préciser que s'y pose le même problème que dans ses autres travaux, à savoir que j'ai toujours l'impression qu'il a une vision un peu sèche, en tout cas réductrice, des sociétés traditionnelles, et notamment du rapport à la loi qui y est celui des individus (au sens basique de : personnes). Je ne peux le répéter à chaque fois que je cite cet auteur, mais cette réserve ne me quitte pas, réserve plus ou moins prégnante selon le cadre dans lequel l'analyse se déploie.
En l'occurrence, ici, la thèse qu'implique la description de la figure du sacrifice me semble pertinente : en 1914 et dans les années suivantes (jusqu'en 1945, mettons), on ne peut recréer un lien avec la communauté à laquelle on est supposé appartenir qu'en acceptant de mourir pour elle (Grande guerre) ou en se dissolvant en elle (phénomènes totalitaires). Il y a comme un phénomène de compensation : les liens traditionnels se défaisant, l'individu (cette fois au sens de l'idéologie individualiste moderne) les prend en charge et, du coup, les surinvestit, leur donne même, la modernité est paradoxale ou n'est pas, plus de coloration religieuse qu'ils n'en avaient auparavant. Ce que l'on retrouve, donc, aussi bien dans l'acceptation du sacrifice - l'"assomption par le holisme" -, que dans l'ivresse de la baignade collective dans le grand Tout, Heil Hitler.
Dans le texte où je citais P. Chaunu, j'émettais l'hypothèse qu'une "ordalie victorieuse de masse" du type de 1914-1918, ou de la bataille d'Angleterre, était encore susceptible, malgré les apparences et malgré certains éléments contraires, de se produire. Il faut préciser que je n'ai aucun « souhait » en la matière, d'autant que, c'est une des thèses que j'avais alors développées, et que je maintiens, cette question du sacrifice n'est pas une question de courage des uns (les Modernes) par rapport au courage des autres (les Anciens) : ce qui veut dire qu'un nouveau sacrifice de masse ne serait pas à mes yeux une preuve de courage. Ce que d'un certain point de vue confirme l'analyse de M. Gauchet, qui renvoie la figure du sacrifice à des questions de rapport entre individualisme et holisme.
Il est donc délicat de poursuivre plus loin cette analyse, puisqu'il faudrait justement faire un long détour par les évolutions respectives de l'individualisme et du holisme depuis 1945, évolutions qui ne sont au surplus pas identiques dans des pays comme la France, l'Allemagne, les États-Unis. J'aurais simplement tendance à penser aujourd'hui que si une « ordalie » devait de nouveau se produire, elle serait , au vu des rapports de nos « concitoyens » à la notion de communauté (au sens le plus basique, le moins nostalgique…) justiciable de la fameuse sentence de Marx sur les répétitions de l'histoire : "la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce."
(Ceci posé, il y avait déjà une évidente dimension grotesque dans le nazisme. Je découvre de plus dans le livre de M. Gauchet (p. 485) que Hitler était un "dilettante", que jusqu'à la guerre il n'a pas foutu grand-chose d'autre qu'entretenir sa popularité.
(Private joke foireuse...)
Cela ne fait jamais que prouver que c'était le peuple allemand qui faisait le travail de sacralisation, ce qui n'est pas nouveau, mais contribue à donner une teinte d'ironie noire au phénomène. En même temps, quitte à être un peu médiocre sur les bords - ce qui répétons-le fait partie de Hitler et explique pourquoi il a été difficile à combattre par ses adversaires ; toutes choses égales d'ailleurs, il y a de ça chez notre président -, Hitler n'avait pas tort de se la couler douce. Lui savait, en tout cas sentait que les autres bossaient pour lui, il aurait été bien bête de ne pas en profiter pour aller roucouler avec Eva dans les montagnes teutonnes...)
Qu'est-ce qu'une influence ? Mes commentaires dans ce qui suit sont de toute évidence influencés par J.-P. Voyer et A. Soral. (Un coup Soral, un coup Nabe, avec Voyer en surplomb : parler de sainte trinité serait pousser un peu loin la métaphore, d'autant que j'ai du mal à attribuer le rôle du Saint Esprit et que les deux quinquagénaires du trio se mordent les chevilles pour prendre celui du Christ, mais il est clair que, parmi les contemporains, c'est vers ces trois-là que je reviens toujours. La Vierge Simone Weil complétant aujourd'hui le tableau…) D'un côté, je n'ai pas de crainte particulière à m'imprégner du travail des autres, d'un autre il est ici particulièrement évident que je n'aurais pas écrit de telles lignes sans eux. Disons que ce préambule est une (énième) reconnaissance de dette…
En 1943, à Londres, Simone Weil rédige un rapport sur la « question coloniale », dont voici quelques extraits.
"(…) Le Christ n'a jamais dit que les bateaux de guerre doivent accompagner même de loin ceux qui annoncent la bonne nouvelle. Leur présence change le caractère du message. Le sang des martyrs peut difficilement conserver l'efficacité surnaturelle qu'on lui attribue quand il est vengé par les armes. On veut avoir plus d'atouts dans son jeu qu'il n'est permis à l'homme quand on veut avoir à la fois César et la Croix.
Les plus fervents des laïques, des francs-maçons, des athées, aiment la colonisation pour une raison diamétralement opposée, mais mieux fondée dans les faits. Ils l'aiment comme une extirpeuse de religions, ce qu'elle est effectivement ; le nombre de gens à qui elle a fait perdre leur religion l'emporte de loin sur le nombre de gens à qui elle en apporte une nouvelle. Mais ceux qui comptent sur elle pour répandre la foi laïque se trompent aussi. La colonisation française entraîne bien, d'une part une influence chrétienne, d'autre part une influence des idées de 1789. Mais les deux influences sont relativement faibles et passagères. Il ne peut pas en être autrement, étant donné le mode de propagation de ces influences, et la distance exagérée entre la théorie et la pratique. L'influence forte et durable est dans le sens de l'incrédulité, ou plus exactement du scepticisme.
Le plus grave est que, comme l'alcoolisme, la tuberculose et quelques autres maladies, le poison du scepticisme est bien plus virulent dans un terrain naguère indemne. Nous ne croyons malheureusement pas à grand-chose. Nous fabriquons à notre contact une espèce d'hommes qui ne croit à rien. Si cela continue, nous en subirons un jour le contrecoup, avec une brutalité dont le Japon nous donne seulement un avant-goût.
[ou comment définir la racaille… ce qui est d'autant plus ironique que :]
On ne peut pas dire que la colonisation fasse partie de la tradition française. C'est un processus qui s'est accompli en dehors de la vie du peuple français. L'expédition d'Algérie a été d'un côté une affaire de prestige dynastique ; de l'autre une mesure de police méditerranéenne ; comme il arrive souvent, la défense s'est transformée en conquête. Plus tard l'acquisition de la Tunisie et du Maroc ont été, comme disait un de ceux qui ont pris une grande part à la seconde, surtout un réflexe de paysan qui agrandit son lopin de terre. La conquête de l'Indochine a été une réaction de revanche contre l'humiliation de 1870. N'ayant pas su résister aux Allemands, nous sommes allés en compensation priver de sa patrie, en profitant de troubles passagers, un peuple de civilisation millénaire, paisible et bien organisé. Mais le gouvernement de Jules Ferry a accompli cet acte en abusant de ses pouvoirs et en bravant ouvertement l'opinion publique française.
[ah, ces socialos… Mais sautons quelques paragraphes, et continuons à creuser les plaies :]
Il faut regarder le problème colonial comme un problème nouveau. Deux idées essentielles peuvent y jeter quelque lumière.
La première idée, c'est que l'hitlérisme consiste dans l'application par l'Allemagne au continent européen, et plus généralement aux pays de race blanche, des méthodes de la conquête et de la domination coloniales. Les Tchèques les premiers ont signalé cette analogie quand, protestant contre le protectorat de Bohème, ils ont dit : « Aucun peuple européen n'a jamais été soumis à un tel régime. »
Si l'on examine en détail les procédés des conquêtes coloniales, l'analogie avec les procédés hitlériens est évidente. (…) L'excès d'horreur qui depuis quelque temps semble distinguer la domination hitlérienne de toutes les autres s'explique peut-être par la crainte de la défaite. Il ne doit pas faire oublier l'analogie essentielle des procédés, d'ailleurs venus les uns et les autres du modèle romain.
Cette analogie fournit une réponse toute faite à tous les arguments en faveur du système colonial. Car tous ces arguments, les bons, les moins bons, les mauvais, sont employés par l'Allemagne, avec le même degré de légitimité, dans sa propagande concernant l'unification de l'Europe.
Le mal que l'Allemagne aurait fait à l'Europe si l'Angleterre n'avait pas empêché la victoire allemande, c'est le mal que fait la colonisation, c'est le déracinement. Elle aurait privé les pays conquis de leur passé. La perte du passé, c'est la chute dans la servitude coloniale.
[une pincée de racaille américanisée et se croyant musulmane, une alliance entre un libéral qui ne pense qu'à l'avenir et un gauchiste, socialiste ou trotskiste plein de repentance, et voilà la « perte du passé » en France… au profit de l'enculisme, pas de l'Islam, faut-il le préciser. ]
Ce mal que l'Allemagne a essayé de nous faire, nous l'avons fait à d'autres. Par notre faute, de petits Polynésiens récitent à l'école : « Nos ancêtres les Gaulois avaient les cheveux blonds, les yeux bleus… » (…)
Dans notre lutte contre l'Allemagne, nous pouvons avoir deux attitudes. Quelle que soit la nécessité de l'union, il faut absolument choisir, rendre le choix public et l'exprimer dans les actes. Nous pouvons regretter que l'Allemagne ait accompli ce que nous aurions désiré voir accomplir par la France.
C'est ainsi que quelques jeunes Français disent qu'ils sont derrière le général de Gaulle pour les mêmes motifs qui les rangeraient derrière Hitler s'ils étaient Allemands. Ou bien nous pouvons avoir horreur non de la personne ou de la nationalité, mais de l'esprit, des méthodes, des ambitions de l'ennemi. Nous ne pouvons guère faire que le second choix. Autrement il est inutile de parler de la Révolution française ou du christianisme. Si nous faisons ce choix, il faut le montrer par toutes nos attitudes. Lutter contre les Allemands, ce n'est pas une preuve suffisante que nous aimons la liberté. Car les Allemands ne nous ont pas seulement enlevé notre liberté. Ils nous ont enlevé aussi notre puissance, notre prestige, notre tabac, notre vin et notre pain. Des mobiles mélangés soutiennent notre lutte. La preuve décisive serait de favoriser tout arrangement assurant une liberté au moins partielle à ceux à qui nous l'avons enlevée. Nous pourrions ainsi persuader non seulement aux autres, mais à nous-mêmes, que nous sommes vraiment inspirés par un idéal.
L'analogie entre l'hitlérisme et l'expansion coloniale, en nous dictant du point de vue moral l'attitude à prendre, fournit aussi la solution pratique la moins mauvaise. L'expérience des dernières années montre qu'une Europe formée de nations grandes et petites, toutes souveraines, est impossible. La nationalité est un phénomène indécis sur une grande partie du territoire européen. Même dans un pays comme la France, l'unité nationale a subi un choc assez rude : Bretons, Lorrains, Parisiens, Provençaux ont une conscience bien plus aiguë qu'avant la guerre d'être différents les uns des autres. Malgré plusieurs inconvénients, cela est loin d'être un mal. En Allemagne, les vainqueurs s'efforceront d'affaiblir le plus possible le sentiment d'unité nationale. Très probablement une partie de la vie sociale en Europe sera morcelée à une échelle beaucoup plus petite que l'échelle nationale ; une autre partie sera unifiée à une échelle beaucoup plus grande : la nation ne sera qu'un des cadres de la vie collective, au lieu d'être pratiquement tout, comme au cours des vingt dernières années. (…)
[les idées exprimées ici ne sont pas les plus importantes pour notre objet du jour, elles sont par contre capitales pour une étude, toujours à venir, de l'idée de nationalité chez S. W., ceci sans insister sur leurs résonances par rapport à notre actualité, ni sur les liens entre l'Europe voulue par certains fascistes, comme Drieu, et l'actuelle UE. Continuons le fil de la démonstration :]
La seconde idée qui peut éclairer le problème colonial, c'est que l'Europe est située comment une sorte de moyenne proportionnelle entre l'Amérique et l'Orient. Nous savons très bien qu'après la guerre l'américanisation de l'Europe est un danger très grave, et nous savons très bien ce que nous perdrions si elle se produisait.
[ah, ces socialos… Les accords Blum-Byrnes sur l'arrivée du cinéma américain en France seront signés peu de temps après la guerre...]
Or ce que nous perdrions, c'est la part de nous-mêmes qui est toute proche de l'Orient.
Nous regardons les Orientaux, bien à tort, comme des primitifs et des sauvages, et nous le leur disons. Les Orientaux nous regardent, non sans quelques motifs, comme des barbares, mais ne le disent pas. De même, nous avons tendance à regarder l'Amérique comme n'ayant pas une vraie civilisation, et les Américains à croire que nous sommes des primitifs. (…)
Nous autres Européens en lutte contre l'Allemagne, nous parlons beaucoup aujourd'hui de notre passé. C'est que nous avons l'angoisse de le perdre. L'Allemagne a voulu nous l'arracher ; l'influence américaine le menace. Nous n'y tenons plus que par quelques fils. Nous ne voulons pas que ces fils soient coupés. Nous voulons nous y réenraciner. Or ce dont nous avons trop peu conscience, c'est que notre passé nous vient en grande partie d'Orient.
C'est devenu un lieu commun de dire que notre civilisation, étant d'origine gréco-latine, s'oppose à l'Orient. Comme beaucoup d'autres lieux communs, c'est là une erreur. Le terme gréco-latin ne veut rien dire de précis. L'origine de notre civilisation est grecque. Nous n'avons reçu des Latins que la notion d'État, et l'usage que nous en faisons donne à penser que c'est un mauvais héritage. On dit qu'ils ont inventé l'esprit juridique ; mais la seule chose certaine là-dessus, c'est que leur système juridique est le seul qui se soit conservé. Depuis qu'on connaît un code babylonien vieux de quatre mille ans, on ne peut plus croire qu'ils aient eu un monopole. Dans tout autre domaine, leur apport créateur a été nul.
[difficile d'être moins équivoque, S. W. a décidément les Romains dans le nez. J'allais écrire que c'est peut-être son seul différent d'importance avec Evola, mais cette différence est justement tellement importante qu'elle doit bien en recouvrir d'autres… Ici comme ailleurs je vous propose un texte tout en semant des graines pour un autre.]
Quant aux Grecs, source authentique de notre culture, ils avaient reçu ce qu'ils nous ont transmis. Jusqu'à ce que l'orgueil des succès militaires les ait rendus impérialistes, ils l'ont avoué ouvertement. Hérodote est on ne peut plus clair à ce sujet. Il y avait, avant les temps historiques, une civilisation méditerranéenne dont l'inspiration venait avant tout d'Égypte, en second lieu des Phéniciens. Les Hellènes sont arrivés sur les bords de la Méditerranée comme une population de conquérants nomades presque sans culture propre. Ils ont imposé leur langue, mais reçu leur culture du pays conquis. La culture grecque a été le fait soit de cette assimilation des Hellènes, soit de la persistance des populations antérieures, non helléniques. La guerre de Troie a été une guerre où l'un des deux camps représentait la civilisation, et ce camp, c'était Troie. On sent par l'accent de l'Iliade que le poète le savait. La Grèce dans son ensemble a toujours eu envers l'Égypte une attitude de respect filial.
L'origine orientale du christianisme est évidente. Qu'on ait à l'égard du christianisme une attitude croyante ou agnostique, dans deux cas il est certain que comme fait historique il a été préparé par les siècles antérieurs. En dehors de la Judée, qui est un pays d'Orient, les courant de pensée qui y ont contribué venaient d'Égypte, de Perse, peut-être de l'Inde, et surtout de Grèce, mais de la partie de la pensée grecque directement inspirée par l'Égypte et de la Phénicie.
Quant au Moyen Âge, les moments brillants du Moyen Âge ont été ceux où la culture orientale est venue de nouveau féconder l'Europe, par l'intermédiaire des Arabes et aussi par d'autres voies mystérieuses, puisqu'il y a eu des infiltrations de traditions persanes. La Renaissance aussi a été en partie causée par le stimulant des contacts avec Byzance.
A d'autres moments de l'histoire, certaines influences orientales ont pu être des facteurs de décomposition. C'était le cas à Rome ; c'est le cas de nos jours. Mais, dans les deux cas, il s'agit d'un pseudo-orientalisme fabriqué par et pour des snobs, et non pas de contact avec les civilisations d'Orient authentiques.
[des vues aussi larges sont nécessairement sujettes à discussion. Je les reproduis pour rester fidèle à la démonstration de S.W. et pour que vous ayez la possibilité de vous faire votre propre opinion, non sans avouer mes limites : je ne connais par exemple strictement rien aux Phéniciens. ]
En résumé, il semble que l'Europe ait périodiquement besoin de contacts réels avec l'Orient pour rester spirituellement vivante. Il est exact qu'il y a en Europe quelque chose qui s'oppose à l'esprit d'Orient, quelque chose de spécifiquement occidental. Mais ce quelque chose se trouve à l'état pur et à la deuxième puissance en Amérique et menace de nous dévorer.
La civilisation européenne est une combinaison de l'esprit d'Orient avec son contraire, combinaison dans laquelle l'esprit d'Orient doit entrer dans une proportion assez considérable. Cette proportion est loin d'être réalisée aujourd'hui. Nous avons besoin d'une injection d'esprit oriental.
[ce genre de paragraphe ne peut bien sûr que faire bander l'amateur des équilibres instables (XVIIe et XIXe siècles français, par exemple) qu'est votre serviteur : les grandes époques ne sont pas nécessairement d'une grande cohérence, leurs contradictions interne et leur fragilité peuvent faire leur force et leur fécondité. Notons d'ailleurs que ce texte de S.W. n'est pas sans accents « lévi-straussiens ».]
L'Europe n'a peut-être pas d'autre moyen d'éviter d'être décomposée par l'influence américaine qu'un contact nouveau, véritable, profond avec l'Orient. Actuellement, si on met ensemble un Américain, un Anglais et un Hindou, l'Américain et l'Anglais fraterniseront extérieurement, tout en se regardant chacun comme très supérieur à l'autre, et laisseront l'Hindou seul. L'apparition progressive d'une atmosphère où les réflexes soient différents est peut-être spirituellement une question de vie ou de mort pour l'Europe.
Or la colonisation, loin d'être l'occasion de contacts avec des civilisations orientales, comme ce fut le cas pour les croisades, empêche de tels contacts. Le milieu très restreint et très intéressant des arabisants français est peut-être la seule exception. Pour des Anglais vivant en Inde, pour les Français vivant en Indochine, le milieu humain est constitué par les blancs. Les indigènes font partie du décor.
Encore les Anglais ont-ils une position cohérente. Ils font des affaires et c'est tout. Les Français, qu'ils le veuillent ou non, transportent partout les principes de 1789. Dès lors, il ne peut arriver que deux choses. Ou les indigènes se sentent choqués dans leur attachement à leur propre tradition par cet apport étranger. Ou ils adoptent sincèrement ces principes et sont révoltés de n'en pas avoir le bénéfice. Si étrange que cela puisse paraître, ces deux réactions hostiles existent souvent chez les mêmes individus.
[cela n'a rien d'« étrange », l'hostilité sachant faire feu de tout bois, un peu comme chez ces antisémites qui reprochent aux Juifs de se soutenir entre eux et les critiquent lorsque deux d'entre eux se bouffent le nez, sur le thème « en plus ils sont même pas foutus d'être solidaires »… Voilà en tout cas une bonne partie de l'histoire de la décolonisation expliquée en quelques lignes. ]
Il en serait tout autrement si les contacts des Européens avec l'Asie, l'Afrique, l'Océanie, se faisaient sur la base des échanges de culture. Nous avons senti ces dernières années jusqu'au fond de l'âme que la civilisation occidentale moderne, y compris notre conception de la démocratie, est insuffisante. L'Europe souffre de plusieurs maladies tellement graves qu'on ose à peine y penser. L'une est la poussée toujours croissante des campagnes vers les villes et des métiers manuels vers les occupations non manuelles, qui menace la base physique de l'existence sociale. Une autre est le chômage. (…) Une autre est l'agitation perpétuelle et le besoin constant de distractions. Une autre est la maladie périodique de la guerre totale. A tout cela s'ajoute aujourd'hui l'accoutumance croissante à une cruauté à la fois massive et raffinée, au maniement le plus brutal de la matière humaine.
Avec tout cela, nous ne pouvons plus dire ni penser que nous ayons reçu d'en haut la mission d'apprendre à vivre à l'univers.
Malgré tout cela, nous avons sans doute certaines leçons à donner. Mais nous en avons beaucoup à recevoir de formes de vie qui, si imparfaites soient-elles, portent en tout cas dans leur passé millénaire la preuve de leur stabilité. On les accuse d'être immobiles. En réalité elles sont toutes depuis longtemps décadentes. Mais elles tombent lentement.
Le malheur a suscité en nous, Français, une aspiration très vive vers notre propre passé. Ceux qui parlent de la tradition républicaine de la France ne pensent pas à la IIIe République, mais à 1789 et aux mouvements sociaux du début du siècle dernier. Ceux qui parlent de sa tradition chrétienne ne pensent pas à la monarchie, mais au Moyen Âge. Beaucoup parlent des deux, et le peuvent sans aucune contradiction. Ce passé est nôtre ; mais il a l'inconvénient d'être passé. Il est absent. Les civilisations millénaires d'Orient, malgré de très grandes différences, sont beaucoup plus proches de notre Moyen Âge que nous ne le sommes nous-mêmes. En nous réchauffant au double rayonnement de notre passé et des choses présentes qui en constituent une image transposée, nous pouvons trouver la force de nous préparer un avenir. Il y va du destin de l'espèce humaine. Car de même que l'hitlérisation de l'Europe préparerait sans doute l'hitlérisation du globe terrestre - accomplie soit par les Allemands, soit par leurs imitateurs japonais - de même une américanisation de l'Europe préparerait sans doute une américanisation du globe terrestre. Le second mal est moindre que le premier, mais il vient immédiatement après.
[l'idée est très clairement exprimée : l'américanisation du globe, c'est la fin de l'espèce humaine.]
Dans les deux cas, l'humanité entière perdrait son passé. Or le passé est une chose qui, une fois tout à fait perdue, ne se retrouve jamais plus.
[on ne peut espérer la grâce d'une petite madeleine pour le passé d'une communauté…]
L'homme par ses efforts fait en partie son propre avenir, mais il ne peut pas se fabriquer un passé. Il ne peut que le conserver. Les Encyclopédistes croyaient que l'humanité n'a aucun intérêt à conserver son passé. Instruits par une expérience cruelle, nous sommes en train de revenir de cette croyance. Mais nous ne nous posons pas la question en termes assez clairs pour la trancher nettement.
Le fond de la question est simple. Si les facultés purement humaines de l'homme suffisent, il n'y a aucun inconvénient à faire table rase de tout le passé et à compter sur les ressources de la volonté et de l'intelligence pour vaincre tout espèce d'obstacle. C'est ce que l'on a cru, et c'est ce qu'au fond personne ne croit plus, excepté les Américains, parce qu'ils n'ont pas encore été étourdis par le choc du malheur.
[et la guerre de Sécession, et la Grande Dépression ? Mais il est vrai que les Américains ont une réelle faculté; sinon à refouler ces malheurs, du moins à les considérer comme des anomalies par rapport à leur « destinée manifeste ». Cela serait de ce point de vue très intéressant si leur dernier grand traumatisme collectif, avant la crise actuelle, le 11 septembre, était une fumisterie : ce peuple qui n'a pas de nom (Godard) n'aurait en quelque sorte pas droit au vrai malheur… et on s'étonne qu'il manque de dignité !]
Si l'homme a besoin d'un secours extérieur, et si l'on admet que ce secours est d'ordre spirituel, le passé est indispensable, parce qu'il est le dépôt de tous les trésors spirituels. Sans doute l'opération de la grâce, à la limite, met l'homme en contact direct avec un autre monde. Mais le rayonnement des trésors spirituels du passé peut seul mettre une âme dans l'état qui est la condition nécessaire pour que la grâce soit reçue. C'est pourquoi il n'y a pas de religion sans tradition religieuse, et cela est vrai même lorsqu'une religion nouvelle vient d'apparaître. La perte du passé équivaut à la perte du surnaturel. Quoique ni l'une ni l'autre perte ne soient encore consommées en Europe, l'une et l'autre sont assez avancées pour que nous puissions constater expérimentalement cette correspondance.
Les Américains n'ont d'autre passé que le nôtre ; il y tiennent, à travers nous, par des fils extrêmement ténus. Même malgré eux, leur influence va nous envahir, et, si elle ne rencontre pas d'obstacle suffisant, leur ôtera leur peu de passé, si l'on peut s'exprimer ainsi, en même temps, qu'elle nous privera du nôtre.
[Seigneur, pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font…]
De l'autre côté l'Orient s'est accroché obstinément à son passé jusqu'à ce que notre influence, moitié par le prestige de l'argent, moitié par celui des armes, soit venue le déraciner à moitié. Mais il ne l'est encore qu'à moitié. Pourtant l'exemple des Japonais montre que quand des Orientaux se décident à adopter nos tares, en les ajoutant aux leurs propres, ils les portent à la deuxième puissance.
[Nouveau résumé de l'histoire de la décolonisation, avec ou sans guillemets… Le regretté - en tout cas par moi - P. Yonnet a écrit des choses de ce genre, mais je ne parviens pas à retrouver la citation.]
Nous, Européens, nous sommes au milieu. Nous sommes le pivot. Le destin du genre humain tout entier dépend sans doute de nous, pour un espace de temps probablement très bref. Si nous laissons échapper l'occasion, nous sombrerons probablement bientôt non seulement dans l'impuissance, mais dans le néant. Si, tout en gardant le regard tourné vers l'avenir, nous essayons de rentrer en communication avec notre propre passé millénaire ; si dans cet effort nous recherchons un stimulant dans une amitié réelle, fondé sur le respect, avec tout ce qui en Orient est encore enraciné, nous pourrions peut-être préserver d'un anéantissement presque total le passé, et en même temps la vocation spirituelle du genre humain.
L'aventure du Père de Foucauld, ramené à la piété, et par suite au Christ, par une espèce d'émulation devant le spectacle de la piété arabe, serait ainsi comme un symbole de notre prochaine renaissance.
[Quoi qu'il en soit de ce dernier exemple, revenons un instant, après avoir remarqué les échos guénoniens de ces lignes, sur la fenêtre de tir dégagée par S. W. L'avons-nous laissée échapper ? Le moins que l'on puisse dire est que l'état actuel de l'Europe le donne fortement à suggérer.
Des efforts pourtant ont été faits, que le programme du CNR, l'État-providence, la décolonisation finalement, ont pu à certains égards caractériser. Il y a eu, incontestablement, des progrès dans la solidarité, nationale et internationaliste (et j'emploie ce dernier mot sans connotation péjorative. Je veux bien qu'il y ait beaucoup de connerie dans le tiers-mondisme, j'avoue néanmoins avoir plus de sympathie pour les manifs pro-Vietnam qu'il y avait dans les années 60 que pour l'indifférence face à la guerre en Libye de ces derniers mois. Passons.). Mais graduellement cette solidarité s'est réduite à la « solidarité » (l'équivoque du mot « démocratisation ») du canapé-télé-chaîne hi-fi. Il n'y pas eu assez d'« Orient », quoique l'on entende par ce concept. Chassez le naturel matérialiste, il revient au galop… On est loin de Charles de Foucauld.
A ce sujet, il faudrait voir si le plus grand symbole de cette période (de l'après-guerre à la chute du communisme et l'Amérique triomphante du père Bush) n'est pas Raymond Aron.
Proche du gaullisme pendant la guerre, fin connaisseur de la pensée française, hermétique aux tentations gauchistes et communistes, il consacra une grande partie de son oeuvre à l'analyse des contradictions des sociétés libérales et démocratiques, aux ambiguïtés de leur matérialisme. Ceci tout en étant membre (apparemment pas membre fondateur, comme je l'ai écrit ici) de la très funeste et enculiste Société du Mont-Pèlerin (dont tout de même il démissionnera), sioniste sans complexe, auteur d'un livre sur De Gaulle, Israël et les Juifs, en qui certains voient l'appel à la curée de Mai 68, qu'en tout cas il ne serait pas inutile de relire… Pardonnez-moi les relents de cette métaphore, mais Aron serait (sur le plan des idées, Marcel Dassault né Bloch étant son pendant dans la pratique) comme le ver sioniste-enculiste dans le fruit de la république gaullienne - qui avait ses tendances enculistes propres, évidemment.
Commentaire dans le commentaire : il y aurait toute une histoire de la Ve République à faire de ce point de vue. Je l'évoquais souvent dans le temps, le nucléaire français vient en grande partie d'Israël. C'est l'histoire du fameux bureau de Shimon Peres à Matignon, à la fin de la IVe et au début du Ve République. Dit autrement : lorsqu'il arrive au pouvoir, et on sait qu'il n'était pas désiré par tous, de Gaulle est sous surveillance américano-sioniste - alors même qu'États-Unis et Israël ne sont pas encore aussi liés qu'ils ne le deviendront au fil du temps et surtout à partir de la guerre des Six jours. Simplement, l'héritage de la Seconde Guerre mondiale fait qu'ils ont un énorme pouvoir sur la France. Un Académicien français dont je tairai le nom disait à un ami : "Les Juifs ont gagné la guerre, et nous le font payer tous les jours." - c'est sioniste qu'il faut dire, bien sûr. Je ne voudrais pas tomber dans l'excès inverse de ceux dans lesquels il arrive à mon sens à Alain Soral de tomber, et opposer systématiquement sionisme et Juifs, mais le fait est là : le sioniste n'hésite pas à sacrifier le Juif. Certains éléments de l'histoire de la Shoah (cf. H. Arendt), les attentats perpétrés par le Mossad contre les Juifs irakiens dans les années 50 pour qu'ils rejoignent Israël, en sont d'éloquents exemples.
Bref, de Gaulle est sous double surveillance. Si l'on en croit F.-X. Verschave dans son Noir Chirac, l'un des deux plus proches collaborateurs du transfuge de la banque Rothschild qu'était Pompidou, Pierre Juillet (l'autre étant M.-F. Garaud, ils allaient ensuite « faire » ensemble Jacques Chirac), travaillait pour la CIA. Ce qui fait bien sûr de Pompidou le chien de garde américano-sioniste par excellence du gaullisme. Et, donc, de gens comme Dassault ou Aron, d'autres importants pions dans cet échiquier - des kapos, finalement…
Après, il ne faut pas tomber dans un schéma manichéen, ou de Gaulle serait l'ange gaulois innocent, et les éléments étrangers de sombres manipulateurs sataniques. La réalité de la surveillance du gaullisme par des forces étrangères, élément par ailleurs classique du jeu politique, ne fait pas de doute : leur importance factuelle sur chaque choix du Général est une autre question, de même que la nature idéologique du gaullisme. Faute d'avoir le livre de Verschave sous la main au moment où j'écris, je ne peux guère être plus précis aujourd'hui, me contentant de noter que le rôle du couple Juillet/Garaud fut tout de même paradoxal : il s'agirait, si Verschave a raison, d'une sorte de mise sous tutelle du souverainisme français. Faute d'avoir pu contrôler de Gaulle ou le « gaulliste historique » Chaban-Delmas, on contrôle celui qui se présente comme leur héritier, J. Chirac. A creuser...
Ces pistes lancées, finissons avec Aron : son cas est d'autant plus intéressant qu'à l'encontre de gens qui traversent leur siècle sans y rien comprendre, sans savoir ce qu'ils font, et le symbolisent d'une certaine manière directement (Sartre ? peut-être), lui avait compris beaucoup de choses. Le paradoxe étant d'ailleurs qu'il était sans doute sincèrement plus attaché à l'histoire de France que ne l'était Sartre…
- Revenons maintenant à la « fenêtre de tir ». A lire ce qu'écrit S.W., et si l'on admet que l'Europe occidentale a finalement laissé passer le train, il est difficile de ne pas penser que c'est la Russie qui a maintenant entre ses mains une opportunité historique de sauver « l'espèce humaine » - eh oui, rien de moins. Cette hypothèse a été exprimée par d'autres depuis longtemps, je ne la reprends même pas vraiment à mon compte, faute de bien comprendre ce qui se passe dans ce pays : je constate simplement que si l'on adopte la démonstration de S.W. - et je trouve que beaucoup d'éléments nous y poussent - alors il est difficile de ne pas devoir prendre en considération cette idée.
Et de ce point de vue, il n'est pas sans ironie amère de constater les efforts actuels des Occidentaux, de ceux qui ont ou auraient laissé passer leur occasion de jouer un rôle dans l'histoire, pour saboter ce qui pourrait être la chance de la Russie, non seulement de jouer un rôle, mais à terme de sauver les dits Occidentaux de leur propre néant… Seigneur, pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font…
J'ai retranscris l'essentiel des thèses de S.W. Je poursuis sur quelques paragraphes intéressants. Je supprime la toute fin, qui relève plus de considérations stratégiques livrées à ses supérieurs londoniens.]
Pour cela, il faut que les populations dites de couleur, même si elles sont primitives, cessent d'être des populations sujettes. Mais du point de vue esquissé ici, faire avec elles des nations à l'européenne, démocratiques ou non, ne vaudrait pas mieux ; ce serait d'ailleurs une folie, aussi bien dans les cas où c'est possible que dans ceux où c'est impossible. Il n'y a que trop de nations dans le monde.
Il n'y a qu'une seule solution, c'est de trouver pour le mot de protection une signification qui ne soit pas un mensonge. Jusqu'ici ce mot n'a été employé que pour mentir. S'il est trop discrédité, on peut lui chercher un synonyme. L'essentiel est de trouver une combinaison par laquelle des populations non constituées en nations, et se trouvant à certains égards dans la dépendance de certains États organisés, soient suffisamment indépendantes à d'autres égards pour pouvoir se sentir libres. Car la liberté, comme le bonheur, se définit avant tout par le sentiment qu'on la possède. Ce sentiment ne peut être ni suggéré par la propagande ni imposé par l'autorité. On peut seulement, et très facilement, forcer les gens à l'exprimer sans l'éprouver. C'est ce qui rend la discrimination très difficile. Le critérium est une certaine intensité de la vie morale qui est toujours liée à la liberté.
[ce qui prouve une fois de plus, mais tous les habitués de ce comptoir le savent, qu'il y avait plus de liberté pendant le XVIIe siècle français que de nos jours.]
Il y a deux facteurs favorables pour la solution de ce problème. Le premier, c'est qu'il se posera aussi pour les populations faibles d'Europe. Cela peut faire espérer davantage qu'il sera étudié. Ce qu'on peut poser en principe dès maintenant, c'est que, par exemple, la patrie annamite et la patrie tchèque ou norvégienne méritent le même degré de respect.
[ou le même degré de non-respect, les patries grecque, italienne, espagnole en fournissent actuellement des exemples clairs. S. W., qui oublie qu'elle a lu Marx, sous-estime ici les facultés de mépris et d'indifférence des riches, et surtout de ceux qui s'efforcent de rester riches quand le monde s'appauvrit.]
L'autre facteur favorable, c'est que l'Amérique, n'ayant pas de colonies, et par suite pas de préjugés coloniaux, et appliquant naïvement ses critères démocratiques à tout ce qui ne la regarde pas elle-même, considère le système colonial sans sympathie. Elle est sans doute sur le point de secouer sérieusement l'Europe engourdie dans sa routine. Or en prenant le parti des populations soumises par nous, elle nous fournit, sans le comprendre, le meilleur secours pour résister dans l'avenir prochain à sa propre influence. Elle ne le comprend pas ; mais ce qui serait désastreux, ce serait que nous ne le comprenions pas non plus."
- No comment ! (« À propos de la question coloniale dans ses rapports avec le destin du peuple français », 1943, pp. 428-439 de l'édition « Quarto ».)
Je vais citer aujourd'hui un humaniste de gauche, ça nous change, Jean Ghéhenno. La lecture de son Journal des années noires. 1940-1944, malgré ce qui peut me séparer de l'auteur, de son goût pour les grands mots et de son côté, pour le dire vite, « laïcard », est rafraîchissante : après des mois passés avec des auteurs proches de Vichy ou des Allemands, il n'est pas désagréable de lire quelqu'un de moins brillant certes que Rebatet, mais qui lui ne s'est jamais bercé d'illusions sur la bonne volonté du Fürher. De surcroît, sans faire d'un seul témoignage une vérité d'évangile, on ne peut que noter que l'image donnée dans ce livre des Français est moins unilatérale que ce que l'on a pu lire ces dernières années, suivez mon regard.
Quelques citations au fil du texte (j'utilise l'édition « Folio » actuelle) :
- "Ce matin, dans La Gerbe, un curieux article de Drieu La Rochelle. Il nous reproche nos hésitations, nos « lanternements » : qu'attendons-nous pour choisir enfin ? Et, bien, entendu, l'Europe contre l'Angleterre. « Car l'Allemagne, écrit-il, c'est pour nous l'Europe, même si nous entrons dans cette Europe avec une figure bien triste et bien humiliée. » Et ce Gilles nonchalant, à la voix traînante, qui est le plus grand paresseux que j'ai connu [AMG : Malraux dira que c'est un cliché, inexact mais conforme à l'image que Drieu voulait donner de lui-même] remet la France au travail et joue les réformateurs. Il confesse d'ailleurs, et avec une sorte de jubilation, sa propre fainéantise. Il semble qu'il se roule encore dans ses draps. Mais c'est fini. Il va travailler. Il travaille. Il était fainéant comme Français, maintenant le voilà bon européen : sous Hitler il promet de travailler comme quatre. Étrange réformateur. (...)
Le génie de Hitler est peut-être d'avoir compris qu'en jouant la lâcheté des hommes il pourrait tout, dans cette période des années 30-40 où le souvenir de la Grande Guerre et de ses horreurs ne laissait vivante dans la conscience des Européens que la peur. Il ne fait pas la guerre, il organise des paniques." (12 septembre 1940)
- "La N.R.F.-maison est sous scellés (...), mais la N.R.F.-revue va tout de même reparaître, sous la direction de Drieu la Rochelle. Au sommaire de décembre : Gide, Giono, Jouhandeau... Au sommaire de janvier : Valéry, Montherlant... L'espèce de l'homme de lettres n'est pas une des plus grandes espèces humaines. Incapable de vivre longtemps caché, il vendrait son âme pour que son nom paraisse. Quelques mois de silence, de disparition l'ont mis à bout. Il n'y tient plus. Il ne chicane plus que sur l'importance, le corps du caractère dans lequel on imprimera son nom, sur la place qu'on lui donnera au sommaire. Il va sans dire qu'il est plein de bonnes raisons. « Il faut, dit-il, que la littérature française continue. » Il croit être la littérature, la pensée française, et qu'elles mourraient sans lui. (...)
Que penser d'écrivains français qui, pour être sûrs de ne pas déplaire à l'autorité occupante, décident d'écrire de tout sauf de la seule chose à quoi tous les Français pensent, bien mieux, qui, par leur lâcheté, favorisent le plan de cette autorité selon lequel tout doit paraître en France continuer comme auparavant ?" (30 novembre)
- "L'hypocrisie de Déat est de se donner pour pacifiste, comme s'il ignorait que la Collaboration avec une Allemagne qui fait la guerre implique une participation grandissante de la France à cette guerre." (3 janvier 1941)
- "Samedi j'ai dû faire la queue à la mairie pour changer ma carte d'alimentation. (...) Pendant trois heures j'ai écouté les conversations. Les propos étaient d'une effarante bêtise. La majorité des gens demande la fin, la fin à tout prix. Ils imaginent qu'alors tout recommencera comme auparavant. Un infiniment petit nombre a quelque idée de ce qui se passe et de ce qui nous attend. Peu d'hommes méritent la liberté. C'est pour cela qu'elle est en train de mourir peut-être." (28 avril)
- "Hommes d'honneur. Brasillach, officier prisonnier, libéré par l'autorité occupante pour diriger à Paris un des journaux. Il expose à la librairie Rive gauche (Rive gauche du Rhin, disent les étudiants) le prix de sa libération : c'est un livre : Notre avant-guerre, où ce Français courageusement dénonce, pour le compte de Hitler, les faiblesses de la France." (6 juin)
- "Aujourd'hui [un an après l'entrée des Allemands dans Paris] les Parisiens (...), par un accord secret, portent tous une cravate noire : Résistance à l'oppression ! A l'école, ce matin, une petite fille coupable d'avoir un ruban noir dans ses cheveux a été appelée chez la directrice. « De quoi donc êtes-vous en deuil ? » - « De Paris », a-t-elle répondu, vite, comme elle sentait, sans prendre garde à l'insolence. On l'a mise à la porte, pour huit jours, sous le prétexte qu'elle « n'avait pas le sens social »." (14 juin)
- "Roulier a été arrêté la semaine passée à la gare Saint-Lazare. Il s'amusait à crier Heil Staline et à lever le poing sous le nez de chaque officier allemand qu'il rencontrait. Il n'est pas du tout communiste, français cabochard plutôt. Il levait le poing et criait Heil Staline pour se moquer d'eux et était au comble de la joie quand parfois l'un de ces lourdauds, totalement éberlué, lui répondait Heil, en levant le bras, par habitude." (23 juillet)
- "Le Maréchal a parlé. Discours vulgaire, tortueux et menaçant, assez extraordinaire aveu de solitude et d'impuissance. Il lui faut bien reconnaître que la France n'est pas derrière lui. Il prétend l'y mettre de force et nous promet la persécution. Nous verrons bien.
La logique de la trahison oblige le gouvernement à trahir toujours davantage." (13 août)
- sur Montherlant : "Ce « chevalier » [auto-proclamé] rallie toujours à temps le camp du plus fort. Affaire de goût, dirait-il. On sait qu'il a le goût de la force." (2 novembre)
- "Drieu a rapporté hier soir, de l'ambassade d'Allemagne, le bruit que le Maréchal démissionnait. (...) Selon un autre bruit, l'Italie ferait avec l'Angleterre une paix séparée. C'est l'une de nos misères de vivre ainsi, sans rien savoir, rien sur quoi nous puissions prendre appui, construire le moindre raisonnement, dans une sorte de nuage mental fait de vagues bruits, de fausses nouvelles, de mensonges intéressés, d'illusions imbéciles." (28 novembre)
- "L'opinion, il y a un an, molle et lâche, était prête à tout. Vichy et Berlin ont si bien fait ensemble que le pays tout entier a désormais le sentiment de sa servitude. Il se sent asservi, non gouverné. Il déborde de haine et [s']il ne sait pas encore ce qu'il veut, il sait du moins très bien ce qu'il ne veut pas : c'est justement tout ce qu'il subit." (12 décembre)
- "B... et moi étions d'accord hier pour penser que les Français ne sont pas plus vaincus aujourd'hui qu'ils n'ont été vainqueurs en 1919. Leur erreur serait de croire à leur défaite. Une erreur tient à l'autre. Il faudrait les rendre conscients de l'une et de l'autre." (25 décembre)
- les voeux de nouvelle année de Pétain à la radio : "Un moment pénible a été celui où sans s'en rendre compte il a relu deux fois tout un paragraphe de son message." (1er janvier 1942)
- "Depuis huit jours les Juifs doivent porter l'étoile jaune et appeler sur eux le mépris public. Jamais les gens n'ont été avec eux si aimables. C'est qu'il n'est sans doute rien de plus ignoble que de contraindre un homme à avoir à tous les instants honte de lui-même et le gentil peuple de Paris le sait. Comme le savait Nietzsche. « Épargnez, disait-il, à tout homme la honte. »
Rien qu'en voyant les Juifs de ce quartier, on peut vérifier à quel point ils sont « le capitalisme international » : la plupart sont dans une évidente misère et le petit peuple tout entier s'indigne qu'on s'applique à déshonorer ainsi la pauvreté." (16 juin)
- ça doit être ça, les « racines juives de la France »... A suivre !
"Les défaillances et les triomphes..." - Ma bite dans mon cul. - A bas les Boches ! Vive les Juifs ! Vive les pédés !
Le premier jet de ce texte date d'il y a trois semaines. Pour des raisons diverses et qui ne lui sont pas toutes liées, j'ai eu un peu de mal à l'achever. Je lui garde son aspect bigarré et daté.
"Le supplice du pal / Qui commence si bien / Et finit si mal…" (V. Hugo)
Quelques remarques de rentrée des classes et des artistes, en attendant mieux j'espère :
- "L'avenir de l'Allemagne, pour nous", déclare de Gaulle [en 1949], "ce n'est pas le Reich. C'est une Allemagne reconstruite à partir des États allemands. Bien entendu, nous ne voyons aucun inconvénient à une fédération de ces États, dans laquelle chacun jouira de ses droits naguère écrasés par le Reich.
On peut et on doit refaire une Bavière, un Wurtemberg, une Rhénanie, un Palatinat, une Whestphalie, des Hesse, etc… Il faut organiser les morceaux d'Allemagne. (…)
Si l'on persiste, on va manquer une occasion historique de ramener le peuple allemand dans le giron des peuples de l'Europe. Du même coup, on va manquer l'occasion, peut-être la dernière, de faire l'Europe. Que peut être l'Europe en pratique ? Ou bien ce sera un accord entre le peuple français et le peuple allemand, ou bien ce ne sera rien. Or, il n'y aura pas d'accord, même si on écrit le contraire sur des papiers, si l'Allemagne, sous une forme ou une autre, redevient un Reich. Je dis que dans ce cas il n'y aura jamais d'accord entre nos deux peuples." (cité par J.-R. Tournoux, La tragédie du Général, Plon, 1967, pp. 70-71.)
Le Reich a changé de nom, s'appelle maintenant « l'Allemagne réunifiée », prosit !, et il n'y a à l'heure actuelle aucun accord entre les peuples français et allemand. De Gaulle voulait éviter la résurgence de l'« impérialisme germanique », le voilà en plein renouveau ces dernières années, sous une forme certes différente de l'époque de Guillaume II ou de tonton Adolf. Il n'est pas inutile - intellectuellement parlant, car dans la pratique le mal est fait, merci Tonton tout court -, de constater à quel point ce fut le bordel en Europe depuis que l'Allemagne a été unifiée. Guerres extrêmement meurtrières en série jusqu'en 1945, un petit holocauste au passage, et maintenant la guerre économique, plus soft, pour l'instant, mais bien réelle. Sans doute y a-t-il eu des spécialistes de géopolitique pour traiter cette question : on a le sentiment que l'Allemagne unifiée est, tout simplement, trop grande pour l'Europe. On me parlera des guerres napoléoniennes et du bordel qu'elles ont mis en Europe, mais, sans angélisme à l'égard de notre politique extérieure, elles ne furent qu'une exception, ne revêtent pas le caractère structurel qu'il me semble déceler dans le poids excessif de la grande Allemagne. Demandez aux Autrichiens, qui n'ont plus aucun intérêt politique, ni, après quelques années de flamboyance typique des peuples qui se sentent entrer en décadence, aucun intérêt culturel, depuis que Bismarck a unifié le Reich, demandez aux Russes, aux Polonais…, ce qu'ils en pensent. Même l'extermination des Juifs d'Europe, en ce qu'elle découle en partie de la notion d'espace vital, peut à certains égards être reliée à l'existence du Reich.
A ce propos, il m'a fallu quelques jours pour la regarder depuis qu'elle a été mise en ligne par Égalité et réconciliation, mais j'ai trouvé tout à fait excellente, y compris dans ses hésitations, cette réponse d'Emmanuel Todd à une question sur Israël :
Enfin, dans la série « nous entrons dans la civilisation du (godemichet dans le) cul », je vous signale cet article d'enculés, au sens « propre ». Autant le reproduire :
"Spécial sexe: hétéros passifs, la fin d'un tabou
Se faire pénétrer analement par sa copine ? Une pratique qui ne semble plus un tabou. Enquête sur ces hétéros qui jouissent sans complexe avec leur cul.
"Bonjour, j'aimerais savoir si les hommes qui aiment se dilater l'anus sont tous gays, car j'ai vu sur un forum un gars qui dit qu'il s'enfile des tournevis, mais il affirme également qu'il n'est pas gay, je trouve ça étrange."
La question que pose un jeune internaute avec une candeur de SMS peut faire sourire par son aspect désintéressé ; elle n'en reste pas moins cruciale.
La pratique anale chez les garçons est-elle - tournevis mis à part - une affaire de pédés ? On ne parle pas de la pratique anale qui consiste à sodomiser sa partenaire. On sait depuis les années 1950 et le rapport Kinsey, qui a ouvert les yeux du monde sur les comportements sexuels des Terriens, que la sodomie est une activité, sinon habituelle, du moins courante chez les couples de toutes obédiences. Il suffit pour s'en convaincre de regarder la plupart des pornos hétéros et d'observer la régularité du triumvirat pipe-baise-sodo, cette dernière étant devenue une obligation du genre. Ou d'écouter avec une attention soutenue une conversation de vestiaire (qui est publique, comme chacun sait depuis les propos d'Anelka) et son lot de vantardises anales.
Mais pour ce qui est du propre cul des mecs hétérosexuels, la littérature scientifique est pauvre et les déclarations de type "j'adore me faire prendre" sont rares, voire risquées dans certains contextes. Pourtant, la stimulation anale est tout aussi agréable pour l'homme que pour la femme et la sodomie peut être la source d'orgasmes puissants dont sont privées les demoiselles, faute de prostate.
"L'orgasme prostatique peut provoquer un plaisir d'une intensité qui n'a rien à voir avec l'orgasme éjaculatoire, confirme le sexologue Alain Héril. Alors que l'orgasme classique ne concerne que les parties génitales, celui de la prostate, qu'on peut atteindre même avec les doigts, remonte le long de la colonne vertébrale et engage le corps entier."
Pourquoi diable les garçons se priveraient-ils dès lors de ce nirvana sensoriel ? "Ils ne s'en privent pas du tout, affirme Cécile, dont le CV sexuel tient de l'entreprise sociologique. Les mecs un tant soit peu libérés refusent rarement qu'on s'occupe de leur cul, quand ils ne prennent pas eux-mêmes l'initiative", raconte la jeune trentenaire. Pour elle, le fait de pratiquer l'anulingus "fait partie des conditions de politesse" que l'on doit à son partenaire. "Le cul des mecs, tu peux t'en occuper mais il ne faut pas la ramener après. La règle tacite, c'est qu'on ne doit jamais en parler", confirme l'une des auteurs de Kata Sutra, la vérité crue sur la vie sexuelle des filles, ouvrage dans lequel un chapitre est consacré à cette question taboue.
L'internet et ses formidables possibilités d'anonymat fournissent un bon indicateur du drame intérieur que vivent les garçons qui ont découvert les joies interdites de l'anus. Les forums fourmillent de topics dont l'interrogation centrale se résume ainsi : "Je prends du plaisir avec mon anus, suis-je un homosexuel refoulé ?" Trouble normal selon Louis-Georges Tin, auteur de L'Invention de la culture hétérosexuelle :
"Une injonction non verbalisée, mais présente partout, prescrit qu'un vrai garçon n'est ni un bébé, ni une fille, ni un pédé. Et ce statut masculin ne s'acquiert pas une fois pour toutes comme un diplôme : l'homme doit démontrer chaque jour qu'il est un homme, y compris à lui-même."
Bref, l'hétérosexualité, ce douloureux problème, implique, en plus de cracher dans la rue, de se tenir à une distance raisonnable de ses fesses. "Les garçons apprennent très tôt la fierté de dominer leur anus et la société dresse la liste des parties du corps avec lesquelles ils sont censés prendre du plaisir. Les tétons et l'anus n'y figurent pas. Or, les individus se définissent sexuellement autant par leurs goûts que par leurs dégoûts. Et il existe un véritable rejet de l'anus, qui confine à la sodophobie", analyse Tin.
Au point que certains hommes, pourtant à l'aise dans leur identité hétérosexuelle, se refusent à impliquer leur derrière. C'est le cas de Romain, dont la copine a tenté plusieurs fois d'approcher la croupe.
"Je ne peux pas dire que je trouve ça désagréable, mais ça me paralyse, comme si c'était sale ou trop subversif. Ça me coupe du trip. Ce serait pareil si elle me sortait un fouet, je découvrirais peut-être que j'adore qu'elle me fasse un peu mal, mais je ne suis pas sûr d'avoir envie de le savoir."
Les filles ne sont pas non plus à l'abri de ces blocages psychologiques qui font barrière à leurs fantasmes de pénétration :
"Je peux ressentir une certaine excitation devant un cul offert, avoue Anne, mais j'ai toujours un peu peur que le mec soit un pédé refoulé. Si je lui mets un doigt, je ne peux pas m'empêcher d'avoir l'impression d'être méchante, et si je m'imagine en train de le prendre debout avec un gode, c'est carrément comme s'il se mettait en robe."
"Le couple masculin-féminin s'est construit dans nos sociétés autour de la notion d'actif et de passif, explique le psychiatre Serge Hefez, auteur de Dans le coeur des hommes. Le garçon doit être actif et érigé, la femme accueillante, dans tous les sens du terme. On retrouve ce point de vue dans l'antagonisme vagin-pénis. Pourtant nous assistons à un mouvement de fond : garçons et filles se rapprochent psychiquement."
Mathieu, 31 ans, papa d'un petit garçon, se définit comme un hétéro classique, "peut-être un peu plus ouvert que la moyenne". Il y a huit ans, sa copine de l'époque lui a fait découvrir qu'il disposait d'un organe sexuel supplémentaire. "Depuis, j'y vais. Ça doit se voir que j'aime ça, je suis partant pour tout même si je ne me suis jamais fait prendre complètement, plutôt parce que ça ne dit pas trop à ma copine."
Cette passivité, loin de lui faire craindre une homosexualité refoulée, semble le conforter dans son identité d'homme et approfondir sa relation de couple :
"C'est quasiment une forme d'honnêteté pour moi, comme assumer une part de soi avec elle, ça nous sort du rôle où le mec coupe du bois pendant que la fille fait la cuisine, ça enrichit notre relation. Elle m'offre un truc, mais je n'ai pas l'impression d'être plus féminin quand je le fais, ça n'est pas plus passif qu'une pipe. Par exemple, quand elle me pénètre avec ses doigts pendant que je suis en elle, il y a une sensation de partage super jouissive." Complètement à l'aise avec le sujet, Mathieu en parle même volontiers avec ses potes : "Ce n'est pas de la fierté, mais j'ai une certaine satisfaction à me montrer comme un garçon moderne", convient-il.
De là à dire que le doigt dans le cul est la meilleure arme féministe, il n'y a qu'un pas, comme le laisse entendre Serge Hefez : "L'autorité parentale est en train de remplacer la puissance paternelle dans l'imaginaire collectif. Les papas actifs accompagnent leur enfant de manière différente, depuis leur présence à l'accouchement jusqu'à la manière d'élever leur fils. Si bien que le garçon ne voit plus l'utilité de se construire un bouclier défensif."
Siegfried, un garçon de 37 ans au look légèrement ambigu, affirme ne pas s'être construit de manière très libre : "Sade m'a plus influencé que mes parents, raconte cet amateur de gode-ceinture, de fist-fucking et de SM. Déjà ado, j'accueillais beaucoup d'objets dans mon cul, j'ai ensuite fait mon chemin, même si certaines personnes m'ont quitté à cause de mes pratiques anales. Ce qui m'a orienté vers des cercles plus transgressifs qui m'ont permis d'éclore à la vie."
Dans cette éclosion, il découvre son corps comme outil de toutes les pratiques, sexuelles, sportives, artistiques (Siegfried est très tatoué) au point "que ces pratiques peuvent parfois prendre le pas sur la nature du partenaire". S'il préfère les filles (mais pas forcément celles correspondant aux clichés féminins), la recherche du plaisir l'a amené à faire l'amour avec des garçons.
"A la fois parce que je trouve dans le monde homosexuel une facilité d'accès à ces choses qui sont moins évidentes pour les filles, mais aussi parce qu'il y a un véritable plaisir à se faire prendre par un organe vivant et pas toujours par du latex, où les sensations sont complètement partagées."
L'industrie du sex-toy commence à envisager des godes pour mecs qui procurent en même temps du plaisir à la partenaire. Le Share que met en vente Passage du désir, le sex-shop parisien et lillois, qui s'affranchit du gode-ceinture en s'accrochant dans le vagin de la femme, mutualise ainsi les sensations lors de la pénétration.
"C'est l'outil idéal pour moi, reconnaît Cécile, parce qu'il me permet de ressentir à la fois le plaisir cérébral de baiser un mec dans des rôles complètement renouvelés et en même temps de prendre mon pied physiquement." Selon Siegfried, cette démocratisation ne doit pas amoindrir l'expérience : "Si le dernier truc à la mode, c'est de se faire sodomiser, les mecs le feront, mais il ne faudrait pas que cela perde son côté révolutionnaire."
Bon, que dire… D'abord, on ne peut s'empêcher de penser à la réponse de Bataille à Benjamin, qui lui demandait à quoi servait le Collège de Sociologie : "à créer de nouveaux tabous". Ça ne se crée pas comme ça, hélas. L'air de rien, et en faisant mine d'oublier le côté prescripteur de ce genre d'articles - qui m'énervait déjà il y a cinq ans (avec déjà l'inénarrable Tin pour nous conseiller de nous faire élargir le fondement) -, même si la conclusion de Siegfried sur la « démocratisation » et le côté « révolutionnaire » de la chose ne manque pas de sel, l'air de rien, disais-je, cet article pose d'intéressantes questions. Quelques remarques en vrac :
- on touche ici du doigt, c'est un mauvais jeu de mots, la question qui fait mal, c'en est un autre, et après j'arrête de les souligner : jusqu'à quel point peut-on porter des jugements moraux sur des activités privées et inoffensives pour les tiers ? Si ce merveilleux papa « moderne » qu'est Mathieu trouve un enrichissement à sa vie de couple en se faisant un-peu-pénétrer par sa compagne, qui suis-je pour le critiquer ? D'un certain point de vue, je n'ai rien à dire, et de ce même certain point de vue, je m'en fous, d'autant qu'il faut être aussi naïf que le rédacteur de cet article pour croire que cette pratique soit récente (et con comme un balai pour y voir du féminisme, j'y reviens ci-après).
- ceci posé, le fait même que ladite pratique soit évoquée (dans un journal qui a son public, et ce texte a été repris par un portail aussi lu que Rezo, où j'en ai pris connaissance), et qu'elle le soit de manière très laudative, est, lui, justiciable de commentaires. Je ne vais pas vous en faire des tartines, vous connaissez mes raisonnements sur le sujet : je signalerai juste à quel point, quoiqu'à des degrés divers, les personnes interrogées dans cet article revendiquent ce qu'elles font, y voient de la « modernité », du « féminisme », de la « subversion ». Même le sympathique écervelé que semble être Siegfried (ach, ce prénom… c'est comme si le héros wagnérien s'enfonçait Notung (son épée, GRÔSSE MÉTAFORE !) dans le cul… quelle époque !) baigne dans ces stéréotypes marcuso-rimbaldiens. Bref, ce qui est une pratique privée, intime, justiciable de quelques confidences privées éventuelles entre amis, devient ici une revendication, une fierté, malgré quelques dénégations, - et bien sûr, quand on touche le fond - de Tin -, une agression, soit-disant contre la « sodophobie » (anus de tous les pays, unissez-vous contre une telle discrimination ! - il faudrait faire un sort à l'utilisation du verbe « confiner » (sans jeu de mots !), qui permet tous les amalgames, dans la « pensée » contemporaine), en réalité contre l'hétérosexualité.
- (M. Limbes attire par ailleurs mon attention sur le côté utilitariste de l'article, genre Walras : de l'utilité marginale, de l'ophémilité de la prostate, à rentabiliser de façon optimale, etc. Notons ici l'idée de « mutualiser » le plaisir à l'aide de cet « outil idéal » qu'est le gode nouvelle génération - si ce n'est pas une figure dégradée de la réciprocité, ça...)
- ce qui conduit à quelques précisions d'ordre général. J'ignore - il s'agit là d'un appel à témoins, n'hésitez pas à m'informer - quand et comment s'est mise au point la dualité actif/passif dans la vision de l'acte sexuel. Par analogie avec d'autres domaines du savoir, mon petit doigt me dit que si cette dualité est ancienne, nous en avons maintenant une vision schématique et rigide qui n'était pas celle de ses concepteurs - ce n'est qu'une intuition. Quoi qu'il en soit, on s'épargnerait je pense - et on m'épargnerait la lecture - de nombreuses conneries si l'on voulait bien ne plus lier hétérosexualité et dualité activité/passivité. La femme n'a rien de passif pendant l'acte, ni en pratique (du moins j'espère pour vous), ni en théorie, il faut n'avoir jamais touché une femme, ou, d'une manière plus ou moins consciente, ne pas aimer les femmes, pour avoir même l'ébauche d'une telle idée. Tout ce que l'on peut concéder à cette vision caricaturale revient à la phrase de Sade : "Tout homme est un despote quand il bande", autrement dit, lorsqu'on est excité on a une furieuse envie d'être actif - et cela ne concerne même pas spécifiquement l'hétérosexualité. De même Cioran pouvait-il écrire dans ses Syllogismes de l'amertume : "La chair est incompatible avec la charité : l'orgasme transformerait un saint en loup.", et, ce qui n'est pas exactement la même chose : "Un moine et un boucher se bagarrent à l'intérieur de chaque désir".
Dans l'état actuel des choses, la dualité actif/passif permet à bon compte à certains de se croire féministes, ou modernes, ou subversifs, en proposant une vision incroyablement schématique des rapports sexuels homme/femme.
- ma première réaction en lisant ce texte a été le "Vive les pédés" que j'ai fait figurer dans mon titre. Je ne crois pas - notre ami Siegfried mis à part - que les participants à l'article soient spécialement des homos refoulés (quoique… il faudrait retrouver papa Mathieu dans quelques années), mais je me suis dit que les pédés étaient tout de même moins faux cul, et moins cons, que ces hétérosexuels qui semblent avoir besoin de se faire prendre pour avoir une vague idée de ce que Madame peut éprouver. Naïveté : citons de nouveau Michel Schneider, au sujet de la bisexualité, "concept où les hommes s'imaginent entendre le féminin, alors qu'il ne s'agit que de leur féminin..." (Voleurs de mots, Gallimard, 1985, p. 159). On ne peut se mettre à la place de l'autre (de ce point de vue, le caricatural : "Tu la sens ? Tu la sens, hein ?" est aussi une expression d'angoisse et de conscience d'une limite). C'est peut-être frustrant d'un certain point de vue, c'est certainement enrichissant d'un autre point de vue ; il faut en tout cas le dire, contre tous ceux qui vous culpabilisent sans cesse sur ce qu'ils appellent vos « blocages » : ce n'est pas grave, ça ne fait pas mal.
Moralité : si c'est pour éprouver quelques sensations agréables, et éventuellement, je veux bien parce que je suis sympa, jouer avec quelques stéréotypes, pourquoi pas se faire mettre par Madame. Mais si c'est pour jouer le jeu, non de la réciprocité, mais de l'identité des plaisirs et des postures, alors autant être pédé - d'ailleurs, si c'est ce qu'on cherche, c'est qu'on l'est.
- à propos de « sensation agréable », une dernière remarque. Il faut être d'une grande débilité, non pas pour déclarer, car le docteur qui le fait est dans son rôle, mais pour y voir une vérité d'ordre général, comme le rédacteur de l'article, que "l'orgasme classique ne concerne que les parties génitales". Cet homme-là a-t-il jamais joui ? - Sans commentaires !
Donnons plutôt une nouvelle fois la parole à Cioran, dont ces lignes publiées en 1952 rentrent pour le moins en résonance avec l'article des Inrockuptibles :
"Depuis que Schopenhauer eut l'inspiration saugrenue d'introduire la sexualité en métaphysique, et Freud celle de supplanter la grivoiserie par une pseudo-science de nos troubles, il est de mise que le premier venu nous entretienne de la « signification » de ses exploits, de ses timidités et de ses réussites. Toutes les confidences débutent par là ; toutes les conversations y aboutissent. Bientôt nos relations avec les autres se réduiront à l'enregistrement de leurs orgasmes effectifs ou inventés… C'est le destin de notre race, dévastée par l'introspection et l'anémie, de se reproduire en paroles, d'étaler ses nuits et d'en grossir les défaillances ou les triomphes."
"Deux voies s'ouvrent à l'homme et à la femme : la férocité ou l'indifférence [ou les deux tour à tour…]. Tout nous indique qu'ils prendront la seconde voie, qu'il n'y aura entre eux ni explication ni rupture, mais qu'ils continueront à s'éloigner l'un de l'autre, que la pédérastie et l'onanisme, proposés par les écoles et les temples, gagneront les foules, qu'un tas de vices abolis seront remis en vigueur, et que des procédés scientifiques suppléeront au rendement du spasme et à la malédiction du couple."
- syllogismes de l'amertume… Il faudrait étudier le féminisme, ou plutôt les féminismes des années 60-70, sous cet angle, entre « férocité » et « indifférence », mais aussi, parfois, tentatives d'« explication ».
Un autre jour peut-être !
- Difficile de ne pas finir ce (qui devait être un) petit texte de rentrée par une vidéo wagnérienne de Siegfried - interprété comme il se doit par le compétent Siegfried… Jerusalem - en train de forger son épée, l'ignoble juif (dans l'esprit de Wagner) Mime complotant dans le dos de ce modèle d'aryen. Cette scène sublime et ridicule est une machine à fantasmes de toutes sortes. Je vous laisse donc avec les vôtres.
Voici, avec quelque temps de retard, la dernière salve d'extraits de la partie conclusive des Décombres, « Petites méditations sur quelques grands thèmes ». Comme précisé dans les épisodes précédents, je pratique sans les signaler quelques coupures, je ne m'embarrasse pas, sauf réflexe incontrôlable, de commentaires ni de justifications autres que celles données en préambule, je vous donne du Rebatet tel qu'il se voulait, brut de brut, au fil des chapitres.
"Je vis. Je suis libre et en repos parmi mes livres. On se bat partout. Mais partout triomphent les forces dont j'ai su depuis longtemps apercevoir la puissance. Toutes les cartes sont abattues désormais. Maints peuples ont passé d'un front à l'autre. Leurs avatars purent être singuliers. Ils ne le sont plus. Cette guerre a pris sa forme logique. L'apocalypse est lumineuse."
Les catholiques.
"Regardons le monde catholique, tel que l'ont façonné ses prêtres. Nous voyons la bourgeoisie la plus sèche et la plus étroite. Tous ceux qui ont eu à gagner leur pain quotidien au bas de l'échelle - j'ai été de ceux-là pour ma part - peuvent en servir de témoins : sauf à de bien rares hasards, il n'est pas de patron plus dur et plus ladre que le patron qui va à la messe."
"C'est la dégénérescence, l'appauvrissement continu de la pensée catholique qui l'ont mise avec cette facilité à la merci du microbe juif. C'est en lui seul qu'elle a retrouvé un principe actif pour son apologétique et son éthique. Elle a subi avec délices la répugnante étreinte des Juifs, elle en porte la contamination, comme une blanche engrossée par un des ces sous-nègres. L'impur rejeton de ce coït aurait de quoi surprendre Bossuet ou Saint Thomas d'Aquin.
Regardez du reste les oeuvres d'art que l'Église, la grande patronne d'Angelico, de Tintoret, de Raphaël, inspire et commande aujourd'hui. Regardez les salsifis, les crottes qu'elle dépose dans ses plus grandioses sanctuaires, au point que l'on serait fondé à dire que toute église belle devrait être désormais interdite aux curés."
Cette "dégénérescence intellectuelle, morale et philosophique de l'élite chrétienne…, il suffit d['en] voir autour de nous les effets. Du côté des laïcs, quelle vision que les nouvelles « dernières colonnes de l'Église » : cette fielleuse hyène de Mauriac, cet aberrant et lugubre pochard de Bernanos, ce phacochère de Louis Gillet, paillasson cochonné d'encre où tous les youtres de Pourri-Soir se sont essuyé les pieds ; ou bien Henry Bordeaux, chapiteau en sucre d'orge et réglisse, où pendillent les bons dieux de Bouasse-Lebel ; ou encore parmi les trépassés d'hier, un vénéneux champignon de grimoire, tel que le petit père Georges Goyau. Quelques talents à côté, mais tous tellement spécieux, tellement équivoques, dont chaque ligne zigzague parmi les tares sexuelles, impuissant obsédés, masturbés choisissant les bénitiers pour tinettes, pédérastes cherchant Dieu au trou du cul des garçons. Un seul écrivain véritable et sain dans l'obédience catholique, Paul Claudel, mais politiquement un imbécile pyramidal."
Les Juifs.
"Le moment est prochain maintenant où les Juifs d'Europe ne relèveront plus que de la police. Je n'ai pas encore perdu toute espérance de voir des Français participer à cette opération."
"Les Juifs ont contribué plus que quiconque à déchaîner cette guerre. Ils ont travaillé bien davantage encore à la prolonger et à l'étendre. Ce sont les Juifs qui ont attelé l'invraisemblable et ignoble « troïka » Churchill-Roosevelt-Staline, dont le triomphe eût été l'effondrement de l'Occident. [Dominique de Roux, une fois encore : "Cette fin des Temps modernes, un été de 1945, à Berlin…"]
Nous comprenons toujours mieux que, sans les Juifs, nous eussions fait entre nous, avec les moindres dégâts, cette révolution du socialisme autoritaire devenue nécessaire à notre siècle, et dont les vieux doctrinaires français, tel que Proudhon, s'honorent d'avoir été les précurseurs. La barbarie marxiste a été la contrefaçon juive, folle et mortelle, de ce socialisme aryen qui s'en est dégagé douloureusement, dans des flots de sang blanc.
Je n'ai jamais cru à un empire juif, parce qu'un empire est une construction dont l'épilepsie juive est incapable. Mais nous pouvons faire le compte, morts, ruines, de ce que ce rêve effrayant nous a coûté.
D'une façon comme d'une autre, la juiverie offre l'exemple unique dans l'histoire de l'humanité, d'une race pour laquelle le châtiment collectif soit le seul juste. Ses crimes sont devant nous. La première tentative universelle, depuis l'antiquité, pour faire accéder le Juif au rang d'homme libre a porté ses beaux fruits. Nous avons compris. Après cent cinquante années d'émancipation judaïque, ces bêtes malfaisantes, impures, portant sur elles les germes de tous les fléaux, doivent réintégrer les prisons où la sagesse séculaire les tenait enfermées.
Quand on pense aux nobles races d'Amérique et d'Océanie qui ont succombé presque entières sous les fusils et les drogues des Blancs et surtout des féroces Anglo-Saxons, il est permis de considérer que ce monde est bien mal fait qui a laissé proliférer le Juif malgré tant et tant d'indispensables persécutions. Mais cette race puise sans doute dans son impureté même le secret de sa résistance. N'y pensons plus ! Le seul moyen pratique auquel un aryen raisonnable de 1942 puisse s'arrêter est le ghetto à l'échelle du monde moderne. J'entends naturellement le ghetto physique, réserves, « aires », colonies juives - la place ne manquera pas dans les immenses espaces des empires russe et anglais. Les États européens devront discuter ensemble et unifier leur législation sur les Juifs [c'est l'UE !], prendre en commun toutes les mesures concernant les colonies juives, car celui qui réserverait aux Juifs la moindre faveur les verrait aussitôt se répandre épouvantablement sur ses terres.
La France doit se pourvoir de lois raciales à l'instar de celles que l'Allemagne a su prendre, en renouvelant une des traditions de la chrétienté, lois interdisant le mariage entre Juifs et chrétiens et frappant de peines rigoureuses les rapports sexuels entre les deux races.
La liquidation des biens et offices juifs doit être opérée dans le but exclusif d'une réparation à la communauté aryenne de chaque pays, pour les ravages que les Hébreux lui ont fait subir. Les complicités qu'Israël a trouvées depuis l'armistice jusqu'en haut de l'État ont par malheur beaucoup réduit l'immense fortune qui eût pu être ainsi récupérée par nous. Les débris, quels qu'ils soient et de quelque façon que ce soit, devront profiter au peuple français. Dans la grande faillite juive, la France est la créancière privilégiée.
L'esprit juif est dans la vie intellectuelle de la France un chiendent vénéneux, qui doit être extirpé jusqu'aux plus infimes radicelles, sur lequel on ne passera jamais assez profondément la charrue. Cette déjudaïsation n'a même pas été esquissée depuis l'armistice, tant dans la France parisienne que dans la France vichyssoise. Nous percevons à chaque instant le fumet, le stigmate juifs dans ce que nous lisons, entendons, voyons. Le compte est effrayant des artistes, des écrivains français, souvent parmi les meilleurs, que leurs femelles, leurs maîtresses juives, leurs amis juifs ont dévoyés, qui sont peut-être irrémédiablement perdus pour la France. Des sections spéciales pourront être créées, dans les bibliothèques et les musées, pour l'étude historique de certains ouvrages d'Israël. Mais la mise en circulation publique, sous quelque forme que ce soit, concerts, théâtres, cinéma, livres, radio, exposition, d'une oeuvre juive ou demi-juive doit être prohibée sans réserves ni nuances, de Meyerbeer à Reynaldo Hahn, de Henri Heine à Bergson. Des autodafés seront ordonnés du maximum d'exemplaires des littératures, peintures, partitions juives et judaïques ayant le plus travaillé à la décadence de notre peuple, sociologique, religion, critique, politique, Levy-Brühl, Durkheim, Maritain, Benda, Bernstein, Soutine, Darius Milhaud.
Les Juifs, essentiellement imitateurs, ont été sans conteste de remarquables interprètes dans tous les arts, sauf le chant. Je ne verrais aucun inconvénient, pour ma part, à ce qu'un virtuose musical du ghetto fût autorisé à venir jouer parmi les Aryens pour leur divertissement, comme les esclaves exotiques dans la vieille Rome. Mais si ce devait être le prétexte d'un empiétement, si minime fût-il, de cette abominable espèce sur nous, je fracasserais moi-même le premier les disques de Chopin et de Mozart par les merveilleux Horowitz et Menuhin. Quoi ! au temps de Liszt, de Thalberg, de Paganini, qui valait beaucoup mieux que le nôtre, les Aryens n'avaient pas besoin du secours des juifs pour exécuter incomparablement leurs oeuvres. Dans le domaine de la virtuosité musicale on verra reparaître parmi nous d'innombrables talents que le monopole hébraïque étouffait.
J'ai une prédilection pour Camille Pissarro, le seul grand peintre qu'Israël, cette race incroyablement antiplastique, ait produit. Je serais prêt à décréter l'incinération de toutes ses toiles, si c'était nécessaire, pour que l'on fût guéri de ce cauchemar, de cette repoussante moisissure poussée sur les rameaux splendides de l'art français qui se nomma la peinture juive, débarrassé des montagnes d'ineptie que cette peinture engendra.
On avait voulu savoir si les ghettos ne renfermaient point des génies inconnus et dont l'exemple rajeunirait notre vieux monde. On a ouvert les portes. On a été bientôt renseigné. On a vu se ruer des bandes de porcs et de singes qui ont salopé, dégradé tout ce qu'ils approchaient.
Nous pouvons proscrire sans remords l'esprit juif et ses oeuvres, anéantir celles-ci. Ce que nous y perdrons ne comptera guère. Mais les vertus que nous gagneront seront sans prix."
L'armée française.
"La République détestait l'armée, en qui elle voyait l'ennemi de l'intérieur, infiniment plus dangereux à ses yeux que l'étranger. Elle s'appliqua à l'affaiblir, à la discréditer, tout en la domestiquant. Elle n'y réussit que trop bien. L'armée se laissa faire docilement. A chacun de ses succès, la République se hâta de la rejeter dans sa condition de galeuse indésirable et mal payée. Après 1870, notre armée était parvenue à une assez belle résurrection. La République la démolit alors par l'affaire Dreyfus, en dépêchant à son ministère ses plus tortueux politiciens. En 1919, l'armée, grâce à ses poilus, ruisselait de gloire. Le régime lui tourna le dos, l'accabla d'avanies, lui marchanda le plus modeste panache.
L'armée ne réagit pas, se fit plus inerte à mesure que le poison la gagnait. Quand un lion souffre qu'on lui rogne les dents et les ongles sans même froncer le nez, ce n'est plus un lion, mais une descente de lit, promise aux injures du pot de chambre. Ce qui est arrivé."
"L'armée, depuis vingt mois, n'a su fournir des volontaires que pour l'anti-France du judéo-gaullisme. Un sentiment patriotique, même horriblement dévoyé, force notre respect. N'oublions pas que les gaullistes combattants, s'ils comptent de basses canailles et des mercenaires, comptent aussi des braves qui n'écoutent que leur sang. On me permettra de préférer ces fous aux ramollis des garnisons auvergnates."
"Mon ami Robert Brasillach l'a dit magnifiquement : « En Europe, la paix ; en Afrique, la grandeur ». Que les militaires qui n'ont pas encore atteint les grades de l'artériosclérose s'efforcent d'enfoncer cette parole d'or sous leurs képis. Nous ne leur en demandons pas davantage."
Le monde et nous.
"Les généraux anglais ne se font une notoriété que par le nombre de revers qui leur pendent aux basques comme autant de désobligeantes casseroles. Le soldat anglais de métier, le troupier à la Kipling, lorsqu'on daigne le mettre en ligne, est sans doute plein de courage. Mais le commandement est d'une imposante nullité. Cette nation est encore plus rebelle aux règles de la guerre qu'à la musique, ce qui n'est pas peu dire."
"Les Anglais sont barricadés dans un orgueil passif. Ils peuvent bien, fermés ainsi à tout, se refuser à la pensée d'une défaite anglaise. Mais cette défaite n'en est pas moins acquise déjà, quelle que soit l'issue de la guerre. L'Extrême-Orient tout entier est arraché à la Couronne, l'Australie, digne pendant de la métropole égoïste, avec ses six millions de lascars installés sur un continent capable de nourrir cent millions d'êtres, refusant d'en partager la moindre bribe, aussi impuissants à l'exploiter qu'à le défendre, la Nouvelle-Zélande, l'Inde ne valent guère mieux. L'Amérique se jette sur les dépouilles que les Nippons ne peuvent atteindre. La vieille Albion se trouve dès maintenant réduite à l'état d'île maigre, brumeuse et charbonneuse.
Les États-Unis font [sont ?] la blague de l'Angleterre. Ce sont des gamins obtus qui singent l'aïeule tombée en enfance. J'ai trop aimé les films des Américains, leurs chansons, leurs livres, leurs garçons et leurs filles, je sais trop bien tout ce que leur exubérante jeunesse apportera de neuf au monde pour ne pas souffrir souvent d'être coupés d'eux. Mais c'est là-bas aujourd'hui l'énorme charge de la démocratie, avec la niaiserie de l'âge ingrat, nos tares à l'échelle des gratte-ciel, dix fois plus de Juifs, cent fois plus de faisans, l'impéritie et l'imprévoyance aussi démesurées que les plaines du Far-West, la guerre à coups de confettis et de grosses caisses portées par des girls avec des plumets de colonels nègres."
"Je souhaite la victoire de l'Allemagne parce que la guerre qu'elle fait est ma guerre, notre guerre. Je pense que depuis le début de la campagne de Russie, il faut avoir l'âme basse ou contrefaite pour ne point suivre d'une pensée fraternelle dans leurs exploits et leurs épreuves les soldats de la Wehrmacht, leurs alliés et compagnons d'armes de dix nations, les héros finlandais, les magnifiques troupiers roumains si longtemps méconnus chez nous. J'ai connu, je n'ai point à le cacher, des heures d'angoisse, quand j'ai vu ces soldats enfoncés au coeur de la Russie, aux prises avec le monstre rouge et les glaces d'un hiver inhumain. Il est peut-être singulier d'attendre la victoire de ces « feldgrau » dont la présence sur les Champs-Élysées me pèse. Mais il est bien plus étrange, il est tristement paradoxal que ces hommes aient dû venir chez nous en ennemis, quand ce qu'ils défendent est commun à nos deux nations. Non, la force des Aryens allemands brisée, ce ne serait plus pour l'Occident qu'une suite d'effrayants cauchemars. J'ai désiré passionnément depuis deux ans que la France réparât sa fatale erreur, reconnût dans quel camp sont ses vrais ennemis, se déclarât d'elle-même, franchement, contre eux. Français, je ne redoute la victoire de l'Allemagne que pour autant que mon pays ne sait pas la prévoir, en comprendre l'utilité, y coopérer librement.
Je ne suis pas pour cela germanisant ou germanophile, à la façon où peuvent l'entendre nos anglicisants et nos anglomanes en jugeant d'après eux-mêmes. Je m'ennuie vite en Allemagne. L'esprit germanique prend souvent des tours qui me sont étrangers, et j'en ai écrit à diverses reprises sans ménagement. Je lis beaucoup plus volontiers la littérature anglaise que l'allemande, qui comparativement est restée assez pauvre. Des quantités de Français sont dans mon cas. Je connais les défauts des Allemands, qui tiennent surtout à un esprit de système, procédant par compartimentages très rigide, et qui ne leur permet pas aisément de passer d'une case à l'autre. Beaucoup d'Allemands apparaissent un peu à des Français comme des provinciaux de l'Europe, tels des Lyonnais à des Parisiens. Je vivrais avec délices un an à Rome. J'appréhenderais de passer trois mois même à Vienne, qui est une ville charmante. Il existe une certaine uniformité allemande qui m'attriste rapidement.
Alors que les Français, lorsqu'ils s'engouent d'un pays étranger, prônent à tout venant ses méthodes, je nourris d'instinctives préventions devant ce qui porte une estampille spécifiquement germanique. Pour autant que l'on peut dégager dans le caractère d'un peuple ses traits permanents et généraux, ceux que l'on voit chez les Allemands me trouvent plutôt sur la défensive. Je n'admire pas l'Allemagne d'être l'Allemagne, mais d'avoir permis Hitler. Je la loue d'avoir su, mieux qu'aucune autre nation, se donner l'ordre politique dans lequel j'ai reconnu tous mes désirs. Je crois que Hitler a conçu pour notre continent un magnifique avenir, et je voudrais passionnément qu'il se réalisât.
Je n'ignore point qu'Allemands et Français s'observent les uns les autres, non sans défiance. Il ne peut qu'en être ainsi, après de si longues disputes auxquelles l'ère démocratique a fait participer ces deux peuples tout entiers. Les renversements d'alliance étaient autrement aisés sous l'ancien régime, avec des armées réduites, une opinion qu'on se gardait bien de mêler à ces grands desseins. Mais il faut aujourd'hui que les peuples participent à la paix aussi largement qu'ils ont participé aux dernières guerres.
Je sais que ce n'est point aisé. Il faudrait que je fusse une linotte, après quinze ans d'Action Française, pour ne point m'interroger moi-même, souvent avec inquiétude, sur les volontés, les sentiments de l'Allemagne à notre endroit. Or, depuis deux ans, me voilà devenu l'apôtre d'une réconciliation, d'une pacification dont il arrive que par la seule pensée on embrasse avec peine l'ampleur.
J'en vois aussi bien que personne, on peut en être sûr, toutes les difficultés. Je me demande parfois si, nous qui avons démoli tant de faux dogmes, nous ne sommes pas devenus à notre tour le jouet du vieux mirage sur la renaissance du monde.
Mais nous devons chasser ces doutes. Je suis convaincu que rien de grand ne peut être entrepris, rien de difficile être atteint si l'on ne combat pas soi-même son propre scepticisme. Celui qui refuse son intelligence à l'espoir d'un renouveau manque au fond de hardiesse et de virilité. Il s'interdit par là tout jugement sur la politique que peuvent faire les autres. Il ne lui reste plus qu'à retourner à ses songes intérieurs.
Les hommes d'argent en ricanent. Mais c'est Hitler qui fera la paix. A chacun de ses discours, on voit s'élargir et s'affirmer l'espoir de cette paix durable, c'est-à-dire juste, enfin à l'échelle du monde. Parmi les grands hommes de guerre, bien peu y son parvenus. Un vainqueur tel que Hitler ne pourrait plus rêver d'autre gloire. Elle passerait toutes les autres et ce vaste génie le sait.
Le monde entier, de la Tasmanie au Pôle Nord, nous donne le spectacle d'un gigantesque déménagement. Je n'en suis pas autrement affligé, parce que tout était sens dessus dessous dans ce monde, et qu'un homme raisonnable n'arrivait plus à y souffrir.
Je souhaite très fort que ce déménagement puisse être poursuivi jusqu'au bout, de fond en comble, c'est-à-dire que les deux plus grands empires, l'anglais et le russe, soient entièrement disloqués et changent de main, puisqu'ils ont été indignes de leur puissance et qu'ils en ont fait un danger pour la planète. Il le faut pour que nous puissions revoir un univers non point parfait, mais un peu plus logique que celui qui s'en va devant nous par lambeaux."
Je pourrais continuer ce florilège, d'amusantes saillies (la germanophobie de Maurras expliquée par sa surdité, qui ne lui a jamais permis de goûter Wagner) en remarques dignes d'approfondissement (Lucien cite Drumont, selon lequel nous aurions pu garder l'Alsace-Lorraine en 1870 lors de la première proposition de paix de Bismarck, si les républicains n'avaient alors été jusqu'au-boutistes). Je préfère m'arrêter là, sur cette vision de logique et d'apocalypse.
Rebatet écrit encore deux chapitres, le premier, excellent, sur Vichy, que je garde, si j'ose dire, en réserve de la République, notamment parce qu'il peut servir à mieux comprendre la fin des années 30 ; le second, « Pour le gouvernement de la France », dont je vous ai déjà cité de nombreux extraits dans mes deux précédentes livraisons. Le but n'étant pas par ailleurs de vous dispenser de lire les Décombres, mais au contraire de vous donner envie de le faire, en en retranscrivant assez pour essayer de vous communiquer les sentiments mêlés que ce livre a suscités en moi et que j'ai décrits en préambule. La suite est donc entre vos mains !