dimanche 29 avril 2012

Déjà Sarkozy perçait sous de Gaulle... (Ajout le lendemain.)

Le texte de M. Maso sur Nicolas Sarkozy, par-delà ce que l'on peut en penser, aura au moins eu le mérite de me faire comprendre quelque chose sur le rapport des Français à l'égalité. Il n'est pas faux mais il est insuffisant de dire que les Français ont « la passion de l'égalité ». Héritage certainement de leur passé doublement glorieux, ou de ce qu'ils considèrent, à tort ou à raison, comme doublement glorieux dans leur passé, la monarchie absolue d'un côté, la Révolution de l'autre, les Français, finalement, veulent être tous égaux sauf un. Le Président est un peu le renonçant de la société française : il est l'exception à ses valeurs d'ensemble qui rend effectivement opératoires ces valeurs.

(Sur la notion de renonçant, voyez par exemple ici et .)

Évidemment, si on s'est levé du mauvais pied, on peut voir ici hypocrisie ou volonté d'avoir à la fois le beurre et l'argent du beurre. Mais cela n'empêche pas le système d'avoir sa cohérence : la valeur égalité régit la société, ce qui soit dit en passant permet aux Français de s'engueuler entre eux (on s'engueule entre égaux) sans que cela ne pose vraiment problème, du moins jusqu'à une date récente ; le Président-Monarque, de son côté, d'une part incarne la grandeur qui permet à la société égalitaire de ne pas trop sombrer dans la grisaille, d'autre part assure la continuité du tout. Supprimez le Président, c'est la IIIe et la IVe République, la division, la zizanie (Astérix), tout ça.

Pour que les Français soient égaux, il faut que le Président ne soit pas égal. Ici comme ailleurs l'important est la différence de statut. Le Président pourra toujours être critiqué parce que trop loin du peuple, il ne faut pas se méprendre sur le statut de cette critique, dont l'esprit s'apparente à celui des reproches que les hommes adressent aux femmes, et réciproquement. On aimerait que sa femme soit un peu moins chiante, un peu moins caricaturalement féminine sur certains points précis, on ne lui demande certes pas de n'être plus une femme. On voudrait que le Président soit plus proche du peuple, on ne lui demande pas d'arrêter d'être Président.

C'est ce que Nicolas Sarkozy, en accord là-dessus avec certains gauchistes, n'a pas compris, et, par-delà cette élection, ce fut un des principaux problèmes de son quinquennat. Cela ne gêne pas les Français que l'individu Nicolas Sarkozy aime Disneyland, cela les choque le Président Sarkozy montre qu'il l'aime. C'est hypocrite peut-être - encore qu'il y aurait à dire sur les rapports de la politique et de l'hypocrisie -, injuste sans doute si le Président est fan de Mickey, mais quel boulot n'a pas ses contraintes ?

- Je voulais faire une note courte, il est tout de même un point, pas du tout abordé par M. Maso, qui complète le tableau, à savoir la féodalité. A tort ou à raison par rapport à leur histoire (bis), les Français n'ont conservé de la royauté, dans le noyau dur de leur mémoire collective, que la monarchie absolue - ce qui leur permet d'ailleurs d'aimer à la fois Marie-Antoinette et le « bloc » de la Révolution, c'est-à-dire, selon l'idée et l'expression de Clemenceau, la séquence 1789-1793 dans sa globalité.

Or, si la féodalité, et l'on entend par là tout ce qui est peut être source de hiérarchie dans la société en-dehors du Roi ou du Président, et cela prend donc nécessairement à un moment ou à un autre la forme de groupes, si la féodalité est le repoussoir de la vision française de la société, et ceci sur le long terme : la monarchie absolue mettant au pas l'ancienne noblesse, la Révolution abolissant les corporations, le Front populaire élu contre les « deux cents familles », etc., si la féodalité est le repoussoir, elle est aussi le trou noir, ou l'angle mort, ou l'impensé, etc., de cette vision française de la société.

Point n'est besoin de se lancer dans des comparaisons avec des pays à tradition féodale plus persistante que la nôtre, Allemagne, Japon, et même Royaume-Uni : des pays égalitaires comme les pays scandinaves ou les États-Unis n'ont pas ce problème à admettre l'existence des groupements. Et encore moins à réfléchir sur leur fonction. La pensée politique française depuis la Révolution appréhende toujours associations, groupes de pression, et même d'une certaine manière partis politiques, comme des anomalies, comme des choses surprenantes.

Il y a à cela deux motifs principaux. Une soumission quelque peu étonnante, à tout le moins dans sa durée, à la mémoire collective du pays et aux valeurs qu'elle définit. La féodalité, de ce point de vue, c'est tout ce qui s'interpose entre le peuple - qui est composé d'individus égaux à moi-même - et sa souveraineté (quelle que soit la forme, IIIe ou Ve République, voire bonapartisme, que cette souveraineté prenne), tout ce qui, dans ce cadre conceptuel emprunté à Rousseau, empêche la bonne communication entre le peuple et, d'une certaine manière, lui-même, ou, si l'on veut, entre moi et le pouvoir politique qui m'est supérieur mais vient de moi. (L'influence de Rousseau se combinant d'ailleurs ici au vieux thème selon lequel "Si le Roi savait…" - ce sont les intermédiaires qui font du mal au peuple, auquel le roi ne veut que du bien.)

L'autre motif, par-delà cette rigidité doctrinale, c'est que, du point de vue symbolique et logique que nous avons décrit au début de ce texte, la vision française a sa cohérence, et que les féodalités n'y ont effectivement pas leur place.

Simplement, et bien évidemment, comme le dit Louis Dumont, toute idéologie a un résidu, une part du réel qu'elle ne peut absorber. Le couple monarque - égalité a comme résidu la féodalité. En soi, ce n'est pas un drame. Mais on gagnerait évidemment à mieux intégrer, dans nos habitudes de pensée, cette dichotomie entre l'ordre symbolique, sans intermédiaires entre le peuple et son souverain, et la persistante réalité de l'existence de groupes - d'intérêts, d'idées, de solidarités, etc.

Et la deuxième erreur fondamentale de Nicolas Sarkozy, c'est bien sûr son rapport avec certaines de ses féodalités. M. Maso, lorsqu'il mentionne la fameuse halte au Fouquet's du nouveau président et rappelle que tout le monde y est allé une fois dans sa vie - je vous conseille le chocolat, très bon -, omet de signaler qu'il n'y est pas allé seul, mais avec ses amis patrons. Je passe mon temps en ce moment à recenser les ambiguïtés du vieux de Gaulle, tout ce qu'il a pu concéder aux patrons au nom de la modernisation de la France ; j'ai même écrit que précisément sa forme d'austérité par rapport à l'argent avait pu servir de paravent aux pratiques concussionnaires de ses petits copains. Il ne s'agit donc pas pour moi de jouer les naïfs ou les manichéens : simplement, comment Nicolas Sarkozy n'a-t-il pas pressenti l'impact symbolique si fort d'une telle attitude ? On en dira autant et même plus de la « retraite » sur le yacht de Vincent Bolloré. Avec le recul j'ai toujours autant de mal à comprendre qu'il ait pu faire une telle erreur. Le Fouquet's encore, même si ce n'est pas bien malin d'oublier à quel point les premiers pas du nouveau monarque sont étudiés, comme l'était l'attitude du Roi lors de son adoubement ou de son couronnement, le Fouquet's, je peux imaginer que dans l'excitation du moment, et emporté par ses amis, le frais Président ait fait une erreur. Mais pour l'histoire du yacht, c'est lui-même qui a mis l'accent sur l'aspect symbolique, voire initiatique, de la chose - un peu, toutes choses égales d'ailleurs, comme ces jeunes sauvages que l'on envoie quinze jours ou plus dans le désert et qui après quelques rudes rites d'initiation (je vous épargne les photographies, on croirait que, passez-moi l'expression, j'ai une dent contre le phallus du Président) sont consacrés comme adultes.

Bref. D'un côté Nicolas Sarkozy a mal assumé certains aspects solennels de sa charge, d'un autre il est vite apparu, et pas seulement d'une façon symbolique (le bouclier fiscal), comme, pour le dire vite, le valet du grand capital. Indigne de sa fonction et la prostituant aux nouvelles féodalités financières. Chacun de ses deux aspects ne pouvait que le handicaper dans le contexte français, que l'on s'en réjouisse, que l'on le déplore, ou que l'on s'en foute un peu. Mais cumuler les deux, disons que cela ne risquait pas de faciliter son travail, si, pour rester dans l'optique de M. Maso, on donne du crédit à sa volonté de réformes.

D'une façon générale, la coexistence chez notre Président d'une connaissance extrêmement précise du fonctionnement concret du sérail politique, et, sinon d'une méconnaissance de son fonctionnement symbolique, du moins d'un oubli de l'importance de ces symboles pour le fonctionnement concret du système, me laisse perplexe. Peut-être faut-il y voir un paradoxal côté « bon élève », « scolaire », quelque peu étonnant certes mais pas illogique pour quelqu'un qui est tombé très tôt en politique, a passé beaucoup de temps à saisir les subtilités du fonctionnement de Neuilly et des Hauts-de-Seine (héritages des barons gaullistes…) et a certainement eu tendance à considérer les grands mots gaulliens comme un simple trompe-l'oeil par rapport à la vraie nature du système. Ce qui n'était qu'une partie, la partie basse peut-on dire, de la vérité.



N. B. Dans le texte le plus long que j'ai pu consacrer à Nicolas Sarkozy, j'insistai sur la façon dont le Président se mettait en première ligne face au peuple, en supprimant ou en crachant sur les corps intermédiaires qui pouvaient, entre autres choses, le protéger, et rappelais à ce sujet la description de la fin de… la monarchie absolue par Taine dans Les origines de la France contemporaine. Cela n'a rien de contradictoire avec ce que j'ai écrit ici sur son rapport aux « féodalités », puisque N. S. est apparu comme l'homme d'une coterie, d'un groupe d'individus qui voulaient se substituer à l'État. Notre homme n'a insulté les notables de la République, juges, flics, parfois les journalistes, etc., qu'en donnant l'impression que c'était parce qu'il leur préférait, à la fois comme compagnie personnelle et pour gouverner la France, MM. Bolloré, Lagardère, Bouygues, etc. En étant cynique et en n'abordant le problème que d'une façon réductrice j'aurais tendance à rappeler que, et ceci n'est pas spécifiquement français, on préfère toujours les maîtres que l'on connaît, tout mauvais qu'ils soient, à de nouveaux maîtres que l'on n'a pas réussi encore à « apprivoiser ».

Ce qui nous conduit à un thème que je ne voudrais pas paraître esquiver, l'antisémitisme français que M. Maso brandit comme un des motifs de l'impopularité de Nicolas Sarkozy. Un des premiers livres contre les nouvelles « féodalités » et leur apparition ou persistance après et malgré la Révolution française est celui d'Alphonse Toussenel, Histoire de la féodalité financière. Les Juifs rois de l'époque, publié en 1847. Il est de fait que les deux thèmes ont très tôt été liés. Il est incontestable par ailleurs que tout ce que j'ai pu écrire sur la difficulté française à admettre l'existence et l'influence - ce qui peut conduire à fantasmer parfois leur importance, suivez mon regard - des groupes, et notamment des groupes de pression plus ou moins officiels, s'applique aux solidarités telles que la solidarité entre Juifs. On remarquera néanmoins que cet « antisémitisme » n'a tout de même pas empêché Nicolas Sarkozy d'être massivement élu il y a cinq ans, et qu'il sera peut-être réélu dans une semaine. Il y a même dans les provocations de M. Maso sur ce sujet une acceptation paradoxale de clichés antisémites - il est toujours frappant de voir que sur ce sujet on a l'impression d'un cercle infernal, de querelles qui ne peuvent s'arrêter, de clichés qu'à un moment ou un autre quelqu'un se croit obligé de ressortir. - En bref et pour finir : sans nier la part de réalité que peut ici contenir le diagnostic de M. Maso, il me semble que ce thème n'apporte pas grand-chose à son analyse. Pour le dire autrement, ce que j'ai essayé de décrire ici me paraît nettement plus important dans le ressenti des Français à l'égard de leur Président que ces problèmes de judéité.



(Ajout le 30.04) J'ai lu Rideau hier - qui contient notamment un portrait au vitriol de de Gaulle, très drôle même si on n'est tout à fait sûr de ce que l'auteur lui reproche -, j'y trouve ces lignes :

"Tout le monde sait que c'est la nature pas assez royale de Louis XVI qui a provoqué la Révolution française. Le roi était déjà un gros beauf républicain (...), à coup sûr le premier des démocrates à venir." (Éditions du Rocher, 1992, pp. 182-83)

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mercredi 16 septembre 2009

Élection (piège à c... ?), I.

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Tout se paie en ce bas monde, y compris, surtout, les privilèges :

"Vu d'en haut, le commerce est un véritable sacrilège. Les Juifs, Race aînée auprès de qui tous les peuples sont des enfants et qui ont eu, par conséquent, le pouvoir d'aller du côté du mal beaucoup plus loin que les autres hommes du côté du bien, les profonds Juifs doivent sentir qu'il en est ainsi. Ils sont les pères du commerce comme ils furent les pères de ce Fils de l'Homme, leur propre sang le plus pur, qu'il fallait, par un décret divin, qu'ils achetassent et vendissent un certain jour. Leurs proches voisins d'extraction, les Carthaginois de Carthage, ancêtres perdus des Carthaginois d'Angleterre, ont dû être leurs bons écoliers. Cela n'est certes pas pour les diminuer. Lorsqu'ils se convertiront, ainsi qu'il est annoncé, leur puissance commerciale se convertira de même. Au lieu de vendre cher ce qui leur aura peu coûté, ils donneront à pleines mains ce qui leur aura tout coûté. Leurs trente deniers, trempés du Sang du Sauveur, deviendront comme trente siècles d'humilité et d'espérance, et ce sera inimaginablement beau.


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Il semble qu'il y ait encore du chemin à faire...


Tomber de là dans le négoce moderne, c'est à faire peur, c'est à dégoûter de la vie et de la mort. On a beaucoup parlé de l'abjection juive. Il s'agit ici, bien entendu, de la lie juive, exception faite des individus très nobles qui ont pu garder un coeur fier, un coeur « vraiment israélite » sous le terrible Velamen de saint Paul. En quoi cette abjection si fameuse dépasse-t-elle la servilité du boutiquier le plus hautain vis-à-vis d'un client présumé riche et son insolence goujate à l'égard d'un autre client supposé pauvre ? Si on veut que les attitudes ignobles les égalent en apparence, il y aura toujours, même à ce niveau, l'aînesse infinie de la Race élue et l'énorme prééminence de vingt siècles d'humiliations très soigneusement enregistrées. L'abjection juive peut invoquer la foudre, l'abjection commerciale des chrétiens ne peut attirer que des giboulées de crachats et de déjections."


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"Les Juifs sont les aînés de tous et, quand les choses seront à leur place, leur maîtres les plus fiers s'estimeront honorés de lécher leurs pieds de vagabonds. Car tout leur est promis et, en attendant, ils font pénitence pour la terre. Le droit d'aînesse ne peut être annulé par un châtiment, quelque rigoureux qu'il soit, et la parole d'honneur de Dieu est immodifiable, parce que « ses dons et sa vocation sont sans repentance ». C'est le plus grand des Juifs convertis qui a dit cela et les chrétiens implacables qui prétendent éterniser les représailles du Crucifigatur devraient s'en souvenir. « Leur crime, dit encore saint Paul, a été le salut des nations ». Quel peuple inouï est donc celui-là à qui Dieu demande la permission de sauver le genre humain, après lui avoir emprunté sa chair pour mieux souffrir ?


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Est-ce à dire que sa Passion ne le contenterait pas, si elle ne lui était pas infligée par son bien-aimé et que tout autre sang que celui qu'il tient d'Abraham ne serait pas efficace pour laver les péchés du monde ?"

Léon Bloy (évidemment !, qui d'autre ?), Le sang du pauvre, ch. XVII et XVIII.

Je reviendrai, prochainement j'espère, sur ce rôle sacré/maudit des Juifs dans l'histoire du monde et plus précisément dans celle de la modernité, sur cette judaïsation globale que nous, juifs et non-juifs, souhaitons et redoutons.

Mentionnons pour mémoire, sans savoir s'il y eut une influence précise de Toussenel sur Bloy, que celui-ci rejoint celui-là dans l'anti-« anglo-saxonnisme » féroce - ajoutons qu'ils ont bien raison. Les Anglo-saxons sont pires que les Juifs, ils sont plus juifs que les Juifs, ce sont des juifs sans judaïsme, des juifs castrés, des juifs tapettes - et s'ils vénèrent Mammon chaque jour que Dieu fait, ils n'ont même pas à porter le poids de la mort du Christ... ce qui bien sûr ne les empêche pas d'être souvent antisémites !


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Pardonnez-leur...



Ajout, quelques heures plus tard, sur un autre sujet : je ne suis pas un grand fan de Sébastien Musset, mais je recommande ce texte inspiré par l'une des rares occasions de rire ces derniers temps, l'épidémie de suicides à France Telecom. Seule réserve, sur la notion de « salaire décent » (ou indécent, du reste), je ne vois pas trop ce que le salaire et la décence ont à faire ensemble... "Salarié, tu es un drôle de type. Lorsque l'on te bouscule dans le RER au retour de la corvée ou lorsque qu'on te pique ta place de parking au supermarché, tu n'es pourtant pas le dernier pour gueuler ! Au boulot, c'est une autre histoire." Au boulot t'es une merde et en tant que telle tu es là pour te faire écraser, c'est simple comme bonjour...

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vendredi 14 août 2009

My Albion in your ass.

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Dans la série « lectures de vacances », voici un texte publié en 1845, dont l'actualité surprend moins qu'elle ne frappe :

"Il est facile de pousser à la vengeance un peuple ignorant et qui souffre ; le sentiment de la haine contre la royauté est généralement plus tenace dans le coeur des peuples que l'amour. Diderot a écrit que l'histoire des rois était le martyrologue des nations ; et les meneurs du peuple qui connaissaient Diderot et qui ne connaissaient pas l'histoire, ont répété à ce peuple les oracles du fougueux encyclopédiste. Après Diderot sont venus les économistes qui ont publié que les gouvernements étaient les ennemis-nés du peuple. Le peuple qui souffre est toujours disposé à considérer comme ses amis tous ceux qui veulent changer le régime sous lequel il vit. Le peuple avait adopté, dès avant 89, cette doctrine fatale ; et, de ce que les gouvernements étaient les ennemis-nés des peuples, il avait conclu logiquement : que les peuples sont d'autant plus heureux que l'action du gouvernement est plus faible, que le pouvoir est plus désarmé.

Si le peuple pouvait lire dans sa propre condition, dans les faits quotidiens de sa vie de travailleur, il saurait aujourd'hui ce que lui coûte sa foi dans de semblables dogmes.

Ces dogmes constituent ce qu'on appelle aujourd'hui la théorie du Gouvernement-ulcère ; une théorie dont l'adoption a fait plus de mal à la France que tous les revers et toutes les catastrophes qui l'ont assailli en cinquante années.

Il importe de rechercher l'origine de cette hérésie.

La théorie du gouvernement-ulcère est anglaise de naissance, puisqu'elle vient des Économistes. L'Angleterre est le foyer de tous les faux principes, de toutes les révolutions et de toutes les hérésies.

L'Angleterre est l'impure Babel, est la grande boutique où se préparent et se débitent avec un égal succès les doctrines et les drogues vénéneuses : et l'esprit de feu qui brûle les Peaux rouges et l'opium qui empoisonne les Chinois, et les principes qui font s'armer citoyens contre concitoyens, peuple contre peuple, race contre race.

L'hérésie du gouvernement-ulcère allant droit à l'abolition de la royauté, l'aristocratie de sang, qui règne et gouverne en Angleterre, avait un intérêt puissant à ce qu'elle s'implantât solidement dans le royaume de France, où la haine de l'Angleterre était comme une tradition héréditaire de la vieille monarchie. Aussi cette théorie a-t-elle parfaitement réussi chez nous [NB : quelques pages plus loin, l'auteur écrit : "Jamais l'Anglerre n'a commis la sottise de s'appliquer à elle-même les théories qu'elle débite aux autres nations. C'est l'Angleterre qui a émis par le monde les idées les plus larges de liberté commerciale, et il n'y a pas de nation qui ait plus abusé qu'elle de la protection douanière et de la prohibition."]. Des économistes anglais qui la produisirent d'abord sous le patronage vénéré de leur fausse science, elle passa chez les encyclopédistes français. Les philosophes du dernier siècle, affiliés à cette secte, lui donnèrent le poli et l'éclat de leur style, et parvinrent à la faire entrer, à coups d'épigrammes, dans la monnaie courante des idées de l'époque. Quand cette théorie eut dit son dernier mot et fait son 21 janvier, on put croire qu'elle avait été tuée par l'expérience du même coup que la royauté. Malheureusement, l'impopularité du gouvernement de la Restauration permit à l'école libérale d'exhumer l'hérésie mortelle des ruines de 93, et de la réhabiliter auprès d'une nation généreuse, impatiente de se débarrasser d'un pouvoir qui lui rappelait, par son origine, le jour de ses revers. La théorie du gouvernement-ulcère s'incrusta donc de nouveau dans les esprits, à la faveur d'un louable sentiment de fierté nationale. Les économistes français, les libéraux, les philanthropes inféodés à l'idée anglaise, comme les encyclopédistes dont ils n'étaient que la mauvaise queue, aidèrent aux ravages du mal en propageant leur absurde doctrine du laisser-faire qui tendait à l'annihilation de l'autorité. Les écrivains radicaux qui déclament contre tous les pouvoirs, avancent l'oeuvre chaque jour [c'est 68 !]. Le succès éphémère de la doctrine Saint-Simonienne qui suivit de près la révolution de 1830 et qui essaya de réhabiliter le pouvoir, ne parvint même pas à enrayer un moment la marche de l'opinion.

Et tout ce monde-là a si bien travaillé de la voix et de la plume, que l'opinion publique est complètement égarée aujourd'hui sur le compte du pouvoir. Peut-être même faudrait-il fouiller dans les archives du pur radicalisme, pour retrouver quelques idées raisonnables sur la mission providentielle du gouvernement. Le peuple français et ses représentans en sont arrivés à ce degré d'aveuglement, qu'ils adoptent la proposition funeste au pays, mais répressive de l'influence de l'autorité centrale, de préférence à la proposition utile et nationale, mais susceptible de servir les intérêts du gouvernement. De par MM. Adam Smidt (sic), Jean-Baptiste Say et leurs continuateurs, la fonction du pouvoir dans l'État a été assimilée à celle du chat dans la maison privée. On a écrit que le gouvernement était un mal nécessaire, un ennemi qu'on était forcé d'entretenir, pour se débarrasser d'un autre ennemi plus dangereux, l'anarchie. La comparaison est boiteuse, car l'animal domestique a été traité beaucoup mieux que le pouvoir. On ne lui a pas ôté sa liberté ni ses griffes, c'est-à-dire ses moyens d'action : tandis que le pouvoir aujourd'hui ne peut ni se défendre, ni défendre le peuple.

Ces lords anglais sont, il faut l'avouer, de bien habiles et de bien heureux artisans de discordes, que jamais la semence de mal qu'ils ont jetée sur une contrée quelconque ne manque de fructifier à son heure, et que toujours, au contraire, l'esprit de vertige des nations qu'ils poussent à leur ruine, vienne en aide à leur perfidie ! Avec une idée de philanthropie qu'ils se sont bien gardés d'appliquer chez eux, en Irlande où l'exploitation du travailleur a pris le caractère de barbarie le plus atroce, ils ont mis le feu à Saint-Domingue, provoqué l'extermination de la race blanche et tué notre puissance maritime. Eh bien, ils ont eu pour complices dans ce crime, les neuf dixièmes des habitants de la France, et dans le nombre, la plupart des publicistes et des orateurs de renom.

Avec un autre mot, celui d'indépendance, l'Angleterre a arraché la moitié du nouveau monde à la monarchie espagnole, gouvernée par des rois de race française, nos inséparables alliés. [Quant à l'Espagne,] l'Angleterre n'a-t-elle pas implanté depuis dix ans ses suçoirs mercantiles dans le sein de la malheureuse péninsule ? ses marchandises voiturées par la contrebande, ne circulent-elles pas librement des Pyrénées à Gibraltar sous la protection de cette même anarchie, qu'elle baptise toujours du nom de liberté ? Après avoir émancipé l'Amérique du sud et détruit la puissance maritime de l'Espagne, il ne restait plus à l'Angleterre, pour achever ce royaume désolé, que de lui apporter son amitié, plus mortelle et plus vénéneuse que sa haine ! Oui, cent fois plus mortelle... Voyez le Portugal depuis le traité de Methuen !

Mais la France, en acceptant les théories absurdes des économistes anglais, est plus coupable que la malheureuse Espagne ; car elle n'a pas comme celle-ci l'excuse de la misère et de son ignorance. Il y a huit siècles pleins que la France bataille avec la Grande-Bretagne ; et il n'y a peut-être pas dans son histoire une seule catastrophe qu'elle n'ait le droit d'attribuer aux machinations de sa déloyale ennemie. La France aspire à l'unité morale, à l'unité législative comme à l'unité de territoire ; elle est catholique en religion comme en politique : c'est sa tendance sous tous ses gouvernements forts, sous Richelieu, sous Louis XIV, comme sous Napoléon. L'Angleterre, elle, vise au morcellement, parce qu'elle vit des déchirements du globe ; elle est protestante et schismatique en tout . « Individualisme et protestantisme sont tout un. » Elle ne comprend pas qu'on se dévoue au service de l'humanité, comme la France, quand on peut l'exploiter ; elle ne se résigne à faire un peu de bien que dans l'espérance qu'il en résultera un mal pire ; témoin l'émancipation de la race noire. La France, au contraire, dans ses plus grandes erreurs, semble n'être coupable que d'un excès de dévoûment à la cause des peuples. Vous trouvez des pages admirables et des actes de charité sublime, à côté d'atrocités odieuses dans l'histoire de la terreur. Beaucoup de ces législateurs sanguinaires qui renvoyèrent à leur juge naturel tant d'accusés innocens, croyaient fermement à la sainteté de leur oeuvre.

Je n'exècre pas l'aristocratie anglaise, comme Français, mais comme chrétien, comme homme.

Oui, l'Angleterre est placée dans cette situation effroyable, qu'elle ne peut oublier un moment de torturer les autres États du globe, sans s'exposer à périr. L'Angleterre est condamnée à mourir de la paix universelle dans un temps donné, parce que la paix chez les autres fait la guerre chez elle. La guerre nourrit le monopole, le monopole nourrit la guerre. Que la guerre ou le monopole cesse, le colosse de la puissance anglaise, véritable colosse d'or aux pieds de boue, s'écroule au même instant. Là est tout le secret de la politique britannique, si secret il y a. L'Angleterre obéit aux instincts de sa nature et aux exigences de sa position ; c'est un peuple de proie qui est forcé de tuer pour vivre, et à qui il serait souverainement absurde d'aller demander une politique loyale et généreuse, parce que ce serait lui demander un suicide. La politique de la Grande-Bretagne doit être impitoyable comme la faim son mobile, et c'est justice à rendre aux hommes de sang gouvernemental qui dirigent les destinées de cet État, qu'ils comprennent admirablement les nécessités de leur patrie !

Ils sont là derrière les roches blanches de leur île, un millier de familles tout au plus, une nichée de vautours que le génie du mal tient attachés sur les flancs de l'humanité pour boire son sang et déchirer ses chairs. C'est pour nourrir le faste insolent de cette poignée de despotes, c'est pour servir à ses vautours insatiables leur curée quotidienne, que tant de crimes se commettent sur la terre, que tant de nations s'égorgent, que tant de vaisseaux se perdent sur les mers, que les 40 millions de bras des machines anglaises travaillent jour et nuit, que l'opium se récolte, que l'Irlandais [en est réduit à se jeter] avec avidité sur de grossiers alimens que des pourceaux dédaignent. Il y a des siècles que cela dure, et les lamentations des peuples n'ont pas encore monté jusqu'à Dieu, et ce Dieu des opprimés n'a pas encore suscité parmi ses fidèles un orateur inspiré, à la parole ardente, pour prêcher la croisade contre ces bourreaux de la terre ! Seigneur ! rendez l'entendement et la vue aux conseils des puissances, et que votre justice ne se retire pas plus longtemps de vos malheureux peuples !

Je ne sache pas qu'une autre nation ait pesé sur le monde d'un poids aussi lourd que la nation anglaise, ait coûté à l'humanité autant de larmes, ait motivé autant d'accusations contre la justice de Dieu.

Mais il est pour l'établissement anglais un péril imminent, inévitable surtout. L'Angleterre, en tuant le travail chez tous les peuples, pour faire de ceux-ci des consommateurs, c'est-à-dire des tributaires de son industrie, a tué la richesse de ces peuples. Elle a tari conséquemment les sources de la consommation elle-même ; d'où cette conséquence, qu'il faut qu'elle périsse de faim tôt ou tard, au milieu de ses monceaux de richesses manufacturées. Et le jour de l'événement n'est pas loin ; car tous les progrès de la science mécanique, toutes les alliances douanières nous en rapprochent. Et ce jour-là sera l'ère de l'affranchissement des travailleurs et des esclaves dans toutes les pays du monde ; et les prolétaires des deux côtés de la Manche se tendront une main désormais amie et fraternelle, et le souvenir des vieilles discordes des deux peuples s'éteindra dans la joie de l'émancipation commune : voilà pourquoi j'appelle ce jour-là de tous mes voeux."

Ces lignes sont extraites du célèbre livre d'Alphonse Toussenel, Les Juifs, rois de l'époque. Histoire de la féodalité financière (Librairie de l'école sociétaire, 1845, pp. 26-41 (texte librement condensé par mes soins) ; j'utilise le reprint des peu gauchistes éditions Saint-Rémi). Livre célèbre mais difficile à trouver, et qui passe pour la matrice de « l'antisémitisme d'extrême-gauche » : c'est pour vérifier ce lieu commun - et la validité du thème qui lui est lié : « en fait, l'antisémitisme est né à gauche », avec toutes les conséquences idéologiques et politiques que cela peut, ou doit, ou devrait avoir - que j'en ai entrepris la lecture.

Surprise, il est pour l'instant (j'en suis presque à la moitié) fort peu question des Juifs dans ce livre - il se peut d'ailleurs que sa réputation provienne, non seulement de son titre, mais surtout de la préface à la réédition de 1847, tout entière consacrée à « la question juive ».


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Avec signature de l'auteur en haut, s'il vous plaît...


Quoi qu'il en soit, le texte que j'ai retranscrit est intéressant à divers titres. Le moins que l'on puisse dire est que le rôle déstructurant, comme dirait M. Defensa, du capitalisme anglo-saxon, y est décrit avec acuité - de même que ses démagogies (« cette anarchie, qu'elle baptise toujours du nom de liberté »...) et ses contradictions fais-ce-que-je-dis-pas-ce-que-je-fais (« Jamais l'Anglerre n'a commis la sottise de s'appliquer à elle-même les théories qu'elle débite aux autres nations. »). L'impérialisme (avec sa variante française), l'avidité, le rôle toujours néfaste de ceux que l'on appelait alors les publicistes dans la propagation d'idées dangereuses..., autant d'éléments dont on n'a pas de mal à reconnaître les équivalents actuels.

Précisons qu'en face de ces dangers Toussenel propose une théorie lévi-straussienne de l'État comme représentant de la collectivité, ce qui lui permet de relier l'action de Richelieu, Louis XIV (et à un degré moindre Napoléon), et celle d'un État moderne débarrassé des « féodalités », État-providence si l'on veut, qui appliquerait un programme de nationalisation des banques d'une part, de protection des humbles et de redistribution des ressources d'autre part, qui sur les aperçus qu'il en donne (je n'ai lu pour l'heure que les neuf premiers chapitres) évoque plus le CNR que le stalinisme ou l'hitlérisme [1].

Symétriquement, Toussenel équivaut les « féodalités financières » de son temps aux féodalités médiévales, y voyant dans les deux cas une structure parasitaire, privant le peuple de son pain et l'autorité centrale de son pouvoir. Il serait hors sujet de discuter ce diagnostic sur la société médiévale - de même qu'il serait me semble-t-il abusif de faire de Toussenel l'apologue d'une forme de dictature. Il faut simplement souligner que sa sensibilité aux abus des échelons intermédiaires, et pas nécessairement utiles, de la société, le rend insensible à l'importance des diverses hiérarchies qui peuvent parcourir, voire définir le tissu social.

Est-ce pour cela - et en laissant donc de côté pour aujourd'hui, sauf sur certains détails, la question juive - qu'il assimile trop critique des personnes et résolution des problèmes ? Passée la surprise de lire des lignes aussi actuelles (par delà la validité de tel ou tel jugement), on est frappé par la façon dont l'acuité et la précision des dénonciations de Toussenel débouchent trop directement sur une illusion messianique (d'ailleurs teintée, comme l'illustre la référence à Babel, de prophétisme juif...), qui consiste à croire qu'il suffit de supprimer ce « millier de familles tout au plus », pour que vienne le « jour » de « l'émancipation commune ». La proximité avec Marx (prophète juif, lui aussi), avec le « grand soir », est frappante ; aggravons le cas de notre auteur et remarquons que si Marx a toujours prôné des luttes collectives, Toussenel, lui, se laisse aller, lorsqu'il en appelle à la venue d'un « orateur inspiré, à la parole ardente, pour prêcher la croisade contre ces bourreaux de la terre », à une vision du grand homme qui, l'histoire allait le prouver un petit siècle plus tard, n'était pas sans quelque danger.

Précisons tout de suite qu'il serait injuste de faire de Toussenel un précurseur de Hitler, et de discréditer son oeuvre et ses luttes au nom d'une seule envolée lyrique (et ce serait vrai même s'il était prouvé que Hitler l'avait lue, ce qui est possible). Ce qu'il est important de noter, c'est que Toussenel croit, au moins dans la façon dont il s'exprime dans ce chapitre, avoir trouvé la solution, celle qui va tout résoudre : empêcher le « millier de familles » de nuire - tout en écrivant ensuite (là encore, on retrouve une ambiguïté connue des lecteurs de Marx) que de toute façon la crise, « inévitable », va les balayer.

Le problème, j'allais écrire « bien sûr », mais il faut l'exprimer clairement, le problème, c'est que si d'aventure on supprimait tous les Sarkozy, Minc, Lévy, Strauss-Kahn, Madelin, Lamy, etc., je veux dire, si on se contentait de cela, eh bien la France ne changerait pas d'un iota. C'est un drame, certes, c'est notre drame : pour nuisibles que soient ces gens, et Dieu sait qu'ils le sont, leur disparition (par un lynchage collectif ou via le suffrage universel, c'est ici la même chose) en tant que telle ne serait que fort peu bénéfique.

Je vous citais l'autre jour cette phrase de Dostoïevski : "Le nihilisme est apparu chez nous parce que nous sommes tous nihilistes", la complétant ainsi : "l'enculisme est apparu chez nous parce que nous sommes tous enculistes." Réciproquement : les enculistes disparaîtront lorsque nous ne serons plus enculistes, ou, plus précisément : les enculistes les plus notoires ne seront plus nuisibles lorsque nous ne serons plus enculistes. Ou encore : tant que nous resterons enculistes, les enculistes les plus notoires resteront nuisibles.

C'est ce qui manque, peut-être pas au livre de Toussenel en son ensemble, mais à la structure de pensée qu'il applique dans le chapitre que j'ai cité (avec cette précision qu'à son époque, où naît, comme il le voit remarquablement bien, la « consommation », le rôle de la force est plus net que dans la nôtre, les peuples occidentaux plus violentés par le pouvoir : il est donc plus tentant de ne s'en prendre qu'à ceux qui détiennent la force. Mais cela n'en devient pas pour autant totalement légitime) : pour nécessaire, importante, morale, et parfois savoureuse, que puisse être la critique et la dénonciation des turpitudes intellectuelles et des mensonges caractérisés des enculistes de plume et de pouvoir, il faut toujours garder en tête que cette dénonciation ne se suffit pas à elle-même, et qu'elle ne peut en dernier ressort avoir une réelle utilité que si elle est accompagnée (à travers un travail collectif s'entend, chacun son talent et ses capacités) par des propositions et des actions positives.

Une précision et un effort de terminologie :

- pour le dire vite : la vie n'est pas qu'un enfer, mais elle est beaucoup un enfer, de toutes les façons, et c'est pourquoi, en regard, la disparition d'un Sarkozy ne changerait pas grand-chose... Une telle anthropologie pessimiste, exprimée avec plus ou moins de nuances et de violence, a sa légitimité, mais ne doit pas amener à conclure que « rien ne peut jamais changer pour le bien ». L'histoire montre que c'est faux, et le présent montre que les choses changent plutôt pour le mal. Il faut donc distinguer le refus du messianisme, surtout lorsque celui-ci se fait recherche de bouc émissaire, avec le refus de la moindre action. Sceptique et pessimiste ne sont pas synonymes d'inactif ;

- puisque je viens d'évoquer le bouc émissaire - et l'on aura compris que ce texte est une tentative de filtrer les possibilités d'actions politiques et spirituelles par les pensées de R. Girard et Muray, pour tenter de prévenir le retour d'illusions néfastes -, je propose de synthétiser ce qui précède par l'appellation, en hommage au plus illustre de nos enculistes (et la concurrence est rude !), « principes du bouc Bernard-Henri Lévy », que l'on énoncera ainsi :

On peut critiquer, moquer, insulter l'enculiste. On doit le faire. Mais à deux conditions :

- se souvenir toujours que tout ce qu'on écrit sur lui, pour juste et nécessaire que cela puisse être, risque de n'être que simple témoignage pour des jours meilleurs, de rester lettre morte, voire même de rendre service à l'intéressé, pauvre victime, si cela ne s'accompagne pas, « ici ou ailleurs », de propositions de valeurs morales contraires à celles illustrées par l'enculiste ;

- ne pas croire que l'élimination de l'enculiste, quelque forme qu'elle prenne, et pour agréable qu'elle soit parfois à imaginer, résoudrait quoi que ce soit si elle ne s'accompagnait pas de la disparition de l'enculisme en général. (Ce pourquoi, et c'est sur cette note proche d'un G. Orwell que je finirai, moins nous serons enculistes, et plus il y a de chances que les enculistes disparaîtront d'eux-mêmes, sans violence. Ce n'est pas merveilleux ?)


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Que du bonheur !












[1]
Il est vrai, si j'en crois Alain de Benoist (texte : "Pierre-André Taguieff : qui hait qui ?"), que certains, dont P.-A. Taguieff, avaient été jusqu'à assimiler critique de l'économie de marché et antisémitisme. A ce compte, le CNR était antisémite... peut-être hitlérien sans le savoir, tant qu'on y est !

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lundi 5 septembre 2005

Autres temps, autres mœurs.

Laissons-nous aller au plaisir d'une anecdote, découverte aujourd'hui : un 5 septembre, justement, Balzac reçut en remerciement d'un service qu'il avait rendu à Toussenel - personnalité intéressante : socialiste de la première heure (fouriériste), "vrai poète" (selon Baudelaire), historien de la France, catholique, un peu très antisémite sur les bords par ailleurs (Les Juifs rois de l'époque) et, last but not least, chasseur -, Balzac reçut, donc, dudit Toussenel, comme remerciement dudit service, quatre ou cinq perdreaux et canards fraîchement abattus.

Ça me faisait rêver, c'est tout.

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