A force de parler des Juifs, je suis sur les moteurs de recherche et reçois de nombreux spams pour devenir propriétaire à Tel-Aviv. Mais je ne suis pas venu pour parler de ça.
(Légèrement modifié le 27.11.)
On connaît la formule d'August Bebel - ou du moins qui lui est couramment attribuée, de façon peut-être aussi rigoureuse que le Credo quia absurdum est attribué à Tertullien - : "L'antisémitisme est le socialisme des imbéciles." Je ne la discuterai pas pour elle-même, le propos est assez clair et vise à briser une certaine équivalence entre Juifs et grand capital. Ajoutons d'ailleurs, en référence à un texte récent, que Drumont lui-même aurait peut-être pu reprendre à son compte cette sentence, puisque, dixit Edouard Beau de Loménie, l'auteur de la France juive a peu à peu élargi son analyse des méfaits dudit grand capital en ne la centrant plus sur les seuls « sémites ».
Ajoutons encore, toujours rapport à ce texte sur Drumont et Bloy, que ce dernier aurait aussi pu écrire que l'antisémitisme est le christianisme des imbéciles.
Mais je ne suis pas venu pour parler de ça. Je repensais à une formule d'Alain Badiou qui me trotte périodiquement dans la tête, selon laquelle la classe moyenne "ne dispose jamais d'une capacité politique autonome." (Heidegger, le nazisme, les femmes, la philosophie, écrit avec B. Cassin, Fayard, 2010, p. 16) Quoi qu'il en soit de la véracité de cette idée,
- le poujadisme ne relevait-il pas d'une "capacité politique autonome" ? Certes on peut compter sur A. Badiou pour nous démontrer, Platon et Cantor à l'appui, que les mouvements politiques droitiers ne sont pas authentiquement politiques ; certes encore le contenu doctrinaire d'un discours de Robert Poujade n'est peut-être pas aussi élevé que certaines envolées lyriques d'un Jean Jaurès. Mais cela résout-il la question ?
, quoi qu'il en soit de la véracité de cette idée, si on croise ces deux sentences, en faisant un glissement me semble-t-il nécessaire de la « capacité politique » à la « pensée politique », on obtient une synthèse simple : "L'antisémitisme est la pensée politique des classes moyennes."
Il y a là du vrai, mais cette synthèse est tout de même et justement trop simple. Il me semble que l'on peut trouver une formulation plus proche de la vérité si l'on fait entrer en jeu, sinon Jean-Jacques Rousseau lui-même, que je n'ai pas lu depuis bien longtemps, du moins le concept de rousseauisme, cette « idée » selon laquelle il y a quelque chose qui ne va pas, sans quoi tout irait bien (ou à peu près bien), ce quelque chose pouvant être, en l'occurrence, « les Juifs ».
Ce qui donne maintenant : "L'antisémitisme est le rousseauisme des classes moyennes." C'est moins ambitieux que la formule précédente, moins polémique aussi (quoi que cette
« polémique » dépende du point de vue où on se place...), et, justement, plus neutre, même si, ne soyons pas hypocrites, le « rousseauisme » en question nous semble une illusion. Ce qui ne signifie pas que les choses n'iraient pas mieux si certains Juifs avaient moins de pouvoir, mais c'est une autre question.
Voilà, c'est à peu près tout pour aujourd'hui, trois petites remarques pour finir :
- si Alain Soral est évidemment évoqué entre les lignes dans ce qui précède, et s'il a récemment clamé son admiration pour le philosophe genevois, il ne faut pas, en tout cas pas avant examen, assimiler trop vite l'antisémitisme d'Alain Soral, ce qu'il estime devoir à Rousseau, et le « rousseauisme » dont je viens de parler. Bien sûr que les rapports existent, bien sûr que la formule que je vous suggère aujourd'hui traite de ces rapports, mais je n'irai quant à moi pas plus loin sans lectures supplémentaires ;
- pour ceux qui ont le courage de suivre les liens que je donne : dans le texte où j'ai comparé Edouard Beau de Loménie et Alain Soral, je parle d'un autre auteur qui me semble soralien avant la lettre. Ne cherchez pas, je n'ai jamais creusé cette piste. Il s'agit de Jacques Debû-Bridel, dont le De Gaulle contestataire (Plon, 1970) ne déparerait pas dans une Anthologie des premiers soraliens, ou une Anthologie des soraliens avant Soral, comme on en faisait pour les socialistes avant Marx dans les années 70. Je n'ai pas jusqu'ici pris le temps de travailler sur le bouquin de Debû-Bridel, on verra...
- dans le même ordre d'idées : si le texte de Péguy sur Jaurès auquel je vous ai renvoyés me semble toujours aussi bon, je vous laisse voir jusqu'où on peut poursuivre l'analogie entre le rôle que Péguy fait jouer à Gustave Hervé et celui que joue depuis quelque temps M. Mélenchon. Ajoutons, pour ceux qui vont jusqu'au bout, que le texte de M. Alexandre Adler évoqué sur la fin, reste, pour employer le même terme que l'auteur, d'une incroyable bassesse. Que Bernanos l'encule...
Alain Soral, encore, je sais… Mais ce sera l'occasion j'espère de parler de choses intéressantes. Donc, dans la cinquième partie de son dernier entretien, le Président s'aventure en terre bloyenne, estimant que si Bloy critique dans Le Salut par les Juifs l'antisémitisme de Drumont c'est pour, en dernière analyse, se révéler plus antisémite que l'auteur de La France juive.
Avant de et pour mieux corriger ce qui nous semble devoir l'être, une parenthèse sur cette rubrique "L'antisémite du mois". Les citations peuvent y être intéressantes, mais on risque par la répétition du procédé d'entrer dans cette espèce de dialogue de sourds qui est paradoxalement une forme de complicité entre l'antisémite et le Juif (ou le philosémite), et qui revient à accepter comme une évidence le fait que tout le monde déteste les Juifs. Les antisémites, et c'est un peu ce que fait le Président, en concluent que le nombre leur donne raison, les Juifs sont confortés dans leur orgueil et le sentiment de leur élection : tout le monde nous déteste, donc nous sommes meilleurs que tout le monde. Tout le monde nous déteste, tout le monde nous a toujours détestés, tout le monde nous détestera toujours, donc : 1/ nous sommes les meilleurs depuis toujours ; 2/ on emmerde tout le monde. Cette dernière idée, si j'ose dire, pouvant revêtir des formes plus ou moins policées et nobles, du Juif qui va essayer de sauver les goys malgré eux et malgré la haine que ceux-ci lui portent, à celui qui vend à Christian les fameux pantalons à une jambe.
A titre personnel, je veux bien donner beaucoup aux Juifs, y compris le plus important, à savoir l'élection, mais ça, non : tout le monde ne les a pas toujours détestés, tout le monde ne les déteste pas en France en ce moment.
Quoi qu'il en soit, c'est cette espèce d'alliance de fait, qui n'est pas le discours constant d'Alain Soral mais qui est une indéniable tendance de son parcours, qui rend le cas de Léon Bloy important. Car il ne s'agit pas ici d'un écrivain parmi d'autres dans une liste d'auteurs ayant à l'occasion ou plus souvent dit du mal des Juifs, un de plus, un de moins, etc. Il s'agit, précisément, de quelqu'un qui à sa paradoxale façon sort du cadre balisé par la thématique judéo-soralienne du "tout le monde les [nous] déteste".
Précisons donc l'enjeu de cette discussion. Alain Soral, lorsqu'il se laisse porter par cette « indéniable tendance », fait preuve d'un conformisme certain, moins parce qu'il semble s'abriter derrière l'opinion d'autres, que parce qu'il considère comme Musil au début de L'homme sans qualités, qu'il s'agit de Toujours la même histoire, et surtout qu'il s'agira Toujours de la même histoire. Alors que Musil, comme Bloy, cherche justement à rompre ce fil et à trouver les possibilités pour que surgisse une autre histoire.
Vous suivez ? Que le Président nous donne une interprétation trop sommaire du Salut par les Juifs, comme je vais brièvement le démontrer par la suite, est une chose, mais ce qui est gênant dans l'affaire, c'est qu'il s'efforce ici d'empêcher que l'on trouve une sorte de solution, autre que finale, finalement…, à la « question juive ». A la limite, si l'on suit le Président dans sa « tendance », les Juifs ont tout simplement raison de se soucier des goys comme d'une guigne, puisque ceux-ci les ont toujours détestés et les détesteront toujours, ils peuvent donc les enculer à loisir, les goys de leur côté, sachant à quoi s'attendre, ont toutes raisons de détester ceux qui les enculent, et ça peut durer encore longtemps, avec une petite expulsion et une petite flambée de temps à autre, immédiatement récupérée et exploitée par les Juifs, etc. - et à sa façon Alain Soral participe à ce bal.
- Ce n'est pas, ceci dit, que je croie beaucoup aux chances de sortir de ce cercle. Mais enfin, ce n'est pas une raison pour lui donner encore plus de raisons d'exister. - J'ai annoncé une démonstration, il est temps de l'exposer.
Dans le texterécemment repris par Mafia juive, et dont je viens de relire la seconde partie, je me suis efforcé de mettre en relief certains traits logiques de certaines formes d'antisémitisme. J'y jouais Bloy contre Rebatet, montrant que le premier était beaucoup plus cohérent que le deuxième, en l'espèce bien brouillon. J'y utilisais précisément Le Salut par les Juifs, et notamment l'analyse qu'en avait faite celui que, en référence à son site aujourd'hui disparu, enfoiré, j'appelais M. Limbes - dont vous pouvez, je vous y renvoyais récemment, lire un texte chez Laurent James. Cette analyse n'est plus disponible sur le net, l'auteur me l'a gentiment renvoyée à ma demande, je vais de nouveau y avoir recours, avec une certaine inflexion par rapport à ce que j'écrivais dans le texte sur Rebatet. Disons que l'accent sera un peu moins mis sur la logique, un peu plus sur la métaphysique.
On peut dire les choses très (trop) simplement : Jésus était juif. Ça fait bien chier les Juifs, justement, mais, là-dessus, Alain Soral, dans une certaine forme de marcionisme, les rejoint une nouvelle fois ; et c'est au contraire un point sur lequel Bloy revient avec acharnement. Le christianisme n'est pas le judaïsme, il n'est pas soluble dans le judaïsme, mais il vient du judaïsme. On pourrait même pousser jusqu'à dire que celui-ci est un peu le péché originel de celui-là, ou sa croix. Quoi qu'il en soit, pour Bloy comme pour votre modeste serviteur, si l'on peut très facilement être juif et antichrétien, c'est même cohérent, il est en toute rigueur impossible d'être chrétien et antisémite. Je sais bien que ça s'est beaucoup vu et que ça se voit encore, mais cela reste une bêtise. Soyons plus précis : on peut être chrétien et reprocher plein de choses aux Juifs, on peut être chrétien et les considérer comme le peuple déicide, mais on ne peut pas, en toute rigueur, être chrétien et ne les considérer que comme le peuple déicide. C'est ce que Bloy critiquait, entre autres chez Drumont, cette façon plus ou moins consciente de rêver à un christianisme complètement déjudaïsé.
Bloy bien sûr n'est pas dupe de l'infamie de certains Juifs modernes, Rothschild et Cie, il commence même par là lorsqu'il évoque les Juifs dans Le désespéré, passage cité par Alain Soral. Il se reprochera pourtant rapidement, et c'est un des propos du Salut par les Juifs, d'avoir eu une vision trop schématique de cette question, n'hésitant pas, je cite ici l'article de M. Limbes, à écrire, à ce sujet :
"Il ne me coûte rien d'avouer qu'à l'époque, lointaine déjà, du Désespéré, sans remonter aux temps mythologiques de mes années de lycéen, j'ai pu dire ou écrire des sottises que mon âge plus mûr a restituées au néant. J'appelle ça un changement heureux et normal." (in Le Pèlerin de l'Absolu)
Une des raisons de ce « changement » est la prise en compte plus grande dans le Salut que dans le Désespéré du rôle joué par la modernité dans cette affaire. C'est là qu'Alain Soral a à la fois raison et tort. Raison parce que oui, Bloy dit en quelque sorte à Drumont : vous catholiques « respectables », vous avez beau jeu de critiquer les Juifs alors que vous faites comme eux, vous êtes autant qu'eux dans le commerce, vous êtes de ce point de vue trop enjuivés pour être en position de les critiquer. Mais tort parce que ce n'est pas le dernier mot de Bloy sur la question : d'une part cela signifie que c'est le monde moderne en son entier qui est détestable et que les catholiques feraient mieux de balayer devant leur porte ; d'autre part et surtout cette indéniable infamie juive, si son caractère de plus en plus envahissant est une preuve de l'infamie du monde moderne qu'elle contribue à aggraver, est aussi une preuve supplémentaire de la grandeur du peuple juif et du rôle qu'il jouera forcément un jour dans le Salut du monde. Je reconnais que ce n'est pas un raisonnement d'un abord très facile, je sais bien que des Juifs eux-mêmes sont moyennement convaincus par cette position. Elle ne fait pourtant que prendre au sérieux, pour le meilleur et pour le pire, l'idée d'élection. Les Juifs ont eu Abraham, Moïse - avec qui tout n'a pas été facile -, le Christ, qu'ils ont à la fois produit, si j'ose dire, et tué. Tout cela se situe à un niveau métaphysique élevé, dans la fécondité comme dans l'abjection. Au cours d'un passage du Sang du Pauvre que j'ai déjà cité, Bloy écrit ainsi :
"Vu d'en haut, le commerce est un véritable sacrilège. Les Juifs, Race aînée auprès de qui tous les peuples sont des enfants et qui ont eu, par conséquent, le pouvoir d'aller du côté du mal beaucoup plus loin que les autres hommes du côté du bien, les profonds Juifs doivent sentir qu'il en est ainsi."
L'indéniable infamie actuelle des Juifs (en tout cas de ceux qui traficotent avec le monde moderne, mais ils sont justement de plus en plus nombreux) est à la mesure de leur grandeur biblique, ou métaphysique, et elle en est en même temps un symbole. Le supposé antisémite Bloy peut aussi écrire, dans le même livre : "Les Juifs sont les aînés de tous et, quand les choses seront à leur place, leur maîtres les plus fiers s'estimeront honorés de lécher leurs pieds de vagabonds."
M. Limbes évoque à ce sujet le concept d'analogie inverse, je pourrai vous détailler ça si vous le demandez, je ne veux pour l'heure ni piller complètement son article, ni utiliser plus de cartouches qu'il ne me semble nécessaire. Dans le fameux passage du début du Salut, cela revient à dire que les trois épouvantables vieillards juifs que Bloy décrit en termes fort peu gracieux, ne sont infâmes que si, précisément, je cite M. Limbes, "l'on admet la sainteté et la splendeur d'Abraham, Isaac et Jacob."
Abraham, je vais y revenir, il faut avant cela compléter le tableau. Dans une autre de ses « tendances », aussi « indéniable » que l'autre mais je crois moins profonde, et en tout cas moins fréquemment exposée, Alain Soral, qui manifestement n'y connaît pas grand-chose (moi non plus) en matière de métaphysique juive, s'appuie sur des témoignages ou des écrits de rabbins qui évoquent une déviation du judaïsme par rapport à ses vrais principes. De la même façon, Bloy peut, j'emprunte ces citations à M. Limbes, écrire que, "au point de vue moral et physique, le Youtre moderne paraît être le confluent de toutes les hideurs du monde", et exposer ainsi son projet du Salut par les Juifs :
"Dire mon mépris pour les horribles trafiquants d'argent, pour les youtres sordides et crapuleux dont l'univers est empoisonné, mais dire en même temps ma vénération profonde pour la Race anathème d'où le Rédempteur est sorti (Salus ex Judaeis), qui porte visiblement comme Jésus lui-même les péchés du monde, qui a raison d'attendre le Messie et qui ne fut conservée dans la plus profonde ignominie que parce qu'elle est invinciblement la race d'Israël, c'est-à-dire du Saint-Esprit dont l'Exode sera le prodige de l'Abjection."
Enchaînons :
"Par un phénomène apocalyptique, depuis avant-hier, il y a ici-bas un État d'Israël qui refuse le Messie, d'ailleurs ; qui ne signifie rien au point de vue de l'histoire du monde, si ce n'est que pour nous chrétiens, il rappelle : que le monde a une figure et que notre Foi doit se tourner vers son axe, Jérusalem, cet axe qu'Israël retrouve sans savoir pourquoi ; parce qu'il a été chassé de partout, qu'il y retrouve un vieil autel où Abraham a offert son puîné, en préfigure de notre Christ."
Ces lignes ont été écrites par Louis Massignon en 1949, fort peu de temps donc après la création de l'État d'Israël. Complétons-les par celles-ci, elles aussi de 1949 :
"La vraie internationale qui « sera le genre humain » n'est pas l'ensemble des groupes humains additionnés avec leurs appétits, et même leurs théories, c'est une structure supranationale centralisant l'effet des voeux et sacrifices des croyants ; cela même dont le Sionisme vient d'arborer à la face du monde l'énigmatique et ambivalent symbole, le Signe eschatologique indéniable du Retour d'Israël."
Suit un passage sur Bloy, puis sur les croisades, puis ceci :
"Aux 400 millions de musulmans pour qui le pèlerinage de Jérusalem est lié au retour du Christ-Juge, de façon voilée mais irrécusable, viennent de s'ajouter depuis l'an dernier en bloc monolithique les délégués sionistes des 12 millions de Juifs, sous une forme si mystérieusement ambivalente, si étonnamment eschatologique. Sont-ce toujours ces « Khowéwé Zion », ces pauvres « amants de Sion », chassés par les pogroms, venant rejoindre les sublimes pleureurs séculaires du Mur des lamentations ? Ou bien ces racistes à la technique cruellement athée, qui, pour avoir le monopole d'une colonisation impie de la Terre Sainte, se font les forçats volontaires des grandes firmes colonialistes américaines et s'imaginent pouvoir y construire le Nouvel Adam comme un robot suprême et le Royaume de Dieu comme un laboratoire atomique ? Malgré des apparences bien sombres, ce pèlerinage en masse des Hébreux qui veulent refaire à eux seuls Israël est un avertissement précieux de la Providence à l'adresse du Nouvel Israël, des chrétiens : pour que toutes leurs nations, divisées depuis les Croisades, se réconcilient, pour que cette reconstruction d'Israël ne se fasse pas diaboliquement, en en excluant la règle de perfection morale que le Christ avait en vain proposée aux « brebis perdues d'Israël »…" (L. Massignon, "Le pèlerinage", in Écrits mémorables, R. Laffont, coll. "Bouquins", 2009, t. 1, p. 8-9 et 11-12. Le texte précédent est issu de "La foi aux dimensions du monde", p. 16-17 de la même édition.)
Je laisse tomber, si j'ose dire, les musulmans pour l'instant, constatons que Massignon voit très bien, dès le début, qu'il y a à la fois un espèce de fenêtre de tir métaphysique pour Juifs et Chrétiens dans la création de l'État d'Israël, et tous les dangers portés en elle par cette création, qui peut même s'avérer « diabolique ». Plus de soixante ans après, on ne peut guère nier que ce sont plutôt les périls redoutés par Massignon qui semblent l'emporter, au point même, peut-être, de corrompre d'une certaine manière le judaïsme lui-même. On voit bien en tout cas la grande différence entre le rêve de Massignon - j'y reviendrai - d'une certaine réconciliation (ce terme est volontairement vague) des trois monothéismes issus d'Abraham - avec comme centre de gravité Jérusalem, et l'idée faussement oecuménique et très impérialiste de Jacques Attali de Jérusalem comme capitale du monde.
Revenons à Bloy : le Salut du monde par les Juifs se jouerait-il dans un combat de Juifs contre Juifs ? La solution finale à la question juive sera-t-elle trouvée par des Juifs ? A quel prix, pour le judaïsme ?
Un regard plein de vanité d'auteur, défaut dont je ne suis ma foi pas exempt, sur les statistiques de ce blog, m'a permis d'apprendre qu'un de mes textes avait été partiellement repris sur un site peu favorablement disposé envers la communauté juive.
Pourquoi pas ? Je n'ai jamais été gêné d'être repris par tel ou tel, de quelque bord politique qu'il soit, les idées sont faites pour circuler. Être encensé par quelqu'un dont je pense qu'il est un imbécile me poserait problème, mais je n'ai pas souvenir, touchons du bois, que ce me soit arrivé - même si, bien sûr, on est parfois déçu qu'un de vos lecteurs semble vous avoir si mal compris... L'animateur du site a par ailleurs eu la correction d'indiquer le lien vers mon texte.
Le hic, tout de même, c'est que le texte en question, que je considère de mon côté assez important pour le faire figurer dans ma colonne de mes "principaux textes", est nettement plus long que l'extrait qui figure sur "Mafia juive", et, surtout, que sa seconde partie, dont l'existence n'est pas évoquée par M. Mafia, apporte des nuances et des contradictions au texte très antisémite de Lucien Rebatet, qui forme la première partie - la seule reproduite. J'assume tout à fait avoir illustré les tirades de Rebatet de façon provocatrice avec des photographies de juifs contemporains assez pénibles à supporter, mais je ne voudrais pas que les lecteurs de Mafia juive se méprennent sur mon propos, ou qu'ils passent à côté d'objections qui pourraient susciter leur intérêt.
C'est, soyons clair, à leur attention que je publie cette petite mise au point, quitte à faire rire certains lecteurs, lesquels me lisent plus par amitié que par adhésion à tout ce que je peux raconter, et doivent se dire "il l'a voulu, il l'a eu". Les habitués qui ne me connaissent, ou n'ont découvert mon existence, que via ce comptoir, sont finalement je crois, et je l'espère, moins concernés par ce texte. Ils méritent néanmoins un petit clin d'oeil, ne perdons pas les bonnes habitudes - ni le goût du Dry Martini.
Dans un ouvrage dont j'ai pour l'instant peine à comprendre le sens général, Le mythe du sang. Exposé critique des théories racistes (1942, édité en France par les Éditions de l'Homme libre, 1999), de Julius Evola, on peut lire ces lignes, consacrées à un philosophe allemand dont j'ignorais tout, Friedrich Lange, auteur notamment du Germanisme pur :
"Sang et honneur constituent le mot d'ordre du racisme aryen. En 1894, Lange fonda la Deutschbund, association aux couleurs typiquement pangermanistes. Dans un tel milieu, le concept romantique d'« esprit des peuples » reprend vie, appliqué cette fois à la nation allemande. On en fait un prémisse au devoir de sélection d'une race pure et, comme tel, ayant conscience de sa supériorité et de l'impulsion à se porter en avant, à s'étendre, à assumer l'initiative de l'attaque dans le but d'imposer sa volonté aux adversaires de la race au courage et à l'intelligence inférieurs. Dans cette réintégration, l'élément militaire prussien - considéré par Lange comme la moelle de la culture allemande - aurait dû constituer le noyau central et assumer la part directrice. « Nous avons le devoir de fortifier consciemment ce que nous avons sauvé, par chance, de l'influence chrétienne et ce vers quoi une impulsion innée pousse chacun de nous : la valeur guerrière. » Déjà au mythe de la paix universelle vient s'opposer l'accusation de judaïsme : « Un peuple parasite comme le peuple juif est conduit par ses instincts ambitieux et cupides à travailler pour la paix éternelle, puisque dans un tel régime il ne rencontrerait plus aucun obstacle à l'oeuvre de désagrégation qu'il encourage dans le corps vivant des nations. » Lange, en rappelant le mot de Moltke - « La paix éternelle pour l'humanité n'est qu'un rêve, et ce n'est même pas un beau rêve » - scelle ainsi le mythe de l'impérialisme agressif de la race supérieure." (pp. 51-52)
Passons sur les évidentes maladresses de la traduction - d'autant que l'« Homme libre » qui dirige les éditions du même nom passe pour assez violent et que je n'ai aucune envie de me faire arranger le portrait ;
passons, déjà un peu moins vite, sur cet amusant paradoxe de nombre de théoriciens évoqués par Evola, qui ne voient aucune contradiction à louer le « courage », la « vaillance », etc., des Aryens et à dresser dans le même temps un portrait des races « passives », « soumises », « féminines », etc., tel que l'on se demande bien où est le mérite des Aryens à coloniser des proies aussi faciles. A vaincre sans péril...
C'est d'ailleurs ce qui fait de l'antisémitisme un problème particulier dans ce genre de visions du monde : contrairement au Nègre brutal et arriéré, le Juif offre l'« avantage » d'être à la fois fort et faible. On retrouvera ça quelques années plus tard chez Rebatet, ce balancement parfois dialectique, parfois purement schizophrène, entre la force et la faiblesses juives. Ceci sans mentionner les ambiguïtés de M. Adolf Hitler à leur endroit, M. Hitler qui alla paraît-il jusqu'à dire qu'« il n'y avait pas place sur terre pour deux peuples élus », je cite de mémoire, ce qui est tout de même une forme d'hommage.
- Et c'est ce qui fait que l'on peut les accuser de tout, et que cela m'a personnellement fait sourire de voir ce M. Lange reprocher aux Juifs le contraire de ce que beaucoup leur reprochaient ou leur reprochent. Un jour ils sont responsables de la paix, un jour de la guerre - sans doute sont-ils aussi responsables du réchauffement de la planète et des mythes sur le réchauffement de la planète, tant qu'on y est.
Je ne veux pas donner trop de poids à une phrase d'un auteur qui m'était il y a deux jours inconnu, citée qui est plus sans trop d'indications de contexte par un autre auteur, dans une édition pas toujours très soignée (aïe, la mandale approche...) ; je ne cherche pas non plus à nier qu'il existe des Juifs sionistes qui ont une très forte capacité de nuisance. Je serais, enfin, le premier à souhaiter croiser moins de Juifs dans certains parages de mon chemin théorique - à le souhaiter pour les Juifs en général s'entend, pas pour Bibi, qui n'en peut mais et s'y intéresse comme à sa première branlette.
Ceci étant dit, pour être clair, si je ne suis pas ici en train d'attaquer Alain Soral, c'est tout de même lui et ce qu'il incarne que je vise : une certaine forme de recherche du responsable, du coupable (quel abîme de réflexion, cette défense...), qui peut finir par éliminer ou vouloir éliminer ce que Dumont appelait le résidu, c'est-à-dire ce qui dans la réalité ne colle pas avec l'idéologie. (L'idéologie chez Dumont est une façon de voir le monde, une organisation du monde, c'est très noble - mais ça ne peut pas couvrir toute la réalité : on aurait, sinon, trouvé la bonne idéologie depuis un bail, et tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Ici comme ailleurs, le bon romancier est souvent plus averti que l'intellectuel.)
On peut aussi le formuler ainsi : nous sommes tous trop coupables pour que certains, Juifs, Français dits de souche, Américains, Teutons, etc., le soient vraiment beaucoup plus que d'autres. Tous dans la même merde, tous dans la même galère, péché originel pour tous (qu'un Lange soit antichrétien est des plus logiques) : une certaine forme de dépit, je n'ai pas dit mépris, quant à ce que ce cher Baudelaire appelait la « détestable humanité » a au moins l'avantage de préserver de quelques formes d'illusions. Je fais ici du Muray et je l'assume : si paradis perdu il y a (eu), c'était avant l'humanité, cela ne nous concerne pas.
J'ai dû évoquer ça il y a quelques années : dans le Cahier de l'Herne Céline coordonné par l'adorable de Roux, d'aucuns (Pol Vandromme, si ma mémoire ne me joue pas des tours) ont cherché à défendre l'auteur de Bagatelles pour un massacre en suggérant que le mot Juif n'y était qu'une métaphore du Mal : l'intuition n'est pas idiote, il s'en faut, mais la défense ne tient pas, Ferdinand visait vraiment les Juifs. Si, ceci posé, on reprend ce genre de raisonnement, il est possible d'écrire que lorsque l'on cherche un Juif, on ne peut que le trouver : si on cherche un responsable au Mal, on va en trouver un. Et, en régime démocratique, cette impureté du Juif, qui est à la fois comme les autres et pas comme les autres, en fait une cible privilégiée - d'où que, dans les mêmes milieux pangermanistes, à quelques années d'intervalle, on ait pu lui reprocher d'être aussi bien un fauteur de paix qu'un fauteur de guerre, ceci avec les mêmes prémisses.
Yahvé sait que cela ne les (une bonne partie d'entre eux) empêche pas de jouer sur les deux tableaux, d'être plus démocrates pour les autres que pour eux vis-à-vis des autres, que cela ne les (certains d'entre eux) empêche pas d'être d'autant mieux bourreaux qu'ils se présentent comme victimes, mais ce n'est pas le fond du problème. - Le fond du problème, c'est l'humanité, pas le youtre. Et d'un côté, cela rend le dit problème moins facile à résoudre, mais d'un autre côté, c'est tant mieux : comme toute femme fatale, cette salope d'humanité est préférable « détestable » que sans problèmes, juif ou autre.
Déjà Sarkozy perçait sous de Gaulle... (Ajout le lendemain.)
Le texte de M. Maso sur Nicolas Sarkozy, par-delà ce que l'on peut en penser, aura au moins eu le mérite de me faire comprendre quelque chose sur le rapport des Français à l'égalité. Il n'est pas faux mais il est insuffisant de dire que les Français ont « la passion de l'égalité ». Héritage certainement de leur passé doublement glorieux, ou de ce qu'ils considèrent, à tort ou à raison, comme doublement glorieux dans leur passé, la monarchie absolue d'un côté, la Révolution de l'autre, les Français, finalement, veulent être tous égaux sauf un. Le Président est un peu le renonçant de la société française : il est l'exception à ses valeurs d'ensemble qui rend effectivement opératoires ces valeurs.
(Sur la notion de renonçant, voyez par exemple ici et là.)
Évidemment, si on s'est levé du mauvais pied, on peut voir ici hypocrisie ou volonté d'avoir à la fois le beurre et l'argent du beurre. Mais cela n'empêche pas le système d'avoir sa cohérence : la valeur égalité régit la société, ce qui soit dit en passant permet aux Français de s'engueuler entre eux (on s'engueule entre égaux) sans que cela ne pose vraiment problème, du moins jusqu'à une date récente ; le Président-Monarque, de son côté, d'une part incarne la grandeur qui permet à la société égalitaire de ne pas trop sombrer dans la grisaille, d'autre part assure la continuité du tout. Supprimez le Président, c'est la IIIe et la IVe République, la division, la zizanie (Astérix), tout ça.
Pour que les Français soient égaux, il faut que le Président ne soit pas égal. Ici comme ailleurs l'important est la différence de statut. Le Président pourra toujours être critiqué parce que trop loin du peuple, il ne faut pas se méprendre sur le statut de cette critique, dont l'esprit s'apparente à celui des reproches que les hommes adressent aux femmes, et réciproquement. On aimerait que sa femme soit un peu moins chiante, un peu moins caricaturalement féminine sur certains points précis, on ne lui demande certes pas de n'être plus une femme. On voudrait que le Président soit plus proche du peuple, on ne lui demande pas d'arrêter d'être Président.
C'est ce que Nicolas Sarkozy, en accord là-dessus avec certains gauchistes, n'a pas compris, et, par-delà cette élection, ce fut un des principaux problèmes de son quinquennat. Cela ne gêne pas les Français que l'individu Nicolas Sarkozy aime Disneyland, cela les choque le Président Sarkozy montre qu'il l'aime. C'est hypocrite peut-être - encore qu'il y aurait à dire sur les rapports de la politique et de l'hypocrisie -, injuste sans doute si le Président est fan de Mickey, mais quel boulot n'a pas ses contraintes ?
- Je voulais faire une note courte, il est tout de même un point, pas du tout abordé par M. Maso, qui complète le tableau, à savoir la féodalité. A tort ou à raison par rapport à leur histoire (bis), les Français n'ont conservé de la royauté, dans le noyau dur de leur mémoire collective, que la monarchie absolue - ce qui leur permet d'ailleurs d'aimer à la fois Marie-Antoinette et le « bloc » de la Révolution, c'est-à-dire, selon l'idée et l'expression de Clemenceau, la séquence 1789-1793 dans sa globalité.
Or, si la féodalité, et l'on entend par là tout ce qui est peut être source de hiérarchie dans la société en-dehors du Roi ou du Président, et cela prend donc nécessairement à un moment ou à un autre la forme de groupes, si la féodalité est le repoussoir de la vision française de la société, et ceci sur le long terme : la monarchie absolue mettant au pas l'ancienne noblesse, la Révolution abolissant les corporations, le Front populaire élu contre les « deux cents familles », etc., si la féodalité est le repoussoir, elle est aussi le trou noir, ou l'angle mort, ou l'impensé, etc., de cette vision française de la société.
Point n'est besoin de se lancer dans des comparaisons avec des pays à tradition féodale plus persistante que la nôtre, Allemagne, Japon, et même Royaume-Uni : des pays égalitaires comme les pays scandinaves ou les États-Unis n'ont pas ce problème à admettre l'existence des groupements. Et encore moins à réfléchir sur leur fonction. La pensée politique française depuis la Révolution appréhende toujours associations, groupes de pression, et même d'une certaine manière partis politiques, comme des anomalies, comme des choses surprenantes.
Il y a à cela deux motifs principaux. Une soumission quelque peu étonnante, à tout le moins dans sa durée, à la mémoire collective du pays et aux valeurs qu'elle définit. La féodalité, de ce point de vue, c'est tout ce qui s'interpose entre le peuple - qui est composé d'individus égaux à moi-même - et sa souveraineté (quelle que soit la forme, IIIe ou Ve République, voire bonapartisme, que cette souveraineté prenne), tout ce qui, dans ce cadre conceptuel emprunté à Rousseau, empêche la bonne communication entre le peuple et, d'une certaine manière, lui-même, ou, si l'on veut, entre moi et le pouvoir politique qui m'est supérieur mais vient de moi. (L'influence de Rousseau se combinant d'ailleurs ici au vieux thème selon lequel "Si le Roi savait…" - ce sont les intermédiaires qui font du mal au peuple, auquel le roi ne veut que du bien.)
L'autre motif, par-delà cette rigidité doctrinale, c'est que, du point de vue symbolique et logique que nous avons décrit au début de ce texte, la vision française a sa cohérence, et que les féodalités n'y ont effectivement pas leur place.
Simplement, et bien évidemment, comme le dit Louis Dumont, toute idéologie a un résidu, une part du réel qu'elle ne peut absorber. Le couple monarque - égalité a comme résidu la féodalité. En soi, ce n'est pas un drame. Mais on gagnerait évidemment à mieux intégrer, dans nos habitudes de pensée, cette dichotomie entre l'ordre symbolique, sans intermédiaires entre le peuple et son souverain, et la persistante réalité de l'existence de groupes - d'intérêts, d'idées, de solidarités, etc.
Et la deuxième erreur fondamentale de Nicolas Sarkozy, c'est bien sûr son rapport avec certaines de ses féodalités. M. Maso, lorsqu'il mentionne la fameuse halte au Fouquet's du nouveau président et rappelle que tout le monde y est allé une fois dans sa vie - je vous conseille le chocolat, très bon -, omet de signaler qu'il n'y est pas allé seul, mais avec ses amis patrons. Je passe mon temps en ce moment à recenser les ambiguïtés du vieux de Gaulle, tout ce qu'il a pu concéder aux patrons au nom de la modernisation de la France ; j'ai même écrit que précisément sa forme d'austérité par rapport à l'argent avait pu servir de paravent aux pratiques concussionnaires de ses petits copains. Il ne s'agit donc pas pour moi de jouer les naïfs ou les manichéens : simplement, comment Nicolas Sarkozy n'a-t-il pas pressenti l'impact symbolique si fort d'une telle attitude ? On en dira autant et même plus de la « retraite » sur le yacht de Vincent Bolloré. Avec le recul j'ai toujours autant de mal à comprendre qu'il ait pu faire une telle erreur. Le Fouquet's encore, même si ce n'est pas bien malin d'oublier à quel point les premiers pas du nouveau monarque sont étudiés, comme l'était l'attitude du Roi lors de son adoubement ou de son couronnement, le Fouquet's, je peux imaginer que dans l'excitation du moment, et emporté par ses amis, le frais Président ait fait une erreur. Mais pour l'histoire du yacht, c'est lui-même qui a mis l'accent sur l'aspect symbolique, voire initiatique, de la chose - un peu, toutes choses égales d'ailleurs, comme ces jeunes sauvages que l'on envoie quinze jours ou plus dans le désert et qui après quelques rudes rites d'initiation (je vous épargne les photographies, on croirait que, passez-moi l'expression, j'ai une dent contre le phallus du Président) sont consacrés comme adultes.
Bref. D'un côté Nicolas Sarkozy a mal assumé certains aspects solennels de sa charge, d'un autre il est vite apparu, et pas seulement d'une façon symbolique (le bouclier fiscal), comme, pour le dire vite, le valet du grand capital. Indigne de sa fonction et la prostituant aux nouvelles féodalités financières. Chacun de ses deux aspects ne pouvait que le handicaper dans le contexte français, que l'on s'en réjouisse, que l'on le déplore, ou que l'on s'en foute un peu. Mais cumuler les deux, disons que cela ne risquait pas de faciliter son travail, si, pour rester dans l'optique de M. Maso, on donne du crédit à sa volonté de réformes.
D'une façon générale, la coexistence chez notre Président d'une connaissance extrêmement précise du fonctionnement concret du sérail politique, et, sinon d'une méconnaissance de son fonctionnement symbolique, du moins d'un oubli de l'importance de ces symboles pour le fonctionnement concret du système, me laisse perplexe. Peut-être faut-il y voir un paradoxal côté « bon élève », « scolaire », quelque peu étonnant certes mais pas illogique pour quelqu'un qui est tombé très tôt en politique, a passé beaucoup de temps à saisir les subtilités du fonctionnement de Neuilly et des Hauts-de-Seine (héritages des barons gaullistes…) et a certainement eu tendance à considérer les grands mots gaulliens comme un simple trompe-l'oeil par rapport à la vraie nature du système. Ce qui n'était qu'une partie, la partie basse peut-on dire, de la vérité.
N. B. Dans le texte le plus long que j'ai pu consacrer à Nicolas Sarkozy, j'insistai sur la façon dont le Président se mettait en première ligne face au peuple, en supprimant ou en crachant sur les corps intermédiaires qui pouvaient, entre autres choses, le protéger, et rappelais à ce sujet la description de la fin de… la monarchie absolue par Taine dans Les origines de la France contemporaine. Cela n'a rien de contradictoire avec ce que j'ai écrit ici sur son rapport aux « féodalités », puisque N. S. est apparu comme l'homme d'une coterie, d'un groupe d'individus qui voulaient se substituer à l'État. Notre homme n'a insulté les notables de la République, juges, flics, parfois les journalistes, etc., qu'en donnant l'impression que c'était parce qu'il leur préférait, à la fois comme compagnie personnelle et pour gouverner la France, MM. Bolloré, Lagardère, Bouygues, etc. En étant cynique et en n'abordant le problème que d'une façon réductrice j'aurais tendance à rappeler que, et ceci n'est pas spécifiquement français, on préfère toujours les maîtres que l'on connaît, tout mauvais qu'ils soient, à de nouveaux maîtres que l'on n'a pas réussi encore à « apprivoiser ».
Ce qui nous conduit à un thème que je ne voudrais pas paraître esquiver, l'antisémitisme français que M. Maso brandit comme un des motifs de l'impopularité de Nicolas Sarkozy. Un des premiers livres contre les nouvelles « féodalités » et leur apparition ou persistance après et malgré la Révolution française est celui d'Alphonse Toussenel, Histoire de la féodalité financière. Les Juifs rois de l'époque, publié en 1847. Il est de fait que les deux thèmes ont très tôt été liés. Il est incontestable par ailleurs que tout ce que j'ai pu écrire sur la difficulté française à admettre l'existence et l'influence - ce qui peut conduire à fantasmer parfois leur importance, suivez mon regard - des groupes, et notamment des groupes de pression plus ou moins officiels, s'applique aux solidarités telles que la solidarité entre Juifs. On remarquera néanmoins que cet « antisémitisme » n'a tout de même pas empêché Nicolas Sarkozy d'être massivement élu il y a cinq ans, et qu'il sera peut-être réélu dans une semaine. Il y a même dans les provocations de M. Maso sur ce sujet une acceptation paradoxale de clichés antisémites - il est toujours frappant de voir que sur ce sujet on a l'impression d'un cercle infernal, de querelles qui ne peuvent s'arrêter, de clichés qu'à un moment ou un autre quelqu'un se croit obligé de ressortir. - En bref et pour finir : sans nier la part de réalité que peut ici contenir le diagnostic de M. Maso, il me semble que ce thème n'apporte pas grand-chose à son analyse. Pour le dire autrement, ce que j'ai essayé de décrire ici me paraît nettement plus important dans le ressenti des Français à l'égard de leur Président que ces problèmes de judéité.
(Ajout le 30.04) J'ai lu Rideau hier - qui contient notamment un portrait au vitriol de de Gaulle, très drôle même si on n'est tout à fait sûr de ce que l'auteur lui reproche -, j'y trouve ces lignes :
"Tout le monde sait que c'est la nature pas assez royale de Louis XVI qui a provoqué la Révolution française. Le roi était déjà un gros beauf républicain (...), à coup sûr le premier des démocrates à venir." (Éditions du Rocher, 1992, pp. 182-83)
Pas de Simone Weil aujourd'hui, contrairement à ce que j'ai annoncé la dernière fois, mais ce n'est j'espère que reculer pour mieux sauter, dans la mesure où le livre dont je vais vous parler contient des passages qui peuvent compléter d'importantes thèses de S.W. sur la région, la nation, l'Europe.
- Affaire à suivre, et venons-en au livre en question, Les hommes au milieu des ruines de Julius Evola (1ère édition 1965, édition définitive 1972 ; j'utilise l'édition française Pardès de 2005). Comme souvent, il ne s'agit pas tant ici d'en faire une recension complète que d'y puiser des idées qui peuvent nous être utiles. Je voulais d'abord écrire, de façon très générale, que les chapitres critiques y semblent plus convaincants que les chapitres plus positifs, mais même cette appréciation nécessiterait en toute rigueur des précisions qu'il serait un peu long et hors sujet d'apporter ici. Mon objectif est plutôt de décrire des points communs entre un penseur se revendiquant de Droite, avec la majuscule, qui s'est clairement engagé dans le fascisme italien, et certaines des positions critiques qui ont pu être développées par d'autres, venus d'autres horizons.
L'idée n'est pas, encore une fois, de tout mélanger et amalgamer, l'idée est la même depuis le début de ce blog, quand je conseillais à Étienne Chouard de lire Alain de Benoist : ce n'est même pas "Anti-enculistes de tous bords, unissez-vous !", mais, déjà, "Anti-enculistes de tous bords, parlez-vous !". Je constate d'ailleurs que A. Soral et É. Chouard se sont rencontrés : je ne dirais pas que je n'en demande pas plus, mais c'est, à son échelle, une bonne nouvelle.
Par conséquent, ne soyez pas surpris de rencontrer dans ce qui suit des idées que vous avez déjà pu voir exprimées à ce comptoir, puisque c'est précisément mon but. Il sera toujours temps, après, de voir ce qui peut séparer X, Y ou moi-même de certaines des thèses d'Evola - mais pour cela il faut le lire plus, il faut un plus gros travail de documentation, tout en n'oubliant pas que l'important n'est pas de donner des bons et des mauvais points à toutes les thèses soutenues au cours de sa longue existence par Julius Evola, mais de voir ce qui dans ces thèses, lorsque par exemple elles nous semblent justes, est lié, et de quelle manière (fortuite, circonstancielle, ou au contraire par nécessité logique, et dans ce cas, le problème vient-il de notre approche et de nos a priori ?), à d'autres thèses qui nous semblent plus contestables.
Pour aujourd'hui, donc, contentons-nous, après un petit tacle anti-Sarkozy, c'est rituel mais ça fait du bien :
"[Platon, République, 482c :] « C'est celui qui a besoin d'être guidé qui frappe à la porte de celui qui sait guider et non celui qui est guide et dont on peut attendre du bien, qui invite à se laisser guider ceux qui sont guidés. ». Le principe de l'ascèse de la puissance est important : « A l'opposé de ceux qui commandent actuellement dans chaque cité » - est-il dit (520d) - les vrais Chefs sont ceux qui n'assument le pouvoir que par nécessité, car ils ne connaissent pas d'égaux ou de meilleurs, à qui cette tâche puisse être confiée (347c). L. Ziegler a observé fort justement, à ce propos, que celui pour qui la puissance signifie ascension et accroissement s'est déjà montré indigne d'elle et qu'au fond, ne mérite la puissance que celui qui a brisé en lui-même la convoitise de la puissance, la libido dominandi." (pp. 56-57n.)
et non sans souligner que malgré certaines apparences ces principes ne sont pas tellement éloignés de la théorie du premier venu à laquelle je fais souvent allusion ces temps-ci (en temps de crise, quand les élites, avec ou sans guillemets, ne sont plus à la hauteur de la situation, le premier venu tel que Paulhan le voyait est celui qui est bien obligé de se rendre compte qu'il ne "connaît pas d'égaux ou de meilleurs, à qui le pouvoir, ou la tâche de restaurer le pouvoir, puisse être confié" et qu'il doit donc mettre lui-même les mains dans le cambouis : c'est exactement ce qui s'est passé avec de Gaulle) ;
contentons-nous, disais-je, d'essayer de vous faire partager le plaisir ressenti à lire de telles lignes, en soulignant ici et là la parenté de ce qu'écrit Evola avec les idées que d'autres ont pu exprimer à ce comptoir :
"Relevons… l'irréalisme de ce que l'on appelle la sociologie utilitaire, laquelle n'a pu trouver crédit que dans une civilisation mercantile. D'après cette doctrine, l'utile serait le fondement positif de toute organisation politico-sociale. Or il n'y a pas de concept plus relatif que l'utile. Utile par rapport à quoi ? En vue de quoi ? Car si l'utilité se ramène à sa forme la plus brute, la plus « matérielle », bornée et calculée, on doit se dire que - pour leur bonheur ou pour leur malheur - les hommes pensent et agissent bien rarement selon cette conception étroite de l'« utile ». Tout ce qui a une motivation passionnelle ou irrationnelle a tenu, tient, et tiendra dans la conduite humaine, une place beaucoup plus grande que la petite utilité. Si on ne reconnaît pas ce fait, une très grande partie de l'histoire des hommes demeure inintelligible. Mais, parmi ces motivations non utilitaires, dont le caractère commun est de conduire l'individu, à des degrés divers, au-delà de lui-même, il en est qui reflètent des possibilités supérieures, certaine générosité, certaine disposition héroïque élémentaire. Et c'est précisément de celles-là que naissent les formes de reconnaissance naturelle auxquelles nous faisions précédemment allusion, forces qui animent et soutiennent toute structure hiérarchique vraie. Dans ces structures, l'autorité, en tant que pouvoir, peut et doit même avoir sa part. Il faut reconnaître, avec Machiavel, que lorsqu'on n'est pas aimé, il est bon, du moins, d'être craint (se faire craindre - précise Machiavel -, non pas se faire haïr). Affirmer toutefois que, dans les hiérarchies historiques, le seul facteur agissant ait été la force et que le principe de la supériorité, la reconnaissance directe et fière du supérieur par l'inférieur n'ait pas joué un rôle fondamental, c'est fausser complètement la réalité, c'est, répétons-le, partir d'une image mutilée et dégradée de l'homme en général. Quand il affirme que tout système « politique impliquant l'existence de vertus héroïques et de dispositions supérieures a pour conséquence le vice et la corruption », Burke, plus encore que de cynisme, fait preuve de myopie dans la connaissance de l'homme." (pp. 57-58)
Et puisqu'il est fait allusion, via Burke, au libéralisme, voyons ce qu'en dit le baron Evola :
"Le libéralisme est l'antithèse de toute doctrine « organique » [= holiste]. L'élément primordial étant pour lui, non l'homme personne [= l'homme singulier, avec sa propre personnalité], mais l'homme individu [abstrait, indifférencié, générique…], dans une liberté informe, seul y sera concevable un jeu mécanique de forces, d'unités qui réagissent les unes sur les autres, selon l'espace que chacun réussit à accaparer, sans qu'aucune loi supérieure d'ordre, sans qu'aucun sens soit reflété par l'ensemble.
- c'est exactement la thèse sur l'essence du libéralisme telle que défendue par Jean-Claude Michéa (évoquée ici et là) : le libéralisme comme organisation neutre et sans référentiel commun des interactions entre les forces, guidées par leurs seuls intérêts, que sont les individus.
L'unique loi et, donc, l'unique État que le libéralisme admette, a de ce fait un caractère extrinsèque par rapport à ses sujets.
- ici, c'est d'une des thèses fétiches de Bibi que se rapproche le baron : en mettant l'État à part de l'ensemble de la société, le libéral lui offre une possibilité de grandir aux dépens de cette société, une possibilité qui le fait râler depuis deux siècles, non sans schizophrénie ni cynisme ("Privatisons les profits, socialisons les pertes...").
Le pouvoir est confié à l'État par des individus souverains, pour que celui-ci protège les libertés des particuliers, avec le droit d'intervenir seulement quand ils risquent d'être franchement dangereux les uns pour les autres. L'ordre apparaît ainsi comme une limitation et une réglementation de la liberté, non comme une forme que la liberté exprime de l'intérieur, en tant que que liberté en vue d'accomplir quelque chose, en tant que liberté liée à une qualité et à une fonction. (…)
Le spectre qui, de nos jours, terrorise le plus le libéralisme est le totalitarisme. Et pourtant on peut affirmer que c'est précisément en partant des prémisses du libéralisme et non de celles d'un État organique que le totalitarisme peut surgir, comme cas limite. Le totalitarisme, nous le verrons, ne fait qu'accentuer la notion d'un ordre imposé de l'extérieur, d'une manière uniforme, sur une masse de simples individus qui, n'ayant ni forme ni loi propre, doivent les recevoir de l'extérieur et être insérés dans un système mécanique omnicompréhensif afin d'éviter le désordre d'une manifestation anarchique et égoïste de forces et d'intérêts particuliers." (pp. 59-60
Vous aurez repéré les liens avec Dumont. D'une part, de façon générale, ainsi que le souligne le traducteur et introducteur de Révolte contre le monde moderne (L'Age d'Homme, 1991), par le biais d'une forte partition entre monde traditionnel et monde moderne ; d'autre part, ici, par cette conception du totalitarisme comme enfant de la modernité. Ceci dit, Evola est plus systématique que Dumont, puisqu'il voit dans le totalitarisme, notamment d'inspiration marxiste - le seul encore sur pied lors de la rédaction du livre - une suite presque inévitable du libéralisme :
"Platon avait déjà dit : « La tyrannie ne surgit et ne s'instaure dans aucun autre régime politique que la démocratie : c'est de l'extrême liberté que sort la servitude la plus totale et la plus rude » [République, 564a]. Libéralisme et individualisme n'ont joué qu'un rôle d'instruments dans le plan d'ensemble de la subversion mondiale, en ouvrant les digues à son mouvement.
Il est donc capital de reconnaître la continuité du courant qui a donné naissance aux diverses formes politiques antitraditionnelles aujourd'hui en lutte dans le chaos des partis : libéralisme, puis constitutionnalisme, puis démocratie parlementaire, puis radicalisme, puis socialisme, enfin communisme et soviétisme ne sont apparus historiquement que comme les phases d'un même mal, dont chacune a préparé la suivante. Sans la Révolution française et sans le libéralisme, le constitutionnalisme et la démocratie n'eussent pas existé. Sans la démocratie et la civilisation bourgeoise et capitaliste du tiers état il n'y aurait pas eu de socialisme ni de nationalisme démagogique. Sans la préparation du radicalisme, il n'y aurait pas eu de socialisme, ni, enfin, de communisme à base antinationale et internationale-prolétarienne. Que ces formes coexistent aujourd'hui souvent, qu'elles luttent même les unes contre les autres ne doit pas empêcher un regard pénétrant de constater qu'elles sont solidaires, qu'elles s'enchaînent et se conditionnent réciproquement, qu'elles constituent les aspects différents de la même subversion de tous ordres normaux et légitimes. Il est donc logique et fatal, lorsque ces formes se heurtent, que l'emporte finalement la plus outrancière, celle qui appartient au niveau le plus bas." (p. 61)
Evola pensant ici au communisme, on peut se dire dans un premier temps que son raisonnement est daté et trop mécanique. Mais - même si le raisonnement est effectivement un peu trop mécanique et doit au moins être affiné pour rendre compte de l'existence de quelque chose comme le gaullisme - on peut aussi l'appliquer à la « Chute du Mur » et la « victoire du monde libre sur le Bloc de l'Est », en se rappelant que les États-Unis et l'Europe n'avaient pas attendu l'effondrement du communisme pour revenir aux sources du libéralisme le plus individualiste et le plus effréné : Reagan, Thatcher, Mitterrand, etc., c'est finalement le nouveau libéralisme qu'ils ont promu qui a abattu le communisme (ce qui n'exclut évidemment pas l'action de facteurs internes à celui-ci). « La forme la plus outrancière, celle qui appartient au niveau le plus bas » ne serait donc le plus communisme, mais le libéralisme-enculisme actuel. La chute du communisme ayant par ailleurs permis l'accélération de ce mouvement de décadence, les capitalistes n'ayant plus peur de jeter Popu dans les bras de Moscou, etc.
On me dira peut-être que j'exagère, on utilisera l'argument selon lequel je préfèrerais évidemment vivre à Paris maintenant qu'à Moscou sous Brejnev… Cet argument n'est pas vide de sens certes, mais doit être utilisé avec précaution : il est aussi ce qui permet de rendre la vie à Paris - et ailleurs… - de plus en plus dure et vide de sens. Certes il nous est difficile en France de connaître quelque chose comme l'Ostalgie, mais au train où vont les choses, la vie à Paris risque de devenir sous peu effectivement plus dure qu'à Moscou sous Brejnev…
Voilà pour cette première prise de contact avec l'oeuvre politique d'Evola. Dieu vous garde !
P.S. : j'ai, pour la première fois, contacté - j'allais écrire directement, mais il faut passer par le site E&R - Alain Soral, afin de lui faire connaître ce que j'écrivais dans ma précédente livraison au sujet de la forme d'antisémitisme que j'estimais pouvoir diagnostiquer en lui. Je n'ai pas reçu de réponse, ni même l'accusé de réception que je m'étais permis de demander pour être sûr que le message avait bien été transmis. Je remarque néanmoins que la question "Alain Soral, êtes-vous antisémite ?" lui a été posée pour la première fois dans le dernier entretien mensuel : y a-t-il un lien avec mon message ou est-ce, plus simplement, que l'on se sent plus libre, après les récentes interventions du « Président », que le thème est dans l'air du temps, je ne le sais évidemment pas. La réponse d'Alain Soral (située à la 47e minute) ne se situe pas sur le même plan que mon texte : ce qu'il dit, est, au niveau des principes et de la logique en tous cas, cohérent et soutenable, mais ce n'est pas sur ce terrain-là que je me situais. Tant pis. - A ce sujet, on citera au passage Evola, qui n'est certes pas d'une grande judéophilie, lorsqu'il évoque le sujet dans Les hommes au milieu des ruines, à propos des Protocoles des Sages de Sion (je pratique un certain nombre de coupures, sans les signaler) :
"On peut se demander si l'antisémitisme fanatique, enclin à voir partout le Juif comme le deus ex machina, ne fait pas inconsciemment le jeu de l'ennemi. Si l'on peut citer beaucoup d'exemples de Juifs qui ont figuré et figurent parmi les promoteurs du désordre moderne, dans ses phases et ses formes les plus aiguës, culturelles, politiques et sociales, il n'en faut pas moins se livrer à une recherche plus approfondie si l'on veut percevoir les forces dont le judaïsme moderne [en note, Evola insiste sur ce fait : c'est le judaïsme moderne, « c'est-à-dire sécularisé, qui est ici en cause »] peut n'avoir été qu'un instrument.
D'ailleurs, bien que l'on trouve d'assez nombreux Juifs parmi les apôtres des principales idéologies considérées par les Protocoles comme des instruments de la subversion mondiale - libéralisme, socialisme, scientisme, rationalisme -, il est clair que ces idées n'auraient jamais vu le jour et ne se seraient jamais affirmées en l'absence d'antécédents historiques tels que la Réforme, l'Humanisme, le naturalisme et l'individualisme de la Renaissance, le cartésianisme, etc. - phénomènes dont on ne peut évidemment pas rendre les Juifs responsables et qui correspondent à un ordre d'influence plus étendu." (pp. 189-190)
Je vous laisse juges, d'une part de ce raisonnement, d'autre part de la façon dont il peut être appliqué aux propos d'Alain Soral : il me semble en tout cas qu'une précision de ce genre aurait pu contribuer à dissiper le halo d'antisémitisme qui m'a gêné dans Comprendre l'Empire.
On veut twitter, et on s'aperçoit qu'il manque juste quelques caractères pour s'exprimer sans trop d'approximation. Retour au comptoir donc, ce qui n'est après tout peut-être pas plus mal. J'essayais cette formule :
Qu'Alain Soral soit antisémite, comme je le crois, ne dit finalement rien, en bien ou mal, sur les Juifs. Cela ne les empêche même pas d'être cons, par exemple.
Que je sois à titre personnel betteravophobe ne change rien au goût (en l'occurrence parfaitement dégueulasse) des betteraves en salade. Ce qu'Alain Soral éprouve pour les Juifs - ou "les Juifs", si l'on veut - ne change rien à ce qu'ils sont, pour autant que l'on peut dire qu'ils sont quelque chose, une fois que l'on a dit qu'ils étaient juifs.
- Oui, cette accusation, que je vais détailler, contre Alain Soral me brûlait la plume depuis un certain temps, plus précisément depuis la lecture de Contre l'Empire, et je cherchais la façon la plus adéquate de la formuler. C'est en trouvant ce fil que j'ai pu écrire sans plus me poser des questions les mots "Alain Soral antisémite" : il fallait pouvoir le dire sans avoir l'impression, même à ma bien modeste échelle, de lui donner le coup de pied de l'âne. Pour être très simple : qu'Alain Soral soit antisémite n'empêche pas BHL d'être un enculé. Et la nuisance de BHL est certainement plus dommageable pour nous que l'antisémitisme d'Alain Soral. Précisons tout cela.
Après ma lecture de Comprendre l'Empire, j'avais commencé à écrire un texte sur ce sujet, en voici un extrait :
"Comme j'ai essayé de le montrer à partir du cas d'un antisémite revendiqué, ce cher Lucien Rebatet, l'antisémitisme n'est pas, contrairement à l'opinion répandue, en tout cas n'est pas fondamentalement, une histoire de « plus » et de « moins », une histoire de « ligne jaune franchie », de « basculement ». Avant l'antisémitisme, avant le philosémitisme, la différence se fait entre ceux qui pensent aux Juifs et ceux qui n'y pensent pas, ceux pour qui il y a une « question juive » et ceux pour qui elle ne se pose pas. J'ai été jusque vers ma trentième année parmi les seconds, je m'inclus maintenant, non d'ailleurs sans réserves, dans les premiers.
Et donc, c'était l'idée directrice de ce long texte sur Rebatet, à partir du moment où vous valorisez l'existence des Juifs, où vous considérez qu'à certains égards - qu'il vous appartient de préciser : culturels, ethniques, sociaux, religieux, économiques, etc. - ils sont différents des autres, vous entrez dans le domaine de l'antisémitisme et du philosémitisme, en ce sens qu'il n'y a pas de valorisation uniquement positive ou uniquement négative. Vous les trouvez intelligents, cela ouvre la porte à l'idée qu'ils sont rusés ; inversement, le fanatisme impulsif qu'un Rebatet leur reproche peut être vu comme un caractère passionné et dynamique.
Il doit bien être clair que dans mon esprit ces distinctions ne visent pas à renvoyer dos à dos tous les antisémites et tous les philosémites. On ne peut certes pas assimiler quelqu'un qui s'intéresse à l'histoire et à la culture juives dans son temps libre et notre ami Rebatet, complice volontaire et parfois un peu stupide de Hitler. Il s'agit d'essayer de clarifier les présupposés logiques et pour partie inconscients de ces discours sur la « question juive ». Mais il est vrai qu'il n'a jamais été question à ce comptoir de faire de l'antisémitisme un péché capital ou mortel. Je crois à l'élection du peuple juif - en partie d'ailleurs parce que le peuple juif y croit et agit d'une certaine manière parce qu'il y croit -, mais cette élection ne me semble pas aller jusqu'à conférer un caractère sacré aux critiques à l'encontre de ce peuple.
Ce pourquoi d'ailleurs je n'ai aucun problème à séparer le bon grain de l'ivraie dans une pensée sans trop me soucier que son auteur soit ou non antisémite - mais sans pour autant l'oublier. J'aime et vénère Céline et Rebatet ni parce qu'ils sont antisémites ni en faisant semblant qu'ils ne le sont pas, ni même malgré le fait qu'ils le sont, mais en tenant compte de ce qu'ils ne seraient pas eux-mêmes sans ça. Les deux étendards est un grand roman, qui, pour le coup, n'a rien d'antisémite, mais il n'aurait certainement pas la même force si l'auteur n'était pas passé plusieurs années par le journalisme politique tel qu'il le concevait."
Etc... Ici comme ailleurs, je sens que ça ne fonctionne pas lorsque j'ai l'impression d'être sentencieux et de pontifier. J'avais donc mis en suspens la rédaction de ce texte.
Reprenons maintenant le raisonnement. Entre autres choses, l'antisémite est quelqu'un qui pense trop aux Juifs. Je l'ai compris à travers le cri du coeur d'un ami, antisémite revendiqué, qui s'est aperçu un jour qu'il ne pouvait plus lire quelque nouvelle que ce soit dans le journal sans penser à eux... Il avait au fil du temps laissé les Juifs prendre tant de place dans sa vie qu'il ne pouvait se défaire de ce prisme d'analyse. Je pense qu'il y a quelque chose de ce genre chez A. Soral, le paradoxe étant que, même si l'on savait depuis longtemps que « la question juive » se posait pour lui, c'est justement le fait que Comprendre l'Empire évite cette « question » qui lui donne une certaine teinte d'antisémitisme, c'est justement cette façon d'aborder la « question » sans l'aborder qui, pour moi, a été le signe que cette « question » commençait à prendre trop de place.
Est-ce la crainte d'un procès ou d'un nouveau passage à tabac par le Betar, Alain Soral n'évoque dans son livre le judaïsme que du bout des lèvres, par allusions et expressions plus ou moins codées (« vétéro-testamentaire », « cosmopolite »...) : on peut, même avec des réserves, comprendre sa prudence, mais elle a pour résultat, à ce qu'il m'a semblé, de faire des Juifs, ou de certains Juifs - cela reste justement flou -, des sortes de grands manipulateurs de l'histoire universelle. Comme l'expression « théorie du complot » est connotée négativement, je ne voudrais pas l'employer au sujet de Comprendre l'Empire, qui, avec son état d'esprit marxiste, donne des informations précises sur certains détenteurs - personnes ou groupes - du grand capital. Mais, dans ce qui relève d'une logique de dévoilement des intentions des « méchants » - logique assumée et qui a sa légitimité -, évoquer précisément le rôle des catholiques, celui surtout des protestants, et glisser pudiquement mais non allusions perfides sur celui des Juifs, finit par suggérer qu'au bout du compte ce sont eux qui sont derrière tout ça.
C'est cette « suggestion » qui m'a gêné à la lecture, c'est à ce moment que je me suis dit que la forme d'antisémitisme qu'il n'est pas bien difficile de diagnostiquer chez Alain Soral devenait gênante, en ce qu'elle empiétait, et pour le coup de façon non clairement assumée, sur ses raisonnements. Si l'on veut parler en termes de « ligne jaune franchie », de « basculement », c'est ici qu'il faut le faire, quand il commence à y avoir des implications à la fois logiques et politiques dans ce qui était jusque-là un aspect de la personne d'A. Soral qu'il m'était, quant à moi, à tort ou à raison, assez aisé de dissocier du reste de ses démonstrations.
Et quitte à passer pour fat, je pense qu'Alain Soral pense comme moi à ce propos. J'ignore si la « suggestion » que j'ai évoquée était voulue par lui lors de la rédaction de son livre ou s'il en a constaté la portée sinon l'existence après relecture, mais le fait est qu'un des thèmes de ses interventions ces derniers temps est justement la volonté de préciser avec plus de clarté ce rôle des Juifs et du judaïsme dans l'histoire universelle comme dans les tensions du monde contemporain - avec, comme souvent chez lui, une première salve agressive complétée et nuancée par une deuxième approche plus sereine.
Qu'en conclure (à part que c'était vraiment trop long pour un tweet...), pas grand-chose, l'histoire est en cours. On se permettra de préférer, pour résumer notre propos, qu'Alain Soral exprime ses pensées clairement, qu'elles puissent être discutées, plutôt que de tenter de ruser avec un sujet certes difficile, comme il l'avait fait dans son livre. Je n'ai pas d'autre commentaire à faire - ou de leçon à donner... - pour l'instant.
- La prochaine fois Simone Weil, juive antisémite, on n'en sort pas...
"Je n'aime pas le tam-tam…" La parole à la défense.
"(…) je me suis animé un peu... N’allez point m’estimer jaloux ! Ce serait mal reconnaître ma parfaite indépendance. Les Juifs, je les emmerde bien, ils peuvent gentiment me le rendre, à droite, comme à gauche, comme au centre, en travers, au particulier. Ils ne me gênent personnellement qu’un petit peu, presque pas. Il s’agit d’un conflit tout à fait « idéolochique ».
Certes, j’observe que par l’entremise des youpins : éditeurs, agents, publicistes, etc…, sous l’influence des films, scénarios juifs, agresseurs, branleurs pourrisseurs, de la politique juive en somme des consignes juives, occultes où officielles, la petite production artistique française, déjà si maigrichonne, si peu rayonnante, est en train bel et bien de crever... Les Juifs doivent écraser tout c’est entendu... Mais la vie n’est pas si longue, ni si joyeuse que cela puisse en vérité vous empêcher de dormir. Et puis, demeurons tout à fait équitables, les Juifs furent toujours bien aidés dans leur œuvre de destruction, d’asservissement spirituel par les maniérismes « façon noble, renaissant » et puis ensuite pusillanimes, bourgeois officiels, enfin toute la châtrerie académique, puristique, désespérément obtuse dont succombent nos arts dits français.
Ce qui nous gêne le plus dans les Juifs, quand on examine la situation, c’est leur arrogance, leur revendicarisme, leur perpétuelle martyrologo-dervicherie, leur sale tam-tam. En Afrique, chez les mêmes nègres, ou leurs cousins au Cameroun, j’ai vécu des années seul, dans un de leurs villages, en pleine forêt, sous la même paillotte, à la même calebasse. En Afrique, c’étaient des braves gens. Ici, ils me gênent, ils m’écœurent. Ils ne devenaient tout à fait insupportables au Cameroun, qu’au moment de la pleine lune, ils devenaient torturants avec leur tam-tam... Mais les autres nuits, ils vous laissaient roupiller bien tranquille, en toute sécurité. Je parle du pays « pahoin », le plus nègre pays de nègres. Mais ici, à présent, en France, Lune ou pas Lune, toujours tam-tam !... Nègres pour nègres, je préfère les anthropophages... et puis pas ici... chez eux... Au fond, c’est le seul dommage qu’ils me causent, un dommage esthétique, je n’aime pas le tam-tam... Quant à la matérielle, mon Dieu ! il m’était extrêmement facile de m’arranger... Je pouvais me payer le luxe, non seulement d’ignorer toutes ces turpitudes, mais il m’était enfantin de profiter, et comment, fort grassement, mirifiquement de cette invasion murine... putréfiante... Mille moyens, mille précédents ! Il m’était loisible entre autres, si l’on considère mes charmes, mon très avantageux physique, ma situation pécuniaire solide, d’épouser sans faire tant d’histoires, quelque petite juive bien en cour... bien apparentée... (Il en vient toujours rôder, tâter un peu le terrain), me faire naturaliser par là même, « un petit peu juif »... Prouesse qui se porte superbement en médecine, dans les Arts, la noblesse, la politique... Passeport pour tous les triomphes, pour toutes les immunités... Tous ces propos, j’en conviens, tiennent du babillage... Bagatelles !... Babillons !... Nous avons noté que les Juifs semblent avoir choisi l’anglais pour la langue de standardisation universelle (ils faillirent opter pour l’allemand)...
N’est-il pas amusant à ce propos d’observer que les jeunes Juifs des meilleures familles (Juifs français compris), se rendent le plus souvent à Oxford pour achever leurs études. « Finishing touch ! » Suprême vernis ! Si je voulais, si les circonstances m’obligeaient, je pourrais peut-être écrire directement mes livres en anglais. C’est une corde pour me défendre, une petite corde à mon arc. Je ne devrais pas me plaindre... Mais personne ne m’a fait cadeau de mon petit arc... J’aurais bien voulu qu’on me fasse dans la vie quelques cadeaux ! Tout est là !... Pour le moment je préfère encore écrire en français… Je trouve l’anglais trop mou, trop délicat, trop chochote. Mais s’il le fallait... Et puis les Juifs anglo-américains me traduisent régulièrement, autre raison... et me lisent !... Nous ne sommes pas très nombreux, parmi les auteurs français de la « classe internationale ». Voilà le plus triste. Cinq ou six, je crois... tout au plus, qui pouvons étaler... C’est peu... beaucoup trop peu !... L’invasion est à sens unique, cela me gêne.
Les éditeurs judéo-anglo-saxons, très au courant des choses de la fabrication littéraire, les reconnaissent les romans « standard », ils en font fabriquer d’exactement semblables, tous les ans, par milliers, chez eux. Ils n’ont que faire de « répliques », s’embarrasser d’autres postiches... Personnellement, il me sera possible, sans doute, de me défendre encore pendant quelque temps, grâce à mon genre incantatoire, mon lyrisme ordurier vociférant, anathématique, dans ce genre très spécial, assez juif par côtés, je fais mieux que les Juifs, je leur donne des leçons. Cela me sauve. Je passe chez les Juifs des États-Unis pour un esprit fort. Pourvu que ça dure !" (Bagatelles pour un massacre, pp. 173-74 de la réédition certes fort opportune parue pendant la guerre, le texte je le rappelle est de 1937)
J'ai choisi cet extrait un peu confus pour de nombreuses raisons, que je ne crois pas devoir expliciter par le détail, mais notamment parce que Céline, avec la conscience aiguë qu'il a toujours eue de ses singularités propres, y exprime clairement un des noeuds de l'affaire actuelle : entre lui et « les Juifs », finalement, c'est à qui gueulera le plus fort, à partir de postulats darwiniens assez semblables. Dans la mesure où Bagatelles… est non seulement un immense délire, mais aussi une compilation, presque une anthologie « célinisée » de toute la littérature antisémite, il ne faut peut-être pas essayer de voir là le dernier mot de Céline sur « les Juifs », mais, dans un tel passage, on peut reconnaître une trace du vieux reproche chrétien à leur égard - Bernanos l'utilise dans Les grands cimetières… en équivalant avec audace l'hitlérisme et la mentalité juive -, selon lequel « les Juifs » n'ont aucune pitié pour les Gentils et n'ont pas le sens du pardon et de la charité chrétienne. Venant d'un anti-chrétien farouche comme Céline, c'est assez amusant, mais au moins ne fait-il pas, ici, semblant : si le romancier Céline et le médecin Destouches sont capables de pitié, le pamphlétaire entend se situer sur le même plan que celui qu'il estime être celui de l'adversaire : à darwinien, darwinien et demi, à « revendicariste », revendicariste et demi…
Il y a de nombreuses dimensions à cette affaire : l'incroyable lâcheté de Frédéric Mitterrand ; le jeu un peu étonnant de Nicolas Sarkozy, dont on nous dit que Céline est son écrivain préféré, ce qui m'a toujours étonné : y a-t-il plus d'humain en Sarko que je ne le pensais ? ou n'a-t-il de Céline qu'une lecture très superficielle ? ; quoi qu'il en soit, on ne peut pas dire qu'il l'ait ici défendu, au contraire… à moins qu'il ne se soit amusé à contribuer à lui donner raison dans sa dénonciation de la puissance juive - pourquoi pas, après tout ? ; le communautarisme et tout le tralala ; un certain aspect franchouillard chez Céline - très complexe par ailleurs - qui le rend insupportable à certains, juifs ou non juifs, qui ne cachent pas qu'ils haïssent la franchouillardise - concept par ailleurs à définir, etc.
Mais la dimension qui m'intéresse aujourd'hui c'est cette espèce de connivence bien perçue par Céline entre les auto-proclamés porte-parole de la communauté juive, et lui-même, ce jeu pervers (et dangereux), à qui gueulera le plus fort, lequel permet à certains d'occuper l'espace, parfois pour longtemps. Péguy avait diagnostiqué des phénomènes de ce genre, j'avais dans le temps cru pouvoir repérer les mêmes tendances dans le couple Lanzmann-Faurisson, et quelque part, je crois que c'est ce qui énerve les merdeux du genre Klarsfeld chez Céline : s'ils ne peuvent supporter qu'il soit « commémoré » ou « célébré » par la République, en raison des ignominies qu'il a effectivement écrites, ils sentent aussi qu'en le faisant condamner ils jouent son jeu, et s'ils ont un peu mémoire des textes, ils savent que Céline le savait - et la leur mettait bien profond par avance. Quelque part, c'est amusant, mais on remarquera que les juifs tendance « majorité silencieuse », n'y gagnent rien dans l'affaire, au contraire.
P.S. : vous trouverez ici un autre texte de Céline, écrit après la guerre, sur son rapport aux « Juifs ». J'en profite pour un mea culpa relativement à mon analyse du volume de la Pléiade regroupant les lettres du maître, au sujet de son potentiel négationnisme. D'abord, j'emploie un ton un peu condescendant qu'avec le recul je ne trouve pas nécessaire à l'endroit de Henri Godard et Jean-Paul Louis (dont par ailleurs je ne m'étais pas souvenu qu'il était le directeur des éditions du Lérot, je n'ai percuté que quelques jours après) ; ensuite, j'ai contacté Jean-Paul Louis, justement, pour lui faire de mes observations, et n'ai jamais exploité sa réponse. Il me rappelait la publication dans le Pléiade d'une autre lettre de Céline relative au négationnisme, pour me montrer qu'il n'avait pas voulu cacher le sujet. Depuis presque un an, j'aurais pu prendre le temps de répondre, et j'arrive maintenant un peu après la bataille que j'ai moi-même déclenchée. Quoi qu'il en soit, je maintiens mon analyse : les éditeurs des lettres de Céline ont fait ce qu'ils ont jugé bon pour donner du « négationnisme » de l'auteur une connaissance suffisante - je ne l'ai jamais nié - mais il reste malheureux qu'ils n'aient pas fait figurer dans le volume cette pièce essentielle où il est fait mention de la « magique » chambre à gaz. Il est vrai qu'on aurait alors sans doute entendu le vieux Klarsfeld...
Voici, avec quelque temps de retard, la dernière salve d'extraits de la partie conclusive des Décombres, « Petites méditations sur quelques grands thèmes ». Comme précisé dans les épisodes précédents, je pratique sans les signaler quelques coupures, je ne m'embarrasse pas, sauf réflexe incontrôlable, de commentaires ni de justifications autres que celles données en préambule, je vous donne du Rebatet tel qu'il se voulait, brut de brut, au fil des chapitres.
"Je vis. Je suis libre et en repos parmi mes livres. On se bat partout. Mais partout triomphent les forces dont j'ai su depuis longtemps apercevoir la puissance. Toutes les cartes sont abattues désormais. Maints peuples ont passé d'un front à l'autre. Leurs avatars purent être singuliers. Ils ne le sont plus. Cette guerre a pris sa forme logique. L'apocalypse est lumineuse."
Les catholiques.
"Regardons le monde catholique, tel que l'ont façonné ses prêtres. Nous voyons la bourgeoisie la plus sèche et la plus étroite. Tous ceux qui ont eu à gagner leur pain quotidien au bas de l'échelle - j'ai été de ceux-là pour ma part - peuvent en servir de témoins : sauf à de bien rares hasards, il n'est pas de patron plus dur et plus ladre que le patron qui va à la messe."
"C'est la dégénérescence, l'appauvrissement continu de la pensée catholique qui l'ont mise avec cette facilité à la merci du microbe juif. C'est en lui seul qu'elle a retrouvé un principe actif pour son apologétique et son éthique. Elle a subi avec délices la répugnante étreinte des Juifs, elle en porte la contamination, comme une blanche engrossée par un des ces sous-nègres. L'impur rejeton de ce coït aurait de quoi surprendre Bossuet ou Saint Thomas d'Aquin.
Regardez du reste les oeuvres d'art que l'Église, la grande patronne d'Angelico, de Tintoret, de Raphaël, inspire et commande aujourd'hui. Regardez les salsifis, les crottes qu'elle dépose dans ses plus grandioses sanctuaires, au point que l'on serait fondé à dire que toute église belle devrait être désormais interdite aux curés."
Cette "dégénérescence intellectuelle, morale et philosophique de l'élite chrétienne…, il suffit d['en] voir autour de nous les effets. Du côté des laïcs, quelle vision que les nouvelles « dernières colonnes de l'Église » : cette fielleuse hyène de Mauriac, cet aberrant et lugubre pochard de Bernanos, ce phacochère de Louis Gillet, paillasson cochonné d'encre où tous les youtres de Pourri-Soir se sont essuyé les pieds ; ou bien Henry Bordeaux, chapiteau en sucre d'orge et réglisse, où pendillent les bons dieux de Bouasse-Lebel ; ou encore parmi les trépassés d'hier, un vénéneux champignon de grimoire, tel que le petit père Georges Goyau. Quelques talents à côté, mais tous tellement spécieux, tellement équivoques, dont chaque ligne zigzague parmi les tares sexuelles, impuissant obsédés, masturbés choisissant les bénitiers pour tinettes, pédérastes cherchant Dieu au trou du cul des garçons. Un seul écrivain véritable et sain dans l'obédience catholique, Paul Claudel, mais politiquement un imbécile pyramidal."
Les Juifs.
"Le moment est prochain maintenant où les Juifs d'Europe ne relèveront plus que de la police. Je n'ai pas encore perdu toute espérance de voir des Français participer à cette opération."
"Les Juifs ont contribué plus que quiconque à déchaîner cette guerre. Ils ont travaillé bien davantage encore à la prolonger et à l'étendre. Ce sont les Juifs qui ont attelé l'invraisemblable et ignoble « troïka » Churchill-Roosevelt-Staline, dont le triomphe eût été l'effondrement de l'Occident. [Dominique de Roux, une fois encore : "Cette fin des Temps modernes, un été de 1945, à Berlin…"]
Nous comprenons toujours mieux que, sans les Juifs, nous eussions fait entre nous, avec les moindres dégâts, cette révolution du socialisme autoritaire devenue nécessaire à notre siècle, et dont les vieux doctrinaires français, tel que Proudhon, s'honorent d'avoir été les précurseurs. La barbarie marxiste a été la contrefaçon juive, folle et mortelle, de ce socialisme aryen qui s'en est dégagé douloureusement, dans des flots de sang blanc.
Je n'ai jamais cru à un empire juif, parce qu'un empire est une construction dont l'épilepsie juive est incapable. Mais nous pouvons faire le compte, morts, ruines, de ce que ce rêve effrayant nous a coûté.
D'une façon comme d'une autre, la juiverie offre l'exemple unique dans l'histoire de l'humanité, d'une race pour laquelle le châtiment collectif soit le seul juste. Ses crimes sont devant nous. La première tentative universelle, depuis l'antiquité, pour faire accéder le Juif au rang d'homme libre a porté ses beaux fruits. Nous avons compris. Après cent cinquante années d'émancipation judaïque, ces bêtes malfaisantes, impures, portant sur elles les germes de tous les fléaux, doivent réintégrer les prisons où la sagesse séculaire les tenait enfermées.
Quand on pense aux nobles races d'Amérique et d'Océanie qui ont succombé presque entières sous les fusils et les drogues des Blancs et surtout des féroces Anglo-Saxons, il est permis de considérer que ce monde est bien mal fait qui a laissé proliférer le Juif malgré tant et tant d'indispensables persécutions. Mais cette race puise sans doute dans son impureté même le secret de sa résistance. N'y pensons plus ! Le seul moyen pratique auquel un aryen raisonnable de 1942 puisse s'arrêter est le ghetto à l'échelle du monde moderne. J'entends naturellement le ghetto physique, réserves, « aires », colonies juives - la place ne manquera pas dans les immenses espaces des empires russe et anglais. Les États européens devront discuter ensemble et unifier leur législation sur les Juifs [c'est l'UE !], prendre en commun toutes les mesures concernant les colonies juives, car celui qui réserverait aux Juifs la moindre faveur les verrait aussitôt se répandre épouvantablement sur ses terres.
La France doit se pourvoir de lois raciales à l'instar de celles que l'Allemagne a su prendre, en renouvelant une des traditions de la chrétienté, lois interdisant le mariage entre Juifs et chrétiens et frappant de peines rigoureuses les rapports sexuels entre les deux races.
La liquidation des biens et offices juifs doit être opérée dans le but exclusif d'une réparation à la communauté aryenne de chaque pays, pour les ravages que les Hébreux lui ont fait subir. Les complicités qu'Israël a trouvées depuis l'armistice jusqu'en haut de l'État ont par malheur beaucoup réduit l'immense fortune qui eût pu être ainsi récupérée par nous. Les débris, quels qu'ils soient et de quelque façon que ce soit, devront profiter au peuple français. Dans la grande faillite juive, la France est la créancière privilégiée.
L'esprit juif est dans la vie intellectuelle de la France un chiendent vénéneux, qui doit être extirpé jusqu'aux plus infimes radicelles, sur lequel on ne passera jamais assez profondément la charrue. Cette déjudaïsation n'a même pas été esquissée depuis l'armistice, tant dans la France parisienne que dans la France vichyssoise. Nous percevons à chaque instant le fumet, le stigmate juifs dans ce que nous lisons, entendons, voyons. Le compte est effrayant des artistes, des écrivains français, souvent parmi les meilleurs, que leurs femelles, leurs maîtresses juives, leurs amis juifs ont dévoyés, qui sont peut-être irrémédiablement perdus pour la France. Des sections spéciales pourront être créées, dans les bibliothèques et les musées, pour l'étude historique de certains ouvrages d'Israël. Mais la mise en circulation publique, sous quelque forme que ce soit, concerts, théâtres, cinéma, livres, radio, exposition, d'une oeuvre juive ou demi-juive doit être prohibée sans réserves ni nuances, de Meyerbeer à Reynaldo Hahn, de Henri Heine à Bergson. Des autodafés seront ordonnés du maximum d'exemplaires des littératures, peintures, partitions juives et judaïques ayant le plus travaillé à la décadence de notre peuple, sociologique, religion, critique, politique, Levy-Brühl, Durkheim, Maritain, Benda, Bernstein, Soutine, Darius Milhaud.
Les Juifs, essentiellement imitateurs, ont été sans conteste de remarquables interprètes dans tous les arts, sauf le chant. Je ne verrais aucun inconvénient, pour ma part, à ce qu'un virtuose musical du ghetto fût autorisé à venir jouer parmi les Aryens pour leur divertissement, comme les esclaves exotiques dans la vieille Rome. Mais si ce devait être le prétexte d'un empiétement, si minime fût-il, de cette abominable espèce sur nous, je fracasserais moi-même le premier les disques de Chopin et de Mozart par les merveilleux Horowitz et Menuhin. Quoi ! au temps de Liszt, de Thalberg, de Paganini, qui valait beaucoup mieux que le nôtre, les Aryens n'avaient pas besoin du secours des juifs pour exécuter incomparablement leurs oeuvres. Dans le domaine de la virtuosité musicale on verra reparaître parmi nous d'innombrables talents que le monopole hébraïque étouffait.
J'ai une prédilection pour Camille Pissarro, le seul grand peintre qu'Israël, cette race incroyablement antiplastique, ait produit. Je serais prêt à décréter l'incinération de toutes ses toiles, si c'était nécessaire, pour que l'on fût guéri de ce cauchemar, de cette repoussante moisissure poussée sur les rameaux splendides de l'art français qui se nomma la peinture juive, débarrassé des montagnes d'ineptie que cette peinture engendra.
On avait voulu savoir si les ghettos ne renfermaient point des génies inconnus et dont l'exemple rajeunirait notre vieux monde. On a ouvert les portes. On a été bientôt renseigné. On a vu se ruer des bandes de porcs et de singes qui ont salopé, dégradé tout ce qu'ils approchaient.
Nous pouvons proscrire sans remords l'esprit juif et ses oeuvres, anéantir celles-ci. Ce que nous y perdrons ne comptera guère. Mais les vertus que nous gagneront seront sans prix."
L'armée française.
"La République détestait l'armée, en qui elle voyait l'ennemi de l'intérieur, infiniment plus dangereux à ses yeux que l'étranger. Elle s'appliqua à l'affaiblir, à la discréditer, tout en la domestiquant. Elle n'y réussit que trop bien. L'armée se laissa faire docilement. A chacun de ses succès, la République se hâta de la rejeter dans sa condition de galeuse indésirable et mal payée. Après 1870, notre armée était parvenue à une assez belle résurrection. La République la démolit alors par l'affaire Dreyfus, en dépêchant à son ministère ses plus tortueux politiciens. En 1919, l'armée, grâce à ses poilus, ruisselait de gloire. Le régime lui tourna le dos, l'accabla d'avanies, lui marchanda le plus modeste panache.
L'armée ne réagit pas, se fit plus inerte à mesure que le poison la gagnait. Quand un lion souffre qu'on lui rogne les dents et les ongles sans même froncer le nez, ce n'est plus un lion, mais une descente de lit, promise aux injures du pot de chambre. Ce qui est arrivé."
"L'armée, depuis vingt mois, n'a su fournir des volontaires que pour l'anti-France du judéo-gaullisme. Un sentiment patriotique, même horriblement dévoyé, force notre respect. N'oublions pas que les gaullistes combattants, s'ils comptent de basses canailles et des mercenaires, comptent aussi des braves qui n'écoutent que leur sang. On me permettra de préférer ces fous aux ramollis des garnisons auvergnates."
"Mon ami Robert Brasillach l'a dit magnifiquement : « En Europe, la paix ; en Afrique, la grandeur ». Que les militaires qui n'ont pas encore atteint les grades de l'artériosclérose s'efforcent d'enfoncer cette parole d'or sous leurs képis. Nous ne leur en demandons pas davantage."
Le monde et nous.
"Les généraux anglais ne se font une notoriété que par le nombre de revers qui leur pendent aux basques comme autant de désobligeantes casseroles. Le soldat anglais de métier, le troupier à la Kipling, lorsqu'on daigne le mettre en ligne, est sans doute plein de courage. Mais le commandement est d'une imposante nullité. Cette nation est encore plus rebelle aux règles de la guerre qu'à la musique, ce qui n'est pas peu dire."
"Les Anglais sont barricadés dans un orgueil passif. Ils peuvent bien, fermés ainsi à tout, se refuser à la pensée d'une défaite anglaise. Mais cette défaite n'en est pas moins acquise déjà, quelle que soit l'issue de la guerre. L'Extrême-Orient tout entier est arraché à la Couronne, l'Australie, digne pendant de la métropole égoïste, avec ses six millions de lascars installés sur un continent capable de nourrir cent millions d'êtres, refusant d'en partager la moindre bribe, aussi impuissants à l'exploiter qu'à le défendre, la Nouvelle-Zélande, l'Inde ne valent guère mieux. L'Amérique se jette sur les dépouilles que les Nippons ne peuvent atteindre. La vieille Albion se trouve dès maintenant réduite à l'état d'île maigre, brumeuse et charbonneuse.
Les États-Unis font [sont ?] la blague de l'Angleterre. Ce sont des gamins obtus qui singent l'aïeule tombée en enfance. J'ai trop aimé les films des Américains, leurs chansons, leurs livres, leurs garçons et leurs filles, je sais trop bien tout ce que leur exubérante jeunesse apportera de neuf au monde pour ne pas souffrir souvent d'être coupés d'eux. Mais c'est là-bas aujourd'hui l'énorme charge de la démocratie, avec la niaiserie de l'âge ingrat, nos tares à l'échelle des gratte-ciel, dix fois plus de Juifs, cent fois plus de faisans, l'impéritie et l'imprévoyance aussi démesurées que les plaines du Far-West, la guerre à coups de confettis et de grosses caisses portées par des girls avec des plumets de colonels nègres."
"Je souhaite la victoire de l'Allemagne parce que la guerre qu'elle fait est ma guerre, notre guerre. Je pense que depuis le début de la campagne de Russie, il faut avoir l'âme basse ou contrefaite pour ne point suivre d'une pensée fraternelle dans leurs exploits et leurs épreuves les soldats de la Wehrmacht, leurs alliés et compagnons d'armes de dix nations, les héros finlandais, les magnifiques troupiers roumains si longtemps méconnus chez nous. J'ai connu, je n'ai point à le cacher, des heures d'angoisse, quand j'ai vu ces soldats enfoncés au coeur de la Russie, aux prises avec le monstre rouge et les glaces d'un hiver inhumain. Il est peut-être singulier d'attendre la victoire de ces « feldgrau » dont la présence sur les Champs-Élysées me pèse. Mais il est bien plus étrange, il est tristement paradoxal que ces hommes aient dû venir chez nous en ennemis, quand ce qu'ils défendent est commun à nos deux nations. Non, la force des Aryens allemands brisée, ce ne serait plus pour l'Occident qu'une suite d'effrayants cauchemars. J'ai désiré passionnément depuis deux ans que la France réparât sa fatale erreur, reconnût dans quel camp sont ses vrais ennemis, se déclarât d'elle-même, franchement, contre eux. Français, je ne redoute la victoire de l'Allemagne que pour autant que mon pays ne sait pas la prévoir, en comprendre l'utilité, y coopérer librement.
Je ne suis pas pour cela germanisant ou germanophile, à la façon où peuvent l'entendre nos anglicisants et nos anglomanes en jugeant d'après eux-mêmes. Je m'ennuie vite en Allemagne. L'esprit germanique prend souvent des tours qui me sont étrangers, et j'en ai écrit à diverses reprises sans ménagement. Je lis beaucoup plus volontiers la littérature anglaise que l'allemande, qui comparativement est restée assez pauvre. Des quantités de Français sont dans mon cas. Je connais les défauts des Allemands, qui tiennent surtout à un esprit de système, procédant par compartimentages très rigide, et qui ne leur permet pas aisément de passer d'une case à l'autre. Beaucoup d'Allemands apparaissent un peu à des Français comme des provinciaux de l'Europe, tels des Lyonnais à des Parisiens. Je vivrais avec délices un an à Rome. J'appréhenderais de passer trois mois même à Vienne, qui est une ville charmante. Il existe une certaine uniformité allemande qui m'attriste rapidement.
Alors que les Français, lorsqu'ils s'engouent d'un pays étranger, prônent à tout venant ses méthodes, je nourris d'instinctives préventions devant ce qui porte une estampille spécifiquement germanique. Pour autant que l'on peut dégager dans le caractère d'un peuple ses traits permanents et généraux, ceux que l'on voit chez les Allemands me trouvent plutôt sur la défensive. Je n'admire pas l'Allemagne d'être l'Allemagne, mais d'avoir permis Hitler. Je la loue d'avoir su, mieux qu'aucune autre nation, se donner l'ordre politique dans lequel j'ai reconnu tous mes désirs. Je crois que Hitler a conçu pour notre continent un magnifique avenir, et je voudrais passionnément qu'il se réalisât.
Je n'ignore point qu'Allemands et Français s'observent les uns les autres, non sans défiance. Il ne peut qu'en être ainsi, après de si longues disputes auxquelles l'ère démocratique a fait participer ces deux peuples tout entiers. Les renversements d'alliance étaient autrement aisés sous l'ancien régime, avec des armées réduites, une opinion qu'on se gardait bien de mêler à ces grands desseins. Mais il faut aujourd'hui que les peuples participent à la paix aussi largement qu'ils ont participé aux dernières guerres.
Je sais que ce n'est point aisé. Il faudrait que je fusse une linotte, après quinze ans d'Action Française, pour ne point m'interroger moi-même, souvent avec inquiétude, sur les volontés, les sentiments de l'Allemagne à notre endroit. Or, depuis deux ans, me voilà devenu l'apôtre d'une réconciliation, d'une pacification dont il arrive que par la seule pensée on embrasse avec peine l'ampleur.
J'en vois aussi bien que personne, on peut en être sûr, toutes les difficultés. Je me demande parfois si, nous qui avons démoli tant de faux dogmes, nous ne sommes pas devenus à notre tour le jouet du vieux mirage sur la renaissance du monde.
Mais nous devons chasser ces doutes. Je suis convaincu que rien de grand ne peut être entrepris, rien de difficile être atteint si l'on ne combat pas soi-même son propre scepticisme. Celui qui refuse son intelligence à l'espoir d'un renouveau manque au fond de hardiesse et de virilité. Il s'interdit par là tout jugement sur la politique que peuvent faire les autres. Il ne lui reste plus qu'à retourner à ses songes intérieurs.
Les hommes d'argent en ricanent. Mais c'est Hitler qui fera la paix. A chacun de ses discours, on voit s'élargir et s'affirmer l'espoir de cette paix durable, c'est-à-dire juste, enfin à l'échelle du monde. Parmi les grands hommes de guerre, bien peu y son parvenus. Un vainqueur tel que Hitler ne pourrait plus rêver d'autre gloire. Elle passerait toutes les autres et ce vaste génie le sait.
Le monde entier, de la Tasmanie au Pôle Nord, nous donne le spectacle d'un gigantesque déménagement. Je n'en suis pas autrement affligé, parce que tout était sens dessus dessous dans ce monde, et qu'un homme raisonnable n'arrivait plus à y souffrir.
Je souhaite très fort que ce déménagement puisse être poursuivi jusqu'au bout, de fond en comble, c'est-à-dire que les deux plus grands empires, l'anglais et le russe, soient entièrement disloqués et changent de main, puisqu'ils ont été indignes de leur puissance et qu'ils en ont fait un danger pour la planète. Il le faut pour que nous puissions revoir un univers non point parfait, mais un peu plus logique que celui qui s'en va devant nous par lambeaux."
Je pourrais continuer ce florilège, d'amusantes saillies (la germanophobie de Maurras expliquée par sa surdité, qui ne lui a jamais permis de goûter Wagner) en remarques dignes d'approfondissement (Lucien cite Drumont, selon lequel nous aurions pu garder l'Alsace-Lorraine en 1870 lors de la première proposition de paix de Bismarck, si les républicains n'avaient alors été jusqu'au-boutistes). Je préfère m'arrêter là, sur cette vision de logique et d'apocalypse.
Rebatet écrit encore deux chapitres, le premier, excellent, sur Vichy, que je garde, si j'ose dire, en réserve de la République, notamment parce qu'il peut servir à mieux comprendre la fin des années 30 ; le second, « Pour le gouvernement de la France », dont je vous ai déjà cité de nombreux extraits dans mes deux précédentes livraisons. Le but n'étant pas par ailleurs de vous dispenser de lire les Décombres, mais au contraire de vous donner envie de le faire, en en retranscrivant assez pour essayer de vous communiquer les sentiments mêlés que ce livre a suscités en moi et que j'ai décrits en préambule. La suite est donc entre vos mains !