samedi 28 juillet 2012

Sexe mon beau souci. (Érotique de la crise du monde moderne, II.)

batesmotel


Érotique de la crise du monde moderne, I.


"Au commencement était l'émotion", disait Céline - disait, c'est-à-dire, si j'ose dire (etc.), qu'il recourait au Verbe dont il essayait de minimiser l'importance. Révérence gardée, et sans prétendre qu'un écrivain tel que Ferdinand pouvait ne pas être conscient d'un tel paradoxe au coeur de son projet, il s'agit là d'une forme de retour en arrière. Et bien sûr, ceci écrit sans jugement de valeur, de paganisme. Mais laissons Jean Borella nous l'expliquer :

"On ne peut qu'être frappé par le fait que le fameux discours de saint Paul devant les Grecs réunis à l'Aéropage renferme certains des éléments les plus élevés de la prédication chrétienne : le Dieu qu'adorent les chrétiens et dont saint Paul vient apporter la révélation est le « Dieu inconnu », le Principe ineffable ; « en Lui, nous avons la vie, le mouvement et l'être » ; plus encore, « nous sommes de sa race » ; enfin, ce Dieu, transcendant à toute chose, on ne peut L'adorer qu'en esprit et en vérité.

Langage philosophique, adapté à un auditoire de philosophes ? Sans doute. Mais aussi parole fondatrice, qui scelle à la fois le destin du christianisme et celui de la culture grecque. Saint Paul ne vient pas seulement inviter les Grecs à la conversion ; il vient aussi et par là même apporter à Athènes la possibilité d'une revivification de la philosophie grecque, et principalement de la gnose platonicienne, en la rattachant directement à la lumière vibrante du Verbe incarné, en même temps que, par cette greffe, la lumière christique trouve la possibilité d'une formulation métaphysique universelle que ne pouvait lui offrir la tradition abrahamique. Bref, nous assistons, en ce moment solennel, à la rencontre, voulue par Dieu, entre la fleur intellectuelle du rameau occidental de la grande tradition indo-européenne, et la fleur vivifiante et salvatrice de la tradition sémitique, le Christ. Par cette rencontre - et déjà dans le Prologue de l'évangile de saint Jean [Au commencement était le verbe...] - les chrétiens sont institués non en judéo-chrétiens ou en helléno-chrétiens, mais en judéo-héllènes. Fait capital dans l'histoire culturelle de l'Europe. C'est principalement dans le christianisme, et d'abord dans la « manifestation christique », qui, étant celle du Verbe incarné, transcende aussi bien le « théorétisme » de la tradition grecque que l'« existentiélisme » de la tradition juive, que s'opère la conjonction de l'une avec l'autre [les Grecs sont trop abstraits, les Juifs trop flous, pour le dire vite. Suit ici un appel de note, je vous la reproduis ci-après.]. En le nommant Logos, saint Jean le désigne comme Vérité et contenu principiel de toute métaphysique et de toute gnose : ce Logos dépasse par conséquent la fonction proprement cosmologique que lui assigne Philon. En nommant « Logos » Celui qui « est dans le Principe », qui « est Dieu » (l'Essence divine), et tourné vers le Dieu, « pros ton Théon » (le Père), et en nous apprenant qu'Il s'est incarné en Jésus-Christ, le Fils de la promesse abrahamique, saint Jean nous fait comprendre que l'essence subjectivo-concrète du judaïsme vient de trouver son accomplissement « pour tous les hommes ».

Cette possibilité d'universalisation qu'offre l'hellénisation du message évangélique n'est pourtant pas sans risque, principalement celui d'une désacralisation de toutes ses formes d'expression. Ce risque majeur, inséparable d'une perspective qui privilégie la transcendance de l'intériorité spirituelle sur toutes ses formulations extérieures, ce risque, disons-nous, atteint aujourd'hui les formes rituelles elles-mêmes. Mais ce sont les formes intellectuelles qui s'y trouvaient naturellement les plus exposées : désacralisation de la doctrine, transformée en spéculation purement profane - ce qui rend compte, en partie, de la naissance de la philosophie moderne.

[Façon de retrouver la célèbre formule de M. Gauchet du christianisme comme « religion de la sortie de la religion ».]

On voit aussi pourquoi, dans ces conditions, la première hérésie chrétienne devait concerner la connaissance sacrée, que saint Paul appelle la gnose, et dont il dénonce déjà la falsification profanatrice. Le remède à cette déviation s'imposait de lui-même : il fallait soustraire la gnose à l'arbitraire et à l'inconscience spirituelle de la raison individuelle, et soumettre son exercice au régime de la Tradition sacrée. La connaissance sacrée n'est pas le fruit d'une pensée profane, mais la méditation d'un dépôt qui remonte au Christ." (Lumières de la théologie mystique, L'Age d'Homme, 2002, pp. 32-34.)

Avant quelques éclaircissements, non pas sur ce texte, qui s'en passe très bien, mais sur ce que j'ai en tête en vous le soumettant, voici la note à laquelle j'ai fait allusion :

"L'hellénisation du judaïsme est relativement tardive et partielle. Celle de l'islam, moins tardive, est plus partielle encore et n'a jamais touché le Coran dont le texte demeure purement sémitique, alors que la version grecque de la Bible, dite des Septante, fut révérée dans la diaspora, et même peut-être en Palestine, preque à l'égal de la version hébraïque - du moins avant la réaction « judaïsante » et anti-chrétienne des deux premiers siècles ap. J.-C. Au contraire, le message chrétien nous est le plus anciennement transmis dans la langue grecque de l'époque, la koïnê, qui, rappelons-le, servait d'idiome véhiculaire dans tout le Bassin méditerranéen : Plotin, à Rome, enseignait en grec. On sait qu'il a existé une version sémitique de l'évangile de S. Matthieu. Pour les autres évangiles, après les travaux du P. Carmignac et de Claude Tresmontant, la chose nous paraît hautement probable, voire certaine. Reste que les plus anciens manuscrits sont écrits en grec, dans une langue teintée d'aramaïsmes, populaire sans aucun doute, mais simple et belle, et très maîtrisée. Compte tenu de toutes ces données, il nous semble que les tentatives visant à « restaurer » un « judéo-christianisme » sont incompatibles avec la catholicité, c'est-à-dire l'universalité essentielle du message du Christ.


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People always mean well...


Comme le dit Soeur Jeanne d'Arc : « L'Évangile invite à la traduction » ; il a d'ailleurs été traduit, dès le début, dans toutes les langues méditerranéennes. C'est pourquoi, s'il y a des langues liturgiques dans le christianisme, il n'y a pas de langue sacrée, tel l'hébreu pour les Juifs ou l'arabe pour l'islam : la seule langue divine, c'est le Christ Lui-même, Logos incarné, source et modèle de toutes les langues humaines." (Ici comme dans le texte principal, je me suis livré à de très légères coupures dans les références données par l'auteur.)


- J'arrêterais bien là pour aujourd'hui, mais, dans la mesure où on m'a encore dit récemment que mon blog était intéressant mais incompréhensible, je vais faire un petit effort de « garniture ». Il s'agit d'abord, ainsi que j'en énonçais récemment le projet, d'utiliser, petit à petit, les textes de Jean Borella afin d'essayer d'approcher cette zone « mystique », pour parler comme Musil, que l'on sait ne pouvoir atteindre par les mots mais que rien n'interdit d'essayer de verbaliser autant que faire se peut. Attendez-vous donc à bouffer du Borella dans les semaines à venir.

Dans cette optique, une première approche de la notion de Verbe pouvait paraître opportune. Chacun aura d'ailleurs peut-être remarqué, selon ses préoccupations propres, que ce texte permettait de retrouver des thèmes et des auteurs souvent évoqués ici : Chesterton et le dogme, Abellio et la Gnose, les rapports du judaïsme et du christianisme, Paul et Jean, et même notre ami Nabsoral. - Je ne vais pas non plus tout expliquer ou tenter de tout expliquer, comme le dit justement A. Soral non sans un brin de démagogie, si vous êtes ici c'est déjà que vous n'êtes pas complètement stupides.

- Quoi qu'il m'arrive de constater que certains débarquent à mon comptoir à partir de recherches Google que je ne répèterai pas, mais qui tournent parfois autour de sévices extrêmes subies par des femmes de la confession d'Abraham... Cette salace incise me permettant, pour en finir par une pirouette avec cet esprit scolaire, de ne pas vous dire aujourd'hui pourquoi j'ai tenu à inclure ce thème dans la série "Érotique de la crise du monde moderne". Patience, comme le dit le (biblique ?) proverbe, plus les préliminaires sont longs...


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jeudi 11 août 2011

"Qui ceci, qui cela."

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Quelques brèves (de comptoir, bien sûr) :

- il semble qu'il y ait, comme cela arrive de temps à autre, un problème avec la fonction "Commentaires". Vous pouvez m'envoyer vos réactions par mail, en précisant de quel « post » vous parlez, je les intégrerai dans le corps du texte, le temps que la situation se rétablisse.

- ce qui fonctionne, en revanche, ce sont les statistiques fournies par M. Blogspot, et qui m'ont récemment permis de découvrir qu'un site lié au Monde me classait à la jonction même entre la droite et l'extrême-droite. Cela m'était déjà arrivé il y a cinq ans (!!!!!! - je ne sais pas si le temps existe, mais il passe, l'enflé) : un truc du même genre - le lien ne donne plus rien, la Toile l'a absorbé - me cataloguait aussi droite.

- à ce sujet, avant de revenir sur ces classements, une digression : cela faisait un certain temps que je le pensais à part moi, l'archiviste Emmanuel Ratier le confirme de son côté dans son entretien avec Égalité & Réconciliation : les informations diffusées sur Internet ont une durée de vie bien inférieure à celle assurée, malgré d'éventuelles vicissitudes matérielles, par l'imprimé. Je dirais même plus, Internet n'a rien d'éternel en soi et pourrait très bien disparaître un jour ; à tout le moins, être suspendu ou redémarrer à zéro, toutes les informations que l'on y trouve disparaissant dans les poubelles de l'Histoire en un autodafé sans équivalent. Je ne saurais par conséquent trop vous encourager à faire une copie des textes que vous aimez, et, pour les blogueurs, que vous écrivez. Ne venez pas râler en cas de problème...

- Bibi à droite, donc. Il y a plusieurs remarques à faire. D'abord, la démarche de ces sites. Outre qu'ils ne vous consultent pas, ce qui pourrait éviter des malentendus, ils semblent pratiquer par recoupements, tant à partir des liens entrants et sortants qu'à partir des auteurs évoqués, et il est de fait que je cite plus souvent Maurras que Marx en ce moment. A ce compte, on pourrait classer des chasseurs de fachos frénétiques comme P.-A. Taguieff et C. Fourest à l'extrême-droite - ce qui d'ailleurs, dans le cas du premier, est une hypothèse que j'aimerais bien mettre à l'épreuve un jour, mais passons.




J'ai rédigé ces lignes il y a quelques jours, suivies d'autres, bavardes et vides, sans parvenir à voir d'où venait la difficulté. Simple susceptibilité de la part d'un ancien gauchiste, qui ne voudrait pas reconnaître qu'il a évolué, comme beaucoup d'autres ? Mais je suis très content d'avoir évolué, au contraire, sans que cela m'oblige à me considérer « de droite ».

En réalité (laissons là les italiques), il y avait plusieurs causes à mon embarras. Certaines sont de l'ordre de la cuisine interne et peu intéressantes pour vous. D'autres relèvent de problèmes plus généraux. Et c'est finalement la conjonction entre les petits problèmes boursiers de ces derniers jours et l'annonce par M. Cinéma qu'il allait s'efforcer de trouver une « nouvelle formule » (on se croirait à Télérama...), qui m'a permis de mieux comprendre ce sur quoi je butais.

Il me semble que nous autres blogueurs - et j'insiste sur le fait que cela ne concerne pas qu'un blogueur orienté sur la politique, même dans un sens large, comme Bibi, mais aussi un cinéphile comme M. Cinéma, voire une skyblogueuse se demandant si elle doit coucher dès le premier soir - sommes actuellement pris entre deux mouvements contradictoires.

A partir du moment où vous avez l'ambition de réfléchir à certaines questions, il arrive un jour où le support du blog, avec tous ces avantages, vous limite plus qu'il ne vous stimule. Ce n'est pas tant l'habitude de l'alimenter assez régulièrement qui vous prend du temps par rapport à d'autres travaux de fond : c'est, plus profondément, qu'à force de touiller et retouiller certaines questions, vous pouvez avoir, à la fois soudainement et non soudainement, l'impression d'approcher de quelque chose de nouveau - et vous vous sentez à l'étroit dans votre costume de blogueur. Vous devinez confusément que si vous essayez de mieux préciser les contours de ce qui vous apparaît « nouveau », vous risquez fort de vous lancer dans un travail qui, matériellement, peut très bien être publié en plusieurs épisodes sur le blog, mais qui nécessite un engagement personnel, avec ce que cela suppose en termes d'heures de travail volées à la vie familiale et conjugale, que l'on ne sent pas nécessairement à même de fournir. (Sans compter, vanitas..., que dans ce cas-là on se verrait bien publié sous la forme d'un « vrai livre », merde...)

Pour continuer avec ma métaphore habituelle du comptoir : vous êtes le patron d'un café, vous faites un peu les mêmes plats chaque jour, mais avec des variations, des nouveaux ingrédients, vous apprenez vous-même de nouvelles manières d'accorder les aliments. Et un jour, à force, il vous semble que vous n'êtes pas loin de créer une nouvelle recette vraiment intéressante. Pas loin et en même temps très loin, parce que pour être à la hauteur de ce que vous imaginez être cette idée il vous faut sinon fermer votre enseigne, du moins réduire considérablement ses horaires d'ouverture, et changer votre rythme de vie habituel.

Cela m'était déjà arrivé une fois, lorsque je travaillais à ma série sur le concept de « nature humaine », série qui, il n'y a pas de hasard, plaisait particulièrement à M. Cinéma : j'avais le sentiment de toucher à un « truc » - mais n'ai pas poussé mon avantage. Non seulement j'en ai toujours gardé une forte rancune contre moi-même, mais j'y ai appris que dans ces cas-là le train ne repasse pas : l'effort que je devrais faire aujourd'hui pour reprendre possession (presque au sens charnel d'ailleurs, on s'imprègne et on possède des concepts autant peut-être qu'on peut le faire d'une femme) de ces idées, ne serait pas impossible à fournir, mais cela me serait bien plus difficile que si j'avais alors continué sur ma lancée.

Bref ! Vous l'aurez compris, je n'ai pas envie de rater cette fois le train Simone Weil - le problème ici, par rapport aux descriptions générales que je viens de vous soumettre, étant que cette chère juive antisémite a poussé très loin la cohérence entre ses idées et son mode de vie, et que donc il ne s'agit pas seulement de jouer avec des concepts, aussi intéressants fussent-ils.

Je ne suis pas en train de vous annoncer une conversion, un départ dans le désert pour y méditer, ni même une suspension d'activité. Je n'ai aucune idée de ce que je vais faire. Mais j'ai idée, en revanche, que mes problèmes ne sont pas que les miens, d'où l'intérêt potentiel de les mettre sur la table.


D'autant que, c'est le deuxième mouvement contradictoire que je vous annonçais plus haut, il y a en ce moment, et cela nous concerne donc tous, une telle concentration d'événements (je préfère cela à « accélération de l'actualité ») que l'on se sent quelque peu impuissant à l'affronter. Ça craque de toutes parts, on le voit bien, on a de bonnes raisons de s'en réjouir, et dans le même temps on a du mal à ne pas être inquiet sur ce que cela peut donner. Je vous la fais rapide sur ce thème, le maître ou M. Defensa vous en parleront mieux que moi.

Mais le fait est là : au moment même où j'ai besoin de temps, et d'abord, sans préjudice des réponses que je peux trouver, de temps de réflexion par rapport à mes propres réflexions, je sens que les efforts qu'il faut produire par ailleurs pour comprendre à peu près ce qui se passe et, surtout, ce qui risque de se passer, sont de plus en plus grands. En poussant le raisonnement, on peut dire que ça tombe bien : puisque le support du blog ne permet ni de coller à la compréhension du monde tel qu'il se défait et se refera peut-être, ni de transmettre des idées que l'on espère être plus originales qu'à l'accoutumée, alors autant mettre la clé sous la porte, sans regret. Le blog aurait fait son temps. Mais l'on voit bien que ces idées « plus originales » ne peuvent avoir de valeur que si leur auteur a quelque « compréhension du monde » : blog ou pas blog, le problème reste entier.


Restons-en là pour aujourd'hui. Je vous laisse juges de décider à quel point les questions que j'ai exposées me concernent plus particulièrement ou sont vécues d'une manière analogue par d'autres - blogueurs ou non blogueurs, faut-il le préciser.

Et finissons avec une petite coda, dont je vous prie de ne pas surinterpréter la provenance biblique. Après le match d'hier soir, j'ai rouvert mon Nouveau Testament et suis vite retombé sur ces lignes célèbres (le mot est faible), tirées de la première Épitre aux Corinthiens, dont la thématique « maussienne » m'a frappé :

"Quant à ce que vous m'avez écrit, il est bon pour l'homme de ne pas s'attacher de femme.

Mais par crainte de la prostitution [généralisée, note de AMG], que chacun ait sa femme et chacune son mari.

Que le mari rende à la femme son dû et de même la femme, à son mari.

Ce n'est pas la femme qui a pouvoir sur son propre corps, c'est son mari ; et de même, ce n'est pas le mari qui a pouvoir sur son propre corps, c'est sa femme.

Ne vous privez pas l'un de l'autre, sinon d'un commun accord et pour un instant, pour vaquer à la prière ; et remettez-vous ensemble de peur que le Satan ne vous éprouve par votre incontinence.

Ce que je vous dis est une concession et non un ordre.

Je voudrais que tous les hommes soient comme moi, mais chacun a de Dieu son propre don : qui ceci, qui cela." (VII, 1-7)

La suite est délectable, malheureusement je ne peux la retranscrire et c'est regrettable, ça vous aurait fait lire un peu... Bref, je ne vais pas recopier tout saint Paul.

A bientôt !

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vendredi 21 janvier 2011

No comment (pour l'instant).

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Il est arrivé à Ferdinand, qui ne manquait pas d'aplomb, de s'identifier au Christ. On n'ira certes pas jusqu'à dire que l'affaire de la suppression de la commémoration officielle de sa mort équivaut à un bis repetita de la Crucifixion. On ne s'attardera pas sur le fait qu'un des plus grands écrivains français, ce qui n'est pas peu dire, lu et vénéré dans le monde entier, ne puisse être célébré dans son propre pays, qu'il aimait et détestait tout à la fois - ce qui est d'ailleurs très français. On se demandera plutôt s'il ne s'agit pas là d'une sinistre victoire posthume.

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mercredi 16 septembre 2009

Élection (piège à c... ?), I.

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Tout se paie en ce bas monde, y compris, surtout, les privilèges :

"Vu d'en haut, le commerce est un véritable sacrilège. Les Juifs, Race aînée auprès de qui tous les peuples sont des enfants et qui ont eu, par conséquent, le pouvoir d'aller du côté du mal beaucoup plus loin que les autres hommes du côté du bien, les profonds Juifs doivent sentir qu'il en est ainsi. Ils sont les pères du commerce comme ils furent les pères de ce Fils de l'Homme, leur propre sang le plus pur, qu'il fallait, par un décret divin, qu'ils achetassent et vendissent un certain jour. Leurs proches voisins d'extraction, les Carthaginois de Carthage, ancêtres perdus des Carthaginois d'Angleterre, ont dû être leurs bons écoliers. Cela n'est certes pas pour les diminuer. Lorsqu'ils se convertiront, ainsi qu'il est annoncé, leur puissance commerciale se convertira de même. Au lieu de vendre cher ce qui leur aura peu coûté, ils donneront à pleines mains ce qui leur aura tout coûté. Leurs trente deniers, trempés du Sang du Sauveur, deviendront comme trente siècles d'humilité et d'espérance, et ce sera inimaginablement beau.


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Il semble qu'il y ait encore du chemin à faire...


Tomber de là dans le négoce moderne, c'est à faire peur, c'est à dégoûter de la vie et de la mort. On a beaucoup parlé de l'abjection juive. Il s'agit ici, bien entendu, de la lie juive, exception faite des individus très nobles qui ont pu garder un coeur fier, un coeur « vraiment israélite » sous le terrible Velamen de saint Paul. En quoi cette abjection si fameuse dépasse-t-elle la servilité du boutiquier le plus hautain vis-à-vis d'un client présumé riche et son insolence goujate à l'égard d'un autre client supposé pauvre ? Si on veut que les attitudes ignobles les égalent en apparence, il y aura toujours, même à ce niveau, l'aînesse infinie de la Race élue et l'énorme prééminence de vingt siècles d'humiliations très soigneusement enregistrées. L'abjection juive peut invoquer la foudre, l'abjection commerciale des chrétiens ne peut attirer que des giboulées de crachats et de déjections."


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"Les Juifs sont les aînés de tous et, quand les choses seront à leur place, leur maîtres les plus fiers s'estimeront honorés de lécher leurs pieds de vagabonds. Car tout leur est promis et, en attendant, ils font pénitence pour la terre. Le droit d'aînesse ne peut être annulé par un châtiment, quelque rigoureux qu'il soit, et la parole d'honneur de Dieu est immodifiable, parce que « ses dons et sa vocation sont sans repentance ». C'est le plus grand des Juifs convertis qui a dit cela et les chrétiens implacables qui prétendent éterniser les représailles du Crucifigatur devraient s'en souvenir. « Leur crime, dit encore saint Paul, a été le salut des nations ». Quel peuple inouï est donc celui-là à qui Dieu demande la permission de sauver le genre humain, après lui avoir emprunté sa chair pour mieux souffrir ?


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Est-ce à dire que sa Passion ne le contenterait pas, si elle ne lui était pas infligée par son bien-aimé et que tout autre sang que celui qu'il tient d'Abraham ne serait pas efficace pour laver les péchés du monde ?"

Léon Bloy (évidemment !, qui d'autre ?), Le sang du pauvre, ch. XVII et XVIII.

Je reviendrai, prochainement j'espère, sur ce rôle sacré/maudit des Juifs dans l'histoire du monde et plus précisément dans celle de la modernité, sur cette judaïsation globale que nous, juifs et non-juifs, souhaitons et redoutons.

Mentionnons pour mémoire, sans savoir s'il y eut une influence précise de Toussenel sur Bloy, que celui-ci rejoint celui-là dans l'anti-« anglo-saxonnisme » féroce - ajoutons qu'ils ont bien raison. Les Anglo-saxons sont pires que les Juifs, ils sont plus juifs que les Juifs, ce sont des juifs sans judaïsme, des juifs castrés, des juifs tapettes - et s'ils vénèrent Mammon chaque jour que Dieu fait, ils n'ont même pas à porter le poids de la mort du Christ... ce qui bien sûr ne les empêche pas d'être souvent antisémites !


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Pardonnez-leur...



Ajout, quelques heures plus tard, sur un autre sujet : je ne suis pas un grand fan de Sébastien Musset, mais je recommande ce texte inspiré par l'une des rares occasions de rire ces derniers temps, l'épidémie de suicides à France Telecom. Seule réserve, sur la notion de « salaire décent » (ou indécent, du reste), je ne vois pas trop ce que le salaire et la décence ont à faire ensemble... "Salarié, tu es un drôle de type. Lorsque l'on te bouscule dans le RER au retour de la corvée ou lorsque qu'on te pique ta place de parking au supermarché, tu n'es pourtant pas le dernier pour gueuler ! Au boulot, c'est une autre histoire." Au boulot t'es une merde et en tant que telle tu es là pour te faire écraser, c'est simple comme bonjour...

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samedi 5 août 2006

"Vers l'Orient compliqué je partis avec des idées simples..." (Ajout le 7.08.)

(Ajout.)



"Nous avons beaucoup à dire, mais les explications sont difficiles parce que vous ne mettez plus d'entrain à comprendre."

(Hébreux, V, 11)




Chers compatriotes juifs,

m'adresser à vous ne me semble nécessiter aucun préambule, aucune justification, mais tout de même quelques précautions logiques et, si j'ose écrire, oratoires.

Je ne vous prête pas une seule et même opinion quant aux processus guerriers en cours au Moyen-Orient. Si jamais je donne cette impression dans ce qui suit, souvenez-vous de cette mise au point préliminaire. C'est bien plutôt vous, qui par votre mutisme d'ensemble, à peine transgressé par quelques-uns, toujours les mêmes, Rony Brauman, Esther Benbassa, Eyal Sivan..., et par une initiative plus collective à laquelle j'ai donné l'écho que je pouvais lui donner, paraissez réagir, ou plutôt ne pas réagir, en groupe. Ceci est d'autant plus vrai que ceux qui se targuent de vous représenter, les gens du CRIF, se sont, eux, alignés avec une impressionnante vélocité sur la politique israélienne, et que votre silence peut très logiquement passer pour un assentiment - qui ne dit mot consent. Il ne s'agira donc pas tant ici de vous dire quoi faire que de tenter de vous communiquer ma conviction, à savoir que d'autres que moi vous ont déjà placés dans l'alternative, inconfortable peut-être mais claire : vous taire et leur donner quitus, ou vous exprimer avec netteté.

Par ailleurs, il est un point qu'il faut clarifier avant toute possibilité de discussion. J'ai hélas maintes fois eu l'occasion de le constater, certains des plus fins et des plus rationalistes d'entre vous ont tendance à perdre beaucoup de leur finesse et de leur rationalisme dès que la discussion porte sur Israël. Je peux me faire une idée plus ou moins précise des ressorts psychologiques et affectifs de ces attitudes, je ne peux me permettre, ici, de les prendre en considération. La souffrance passée ne donne aucun droit sur le présent - pas plus à M. Dieudonné qu'à vous, dois-je le préciser. L'affectivité est un paramètre à prendre en compte par l'homme politique, elle n'est pas un argument politique, surtout lorsque l'on se fait gloire d'être démocrate. Et il serait désolant que la conscience d'être les héritiers d'une histoire difficile et parfois - pas toujours - tragique ne vienne paradoxalement nourrir les tendances religieuses, ou fétichistes, qui de plus en plus sous-tendent le sentiment occidental de supériorité par rapport au reste du monde (tendances religieuses d'autant plus grotesques que l'on fait dans le même temps l'éloge de la rationalité de l'Occident pour justifier ladite "supériorité").

Pour le dire autrement : ce qui suit se veut dialogue, ceux qui ne voient les problèmes actuels que sous un angle sentimental peuvent donc s'épargner la peine de me lire.

Chers compatriotes juifs, ceci étant mis au point, il est temps d'entrer, avec la détermination d'une roquette dans un habitant de Haiffa ou d'une bombe dans un enfant de Cana, il est permis d'entrer, disais-je, dans le vif du sujet.

Pour mettre les plus "radicaux" d'entre vous à l'aise, non seulement je ne m'embarrasserai guère de concepts géopolitiques, mais je leur accorderai tout ce qu'ils veulent et plus encore : j'accepterai que le Hezbollah, le Hamas, la Syrie, l'Iran, veulent avant tout la destruction d'Israël. J'accepterai que le Liban ne fait aucun effort pour entraver l'action du Hezbollah alors qu'il aurait tous moyens pour le faire. J'accepterai l'idée que ce dernier n'attendait qu'une occasion de ce genre pour lancer ses roquettes (ou ses missiles, comme M. Bernard-Henri Soljenitsyne-Malraux-Baudelaire-Sartre-Tocqueville-Delon-Dombasle-Lévy tient à le préciser, admettons, je n'y connais rien) sur le nord d'Israël. J'accepterai qu'Israël est une démocratie, ce qui est bien plus sympathique sans doute que des régimes islamiques fondamentalistes qui, une fois qu'ils auront réglé leur compte à l'état juif, continueront leur oeuvre de propagation de la charia et de destruction de l'Occident, utilisant alternativement pour ce faire les armes du misérabilisme et du terrorisme.

De plus, je ne crois pas idéaliser d'aucune façon les populations arabes ni les régimes qu'elles supportent de plus ou moins bon gré. Je suis pleinement conscient que tous les problèmes du monde, et notamment de la France, ne tournent pas autour du Moyen-Orient. J'accorde que le traitement des événements actuels par la télévision n'est pas d'une grande équité, ou tout au moins que précisément dans le registre de l'affectivité il ne penche pas en votre faveur, je conçois que cela puisse mettre mal à l'aise beaucoup d'entre vous (d'autant que l'ordre doit venir d'en haut). Enfin, je suis le premier à considérer que s'émouvoir des images de cadavres d'enfants, pour spontané et normal que cela puisse être, ne fait pas avancer d'un pouce la réflexion sur les problèmes politiques qui sont la cause de tels assassinats [1].

Tout cela donc, pour les besoins de ma démonstration ou par conviction réelle, je vous l'accorde. Votre silence actuel ne m'en apparaît pas moins désolant, décevant, déplorable.

J'imagine que la plupart d'entre vous sont juifs, français, occidentaux, de la même manière que je suis-moi-même français et occidental : vous avez hérité, nous avons hérité d'une histoire que nous n'avons pas faite, pleine de bruit et de fureur, mais aussi de beauté et de grandeur, que nous devons assumer - ce qui ne veut certes pas dire y penser à tout moment ou ne se déterminer qu'en fonction d'elle. A chacun de se débrouiller avec cela, en fonction de ses valeurs, de son humeur du moment, de l'état du pays, de l'état du monde, etc. Seulement, lorsque j'entends des dirigeants israéliens parler en mon nom et proclamer que ce que fait leur pays, à Gaza et au Liban, il le fait pour moi et pour les valeurs occidentales [2], il me semble normal de marquer nettement mon désaccord sur ce point précis. Ce pourquoi je reste confondu que lorsque Israël prétend agir en votre nom - en tant qu'occidentaux et en tant que juifs - vous soyez si peu nombreux à lui refuser ce droit, au moins en ce moment.

Car même en cédant à certains d'entre vous ce que je leur ai cédé, cela ne change rien à ce fait capital : quelque dangereux que soit le Hezbollah, quelque imprévisibles que puissent être les Palestiniens, quelque haineux que puissent être l'Iran et la Syrie, etc., Israël reste, à l'heure actuelle, nettement plus puissant que tous ces adversaires. En organisation, en armes (notamment atomique), en soutien (l'Iran ne vaut pas les Etat-Unis, que je sache), Israël dispose encore de bonnes longueurs d'avance sur ses rivaux régionaux.

Il y a alors trois possibilités :

- soit Israël va garder cette avance encore longtemps - et dans ce cas, comment justifier son attitude actuelle, sinon par la haine, la sauvagerie, l'inconscience, le racisme ? Et pourquoi laissez-vous alors accomplir de tels crimes en votre nom ? Que faudrait-il en conclure sur vous-mêmes ? -

"Vous qui, depuis le temps, devriez être des maîtres, vous avez encore besoin qu'on vous enseigne les premiers rudiments des oracles de Dieu. Vous en êtes à avoir besoin de lait et non de nourriture solide. / Or quiconque en est au lait n'entend rien à la parole de justice, il n'est qu'un enfant. / Mais la nourriture solide est pour les parfaits qui, à force d'exercer leurs facultés, savent discerner le bien et le mal." (Hébreux, V, 12-14.)

- soit Israël est destiné à perdre cette avance très rapidement. Son comportement actuel est alors irresponsable, immature, au mieux désespéré et crétin : pourquoi lutter de cette manière contre une évolution à court terme au moins irréversible, alors qu'Israël ne serait plus que pour quelque temps en position de force et aurait intérêt à négocier aussi vite que possible ? -

"Et, selon la loi, presque tout est purifié par le sang, il n'y a pas de rémission sans effusion de sang." (IX, 22.) ?

- soit, enfin, configuration la plus complexe, devant des adversaires supposés ici, je le rappelle, sanguinaires, machiavéliques, jusqu'au-boutistes, etc., Israël ne pouvait conserver sa supériorité qu'en agissant comme il le fait actuellement. Même avec la meilleure volonté du monde, je ne vois pas comment cet argument peut valoir pour les habitants de Gaza, qui n'ont pas été aussi faibles depuis longtemps. En ce qui concerne le Hezbollah, il me semble, à l'heure où j'écris, que les résultats sur le terrain non seulement ne sont pas à la hauteur de ce qui serait alors le but poursuivi, mais sont mêmes à certains égard contre-productifs. Peut-être pensez-vous dans votre écrasante majorité qu'Israël se trouve dans cette situation, peut-être attendez-vous de voir un peu la suite des événements pour juger de la véracité de cette idée. Bigre, entre le RER D, l'incendie de la rue Popincourt et même l'assassinat de M. Halimi [3], il me semble que ces dernières années vous ne vous êtes pas tous montrés aussi précautionneux et prudents. Sans doute faudrait-il voir là un progrès. Encore devrait-on m'expliquer en quoi cette prudence concerne ce qui se passe à Gaza. -

"Car nous savons qui a dit : A moi la vengeance, à moi les représailles, et encore : Le Seigneur jugera son peuple." (X, 30.)

Autant dire que, pour chacune des trois possibilités évoquées, votre silence vaut assentiment à des actes aussi moralement répréhensibles que politiquement contre-productifs. Et ceci dans un cadre conceptuel même où les Arabes sont extrémistes, fanatiques, sans pitié, etc., et Israël un régime enviable, mature et sain, tête de la pont de la démocratie libérale dans une région du monde arriérée. Que penser alors de ce mutisme si l'on adopte des postulats de départ moins favorables à Israël ? Je vous laisse conclure [4].

Ceci fait je vous rassure : dans la France d'aujourd'hui, l'indifférence envers les autres est un tort bien partagé. Qui plus est, en plein mois d'août, vous n'êtes certes pas les seuls porcs étalés sur les plages à ne se soucier de rien d'autre que leur bien-être - les vacances rendent con, ce n'est pas un scoop. Mais la situation est telle que l'on en vient à ne plus respecter que ceux d'entre vous qui sont partis en Israël se battre contre l'envahisseur, même si on ne partage rien ou pas grand-chose de leur analyse.



Chers compatriotes juifs,

si cette petite leçon de morale vous énerve, je concluerai en faisant appel à votre égoïsme. Il se peut, je ne suis pas sûr, mais il se peut que je ne vous aurais pas écrit ainsi sans la prise de position du CRIF évoquée plus haut. Je rappelle d'ailleurs que dans un texte récent j'adoptais sur ce problème du rapport des juifs français aux méfaits d'Israël une position modérée et indulgente - je ne m'attendais certes pas à une telle atonie de votre part. Bref, pour reprendre le fil de mon propos, si ceux d'entre vous qui ne partagent pas le point de vue du CRIF ne le font pas savoir, comment ne pas en déduire votre accord ? Comment alors ne pas craindre que des gens pour qui les problèmes du Moyen-Orient revêtent une signification forte - exagérée ou non, ce n'est pas le problème - ne croient de leur devoir de vous reprocher vertement, voire physiquement, cet accord présumé, dans une variation sur le thème de la punition collective que l'état d'Israël s'ingénie aujourd'hui à mettre en pratique ? Ceci peut paraître une menace, c'est surtout une inquiétude, pour vous comme pour mon pays. -

"Attention à ne pas refuser celui qui parle." (XII, 25.)

Le CRIF pourra alors pleurer, récriminer, radoter, glavioter, c'est son rôle, mais comme à l'accoutumée ce ne sont sans doute pas ses dignitaires qui paieront eux-mêmes les pots cassés de leur arrogance, de leur agressivité et de leur stupidité. Ceci bien sûr sans souhaiter que quelqu'un s'en prenne à Roger "Goebbels mon amour" Cukierman. Ou à Alain "La suffisance vaine" Finkielkraut. Ni même à Arno "Gay, Gay, Tsahal Gay" Klarsfeld (qui d'ailleurs, comme moi, est goy). Quoi qu'il en soit, est-ce que le contexte ne se prête pas à des actions un peu novatrices, qui changeraient opportunément de la répartition des rôles habituelle en France (le CRIF, l'Arche, Adler et Finkielkraut d'un côté, La fabrique, Brauman et Warschawski de l'autre, pour schématiser) en faisant entendre la parole d'anonymes ? Si le texte de l'UPJF signalé plus haut comporte des aspects qui vous gênent (moi aussi), pourquoi ne pas envisager une pétition circulant sur Internet, lapidaire et ferme : "Je suis juif et français, je récuse à Israël le droit d'exercer sa politique actuelle en mon nom". (La question n'est pas d'être pour ou contre Israël, mais d'être pour ou contre sa politique actuelle : le "tout ou rien" est ici, pas ailleurs.) Sans entrer dans le détail de la géopolitique, sans surtout prétendre représenter quelqu'un d'autre que soi-même. Clair, net et précis. Ce n'est quand même comme se faire rouler dessus par un bulldozer israélien !

"Souvenez-vous des prisonniers, comme si vous étiez en prison avec eux, et des maltraités, vous qui avez un corps aussi." (XIII, 3).

Peut-être n'est-il pas tout à fait inutile de préciser, pour finir, que je ne prétends pas, quant à moi, faire plus contre la politique israélienne, ou, dans d'autres cas, la politique française, que ce que j'aimerais que vous fassiez aujourd'hui.

De toutes les façons, si, comme j'ai souvent pu lire, et cela doit bien être au moins un peu vrai, le judaïsme fut "l'invention de la responsabilité", j'ai peine à imaginer que vous puissiez avoir le mauvais goût de fuir lesdites responsabilités en les rejetant sur celui qui a cru nécessaire de vous les rappeler.


"La grâce soit avec vous tous." (XIII, 25).











[1] En ce point il serait regrettable de ne pas exprimer l'étonnement que l'on ressent à entendre l'arriviste raté Goupil, toujours plus haut dans les cimes de sa propre bêtise, ou à lire Claude "Shoah ®" Lanzmann (Le monde, 4 août), jamais en reste de mauvaise foi arrogante, mettre sur le compte de stéréotypes antisémites (notamment le Juif tueur ou mangeur d'enfants pour Goupil) l'indignation ressentie en France (et ailleurs) devant les images du bombardement de Cana. Cela fait à n'en pas douter une belle jambe aux enfants libanais récemment tués ou mutilés d'apprendre que depuis des siècles de méchants Européens accusent les Juifs de tuer des enfants. A trop insister sur l'éternité du stéréotype, on pousse ceux qui constatent la véracité des assassinats actuels à en inférer la véracité d'assassinats passés - comment mieux nourrir les clichés antisémites ?

(Pour ce qui est du sobriquet que je viens d'accoler au démesuré directeur des Temps modernes, cf. E. Traverso, Le passé, modes d'emploi, La Fabrique, 2005, pp. 69-71).


[2] Cf. par exemple le socialo-hystérique E. Olmert, Le Monde, 4 août : "Une chose est sûre. Des mouvements terroristes, fondamentalistes, extrémistes, violents, cherchent à détruire les bases de la civilisation occidentale. Le monde civilisé est attaqué par des organisations terroristes qui sont manipulées par certains pays. / Israël est en train de créer un précédent, de fournir un exemple pour beaucoup d'autres sociétés. Israël a décidé de dire : "Assez, c'est assez !" Si le Hezbollah pense qu'il y a des endroits où nous n'irons pas, il a tort. Nous pouvons aller n'importe où."



[3] Dans ce dernier cas, rappelons que les arguments paraissant les plus probants quant au caractère antisémite de cet enlèvement et de ce meurtre ont été rendus publics après les manifestations auxquels ils ont donné lieu. Ajoutons, sans mauvais esprit mais par respect de la légalité républicaine, celle-là même qui importe tant à certains d'entre vous quand il s'agit de se mêler des coiffures des femmes des autres, mais que certains parmi vous ont tendance à oublier quand il s'agit de critiquer par anticipation le travail de la police - ou de poignarder un commissaire en plein Paris -, ajoutons, disais-je, que la justice n'a encore rendu aucun verdict sur cette affaire.


[4] Je n'ai pas discuté la notion de boucliers humains, argument fréquemment utilisé par Israël pour expliquer les morts de civils. Encore une fois, on ne peut invoquer Gaza, aujourd'hui, à ce niveau. Il faudrait par ailleurs expliquer pourquoi certains acceptent de jouer les boucliers humains, et pourquoi plus de 800 000 autres suivent les routes de l'exode. Mais ceci ne peut se faire sans une bonne connaissance de la situation politique du Liban, que je ne me targue pas de posséder. Le seul document que je puisse recommander sur le sujet fait apparaître des complexités bien au-delà de la problématique du bouclier humain et de la "prise en otage du Liban par le Hezbollah".

Parallèlement, il y a la question du respect de la vie de ses propres combattants dans les deux camps, plus grand chez les Israéliens peut-être - mais ne pourrait-on pas en conclure que leurs adversaires sont plus courageux ? Je lis en tout cas que les jeunes soldats israéliens n'en mènent pas large en se rendant au Liban, ce que je ne leur reprocherais bien sûr pas. Il importe en tout cas de rappeler qu'il faut que certains critères soient réunis pour pouvoir se permettre une stratégie économe en vies humaines (pour ses propres soldats). En d'autres termes : c'est toujours facile de donner des leçons quand on est le plus fort.




(Ajout le 7.08.)

Rezo renvoie à une prise de position de l'UJFP, nettement antérieure à ce texte, mais manifestement de peu de portée, d'autant que le projet, que j'ai précédemment relayé, d'un achat de pages dans les quotidiens, n'a guère l'air d'avancer - le CRIF, lui, n'a pas eu de mal à trouver de l'argent pour ce faire. Juifs, encore un effort pour être concernés...

Relisant avant de l'archiver le texte de Claude "La Shoah, c'est moi" Lanzmann dans Le Monde du 4 août, je me trouve bien indulgent face à un tel ramassis de contre-vérités, approximations, délires, affirmation cynique de privilèges aristocratiques. On peut avoir été résistant à vingt ans

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et écrire les pires conneries à quatre-vingts, "c'est immoral mais c'est comme ça". Malheureusement, le temps comme la vocation me manquent pour le démontrer, j'insiste sur le sujet à l'adresse de ceux qui ont lu ce texte, qu'ils y voient un beau spécimen de propagande stalinienne. Il doit y avoir des gens qui lisent encore Les temps modernes, puisque cette revue paraît encore, mais sur un tel échantillon de la prose de son directeur, on est pour le moins circonspect quant à ce qui peut y être publié. Ach, s'il fallait régler leurs comptes à tous les cons... "Vaste programme", comme disait l'autre.


(Vingt minutes après.) Je passe chez DeDefensa et j'y lis qu'un chercheur qui a enquêté sur les auteurs d'attentats-suicide y confirme ce que j'écrivais il y a dix jours des combattants du Hezbollah : la plupart ne sont pas des religieux. Attention non plus à ne pas verser dans l'athéisme militant, mais tout de même, l'image du fou furieux de Dieu en prend un sacré coup. C'est ce que j'écrivais sur les banlieues : ce n'est pas de la religion pure, c'est une présence de la religion qui permet de ne pas oublier la communauté.

(Encore un peu après). Ça n'a rien à voir et ça a beaucoup à voir... Ce n'est pas parce qu'un commentaire indique que l'on m'y lit que je ne vais pas faire le lien vers ce site, en insistant au passage sur ceci. Bonne continuation j'espère !

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jeudi 3 août 2006

Vrac.

(Toujours des problèmes de connexion...)

Je livre en ce moment un combat homérique avec un adversaire de taille, Marcel Gauchet. Je vous en donnerai des nouvelles dès que je l'aurai vaincu. En attendant, je trouve dans La démocratie contre elle-même, Gallimard, "Tel", 2002,

democratie_gauchet

une bien bonne analyse du vote Le Pen en France, "Les mauvaises surprises d'une oubliée : la lutte des classes", analyse écrite en 1990 et qu'il est instructif de lire quatre ans (déjà !) après le 21 avril. Quelques extraits :

"C'est... non comme ennemi de la démocratie mais, à l'inverse, comme support d'une demande de démocratie frustrée qu'il [Le Pen] fonctionne."

"Martèlement médiatique aidant, peut-être la dilution du concept [de racisme] dans son extension est-elle devenue irréversible. Mais on ne devra pas s'étonner de l'oblitération du passé que génère en retour le détournement banalisant des mots terribles de l'histoire. Que peut-on comprendre, rétrospectivement, à ce que fut la folie de ce siècle, à la vision raciale du monde et à la logique exterminatrice, si l'on en juge à l'aune de cet actuel "racisme ordinaire" qu'aiment à pourfendre nos bien-intentionnés ? Qu'on ne s'y trompe pas : le révisionnisme est fait pour progresser du même pas que l'antiracisme."

"La peur du peuple - dont on n'observa pas assez combien souvent à gauche elle accompagne l'avant-gardiste ambition de le conduire..."

"Il n'y a pas de raisons de penser que les Français sont davantage xénophobes que les autres Européens, mais il y a des raisons de croire, en dépit des autocongratulations de la nomenklatura, que la décision politique continue en France d'échapper davantage aux citoyens, à tous les niveaux, ne serait-ce que par simple sociologie des milieux dirigeants. Il est clair ainsi que la façon dont la politique européenne est menée nous prépare pour demain de rudes déconvenues qui ne manqueront pas d'ajouter à l'écho de la protestation "national-populiste"."





Chez G. Birenbaum (qui n'y est pour rien) je tombe sur cette annonce, dont je me fais à ma modeste échelle l'écho :

"Chers amis,

A l'initative de Marcel-Francis Kahn, nous voulons faire publier dans des quotidiens la déclaration ci-dessous. Pour les personnes juives parmi vous, si vous êtes d'accord avec le texte, je vous prie de bien vouloir signaler votre accord par retour de courrier électronique. Veuillez préciser votre nom et votre profession (ou qualité). Un soutien financier sera également apprécié dans la mesure où nous serions obligés de le faire paraître comme encart payant. Pour le moment, nous voulons le faire passer comme simple information dans la presse. Merci bien,

Richard Wagman"




Des Juifs contre l’offensive meurtrière d’Israël


Voici 24 ans, Israël lançait au Liban l’opération « Paix en Galilée » qui allait par les bombardements terrestres et aériens, faire des centaines de victimes civiles et aussi par l’appui apporté à ses supplétifs libanais conduire aux massacres de Sabra et Chatila.

C’est alors qu’à l’initiative notamment de Pierre Vidal-Naquet, fut lancé un appel de cent intellectuels juifs qui se désolidarisaient des soutiens inconditionnels à l’opération menée par Sharon et la condamnait. Après les massacres, un rassemblement devant l’ambassade d’Israël fut organisé par le Comité des Juifs contre la guerre au Liban pour exprimer notre colère. Vingt-quatre ans plus tard, les successeurs de Sharon ont pris la relève. Ils lancent sur le Liban des attaques meurtrières comme celle de Cana où les victimes sont surtout des femmes et des enfants comme ce fut le cas 10 ans plus tôt au même endroit.

En Cisjordanie et dans la bande de Gaza, après l’enlèvement d’un soldat israélien et prenant prétexte du tir de roquettes artisanales, l’armée israélienne après son coup de force contre le gouvernement palestinien démocratiquement élu, titre à l’arme lourde avec là aussi des dizaines de victimes dont la moitié sont des civils, femmes et enfants compris, après avoir détruit les infrastructures assurant un minimum vital aux populations. Certes les soussignés ne sont des inconditionnels ni du Hezbollah, ni du Hamas. Nous avons dit ce qu’il fallait penser des attentats suicides contre les populations civiles israéliennes. Certes, les victimes israéliennes des missiles qui frappent le nord d’Israël sont tragiques, elles aussi. Certes, l’attaque menée par le Hezbollah contre des militaires israéliens dont certains furent tués et deux enlevés était une provocation évidente devant laquelle il fallait garder son sang-froid. Mais cela n’a pas été le cas.

Et reviennent, comme toujours les appels à l’union sacrée et au soutien inconditionnel à Israël exigés par les institutions qui prétendent représenter la totalité des voix juives en France. Cela, nous ne pouvons pas l’accepter. Comme en 1982, comme à de nombreuses reprises depuis, les soussignés, Juifs et Juives à des titres divers, reprennent les termes du dernier appel signé par Pierre Vidal-Naquet quelques jours avant sa disparition : « Assez ! Trop, c’est trop ! » Il faut un cessez le feu immédiat et total aussi bien au Liban qu’en Israël, en Cisjordanie et à Gaza. Il faut l’ouverture de négociations dont un des premiers objectifs sera un échange de prisonniers et le retour de la sécurité et de conditions humaines pour toutes les populations concernées.

Nous demandons au gouvernement français et aux instances européennes de défendre cette position. Elle est seule capable avec la juste solution du problème palestinien d’éviter une extension catastrophique du conflit.

Nous saluons nos amis israéliens qui manifestent, dans des conditions difficiles, contre la politique à leur propre Etat.

Premiers signataires : Marcel-Françis Kahn (professeur de médecine), Richard Wagman (président d’honneur, UJFP [Union juive française pour la paix] ), Stéphane Hessel (ancien résistant)

N.B. : Nous allons essayer de faire publier ce texte dans des quotidiens. Veuillez nous confier votre signature (et votre profession ou qualité) si vous être d’accord avec le texte.

Réponses à adresser d'urgence à Richard Wagman, 22 rue des Alouettes, 75019 Paris, tél. : 01 42 02 59 76, fax : 01 42 02 59 77, e-mail : ujfp@filnet.fr"


Il se peut que je revienne sous peu sur ce sujet brûlant. "Ce que vous endurez, c'est pour vous former." (Hébreux, XII, 7)




Une devinette pour finir. Qui a écrit :

"Nous prétendons, par exemple, qu'il appartient sans doute au législateur d'en finir avec la misère et les misérables (...) mais que le problème de la Pauvreté ne pourrait se résoudre par la transformation méthodique des pauvres gens en petits-bourgeois sans une énorme perte de substance spirituelle pour l'humanité."

- G.W.F. Hegel
- K. Kraus
- G. Bernanos ?




"Nous n'avons pas ici de ville permanente, nous cherchons la ville à venir." (Ibid., XIII, 14)

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dimanche 31 juillet 2005

Points de repère (Ajout les 19 et 22.01.06).

(Voici le texte annoncé, accompagné de notes et d'une bibliographie. C'est un projet bâtard, puisque l'on risque de n'y rien comprendre si on ne connaît pas déjà les auteurs évoqués, et que dans ce cas on risque de le trouver par trop vague. Je le mets néanmoins en ligne parce que les thèmes qui y sont évoqués concernent tout un chacun, mais je l'ai d'abord écrit pour faire le point avec moi-même en une période de lectures intensives, presque désordonnées, et il en porte la trace. Que le grand Critique me croque !)




"Fataliste comme un Turc, je crois que tout ce que nous pouvons faire pour le progrès de l'humanité, ou rien, c'est exactement la même chose."
G. Flaubert.

"Les troubles sont une excellente chose."
Mao Zedong.




Le lecteur aura déjà noté, ce n'est guère difficile, l'influence qu'exercent sur l'auteur de ces lignes les livres de Jean-Pierre Voyer. Personne d'autre ne me donne autant le sentiment de parler du monde même dans lequel je me trouve évoluer. M. Voyer crée notamment par la destruction et la polémique (un recueil de sa correspondance a pour titre : Hécatombe [1]). Un seul intellectuel contemporain, qu'à ma connaissance il n'a jamais cité nommément, me semble exprimer une pensée assez solide pour ne pas être balayée par ces attaques : Alain Badiou. Lequel réussit même à susciter de la curiosité à l'égard d'auteurs que l'on pensait irrémédiablement disqualifiés par les attaques de Jean-Pierre Voyer (Lénine, Althusser [2]...).

Disons-le donc en une phrase : c'est en examinant les tensions entre les pensées respectives de MM. Voyer et Badiou que l'on doit pouvoir le mieux comprendre quelque chose de ce monde - voire de comment et sous quelles conditions on peut l'aider à changer. Il va sans dire que d'autres ont peut-être dépassé depuis longtemps ces questions : je serais ravi de les connaître. Mais mon horizon actuel est là, et c'est à en clarifier la configuration que je vais travailler ici.

Ce n'est certes guère mon problème : il est néanmoins fort possible que ce rapprochement puisse déplaire autant à l'un qu'à l'autre de ces messieurs. S'ils sont à peu près contemporains (A. Badiou est né en 1937, J.-P. Voyer à peine plus tard), ils n'ont pas vécu ces soixante dernières années de la même manière. Sans trop anticiper sur ce qui va suivre, on peut donner quelques repères : le premier fut maoïste [3] tandis que l'autre frayait avec les situationnistes. Alain Badiou a été et est toujours un militant, quand Jean-Pierre Voyer a écrit de cinglantes sentences contre le militantisme en tant que tel [4]. Le premier appartient de plein droit à la catégorie regroupée par le second sous le vocable de "pute intellectuelle" : fonctionnaire (professeur), il explique doctement tout le mal qu'il pense de l'état. Je ne sais pas de quoi le second vit et a pu vivre, mais certainement pas de l'argent du contribuable. Enfin, le sens de l'humour est très inégalement réparti entre eux.

On ne cherchera pas ici d'hypothétiques et inutiles réconciliations. Mais le fait est que je retrouve dans ces deux intellectuels la même tension qui me traverse à peu près depuis que je me suis intéressé à ce qui se passait autour de moi, à l'adolescence (A. Badiou dit quelque part qu'il est bien plus important d'être fidèle à ses conceptions politiques qu'à ses goûts artistiques, je suis pleinement d'accord avec lui), la tension, pour le dire très vite, entre anarchisme et communisme. Précisons tout de suite que cela n'implique nullement que M. Voyer soit "anarchiste" et M. Badiou "communiste", mais que l'un comme l'autre me semblent travailler sur cette tension, et que sans doute dans les deux cas la balance, s'il faut absolument qu'elle penche, ne penche pas tout à fait du même côté.


Essayons de présenter ces tensions.

Pour prendre un point de départ très simple, posons que ces deux auteurs n'ont pas renoncé à la question : "qu'est-ce qui fait que la vie vaut - ou peut valoir - la peine d'être vécue ?". Qu'ils cherchent tous deux à confronter leurs espoirs de dépassement de l'homme par lui-même à l'état du monde. Qu'ils possèdent une culture historique suffisante pour accepter des réponses diverses à cette question - notons pourtant déjà que M. Badiou est plus normatif de ce point de vue -, comme pour rejeter tout sentimentalisme humanitaire ou théorique [5]. Qu'ils sont tous deux des penseurs de la totalité, et qu'à cet égard ils sont tous deux anti-réformistes, anti-proudhoniens comme pouvait l'être Marx [6] - je mêle ici intentionnellement le vocabulaire de l'ontologie et celui de la politique. Qu'ils s'intéressent tous deux à la science et au progrès technique - A. Badiou rappelle quelque part la vocation de l'homme à devenir "maître et possesseur de la nature", J.-P. Voyer accable souvent de ses sarcasmes les lointains héritiers de Proudhon que sont les écologistes, les debordiens qui regrettent qu'on ne mange (et boive !) plus aussi bien qu'avant, etc... Qu'ils sont en même temps, et ceci est très important, tous deux idéalistes, au sens où l'est Hegel décrit et cité par K. Papaioannou (1977, p. 398) : "Pour lui, l'univers tout entier est le règne de la mort, le sépulcre de Dieu : seul l'homme manifeste et réalise la vie divine. Même ses crimes, dit Hegel comme pour répondre à Platon, même les pires aberrations de l'homme représentent "quelque chose d'infiniment plus haut que le cours régulier des astres, car ce qui erre ainsi est toujours l'esprit" ! (...) Hegel pousse jusqu'à ses plus extrêmes conséquences l'anthropocentrisme chrétien et noue et nie avec une égale véhémence aussi bien la vénération antique du cosmos que le panthéisme de la Renaissance. Le cosmos n'est ni le modèle de rationalité, ainsi que le pensait Platon, ni l'infini que vénérait Giordano Bruno : "Oui, tout le système solaire est quelque chose de fini... seul l'esprit exprime la véritable infinité." Reformulons notre question de départ en ces termes hégéliens : comment aider l'esprit à se réaliser ? Ce qui implique tout de suite une interrogation préliminaire : peut-on l'y aider [7] ?

Notre première ligne de partage va lentement se dessiner. Pour Jean-Pierre Voyer, le mieux que l'on puisse faire est de montrer comment l'esprit se réalise, ou s'est réalisé : la pensée arrive toujours après [8]. On peut aussi, et c'est aussi un travail considérable, montrer pourquoi il ne peut pas se réaliser ici et maintenant - depuis quelques semaines un de ses sites porte en exergue la phrase de Wittgenstein : "Le but de la philosophe n'est pas de dire ce qui devrait être ou ce qui est, mais de dire ce qui n'est pas, et c'est déjà beaucoup". Rien n'est plus ridicule que de formuler des souhaits et des recommandations, qui ne changent rien à la façon dont le monde évolue.

Chez Alain Badiou, la tentation de prescrire devrait être tout aussi radicalement absente. Toute sa philosophie, telle qu'elle se développe depuis L'être et l'événement (1988), tourne autour de la notion d'événement, en tant que surgissement imprévisible au sein du vide d'une situation - sachant qu'il y a et ne peut y avoir d'événements que dans quatre domaines : politique, amoureux, scientifique, artistique. Ce qui permet ou pourrait permettre d'expliquer pourquoi tous les vrais événements sont à la fois surprenants et explicables a posteriori. Le philosophe ne peut prédire ces événements, mais il peut les penser une fois qu'ils sont survenus (A. Badiou dira qu'alors le philosophe pense "sous condition" de la politique, de l'art...).

Pourtant, si je ne pourrais il est vrai citer de cas où M. Badiou enfreint ses propres théories, je le sens enclin à anticiper sur ce que seront les prochains événements, comme s'il ne se résignait pas à ce qu'ils soient vraiment si imprévisibles que ça, comme s'il avait, tout simplement, envie de les penser avant qu'ils n'aient eu lieu. Un exemple concret permettra de le montrer, mais a contrario.

Soit le "11 septembre". Jean-Pierre Voyer écrit un livre entier (Diatribe d'un fanatique, 2002) sur cet événement (au sens justement que M. Badiou donne à ce terme), s'efforce de pénétrer les motivations de ses auteurs [9]. Si tout ne lui plaît pas chez eux, il estime que c'est à lui de s'adapter - et de leur rendre au moins l'hommage que l'on doit à d'aussi fiers et convaincus guerriers. Alain Badiou, lui, écrira que "ce dont le crime de New York et les guerres qui le suivent témoignent, c'est de la synthèse disjonctive de deux nihilismes." (2003, p. 66 [10]), renvoyant ainsi dos à dos nihilistes commerçants américains et nihilistes islamistes. Non que M. Badiou prenne pour argent comptant la propagande occidentale sur M. Ben Laden, mais il n'a qu'antipathie pour ce qu'il croit deviner de ses intentions et ne fait donc pas l'effort, ou du moins un réel effort, de les comprendre - au sens où l'on parle de "sociologie compréhensive" [11]. Il n'est pas inutile ici de bien préciser que l'important n'est pas tant la différence - réelle - de jugement sur M. Ben Laden que la différence de méthode : pour Jean-Pierre Voyer M. Ben Laden est un fait qu'il faut prendre en compte, Alain Badiou n'y voit rien de bien nouveau à penser et le disqualifie assez rapidement.
On peut me répondre sur le thème de la poule et l'œuf : c'est parce que Oussama Ben Laden plaît à l'un et pas à l'autre que le premier prend la peine de l'étudier et pas l'autre. Peut-être. Mais je persiste à dire qu'il y a là une ligne de partage globale [12].

Et quand il ne s'agirait que d'une question d'inclination personnelle, cela ne nous renverrait pas moins à une deuxième tension - d'où viendrait en effet cette inclination ? Ne serait-ce pas d'un rapport au religieux ?

Revenons à la citation de K. Papaioannou, qui finalement peut nous servir de guide un peu plus longtemps [13]. On aura peut-être été frappé du ton religieux des phrases de Hegel. Je crois pouvoir dire que ce ton gêne beaucoup plus M. Badiou que M. Voyer. Pour le premier, la religion est désormais du passé. Si elle a eu un rôle des plus éminents à jouer, elle l'a joué, et c'est pourquoi elle ne revient que sous des formes caricaturales, notamment "intégristes". Et si elle peut revenir de cette manière, si même elle doit revenir de cette manière, c'est pour le dire vite, "la faute aux Américains" - j'entends par là que le système de domination capitaliste génère lui-même (quand il ne les aide pas directement financièrement) ces réponses simplistes et fondamentalistes. Sur ce dernier point, J.-P. Voyer a écrit des choses semblables ("Il est étonnant, mais logique, que face au triomphe mondial du manchestérianisme ce soit une foi de synthèse composée d'éléments archaïques (Roy [Olivier Roy, islamogue, NDLR]) qui se dresse mondialement. Seule l'abstraction de cet archaïsme peut lutter à armes égales avec l'abstraction commerciale. Allah est la première marque mondiale, loin devant Nike ta mère.", 2002, pp. 31-32). Mais il est on ne peut plus opposé au constat d'une fin de la religion. Au contraire, comme il l'écrivait dans un texte de 1982, "Le jugement de Dieu est commencé", c'est parce qu'au XIXe siècle on a cru trop vite en avoir fini avec la religion que celle-ci fait retour. On ne se débarrasse pas si facilement de la religion. Le fera-t-on un jour ? J.-P. Voyer s'interdit de répondre à cette question, tant du moins que l'on n'aura pas critiqué (ce qui veut dire ici : pris au sérieux, trié le bon grain de l'ivraie) la religion, tant qu'on ne l'aura pas mieux comprise. Je reviendrai bientôt sur ce point important, retenons que pour ce qui est de la religion A. Badiou tombe directement sous le coup de la critique de J.-P. Voyer. Cette critique est-elle justifiée ? On serait tenté de répondre que l'avenir le dira... En tout cas, les raisonnements et professions de foi athées que l'on trouve aussi bien dans le Court traité d'ontologie transitoire (1998, premier chapitre : "Dieu est mort") que dans Le siècle (pp. 234-239) sont certes fort persuasifs mais pèchent néanmoins par excès d'occidentalo-centrisme comme d'idéalisme, au sens de trop grande confiance en la puissance des idées.

Ces deux notions nous font revenir à Hegel, cette fois-ci sans K. Papaioannou. Philosophe de l'histoire, comme on ne peut l'ignorer ; j'ai d'autre part indiqué plus haut que mes duettistes partageaient une solide culture historique, ainsi qu'un certain sens de la relativité des circonstances. Mais, sur ce dernier point, de nouveau avec des tempéraments forts distincts. A. Badiou développe une philosophie, je l'ai dit, de l'événement comme surgissement imprévisible, surgissement que la philosophie doit ensuite comprendre et analyser, bref, penser. Il n'y a pas d'événements en philosophie, il n'y a que la possibilité de comprendre les événements qui ont eu lieu. Cette philosophie, qui s'appuie sur une ontologie mathématique que heureusement pour moi je n'ai pas à développer ici (que résume l'expression "platonisme du multiple"), est bien sûr puissamment intégratrice, puisque tous les événements de l'histoire sont susceptibles d'y être pris en compte. Précisons sans entrer dans les détails que M. Badiou donne une définition de l'événement qui permet d'éviter en grande partie (on peut discuter des cas particuliers) l'arbitraire - il ne s'agit pas de prendre certains faits au hasard ou selon un choix personnel et de leur conférer le label d'événements. Toujours est-il que la façon dont A. Badiou peut prendre au sérieux et faire dialoguer des philosophes (qui eux-mêmes ont pensé "sous condition" des événements dont ils avaient conscience) aussi différents que Platon, Aristote et les sophistes, Deleuze, Wittgenstein, Lacan... est assez vertigineuse, même si dans certains cas, ainsi que je l'ai déjà signalé, on peut se demander si la révérence explicite n'est pas plus ou moins feinte - dans le cas de Deleuze, auquel il a consacré un livre entier (1997a), on finit par suspecter, à forces de critiques, sauf en ce qui concerne l'utilisation répétée du concept de synthèse disjonctive, évoqué plus haut, que son "intégration" est une forme d'enterrement - de désintégration. Mais passons sur ce cas extrême, qui n'est d'ailleurs peut-être finalement qu'une critique au sens que J.-P. Voyer donne souvent à ce terme, et indiquons aussi clairement qu'il nous est possible que M. Badiou a une faculté étonnante à concilier les différences entre philosophes sans les faire disparaître, mais en les répartissant sur plusieurs niveaux - un peu comme, dans la théorie des types, Russell résolvait le paradoxe qui porte son nom [14]]. Référence à la philosophie analytique qui n'est d'ailleurs pas innocente tant M. Badiou s'y confronte et s'y intéresse beaucoup plus que ses plates saillies anti-anglo-saxonnes ne le laissent à première vue penser. Mais laissons ces problèmes difficiles pour la parution (annoncée depuis 1998) du deuxième tome de L'Etre et l'événement, il s'agissait juste de mentionner en passant ce point commun, que je crois important, avec J.-P. Voyer, lequel a consacré plusieurs textes récents au "père" de la philosophie analytique, G. Frege. Revenons au rapport de M. Badiou à l'histoire de la philosophie et résumons-le ainsi : il s'y trouve pour lui des acquis.
En revanche, dans sa philosophie du sujet, il se refuse à toute essentialisation, à toute naturalisation. Naturaliser le sujet, c'est le résigner à n'être que lui-même, le résigner à sa fatalité propre comme à celle du monde, au conservatisme. Seule la fidélité à un événement structure un sujet. On en trouvera une analyse exemplaire et passionnante dans le petit livre Saint Paul, la fondation de l'universalisme (1997b), Paul de Tarse y devenant lui-même dans sa fidélité à l'événement primordial que fut pour lui la venue du Christ.

Ce qui explique aussi sa sympathie pour le thème de l'homme nouveau, figure fondamentale de la pensée du XXe siècle (2005, p. 144) : le sujet n'étant pas naturel, on peut le changer. Et là on se retrouve aux antipodes de la pensée comme de la démarche de J.-P. Voyer. Si A. Badiou est philosophe avant tout, on finirait par se dire que J.-P. Voyer est d'abord anthropologue. Il cherche des invariants dans l'espèce humaine, s'interroge sur "le propre de l'homme" - pendant des années, il a répondu : la communication. L'homme n'est pas là pour satisfaire des besoins - ce n'est que sa part animale -, il est là pour communiquer. Ce qui est difficile, d'autant plus aujourd'hui qu'une toute petite minorité "possède" la communication (aliénée), tandis que la très grande majorité est réduite à l'esclavage [15]. Et l'on communique, précise cet hégélien, pour obtenir la reconnaissance de l'autre. Tout est affaire de lutte pour la reconnaissance et le prestige (ce pourquoi tous ceux qui ne dirigent pas la communication aujourd'hui, tous les salariés, sont des esclaves, qu'ils soient payés 20,000 euros par mois ou qu'ils crèvent de faim). A partir de là, il est évident que les pensées rationalistes et utilitaristes, en refusant de prendre en compte ces dimensions primordiales et en faisant dans le réel de la lutte pour la reconnaissance des coupes artificielles (l'intérêt, la raison, la religion...) ne peuvent que louper le coche. Ne parlons même pas dans ce cas des tentatives de créer un Homme nouveau [16]... Récemment, après le 11 septembre et sous l'influence d'Emile Durkheim M. Voyer a remis la religion au cœur de ses préoccupations, semblant (je dis bien semblant, mais en réalité la question ne se pose pas vraiment tant que la religion n'aura pas été vraiment critiquée) la considérer comme inhérente à l'homme en tant qu'homme - "Dieu est l'autre nom de l'humanité". Ce qui, paradoxalement, est une conclusion que M. Badiou pourrait presque faire sienne, lui qui écrivait dans L'éthique (1993) et répéta dans Le siècle que ce n'est que lorsqu'il se hisse au-dessus de lui-même que l'homme devient intéressant.

Un passage du Siècle, justement, son dernier chapitre, écrit en 2004 (le reste du livre est de 1998-99), au titre pour le moins explicite, "Disparitions conjointes de l'Homme et de Dieu" (pp. 233-251), permet d'être un peu plus précis sur cette question de l'anthropologie. A. Badiou y oppose entre eux et par rapport au plat humanisme contemporain "l'humanisme total" de Jean-Paul Sartre et "l'anti-humanisme total" de Michel Foucault, rappelant que pour celui-ci la philosophie s'est au moins depuis Kant abusivement identifiée à l'anthropologie, et que donc pour en "sortir" il vaut mieux lui substituer la "pensée". Si ce texte n'est pas spécialement polémique à l'égard de Sartre, à qui il est surtout reproché d'arriver "trop tard" (p. 244), on sent bien que M. Badiou y est plus proche de celui que Jean-Pierre Voyer traita un jour (1982, p. 9) de "crotte", et cela permet de saisir une autre différence entre nos deux éminents intellectuels. Jean-Pierre Voyer est un Aufklärer, un rationaliste qui se qualifie lui-même de "durkheimien", quand Alain Badiou est plus sensible aux sirènes de cette fameuse "pensée". La surprise alors, si c'en est une, est que le rationaliste Voyer est plus à l'écoute du religieux que l'anti-positiviste et anti-essentialiste Badiou.

Cette considération en appelle d'autres, qui arrivent à la fin de ce paragraphe, mais revenons d'abord à l'histoire, et notamment à l'histoire des idées. Contrairement à ce qu'on trouve chez A. Badiou, on ne verra pas chez J.-P. Voyer d'acquis ni de conciliation : il y a des penseurs qui ont évoqué ou senti des vérités primordiales quant à la communication, la lutte pour la reconnaissance et la vision de la totalité (Hegel, Durkheim, Marx en de trop rares endroits), et il y a la foule des utilitaristes (qui sont notamment ceux qui croient à l'existence de l'économie, cf. note 15). Et le paradoxe, c'est que cette vision plus unilatérale, voire, ce n'est pas une critique, manichéenne, ou binaire, partant de prémisses simples, permet à M. Voyer d'être, on l'a vu, peut-être plus à l'écoute du réel que M. Badiou, pour qui il y a des acquis et qui ne prête pas nécessairement autant d'attention qu'il le faudrait à ce qui s'en éloigne trop visiblement. Ce que l'on gagne en souplesse dans un sens (l'Histoire), on le perd dans un autre (le Présent). D'une façon générale, il y a chez Alain Badiou une certaine tendance, peut-être pas à "sacrifier" le présent (il insiste en tout cas à juste raison sur le rapport des "nouveaux réactionnaires" au présent béatifié (2004, p. 247)), mais à faire des promesses un peu vagues, ce que l'on ne trouvera certes jamais chez Jean-Pierre Voyer. On lui reprochera par ailleurs, quelque portée que l'on veuille par ailleurs donner aux conclusions épistémologiques que l'on peut tirer d'un livre comme Les mots et les choses, de trop se désintéresser des enseignements, tout relatifs puissent-ils être, de l'ethnologie et de la sociologie [17].


Dans la pratique, est-ce que cela change grand-chose ? Reprenons la formule précédente, et adaptons-la : ce que l'on gagne en souplesse dans un sens (l'adaptation au présent), on risque de le perdre en morale dans un autre (les acquis). Chassez la morale, elle finit toujours par revenir. On ne suggérera pas du tout que J.-P. Voyer est un cynique s'adaptant à toutes les situations. Il y a en fait deux manières de voir les choses. Soit on se contente de penser que M. Voyer est tout simplement plus pudique que M. Badiou dans sa manière d'exprimer ses préférences (politiques, morales...). Soit on en fait un problème théorique : jusqu'où peut-on élargir ses références morales de façon à respecter le réel tel qu'il évolue ? En caricaturant : jusqu'où le respect que l'on peut avoir pour le courage des "terroristes" du 11 septembre peut-il empêcher de les condamner ? Mais que veut dire ici "condamner" ? Est-ce qu'une condamnation de ce genre a le moindre intérêt ? C'est un problème théorique, disais-je, mais un problème théorique de morale - la voie ouverte à tous les poncifs, on le sait bien.

Nous sommes bien avancés. Mais c'est peut-être que nous avons mal posé la question. J'ai évoqué au début de ce texte le militantisme. Et qui dit militantisme dit tout de suite organisation - Alain Badiou milite dans une organisation appelée - cet homme est décidément explicite quand il le veut - Organisation Politique (à propos de laquelle tous les renseignements sont d'ailleurs bienvenus, soit dit en passant). Jean-Pierre Voyer ne fait l'éloge, et encore, sur le principe seulement, le reste étant de toute façon hors de son sujet, que des révoltes individuelles - Jacques Mesrine, François Besse - ceci du moins jusqu'au 11 septembre. Il est plus que réservé, on l'a vu, et c'est un point sur lequel il me convainc totalement, sur le droit de certains de parler au nom des autres. A tous ceux qui se demandent "ce qu'il faut faire", il se dénie la possibilité d'apporter le moindre conseil, et n'aborde aucunement, que je sache, la question de l'organisation. Chacun est juge de lui-même. Chercher des aides en matière de morale, éventuellement rebaptisée "éthique" parce que c'est supposé être plus concret, est soit une affaire purement individuelle, soit du pur verbiage.

Peut-on, compte tenu de ces préalables qui me semblent absolument nécessaires, s'organiser tout de même collectivement ? Le fait que l'Organisation Politique de M. Badiou [18] soit ce que l'on appelle un "groupuscule" peut, en toute rigueur, être interprété aussi bien comme une preuve de ridicule que comme l'indice qu'elle est l'organisation disciplinée et méthodique de révoltes individuelles et qui entendent le rester. J'aimerais le croire. Mais on ne peut manquer ici de rappeler que M. Badiou est aussi un fonctionnaire.
Sommes-nous plus avancés ? Un peu plus conscients peut-être.
Il resterait à aborder d'autres problèmes, notamment celui de la politique du pire, qui se pose dès que l'on évoque Hegel et le fameux travail du négatif. Il se trouve d'ailleurs qu'entre le début de la rédaction de ce texte et sa mise en ligne, Jean-Pierre Voyer y a fait allusion. Mais ceci nous ferait revenir aux cas d'espèce. Le plus important est sans doute de bien faire comprendre que rien chez M. Voyer n'est marqué du sceau de la passivité. On en conclurait presque en faisant de nouveau allusion à Bakounine et à la destruction créatrice...[19]


Mais la boucle n'est tout de même pas totalement bouclée, et je voudrais ajouter une piste, d'ordre moins directement politique. Peut-être des éléments intéressants sont-ils à trouver dans l'œuvre de Marcel Mauss : neveu de Durkheim, ethnologue promoteur d'un "homme total", c'est-à-dire connu à la fois sous toutes ses dimensions, ce qui m'évoque à la fois le sens de la totalité de M. Voyer et la faculté de M. Badiou à concilier des pensées si parfois antagonistes... : peut-être les idées de M. Mauss peuvent-elles contribuer à jeter un nouvel éclairage sur ces questions. On remarquera d'ailleurs de nombreux passages presque hégéliens sur la lutte pour la reconnaissance dans le fameux Essai sur le don (1925). Une des questions serait de savoir si M. Mauss tient de bout en bout sa totalité de l'homme ou s'il la dissout dans un esprit pluri-disciplinaire "moderne". Et je découvre que dans un texte sur Marx (1963) Kostas Papaioannou consacre un passage au thème de "l'homme total"... A suivre, donc.




Notes.


1.
On trouvera en bibliographie (commentée) les références des différents textes cités. Je me contenterai dans le corps du texte de citer les textes par leurs dates, sans préciser, sauf ambiguïté, leur auteur.


2.
"Halte-tu-serres", comme dit M. Voyer...


3.
"...maoïsme français qui fut le seul courant politique novateur et conséquent de l'après-Mai 1968.", écrit-il en 1999 (2004, p. 93).


4.
"Ce que nous combattons dans un terroriste, ce n'est pas le terroriste, c'est le militant. Les militants doivent être combattus partout où ils sont, qui qu'ils soient et quoi qu'ils fassent." (1982, p. 163).


5.
Bien que là encore il faille nuancer : je me demande parfois si M. Badiou ne sauve pas par diverses ressources rhétoriques (et la rhétorique des philosophes, ainsi que Saint Paul le disait déjà : "Prenez garde que personne ne fasse de vous sa proie par la philosophie", cette rhétorique séductrice est une saleté), s'il ne sauve pas, disais-je, certains artistes ou intellectuels plus par copinage ou nostalgie que par réel intérêt envers leur œuvre.


6.
Je suis seulement en train de découvrir Marx. Deux citations pour expliciter ce point de vue, toutes deux tirées de la préface au tome II des Œuvres, Gallimard, La pléiade, 1968, toutes deux de l'auteur de cette édition, M. Rubel : "Pour critiquer l'économie politique, il faut la considérer dans son rapport avec toute la société : niveau d'observation qui distingue radicalement la critique marxienne de celle des prédécesseurs." (p. LXV) ; "Pour la même raison, Marx (...) reproche [à Proudhon] d'être resté prisonnier du système bourgeois : "Proudhon supprime l'aliénation économique à l'intérieur de cette aliénation", il n'abandonne ni l'institution de la propriété ni celle du travail salarié." (p. LXVI).


7.
Dans tout exposé il importe de tenir des points pour acquis, même si on les sait par ailleurs sujets à dispute (et intéressants à disputer). Traiter chacun des thèmes que je viens d'exposer dans ce paragraphe serait ici pure et impudente folie. Seul importe de préciser que ce sont en partie ces thèmes qui font pour moi l'intérêt des œuvres de MM. Badiou et Voyer. Je peux bien sûr donner des éclaircissements, qui ne sont pas mon principal sujet. Je reviendrai ceci dit à la fin sur le thème du réformisme.


8.
Notamment : "La pensée n'a pas pour but de haranguer des foules mais de combattre les porteurs salariés de la pensée morte, la police sociale de la pensée, la merde intellectuelle, ce que l'I.S. nommait pudiquement "la culture". Le débat parmi les pauvres, en Iran, en Pologne et ailleurs, sur la nature du monde n'est autre que la réalisation de la philosophie, chère à Marx, la réalisation dans ce monde de ce débat sur la nature du monde qui avait lieu jusque-là dans la philosophie. Pour étouffer ce débat, pour le calomnier et l'empêcher de se reconnaître, l'ennemi déverse sur le monde des tonnes de merde intellectuelle. Si donc la pensée peut aider au débat entrepris par les pauvres, c'est d'abord en combattant directement dans la pensée le centre de production de cette merde : le putanat intellectuel et son point d'appui, l'armée de la fausse conscience. Et cela, non en prétendant apporter aux foules la pensée juste, mais beaucoup plus simplement en faisant triompher dans la pensée, contre la merde intellectuelle, l'action entreprise par ces foules dans le monde. Et comme nous disions, le monde fera le reste. C'est déjà bien assez de travail comme cela sans qu'il soit besoin d'aller encore haranguer les foules. Oui, hélas, il semble bien que la théorie, c'est travailler beaucoup." (1982, p. 77).


9.
On remarquera, dans la lignée de ce qu'il écrivait sur le militantisme (note 4), qu'il y loue M. Ben Laden et ses alliés de ne parler qu'au nom d'eux-mêmes.


10.
Le concept de synthèse disjonctive est emprunté à G. Deleuze (cf. Badiou, 1997a, p.36).


11.
Est-il tout à fait hors de propos de citer ici Hegel ? "Cette ratiocination [Räsonnieren] se comporte négativement à l'égard du contenu qu'elle appréhende ; elle sait le réfuter et le réduire à néant ; mais voir ce que le contenu n'est pas, c'est seulement là le négatif ; c'est une limite suprême qui n'est pas capable d'aller au-delà de soi pour avoir un nouveau contenu." (Phénoménologie de l'esprit, 1807, Introduction, trad. J. Hyppolite, 1941).


12.
On attend peut-être ici que je donne ma propre position. Il faut distinguer je crois plusieurs niveaux.

J'ai du respect et même une certaine admiration pour M. Atta et ses camarades pilotes.
J'aime beaucoup le sourire de M. Ben Laden, mais je sais trop peu de choses de lui pour m'en faire vraiment une idée - je ne suis pas sûr que ce soit très important.
Je ne trouve pas que le monde se soit beaucoup amélioré depuis le "11 septembre". Mais il faudrait connaître à la fois le début (les Etats-Unis sont-ils plus ou moins derrière ces événements ?) et la fin de l'histoire... Précisons que disant cela je ne contredis guère M. Voyer, qui s'attache surtout à la signification immédiate de l'attentat contre les Twin Towers. Mais j'écris quatre ans après.


13.
C'est anecdotique, mais on remarquera que Jean-Pierre Voyer a tenu un rôle auprès des éditions Champ libre (il m'est impossible d'être plus précis), qui donc ont publié ce texte, et qu'il y est fait référence à Platon, principale source d'Alain Badiou depuis au moins L'Etre et l'Evénement. Il m'aurait été difficile de trouver une phrase qui réunisse sous plus d'angles mes deux auteurs.


14.
Rendons à César : c'est dans l'Histoire de mes idées philosophiques (1960) de Russell que l'on trouve, en exergue, l'avertissement de Saint Paul cité plus haut. On y trouvera aussi la théorie des types.


15.
La primauté de la communication entraîne en même temps qu'elle se nourrit de l'inexistence de l'économie - "il n'y a pas de faits économiques". Ce thème, un des plus fondamentaux - et les plus discutés - de la pensée de Jean-Pierre Voyer, mérite bien sûr développement, qui n'a pas tout à fait leur place ici [Ajout du 22.01.06 : la fiche retranscrite plus bas aborde quelque peu ce point]. On se contentera de remarquer que M. Badiou, dont les intérêts sont pourtant fort divers, ne semble pas accorder la moindre importance à la "pensée économique".


16.
Ici, il faudrait nuancer, la porte n'a pas à être totalement fermée. Mais il est évident qu'il y a beaucoup de travail à faire avant de penser à un Homme nouveau.


17.
Ce passage et la fin du paragraphe précédent doivent de toute évidence beaucoup aux livres de Jacques Bouveresse. Mais si celui-ci fustige à raison les promesses vides ou tout au moins vagues des idolâtres de la "pensée", on remarquera qu'il ne critique pas M. Badiou avec autant d'à-propos et de précision qu'il ne le fait pour les ouvrages d'un Jean-François Lyotard, d'un Jacques Derrida, ou pour certaines remarques aventureuses de G. Deleuze. Il ne l'aime manifestement pas, mais sent, pour le dire familièrement, que "c'est du solide". Quant à A. Badiou, il ne cite pas nommément, à ma connaissance, M . Bouveresse, mais on sent très clairement qu'il le lit et prend en compte (et lui rend sans doute son peu d'affection).

Par ailleurs, évoquer J. Bouveresse amène à signaler le problème de la philosophie de la perception, qui n'avait pas vraiment sa place ici, à la fois parce que je ne sais pas du tout si M. Badiou s'en est occupé et parce qu'il est en cours de traitement, autant par J. Bouveresse que par J.-P. Voyer, lequel rédigea un premier texte à ce sujet en 1982 (p.115-125) et s'y attaqua de nouveau dans la pour l'heure inachevée Critique de la raison impure (dernier état : septembre 2004). En l'état actuel de mes réflexions, je ferai l'hypothèse que cet inachèvement est lié à la grande difficulté qu'il y a à relier politique et philosophie de la perception, mais cette hypothèse est soumise à au moins deux conditions : que cette Critique reste à jamais inachevée... et que je la relise dans cette optique !


18.
Dont, à toutes fins utiles je peux citer deux autres membres : Sylvain Lazarus (un anthropologue !) et Natacha Michel.


19.
On voit que le réformisme est un sujet secondaire par rapport à cela. J.-P. Voyer le condamne encore dans sa Diatribe..., mais il n'est pas sûr que cette condamnation soit capitale ni irréversible. A ce sujet, on peut signaler le livre de Martin Buber, Utopie et socialisme (1950), qui place aussi le propre de l'homme dans la communication (pp. 226-27) tout en se situant dans une optique plutôt proudhonienne. Et pourtant, tous les efforts de l'auteur pour montrer que ceux que l'on appelle les "socialistes utopiques" étaient sur certains points plus concrets que Marx ou Lénine, s'ils peuvent convaincre ici et là dans quelques domaines précis, ne font qu'amener à penser que toutes les tentatives communautaires, que je prends ici, ainsi que M. Buber lui-même, comme des symboles du réformisme, tant qu'elles resteront isolées (donc pour un certain temps encore...), sont vouées à l'échec. On en revient toujours, en dernière analyse, aux efforts que chacun peut faire sur soi.






Références bibliographiques.

Concernant les deux auteurs qui sont le sujet de ce texte, il n'y avait pas de raison d'être exhaustif, mais de s'efforcer de présenter les ouvrages les plus importants.

A. Badiou :
- L'Etre et l'événement, Seuil, 1988. Cet ouvrage est le livre-somme de l'auteur, je ne l'ai pas (encore) lu. On en trouve résumées et mises à l'épreuve les principales thèses dans la plupart des ouvrages postérieurs.
- Manifeste pour la philosophie, Seuil 1989 - fournit justement une bonne introduction.
- L'éthique. Essai sur la conscience du mal, Hatier, 1993 ; réédition avec préface inédite, Nous, 2003.
- Deleuze. La clameur de l'être, Hachette, 1997a.
- Saint-Paul. La fondation de l'universalisme, PUF, 1997b.
- Court traité d'ontologie transitoire, Seuil, 1998.
- Circonstances, 1, éd. Léo Scheer, 2003 (notamment sur le 11 septembre).
- Circonstances, 2, éd. Léo Scheer, 2004 (notamment sur l'attaque de l'Irak par les Etats-Unis).
- Le siècle, Seuil, 2005.


J.-P. Voyer :
- Une enquête sur la cause et la nature de la misère des gens, Champ libre, 1976, réédité par les Editions anonymes, Strasbourg, 1995.
- Rapport sur l'état des illusions dans notre parti, suivi de Révélations sur le principe du monde, 1981.
- Revue de préhistoire contemporaine, n°1, 1982. Cet ouvrage et le précédent sont les plus fondamentaux de l'auteur. Les trois suivants précisent ses positions.
- Hécatombe, La nuit, 1991.
- L'imbécile de Paris, Editions anonymes, 1995.
- Limites de conversation, Editions anonymes, 1998.
- Diatribe d'un fanatique, Editions anonymes, 2002. Ce texte, écrit peu de temps après le 11 septembre, a depuis été corrigé et complété par l'auteur. Je donne les références selon l'édition imprimée, mais conseille de lire la version amendée (et plus nuancée), disponible sur son site. Comme je l'ai signalé, à partir du 11 septembre et de cette Diatribe, la pensée de M. Voyer se recentre sur la religion et prend ainsi une nouvelle direction - concurremment à la découverte de la philosophie analytique.
La plupart de ces textes ainsi que de plus récents et inédits sur papier sont disponibles sur internet, ainsi que la liste des libraires qui les mettent en vente.


Textes cités ou évoqués :
Hegel : Œuvres politiques, avec une postface de K. Papaioannou, Champ libre, 1977.
K. Papaioannou : De Marx et du marxisme, Gallimard, 1983 (recueil d'articles).
M. Foucault : Les mots et les choses, Gallimard, 1966.
M. Mauss : Essai sur le don, repris dans Sociologie et anthropologie, PUF.
M. Buber : Utopie et socialisme, trad. française chez Aubier-Montaigne, 1977.
B. Russell : Histoire de mes idées philosophiques, 1960, Gallimard.

Bien évidemment, un approfondissement du sujet (m')oblige à lire Platon, Hegel, Marx, Durkheim, des ethnologues tels que Malinowski ou Sahlins... Ceci sans même évoquer des gens comme Gödel ou Cantor.

Un détour par la philosophie analytique s'impose aussi, principalement Frege et Wittgenstein.

En ce qui concerne Jacques Bouveresse, on se reportera, pour notre propos, à deux séries d'ouvrages :

- les textes polémiques : Le philosophe chez les autophages, Minuit, 1984, et Rationalité et cynisme, Minuit, 1985, ainsi que ses vues sur "l'affaire Sokal-Bricmont" : Prodiges et vertiges de l'analogie. De l'abus des belles-lettres dans la pensée, Raisons d'agir, 1999. Il est par ailleurs tout à fait sain pour l'esprit, et pas si éloigné de notre sujet, de lire le livre de A. Sokal et J. Bricmont : Impostures intellectuelles, O. Jacob, 1997. Il faut vraiment tout le talent d'Alain Badiou pour redonner une certaine envie de s'intéresser à quelqu'un comme J. Lacan après cela.

- les deux recueils consacrés à la philosophie de la perception : La perception et le jugement, J. Chambon, 1995 (dont je n'ai lu que l'introduction et le dernier texte, sur Frege) et Phénoménologie, grammaire et sciences cognitives, O. Jacob, 2003 (que je n'ai pas lu).

Il serait utile enfin de faire la part de Philippe Muray, qui à de nombreux égards fait comme un trait d'union entre Alain Badiou et Jean-Pierre Voyer, en passant par Hegel - mais il aurait fallu réécrire tout l'article... P. Muray amène à évoquer au moins une fois le nom de F. Nietzsche, peu cité par J.-P. Voyer - peut-être pourtant son nom est-il venu à l'esprit du lecteur à la découverte de ce texte. Et cette fois-ci je m'arrête !





(Ajout le 19.01.06) Quelques mois après, et sans l'avoir encore relu, je ne me rends pas compte à quel point ce texte reflète mes hésitations concernant Alain Badiou. Mes réticences à son égard se sont plutôt aggravées entretemps, mais pas assez pour que je renonce à le lire et à m'y intéresser. Un échange de propos sur lequel mon ami Fleur bleue a attiré mon attention illustre assez correctement le bien et le mal que l'on peut penser du personnage : le texte est intitulé "Alain Badiou est un abruti", le meilleur commentaire, favorable à Badiou, est signé Abdallah.

(22.01.06) Suite aux mésaventures de la fiche Wikipedia que j'avais consacrée, quelque temps avant la rédaction de ce texte, à M. Voyer, je la retranscris ici, sans autre commentaire.

"Personnage discret, sur lequel on possède peu de renseignements, Jean-Pierre Voyer est avant tout une pensée et un style, dont on ne s'attachera ici qu'à résumer les grandes lignes. Ceci est d'autant plus légitime que les travaux philosophiques et polémiques de M. Voyer sont autant de variations et d'approfondissements sur un thème principal : les conditions et les possibilités de la communication entre les hommes.
Pour M. Voyer, l'humanité commence réellement avec la communication : la satisfaction des besoins reste purement et simplement animale - point de départ de sa critique de Marx, dès la fin des années 70. Etre homme, c'est communiquer, c'est rechercher la reconnaissance (Hegel). Bien qu'il ne s'épanche pas sur la nature de cette communication, et ce d'autant moins qu'il la considère aliénée, M. Voyer évoque notamment Mai 68, période durant laquelle des inconnus pouvaient s'adresser la parole dans la rue et discuter de choses importantes pour eux. Ce point de départ, qui est aussi un foyer de réflexion, peut sembler vague ou trop large, mais c'est lui qui donne aux écrits de M. Voyer leur érudition et leur variété - bien que proche pendant quelques années des situationnistes (ses premiers livres, Reich, mode d'emploi, Introduction à la science de la publicité, et la très belle Enquête sur la cause et la nature de la misère des gens, ont été publiés par G. Lebovici aux éditions Champ libre), M. Voyer, s'il partage avec eux le goût de l'invective, élargit considérablement leur horizon. Il ne s'agit pas de donner des leçons aux autres, encore moins de promouvoir des modèles ou de s'enfermer dans un conformisme sectaire, mais de réfléchir aux rares possibilités d'échanges proprement humains en milieu capitaliste. M. Voyer reprend pour ce faire la controverse entre Marx et Hegel : selon lui, si Marx vit bien les insuffisances idéalistes de la pensée politique de Hegel, il le critiqua au nom d'une vision utilitariste de la condition humaine, en fait la même que celle d'Adam Smith, Ricardo ou J. Stuart Mill, s'interdisant par là-même de poser les conditions d'une véritable émancipation. Une bonne partie du travail de M. Voyer consistera dès lors à dépister cet utilitarisme, chez Marx donc, chez les situationnistes, jusque, à tort ou à raison, dans la pensée d'un Marcel Mauss. Ce travail sera l'occasion d'une fructueuse controverse avec le M.A.U.S.S (Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales), reproduite dans Hécatombe. Rétrospectivement, la limite des travaux pourtant bien intentionnés du M.A.U.S.S apparaît clairement : ses collaborateurs ne peuvent se résoudre à accepter l'idée de M. Voyer de l'inexistence de l'économie, ils s'enferrent dans une volonté de conciliation de l'"éthique" et de l'"économique". Car si les hommes en tant qu'hommes ne font que communiquer, si ce qu'ils cherchent est la reconnaissance, il n'y a pas d'économie (au sens d'économie politique), il n'y a, finalement, que de l'affectif, et c'est là, malgré quelques intuitions inverses, une autre limite de Marx - et une autre force de Hegel. Il est absolument impossible de séparer ou de prélever du réel une sphère économique : tout ce que l'on peut faire est de repérer les variations du statut des marchandises à travers les époques (et pour ce faire, Marx peut toujours être un guide précieux).

Bien évidemment, une telle pensée permet tout autant de comprendre les échecs répétés des prédictions des économistes que de relativiser les questions sociale, écologiste ou relatives à la "société du spectacle", mais ce qui est peut-être le plus important est de comprendre qu'il s'agit là d'une pensée de la totalité - qu'il faudra un jour prendre le temps de comparer aux réflexions de Mauss sur "l'homme total". Quoi qu'il en soit, il est logique qu'après le 11 septembre, qu'il accueille comme une manifestation de foi et de confiance dans un monde utilitariste, M. Voyer ait été amené à réévaluer l'œuvre d'un autre penseur de la totalité, passionné par la religion, et par ailleurs lui aussi influencé par Hegel : Emile Durkheim - lequel lui fournit au passage de nouvelles armes, concurrentes à celles qu'il trouve dans la philosophie analytique, et plus précisément chez Frege, contre l'idée de l'existence de "l'économie".

Dans un autre domaine, plus directement polémique, la lecture des lettres d'insultes et d'invectives envoyées par M. Voyer à certaines "putes intellectuelles" depuis la fin des années 70, révèle un remarquable don de détection des arrivistes et des renégats. De Pierre Nora à Bertrand Delanoë en passant par Jacques Attali et Serge July, les charges apparaissent rétrospectivement, quoique fort drôles, plus justes que féroces. D'une façon générale, la grande force des écrits de M. Voyer est de nous parler du monde dans lequel nous vivons. Si ce que les hommes cherchent est la communication, il y aura une différence de nature et non de degré entre ceux qui peuvent communiquer plus ou moins librement (car la communication ne peut être vraiment libre que si elle est générale), et ceux qui ne le peuvent pas, et qui ne sont en dernière analyse que des esclaves, le salariat n'étant que la forme moderne de l'esclavage. Un simple regard de chaque salarié sur ce qu'il est effectivement libre de faire ou de ne pas faire devrait confirmer pleinement un tel diagnostic, dont la simplicité binaire n'est en rien un handicap. Un cadre supérieur est autant un esclave qu'un ouvrier, tous deux peuvent se faire virer du jour au lendemain, aucun d'eux n'a le moindre pouvoir de communiquer. Que l'un vive plus confortablement que l'autre ne change rien à cet état de faits.

Telles sont, indiquées de manière encore générale, les principaux thèmes explorés par M. Voyer. Nous l'avons déjà dit, on ne peut nier qu'ils expriment des vérités que tout un chacun peut ressentir, ce qui n'est pas donné à tous. On ajoutera que par rapport à des pamphlétaires qu'il cite de temps à autre, tels M.-E. Nabe ou P. Muray, les textes de M. Voyer ont le double avantage d'être plus nourris de culture philosophique et scientifique, ce qui veut dire qu'ils offrent une assise conceptuelle plus solide, et de se faire moins d'illusions sur le passé ou sur une quelconque terre promise. Reste qu'un doute demeure, que l'on se propose d'explorer au fil du temps en approfondissant cette fiche : jusqu'où, en bon "hégélien", M. Voyer choisit-il ce qui représente le "négatif" ? Jusqu'à quel point plaque-t-il ses préférences, par ailleurs plus que respectables et intellectuellement très stimulantes, sur ses aperçus historiques ? Un hégélien choisit ses faits, il a raison ; il ne s'en cache pas, on l'en respecte - mais jusqu'où peut-on le suivre dans sa voie ?"

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