lundi 3 décembre 2012

Le Sabbat.

Souvenirs d'une jeunesse orageuse. La livraison du jour sera principalement composée de citations de ce livre très agréable, où l'on découvre, lorsque comme moi on le lit assez tardivement, l'origine de nombreux jugements et anecdotes célèbres sur des écrivains comme Proust ou Cocteau. Mais, justement et au contraire, je laisse tomber pour aujourd'hui les saillies plus ou moins amènes de Maurice Sachs envers des prédécesseurs ou collègues, pour vous livrer plutôt des extraits sur des sujets divers, sans autre cohérence que l'ordre dans lesquels on les trouve à la lecture de cette chronique de la France de l'entre-deux-guerres. J'utilise l'édition que l'on trouve dans la peu charismatique collection "L'imaginaire" de Gallimard, et rappelle que ce livre a été écrit en 1939. - En route !

"J'espère que [la] lecture [de ce livre] contribuera, pour si peu que ce soit, à exaspérer chez les jeunes gens qui la feront, le goût de deux révoltes : celle contre l'ordre, contre le désordre ; car il faut passer par l'une d'abord, par l'autre ensuite avant d'être homme." (p. 12)

"Le collège n'acceptait qu'une proportion de 10% d'élèves juifs. Cela déjà me parut effrayant, comme si un corps sain se permettait sciemment quelques microbes, mais pas trop, pour n'en pas mourir. Les Israélites étaient d'ailleurs aussi bien vus que d'autres au collège, car ces garçons des très grandes familles avaient tous un peu de sang juif dans leurs veines et beaucoup d'argent juif dans les banques familiales. Mais je ne me sentais même pas en grande communion avec mes coreligionnaires, car eux, de bonnes familles portugaises, ou des grandes banques françaises, s'enorgueillissaient d'être Juifs ou se sentaient séparés, mais un peu supérieurs. Leurs parents leur avaient dit qu'ils étaient de la race élue. On ne m'avait rien dit de pareil. Ma famille était libre-penseuse et républicaine avec acharnement. On n'y parlait jamais de religion. On ne m'avait même pas prévenu qu'il y avait de par le monde des croyances différentes. Je ne savais pas, aussi fou que cela paraisse, que le Christ était venu et que l'Antique Église de ma race avait donné le jour à une Église Nouvelle dont la majorité des disciples allait pouvoir me haïr au nom de leur gentillesse." (p. 31)

"[Max Jacob] me rendit d'abord le signalé service de m'encourager à écrire un livre, que je n'ai jamais publié, mais qui me fit beaucoup de bien à écrire. (C'est extraordinaire comme cela vous vide de vos humeurs, la composition d'un roman ! On y sue ses amertumes exactement comme on transpire ses acidités en faisant de la culture physique. C'est sans doute pour cela que tout le monde écrit de nos jours : par hygiène, notre époque étant la plus hygiénique que notre civilisation ait connue ; mais les livres étant écrits, il est recommandé de ne pas les publier, car toute publication engendre des humeurs nouvelles)." (p. 149)

"Je n'ai eu que quatre maîtresses depuis que j'ai l'âge de virilité ; c'est peu en regard des innombrables garçons avec lesquels j'ai fait l'amour, et pour dire vrai, je le regrette. Je sens constamment tout ce qui me manque, à vivre sans femmes, et qu'une connaissance extrême, corporelle de l'humanité ne s'acquiert qu'auprès d'elles." (p. 164)

"...si on n'appelle pas bonheur une niaise image où le confort dispute la timbale à la sensiblerie." (p. 177)

"Ce que j'aimais tant dans l'alcool, c'était le brouillard qu'il faisait monter entre la conscience et soi, grâce auquel on se dissimulait à soi-même. Et ce que je détestais c'était le besoin de boire à heure fixe. Je me saoulais trop souvent pour oublier que je ne pouvais pas ne pas me saouler." (p. 193)

Sur les États-Unis, et notamment les cercles cultivés, ou se voulant tels, parmi lesquels M. Sachs a fait une tournée de conférences durant les années 20 :

"On sentait qu'il y avait dans ce pays comme un crime de réfléchir, qu'on oubliait avec beaucoup d'alcool ; et, trait assez curieux et que nous comprenons mal ici : ces excentriques se ressemblent ; dès qu'une petite originalité les a fait sortir du milieu dans lequel ils sont nés (originalité qui consiste en somme à aimer les arts plutôt que les affaires), ils adoptent ce qu'on pourrait appeler, à défaut de mieux, une originalité collective, font groupe pour être pareils et s'habillent « pas comme tout le monde » de la même façon. Il n'est rien au demeurant d'aussi irritant que cette façon d'être élus nombreux, ni d'aussi ridicule, mais j'ai sans doute mauvaise grâce à trouver des défauts à des personnes dont j'ai partagé la vie. (...)

Ce qu'on buvait aux États-Unis, pendant la prohibition, est inimaginable, il n'était même pas choquant de voir dans les meilleurs salons des hommes et des femmes ivres morts : cela ne s'appelait plus se tenir mal, mais braver une loi inique. On avait condamné l'alcool qui détruisait la santé du peuple : la condamnation risquait de détruire celle des classes moyennes." (p. 227-228, je me suis permis deux corrections de ponctuation.)

Cette originalité collective étant une réminiscence, ou une redécouverte de l'originalité banale de Baudelaire, que nous avions de notre côté nommé paradoxe de Tocqueville.

C'est tout pour cette semaine.

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mardi 29 mai 2012

Tout et son contraire. (Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », II ter.)

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Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », I.

Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », II.

Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », II bis.

Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », III.



Dans un ouvrage dont j'ai pour l'instant peine à comprendre le sens général, Le mythe du sang. Exposé critique des théories racistes (1942, édité en France par les Éditions de l'Homme libre, 1999), de Julius Evola, on peut lire ces lignes, consacrées à un philosophe allemand dont j'ignorais tout, Friedrich Lange, auteur notamment du Germanisme pur :

"Sang et honneur constituent le mot d'ordre du racisme aryen. En 1894, Lange fonda la Deutschbund, association aux couleurs typiquement pangermanistes. Dans un tel milieu, le concept romantique d'« esprit des peuples » reprend vie, appliqué cette fois à la nation allemande. On en fait un prémisse au devoir de sélection d'une race pure et, comme tel, ayant conscience de sa supériorité et de l'impulsion à se porter en avant, à s'étendre, à assumer l'initiative de l'attaque dans le but d'imposer sa volonté aux adversaires de la race au courage et à l'intelligence inférieurs. Dans cette réintégration, l'élément militaire prussien - considéré par Lange comme la moelle de la culture allemande - aurait dû constituer le noyau central et assumer la part directrice. « Nous avons le devoir de fortifier consciemment ce que nous avons sauvé, par chance, de l'influence chrétienne et ce vers quoi une impulsion innée pousse chacun de nous : la valeur guerrière. » Déjà au mythe de la paix universelle vient s'opposer l'accusation de judaïsme : « Un peuple parasite comme le peuple juif est conduit par ses instincts ambitieux et cupides à travailler pour la paix éternelle, puisque dans un tel régime il ne rencontrerait plus aucun obstacle à l'oeuvre de désagrégation qu'il encourage dans le corps vivant des nations. » Lange, en rappelant le mot de Moltke - « La paix éternelle pour l'humanité n'est qu'un rêve, et ce n'est même pas un beau rêve » - scelle ainsi le mythe de l'impérialisme agressif de la race supérieure." (pp. 51-52)

Passons sur les évidentes maladresses de la traduction - d'autant que l'« Homme libre » qui dirige les éditions du même nom passe pour assez violent et que je n'ai aucune envie de me faire arranger le portrait ;

passons, déjà un peu moins vite, sur cet amusant paradoxe de nombre de théoriciens évoqués par Evola, qui ne voient aucune contradiction à louer le « courage », la « vaillance », etc., des Aryens et à dresser dans le même temps un portrait des races « passives », « soumises », « féminines », etc., tel que l'on se demande bien où est le mérite des Aryens à coloniser des proies aussi faciles. A vaincre sans péril...

C'est d'ailleurs ce qui fait de l'antisémitisme un problème particulier dans ce genre de visions du monde : contrairement au Nègre brutal et arriéré, le Juif offre l'« avantage » d'être à la fois fort et faible. On retrouvera ça quelques années plus tard chez Rebatet, ce balancement parfois dialectique, parfois purement schizophrène, entre la force et la faiblesses juives. Ceci sans mentionner les ambiguïtés de M. Adolf Hitler à leur endroit, M. Hitler qui alla paraît-il jusqu'à dire qu'« il n'y avait pas place sur terre pour deux peuples élus », je cite de mémoire, ce qui est tout de même une forme d'hommage.

- Et c'est ce qui fait que l'on peut les accuser de tout, et que cela m'a personnellement fait sourire de voir ce M. Lange reprocher aux Juifs le contraire de ce que beaucoup leur reprochaient ou leur reprochent. Un jour ils sont responsables de la paix, un jour de la guerre - sans doute sont-ils aussi responsables du réchauffement de la planète et des mythes sur le réchauffement de la planète, tant qu'on y est.

Je ne veux pas donner trop de poids à une phrase d'un auteur qui m'était il y a deux jours inconnu, citée qui est plus sans trop d'indications de contexte par un autre auteur, dans une édition pas toujours très soignée (aïe, la mandale approche...) ; je ne cherche pas non plus à nier qu'il existe des Juifs sionistes qui ont une très forte capacité de nuisance. Je serais, enfin, le premier à souhaiter croiser moins de Juifs dans certains parages de mon chemin théorique - à le souhaiter pour les Juifs en général s'entend, pas pour Bibi, qui n'en peut mais et s'y intéresse comme à sa première branlette.

Ceci étant dit, pour être clair, si je ne suis pas ici en train d'attaquer Alain Soral, c'est tout de même lui et ce qu'il incarne que je vise : une certaine forme de recherche du responsable, du coupable (quel abîme de réflexion, cette défense...), qui peut finir par éliminer ou vouloir éliminer ce que Dumont appelait le résidu, c'est-à-dire ce qui dans la réalité ne colle pas avec l'idéologie. (L'idéologie chez Dumont est une façon de voir le monde, une organisation du monde, c'est très noble - mais ça ne peut pas couvrir toute la réalité : on aurait, sinon, trouvé la bonne idéologie depuis un bail, et tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Ici comme ailleurs, le bon romancier est souvent plus averti que l'intellectuel.)

On peut aussi le formuler ainsi : nous sommes tous trop coupables pour que certains, Juifs, Français dits de souche, Américains, Teutons, etc., le soient vraiment beaucoup plus que d'autres. Tous dans la même merde, tous dans la même galère, péché originel pour tous (qu'un Lange soit antichrétien est des plus logiques) : une certaine forme de dépit, je n'ai pas dit mépris, quant à ce que ce cher Baudelaire appelait la « détestable humanité » a au moins l'avantage de préserver de quelques formes d'illusions. Je fais ici du Muray et je l'assume : si paradis perdu il y a (eu), c'était avant l'humanité, cela ne nous concerne pas.

J'ai dû évoquer ça il y a quelques années : dans le Cahier de l'Herne Céline coordonné par l'adorable de Roux, d'aucuns (Pol Vandromme, si ma mémoire ne me joue pas des tours) ont cherché à défendre l'auteur de Bagatelles pour un massacre en suggérant que le mot Juif n'y était qu'une métaphore du Mal : l'intuition n'est pas idiote, il s'en faut, mais la défense ne tient pas, Ferdinand visait vraiment les Juifs. Si, ceci posé, on reprend ce genre de raisonnement, il est possible d'écrire que lorsque l'on cherche un Juif, on ne peut que le trouver : si on cherche un responsable au Mal, on va en trouver un. Et, en régime démocratique, cette impureté du Juif, qui est à la fois comme les autres et pas comme les autres, en fait une cible privilégiée - d'où que, dans les mêmes milieux pangermanistes, à quelques années d'intervalle, on ait pu lui reprocher d'être aussi bien un fauteur de paix qu'un fauteur de guerre, ceci avec les mêmes prémisses.

Yahvé sait que cela ne les (une bonne partie d'entre eux) empêche pas de jouer sur les deux tableaux, d'être plus démocrates pour les autres que pour eux vis-à-vis des autres, que cela ne les (certains d'entre eux) empêche pas d'être d'autant mieux bourreaux qu'ils se présentent comme victimes, mais ce n'est pas le fond du problème. - Le fond du problème, c'est l'humanité, pas le youtre. Et d'un côté, cela rend le dit problème moins facile à résoudre, mais d'un autre côté, c'est tant mieux : comme toute femme fatale, cette salope d'humanité est préférable « détestable » que sans problèmes, juif ou autre.


femmefatale

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dimanche 15 avril 2012

"L'homme blanc a toujours une montre, mais il n'a jamais le temps."

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"Si une nation entend aujourd’hui la question morale dans un sens plus délicat qu’on ne l’entendait dans le siècle précédent, il y a progrès ; cela est clair. Si un artiste produit cette année une oeuvre qui témoigne de plus de savoir ou de force imaginative qu’il n’en a montré l’année dernière, il est certain qu’il a progressé. Si les denrées sont aujourd’hui de meilleure qualité et à meilleur marché qu’elles n’étaient hier, c’est dans l’ordre matériel un progrès incontestable. Mais où est, je vous prie, la garantie du progrès pour le lendemain ? Car les disciples des philosophes de la vapeur et des allumettes chimiques l’entendent ainsi : le progrès ne leur apparaît que sous la forme d’une série indéfinie. Où est cette garantie ? Elle n’existe, dis-je, que dans votre crédulité et votre fatuité.

Je laisse de côté la question de savoir si, délicatisant l’humanité en proportion des jouissances nouvelles qu’il lui apporte, le progrès indéfini ne serait pas sa plus ingénieuse et sa plus cruelle torture ; si, procédant par une opiniâtre négation de lui-même, il ne serait pas un mode de suicide incessamment renouvelé, et si, enfermé dans le cercle de feu de la logique divine, il ne ressemblerait pas au scorpion qui se perce lui-même avec sa terrible queue, cet éternel desideratum qui fait son éternel désespoir ?"

Ce raisonnement de Baudelaire sur la notion de progrès, issu d'un texte que je vous ai souvent cité, on peut l'appliquer, avec quelques aménagements, à la notion de gain de temps.

Si l'on n'a compris quelque chose que lorsque l'on est capable de le formuler avec clarté, alors je viens juste de comprendre quelque chose que je trouve évident, et que d'une certaine manière j'ai compris il y a longtemps… - mais que, donc, je ne m'étais jamais vraiment exprimé à moi-même avec la clarté (cartésienne ?) nécessaire. Allons-y donc, Baudelaire aidant : si pour aller de Paris à Marseille vous prenez le TGV au lieu d'une calèche, il y a gain de temps ; cela est clair. Si une femme utilise une machine à laver pour faire son linge au lieu que de devoir se rendre au lavoir, il est certain qu'elle a gagné du temps. Si je peux faire en quelques secondes un "copier-coller" d'une citation de Baudelaire prise quelque part dans l'univers Google, là où un moine copiste aurait dû, après trouvé le manuscrit, le recopier ligne à ligne, en ménageant encre et papier, c’est dans l’ordre matériel un progrès incontestable.

Mais où est, je vous prie, la garantie d'un gain de temps global pour tous ? - Laissons-là la lettre de Baudelaire, gardons son esprit avec nous, et continuons le raisonnement. Non seulement il est faux de croire que, parce que, sur des points et dans des domaines précis on gagne indéniablement du temps, l'on aurait plus de temps dans la journée, mais c'est même le contraire : l'intégrale de ces indéniables gains de temps dans des domaines précis n'aboutit qu'à des journées où l'on n'a jamais de temps, où l'on n'a jamais le temps. Etre toujours pressé, c'est ne jamais avoir de temps. La leçon de J.-L. Godard à F. F. Coppola, au début des années 80, quand la vidéo a fait son apparition, n'a pas été retenue : JLG expliquait que c'est justement parce que la vidéo est plus rapide d'utilisation qu'une caméra 35mm et ses conséquences (développement, passage à la table de montage…) qu'il faut travailler plus lentement. C'est justement parce que l'aspect proprement matériel de la tâche est plus vite liquidé que cela doit permettre de dégager plus de temps pour l'aspect spirituel. Dans le cinéma comme partout ailleurs, c'est évidemment le contraire qui se passe.

- Souvenir personnel. J'ai réalisé deux courts-métrages dans une vie antérieure, le premier monté sur une bonne vieille table - qui d'ailleurs avait peut-être été utilisée par JLG himself pour Loin du Vietnam, c'est du moins ce que certains recoupements permettaient d'espérer et que je ne demandais qu'à croire -, le second sur ce qu'on appelait à sa naissance le montage virtuel. Je me souviens avoir été très sensible à cette différence qui faisait que, sur la table de montage Atlas, lorsque je demandais au monteur une modification, le temps incompressible que cela lui prenait me permettait de réfléchir tranquillement, alors que, sur Avid, j'avais à peine le temps de commencer à réfléchir à ce que je venais de voir ou à ce que j'allais maintenant voir, que la modification demandée était effectuée. En gros : le temps dont j'avais besoin pour mon propre travail se voyait désormais, alors qu'il était auparavant en partie dissimulé par la plus grande lenteur du travail sur Atlas. D'où la tentation, fortement encouragée par le monteur, c'est humain, à ce que je réfléchisse plus vite. Ce qui permettait de gagner du temps ne m'obligeait pas - car j'ai tenu bon -, mais me poussait à travailler plus vite, autrement dit le gain de temps faisait que j'avais moins de temps.

Mais si j'ai tenu bon, c'est parce que, matériellement, je le pouvais, et cela est beaucoup plus difficile dans la vie de tous les jours. J'abrège (gagnons du temps…) : ce n'est pas que les gains de temps procurés par telle ou telle innovation technique soient en eux-mêmes de l'arnaque, c'est l'idée qu'il résulterait automatiquement de ce gains particuliers un gain global, qui est une arnaque : Où est cette garantie ? Elle n’existe, dis-je, que dans votre crédulité..

Stressant, excitant l’humanité en proportion des gains de temps partiels qu’elle lui apporte, l'idée du gain de temps est une de ses plus ingénieuses et plus cruelles tortures ; procédant par une opiniâtre négation d'elle-même, elle est un mode de suicide incessamment renouvelé ; enfermée dans le cercle de feu de la logique divine, elle ressemble au scorpion qui se perce lui-même avec sa terrible queue, cet éternel desideratum qui fait son éternel désespoir…


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Plus je gagne de temps, moins j'en ai.

"Quand sonne l'heure d'une idéologie, tout concourt à sa réussite, ses ennemis eux-mêmes…", disait Cioran (déjà cité ici, les nouveaux venus à mon comptoir constateront devant certaine photographie que ce n'est pas seulement par souci d'exactitude que je vous donne cette source) : mutatis mutandis, dans le contexte actuel, tout gain de temps partiel contribue à vous priver de temps. Tout ce qui vous fait gagner du temps vous en fait perdre.


Il n'est pas aisé d'évoquer toutes les causes de ce phénomène. Donnons quelques pistes :

- d'un point de vue plus logique que historique, il est clair que l'on n'a pas la même optique globale vis-à-vis du temps dont on dispose lorsque l'on s'attelle à une tâche dont on sait qu'elle va prendre beaucoup de temps, par exemple l'après-midi, et lorsque l'on se met à faire quelque chose que l'on espère finir vite fait - pour pouvoir faire autre chose après. Je ne détaille pas, il s'agit simplement d'avoir à l'esprit la distinction, sous-jacente à tout ce qui précède, entre temps et rythme : tous les gains de temps dû au progrès technique font que le rythme de notre vie s'accroît, et plus ce rythme s'accroît moins l'on a de temps ;

- d'un point de vue plus historique maintenant, et en rapport avec le célèbre proverbe africain que j'ai utilisé comme titre, on sait bien que l'augmentation de l'usage des montres, en l'occurrence plutôt des horloges, a été contemporain de l'essor du capitalisme, à partir du second XVIIIe siècle, dans un entrelacement évident de causes et d'effets. Time is money, etc., tout cela est documenté, il s'agit de rentabiliser le temps disponible - dans un premier temps, le temps disponible d'utilisation de la force de travail, puis le temps de cerveau disponible, vous connaissez ;

- plus généralement, il faudrait mettre tout cela en rapport avec les notions de temps cyclique et de temps linéaire. Dans un passage de son Histoire et décadence (Perrin, 1981) que je ne vous ai jamais retranscrit (cela ne fait jamais que deux ans que je me dis que ce serait bien de le faire et que je ne trouve pas le temps…), Pierre Chaunu liait sociétés holistes et conception cyclique du temps d'une part, sociétés individualistes et conception linéaire du temps d'autre part. Peut-être ce schéma doit-il être nuancé, si ce n'est d'un point de vue logique, au moins lorsque l'on envisage la façon dont les deux conceptions ont pu pendant une longue période coexister

- et elles coexistent d'ailleurs toujours, puisque les cycles des saisons et du jour et de la nuit nous influencent autant que nos ancêtres. A un niveau moins banal, c'est la juxtaposition de la vision cyclique et d'une vision plus linéaire que le christianisme depuis l'apparition du Christ ne peut manquer d'instaurer (Chesterton notamment explique ça très bien), une juxtaposition qui a duré des siècles, qui est intéressante : qu'est-ce qui a fait que la balance a fini par pencher du côté du temps linéaire ?

, en tout cas, il est bien évident que si l'on évolue dans un cadre mental où tout revient, cela est bien différent que d'être en permanence dirigé vers le futur. Cela n'empêche pas de vieillir ni de mourir, mais on a plus l'impression que le train peut repasser, que l'on peut avoir une second chance, comme James Stewart dans Vertigo. Pour le dire autrement, la définition par Bichat de la vie comme "l'ensemble des fonctions qui s'opposent à la mort", qui avait tant frappé le Foucault de Naissance de la clinique, est typique de la conception linéaire du temps et de son arrière-plan de corruption généralisée.


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Enfin, tout cela pose la question d'un équilibre naturel. Il en est, ici encore, du gain de temps comme du progrès, au moins selon ce qu'en dit Musil : tout le monde est pour le progrès, parce que l'on veut que les choses s'améliorent, mais tout le monde aimerait aussi que le progrès s'arrête, ou ralentisse, ou ne concerne que certains domaines, parce que ce progrès continu est tout de même bien fatigant. De même souhaiterait-on pouvoir profiter de certains gains de temps sans subir l'accélération globale du rythme. Ce n'est possible que dans certains cas bien circonscrits, comme l'exemple que je vous ai donné de mes démêlés techniques avec le montage virtuel, ce n'est pas possible globalement - le beurre et l'argent du beurre, toujours.

On voudrait que tout reste comme à la période de sa jeunesse, celle où l'on a découvert le monde, celle où on avait la santé, la force et le dynamisme pour l'explorer, celle où on avait encore la naïveté de croire que le monde était fait pour nous - on confond très naturellement les cadres dans lesquels on a découvert ce monde et ce qui est normal, naturel. La conception cyclique du temps est-elle plus « naturelle » que la conception linéaire ? Vaste problème, et peut-être d'ailleurs faux problème. Mais ce qui est sûr, c'est qu'à partir du moment où l'on se situe dans une conception linéaire, il n'y a pas un rythme qui soit plus naturel qu'un autre, l'espèce humaine changeant elle-même avec ce rythme - je n'ai pour le vérifier qu'à me comparer, tel que j'étais enfant, avec mes propres enfants.

Il est en revanche possible que, les cycles existant toujours (les journées ne durent toujours que 24 heures), certains rythmes deviennent trop rapides.

- Allez, je ferme ma grande gueule, et vous laisse profiter de votre dimanche, si toutefois - les gens ne sont jamais contents -le désoeuvrement ne vous trouble pas trop :



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samedi 18 décembre 2010

Décousu.

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Un peu de tout aujourd'hui. Le monde lui-même est de plus en plus décousu, alors pourquoi pas mes textes ou moi, de temps en temps.

J'ai déjà cité cette phrase de J.-P. Voyer, qui m'avait marqué dès la première bénie lecture, où le maître disait en substance que le fait même qu'un type comme lui ne puisse pas ne pas être au courant de l'existence d'un type comme BHL prouvait que le monde allait bien mal. Vingt-cinq après, que quelqu'un comme moi puisse à l'occasion - pas souvent, mais pas exceptionnellement non plus - se retrouver d'accord avec quelqu'un comme I. Rioufol, qui représente à peu près tout ce que je déteste, est peut-être, et quoique le fait même que l'accession de cet enfoiré à une tribune publique ne soit pas bon signe, est peut-être, paradoxalement, un signe positif, même très minime : qu'un salaud qui prêche et la division, et la séparation, se retrouve à énoncer quelques vérités, il faut bien qu'elles soient de plus en plus visibles...

Un blogueur di qualita, di qualita, m'écrivait, après la première charge d'Alain Soral contre Marc-Édouard Nabe, que beaucoup de forumeux soraliens du Net s'en prenaient désormais à Nabe, sans se poser de questions sur la validité des propos tenus par leur Che. Il y a quelques jours, un universitaire à qui j'avais fait parvenir un texte que j'avais écrit sur lui, se lamentait que je l'aie "trainé dans la boue", et même "assassiné", les gens selon lui ne se fondant plus que sur Internet pour se faire une opinion. Il y a de la meute, je veux bien, sur le Net au moins autant qu'ailleurs, mais il faudrait nuancer. Dans sa biographie de Daniel Halévy, Sébastien Laurent montre ainsi que lorsque Halévy a commencé à s'éloigner de sa famille politique de gauche, il eut très vite des difficultés pour écrire dans les journaux où il avait l'habitude de s'exprimer : bientôt il ne put plus publier (aïe !) que grâce aux milieux proches de l'Action Française. Sébastien Laurent fait remarquer, s'inspirant de remarques analogues de F. Brayard dans son Comment l'idée vint à M. Rassinier (Fayard, 1996), que le même phénomène s'est produit avec le premier négationniste : une fois radié par son milieu d'origine, l'extrême-gauche, lui qui resta toute sa vie anti-colonialiste, n'eut plus d'autre choix, pour essayer de faire connaître ses thèses révisionnistes, que de se faire éditer par l'extrême-droite, avec tout ce que cela implique des points de vue symbolique et concret.

On peut penser ce que l'on veut de ces démonstrations et de ces exemples, il reste que, au moins pour les gens qui ne vivent pas de leur plume, Internet permet d'éviter ces logiques sectaires. - A contrario d'ailleurs, ceux qui, malgré ces possibilités nouvelles de non-allégeance à personne d'autre qu'à ce qu'ils croient être la vérité, rejoignent tout de même des sites idéologiquement marqués, peuvent s'interroger sur ce qui les motive, ainsi que sur ce qu'à long terme ils peuvent risquer, ces remarques venant de quelqu'un qui n'aime pas les amalgames ni ceux qui les font.


Ayant fini L'homme qui arrêta d'écrire, que je qualifierai très sommairement de livre généreux, à la fois au sens où l'on parle des formes généreuses d'une femme, et parce que l'auteur y fait preuve de générosité, envers son lecteur comme à l'égard de la plupart de ses personnages, j'ai un peu approfondi la question du conspirationnisme. A part l'attaque d'Alain Soral déjà mentionnée, voici les principales pièces du dossier, à ma connaissance, sous l'angle du livre de Nabe :

- la réponse du Libre Penseur au portrait qui est fait de lui et aux objections qui lui sont présentées par MEN ;

- l'étude précise et convaincante de Laurent James, principalement axée sur le palimpseste de la Divine Comédie par Nabe, mais qui évoque ces questions ;

- le texte que cela inspira au Libre Penseur ;

- et enfin la réponse de Laurent James.

Cette problématique du conspirationnisme est importante en ce que s'y croisent une question proprement politique : qui est l'auteur du 11 septembre ? d'où vient la crise financière ?, etc., la réponse à chacune des questions de cet ordre étant évidemment riche d'implications sur la direction que l'on tente de donner à son combat ; et une question psychologique : individu lambda, que puis-je croire sur le monde actuel ? L'aspect politique nous concerne tous d'une certaine manière, mais il n'est dramatique, au sens où peut et doit l'être une action théâtrale, que pour ceux qui sont consciemment engagés dans une lutte politique ; l'aspect psychologique est central pour tout un chacun - et tout un chacun le sait - dans notre monde mal-enchanté. Les deux angles de vue sont par ailleurs liés, puisque bien sûr vous ne pouvez porter le même regard sur les possibilités de confiance dans ce qu'on nous raconte si vous arrivez à la conclusion que le 11 septembre est une opération américaine, ou une action d'Al-Qaïda. Dans l'autre sens, on voit bien que, dans certains cas - c'est un des propos de L'homme qui arrêta d'écrire - c'est une méfiance originelle, qui aimerait bien qu'on l'assimile à l'esprit critique mais qui va en réalité plus loin, qui est à la source de la remise en cause des versions officielles. Ce qui n'empêche pas, réciproquement, que certains puissent s'accrocher à ces versions officielles par peur de devoir se poser trop de questions s'ils y renonçaient.

Après avoir fait remarquer incidemment que l'argument que j'utilisais début 2009, que l'on trouve aussi dans le livre de Nabe, selon lequel il est tout de même étonnant, si le 11 septembre est un complot, qu'aucun de ceux qui y a participé, et cela fait nécessairement pas mal de monde, n'ait éprouvé le besoin, ne serait-ce que pour goûter au quart d'heure warholien de célébrité, de lancer un pavé dans la mare sur le Net - le Libre Penseur utilise des déclarations de personnalités officielles italiennes ou russes, députés ou militaires, mais qui n'ont pas participé au complot -, après avoir fait remarquer que cet argument non seulement est toujours valable mais devient un peu plus vrai chaque jour que Dieu fait - tout en risquant bien sûr de devenir brutalement faux… -, voici quelques modestes diagnostics :

- je le dis sans citer d'exemples précis, j'ai commis l'erreur d'écouter sa réaction au livre de Nabe sans noter sur l'instant les passages qui me semblaient les plus caractéristiques, je serai plus précis si on me demande de l'être : certaines formulations du Libre Penseur me semblent d'une rigidité intellectuelle cadavérique qui donne pleinement raison, pour lui comme pour d'autres, à la façon dont Nabe a évoqué sa silhouette dans son dernier livre ;

- en particulier, au centre de cette problématique, on trouve l'idée selon laquelle "le hasard est la Providence des imbéciles" : cette fameuse sentence de Bloy, connue de Nabe, du Libre Penseur, de Laurent James, et, probablement, de Soral, est susceptible de diverses interprétations, soft ou hard. L'interprétation hard est psychologiquement difficilement tenable - comment ne pas sombrer dans la paranoïa ? - et dangereuse d'un point de vue chrétien : pour Dieu peut-être il n'y a pas de hasard - et encore est-ce loin d'être une évidence -, mais il est tout de même au fondement du christianisme de se méfier de la volonté d'être comme des dieux ;

- on me répondra, avec probablement Guénon à l'appui, que l'initiation n'est pas faite pour les chiens. J'admets ici, sans ironie aucune, que j'atteins vite mon seuil d'incompétence, n'ayant jamais suivi aucun processus d'initiation. Il ne me semble pas pour autant vain de citer de nouveau ce qu'écrivait Pierre Boutang en 1946, dans son Sartre est-il un possédé ? :

"Nulle part, mieux que dans l'oeuvre de Dostoïevski, l'opposition de la contemplation et de l'action n'a été mise à jour. Les contemplatifs de Dostoïevski vivent une solitude qui s'oriente vers les autres : les possédés s'assemblent au contraire, ils forment même des sociétés secrètes et transportent dans les cités leur désert intérieur. La clandestinité est un des signes de la possession, une certaine forme du secret est l'inverse démoniaque du mystère sacramentel. Que les cités menacées soient contraintes d'organiser leur résistance clandestine, voilà un effet du malheur et de la défaite, et les hommes peuvent s'y adapter... mais qu'ils attendent de cette clandestinité la révélation de leur relation à la patrie ou à la cité, voilà qui ne serait guère sérieux, si ce n'était diabolique." (La Table Ronde, 1950, pp. 59-60)

Boutang, qui a consacré sa thèse à l'Ontologie du secret, ceci pour signaler que ce thème n'avait pour lui rien de secondaire, n'était pas que je sache ésotériste. Je ne prétends pas par ailleurs clore le débat avec cette citation. Mais je crois avoir suffisamment clarifié certaines idées de mon côté pour pouvoir mettre en garde les libres penseurs sur la minceur de la ligne de partage, particulièrement lorsque que, sous l'effet « du malheur et de la défaite », on se retrouve contraint d'organiser la « résistance clandestine » contre l'Empire, la minceur de la ligne de partage entre la recherche et/ou la conscience de l'existence des antiques mystères divins, païens ou chrétiens (ou autres…, sachant bien que le statut du mystère n'y est pas toujours le même), et la possession paranoïaque et « démoniaque ».


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Ce que l'on pourrait appeler l'interprétation semi-hard de la sentence de Bloy n'est donc pas sans danger non plus. Je suis bien loin d'avoir la compétence pour le faire, mais peut-être serait-il utile de se demander si les sociétés secrètes n'ont pas eu tendance, avec la modernité, à basculer du « côté obscur » de cette ligne de partage. Si la modernité naît sous le sceau de la méfiance, il ne serait en tout cas pas incongru que les ordres anciens soient peu à peu devenus des réunions, sinon de possédés, du moins de paranoïaques, persuadés d'être les seuls à avoir raison. Pour rester chez les catholiques, on pourrait ainsi étudier sous cet angle l'évolution qui mène des Templiers à l'Opus Dei en passant par les Jésuites. Exemples choisis à dessein parmi des groupes qui ont effectivement eu du pouvoir, qui savent donc que c'est possible d'en avoir - et qui jouissent d'en avoir.

C'est une piste, je vous la livre. Et je comprends en la formulant pourquoi les appels récurrents, au XXe siècle, à la création d'élites secrètes - on trouve ça chez des gens comme Caillois ou Abellio, par exemple - m'ont toujours un peu gêné. Je ne suis pas en train de ranger tous les membres de sociétés secrètes dans la catégorie des possédés, histoire de me débarrasser d'eux une bonne fois pour toutes, je relève que le remède peut ne pas être éloigné du mal, s'il ne le nourrit pas. Et je crois plus, même si elle n'est pas exclusive de la solution élitiste, à la proposition de Laurent James, d'incarner "nos esprits par l’engendrement d’enfants beaux, sensibles et intelligents" - comme les miens ! La vertu de l'exemple, de la publicité… ce qui peut aussi se retrouver dans le travail de ceux qui exposent au grand jour des relations occultes, quand ils nous apprennent réellement quelque chose, nous sommes d'accord.


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- "La Bête n’est pas d’un seul tenant (elle a sept têtes et dix cornes), et Saint Jean nous décrit même de terribles combats entre ses différentes incarnations : ce sont la Bête venue de la mer et la Bête venue de la terre qui dévorent Babylone au chapitre XVII de l’Apocalypse. Le Diable est celui qui divise, car il est lui-même infiniment fragmenté", écrit Laurent James, notant avec raison que c'est un point important de clivage entre lui et le Libre Penseur. On retrouvera bien sûr des idées de ce genre chez les grands romanciers catholiques. Elle est abondamment exploitée dans un livre dont je vous ai un peu parlé il y a deux ans, La part du diable de Denis de Rougemont. J'y rejette un oeil à l'occasion. Notons que si ce livre est notamment fondé sur l'idée baudelairienne selon laquelle "la plus belle ruse du Diable est de vous persuader qu'il n'existe pas", l'idée symétrique est tout autant, et par-là même, valable : une belle ruse du Diable revient à nous convaincre de sa toute-puissance éternelle, depuis toujours et pour toujours ;

- cette incise faite, et puisque nous venons d'évoquer des romanciers catholiques, comment ne pas voir qu'il y a une confusion, chez Alain Soral maintenant, entre les « imbéciles » évoqués par la formule de Léon Bloy et, si j'ose dire, magnifiés par Bernanos, et les « idiots utiles » de la doxa stalinienne ? J.-P. Voyer évoque avec raison une « crise de stalinite » dans certains emportements récents d'Alain Soral contre Nabe ou J.-L. Mélenchon. Certains propos du Libre Penseur, refusant à Laurent James - ou à moi-même - la possibilité de douter encore sur le 11 septembre, sous le prétexte que se tromper sur un sujet aussi important est une complicité objective avec l'Empire, vont dans le même sens. Soyons précis : je ne dis rien sur ce qui s'est passé le 11 septembre, je ne crois pas a priori à l'absence de tout complot, je crois tout à fait que notre époque en est farcie (et même, ainsi que je le suggérais plus haut, il faudrait se demander, je rejoins par ce biais Laurent James, s'il n'y a pas d'autant plus de complots maintenant qu'il y a de gens qui y croient… A idiot utile, idiot utile et demi !), je ne conteste pas que la passivité de la masse puisse faire d'elle l'allié objectif, pour utiliser une autre tournure typique de la rhétorique stalinienne, de l'Empire : il faut simplement se méfier de la tournure d'esprit qui, sous prétexte de logique, de fermeté, de courage - l'enfer est pavé de bonnes intentions - veut envoyer les imbéciles au Goulag ou au Pal, comme si être imbécile ne suffisait pas, d'un point de vue métaphysique…


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- « A idiot utile, idiot utile et demi », viens-je d'écrire : on peut, en constatant les passes d'armes entre MEN et le Libre Penseur sur ce sujet, les renvoyer dos à dos et critiquer chez eux la résurgence du vieil argument sartrien, "Il ne faut pas désespérer Billancourt". Savoir qui on désespère, qui on démotive, en attribuant le 11 septembre aux Arabes ou aux Ricains, est une question totalement secondaire, qui ne fournit que des arguments aisément réversibles. Ce qui, au passage, affaiblit aussi, d'un point de vue politique, la position, critiquable d'un point de vue psychologique, des pourfendeurs des « alliés objectifs ». Quelle que soit la vérité sur le 11 septembre, cela ne change rien aux tendances de fond : les Américains sont des salauds, avec un pouvoir énorme, mais qu'ils sont en train de perdre. Dans quelle mesure vont-ils le perdre et en combien de temps, je ne suis pas devin. Il est sûr qu'ils risqueraient de le perdre plus et plus rapidement s'il venait à être prouvé aux yeux du monde qu'ils sont responsables du 11 septembre. Mais quoi que veuille en croire le Libre Penseur, nous n'en sommes pas là - et cela n'empêche pas, heureusement et comme il le souligne avec raison, la résistance irakienne d'affaiblir l'envahisseur ;

- on remarquera au passage qu'il est d'autant plus regrettable qu'Alain Soral se laisse dominer par ses pulsions staliniennes et manichéennes, qu'il est par ailleurs bienveillant, voire parfois un peu trop, quant aux faiblesses et erreurs des hommes du passé. La part du diable, sans doute…

- j'en profite pour caser ça, cela fait des mois que je cherche une occasion, que j'ai été frappé de constater que le raisonnement du même Soral vis-à-vis des immigrés est analogue à celui que j'ai utilisé dès l'ouverture ou presque de mon café au sujet du « conflit israélo-palestinien » : nous n'avons pas créé ni désiré la situation, mais autant essayer de la résoudre aussi pacifiquement que possible, entre gens de bonne volonté…

-…et je conclus sur le sujet. Il se peut que le Libre Penseur et Soral aient raison sur le 11 septembre, et que cela soit un jour prouvé. Rien ne les autorise pourtant, et rien ne les autoriserait rétrospectivement si cela devait être prouvé, à excommunier ceux qui sont en désaccord avec eux. S'il s'avérait qu'ils avaient mieux compris que Nabe ce qui s'est passé ce jour-là, ce serait tout à leur honneur. Mais, des points de vue psychologique et métaphysique - en admettant qu'on puisse les séparer - leur position me semble moins riche, moins humaine, que celle de Nabe, de Laurent James - ou, il est logique de m'y inclure, de bibi.

Il faudrait prolonger du côté du sexe ces réflexions, j'aurai des choses à ajouter à ce qu'écrit Laurent James, peut-être serait-il intéressant de lier la question de la prostitution à tout cela… Je m'arrête là, et, comme chez Brel, "je parle encore de moi", en vous relatant pour finir ce rêve fait il y a deux nuits. Évidemment, vous devez me croire sur parole…

Je me trouvais dans un bus, je suis accosté par une ravissante demoiselle de 25 ans environ, au sourire divin, à la poitrine d'une rondeur fluide. Nous parlons, je sens une relative attirance envers elle, sans grande flamme toutefois. Nous continuons notre chemin, en fiacre maintenant, elle me regarde, toujours avec ce sourire sublime, et me dit qu'elle me croit de gauche. Je ne réponds rien, elle ajoute que, quant à elle, elle est… je conclus en même temps qu'elle : "d'extrême-droite", et lui répond illico "Moi aussi !" : c'est cet accord conceptuel, cette harmonie naissante, qui me donne vraiment envie de l'embrasser, ce qu'elle me laisse faire avec un plaisir aussi évident qu'agréable pour mon ego

Sans commentaire !


P.S. : je découvre au moment de mettre sous presse cette vidéo, mise en ligne sans source par Égalité et Réconciliation. Tout ce qui peut contribuer à nourrir la vérité est bon à prendre, yawohl, mais il ne faut pas non plus tomber dans des simplismes exactement inverses à la doxa : ce que dit ici Éric Zemmour, s'appuyant sur les livres de Simon Epstein, est vrai, mais est résumé - c'est tout Zemmour : amener les gens à s'intéresser à des faits inattendus, mais en les schématisant parfois à la limite de la contre-vérité - à la truelle. En l'occurrence, que de nombreuses personnalités venues de ou passées par la gauche aient été des collaborateurs est un fait ; que, comme le dit E. Zemmour, leur antisémitisme ait été plus « important » que celui de l'extrême-droite, en est un autre, moins établi - Rebatet, auteur du livre le plus vendu sous l'Occupation, 65000 exemplaires pour Les décombres, n'avait rien à voir avec la gauche. Simon Epstein, dont s'inspire ici Zemmour, est plus nuancé. Quitte en ce qui le concerne à faire totalement l'impasse sur les juifs collaborateurs : pour Epstein, que j'ai lu avec intérêt, la question ne se pose pas, les Juifs étaient par définition du bon côté. On sait ou l'on devrait savoir que, malheureusement ou pas, les choses ne furent pas si simples. J'y reviendrai j'espère. A simpliste, simpliste et demi…

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vendredi 30 avril 2010

Les bourgeois, c'est comme les cochons.

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Recherchant pour vous le passage du Maurras de Boutang sur la façon dont l'Église s'est rabattue au XIXe siècle sur femmes et enfants, auquel je faisais brièvement référence il y a une semaine, je m'aperçois que tout le contexte de ce passage est intéressant - quoique, comme un peu trop souvent avec Boutang, d'une densité allusive telle que l'on ne comprend pas toujours la teneur exacte du propos.

Voici donc quelques éléments préalables de clarification : il est ici question d'un double de Maurras, Denys Talon, héros d'un « Conte moral, magique et policier », Le mont de Saturne, publié en 1950, et dans lequel Boutang voit une allégorie par l'auteur de son apprentissage de jeunesse aussi bien - et parallèlement - de la transcendance que des lois du désir. Désir au sens le plus large, pas uniquement sexuel. Boutang fait par ailleurs référence à un biographe anglais du fondateur de l'Action Française, James Mac Cearney (Maurras et son temps, Albin Michel, 1977) qui est une de ses « têtes » et à qui il reproche notamment de reproduire complaisamment les pires clichés anti-Maurras.

Mais voici le passage, dans lequel je pratique des coupes, à fins de clartés, coupes non signalées, à fins de clarté bis, tant il est parfois pesant de lire des citations entrecoupées de « (…) » tous les trois mots :

"Comme Raskolnikov, Denys Talon croit tout possible, et brûle de se le prouver. Mais par trois fois, de manière exemplaire, il ne parvient qu'à révéler une transcendance, plus secrète, et combien plus contraignante que le tu dois de Kant ; elle sommeillait donc en lui, l'attendait puisqu'à l'heure grave elle l'arrête catégoriquement, sans donner plus de motifs que le fameux devoir, mais sans prétendre du tout être la raison, ni se faire devancer par la moindre intention universelle. Les exemples de tels effets du principe de plaisir et de déplaisir ne sont pas, en eux-mêmes, sans intérêt. On y trouvera la trace d'une espèce d'indulgence pour Gomorrhe, et l'absence du moindre jugement naturaliste, encore moins moral, sur la sexualité et ce qu'on appelait alors la débauche. Maurras eût beaucoup ri en lisant cette niaiserie, où l'on prétend qu'il « se fait une image idéalisée de la femme épouse et mère de famille, ou bien il la rabat au niveau d'un objet sexuel ». Même pensé en anglais - comme c'est le cas - cela n'a guère d'excuse ; sans pénétrer inutilement dans un domaine intime [Pierre !], on ne peut ignorer, d'une part que Maurras n'a cessé de chérir un modèle féminin assez proche de ce que Dante voit en Béatrice et Platon en Diotime ; que, d'autre part, sa vie personnelle et passionnelle ne lui a jamais fait traiter la femme comme « simple objet sexuel », exercice au demeurant difficile, ou fastidieux. Comment se produit le retour, la « répression » (si l'on y tient, et encore qu'elle n'avoue d'autre cause que plaisir et déplaisir) ? Denys Talon ne peut en procurer d'explication que symbolique, et selon un symbole longuement ruminé par Maurras depuis l'enfance :

« Avez-vous vu danser un bouchon sur la vague ? L'affaire découvrant, non sans joyeux étonnement, que je n'étais pas le simple bouchon, et valais au moins d'être comparé à ces carrés de liège auxquels sont suspendus les filets des pêcheurs. Eux aussi dansent sur le flot. Mais sur les hauts et bas de l'onde, d'invisibles petits cylindres de plomb leur sont liés de place en place pour sous-tendre tout le réseau. Où étaient mes lingots de plomb, et combien en avais-je ? Je l'ignorais, mais ils étaient bons. L'aventure fut oubliée bien d'avoir d'avoir pris le temps d'en méditer le sens, et je restai bien aise de savoir par expérience que quelque chose me défendait d'en dériver à n'importe lequel des lieux bas et des points de dégradation. Beaucoup de mes camarades ont dû reconnaître le même bienfait par les tractions du petit métal caché sous l'ombre. »


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L'expérience en cause n'a rien de « moral » selon Kant, mais il faut admettre que la conception chrétienne de cette fin du XIXe siècle rejoignait Kant en vertu d'un accident de civilisation : le « privilège » du péché de la chair ; en France surtout, par un retour bizarrement romain (produit de la Révolution de 89), la bourgeoisie accédant au pouvoir avait avivé la pointe moliéresque de la femme « potage de l'homme », et sa première « propriété », en opposition avec l'ancien « relâchement » des aristocrates. La société à à laquelle on était parvenu, où l'argent, l'usure, dominait sans honte, avait quelque intérêt à fixer l'indignation morale sur la seule luxure ; le clergé, qui n'avait jamais réussi à tenir le peuple dans les limites de la chasteté, retrouvait une chance, plus limitée mais sûre, de persuader les femmes et peut-être les jeunes gens de la classe montante, en rassurant les hommes, et s'en faisant les alliés quant au mal que l'on craint le plus en pays gaulois. Cette « fixation », même catholique, contre la chair fut certainement l'une des raisons de l'éloignement de l'Église ; pour Maurras la valeur privilégiée, absolue, accordée à la chasteté en des moments de la vie où elle est fort improbable le conduisait à imaginer la situation de la Bonne Mort [conte publié en 1926] ; d'autre part l'exploration libre du désir rencontrait soudain des limites non soupçonnées. Denys Talon n'a pas le goût du mal pour trouver la règle qui rend, à son tour, le péché plus exquis ; ce Baudelaire-là, qui n'est pas tout à fait le vrai, n'a jamais été qu'une extrapolation paradoxale. Mais des « valeurs » (au sens qui n'est pas encore dans l'usage, et que la faillite sociale du « devoir » rendait inévitable) sont reconnues empiriquement, bien que la théorie n'en soit pas faite : elle attendra Max Scheler, que Maurras eût accepté, là-dessus, plus aisément que Nietzsche, car la valeur nietzschéenne, orientée contre le devoir kantien ou chrétien en conserve sous le déguisement de l'interprétation relativiste, la terrible unité [ici un appel de note, je reproduis la note ci-après]. Le système des carrés de liège et de leurs lingots est assez exactement schélérien, et d'ailleurs conforme à ce qui dans la tradition catholique se sépare du « moralisme »." (pp. 109-111 de l'édition Plon).

Et voici la note sur Scheler : "Du moins le Scheler de la période catholique - cf. surtout le Formalisme en Éthique et l'Éthique matériale des valeurs ; ed. Gallimard, 1955. L'oeuvre date de 1913-1916. La traduction en français a attendu plus de quarante ans - ce qui est bien étrange…" (p. 672) ; une brève recherche montre que ce livre est introuvable en français, sauf à débourser 130 euros : je ne sais pas si c'est « étrange », mais cela attise en tout cas la curiosité - de là à s'enfiler 600 pages de philosophie allemande...

Bon, cela fait beaucoup de choses, d'autant que, vous l'aurez compris, je ne connais pas moi-même Scheler. Quelques commentaires sur ce faisceau d'idées, où sont brassés des sujets familiers pour nous.

Il y a un sous-texte, le passage en France du catholicisme au protestantisme (les « valeurs » - au sens qui sera bientôt dans l'usage - en lieu et place du « devoir »), en même temps que la volonté de trouver une éthique du désir qui n'ait pas la dureté sadique de la loi morale kantienne. De ce point de vue, je ne peux que tomber en accord avec ce qu'écrit Boutang sur Baudelaire et ses sentences excessives sur le Mal dans l'amour ("Moi je dis : la volupté unique et suprême de l’amour gît dans la certitude de faire le mal. – Et l’homme et la femme savent de naissance que dans le mal se trouve toute volupté.", Fusées), complaisamment citées par Muray : certes il ne faut pas jouer les fleurs bleues, certes il y a une dimension de dureté dans l'acte, mais de là à ce qu'elle soit « unique et suprême »… A la limite trop insister sur cette facette de l'amour contribue justement à nourrir ce « privilège » du péché de la chair dans l'éthique de la société bourgeoise (et protestante), ce qui venant de l'anti-bourgeois (et à sa façon, catholique) Baudelaire, est tout de même aussi paradoxal que regrettable. Sans compter que cela peut aller dans le sens de la thématique de la femme comme « objet sexuel »… Il est possible de critiquer le « relâchement » des aristocrates, voir avec Maistre, Cioran ou Bernanos - lors d'un passage mémorable de La Grande Peur que j'essaierai de vous retranscrire à l'occasion - dans l'ambiance partouzarde des nobles de la fin du XVIIIe, désoeuvrés car rendus inutiles par l'absolutisme royal (vénéré par Maurras), une des causes de la Révolution, il reste qu'ils étaient loin, dans leur art de vivre, de ces dimensions à la fois noires et dégradantes pour les femmes. - Me voilà à écrire comme Sollers, et contre Baudelaire, si ce n'est pas de la largesse d'esprit…

Quoi qu'il en soit, on voit bien qu'un autre écueil à éviter - qui d'une certaine façon est symétrique du précédent, mais qui peut aussi « s'associer » avec lui -, est celui du « moralisme » : "ce qui dans la tradition catholique se sépare du « moralisme ».", on aimerait que Boutang soit plus précis… et on se retrouve devant un nouveau paradoxe, une certaine apologie de la nature, ou du moins une dissociation de la nature et du péché que d'une part on ne s'attendrait pas nécessairement à trouver sous la plume de Maurras, qui d'autre part n'est pas sans relents « gauchistes ». Il faut en effet être conscient que la thèse de Boutang sur l'« accident historique » (« paradoxe » ou « étrangeté » eurent je pense mieux convenu) qui vit, via Rome, la bourgeoisie masquer ses encouragements sans honte au pouvoir de l'Or et à l'usure en instrumentalisant l'Église et la « Chair », que cette thèse pourrait tout à fait - j'écrirais volontiers : a été soutenue, si j'avais des sources précises à vous soumettre, ce que ma mémoire se refuse à me donner - être soutenue d'un point de vue d'« extrême-gauche », genre Maspero 1970.



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On n'ira pas trop loin sans prudence dans cette hypothèse d'une « convergence des extrêmes » , car ni Maurras ni Boutang certes ne risquent de tomber dans une apologie béate de la nature ou dans un mépris naïf des institutions, mais il n'était pas sans intérêt je crois de relever cette forme de parenté entre des pensées d'horizons différents - ce que peut-être explique l'ambiguïté d'une notion comme celle de péché originel, que l'on peut interpréter dans des sens plus ou moins rigoristes - ceci sans évoquer les liens complexes entre Maurras et Boutang du point de vue du catholicisme, qui forment justement un des fils conducteurs principaux du long livre du second sur le premier…

(Par ailleurs, je suggère l'idée que dans le foisonnement éditorial de la première partie des années 70, du type Maspero justement, on trouverait des intuitions intéressantes : à force de « charger » la bourgeoisie, les jeunes auteurs gauchistes pouvaient retrouver les sociétés traditionnelles et leur plus grande richesse de sens. Mais cela allait trop contre leurs a priori : peut-être est-ce - en partie - parce qu'ils n'eurent pas le courage théorique et idéologique de franchir cet obstacle que le gauchisme s'essouffla.)


Encore un point. L'allégorie du bouchon tenu par le lingot de plomb exprime selon Maurras le rôle de la transcendance, qui évite à l'individu-bouchon de « dériver » : il est néanmoins difficile, d'une part, de ne pas voir dans l'organisation globale du filet une image de la société, dans laquelle chaque individu joue son rôle pour le bien de tous, d'autre part de ne pas penser, à la « théorie du bouchon » de Jean Renoir - contemporain de Maurras -, que je vous ai présentée ainsi : "un bouchon flottant sur la mer est certes ballotté par le courant dans des directions différentes, mais il ne coule pas, et peut même, d'un délicat mouvement de hanches, choisir de suivre telle vague plutôt que telle autre lorsqu'il se trouve à une intersection, sans même qu'on le remarque (Renoir, une belle crapule paraît-il, s'y connaissait en louvoiement)."

Ne schématisons pas ces schémas : l'image du filet reste celle d'une société figée, où personne ne peut bouger ; le louvoiement du bouchon n'est pas nécessairement signe de trahison ou d'égoïsme. Mais gardons en mémoire cette double image : à partir d'une même violence de fond, celle du courant (la Nature, le Temps, l'Histoire…), on aura le modèle traditionnel d'une société bien agencée résistant ensemble à cette violence et en captant quelque chose (la nourriture, en l'occurrence), mais où il peut être difficile à titre personnel d'évoluer ; et le « modèle » de la société moderne, où chacun est ballotté par le courant, mais où certains, s'ils sont assez souples, peuvent s'en accommoder mieux que d'autres.


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Que ce deuxième modèle fût exprimé par un grand cinéaste doublé d'une canaille en illustre bien les avantages et inconvénients. On pourrait d'ailleurs plus justement voir dans le personnage de Bardamu - Céline, autre contemporain… - une personnification de ce bouchon, « libéré » par la Grande Guerre (dont j'ai maintes fois écrit qu'elle était liée à la combinaison particulière d'individualisme et de holisme qui sous-tendit la « première » IIIe République) des liens traditionnels usés, emporté par des flots que parfois - rarement - il parvient à domestiquer quelque peu. Nous sommes tous des Bardamu !


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dimanche 21 février 2010

Le fantôme imbécile du bonheur solitaire.

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Vingt-cinq ans après sa publication, presque soixante-dix ans après les événements auxquels il se réfère, le diagnostic du Régal des vermines trouve confirmation auprès du lecteur sans préjugés : Drieu ne fréquente pas les mêmes sommets que Rebatet. Toutes choses égales par ailleurs, et même si comme Malraux on peut penser que la postérité en a trop fait sur la supposée paresse de Drieu, il reste chez celui-ci un côté laborieux, jamais tout à fait sûr de lui, qui fait partie de ses charmes et de sa richesse, mais qui le grève d'un poids, comme d'un boulet aux pieds dont Rebatet se serait quant à lui débarrassé. Pour employer une métaphore d'ordre vestimentaire, on dira que le tissu dont est fait l'oeuvre de Drieu est d'une texture certes riche et séduisante, mais empesée et attrapant la poussière. Pour être plus trivial : même si Drieu s'attaque à des problèmes pour nous toujours actuels, il écrit trop souvent avec un balai dans le cul, là où Rebatet s'en sert pour évacuer vite fait bien fait les questions qu'il estime, à tort ou à raison, résolues. A nous maintenant de savoir quoi faire avec ce balai, si j'ose dire, qu'il ne nous gêne ni ne nous permette de cacher les saletés sous le tapis.

(Cette métaphore invite bien sûr à prolonger la comparaison sur le plan sexuel, avec toute la prudence requise : faut-il voir dans le côté velléitaire de Drieu, peut-être surjoué mais néanmoins réel, un rapport avec ses ambiguïtés, son côté « un peu pédé » (sachant que je ne sais pas à quel point il goûta de la chose) ? La sexualité de Rebatet étant quant à elle, sauf découverte incroyable un jour, purement normale (c'est un oxymore, je sais, mais vous me comprenez), prenant l'existence de l'homosexualité comme un fait, comme une potentialité humaine, et ne s'en souciant plus trop - sauf à fins de polémiques, loyales ou moins loyales, contre tel ou tel. De fait il est toujours délicat de relier ces domaines, et toujours difficile de ne pas penser à le faire. - Ceci posé, si l'on part dans la biographie, il faut noter une autre différence importante à explorer, et cette fois-ci plutôt en faveur de Drieu : lui a connu la guerre, pas Rebatet.)

Pour en rester au domaine du roman, et du roman-somme, il est bien évident qu'un livre comme Gilles souffre de la comparaison avec Les deux étendards. L'impression produite par leurs premières pages respectives se vérifiera tout au long de la lecture : Drieu commence par une scène de partouze médiocre, qui à n'en pas douter reflète assez justement l'esprit de l'après-guerre (1918), médiocrité qui est le fonds, le thème majeur du livre, mais dont on aimerait que Drieu sache s'en abstraire plus souvent ; l'« ouverture lyonnaise » sur laquelle débutent Les deux étendards (après quelques pages préliminaires sur la pédérastie d'ailleurs, Rebatet traitant le problème une fois pour toutes, comme une hypothèse vite refermée, afin que les choses sérieuses commencent) non seulement est d'une intense beauté stylistique, mais semble avoir été écrite hier par un témoin particulièrement lucide et informé du siècle.

Cette situation actuelle de Drieu dans mon panthéon personnel étant établie - et le chant d'amour que méritent et inspirent les Étendards remis à plus tard -, il serait pour autant absurde de tenir pour quantité négligeable l'auteur de Gilles. Quelqu'un qui évoque « le monde féerique de la vie véritable » (Textes politiques, Krisis, 2009, p. 55) ne peut que trouver dans le baudelairien qui sommeille en moi une attention bienveillante, quand bien même je regretterais qu'il n'ait pas plus réussi - au contraire justement de Rebatet, j'insiste encore là-dessus - à susciter en nous le sentiment de cette « féerie » (Drieu, c'est un peu : Féerie toujours pour une autre fois). Gilles par ailleurs ne manque d'intérêt ni certes de lucidité, et à c'est à partager avec vous certains de ses meilleurs moments que je voudrais maintenant m'attaquer.

Un judicieux renversement de perspectives pour commencer :

"Elle lui avait souvent dit qu'elle souhaitait qu'il vînt aux États-Unis. Elle lui parlait de ce voyage comme d'une révélation qui lui manquait et qui, à coup sûr, le bouleverserait de fond en comble. Il hochait la tête, séduit et méfiant, modeste et hautain. Après l'expérience intime qu'il avait eue d'un certain nombre de caractères américains, il était venu à croire que ces gens n'avaient pas pu se défaire de toute la vieillesse spirituelle qu'ils avaient emportée d'Europe et que, bien au contraire, ils n'avaient gardé que les éléments les plus vieillissants, tout cet abominable et caduc mythe moderne fait de rationalisme, de mécanisme et de mercantilisme. Il avait trouvé tous ses amis américains plus tendus que solides, emportés par une frénésie disparate et sans objet. Somme toute, pour eux, la jeunesse était en arrière comme pour des Européens, et elles étaient vaines, les incantations scientifiques dont ils usaient avec une crédibilité si obtuse pour évoquer le fantôme imbécile du bonheur, faute de dieux. (...) Les dieux sont morts." (IIe partie, ch. XIV.)

A la vérité, il est peut-être, paradoxalement, aventureux d'en rester aux concepts de jeunesse et de vieillesse : outre qu'ils sont assez flous, on peut soutenir qu'ils sont loin d'être aussi antithétiques que l'on pourrait le croire, et que souvent ceux qui veulent à tout prix être jeunes sont confits dans leurs certitudes comme des vieux. A tout prendre, s'il faut une division, j'adopterais une tripartition esprit d'enfance - esprit adulte (qui doit inclure le premier, sinon c'est la vieillesse) - esprit infantile (qui inclue donc des formes de jeunesse et de vieillesse). Drieu d'ailleurs, à la fin de ce passage où il résume les pensées de son héros pendant un séjour solitaire dans le désert algérien, semble aller dans ce sens :

"Il se demandait si les fins de l'homme sont des fins sociales. Ou plutôt il rêvait d'une société qui laisserait beaucoup de liberté à l'homme : non pas de cette liberté dont on parle tant dans les villes et qui est un attrape-nigaud, la liberté de faire du bruit [excellent !] ; non, une autre liberté, celle dont il jouissait en ce moment et qui était la liberté de se taire et de contempler. Il rêvait d'une société où la production et la jouissance des biens matériels seraient limitées à un prolétariat gras, cossu, bourgeois ; et pour une classe d'exception, pour une sorte de noblesse, la générosité de l'homme serait reportée dans la contemplation. Il ne s'agissait point là de l'inertie des « intellectuels » du siècle dernier affalés dans leur bibliothèque, dominés par leur faiblesse corporelle, livrés par leur incapacité politique à la dictature de la foule ivre de besoins et de satisfactions médiocres, noyés dans le flot montant de la laideur des objets, des vêtements, des maisons, et alors se confinant dans une rêvasserie subjective de plus en plus mal nourrie et maigre.

Il pensait, après le Platon des Lois, que la contemplation ne peut être pleine et créative qu'appuyée sur des gestes et sur des actes qui engagent toute la société. Il n'est de pensée que dans la beauté et il n'est de beauté que par le concours de toute la société ramenée à la sainte loi de la mesure et de l'équilibre. Restriction des besoins pour l'élite, équilibre des forces matérielles d'une part, corporelles et spirituelles de l'autre.

Telles avaient été la Grèce, l'Europe du Moyen Age.

L'Islam autour de lui, même avarié par la colonisation, lui rappelait l'éternelle règle d'or, en bonne partie restituée par Maurras ces temps-ci.

Presque nu, mangeant peu, buvant moins, silencieux, marchant au soleil ou assis dans une ombre chaste il était d'accord avec ces officiers sahariens qui croyaient plus dans la maigre maxime des vaincus du désert que dans le gras propos triomphant à Paris. Il rêvait que la civilisation d'Europe enfin s'arrêtât comme s'était autrefois arrêtées les civilisations d'Asie et que dans le silence enfin recouvré on n'entendît plus que le son d'une note de musique ou le heurt de deux sabres dans quelque duel absurde ou le bruit très discret du paraphe du poète. Assez de progrès. Il n'attendait rien que de la paresse.

Il vieillissait : comme c'était bon cette première accalmie annonciatrice des grands dépouillements et des grands achèvements." (IIIe partie, ch. II.)

Évidemment le baba-cool fumeur de shit n'est pas loin (et l'on sait que certains idéologues plus ou moins proches du régime de Vichy ne manquèrent pas de se reconnaître dans certaines tendances écologiques et anti-modernistes de mai 68), mais si l'on veut bien ne pas galvauder le sens du mot « contemplation » ("c'est très actif, la contemplation", aimait à dire feu Jean-Claude Guiguet), on admettra pouvoir éviter ce péril, rester en-deça de cette limite. Je n'épilogue pas par ailleurs sur l'ancienneté ni l'impuissance de ce rêve anti-moderniste, né avec la modernité même, Musil vous le dira mieux que moi, et j'enchaîne sur un dernier passage, au moins pour aujourd'hui, passage qui, incidemment, m'a une nouvelle fois fait penser à notre « corporation » de blogueurs :

"Ensuite, il se demanda ce qu'il allait faire. Il n'appartenait à aucun groupement, à aucune catégorie humaine.

Il avait pu croire qu'il s'était éloigné depuis quelques mois de la politique où, par le Quai [d'Orsay], il n'était jamais entré tout à fait. Mais son expérience du désert prouvait qu'à travers la solitude et la nature, il méditait toujours la société, et seulement la société. Il devait s'avouer qu'il n'avait rien pu déchiffrer plus profondément, du moins rien qui formât un texte suivi. Les secrets de la religion et de la philosophie, comme ceux de la poésie, lui restaient à peu près interdits ; n'espérant plus les pénétrer, il devait se résigner à les vénérer dans leur contour social, les épeler au moyen de syllabes politiques.

La vie qui se dérobait à lui dans les grandes profondeurs ne lui offrait que cet énorme résidu : la politique. Il recueillait pourtant dans cette gangue vulgaire des pépites précieuses qui, broyées par son zèle ascétique, lui faisaient encore un métal assez rare. Il se sentait le besoin d'exprimer cette pensée tenace, méprisante et tendrement désolée qui s'était composée en lui autour des mythes sommaires de la pensée contemporaine : Patrie, Classe, Révolution, Machine, Parti [Marché, Droits de l'homme, Tolérance, Discriminations...]. Ce serait sa façon de prier. Une force que ses vingt avaient pressentie à la guerre remontait lentement en lui avec sa maturité : la prière.

Il lui faudrait écrire sa prière.

Il ne songeait pas du tout à écrire pour être lu, mais seulement pour assurer chaque étape de son mouvement intérieur. Voulait-il donc dérober toujours ce mouvement ? Non, mais il jugeait que le moyen de transmission le plus efficace est le moyen invisible de l'oraison ; quand il disait : « On ne peut parler que pour les murs », il sous-entendait cette conviction. Il regrettait seulement que son intime discours condescendît à un vocabulaire aussi médiocre que celui des journaux. Mais s'il ne se privait pas d'en rejeter la faute sur son époque, incapable de nourrir un propos plus vaste, il ne comptait plus dédaigner ce moyen d'intervention, alors qu'il n'y en avait pas d'autres." (ch. III.)

Passage que je ne commenterai pas mais qui me semble assez emblématique des qualités et des défauts de lucidité, si j'ose dire, de l'auteur. Je vous laisse y réfléchir, en compagnie d'un peu d'ascétisme occidental, pour les amateurs. - C'est long peut-être, mais comme disait en substance Stravinsky à ce sujet, quand on est au paradis, autant y rester longtemps...





P.S. J'avais déjà retranscrit il y a quelques mois des extraits de Gilles, on peut les retrouver en suivant ci-dessous le label Drieu la Rochelle.

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lundi 2 novembre 2009

Le prix Renaudot de F. Beigbeder.

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J'ai suffisamment pris mes distances avec certains aspects de la logique de Lucien Rebatet pour avoir aujourd'hui le droit de lui jeter des fleurs. Sans aborder encore le si émouvant massif des Deux étendards, que l'on ne saurait présenter par un échantillon de citations, même bien choisies, voici donc, tirées des Décombres, quelques saillies sur la vie sociale et politique française à la fin de l'entre-deux-guerres, dont je vous laisse goûter l'actualité par rapport à notre France sarkozyste, festive, déprimée, braillarde, inefficace, ne se posant que les questions qu'elle sait ne pas pouvoir résoudre... Pas de photos dans le corps du texte aujourd'hui - je pourrais mettre les mêmes que la dernière fois.

"Tout cela ressemblait à une vaste placidité. Paris tout entier exhalait l'épatement des viandes et des digestions, des loisirs fades et niais, le ruminement doux et bête de ce gros animal au repos que forment quatre millions endimanchés de bipèdes présumés pensants." (II, 8)

"Comme tous les ministres de la démocratie française, il [Daladier] vivait en vase clos, beaucoup plus isolé du peuple que n'importe quel monarque absolu de jadis, parmi des politiciens enfermés dans les abstractions et les calculs de leur bizarre métier, tous en sécurité derrière leurs privilèges, et pour qui un déplacement de voix représentait un dommage bien plus grand qu'une guerre." (I, 5)

Le Front populaire :

"On assistait toujours à la vieille pitrerie des partis gesticulant des rôles. (...) Les finances étaient pillées, l'économie saccagée, la plus grossière démagogie substituée à toutes les règles du gouvernement des hommes. La politique extérieure, où la gabegie avait des conséquences encore plus sinistres mais moins immédiates, était le fort de ces messieurs, le terrain où ils ne faiblissaient jamais, où ils pouvaient se livrer à toutes leurs lubies et tout leur sectarisme, où leur vénalité devenait la plus profitable, où ils cueillaient à foison les arguments jetés aux prolétaires impatients et qui commençaient à soupçonner la comédie. (...) La France exécutait devant l'Europe entière une grossière pantomime, présentant un derrière fuyard et foireux quand elle devait montrer les dents, clamant qu'elle ne permettrait ni ceci ni cela, et dégringolant dans une trappe à guignol quand ceci ou cela s'était produit. Elle se gargarisait avec des décoctions d'entités genevoises [la SDN], elle pelotait amoureusement des foetus de peuples lointains, et refusait aigrement, sous des prétextes insanes, l'alliance qu'une grande nation lui offrait à sa porte." (I, 2) - Lucien pensait à l'Allemagne de Hitler : cet exemple, ou contre-exemple, nous porte à la prudence, sans nous empêcher de penser qu'avec la Russie, tout de même, il y a de quoi parler...

"J'avais de plus en plus conscience d'une fatalité de la guerre : non la fatalité grotesque du droit et de la morale, qui n'a servi que de prétexte à l'usage des ingénus et des algébristes, mais la fatalité de la maladie. La démocratie, au point où elle en était parvenue de judaïsation, d'asservissement aux ploutocraties, aux desseins de leur impérialisme financier, portait en elle la guerre comme un cancéreux porte la mort." (II, 8)

- jusqu'à un certain point, on dirait du Jaurès ("Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l'orage"). Peut-être faut-il aussi se demander si le monde de la démocratie, c'est-à-dire le monde où est né la démocratie, n'est pas plus guerrier que celui auquel il a succédé. A suivre ! - Il est par ailleurs possible de remplacer dans cette citation « guerre » par « crise ».

En attendant... ce qui nous attend, guerre ou crise, il est à craindre que le Français ne l'aborde comme il a vécu la « drôle de guerre » :

"Eh bien ! Je ne vois plus qu'une resquille goguenarde ou une vaste et invincible passivité.

A l'appel des affiches blanches [la mobilisation], les hommes sont venus, vieux, chevaux de guerre bien domestiqués, sachant l'événement obscur, convaincus aussi par expérience qu'il en est toujours ainsi, que l'humble Français de ce siècle est ballotté au gré d'inaccessibles personnages, et de leurs querelles, qu'il serait bien vain d'approfondir. Les insolentes inégalités qu'ils ont en spectacle ne leur inspirent même pas un mouvement de rébellion. Ce ressort-là aussi, chez eux, est détendu. L'autre nuit, avec deux caporaux et huit hommes, nous montions la garde de la prison, corvée fastidieuse entre toutes. Sur le coup de huit heures, le chef de poste arriva, un sergent tout pareil aux autres, et que cependant, rien qu'à la tête, nous saluâmes du même mot : « Merde, un garde mobile ! » C'en était un en effet, de vingt-six ans, frais et prospère, et qui se révéla aussitôt plus tracassier et d'une morgue plus stupide que douze adjudants réunis. J'en étais exaspéré au point que vers minuit, quand il venait pour la dixième fois dans la cour vérifier ma jugulaire et mon fourreau de baïonnette, je luis lâchai en face, sous la lune, mon paquet : « N'as-tu pas honte d'embêter ainsi de pauvres diables, qui ont trente-cinq ans et quinze sous par jour, quand tu touches dix-huit cent balles, nourri, logé, blanchi et couchant avec ta femme, pour ne pas aller te battre, toi, un soldat de métier ? »

J'étais le seul encore capable de ce sursaut, qui a laissé du reste le mobile pantois. Mais quatre jours plus tard, comme n'avions pas de sous-off avec nous, les camarades ont délibérément lâché la garde, passé la nuit au bordel, et pour être plus sûrs de leurs prisonniers, ils les ont emmenés avec eux chez les garces, y compris un espèce de sinistre fou muet, déserteur en prévention de conseil de guerre, qui la veille s'était rué sur une sentinelle couteau au poing." (III, 15)

- encore un peu d'esprit de désobéissance, même irresponsable, pour aller prendre du plaisir (sur le dos des putes, mais les pauvres n'ont guère d'autre solution ou distraction), mais plus assez pour affronter le supérieur petit merdeux... C'est l'internet porno au bureau, la main libre prête à appuyer sur la touche escape !


Pour finir, et bien sûr, sans quoi Lucien ne serait pas Lucien, cet éloge du cosmopolitisme, hélas incomplet, car ne s'adressant qu'aux oeuvres d'art, et non pas, comme chez Baudelaire, à l'infinie variété de la vie : "Ma grande affaire [en 1939, dégoûté momentanément de la politique] avait été aussi d'aller (...) rendre une enthousiaste visite aux tableaux du Prado, de suivre encore une fois un des ces pèlerinages cosmopolites aux grandes oeuvres humaines, qui restent dans notre siècle un des signes les moins discutables de la civilisation." (II, 8)


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- Eh oui, c'était avant la « consécration littéraire » de Beigbeder...

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samedi 5 septembre 2009

« Un cercle formidable... » - Visages de l'Amérique.

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Crucifixions modernes, post-modernes ?


"Oui, l'Apocalypse est derrière nous. Nous vivons en post-Apocalypse, nous sommes nés après la fin, c'est notre drame." (M.-É. Nabe, Coups d'épée dans l'eau)


"La pensée est un pouvoir invisible et presque insaisissable qui se joue de toutes les tyrannies. De nos jours, les souverains les plus absolus de l'Europe ne sauraient empêcher certaines pensées hostiles à leur autorité de circuler sourdement dans leurs États et jusqu'au sein de leurs Cours. Il n'en est pas de même en Amérique : tant que la majorité est douteuse, on parle ; mais dès qu'elle s'est irrévocablement prononcée, chacun se tait, et amis comme ennemis semblent alors s'attacher de concert à son char. La raison en est simple : il n'y a pas de monarque si absolu qui puisse réunir dans sa main toutes les forces de la société et vaincre les résistances, comme peut le faire une majorité revêtue du droit de faire les lois et de les exécuter.

Un roi d'ailleurs n'a qu'une puissance matérielle qui agit sur les actions et ne saurait atteindre les volontés ; mais la majorité est revêtue d'une force tout à la fois matérielle et morale, qui agit sur la volonté autant que sur les actions, et qui empêche en même temps le fait et le désir de faire.

Je ne connais pas de pays où il règne, en général, moins d'indépendance d'esprit et de véritable liberté de discussion qu'en Amérique.

Il n'y a pas de théorie religieuse ou politique qu'on ne puisse prêcher librement dans les États constitutionnels de l'Europe et qui ne pénètre dans les autres ; car il n'est pas de pays en Europe tellement soumis à un seul pouvoir, que celui qui veut y dire la vérité n'y trouve un appui capable de le rassurer contre les résultats de son indépendance. S'il a le malheur de vivre sous un gouvernement absolu, il a souvent pour lui le peuple ; s'il habite un pays libre, il peut au besoin s'abriter derrière l'autorité royale. La fraction aristocratique de la société le soutient dans les contrées démocratiques, et la démocratie dans les autres. Mais au sein d'une démocratie organisée ainsi que celle des États-Unis, on ne rencontre qu'un seul pouvoir, un seul élément de force et de succès, et rien en dehors de lui.

En Amérique, la majorité trace un cercle formidable autour de la pensée. Au-dedans de ces limites, l'écrivain est libre ; mais malheur à lui s'il ose en sortir. Ce n'est pas qu'il ait à craindre un autodafé, mais il est en butte à des dégoûts de tous genres et à des persécutions de tous les jours. La carrière politique lui est fermée : il a offensé la seule puissance qui ait la faculté de l'ouvrir. On lui refuse tout, jusqu'à la gloire. Avant de publier ses opinions, il croyait avoir des partisans ; il lui semble qu'il n'en a plus, maintenant qu'il s'est découvert à tous ; car ceux qui le blâment s'expriment hautement, et ceux qui pensent comme lui, sans avoir son courage, se taisent et s'éloignent. Il cède, il plie enfin sous l'effort de chaque jour, et rentre dans le silence, comme s'il éprouvait des remords d'avoir dit vrai.

Des chaînes et des bourreaux, ce sont là les instruments grossiers qu'employait jadis la tyrannie ; mais de nos jours la civilisation a perfectionné jusqu'au despotisme lui-même, qui semblait pourtant n'avoir plus rien à apprendre.

Les princes avaient pour ainsi dire matérialisé la violence ; les républiques démocratiques de nos jours l'ont rendue tout aussi intellectuelle que la volonté humaine qu'elle veut contraindre. Sous le gouvernement absolu d'un seul, le despotisme, pour arriver à l'âme, frappait grossièrement le corps ; et l'âme, échappant à ces coups, s'élevait glorieuse au-dessus de lui ; mais dans les républiques démocratiques, ce n'est point ainsi que procède la tyrannie ; elle laisse le corps et va droit à l'âme. Le maître n'y dit plus : Vous penserez comme moi, ou vous mourrez ; il dit : Vous êtes libre de ne point penser ainsi que moi ; votre vie, vos biens, tout vous reste ; mais de ce jour vous êtes un étranger parmi nous. Vous garderez vos privilèges à la cité, mais ils vous deviendront inutiles ; car si vous briguez le choix de vos concitoyens, ils ne vous l'accorderont point, et si vous ne demandez que leur estime, ils feindront encore de vous la refuser. Vous resterez parmi les hommes, mais vous perdrez vos droits à l'humanité. Quand vous vous approcherez de vos semblables, ils vous fuiront comme un être impur ; et ceux qui croient à votre innocence, ceux-là mêmes vous abandonneront, car on les fuirait à leur tour. Allez en paix, je vous laisse la vie, mais je vous la laisse pire que la mort.

Les monarchies absolues avaient déshonoré le despotisme ; prenons garde que les républiques démocratiques ne le réhabilitent, et qu'en le rendant plus lourd pour quelques-uns, elles ne lui ôtent, aux yeux du plus grand nombre, son aspect odieux et son caractère avilissant.

Chez les nations les plus fières de l'Ancien Monde, on a publié des ouvrages destinés à peindre fidèlement les vices et les ridicules des contemporains ; La Bruyère habitait le palais de Louis XIV quand il composa son chapitre sur les grands, et Molière critiquait la Cour dans des pièces qu'il faisait représenter devant les courtisans. Mais la puissance qui domine aux États-Unis n'entend point ainsi qu'on la joue. Le plus léger reproche la blesse, la moindre vérité piquante l'effarouche ; et il faut qu'on loue depuis les formes de son langage jusqu'à ses plus solides vertus. Aucun écrivain, quelle que soit sa renommée, ne peut échapper à cette obligation d'encenser ses concitoyens. La majorité vit donc dans une perpétuelle adoration d'elle-même ; il n'y a que les étrangers ou l'expérience qui puissent faire arriver certaines vérités jusqu'aux oreilles des Américains.

Si l'Amérique n'a pas encore eu de grands écrivains, nous ne devons pas en chercher ailleurs les raisons : il n'existe pas de génie littéraire sans liberté d'esprit, et il n'y a pas de liberté d'esprit en Amérique.

L'Inquisition n'a jamais pu empêcher qu'il ne circulât en Espagne des livres contraires à la religion du plus grand nombre. L'empire de la majorité fait mieux aux États-Unis : elle a ôté jusqu'à la pensée d'en publier. On rencontre des incrédules en Amérique, mais l'incrédulité n'y trouve pour ainsi dire pas d'organe.

On voit des gouvernements qui s'efforcent de protéger les mœurs en condamnant les auteurs de livres licencieux. Aux États-Unis, on ne condamne personne pour ces sortes d'ouvrages ; mais personne n'est tenté de les écrire. Ce n'est pas cependant que tous les citoyens aient des mœurs pures, mais la majorité est régulière dans les siennes." (A. de Tocqueville, De la démocratie en Amérique)

"L'Amérique, c'est le refuge de ceux qui en ont marre d'être humains." (M.-É. Nabe, Zigzags)

"Le peuple, qui ne se laisse pas prendre aussi aisément qu’on se l’imagine aux vains semblants de la liberté, cesse alors partout de s’intéresser aux affaires de la commune et vit dans l’intérieur de ses propres murs comme un étranger. (…) On voudrait qu’il allât voter, là où on a cru devoir conserver la vaine image d’une élection libre : il s’entête à s’abstenir. Rien de plus commun qu’un pareil spectacle dans l’histoire. Presque tous les princes qui ont détruit la liberté ont tenté d’abord d’en maintenir les formes : cela s’est vu depuis Auguste jusqu’à nos jours ; ils se flattaient ainsi de réunir à la force morale que donne toujours l’assentiment public les commodités que la puissance absolue peut seule offrir. Presque tous ont échoué dans cette entreprise, et ont bientôt découvert qu’il était impossible de faire durer ces menteuses apparences là où la réalité n’était plus." (A. de Tocqueville, L'Ancien Régime et la Révolution)

- ce qui, espérons-le, est pour bientôt !

Notons que cette dernière citation ne vise pas tant Nicolas Sarkozy que le système qu'actuellement il dirige et représente tant bien que mal.

Trois remarques concernant la tirade de Tocqueville sur le conformisme américain :

- comme le faisait remarquer Muray, il a fallu les déchirements de la guerre de Sécession pour que les États-Unis produisent de grands écrivains : c'est que « la tyrannie de la majorité » (expression de Tocqueville) avait été battue en brèche, que l'« Union » avait été lacérée en deux, fracture que des écrivains ont enregistrée et méditée ;

- vous l'aurez noté, l'évolution de l'Europe en « Union », justement, et en Union conformiste, a fait diminuer les marges de liberté décrites par Tocqueville ;

- de même, vous aurez actualisé ses analyses sur les moeurs des Américains et les « livres licencieux » : il est au contraire, dans une certaine mesure non contradictoire avec le conformisme puritain de masse, devenu conformiste d'être licencieux et anti-conformiste (un exemple évocateur ici, au sujet de la demoiselle qui, les jambes écartées, vous a accueilli, après tant d'autres !, en ouverture de ce texte). Si d'ailleurs l'on cherchait à définir « l'idéologie américaine » (dans le sens de Dumont et de son Idéologie allemande), il faudrait certainement recourir à la notion de conformisme, mais en incluant dans cette notion la volonté de prosélytisme que dans les faits elle comporte : chacun est conformiste et attend des autres qu'ils le soient, donc le moindre propos a un sens normalisateur : que l'on aille ou non dans le sens du vent, on attend des autres qu'ils se conforment à ce que l'on dit. Grégarisme communicatif, je suis l'opinion publique et attends des autres qu'ils en fassent autant, même pour se rebeller contre l'opinion publique - merveille de l'individualisme moderne, la réalité est décidément par trop réjouissante ! - L'incroyable faculté du cinéma américain, puis des séries américaines, à proposer, suggérer, dicter, imposer des comportements, même « rebelles » (without a cause...), m'a toujours, et me laisse encore pantois.



Ce serait, parenthèse cinéphile pour finir, le prix des films de la « deuxième période » de la carrière d'Aldrich : si l'on peut fantasmer sur les personnages de Vera Cruz ou Kiss me deadly, on ne peut plus vouloir ressembler aux « Douze salopards » ou aux membres de la « Bande de flics » : et pourtant, ils sont plus humains que 99% des gens que l'on croise sur les écrans américains. « Détestable humanité », peut-être, mais humanité, au moins !


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lundi 30 mars 2009

Votez Dieudonné !

Ce titre n'a aucun rapport, ou peu de rapport, avec ce qui suit.

Le maître s'en étant pris il y a peu à un film qui a eu son importance dans ma vie, je me permets de republier ci-après la note que j'avais consacrée à
La Prisonnière du désert, en mai 2007,

note qui,
via Baudelaire, évoque aussi les Etats-Unis, la crise actuelle, sans oublier, cerise sur le gâteau rapport aux travaux en cours, la dimension sacrificielle des religions.


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Peut-être est-il temps d'imaginer un monde sans Etats-Unis (avec des Etats-non-Unis ?), sans « hégémonie culturelle ». Cette perspective attise la curiosité : de là à renier le Hollywood des années 50, qu'un Eric Rohmer n'hésitait pas à comparer à l'Athènes du Ve siècle ou à la Florence de la Renaissance... Piété pour le passé !









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La découverte des saillies anti-américaines qui parsèment les textes de Baudelaire consacrés à Poe laissent un sentiment mêlé : notre grand poète-théoricien fut-il génial prophète ? Est-il au contraire le parfait représentant d'un état d'esprit français facile et envieux ? A moins que ce qui fut sa lucidité propre ne soit devenu au fil du temps pont-aux-ânes de notre suffisance et de notre inquiétude.

On peut aussi considérer que lorsqu'il évoque les Etats-Unis, Baudelaire parle surtout de la France - comme ce sera le cas lorsqu'il séjournera en Belgique - et comme nous faisons beaucoup nous-mêmes - si nous n'avions pas le sentiment que "notre continent [est] déjà trop américain" ("Pléiade", t. II, p. 293), nous ne serions pas plus choqués par les fast-foods et Paris Hilton que nous ne le sommes par le goût des chinois pour la viande de chien ou que nous ne l'avons été par l'élection d'une actrice porno à la députation en Italie.

Les textes que je vais citer - au même titre d'ailleurs que ceux de Chateaubriand, qui, lui, a vu l'Amérique naître - n'en sont pas moins fulgurants. Baudelaire fait même ce que Chateaubriand, qui a pourtant connu les Indiens, et sauf erreur de ma part, ne fait pas, au moins explicitement et d'un point de vue théorique, à savoir du comparatisme antropologique entre l'avant - les sociétés primitives - et l'après - le futur, l'Amérique (cette "grande barbarie éclairée au gaz" (p. 297)).

Cela commence par une incise (p. 321) : "Dans ce bouillonnement de médiocrités, dans ce monde épris des perfectionnements matériels - scandale d'un nouveau genre qui fait comprendre la grandeur des peuples fainéants..." - et cela se poursuit, quelques paragraphes plus loin (pp. 325-326), par une analyse, comme si Baudelaire reprenait cette incise au vol, si j'ose dire, et s'attachait à l'approfondir :

"Nul philosophe n'osera proposer pour modèles ces malheureuses hordes pourries, victimes des éléments, pâture des bêtes, aussi incapables de fabriquer des armes que de concevoir l'idée d'un pouvoir spirituel et suprême. Mais si l'on veut comparer l'homme moderne, l'homme civilisé, avec l'homme sauvage, ou plutôt une nation dite civilisée avec une nation dite sauvage, c'est-à-dire privée de toutes les ingénieuses inventions qui dispensent l'individu d'héroïsme, qui ne voit que tout l'honneur est pour le sauvage ? Par sa nature, par nécessité même, il est encyclopédique, tandis que l'homme civilisé se trouve confiné dans les régions infiniment petites de la spécialité. L'homme civilisé invente la philosophie du progrès pour se consoler de son abdication et de sa déchéance ; cependant que l'homme sauvage, époux redouté et respecté, guerrier contraint à la bravoure personnelle, poète aux heures mélancoliques où le soleil déclinant invite à chanter le passé et les ancêtres, rase de plus près la lisière de l'idéal. Quelle lacune oserons-nous lui reprocher ? Il a le prêtre, il a le sorcier et le médecin. Que dis-je ? il a le dandy, suprême incarnation de l'idée du beau transportée dans la vie matérielle, celui qui dicte la forme et règle les manières. Ses vêtements, ses parures, ses armes, son calumet, témoignent d'une faculté inventive qui nous a depuis longtemps désertés. Comparerons-nous nos yeux paresseux et nos oreilles assourdies à ces yeux qui percent la brume, à ces oreilles qui entendraient l'herbe qui pousse [référence à un personnage de Mme de Staël, semble-t-il] ? Et la sauvagesse à l'âme simple et enfantine, animal obéissant et câlin, se donnant tout entier et sachant qu'il n'est que la moitié d'une destinée, la déclarerons-nous inférieure à la dame américaine dont M. Bellegarigue (rédacteur du Moniteur de l'Epicerie !) a cru faire l'éloge en disant qu'elle était l'idéal de la femme entretenue ?"


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On aura sans doute remarqué que non seulement Baudelaire ne recule pas devant les conséquences, disons machistes pour aller vite, de son attitude comparative, mais qu'il en remet même une couche, légèrement fantasmatique, en ce sens. Quelques lignes plus loin (le texte original est disponible ici), il ne recule pas non plus devant ses conséquences humaines :

"Quant à la religion (...), j'avoue sans honte que je préfère de beaucoup le culte de Teutatès [dieu gaulois exigeant des sacrifices humains] à celui de Mammon ; et le prêtre qui offre au cruel extorqueur d'hosties humaines des victimes qui meurent honorablement, des victimes qui veulent mourir, me paraît un être tout à fait doux et humain, comparé au financier qui n'immole les populations qu'à son intérêt propre. De loin en loin, ces choses sont encore entrevues, et j'ai trouvé une fois dans un article de M. Barbey d'Aurevilly une exclamation de tristesse philosophique qui résume tout ce que je voudrais dire à ce sujet : « Peuples civilisés, qui jetez sans cesse la pierre aux sauvages, bientôt vous ne mériterez même plus d'être idolâtres ! »"

Nous voilà, via l'influence de Joseph de Maistre, revenus sur les terres d'un Bataille ou d'un Girard. Rappelons néanmoins, de peur que la fascination exercée par Baudelaire ne nous entraîne dans une dichotomie trop stricte, que le sacrifice humain n'est pas l'apanage de toutes les sociétés primitives, tant s'en faut, et qu'il n'y a pas à choisir nécessairement (Trobriand forever !), même si nos propres sociétés semblent redécouvrir cette pente, entre Teutatès et Mammon - d'ailleurs, nous avons plutôt tendance à avoir les deux pour le prix d'un, et de plus en plus. Qui vivra verrra.

La suite est plus convenue peut-être, mais contient assez de perles pour que je ne m'abstienne pas de la citer (p. 327-328) :

"Il sera toujours difficile d'exercer, noblement et fructueusement à la fois, l'état d'homme de lettres, sans s'exposer à la diffamation, à la calomnie des impuissants, à l'envie des riches, — cette envie qui est leur châtiment ! — aux vengeances de la médiocrité bourgeoise. Mais ce qui est difficile dans une monarchie tempérée ou dans une république régulière, devient presque impraticable dans une espèce de capharnaüm, où chaque sergent de ville de l'opinion fait la police au profit de ses vices, — ou de ses vertus, c'est tout un ; — où un poète, un romancier d'un pays à esclaves, est un écrivain détestable aux yeux d'un critique abolitionniste ; où l'on ne sait quel est le plus grand scandale, — le débraillé du cynisme ou l'imperturbabilité de l'hypocrisie biblique. Brûler des nègres enchaînés, coupables d'avoir senti leur joue noire fourmiller du rouge de l'honneur, jouer du revolver dans un parterre de théâtre, établir la polygamie dans les paradis de l'Ouest, que les Sauvages (ce terme a l'air d'une injustice) n'avaient pas encore souillés de ces honteuses utopies, afficher sur les murs, sans doute pour consacrer le principe de la liberté illimitée, la guérison des maladies de neuf mois [intéressant point pour une généalogie de l'avortement], tels sont quelques-uns des traits saillants, quelques-unes des illustrations morales du noble pays de Franklin, l'inventeur de la morale de comptoir, le héros d'un siècle voué à la matière. Il est bon d'appeler sans cesse le regard sur ces merveilles de brutalités, en un temps où l'américanomanie est devenue presque une passion de bon ton, à ce point qu'un archevêque a pu nous promettre sans rire que la Providence nous appellerait bientôt à jouir de cet idéal transatlantique."


En guise de conclusion, je me permettrai de rappeler cette idée, empruntée à Olivier Razac et évoquée dans un de mes premiers textes, selon laquelle "les Nord-Américains ont transféré sur le cow-boy, dans la réalité valet des basses œuvres des hommes d'affaires, les valeurs de l'Indien qu'ils ont génocidé : sens de l'honneur, goût de la solitude, de l'indépendance, de la liberté, des grands espaces... " - ce que le fait que le merveilleux chef indien de La prisonnière du désert soit interprété par un acteur allemand confirme à sa manière...

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