jeudi 11 août 2011

"Qui ceci, qui cela."

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Quelques brèves (de comptoir, bien sûr) :

- il semble qu'il y ait, comme cela arrive de temps à autre, un problème avec la fonction "Commentaires". Vous pouvez m'envoyer vos réactions par mail, en précisant de quel « post » vous parlez, je les intégrerai dans le corps du texte, le temps que la situation se rétablisse.

- ce qui fonctionne, en revanche, ce sont les statistiques fournies par M. Blogspot, et qui m'ont récemment permis de découvrir qu'un site lié au Monde me classait à la jonction même entre la droite et l'extrême-droite. Cela m'était déjà arrivé il y a cinq ans (!!!!!! - je ne sais pas si le temps existe, mais il passe, l'enflé) : un truc du même genre - le lien ne donne plus rien, la Toile l'a absorbé - me cataloguait aussi droite.

- à ce sujet, avant de revenir sur ces classements, une digression : cela faisait un certain temps que je le pensais à part moi, l'archiviste Emmanuel Ratier le confirme de son côté dans son entretien avec Égalité & Réconciliation : les informations diffusées sur Internet ont une durée de vie bien inférieure à celle assurée, malgré d'éventuelles vicissitudes matérielles, par l'imprimé. Je dirais même plus, Internet n'a rien d'éternel en soi et pourrait très bien disparaître un jour ; à tout le moins, être suspendu ou redémarrer à zéro, toutes les informations que l'on y trouve disparaissant dans les poubelles de l'Histoire en un autodafé sans équivalent. Je ne saurais par conséquent trop vous encourager à faire une copie des textes que vous aimez, et, pour les blogueurs, que vous écrivez. Ne venez pas râler en cas de problème...

- Bibi à droite, donc. Il y a plusieurs remarques à faire. D'abord, la démarche de ces sites. Outre qu'ils ne vous consultent pas, ce qui pourrait éviter des malentendus, ils semblent pratiquer par recoupements, tant à partir des liens entrants et sortants qu'à partir des auteurs évoqués, et il est de fait que je cite plus souvent Maurras que Marx en ce moment. A ce compte, on pourrait classer des chasseurs de fachos frénétiques comme P.-A. Taguieff et C. Fourest à l'extrême-droite - ce qui d'ailleurs, dans le cas du premier, est une hypothèse que j'aimerais bien mettre à l'épreuve un jour, mais passons.




J'ai rédigé ces lignes il y a quelques jours, suivies d'autres, bavardes et vides, sans parvenir à voir d'où venait la difficulté. Simple susceptibilité de la part d'un ancien gauchiste, qui ne voudrait pas reconnaître qu'il a évolué, comme beaucoup d'autres ? Mais je suis très content d'avoir évolué, au contraire, sans que cela m'oblige à me considérer « de droite ».

En réalité (laissons là les italiques), il y avait plusieurs causes à mon embarras. Certaines sont de l'ordre de la cuisine interne et peu intéressantes pour vous. D'autres relèvent de problèmes plus généraux. Et c'est finalement la conjonction entre les petits problèmes boursiers de ces derniers jours et l'annonce par M. Cinéma qu'il allait s'efforcer de trouver une « nouvelle formule » (on se croirait à Télérama...), qui m'a permis de mieux comprendre ce sur quoi je butais.

Il me semble que nous autres blogueurs - et j'insiste sur le fait que cela ne concerne pas qu'un blogueur orienté sur la politique, même dans un sens large, comme Bibi, mais aussi un cinéphile comme M. Cinéma, voire une skyblogueuse se demandant si elle doit coucher dès le premier soir - sommes actuellement pris entre deux mouvements contradictoires.

A partir du moment où vous avez l'ambition de réfléchir à certaines questions, il arrive un jour où le support du blog, avec tous ces avantages, vous limite plus qu'il ne vous stimule. Ce n'est pas tant l'habitude de l'alimenter assez régulièrement qui vous prend du temps par rapport à d'autres travaux de fond : c'est, plus profondément, qu'à force de touiller et retouiller certaines questions, vous pouvez avoir, à la fois soudainement et non soudainement, l'impression d'approcher de quelque chose de nouveau - et vous vous sentez à l'étroit dans votre costume de blogueur. Vous devinez confusément que si vous essayez de mieux préciser les contours de ce qui vous apparaît « nouveau », vous risquez fort de vous lancer dans un travail qui, matériellement, peut très bien être publié en plusieurs épisodes sur le blog, mais qui nécessite un engagement personnel, avec ce que cela suppose en termes d'heures de travail volées à la vie familiale et conjugale, que l'on ne sent pas nécessairement à même de fournir. (Sans compter, vanitas..., que dans ce cas-là on se verrait bien publié sous la forme d'un « vrai livre », merde...)

Pour continuer avec ma métaphore habituelle du comptoir : vous êtes le patron d'un café, vous faites un peu les mêmes plats chaque jour, mais avec des variations, des nouveaux ingrédients, vous apprenez vous-même de nouvelles manières d'accorder les aliments. Et un jour, à force, il vous semble que vous n'êtes pas loin de créer une nouvelle recette vraiment intéressante. Pas loin et en même temps très loin, parce que pour être à la hauteur de ce que vous imaginez être cette idée il vous faut sinon fermer votre enseigne, du moins réduire considérablement ses horaires d'ouverture, et changer votre rythme de vie habituel.

Cela m'était déjà arrivé une fois, lorsque je travaillais à ma série sur le concept de « nature humaine », série qui, il n'y a pas de hasard, plaisait particulièrement à M. Cinéma : j'avais le sentiment de toucher à un « truc » - mais n'ai pas poussé mon avantage. Non seulement j'en ai toujours gardé une forte rancune contre moi-même, mais j'y ai appris que dans ces cas-là le train ne repasse pas : l'effort que je devrais faire aujourd'hui pour reprendre possession (presque au sens charnel d'ailleurs, on s'imprègne et on possède des concepts autant peut-être qu'on peut le faire d'une femme) de ces idées, ne serait pas impossible à fournir, mais cela me serait bien plus difficile que si j'avais alors continué sur ma lancée.

Bref ! Vous l'aurez compris, je n'ai pas envie de rater cette fois le train Simone Weil - le problème ici, par rapport aux descriptions générales que je viens de vous soumettre, étant que cette chère juive antisémite a poussé très loin la cohérence entre ses idées et son mode de vie, et que donc il ne s'agit pas seulement de jouer avec des concepts, aussi intéressants fussent-ils.

Je ne suis pas en train de vous annoncer une conversion, un départ dans le désert pour y méditer, ni même une suspension d'activité. Je n'ai aucune idée de ce que je vais faire. Mais j'ai idée, en revanche, que mes problèmes ne sont pas que les miens, d'où l'intérêt potentiel de les mettre sur la table.


D'autant que, c'est le deuxième mouvement contradictoire que je vous annonçais plus haut, il y a en ce moment, et cela nous concerne donc tous, une telle concentration d'événements (je préfère cela à « accélération de l'actualité ») que l'on se sent quelque peu impuissant à l'affronter. Ça craque de toutes parts, on le voit bien, on a de bonnes raisons de s'en réjouir, et dans le même temps on a du mal à ne pas être inquiet sur ce que cela peut donner. Je vous la fais rapide sur ce thème, le maître ou M. Defensa vous en parleront mieux que moi.

Mais le fait est là : au moment même où j'ai besoin de temps, et d'abord, sans préjudice des réponses que je peux trouver, de temps de réflexion par rapport à mes propres réflexions, je sens que les efforts qu'il faut produire par ailleurs pour comprendre à peu près ce qui se passe et, surtout, ce qui risque de se passer, sont de plus en plus grands. En poussant le raisonnement, on peut dire que ça tombe bien : puisque le support du blog ne permet ni de coller à la compréhension du monde tel qu'il se défait et se refera peut-être, ni de transmettre des idées que l'on espère être plus originales qu'à l'accoutumée, alors autant mettre la clé sous la porte, sans regret. Le blog aurait fait son temps. Mais l'on voit bien que ces idées « plus originales » ne peuvent avoir de valeur que si leur auteur a quelque « compréhension du monde » : blog ou pas blog, le problème reste entier.


Restons-en là pour aujourd'hui. Je vous laisse juges de décider à quel point les questions que j'ai exposées me concernent plus particulièrement ou sont vécues d'une manière analogue par d'autres - blogueurs ou non blogueurs, faut-il le préciser.

Et finissons avec une petite coda, dont je vous prie de ne pas surinterpréter la provenance biblique. Après le match d'hier soir, j'ai rouvert mon Nouveau Testament et suis vite retombé sur ces lignes célèbres (le mot est faible), tirées de la première Épitre aux Corinthiens, dont la thématique « maussienne » m'a frappé :

"Quant à ce que vous m'avez écrit, il est bon pour l'homme de ne pas s'attacher de femme.

Mais par crainte de la prostitution [généralisée, note de AMG], que chacun ait sa femme et chacune son mari.

Que le mari rende à la femme son dû et de même la femme, à son mari.

Ce n'est pas la femme qui a pouvoir sur son propre corps, c'est son mari ; et de même, ce n'est pas le mari qui a pouvoir sur son propre corps, c'est sa femme.

Ne vous privez pas l'un de l'autre, sinon d'un commun accord et pour un instant, pour vaquer à la prière ; et remettez-vous ensemble de peur que le Satan ne vous éprouve par votre incontinence.

Ce que je vous dis est une concession et non un ordre.

Je voudrais que tous les hommes soient comme moi, mais chacun a de Dieu son propre don : qui ceci, qui cela." (VII, 1-7)

La suite est délectable, malheureusement je ne peux la retranscrire et c'est regrettable, ça vous aurait fait lire un peu... Bref, je ne vais pas recopier tout saint Paul.

A bientôt !

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dimanche 5 décembre 2010

Mon « pamphlet » dans ton cul...

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Dans la série "Comment vous disqualifier un auteur en trois lignes", voici un exemple de toute beauté :

"La thèse de P.-A. Taguieff converge très largement avec celle d'un disciple et ami de M. Gauchet, le sociologue Paul Yonnet, qui dénonce dans son pamphlet contre SOS racisme, Voyage au centre du malaise français, la très grave responsabilité des soixante-huitards dans la haine de la nation, en s'attardant sur le slogan : « Nous sommes tous des juifs allemands ! » Même si P.-A. Taguieff juge le propos de P. Yonnet trop polémique, l'orientation est semblable, tout comme celle de Shmuel Trigano, qui dresse un réquisitoire contre le mouvement altermondialiste, accusé de connivence avec l'islamisme radical : « Nous assistons aujourd'hui à une remontée à la surface des postures idéologiques qui étaient courantes dans les années 1970, dans la nébuleuse gauchiste et tiers-mondiste. » Comme chez P. Yonnet ou S. Trigano, la critique continue du legs de mai 1968 par Taguieff dessine en creux sa conception de la nation et du républicanisme. Celle-ci est d'abord inséparable des questions soulevées dans son champ premier de spécialisation : l'antisémitisme et l'extrême-droite."

Ces lignes sont extraites d'un livre de Serge Audier, La pensée anti-68. Essai sur les origines d'une restauration intellectuelle, La Découverte, 2008 (p. 336). Il s'agit de la seule et unique évocation du travail de P. Yonnet, une brève allusion au cours d'un chapitre consacré à P.-A. Taguieff. Il me semble difficile, si on est plutôt proche, d'un point de vue idéologique, de la ligne générale des éditions La Découverte et si on ne connaît pas Yonnet, de ne pas déduire de ces lignes qu'il est « encore plus à droite » que P.-A. Taguieff, en empathie par ailleurs avec le sioniste de choc Trigano, et férocement anti-68, de même que Marcel Gauchet, dont il est le « disciple » (?) et l' « ami ».

Que le nom de Yonnet, que je lis avec intérêt, soit accolé à celui du révisionniste Taguieff ou du négationniste Trigano ne m'irrite pas plus que ça, je découvre même à la lecture du livre de S. Audier qu'il y a peut-être des choses intéressantes dans les textes les moins polémiques du premier cité. Ce qui est gênant est cet amalgame, dont on n'est même pas sûr qu'il soit volontaire, qui vous range ipso facto un auteur dans une catégorie, rien moins finalement que celle de « ceux-qu'il-ne-faut-pas-lire ».

Je n'exagère pas : selon une vieille technique stalinienne que l'on retrouve malheureusement trop souvent dans les livres de la Découverte ou de la Fabrique, l'usage abusif de qualificatifs comme « très droitier », « catholique ultratraditionnaliste » vient régulièrement, dans le livre de S. Audier noircir les auteurs étudiés et nuire à l'analyse d'ensemble, qui vaut ce qu'elle vaut, mais qui aurait très clairement gagné à ne pas « restaurer » (allusion au sous-titre dépréciateur) en permanence une ligne jaune à ne pas franchir entre bons et méchants. En témoignent ces lignes révélatrices :

"Une première tension manifeste tient au contraste entre les choix normatifs affichés par P.-A. Taguieff - la République et sa devise, « Liberté, Égalité, Fraternité » - et les cadres conceptuels mobilisés pour défendre la modernité démocratique. Cette difficulté, on a vu qu'elle était déjà celle de M. Gauchet, dont les grands paradigmes sont très largement issus de l'anthropologie de Dumont, marquée par des accents traditionalistes dont les sources remontent à Guénon et à sa critique de la modernité." (p. 341)

Il y a ici deux niveaux : si, comme P.-A. Taguieff, on utilise des auteurs anti-démocrates tels Guénon, Nietzsche ou Sorel, tout en se proclamant républicain, on doit au lecteur des éclaircissements sur la possibilité qu'il y a, non pas à « vouloir réconcilier post mortem les ennemis d'hier », comme l'écrit dans une formule révélatrice S. Audier (p. 342), mais à concilier des idées qui sont ou ne sont pas conciliables. L'exigence de cohérence théorique de S. Audier est tout à fait légitime, mais qui ne voit, c'est l'autre niveau, que l'enjeu est plus général ? En tant que lecteur de Gauchet et Guénon, en tant que « disciple », allons-y sur les grands mots, de Dumont, je me sens évidemment visé par ces lignes, qui visent à empêcher que l'étude de ce que S. Audier, dans un passage où il évoque encore Guénon et Gauchet, appelle l'« exceptionnalité problématique des sociétés modernes occidentales » (p. 326), soit faite d'un autre point de vue que celui de cette exceptionnalité. Schématisons : si Castoriadis, souvent cité dans ce livre, J. Rancière ou A. Brossat expliquent pourquoi la démocratie est différente des autres régimes, c'est intéressant parce qu'ils sont pour la démocratie. Si c'est Guénon ou Dumont qui le fait, attention…

Je ne sais pas si P.-A. Taguieff donne des éclaircissements sur ce sujet, mais il n'est pas bien compliqué pourtant d'aboutir à une position qui est au demeurant celle de nombreux auteurs - relisez Les antimodernes d'Antoine Compagnon : on peut être très dubitatif, de façon plus ou moins argumentée, de façon plus ou moins subjective, sur les avantages réels des régimes démocratiques, tout en estimant que ces régimes sont les mieux adaptés à l'humanité actuelle et que, au moins pour l'instant, ne se dessine rien de beaucoup mieux à l'horizon. Je ne dis même pas que ce soit mon point de vue, en admettant que j'en aie un bien défini sur cette question, j'affirme simplement qu'une telle position n'a rien d'incohérent et regrette qu'un livre de 370 pages ne soit pas capable de lui donner droit de cité.

Par ailleurs, pour en finir, au moins aujourd'hui, sur cette Pensée anti-68, on ne peut que sortir d'un tel ouvrage en se demandant en quoi il est digne de confiance. Par-delà la limite naturelle de ce genre de livres, S. Audier étant nettement plus intéressant lorsqu'il évoque Aron, qu'il connaît bien, que lorsqu'il s'aventure dans des contrées pour lui inconnues, au point, errare humanum est certes, mais combien révélatrice, d'écrire La Règle du jeu pour Le Grand Jeu (p. 326), au-delà de cette limite naturelle, on ne peut qu'être atteint, en voyant à quel point les thèses d'un Jean-Claude Michéa ou d'un François Ricard sont mal présentées - je parle d'auteurs que j'ai lus dans le texte -, par une impression d'ensemble dubitative : si je prends S. Audier en faute sur tel cas que je connais de première main, pourquoi lui donner crédit sur tel autre cas, au sujet duquel son analyse semble crédible, mais où je n'ai pas les outils pour juger de sa validité ? Et en même temps, les critiques portées à Marcel Gauchet par exemple, sont souvent pertinentes.

Bref, revenons aux textes…

…et à ce propos, La pensée anti-68 m'a au moins donné une idée - du grain à moudre pour Paul Yonnet en l'occurrence. Page 180, Serge Audier cite Tocqueville :

"L'individualisme est un sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s'isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l'écart avec sa famille et ses amis ; de telle sorte que, après s'être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même." (De la démocratique en Amérique, vol. II, Deuxième partie, ch. 2 : "De l'individualisme dans les pays démocratiques".)

Issues d'un chapitre célèbre et cité jusqu'à la nausée par les libéraux français des années 80, notamment pour sa fin crépusculaire ("Non seulement la démocratie fait oublier à chaque homme ses aïeux, mais elle lui cache ses descendants et le sépare de ses contemporains ; elle le ramène sans cesse vers lui seul et menace de le renfermer enfin tout entier dans la solitude de son propre coeur."), chapitre qui à la relecture donne le vertige tant les aperçus admirables y voisinent avec les généralisations imprudentes, ces lignes, contre justement d'autres passages de ce chapitre, proposent une définition souple de l'individualisme, qui inclut l'accompagnement permanent de l'individu, durant son existence, par la « petite société » de « sa famille et ses amis ». "La filiation devient individualiste", écrivais-je récemment en me plaçant dans l'optique de Paul Yonnet, que Tocqueville dans ces quelques lignes conforte brillamment, avant d'oublier cette idée, ou tout au moins de la masquer dans la sentence finale de son chapitre : non, l'individu moderne n'est pas seul (il est en revanche séparé), il a même du mal à être seul, l'individu moderne vit avec et est fondé par une « petite société ».

Ce que d'ailleurs Facebook, dans son usage le plus courant (hors utilisation à des fins professionnelles, politiques ou promotionnelles, etc.), manifeste sans ambiguïté, puisqu'on y prolonge ad nauseam l'existence de cette société d'« amis », qui préexiste - et est alors renforcée dans sa cohérence - à son actualisation via Internet. Passer son temps dessus, ce n'est pas lutter contre la solitude au sens où l'on serait seul et abandonné si l'on n'était pas sur Facebook, puisque l'on y retrouve encore et toujours des amis que l'on a déjà ; en revanche, c'est lutter contre la possibilité d'être un peu seul de temps en temps avec « son propre coeur », dirait Tocqueville - comme si c'était si effrayant.


vietcongofficershootsman

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vendredi 14 mai 2010

"Le phénomène est beau."

- Il ne s'agit pas aujourd'hui d'une théorie de l'apparition, mais d'une sorte de plus racaille que ça tu meurs. C'est Lucien qui le dit :

"Nous avons devant les yeux les résultats du métissage entre le venimeux messianisme d'Israël et l'imperturbable mercantilisme anglais. Le phénomène est beau." (Les décombres, dernière partie : "Le monde et nous".)

et je n'ai pu que repenser à cette phrase aux applications certes multiples, lorsque je suis tombé sur cette hallucinante interview.

On me dira qu'il ne faut pas y attacher trop d'importance, que des gens comme ça non seulement se discréditent eux-mêmes mais nuisent à la cause qu'ils prétendent défendre, que je ferais mieux, justement, de consacrer mon temps, si ce n'est à la métaphysique, du moins à des choses plus sérieuses qu'aux pitoyables élucubrations lècheculsionisantes de ratés notoires... mais :

- j'aurais vraiment culpabilisé de ne pas relayer au plus tôt de si limpides (et marrantes) insanités ;

- dans des cas moins dérisoires que celui-ci, il ne serait pas inutile de s'interroger sur ce qui fait que des goys fortunés et bien installés dans la société (ce qui de nos jours n'est pas un compliment) se croient obligés de s'engager explicitement pour Israël. Dire "ça paie" est un peu court, car je ne suis pas sûr que ce que l'on est supposé gagner d'un côté - le soutien (pour combien de temps ?) du Lobby - ne se perde pas de l'autre - on s'allonge et les gens le savent. C'est aussi prêter au Lobby plus qu'il n'en peut - à la fois de la part des philosionistes goys et des antisionistes. On dit trop souvent "les Juifs, les Juifs, les Juifs", mais, de Taguieff à Milner en passant par P. Cormary et, donc, pour écrire une fois son nom, C. Angot, ils sont nombreux à faire porter à ceux-ci plus sans doute qu'ils ne peuvent porter - et ils en ont porté, dans l'Histoire... -, plus peut-être que la plupart d'entre eux ne veulent porter.

J'ai moi-même écrit qu'il y avait une spécificité juive, ce qui signifie, d'une certaine manière, que ces gens-là ne sont pas comme les autres. Je ne veux pas non plus sortir le marteau-piqueur pour écraser des mouches (pardon Pierre !) et décréter que tous ces auteurs, avec ou sans guillemets, sont en fait antisémites, subtilement antisémites comme on dit. Mais quand on lit, dans cet entretien, que les Juifs sont plus humains que les autres ("Les Juifs représentent tout le monde, toute spécificité, la spécificité de l’humain. - Pourquoi les Juifs plus que les autres ? - Parce que."), on souhaiterait presque que cela fût dit par un Juif « sûr de lui et dominateur », qui prend ses responsabilités, plutôt que par une conne goy qui met de l'huile sur le feu, en laissant les autres se brûler, puisque bien sûr ce sont précisément les juifs qu'elle prétend soutenir qui à terme peuvent payer les pots cassés de tels propos. (En même temps, la racaille commence à traîner à Saint-Germain-des-Prés, les sanctuaires disparaissent...)


- Ceci posé, voici en contrepoint un texte parlant de Rebatet. Le simple bon sens oblige à dire que, malgré le mépris que j'ai pour C. Angot, en général et dans cette occurrence particulière, les propos qui m'ont aujourd'hui énervé n'ont pas la même dimension que les appels au meurtre lancés par Lucien en pleine Occupation. Cela-va-sans-dire-mais-va-mieux-en-le-disant. Voici donc ce qu'avec tout son talent et toute sa franchise ce grand écrivain lançait :

"J'observais bien, sur l'infortuné Worms, ce phénomène du Juif aux armées, qui a toujours trompé un certain nombre de braves gens. Un Juif est là, partageant les mêmes périls (les nôtres ont été minimes, mais cela ne change rien à l'affaire), les mêmes désagréments petits ou grands que cent Français, confondu sous le même uniforme qu'eux, plongeant dans l'atmosphère la plus fraternelle que puissent se créer les hommes. Il s'y plie avec ce mimétisme si prompt de sa race, il est parfois le plus troupier de tous. Mais si l'on veut oublier les millions de congénères dont il se trouve isolé, si l'on décide une exception pour ce soldat qu'on tutoie, c'est que l'on connaît mal le Juif.

Il faut croire que je suis bon expert en la matière. Worms était par bien des points l'homme le plus proche de moi dans notre bande, aimant la peinture, la musique, parlant le même langage. Mais je percevais à chaque minutes les mille liens qui rattachaient à son Israël ce Juif en somme apolitique, et pourtant irrésistiblement porté vers la bolchevisation, l'anarchie en tous ordres, truqueur, ergoteur presque malgré lui, ne pouvant toucher à une oeuvre ou à une idée qu'il n'y laissât une tache de pourriture, analyste intelligent, mais paraissant toujours fouiller quelque substance en décomposition, un Juif de l'espèce instable, morbide et saturnienne, probablement assez malheureux, mais bien trop Juif pour ne pas rejoindre en n'importe quelle occasion la classe des Juifs les plus insolemment dominateurs. Pauvre Worms ! je n'aurais jamais eu le coeur de l'humilier, de décharger sur ce solitaire ma fureur accumulée contre sa race ennemie. Il n'ignorait pas mon antisémitisme, et j'avais pris soin de le lui rappeler. Il semblait le tenir pour une opinion politique fort respectable, et qui rendrait même ma sympathie plus précieuse dans la passe difficile qu'Israël allait franchir. Nous étions, ma foi ! une paire d'amis. Mais au fond de moi-même, pas l'ombre d'une faiblesse sentimentale. Je lui ferais, je l'affirme, s'il était utile, couper la tête sans ciller." (V, 23)


Ambiance !

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vendredi 14 août 2009

My Albion in your ass.

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Dans la série « lectures de vacances », voici un texte publié en 1845, dont l'actualité surprend moins qu'elle ne frappe :

"Il est facile de pousser à la vengeance un peuple ignorant et qui souffre ; le sentiment de la haine contre la royauté est généralement plus tenace dans le coeur des peuples que l'amour. Diderot a écrit que l'histoire des rois était le martyrologue des nations ; et les meneurs du peuple qui connaissaient Diderot et qui ne connaissaient pas l'histoire, ont répété à ce peuple les oracles du fougueux encyclopédiste. Après Diderot sont venus les économistes qui ont publié que les gouvernements étaient les ennemis-nés du peuple. Le peuple qui souffre est toujours disposé à considérer comme ses amis tous ceux qui veulent changer le régime sous lequel il vit. Le peuple avait adopté, dès avant 89, cette doctrine fatale ; et, de ce que les gouvernements étaient les ennemis-nés des peuples, il avait conclu logiquement : que les peuples sont d'autant plus heureux que l'action du gouvernement est plus faible, que le pouvoir est plus désarmé.

Si le peuple pouvait lire dans sa propre condition, dans les faits quotidiens de sa vie de travailleur, il saurait aujourd'hui ce que lui coûte sa foi dans de semblables dogmes.

Ces dogmes constituent ce qu'on appelle aujourd'hui la théorie du Gouvernement-ulcère ; une théorie dont l'adoption a fait plus de mal à la France que tous les revers et toutes les catastrophes qui l'ont assailli en cinquante années.

Il importe de rechercher l'origine de cette hérésie.

La théorie du gouvernement-ulcère est anglaise de naissance, puisqu'elle vient des Économistes. L'Angleterre est le foyer de tous les faux principes, de toutes les révolutions et de toutes les hérésies.

L'Angleterre est l'impure Babel, est la grande boutique où se préparent et se débitent avec un égal succès les doctrines et les drogues vénéneuses : et l'esprit de feu qui brûle les Peaux rouges et l'opium qui empoisonne les Chinois, et les principes qui font s'armer citoyens contre concitoyens, peuple contre peuple, race contre race.

L'hérésie du gouvernement-ulcère allant droit à l'abolition de la royauté, l'aristocratie de sang, qui règne et gouverne en Angleterre, avait un intérêt puissant à ce qu'elle s'implantât solidement dans le royaume de France, où la haine de l'Angleterre était comme une tradition héréditaire de la vieille monarchie. Aussi cette théorie a-t-elle parfaitement réussi chez nous [NB : quelques pages plus loin, l'auteur écrit : "Jamais l'Anglerre n'a commis la sottise de s'appliquer à elle-même les théories qu'elle débite aux autres nations. C'est l'Angleterre qui a émis par le monde les idées les plus larges de liberté commerciale, et il n'y a pas de nation qui ait plus abusé qu'elle de la protection douanière et de la prohibition."]. Des économistes anglais qui la produisirent d'abord sous le patronage vénéré de leur fausse science, elle passa chez les encyclopédistes français. Les philosophes du dernier siècle, affiliés à cette secte, lui donnèrent le poli et l'éclat de leur style, et parvinrent à la faire entrer, à coups d'épigrammes, dans la monnaie courante des idées de l'époque. Quand cette théorie eut dit son dernier mot et fait son 21 janvier, on put croire qu'elle avait été tuée par l'expérience du même coup que la royauté. Malheureusement, l'impopularité du gouvernement de la Restauration permit à l'école libérale d'exhumer l'hérésie mortelle des ruines de 93, et de la réhabiliter auprès d'une nation généreuse, impatiente de se débarrasser d'un pouvoir qui lui rappelait, par son origine, le jour de ses revers. La théorie du gouvernement-ulcère s'incrusta donc de nouveau dans les esprits, à la faveur d'un louable sentiment de fierté nationale. Les économistes français, les libéraux, les philanthropes inféodés à l'idée anglaise, comme les encyclopédistes dont ils n'étaient que la mauvaise queue, aidèrent aux ravages du mal en propageant leur absurde doctrine du laisser-faire qui tendait à l'annihilation de l'autorité. Les écrivains radicaux qui déclament contre tous les pouvoirs, avancent l'oeuvre chaque jour [c'est 68 !]. Le succès éphémère de la doctrine Saint-Simonienne qui suivit de près la révolution de 1830 et qui essaya de réhabiliter le pouvoir, ne parvint même pas à enrayer un moment la marche de l'opinion.

Et tout ce monde-là a si bien travaillé de la voix et de la plume, que l'opinion publique est complètement égarée aujourd'hui sur le compte du pouvoir. Peut-être même faudrait-il fouiller dans les archives du pur radicalisme, pour retrouver quelques idées raisonnables sur la mission providentielle du gouvernement. Le peuple français et ses représentans en sont arrivés à ce degré d'aveuglement, qu'ils adoptent la proposition funeste au pays, mais répressive de l'influence de l'autorité centrale, de préférence à la proposition utile et nationale, mais susceptible de servir les intérêts du gouvernement. De par MM. Adam Smidt (sic), Jean-Baptiste Say et leurs continuateurs, la fonction du pouvoir dans l'État a été assimilée à celle du chat dans la maison privée. On a écrit que le gouvernement était un mal nécessaire, un ennemi qu'on était forcé d'entretenir, pour se débarrasser d'un autre ennemi plus dangereux, l'anarchie. La comparaison est boiteuse, car l'animal domestique a été traité beaucoup mieux que le pouvoir. On ne lui a pas ôté sa liberté ni ses griffes, c'est-à-dire ses moyens d'action : tandis que le pouvoir aujourd'hui ne peut ni se défendre, ni défendre le peuple.

Ces lords anglais sont, il faut l'avouer, de bien habiles et de bien heureux artisans de discordes, que jamais la semence de mal qu'ils ont jetée sur une contrée quelconque ne manque de fructifier à son heure, et que toujours, au contraire, l'esprit de vertige des nations qu'ils poussent à leur ruine, vienne en aide à leur perfidie ! Avec une idée de philanthropie qu'ils se sont bien gardés d'appliquer chez eux, en Irlande où l'exploitation du travailleur a pris le caractère de barbarie le plus atroce, ils ont mis le feu à Saint-Domingue, provoqué l'extermination de la race blanche et tué notre puissance maritime. Eh bien, ils ont eu pour complices dans ce crime, les neuf dixièmes des habitants de la France, et dans le nombre, la plupart des publicistes et des orateurs de renom.

Avec un autre mot, celui d'indépendance, l'Angleterre a arraché la moitié du nouveau monde à la monarchie espagnole, gouvernée par des rois de race française, nos inséparables alliés. [Quant à l'Espagne,] l'Angleterre n'a-t-elle pas implanté depuis dix ans ses suçoirs mercantiles dans le sein de la malheureuse péninsule ? ses marchandises voiturées par la contrebande, ne circulent-elles pas librement des Pyrénées à Gibraltar sous la protection de cette même anarchie, qu'elle baptise toujours du nom de liberté ? Après avoir émancipé l'Amérique du sud et détruit la puissance maritime de l'Espagne, il ne restait plus à l'Angleterre, pour achever ce royaume désolé, que de lui apporter son amitié, plus mortelle et plus vénéneuse que sa haine ! Oui, cent fois plus mortelle... Voyez le Portugal depuis le traité de Methuen !

Mais la France, en acceptant les théories absurdes des économistes anglais, est plus coupable que la malheureuse Espagne ; car elle n'a pas comme celle-ci l'excuse de la misère et de son ignorance. Il y a huit siècles pleins que la France bataille avec la Grande-Bretagne ; et il n'y a peut-être pas dans son histoire une seule catastrophe qu'elle n'ait le droit d'attribuer aux machinations de sa déloyale ennemie. La France aspire à l'unité morale, à l'unité législative comme à l'unité de territoire ; elle est catholique en religion comme en politique : c'est sa tendance sous tous ses gouvernements forts, sous Richelieu, sous Louis XIV, comme sous Napoléon. L'Angleterre, elle, vise au morcellement, parce qu'elle vit des déchirements du globe ; elle est protestante et schismatique en tout . « Individualisme et protestantisme sont tout un. » Elle ne comprend pas qu'on se dévoue au service de l'humanité, comme la France, quand on peut l'exploiter ; elle ne se résigne à faire un peu de bien que dans l'espérance qu'il en résultera un mal pire ; témoin l'émancipation de la race noire. La France, au contraire, dans ses plus grandes erreurs, semble n'être coupable que d'un excès de dévoûment à la cause des peuples. Vous trouvez des pages admirables et des actes de charité sublime, à côté d'atrocités odieuses dans l'histoire de la terreur. Beaucoup de ces législateurs sanguinaires qui renvoyèrent à leur juge naturel tant d'accusés innocens, croyaient fermement à la sainteté de leur oeuvre.

Je n'exècre pas l'aristocratie anglaise, comme Français, mais comme chrétien, comme homme.

Oui, l'Angleterre est placée dans cette situation effroyable, qu'elle ne peut oublier un moment de torturer les autres États du globe, sans s'exposer à périr. L'Angleterre est condamnée à mourir de la paix universelle dans un temps donné, parce que la paix chez les autres fait la guerre chez elle. La guerre nourrit le monopole, le monopole nourrit la guerre. Que la guerre ou le monopole cesse, le colosse de la puissance anglaise, véritable colosse d'or aux pieds de boue, s'écroule au même instant. Là est tout le secret de la politique britannique, si secret il y a. L'Angleterre obéit aux instincts de sa nature et aux exigences de sa position ; c'est un peuple de proie qui est forcé de tuer pour vivre, et à qui il serait souverainement absurde d'aller demander une politique loyale et généreuse, parce que ce serait lui demander un suicide. La politique de la Grande-Bretagne doit être impitoyable comme la faim son mobile, et c'est justice à rendre aux hommes de sang gouvernemental qui dirigent les destinées de cet État, qu'ils comprennent admirablement les nécessités de leur patrie !

Ils sont là derrière les roches blanches de leur île, un millier de familles tout au plus, une nichée de vautours que le génie du mal tient attachés sur les flancs de l'humanité pour boire son sang et déchirer ses chairs. C'est pour nourrir le faste insolent de cette poignée de despotes, c'est pour servir à ses vautours insatiables leur curée quotidienne, que tant de crimes se commettent sur la terre, que tant de nations s'égorgent, que tant de vaisseaux se perdent sur les mers, que les 40 millions de bras des machines anglaises travaillent jour et nuit, que l'opium se récolte, que l'Irlandais [en est réduit à se jeter] avec avidité sur de grossiers alimens que des pourceaux dédaignent. Il y a des siècles que cela dure, et les lamentations des peuples n'ont pas encore monté jusqu'à Dieu, et ce Dieu des opprimés n'a pas encore suscité parmi ses fidèles un orateur inspiré, à la parole ardente, pour prêcher la croisade contre ces bourreaux de la terre ! Seigneur ! rendez l'entendement et la vue aux conseils des puissances, et que votre justice ne se retire pas plus longtemps de vos malheureux peuples !

Je ne sache pas qu'une autre nation ait pesé sur le monde d'un poids aussi lourd que la nation anglaise, ait coûté à l'humanité autant de larmes, ait motivé autant d'accusations contre la justice de Dieu.

Mais il est pour l'établissement anglais un péril imminent, inévitable surtout. L'Angleterre, en tuant le travail chez tous les peuples, pour faire de ceux-ci des consommateurs, c'est-à-dire des tributaires de son industrie, a tué la richesse de ces peuples. Elle a tari conséquemment les sources de la consommation elle-même ; d'où cette conséquence, qu'il faut qu'elle périsse de faim tôt ou tard, au milieu de ses monceaux de richesses manufacturées. Et le jour de l'événement n'est pas loin ; car tous les progrès de la science mécanique, toutes les alliances douanières nous en rapprochent. Et ce jour-là sera l'ère de l'affranchissement des travailleurs et des esclaves dans toutes les pays du monde ; et les prolétaires des deux côtés de la Manche se tendront une main désormais amie et fraternelle, et le souvenir des vieilles discordes des deux peuples s'éteindra dans la joie de l'émancipation commune : voilà pourquoi j'appelle ce jour-là de tous mes voeux."

Ces lignes sont extraites du célèbre livre d'Alphonse Toussenel, Les Juifs, rois de l'époque. Histoire de la féodalité financière (Librairie de l'école sociétaire, 1845, pp. 26-41 (texte librement condensé par mes soins) ; j'utilise le reprint des peu gauchistes éditions Saint-Rémi). Livre célèbre mais difficile à trouver, et qui passe pour la matrice de « l'antisémitisme d'extrême-gauche » : c'est pour vérifier ce lieu commun - et la validité du thème qui lui est lié : « en fait, l'antisémitisme est né à gauche », avec toutes les conséquences idéologiques et politiques que cela peut, ou doit, ou devrait avoir - que j'en ai entrepris la lecture.

Surprise, il est pour l'instant (j'en suis presque à la moitié) fort peu question des Juifs dans ce livre - il se peut d'ailleurs que sa réputation provienne, non seulement de son titre, mais surtout de la préface à la réédition de 1847, tout entière consacrée à « la question juive ».


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Avec signature de l'auteur en haut, s'il vous plaît...


Quoi qu'il en soit, le texte que j'ai retranscrit est intéressant à divers titres. Le moins que l'on puisse dire est que le rôle déstructurant, comme dirait M. Defensa, du capitalisme anglo-saxon, y est décrit avec acuité - de même que ses démagogies (« cette anarchie, qu'elle baptise toujours du nom de liberté »...) et ses contradictions fais-ce-que-je-dis-pas-ce-que-je-fais (« Jamais l'Anglerre n'a commis la sottise de s'appliquer à elle-même les théories qu'elle débite aux autres nations. »). L'impérialisme (avec sa variante française), l'avidité, le rôle toujours néfaste de ceux que l'on appelait alors les publicistes dans la propagation d'idées dangereuses..., autant d'éléments dont on n'a pas de mal à reconnaître les équivalents actuels.

Précisons qu'en face de ces dangers Toussenel propose une théorie lévi-straussienne de l'État comme représentant de la collectivité, ce qui lui permet de relier l'action de Richelieu, Louis XIV (et à un degré moindre Napoléon), et celle d'un État moderne débarrassé des « féodalités », État-providence si l'on veut, qui appliquerait un programme de nationalisation des banques d'une part, de protection des humbles et de redistribution des ressources d'autre part, qui sur les aperçus qu'il en donne (je n'ai lu pour l'heure que les neuf premiers chapitres) évoque plus le CNR que le stalinisme ou l'hitlérisme [1].

Symétriquement, Toussenel équivaut les « féodalités financières » de son temps aux féodalités médiévales, y voyant dans les deux cas une structure parasitaire, privant le peuple de son pain et l'autorité centrale de son pouvoir. Il serait hors sujet de discuter ce diagnostic sur la société médiévale - de même qu'il serait me semble-t-il abusif de faire de Toussenel l'apologue d'une forme de dictature. Il faut simplement souligner que sa sensibilité aux abus des échelons intermédiaires, et pas nécessairement utiles, de la société, le rend insensible à l'importance des diverses hiérarchies qui peuvent parcourir, voire définir le tissu social.

Est-ce pour cela - et en laissant donc de côté pour aujourd'hui, sauf sur certains détails, la question juive - qu'il assimile trop critique des personnes et résolution des problèmes ? Passée la surprise de lire des lignes aussi actuelles (par delà la validité de tel ou tel jugement), on est frappé par la façon dont l'acuité et la précision des dénonciations de Toussenel débouchent trop directement sur une illusion messianique (d'ailleurs teintée, comme l'illustre la référence à Babel, de prophétisme juif...), qui consiste à croire qu'il suffit de supprimer ce « millier de familles tout au plus », pour que vienne le « jour » de « l'émancipation commune ». La proximité avec Marx (prophète juif, lui aussi), avec le « grand soir », est frappante ; aggravons le cas de notre auteur et remarquons que si Marx a toujours prôné des luttes collectives, Toussenel, lui, se laisse aller, lorsqu'il en appelle à la venue d'un « orateur inspiré, à la parole ardente, pour prêcher la croisade contre ces bourreaux de la terre », à une vision du grand homme qui, l'histoire allait le prouver un petit siècle plus tard, n'était pas sans quelque danger.

Précisons tout de suite qu'il serait injuste de faire de Toussenel un précurseur de Hitler, et de discréditer son oeuvre et ses luttes au nom d'une seule envolée lyrique (et ce serait vrai même s'il était prouvé que Hitler l'avait lue, ce qui est possible). Ce qu'il est important de noter, c'est que Toussenel croit, au moins dans la façon dont il s'exprime dans ce chapitre, avoir trouvé la solution, celle qui va tout résoudre : empêcher le « millier de familles » de nuire - tout en écrivant ensuite (là encore, on retrouve une ambiguïté connue des lecteurs de Marx) que de toute façon la crise, « inévitable », va les balayer.

Le problème, j'allais écrire « bien sûr », mais il faut l'exprimer clairement, le problème, c'est que si d'aventure on supprimait tous les Sarkozy, Minc, Lévy, Strauss-Kahn, Madelin, Lamy, etc., je veux dire, si on se contentait de cela, eh bien la France ne changerait pas d'un iota. C'est un drame, certes, c'est notre drame : pour nuisibles que soient ces gens, et Dieu sait qu'ils le sont, leur disparition (par un lynchage collectif ou via le suffrage universel, c'est ici la même chose) en tant que telle ne serait que fort peu bénéfique.

Je vous citais l'autre jour cette phrase de Dostoïevski : "Le nihilisme est apparu chez nous parce que nous sommes tous nihilistes", la complétant ainsi : "l'enculisme est apparu chez nous parce que nous sommes tous enculistes." Réciproquement : les enculistes disparaîtront lorsque nous ne serons plus enculistes, ou, plus précisément : les enculistes les plus notoires ne seront plus nuisibles lorsque nous ne serons plus enculistes. Ou encore : tant que nous resterons enculistes, les enculistes les plus notoires resteront nuisibles.

C'est ce qui manque, peut-être pas au livre de Toussenel en son ensemble, mais à la structure de pensée qu'il applique dans le chapitre que j'ai cité (avec cette précision qu'à son époque, où naît, comme il le voit remarquablement bien, la « consommation », le rôle de la force est plus net que dans la nôtre, les peuples occidentaux plus violentés par le pouvoir : il est donc plus tentant de ne s'en prendre qu'à ceux qui détiennent la force. Mais cela n'en devient pas pour autant totalement légitime) : pour nécessaire, importante, morale, et parfois savoureuse, que puisse être la critique et la dénonciation des turpitudes intellectuelles et des mensonges caractérisés des enculistes de plume et de pouvoir, il faut toujours garder en tête que cette dénonciation ne se suffit pas à elle-même, et qu'elle ne peut en dernier ressort avoir une réelle utilité que si elle est accompagnée (à travers un travail collectif s'entend, chacun son talent et ses capacités) par des propositions et des actions positives.

Une précision et un effort de terminologie :

- pour le dire vite : la vie n'est pas qu'un enfer, mais elle est beaucoup un enfer, de toutes les façons, et c'est pourquoi, en regard, la disparition d'un Sarkozy ne changerait pas grand-chose... Une telle anthropologie pessimiste, exprimée avec plus ou moins de nuances et de violence, a sa légitimité, mais ne doit pas amener à conclure que « rien ne peut jamais changer pour le bien ». L'histoire montre que c'est faux, et le présent montre que les choses changent plutôt pour le mal. Il faut donc distinguer le refus du messianisme, surtout lorsque celui-ci se fait recherche de bouc émissaire, avec le refus de la moindre action. Sceptique et pessimiste ne sont pas synonymes d'inactif ;

- puisque je viens d'évoquer le bouc émissaire - et l'on aura compris que ce texte est une tentative de filtrer les possibilités d'actions politiques et spirituelles par les pensées de R. Girard et Muray, pour tenter de prévenir le retour d'illusions néfastes -, je propose de synthétiser ce qui précède par l'appellation, en hommage au plus illustre de nos enculistes (et la concurrence est rude !), « principes du bouc Bernard-Henri Lévy », que l'on énoncera ainsi :

On peut critiquer, moquer, insulter l'enculiste. On doit le faire. Mais à deux conditions :

- se souvenir toujours que tout ce qu'on écrit sur lui, pour juste et nécessaire que cela puisse être, risque de n'être que simple témoignage pour des jours meilleurs, de rester lettre morte, voire même de rendre service à l'intéressé, pauvre victime, si cela ne s'accompagne pas, « ici ou ailleurs », de propositions de valeurs morales contraires à celles illustrées par l'enculiste ;

- ne pas croire que l'élimination de l'enculiste, quelque forme qu'elle prenne, et pour agréable qu'elle soit parfois à imaginer, résoudrait quoi que ce soit si elle ne s'accompagnait pas de la disparition de l'enculisme en général. (Ce pourquoi, et c'est sur cette note proche d'un G. Orwell que je finirai, moins nous serons enculistes, et plus il y a de chances que les enculistes disparaîtront d'eux-mêmes, sans violence. Ce n'est pas merveilleux ?)


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Que du bonheur !












[1]
Il est vrai, si j'en crois Alain de Benoist (texte : "Pierre-André Taguieff : qui hait qui ?"), que certains, dont P.-A. Taguieff, avaient été jusqu'à assimiler critique de l'économie de marché et antisémitisme. A ce compte, le CNR était antisémite... peut-être hitlérien sans le savoir, tant qu'on y est !

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mercredi 17 juin 2009

"Putain un jour..."

De Guy Debord, je n'ai pas grand-chose à dire. Je l'ai lu avec intérêt il y a une quinzaine d'années, sans depuis beaucoup y revenir. Que l'État le consacre, on peut certes en sourire, mais il n'y a pas de quoi en être surpris. C'est ainsi que les choses fonctionnent, en France notamment, et, après tout, dans un pays où il n'y a pas une structure de fondations privées comme aux États-Unis, capables l'une d'accueillir Baudelaire, l'autre Proust, la troisième Céline, etc., il n'est pas illogique que ce soit l'État qui centralise les informations et les archives. Dans le cas d'un présumé radical révolutionnaire sans concessions etc. comme G. Debord, c'est juste un peu drôle, mais je crois qu'il faut reconnaître que cela ne vaut pas à soi seul condamnation de ses écrits. En des temps aussi confus, la consécration d'une oeuvre par l'État ne signifie pas plus qu'elle est mauvaise ou dépassée, que son refus de l'acquérir dans ses archives ne signifierait (ou n'aurait signifié, dans le cas de Debord) qu'elle vaille toujours d'être lue.

(Et puis on a assez râlé, lors de la vente Breton, qu'un libraire du quartier latin, appuyé sur des banques américaines, ait tout raflé et envoyé aux États-Unis... Finalement, et sans se leurrer sur les aspects financiers du problème du point de vue des ayant-droits, ne vaut-il pas mieux que ces archives restent en France ?)


Tout ceci... pour me payer une nouvelle fois P.-A. Taguieff, dont le texte sur ce sujet a eu le don de me faire bondir. Il est étrange comme certains auteurs ne cessent de vous sortir par les yeux. A la longue je le confesse j'ai fini par ressentir, non pas de l'affection, mais une pitié non exempte de chaleur humaine à l'égard d'un gars comme Finkielkraut, tant à l'intérieur de son étroitesse d'esprit il semble triste et désorienté. M. Taguieff, lui... en fait, je devrais lui être reconnaissant de me prouver ainsi périodiquement par l'exemple la faculté des « intellectuels » à n'être que de sinistres crapules. Je ne relève que deux points :

- il est dit plusieurs fois dans l'article que Debord fut un homme « sans oeuvre ». On peut détester cette oeuvre, la tenir pour négligeable, il reste qu'elle existe. D'autant que, quoi que l'on pense par ailleurs du personnage Debord et de la façon dont, on peut l'accorder à P.-A. Taguieff, il a su créer autour de lui une légende, une partie de cette oeuvre, il faut le noter, n'est pas signée - les textes de la revue de l'Internationale Situationniste. Il en est d'ailleurs ici comme de Breton : considérer que l'oeuvre ne vaut pas grand-chose, détester le côté chef de bande, avec scissions, anathèmes, etc., tout cela est légitime. L'un comme l'autre néanmoins, dans des proportions évidemment différentes, ont fédéré, y compris contre eux-mêmes, des volontés qui plus tard purent s'exprimer...

- ...notamment celle de M. Taguieff ! Il est de notoriété publique - l'intéressé l'a lui-même évoqué ailleurs - que dans sa jeunesse il lisait les publications situationnistes et fréquentait la librairie La Vieille Taupe, qui à l'époque (fin années 60) était le meilleur endroit pour les trouver. Qu'il les trouve désormais débiles, c'est son droit, mais dans un article aussi violent, où l'on ironise à plaisir sur "la fantomatique Internationale situationniste, microscopique groupement d'une dizaine d'individus en moyenne, épouvantail à bourgeois particulièrement poltrons", omettre que l'on a soi-même été un moment séduit par cet "épouvantail", n'est-ce pas quelque peu minable ? Juger sévèrement une époque, dont on a pourtant partagé, ne serait-ce qu'un temps, les défauts, sans le signaler au lecteur (du Figaro, qui plus est, lecteur sans doute peu au fait de l'histoire des compagnons de route de l'I.S.), c'est aussi irresponsable que lâche.

"Juger une époque" : par-delà le cas Debord, c'est de cela qu'il s'agit. En « oubliant » de signaler sa participation, même modeste, à cette histoire, P.-A. Taguieff refuse de donner la moindre crédibilité, la moindre possibilité de séduction, à des mouvements comme l'I.S. (et, peut-on poursuivre, à ceux qui aujourd'hui veulent s'en inspirer). Ergo, ceux qui s'y sont engagés ou intéressés ne pouvaient être que des gros cons ou des petits merdeux (ou l'inverse). Jugement facile, excessif, que la vérité des faits oblige, tout simplement - et cela n'aurait pas été le cas si l'auteur s'était expliqué, dans son article, sur le sujet - à appliquer à Pierre-André Taguieff lui-même.






Précisions : je n'en ai pas d'exemplaire sous la main, mais je tiens l'information selon laquelle P.-A. Taguieff fréquentait La Vieille Taupe par intérêt pour le situationnisme, du livre (controversé) de C. Bourseiller, Histoire générale de l'ultra-gauche, Denoël, 2003. C'est dans un numéro (que je n'ai pas lu) des Archives et documents situationnistes, du même Bourseiller, que M. Taguieff revient sur ces années.

Ajoutons que l'allusion à La Vieille Taupe ne se veut pas maligne : à l'époque, la librairie n'a rien d'une officine révisionniste ou négationniste.



P.S. : J'en profite : il m'arrive de recevoir des propositions pour devenir « ami » de tel ou tel sur Facebook. Le fait est que je ne suis pas sur Facebook et n'ai pas l'intention de m'y inscrire. Ce que spontanément j'appellerais un « bon vieux mail » me semble suffisant pour quiconque cherche à me contacter. Cordialement !

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vendredi 13 février 2009

Apologie de la race française (I).

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Apologie II.

Apologie III.

Apologie IV-1.

Apologie IV-2.

Apologie IV-3.

Apologie V.

Apologie VI-1.

Apologie VI-2.


"Au service de la Compagnie Pordurière du Petit Togo besognaient donc en même temps que moi, je l'ai dit, dans ses hangars et sur ses plantations, grand nombre de nègres et de petits Blancs dans mon genre. Les indigènes, eux, ne fonctionnent guère en somme qu'à coups de trique, ils gardent cette dignité, tandis que les Blancs, perfectionnés par l'instruction publique, ils marchent tout seuls.

La trique finit par fatiguer celui qui la manie, tandis que l'espoir de devenir puissants et riches dont les Blancs sont gavés, cela ne coûte rien, absolument rien. Qu'on ne vienne plus nous vanter l'Egypte et les Tyrans tartares ! Ce n'étaient ces antiques amateurs que petits margoulins prétentieux dans l'art suprême de faire rendre à la bête verticale son plus bel effort au boulot. Ils ne savaient pas, ces primitifs, l'appeler « Monsieur » l'esclave, et le faire voter de temps à autre, ni lui payer le journal, ni surtout l'emmener à la guerre, pour lui faire passer ses passions."


(L.-F. Céline, Voyage au bout de la nuit)



Dans la série "les choses sont toujours plus compliquées qu'on ne le croit", je vous propose aujourd'hui un petit retour en arrière, au début des années 1990 - période infâme s'il en fut, la fin du mitterrandisme... J'en frémis encore en y repensant -, lorsque l'antiracisme officiel - SOS Racisme - eut à lutter contre l'idée d'instauration de quotas d'immigration. Paul Yonnet (Voyage au centre du malaise français..., pp. 170-174) sera une nouvelle fois notre guide, je lui laisse la parole (non sans pratiquer quelques coupures sur des points secondaires, coupures que je ne signalerai pas), et la reprendrai sur la fin.


(Au passage :

- sur P. Yonnet : ceux parmi vous qui le connaissent peuvent être étonnés que je le cite, tant sur certains points - de détail : cet homme ose écrire de
Mon coeur mis à nu de Baudelaire qu'il est « un monument de crétinerie auto-satisfaite », et semble croire que l'oeuvre de Céline s'arrête au Voyage - comme plus généraux, je peux être en désaccord avec lui. Mais on prend son bien où on le trouve et sur certains sujets cet homme me semble plus rigoureux, et donc plus utile, que d'autres ;

- sur J.-C. Michéa : plus d'un mois s'est écoulé depuis la première livraison de la série à lui consacrée, vous devez avoir oublié son contenu. Ce regrettable délai est en partie dû à ce que je ne suis pas sûr de continuer cette série telle quelle, ou de l'intégrer à des propos plus généraux sur le capitalisme et la crise (si les têtes pensantes du nouveau-né NPA ont quelques minutes à perdre pour me dire ce qu'est le capitalisme, puisqu'elles doivent le savoir, je leur en serai d'ailleurs reconnaissant...).

Ceci étant précisé, écoutons l'histoire de l'oncle Paul :



"L'antiracisme fait un usage compulsif du recours conservateur au maintien d'une tradition française. (...)

La « tradition française », c'est ce qu'invoque le porte-parole du Parti socialiste, Jean-Jacques Queyranne, en 1991, pour s'opposer à une proposition de Charles Pasqua, partisan d'instaurer des quotas d'immigration. Tout en estimant qu'en France « le vrai quota aujourd'hui, c'est le quota zéro, la politique française est celle de l'arrêt de l'immigration », J.-J. Queyranne affirme : « Instituer des quotas n'est pas dans la tradition française, ni la méthode à employer pour aborder les vrais problèmes de l'immigration. »

Mémoire courte, car tenter d'instituer des quotas, recourir à cette méthode « pour aborder les vrais problèmes de l'immigration » a été directement envisagé par les gouvernements français à deux reprises, en 1938 et en 1945, gouvernements alors dominés, animés ou auxquels participaient activement les socialistes français. C'est tout d'abord sous des gouvernements issus de la victoire du Front populaire - Chautemps, puis le second gouvernement Blum - qu'est créé un sous-secrétariat d'Etat à l'immigration, attribué à Philippe Serre qui a, pour le conseiller dans ces questions, le premier grand spécialiste de ces questions, Georges Mauco [cf. infra]. Or leur souci est de privilégier une immigration « utile et assimilable », c'est-à-dire de répondre aux besoins de main-d'oeuvre et de compensation démographique sans risquer d'entamer l'homogénéité ethnique de la nation. L'intégration assimilable, pour eux, écrit Patrick Weil [« La politique française de l'immigration », Pouvoirs, n°47, 1988], est « celle qui vient des pays ethniquement, religieusement, culturellement proches de la France, donc européens, à l'inverse d'une immigration africaine ou asiatique ». L'un des quatre projets de loi mis au point par le secrétariat d'Etat vise à la création d'un Office national d'immigration chargé de la sélection ethnique et professionnelle des nouveaux migrants [qui, « faute surtout de temps » selon P. Weil, ne vit jamais le jour]. En 1945, la logique du Haut Comité de la population s'inspire directement de celle de 1938 : « Un projet d'instruction envoyé aux services propose de recruter des étrangers sélectionnés selon des normes professionnelles, sanitaires, de localisation géographique et surtout selon un ordre de désirabilité ethnique. La nouvelle immigration devra comprendre 50% de Nordiques, 30% de Latins du Nord, 20% de Slaves. » Le projet, approuvé par de Gaulle, se heurte à la très vive opposition de deux résistants, le socialiste Texier et le gaulliste Parodi, qui refont le texte, d'où l'ordonnance du 2 novembre 1945, qui traite indistinctement les travailleurs immigrés selon l'origine. En l'absence de quotas décidés par la puissance publique, c'est une politique de quotas privés décidés par le patronat sur le seul critère de l'utilité capitaliste qui sera de fait instituée. Dans les années 1950 et 1960, l'industrie automobile - pour ne parler que d'elle - ira chercher au Maghreb une main-d'oeuvre non qualifiée et mal payée : c'est l'utilité capitaliste qui décidera de la sélection ethnique.

L'invocation de la « tradition française », l'appel à son respect sont encore le leitmotiv de l'intervention d'Harlem Désir devant la commission de la Nationalité à propos du projet de réforme du Code : « En somme, c'est contre la tradition, dit-il, l'usage et le droit séculaire du pays, et sous la pression de courants rétrogrades et démagogues exploitant les difficultés nées de la crise, qu'a germé l'idée de cette réforme (...). Si vous êtes fidèles à la tradition française, si vous êtes fidèles à ce principe qui est le seul à avoir été partagé à la fois par l'Ancien Régime, par la Révolution, par l'Empire et par la République (...), cette confiance qu'ont méritée ceux, venus d'ailleurs, qu'on appelait les ritals, les polaks, les ratons, et qui ont fait aussi la grandeur de ce pays. Telle nous semble être la tradition de la culture française. » [les coupures sont le fait de P. Yonnet.]

On note au passage que la fidélité à la tradition française sert à récuser « un serment de fidélité à la nation française » qui aurait pu être demandé aux nouveaux Français. Mais l'important est ailleurs. Il est que le discours antiraciste dominant, conforté dans ses stéréotypes par la quasi-totalité des hommes politiques glosant sur « la vieille tradition d'accueil des immigrés dans notre pays », voit dans les facilités de naturalisation des étrangers adoptées à partir de 1851 un effet de la générosité française rendant justice au travail et aux efforts des étrangers fixés sur notre sol - la loi du 7 février 1851 a introduit ce qu'on appelle communément le double jus soli, combinaison des critères du lieu de naissance et de la filiation. Or le double jus soli introduit en 1851 et développé par la loi du 26 juin 1889 répond très exactement à des préoccupations contraires. Ce ne sont pas des textes de générosité visant à accueillir dans la nationalité des groupes d'individus qui en auraient fait la demande, mais des textes d'intérêt national destinés à réprimer des conduites déviantes de soustraction au devoir de fils d'étranger devenus français de fait, mais refusant de le reconnaître. La loi de 1851 veut soumettre aux obligations du service militaire les étrangers de la troisième génération, et le rapporteur de la loi devant l'Assemblée évoque « l'odieux privilège des fils d'étrangers nés en France, qui, pour se soustraire aux charges du recrutement militaire, s'abstiennent de faire la déclaration requise par le Code civil, alors que pourtant il prennent leur part dans les affouages et les pâtis communaux ». Quant à la loi du 26 juin 1889, contemporaine de la grande loi du 15 juillet 1889 sur le service militaire qui faisait rentrer dans les faits son caractère obligatoire pour tous les Français, elle a aussi une préoccupation de défense nationale. L'ombre du bureau de recrutement plane sur ce texte, dont le rapporteur au Sénat, Delsol, n'hésite pas à dire qu'il est destiné à empêcher les petits-fils d'étrangers établis en France d'« échapper à la charge la plus lourde qui pèse sur nos nationaux, à l'impôt du sang ». S'il y a là marque d'une tradition française, c'est d'adapter le droit de la nationalité aux intérêts vitaux et contemporains du pays, un pays en déclin démographique rapide réclamant de la soldatesque. La vraie générosité aurait été de ne pas soumettre les descendants d'étrangers aux boucheries qui allaient suivre, de ne pas les forcer à la naturalisation française par le jeu du jus soli."

Une des raisons pour lesquelles j'évoque aussi peu ce sujet qui pourtant passionne mes collègues des autres cafés du commerce français, l'immigration, est que, outre qu'à titre personnel il ne me passionne guère, j'ai toujours senti que les choses y étaient tellement embrouillées, que le travail à fournir ne serait-ce que pour ne pas dire trop de conneries était tellement important, qu'il était en règle générale plus sage de fermer sa gueule. On constate ici, si l'on a lu ces lignes sans trop y chercher la confirmation de ce que l'on pensait déjà, qu'il est bien difficile de tracer des délimitations trop strictes entre les partis politiques sur ces questions : des socialistes créent le premier secrétariat d'Etat à l'immigration, inspiré notamment par ce Georges Mauco dont l'itinéraire et les prises de position semblent avoir été quelque peu tortueux (je vous renvoie à ce document, que je n'ai fait que survoler et dont la provenance n'est pas franchement catholique (un livre dirigé par P.-Y. Taguieff ! horresco referrens !), mais qui d'une part est signé du même Patrick Weil qui inspire ici Paul Yonnet, et qui d'autre part et surtout montre au moins les ambiguïtés dudit Mauco, de Blum à la fraction antisémite du régime de Vichy) ; à la Libération des socialistes se battent entre eux sur ce sujet de « l'immigration choisie » qui déchire aussi le gaullisme. Dans le même ordre d'idées, on rappellera qu'un Valéry Giscard d'Estaing, qui, ainsi que le montre ailleurs P. Yonnet, est en bonne tradition orléaniste fort inquiété par les questions d'immigration et ne se prive pas de le faire savoir, fut le président du regroupement familial [1].

Ceci dit, on peut tout de même se permettre quelques généralisations prudentes :

- sur l'ordonnance du 2 novembre 1945 et le refus des politiques de choisir l'immigration : bonne ou mauvaise en soi, cette volonté de ne pas choisir, ou cette incapacité à prendre une décision, a laissé un vide que le patronat s'est empressé de combler - lui a choisi, le moins cher et le plus utile à court terme, à charge au reste de la collectivité, si elle veut des bagnoles pas cher, de se débrouiller avec les conséquences. L'Etat n'a pas à se mêler de tout, mais lorsqu'il ne prend pas de décision sur un sujet, ce sont les éléments les plus puissants de la société qui s'en chargent pour lui ;

- sur le jus soli et ce que cela peut vouloir dire d'être français. Je reviendrai plus en détail sur le sujet, notamment via Jean-Claude Michéa d'ailleurs, mais on voit bien la conception sacrificielle de la patrie qui est ici à l'oeuvre, conception sacrificielle qui trouvera son apogée lors de la Grande Guerre, pour les Français « normaux » au premier chef, pour les immigrés, colonisés et Juifs ensuite (pas de procès d'intention, s'il vous plaît, j'emploie ces formulations sommaires pour être rapide et clair), ces trois catégories n'étant d'ailleurs pas toujours dans les années 30 et 40 payées de leurs sacrifices, au demeurant plus ou moins volontaires. Conception sacrificielle qu'en bon lecteur de René Girard je ne vais certes pas balayer d'un revers de la main, mais dont précisément la Grande Guerre, ce gigantesque suicide de la nation française (et un peu aussi, mais malheureusement moins, de la nation allemande (avec ou sans guillemets ? Ach, une autre fois...)) et ce qui a suivi ont montré les limites, et qui tend sans doute un peu trop à imprégner, plus ou moins consciemment, les discours actuels [2].

- du sacrifice en bonne logique on ne peut que passer au don. Des grandes déclarations IIIe République sur les « odieux privilèges » des descendants d'immigrés ou « l'impôt du sang », à la mythique intervention de J. Chirac sur le sujet (« Il faut enfin ouvrir le grand débat qui s'impose dans notre pays, qui est un vrai débat moral, pour savoir s'il est naturel que les étrangers puissent bénéficier, au même titre que les Français, d'une solidarité nationale à laquelle ils ne participent pas puisqu'ils ne paient pas d'impôt... »), on voit bien que nombre d'apories sur la question viennent de ce que l'on ne sait pas qui donne quoi et à qui dans l'histoire. Chacun a l'impression de donner quelque chose - sa force de travail, ses conditions de vie, sa « civilisation »... - ou de le sacrifier, sans être vraiment payé de retour - ces souchiens qui nous traitent comme de la merde ; ces salauds d'étrangers qui ne nous aiment pas, après tout ce qu'on a fait pour eux...

Sans méconnaître les tartes à la crèmes sociologiques sur les « angoisses » des Français, il me semble qu'un des noeuds du problème est là. Dans le contexte d'une société capitaliste, ou marchande, moderne, en l'absence de guerre et de possibilité de « sacrifice suprême », donc de forme exacerbée du don, on ne peut se trouver, au contraire, que devant les formes les plus dégradées du dit don,


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celles du donnant-donnant (notamment celle du contrat de travail), où, à l'échelle d'un pays, qui plus est en difficulté, personne ne sera jamais content. « Personne » ? Je connais suffisamment de descendants d'immigrés parfaitement « intégrés » et qui ne se voient pas revenir en Tunisie ou ailleurs autrement que pour les vacances, pour savoir que c'est faux. C'est l'autre noeud du problème : il n'y a pas de bonne politique officielle de l'immigration tant que le pays n'a pas le moral (il peut en revanche y en avoir des mauvaises, et de plus ou moins mauvaises). Il y a à peine besoin d'un J.-M. Le Pen ou d'un N. Sarkozy pour chercher des boucs émissaires, la montée ou la persistance d'un chômage de masse fait le travail toute seule. Par contre, il y a de nombreux cas d'« intégration » « réussie », la vie quotidienne étant plus souple que les déclarations officielles. Cette distinction entre les niveaux officiel et réel pouvant permettre d'évacuer les questions mal posées sur le « racisme », « ordinaire » ou non, des Français, et trouvant un appui important dans le fameux paradoxe psychologique de ces gens qui n'aiment pas, ou disent sincèrement ne pas aimer les Arabes, mais qui peuvent être très copains avec ceux qu'ils croisent tous les jours [3].

Autrement dit et en guise de conclusion : on peut s'opposer avec raison à des politiques d'immigration que l'on juge scandaleuses. Mais ce point important étant accordé, le mieux je crois dans le contexte actuel est d'en parler le moins possible : ce n'est pas se fermer les yeux devant une réalité désagréable, c'est au contraire, peut-être, le meilleur moyen pour que la réalité devienne moins désagréable pour tout le monde.

J'avais donc raison, à tous points de vue, de ne guère évoquer le sujet.








[1]
Je conserve cette première formulation, mais, renseignements pris, c'est toute l'histoire du regroupement familial qui est ambiguë et tortueuse. Une des premières mesures prises par V. Giscard d'Estaing et son gouvernement, dirigé par J. Chirac, fut, le 3 juillet 1974, la suspension de l'immigration. Deux ans après, volte-face et décret du 29 avril 1976 autorisant le regroupement familial. Un an plus tard, nouveau changement de cap : on n'autorise le regroupement familial que si le conjoint s'engage à ne pas tenter d'obtenir un emploi. Si l'on se souvient de toutes les thèses sur l'Arabe patriarcal-machiste-enfermant chez lui sa femme auxquelles on a eu droit récemment, cette mesure restrictive, venant qui plus est quelque temps après la loi Weil, qui de fait augmentait la présence des femmes sur le marché du travail, ne manque pas de laisser rêveur, mais passons - d'autant qu'elle fut annulée par le Conseil d'Etat le 8 décembre 1978.

Après et depuis VGE les hésitations continuèrent, de la loi assez libérale de juillet 1984, votée par la droite comme par la gauche - les temps changent... - aux initiatives restrictives de C. Pasqua puis N. Sarkozy, étant bien entendu que toute politique de l'immigration est prise entre trois feux : on doit, parce que c'est dans la Constitution française comme dans les conventions internationales signées par la France, laisser entrer les réfugiés politiques, sans leur imposer des conditions d'entrée et de séjour trop dures ; on ne peut, dans le contexte d'un chômage de masse, laisser entrer trop de monde ; le patronat réclame des bras pour les boulots que les Français ne veulent plus faire, ou en tout cas pas au prix où le patronat les paie. Du coup, on navigue, on joue sur des critères non négligeables mais plus discrets (à partir de combien de temps peut-on faire venir son conjoint, par exemple), quitte à fanfaronner dans les discours officiels.

Ces ambiguïtés à leur manière rejoignent celle qui fera l'objet de la dernière partie de ce texte.



[2]
C'était par exemple, on s'en souvient, la thématique de la promotion du film Indigènes : nos grands-parents se sont sacrifiés pour vous, vous nous devez donc le respect. A quoi il fut répondu, ce n'était pas difficile : vos grands-parents peut-être, mais pas vous. Débat qui n'a pas mené, et ne risquait pas de mener très loin... Je renvoie sur le sujet au tract de M.-E. Nabe, Les pieds-blancs.



[3]
Dois-je préciser qu'il y a effectivement des gens qui n'aiment vraiment pas les Arabes ?

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samedi 29 mars 2008

Codicille (non mélancolique) au précédent codicille.

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L'intervention de ce matin va répéter celle d'avant-hier. Je me suis simplement fait la réflexion qu'étaient d'ores et déjà réunis les éléments, non d'une théorie, il ne faut pas exagérer, mais d'un constat général sur l'usage des insultes, et qu'il suffisait d'y remettre un peu d'ordre. Ce qui subsistera d'ambiguïté ne sera donc plus j'espère que le fait du sujet, pas le mien.

Je propose de nommer « quadrature de Valéry » le va-et-vient entre différentes composantes psychologiques dans le contexte d'une démocratie à peu près pacifiée qui est la nôtre, va-et-vient qui provoque, selon l'humeur, un sentiment désabusé quant à l'inutilité de l'invective, ou une conscience que l'on espère lucide des limites comme de l'intérêt du genre.

"Injures, quolibets, etc., sont marques d'impuissance, et même des lâchetés, étant des succédanés pour des meurtres - des appels à autrui pour une destruction ou dépréciation. - C'est s'en remettre aux autres, car s'il n'y avait point de tiers, point d'injures..." ("Oeuvres", Mauvaises pensées, Pléiade t. 2, p. 832)

Ce qui signifie, et c'est vrai, que si l'on n'a pas le courage d'aller soi-même gifler ou tuer X, il est bas de l'insulter : l'insulte est aveu de faiblesse. Et non seulement c'est bas, mais c'est inutile, puisque, rappelle Valéry-La Palice :

"Tous nos ennemis sont mortels." (p. 834)

Heureusement ou malheureusement, cet aspect désagréable de l'insulte n'est pas suffisant pour nous amener à une attitude zen ou fataliste, purement passive et résignée. D'une part, Valéry lui-même est le premier à le rappeler :

"Pour moi, on ne tue que pour et par création. Et d’ailleurs, l’instinct destructif n’est légitime que comme indication de quelque naissance ou construction qui veut sa place et son heure." (Cahiers, Pléiade t. 1, "Ego"), phrase qui évoque le célèbre aphorisme de Bakounine :

"La volupté de la destruction est une volupté créatrice." (Le terme de « volupté » comme l'idée exprimée nous ramènent d'ailleurs à Sade.)

Ici, il ne faut pas, ou en tout cas il n'est pas besoin, malgré les accents darwiniens de ce genre de phrase, de se laisser aller à des considérations faussement graves sur la férocité de l'existence, non plus, par ailleurs, que de formuler tout cela en terme de progressisme. L'idée est plus simple et plus prosaïque : la violence, verbale en l'occurrence, pour illusoire qu'elle puisse être à de nombreux égards, n'est pas que négative.

D'autant que, et d'autre part, ce n'est pas parce que les enculistes visés ici-même ont assez de cynisme pour dormir sur leur deux oreilles sans être réveillés par la puanteur de la crasse intellectuelle qu'ils ne cessent de laisser fermenter en eux, qu'il ne faut pas essayer de les titiller de temps en temps. Ajoutons que viser X ou Y et critiquer ses prises de positions ou son comportement, c'est aussi permettre, peut-être, au lecteur de généraliser ces critiques à d'autres prises de positions et d'autres comportements d'autres "X" ou "Y".

Qui plus est, pour nuancer cette idée de lâcheté de la part de la personne qui insulte, il est bon de garder en mémoire cette observation de Nietzsche, je crois que c'est dans Humain, trop humain, selon laquelle le meilleur moyen de ne plus pouvoir se débarrasser d'un ennemi est de le tuer.


On retrouve d'ailleurs, via Valéry encore, des ambivalences du même type dans ce que peut être le comportement des insultés :

"Quel excellent exercice d'assouplissement que le pardon des injures ! Quel bénéfice, - et d'ailleurs, quelle injure plus atroce ! Il s'agit, bien entendu, d'un pardon aussi « sincère » que possible. « Je te pardonne », c'est-à-dire : je te comprends, je te circonscris, je t'ai digéré... Tu n'as pas le pouvoir de m'empêcher de te considérer selon la justice, et même avec bienveillance..." ("Oeuvres" t. 2, p. 834)

Cette méthode est bonne, mais c'est aussi une méthode de lâche. Moins qu'un procès en diffamation, qui est sans doute la façon de faire la plus méprisable, mais tout de même.


Pour résumer, non seulement ce qui précède, mais ma propre position, en revenant aux exemples canoniques des enculistes-sionistes qui font tant de bien au débat intellectuel en France :

Pierre-André Taguieff, Alain Finkielkraut, Bernard-Henri Lévy, Frédéric Encel (etc., vous complétez), pour des raisons qui leur sont propres, emploient des méthodes d'argumentation fondées sur la simplification outrancière, l'amalgame, la menace, ceci :

- en connaissance de cause ;

- en approuvant de fait des comportements meurtriers dans le monde réel (c'est ce que je rappelais précédemment : la violence de Bruno Guigue dans son article, que lui reproche son administration, blesse moins qu'une balle israélienne), ils se rendent complices de crimes (avec toute la difficulté, que l'on retrouve à chaque procès, de définir ce qu'est exactement un complice


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- voir l'admirable cas de Mme Monique Olivier Fourniret) ;

De ce fait, les attaques verbales les plus violentes sur ces comportements et sur ce qu'ils semblent révéler de leurs auteurs, sont légitimes. Elles ne doivent pas aller jusqu'à l'appel au meurtre, qui ajoute à la lâcheté de l'insulte telle que signalée par Valéry - mais elles constituent, encore une fois dans notre démocratie peu ou prou pacifiée, une des rares alternatives dont nous disposions à la violence physique d'une part, à l'indifférence résignée d'autre part.

(Une incise : tous facteurs passionnels mis à part, le cas du Proche-Orient est ici d'autant plus prototypique que la puissance pour l'instant la plus forte, Israël, joue, avec l'aide des fumiers dont il est aujourd'hui question, à se faire passer pour victime. Il y a beaucoup à dire sur les ennemis d'Israël, beaucoup d'insultes à délivrer aussi, mais tant que le rapport des forces restera ce qu'il est, tant que les massacres et les charniers seront surtout le fait d'un camp, c'est vers les « rossignols » des premiers et les « muses » des seconds que partiront en priorité les insultes. J'exagère un peu et cite Céline dans un contexte où il n'est pas nécessairement le bienvenu, mais, paradoxalement, c'est pour montrer l'absence chez moi de tout facteur « passionnel ». Suis-je clair ?)

Du reste, il s'en faut que la violence verbale ne soit que défoulement ou prélude à la violence physique. Sur ce point, Alain Brossat a écrit de bonnes pages dans un livre intitulé Le corps de l'ennemi (La Fabrique, 1998), montrant que dans certains cas la première prépare la seconde, mais que dans d'autres cas elle en protège. J'avais consacré un texte à ce bouquin il y a longtemps, texte dont je n'ai pas été content et que je n'ai jamais publié. J'y reviendrai peut-être, je vous le signale en attendant.

On peut aussi compléter tout cela par ces réflexions de Karl Kraus, orfèvre en matière d'invective - texte ancien, dont je n'ai pas toujours respecté moi-même les principes.



(De sacrés enculés, ces gars-là, tout de même... Même pas l'originalité et le style d'un Fourniret ! Voilà du vécu, on est loin du virtualisme ! (Je rappelle que M.-E. Nabe a consacré un beau texte à Fourniret dans J'enfonce le clou, et vous laisse. Bises à tous !))

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jeudi 27 mars 2008

Codicille (mélancolique ?) au précédent.

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Accompagnant mon café du matin d'un peu de Pléiade Valéry, comme ça, pour voir quel goût ça a, je tombe très rapidement sur quelques Mauvaises pensées liées à ce que j'ai écrit hier :

"Tous nos ennemis sont mortels." - cette rassurante évidence vient après ceci :

"Quel excellent exercice d'assouplissement que le pardon des injures ! Quel bénéfice, - et d'ailleurs, quelle injure plus atroce ! Il s'agit, bien entendu, d'un pardon aussi « sincère » que possible. « Je te pardonne », c'est-à-dire : je te comprends, je te circonscris, je t'ai digéré... Tu n'as pas le pouvoir de m'empêcher de te considérer selon la justice, et même avec bienveillance..." (t. 2, p. 834)

Il est évidemment possible de rétorquer que voilà une méthode de faible. Quoi qu'il en soit, je suis aussi tombé sur cela :

"Injures, quolibets, etc., sont marques d'impuissance, et même des lâchetés, étant des succédanés pour des meurtres - des appels à autrui pour une destruction ou dépréciation. - C'est s'en remettre aux autres, car s'il n'y avait point de tiers, point d'injures..." (p. 832)

Une petite nuance sur ce dernier point : lisant un paragraphe de Taguieff, je n'ai pas besoin de témoins pour recourir aux injures misogynes, homophobes ou anti-goy qui viennent spontanément à l'esprit devant tant d'enculisme. Mais j'admets sans peine la part de vérité de ce constat d'ensemble.

Pour compléter le tableau, rappelons - de mémoire - la phrase de Nietzsche selon laquelle le meilleur moyen de toujours penser à un ennemi est de l'avoir tué.


Heureusement, dans ses Cahiers, le même Valéry nous redonne une raison - étrangement progressiste de sa part - de fulminer :

"Pour moi, on ne tue que pour et par création. Et d’ailleurs, l’instinct destructif n’est légitime que comme indication de quelque naissance ou construction qui veut sa place et son heure."

Le CRABE !



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mercredi 26 mars 2008

On en apprend tous les jours.

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Ainsi, je découvre que Tocqueville descendait de César Borgia. Ça vous pose un homme.


Bon, dans la mesure où je vous ai récemment conseillé l'article de Bruno Guigue qui lui a valu une célébrité instantanée, je relève quelques points :

- autant qu'il me semble, M. Guigue a bien enfreint ce que l'on appelle le devoir de réserve, et en tant qu'énarque il devait savoir qu'il le faisait ;


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- il a été suspendu de ses fonctions de sous-préfet, mais n'a pas été révoqué en tant que fonctionnaire : il a rejoint, comme le dit joliment le langage administratif, son corps d'origine. S'il était un bon sous-préfet, on est désolé pour les administrés de Saintes et de ses alentours, mais il ne s'agit pas non plus, en l'espèce d'un drame humain à vous tirer des larmes ;

- à l'heure où j'écris, sa réaction, contrairement à celle de la pleureuse Redeker, semble d'ailleurs digne et mesurée ;

- point à ma connaissance non relevé, la virulence de son article répondait à la virulence des enculistes-sionistes habituels (Finkie, Taguieff, Encel...), et peut-être est-ce la colère devant l'ignominie des arguments employés par ces punais, ces charognes, ces métastases de l'intellect, qui l'a fait tomber dans ce piège d'écrire des phrases qu'en tirant de leur contexte on pouvait aisément utiliser contre lui. On rappellera par ailleurs, avec l'UJFP, que les propos de B. Guigue restent moins violents qu'une balle ou un missile israélien. Si j'écris qu'il m'arrive de souhaiter aux délabrés sus-nommés une mort cancéreuse dans d'atroces souffrances (le vaillant général Sharon, victime d'une attaque cérébrale, n'est plus qu'un cadavre sous-perfusion depuis bientôt deux ans (combien pèse-t-il maintenant ?), on ne voit pas pourquoi les cellules et les vaisseaux sanguins des cerveaux auto-infestés par la malhonnêteté et la médiocrité intellectuelles de ces tristes sbires seraient immunisés contre la rouille, le délabrement, le travail du Crabe)

- il n'y a pas que Sharon, beaucoup sont morts d'un cancer, qui valaient mieux que lui ! Artaud lui-même, et d'un cancer de l'anus, s'il vous plaît ! Le Crabe n'a peur de rien ! Et s'il s'est attaqué à l'anus d'un des plus grands écrivains du XXe siècle, ce n'est pas la cervelle vide de Finkie qui va lui faire peur !

- On peut se demander ce qui est le plus sale, cher ami, cher démon...


si j'écris quelque chose de ce genre, disais-je donc !, ce n'est peut-être pas très gentil, mais ça ne tue personne, et c'est surtout un aveu d'impuissance par rapport à leur situation de porcs privilégiés. Pour le dire clairement : si nous ne pouvons plus utiliser la violence verbable, que nous reste-t-il ?


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Ach, tout le monde n'est pas "Gu"... Heureusement pour les flics pourris !


- revenons à Bruno Guigue : de ce que j'ai lu ces derniers jours, la meilleure analyse est celle du site de Pierre Tévanian, "Les mots sont importants". J'ai très souvent piqué des colères à la lecture des articles de ce monsieur qui participe allègrement à la "judiciarisation" de la société française et en appelle sans cesse au lynchage médiatique contre tel ou tel, mais ici, dans l'ensemble, sa position me semble équilibrée.

(Ajout le 29.03.)
L'article d'Esther Benbassa, assez critique envers Bruno Guigue, apporte des informations utiles, notamment parce que cette dame connait le sujet, mieux que B. Guigue, P. Tévanian, ou moi-même. (Fin de l'ajout.)

Cette affaire, par ailleurs, ne nous apprend bien sûr rien que nous ne sachions déjà. Mon titre ne s'appliquait donc qu'à Tocqueville (lequel descendait aussi de Saint Louis - ce qui nous (r)amène aux croisades).


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Si je t'oublie, Jérusalem...





P.S. 1 : Oui, j'oubliais, et cela va dans le sens du commentaire de l'excellent Kabouli : dans le compte-rendu par l'AFP de la mise au pas de B. Guigue, son supérieur hiérarchique dit que même si un fonctionnaire veut publier un ouvrage sur les vases Ming, il doit en référer à son autorité. J'en déduis d'abord que l'on peut publier des choses sur les vases Ming qui vont à l'encontre du devoir de réserve, ce qui ne semblait pas si évident, ensuite je suggère à tous les sous-préfets de France et de Navarre de publier des ouvrages extrêmement critiques sur les vases Ming, par signe de solidarité avec B. Guigue. En toute rigueur, ils devraient tous être sanctionnés. Logique, non ?

P.S.2 : un petit hommage à Muray pour finir. En faisant une recherche d'images sous le titre de « charité », je me suis aperçu, rougissant une fois de plus de mon inculture en matière d'iconographie religieuse, qu'une tradition faisait figurer ladite de charité non sans générosité :


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Les petits n'étant pas, fort heureusement, les seuls à y avoir droit :


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Bonne santé à tous !

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lundi 20 août 2007

Faurrisson encule Duras et Vidal-Naquet (ou ce qu'il en reste).

Vous comprendrez ce que signifie dans mon esprit ce titre en lisant ce texte d'Alain de Benoist, vieux de plus de dix ans. Si, sur la thèse, il ne vous apprendra rien - on peut même lui trouver, dans sa première partie, des relents debordiens un rien gênants, mais nous y reviendrons en temps utile -, sur la description de certaines pratiques, il est fort distrayant. D'autant que sa relative ancienneté permet de juger de l'évolution de certains depuis la parution de cette "Nouvelle Inquisition" - je pense notamment à l'hémorroïde stalino-sioniste Taguieff, dont le parcours fait irrésistiblement penser à ces gauchistes profitant des années passer à étudier le système capitaliste à fins de destruction, pour recycler ce savoir en se mettant au service dudit dystème. Le beurre n'a pas d'odeur !


"Un peuple va vers sa ruine quand les honnêtes gens n'ont plus qu'un courage inférieur à celui des individus malhonnêtes."



Signalons aussi cette série d'entretiens avec Robert Steuckers : 1ère partie ; 2ème partie ; 3ème partie. Si le personnage peut, à première vue, ne pas séduire plus que ça, ses informations sur la géopolitique ou la "Révolution conservatrice" ne sont pas dénuées d'intérêt.


Enfin, je souhaiterais vous soumettre un dilemme moral. Je reviens d'un pays scandinave où la moyenne bourgeoisie (c'est-à-dire la petite bourgeoisie aisée) est triomphante, c'est parfaitement étouffant, et je me demandais qui était le plus méprisable, du bourgeois qui a réussi et vous impose de façon ostentatoire un luxe qui n'a même pas la démesure pour excuse et qui n'a guère que le confort du (gros) cul dudit bourgeois comme justification ; ou du petit-bourgeois-qui-veut-devenir-moyen, qui rame et s'endette pour se payer le même écran plasma que son voisin, pour y regarder les mêmes merdes que lui. Les deux sont détestables, mais y a-t-il une différence à faire ? Je n'arrive pas à décider.

Allah vous bénisse !

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jeudi 23 novembre 2006

Identités et particularismes, suite.

Oui, un commentaire laissé au sujet du texte sur les rapports entre persécution et définition d'une minorité me rappelle une critique (je crois que c'était dans le collectif publié par La Fabrique, La République mise à nu par son immigration, 2006, mais je n'en suis pas sûr) formulée à l'intention du philosémitisme de P.-A. Taguieff. On peut en effet considérer qu'il y a quelque chose de pervers à faire porter aux Juifs tout ce qu'il leur fait porter (jusqu'à l'économie de marché ! cf. ce compte-rendu), non seulement parce que c'est à double tranchant, mais en soi : une particularisation reste une particularisation, même si elle est très positive.

Est-ce qu'on peut faire le même reproche à M.-E. Nabe, dans son rapport aux "Arabes" ? Fondamentalement, il me semble que non, mais certaines formulations peuvent le suggérer - et l'on aboutirait à la situation cocasse d'intellectuels "bien français" s'engueulant en s'envoyant des minorités à la gueule, "mes Juifs" contre "tes Arabes", et vice-versa, fantasmes contre fantasmes, peuple élu de l'économie de marché et/ou de la démocratie et/ou du progrès (etc.) contre peuple élu de la révolte anti-capitaliste et/ou de la religion toujours vivante et/ou de la fierté authentique, etc.

Quant à moi, il est bien évident que je suis au-dessus de pareils reproches (cf. ma réponse au dit commentaire). Mais élargissons. Fassbinder proclama un jour : "Tout philosémitisme est un antisémitisme." On peut interpréter de manières diverses une telle formule. Je crois que le mieux à faire est de la rapporter au diagnostic de Dumont (cité plus complètement ici) :

"On parle beaucoup de "différence", de la réhabilitation de ceux qui sont "différents" d'une façon ou de l'autre, de la reconnaissance de l'Autre. Ceci peut signifier deux choses. Dans la mesure où c'est affaire de "libération", de droits et de chances égaux, de l'égalité de traitement des femmes, ou des homosexuels, etc. - et telle semble être la portée principale des revendications présentées au nom de telles catégories -, il n'y a pas de problème théorique. Il faut seulement faire remarquer que, dans un traitement égalitaire de ce genre, la différence est laissée de côté, négligée ou subordonnée, et non "reconnue". (...)

Mais il se peut qu'il y ait davantage dans ces demandes. On a l'impression qu'elles présentent aussi un autre sens plus subtil, la reconnaissance de l'autre en tant qu'autre. Ici je soutiens qu'une telle reconnaissance ne peut être qu'hiérarchique (...). Ici, reconnaître est la même chose qu'évaluer ou intégrer (...)

Je soutiens ceci : si les avocats de la différence réclament pour elle à la fois l'égalité et la reconnaissance, ils réclament l'impossible." (Essais sur l'individualisme, Seuil, 1978, pp. 259-260)

Autrement dit et dans le contexte de cette note : le fait de différencier est plus important que le contenu de la différence. Ce qui se vérifie aisément dans la pratique, puisque tout jugement positif sur une "communauté" émis par X peut être considéré comme négatif par Y (le courage devenant témérité, la prudence pusillanimité, l'affirmation de soi vantardise, etc.).

Ce qui ne signifie pas pour autant - sinon, je devrais supprimer quelques notes... - que cette différenciation est à coup sûr illusoire, que tout se vaut, partout, tout le temps. Simplement :

- il y a des domaines où elle est plus légitime que d'autres. Il est plus aisé d'étudier les rapports entre les "représentants" d'une "communauté" et le pouvoir, ou de rappeler que les différentes "communautés" ont, sur certains points de vue, des histoires différentes (les séfarades et les ashkénazes, par exemple), que de chercher à rapporter tel trait de caractère d'une personne à son "appartenance" à une "communauté" ;

- il faut savoir à quoi on s'expose, et à quoi on expose les gens dont on parle : tout jugement que l'on porte, soit sur une communauté, soit sur certains de ses membres, peut être retourné en son contraire.



Sur le même sujet : le deuxième post-scriptum de ce texte.

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