dimanche 29 avril 2012

Déjà Sarkozy perçait sous de Gaulle... (Ajout le lendemain.)

Le texte de M. Maso sur Nicolas Sarkozy, par-delà ce que l'on peut en penser, aura au moins eu le mérite de me faire comprendre quelque chose sur le rapport des Français à l'égalité. Il n'est pas faux mais il est insuffisant de dire que les Français ont « la passion de l'égalité ». Héritage certainement de leur passé doublement glorieux, ou de ce qu'ils considèrent, à tort ou à raison, comme doublement glorieux dans leur passé, la monarchie absolue d'un côté, la Révolution de l'autre, les Français, finalement, veulent être tous égaux sauf un. Le Président est un peu le renonçant de la société française : il est l'exception à ses valeurs d'ensemble qui rend effectivement opératoires ces valeurs.

(Sur la notion de renonçant, voyez par exemple ici et .)

Évidemment, si on s'est levé du mauvais pied, on peut voir ici hypocrisie ou volonté d'avoir à la fois le beurre et l'argent du beurre. Mais cela n'empêche pas le système d'avoir sa cohérence : la valeur égalité régit la société, ce qui soit dit en passant permet aux Français de s'engueuler entre eux (on s'engueule entre égaux) sans que cela ne pose vraiment problème, du moins jusqu'à une date récente ; le Président-Monarque, de son côté, d'une part incarne la grandeur qui permet à la société égalitaire de ne pas trop sombrer dans la grisaille, d'autre part assure la continuité du tout. Supprimez le Président, c'est la IIIe et la IVe République, la division, la zizanie (Astérix), tout ça.

Pour que les Français soient égaux, il faut que le Président ne soit pas égal. Ici comme ailleurs l'important est la différence de statut. Le Président pourra toujours être critiqué parce que trop loin du peuple, il ne faut pas se méprendre sur le statut de cette critique, dont l'esprit s'apparente à celui des reproches que les hommes adressent aux femmes, et réciproquement. On aimerait que sa femme soit un peu moins chiante, un peu moins caricaturalement féminine sur certains points précis, on ne lui demande certes pas de n'être plus une femme. On voudrait que le Président soit plus proche du peuple, on ne lui demande pas d'arrêter d'être Président.

C'est ce que Nicolas Sarkozy, en accord là-dessus avec certains gauchistes, n'a pas compris, et, par-delà cette élection, ce fut un des principaux problèmes de son quinquennat. Cela ne gêne pas les Français que l'individu Nicolas Sarkozy aime Disneyland, cela les choque le Président Sarkozy montre qu'il l'aime. C'est hypocrite peut-être - encore qu'il y aurait à dire sur les rapports de la politique et de l'hypocrisie -, injuste sans doute si le Président est fan de Mickey, mais quel boulot n'a pas ses contraintes ?

- Je voulais faire une note courte, il est tout de même un point, pas du tout abordé par M. Maso, qui complète le tableau, à savoir la féodalité. A tort ou à raison par rapport à leur histoire (bis), les Français n'ont conservé de la royauté, dans le noyau dur de leur mémoire collective, que la monarchie absolue - ce qui leur permet d'ailleurs d'aimer à la fois Marie-Antoinette et le « bloc » de la Révolution, c'est-à-dire, selon l'idée et l'expression de Clemenceau, la séquence 1789-1793 dans sa globalité.

Or, si la féodalité, et l'on entend par là tout ce qui est peut être source de hiérarchie dans la société en-dehors du Roi ou du Président, et cela prend donc nécessairement à un moment ou à un autre la forme de groupes, si la féodalité est le repoussoir de la vision française de la société, et ceci sur le long terme : la monarchie absolue mettant au pas l'ancienne noblesse, la Révolution abolissant les corporations, le Front populaire élu contre les « deux cents familles », etc., si la féodalité est le repoussoir, elle est aussi le trou noir, ou l'angle mort, ou l'impensé, etc., de cette vision française de la société.

Point n'est besoin de se lancer dans des comparaisons avec des pays à tradition féodale plus persistante que la nôtre, Allemagne, Japon, et même Royaume-Uni : des pays égalitaires comme les pays scandinaves ou les États-Unis n'ont pas ce problème à admettre l'existence des groupements. Et encore moins à réfléchir sur leur fonction. La pensée politique française depuis la Révolution appréhende toujours associations, groupes de pression, et même d'une certaine manière partis politiques, comme des anomalies, comme des choses surprenantes.

Il y a à cela deux motifs principaux. Une soumission quelque peu étonnante, à tout le moins dans sa durée, à la mémoire collective du pays et aux valeurs qu'elle définit. La féodalité, de ce point de vue, c'est tout ce qui s'interpose entre le peuple - qui est composé d'individus égaux à moi-même - et sa souveraineté (quelle que soit la forme, IIIe ou Ve République, voire bonapartisme, que cette souveraineté prenne), tout ce qui, dans ce cadre conceptuel emprunté à Rousseau, empêche la bonne communication entre le peuple et, d'une certaine manière, lui-même, ou, si l'on veut, entre moi et le pouvoir politique qui m'est supérieur mais vient de moi. (L'influence de Rousseau se combinant d'ailleurs ici au vieux thème selon lequel "Si le Roi savait…" - ce sont les intermédiaires qui font du mal au peuple, auquel le roi ne veut que du bien.)

L'autre motif, par-delà cette rigidité doctrinale, c'est que, du point de vue symbolique et logique que nous avons décrit au début de ce texte, la vision française a sa cohérence, et que les féodalités n'y ont effectivement pas leur place.

Simplement, et bien évidemment, comme le dit Louis Dumont, toute idéologie a un résidu, une part du réel qu'elle ne peut absorber. Le couple monarque - égalité a comme résidu la féodalité. En soi, ce n'est pas un drame. Mais on gagnerait évidemment à mieux intégrer, dans nos habitudes de pensée, cette dichotomie entre l'ordre symbolique, sans intermédiaires entre le peuple et son souverain, et la persistante réalité de l'existence de groupes - d'intérêts, d'idées, de solidarités, etc.

Et la deuxième erreur fondamentale de Nicolas Sarkozy, c'est bien sûr son rapport avec certaines de ses féodalités. M. Maso, lorsqu'il mentionne la fameuse halte au Fouquet's du nouveau président et rappelle que tout le monde y est allé une fois dans sa vie - je vous conseille le chocolat, très bon -, omet de signaler qu'il n'y est pas allé seul, mais avec ses amis patrons. Je passe mon temps en ce moment à recenser les ambiguïtés du vieux de Gaulle, tout ce qu'il a pu concéder aux patrons au nom de la modernisation de la France ; j'ai même écrit que précisément sa forme d'austérité par rapport à l'argent avait pu servir de paravent aux pratiques concussionnaires de ses petits copains. Il ne s'agit donc pas pour moi de jouer les naïfs ou les manichéens : simplement, comment Nicolas Sarkozy n'a-t-il pas pressenti l'impact symbolique si fort d'une telle attitude ? On en dira autant et même plus de la « retraite » sur le yacht de Vincent Bolloré. Avec le recul j'ai toujours autant de mal à comprendre qu'il ait pu faire une telle erreur. Le Fouquet's encore, même si ce n'est pas bien malin d'oublier à quel point les premiers pas du nouveau monarque sont étudiés, comme l'était l'attitude du Roi lors de son adoubement ou de son couronnement, le Fouquet's, je peux imaginer que dans l'excitation du moment, et emporté par ses amis, le frais Président ait fait une erreur. Mais pour l'histoire du yacht, c'est lui-même qui a mis l'accent sur l'aspect symbolique, voire initiatique, de la chose - un peu, toutes choses égales d'ailleurs, comme ces jeunes sauvages que l'on envoie quinze jours ou plus dans le désert et qui après quelques rudes rites d'initiation (je vous épargne les photographies, on croirait que, passez-moi l'expression, j'ai une dent contre le phallus du Président) sont consacrés comme adultes.

Bref. D'un côté Nicolas Sarkozy a mal assumé certains aspects solennels de sa charge, d'un autre il est vite apparu, et pas seulement d'une façon symbolique (le bouclier fiscal), comme, pour le dire vite, le valet du grand capital. Indigne de sa fonction et la prostituant aux nouvelles féodalités financières. Chacun de ses deux aspects ne pouvait que le handicaper dans le contexte français, que l'on s'en réjouisse, que l'on le déplore, ou que l'on s'en foute un peu. Mais cumuler les deux, disons que cela ne risquait pas de faciliter son travail, si, pour rester dans l'optique de M. Maso, on donne du crédit à sa volonté de réformes.

D'une façon générale, la coexistence chez notre Président d'une connaissance extrêmement précise du fonctionnement concret du sérail politique, et, sinon d'une méconnaissance de son fonctionnement symbolique, du moins d'un oubli de l'importance de ces symboles pour le fonctionnement concret du système, me laisse perplexe. Peut-être faut-il y voir un paradoxal côté « bon élève », « scolaire », quelque peu étonnant certes mais pas illogique pour quelqu'un qui est tombé très tôt en politique, a passé beaucoup de temps à saisir les subtilités du fonctionnement de Neuilly et des Hauts-de-Seine (héritages des barons gaullistes…) et a certainement eu tendance à considérer les grands mots gaulliens comme un simple trompe-l'oeil par rapport à la vraie nature du système. Ce qui n'était qu'une partie, la partie basse peut-on dire, de la vérité.



N. B. Dans le texte le plus long que j'ai pu consacrer à Nicolas Sarkozy, j'insistai sur la façon dont le Président se mettait en première ligne face au peuple, en supprimant ou en crachant sur les corps intermédiaires qui pouvaient, entre autres choses, le protéger, et rappelais à ce sujet la description de la fin de… la monarchie absolue par Taine dans Les origines de la France contemporaine. Cela n'a rien de contradictoire avec ce que j'ai écrit ici sur son rapport aux « féodalités », puisque N. S. est apparu comme l'homme d'une coterie, d'un groupe d'individus qui voulaient se substituer à l'État. Notre homme n'a insulté les notables de la République, juges, flics, parfois les journalistes, etc., qu'en donnant l'impression que c'était parce qu'il leur préférait, à la fois comme compagnie personnelle et pour gouverner la France, MM. Bolloré, Lagardère, Bouygues, etc. En étant cynique et en n'abordant le problème que d'une façon réductrice j'aurais tendance à rappeler que, et ceci n'est pas spécifiquement français, on préfère toujours les maîtres que l'on connaît, tout mauvais qu'ils soient, à de nouveaux maîtres que l'on n'a pas réussi encore à « apprivoiser ».

Ce qui nous conduit à un thème que je ne voudrais pas paraître esquiver, l'antisémitisme français que M. Maso brandit comme un des motifs de l'impopularité de Nicolas Sarkozy. Un des premiers livres contre les nouvelles « féodalités » et leur apparition ou persistance après et malgré la Révolution française est celui d'Alphonse Toussenel, Histoire de la féodalité financière. Les Juifs rois de l'époque, publié en 1847. Il est de fait que les deux thèmes ont très tôt été liés. Il est incontestable par ailleurs que tout ce que j'ai pu écrire sur la difficulté française à admettre l'existence et l'influence - ce qui peut conduire à fantasmer parfois leur importance, suivez mon regard - des groupes, et notamment des groupes de pression plus ou moins officiels, s'applique aux solidarités telles que la solidarité entre Juifs. On remarquera néanmoins que cet « antisémitisme » n'a tout de même pas empêché Nicolas Sarkozy d'être massivement élu il y a cinq ans, et qu'il sera peut-être réélu dans une semaine. Il y a même dans les provocations de M. Maso sur ce sujet une acceptation paradoxale de clichés antisémites - il est toujours frappant de voir que sur ce sujet on a l'impression d'un cercle infernal, de querelles qui ne peuvent s'arrêter, de clichés qu'à un moment ou un autre quelqu'un se croit obligé de ressortir. - En bref et pour finir : sans nier la part de réalité que peut ici contenir le diagnostic de M. Maso, il me semble que ce thème n'apporte pas grand-chose à son analyse. Pour le dire autrement, ce que j'ai essayé de décrire ici me paraît nettement plus important dans le ressenti des Français à l'égard de leur Président que ces problèmes de judéité.



(Ajout le 30.04) J'ai lu Rideau hier - qui contient notamment un portrait au vitriol de de Gaulle, très drôle même si on n'est tout à fait sûr de ce que l'auteur lui reproche -, j'y trouve ces lignes :

"Tout le monde sait que c'est la nature pas assez royale de Louis XVI qui a provoqué la Révolution française. Le roi était déjà un gros beauf républicain (...), à coup sûr le premier des démocrates à venir." (Éditions du Rocher, 1992, pp. 182-83)

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mercredi 31 décembre 2008

Sarkozy mon amour (III) : "Une légère sensation de fraîcheur sur le col."

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Sarkozy mon amour, I.

Sarkozy mon amour, II.



Première partie.

Deuxième partie.

Troisième partie.

Conclusion : Fays ce que dois, advienne que pourra.


Le début de la présidence de Nicolas Sarkozy a revêtu des allures de catastrophe pour l'intéressé : escapade Bolloré « mal perçue par l'opinion », paquet-cadeau fiscal idem, Cécilia se barrant aussitôt que possible, perte de nerfs au salon de l'agriculture, apparition ridicule et disneylandienne de Carla "j'aime-les-pauvres-ma-chatte-aime-les-riches" Bruni, dégringolade dans les sondages... A l'époque, pas si lointaine, il y a quelques mois, l'hardi Pierre Larrouturou pouvait sortir un (bon) livre ainsi intitulé


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sans triomphe populaire certes, mais sans déclencher l'hilarité. Dans Après la démocratie, qui a dû être rédigé à peu près au moment de la sortie du livre de P. Larrouturou, Emmanuel Todd se veut sans appel : les Français, les sondages le prouvent, rejettent massivement la politique inégalitaire de Nicolas Sarkozy, qui va à l'encontre de leurs valeurs les plus fondamentales. Ne s'offrent plus à l'intéressé, la greffe n'ayant pas prise, que les solutions (évoquées ici) d'ethnicisation de la démocratie ou de suppression progressive du suffrage universel, sauf bien sûr à ce qu'il se résolve à recourir au protectionnisme. Je ne contesterai pas que N. Sarkozy puisse recourir à l'un ou l'autre de ces trois moyens, je le contesterai d'autant moins qu'il peut même recourir aux trois ensemble : en réalité, il peut faire ce qu'il veut ou presque. Pour un homme censé être en situation d'échec, le moins que l'on puisse dire est que c'est un luxe !

C'est entre autres ce constat d'échec du constat d'échec dressé par E. Todd qui m'a mis sur la piste : Nicolas Sarkozy est plus fort que jamais. Qhod est hic et nunc demonstrandum !


(Une précaution générale : vous serez d'accord ou non avec les idées ici exprimées, mais je vous prie de garder à l'esprit qu'un tel exercice de caractérisation à chaud d'un homme et d'un régime, ne peut, sauf à prendre les dimensions d'un livre, faire à chaque ligne la différence entre ce qui est vrai en 2008, ce qui le sera sans doute en 2009, peut-être en 2011, sous réserve de ceci, de cela, etc. Je signale des éléments de ce genre de temps à autre, il serait fastidieux pour tout le monde de les rappeler en permanence.)


I. De quelques aspects de la personnalité de Nicolas Sarkozy.

On me fera peut-être remarquer que dans les livraisons immédiatement précédentes j'ai parlé du sarkozysme, et qu'aujourd'hui j'évoque Nicolas Sarkozy lui-même. C'est effectivement un des noeuds du problème - et même une des erreurs les plus fréquemment commises, entre autres par votre serviteur : trop séparer un homme banal et la situation politique dans laquelle il se trouve, et qu'il a en partie créée.

Pour nous donner un point de départ, citons Jean-Claude Michéa (La double pensée, Flammarion, 2008, pp. 181-82 ; ce livre et le livre précédent de son auteur, L'Empire du moindre mal, Climats, 2007, seront notre fil d'Ariane aujourd'hui) :

"Quant au positionnement politique d'un Nicolas Sarkozy, il ne présente aucun mystère particulier : c'est un politicien libéral - au sens où le sont également une Laurence Parisot, un Claude Bébéar, un Jacques Attali. A ce titre, la seule question qui compte réellement à ses yeux (comme aux yeux de tout actionnaire) ce n'est évidemment pas celle de la couleur de peau de la main-d'oeuvre mais bien celle de sa rentabilité économique (...). En revanche, l'état de transe profonde dans lequel la personnalité même de Nicolas Sarkozy a visiblement le don de plonger beaucoup d'esprits de gauche - et même au-delà - apparaît beaucoup plus mystérieux (si l'on veut bien écarter la thèse, par ailleurs plausible, de l'antisémitisme inconscient). De ce point de vue, la seule véritable question philosophique (qui a forcément une dimension psychanalytique) est : « De quoi le nom de Sarkozy est-il le nom ? » Il n'est pas étonnant, dans ces conditions, que le petit best-seller d'Alain Badiou nous en apprenne infiniment plus sur les fantasmes personnels de son auteur (ou sur ceux de son étonnant fan-club) que sur l'objet officiel de sa passion."

Passons sur les échanges de piques entre lacaniens et post-lacaniens (Milner [1]/ Badiou / Michéa), retenons la thèse : Nicolas Sarkozy est banal, n'a aucun intérêt, ceux qui s'excitent sur lui soit tombent dans le panneau « people » qui les divertit de ses vraies réformes, de ses vrais méfaits (d'inspiration plus ou moins directement marxiste, c'est aussi le point de vue du Réseau Voltaire), soit, et ce n'est pas incompatible, le font pour des raisons à peine avouables (J.-C. Michéa évoque ici en passant la plausibilité d'un antisémitisme inconscient ; p. 207 de La double pensée il suggère que le nom de Sarkozy est utilisé par les anciens gauchistes anti-humanistes, notamment althussériens (A. Badiou au premier chef, donc), comme « un très curieux retour du refoulé » de « tous les sujets en chair et en os que l'intellectuel de gauche a impitoyablement sacrifiés sur l'autel de la Structure » - autrement dit, et si je comprends bien cette idée rapidement exprimée en note, on a tellement dans les années gauchistes oublié les « sujets en chair et en os » au profit des notions de « structure » ou de « processus sans sujet » qu'il faut ou que l'on croit devoir maintenant en remettre une couche dans le sens inverse, en faisant porter trop de choses à Nicolas Sarzkoy (ou, donc, au « nom Sarkozy »), y compris les souffrances qu'il inflige à ceux que l'on avait soi-même auparavant éliminés de toute question théorique digne d'intérêt).

Oublions A. Badiou pour l'instant - d'autant que nous n'avons jamais lu son livre sur N. Sarkozy -, et notons tout de suite que ces objections de Jean-Claude Michéa à une trop grande personnalisation du débat autour du Président lui-même, ne s'appliquent pas au livre d'Emmanuel Todd, que celui-ci les a devancées : s'il partage la thèse selon laquelle l'intéressé est une personnalité banale qui ne vaut sans doute pas l'excès de haine et de curiosité qu'il suscite, E. Todd n'en oublie pas pour autant ("Ce président est la preuve que la France est malade.") qu'il n'est tout de même pas insignifiant que ce gars, apparemment donc, si commun, soit président de la République.

Et il faut aller plus loin : non seulement il n'est pas insignifiant qu'un individu aussi tristement libéral et bourgeois que Nicolas Sarkozy soit Président, mais il est important qu'il se comporte comme il le fait en tant que Président, cela fait précisément partie du sarkozysme. Banalité, justement, ? Si l'on en reste au niveau Le point-Nouvel obs du « style Sarkozy », oui, mais pas, me semble-t-il, si l'on va plus à l'essentiel.

Reprenons en effet l'idée de J.-C. Michéa d'un Nicolas Sarkozy avant tout libéral, c'est-à-dire, c'est le sens de L'Empire du moindre mal et de La double pensée, quelqu'un qui cherche à mettre de côté les questions morales, en ce qu'elles risquent à tout instant de déboucher sur le fanatisme religieux, au profit d'une neutralité axiologique (supposée) et d'une volonté d'efficacité rationnelle. Et constatons que N. Sarkozy est aussi, voire surtout, libéral dans sa façon de faire de la politique, c'est-à-dire que, s'il a un environnement et une personnalité idéologiques (je suis d'accord avec tout le monde là-dessus, c'est une petite pute d'avocat parvenu, bourgeois, fasciné par le luxe, individualiste, darwinien, etc.), il pousse le libéralisme philosophique jusqu'à ne pas avoir de réelles convictions (au grand dam parfois de certains de ses soutiens, à l'UMP ou aux Etats-Unis), au profit d'une permanente volonté d'efficacité à court terme (qui est aussi une des clés de son incompétence notoire, laquelle fit de lui un ministre du budget qui creusa comme jamais les déficits publics, ou un ministre de l'intérieur pompier-pyromane).

Il faut ici faire un détour par la notion d'« animal politique ». L'expression a deux sens principaux :

- la définition d'Aristote de l'homme comme « animal politique », de la condition humaine comme arrachement à l'animalité par le fait de la collectivité : l'animal ou le primate vivent en hordes, l'être humain en organisations politiques (faut-il le rappeler, c'est un des acquis irréversibles de l'ethnologie que d'avoir montré que les organisations tribales les plus primaires d'apparence étaient déjà de véritables organisations politiques, ce dont les Sauvages furent toujours parfaitement conscients) ;

- le cliché du bon politicien comme « animal politique », instinctivement doué pour les jeux de partis, d'alliances, de trahison, sans grand scrupule ni morale - comme l'animal.


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Nicolas Sarkozy est de toute évidence un extraordinaire « animal politique » dans le second sens de l'expression (demandez à J. Chirac, D. de Villepin,, J.-M. Le Pen, les socialistes, etc., ce qu'ils en pensent) : son originalité je crois est justement de chercher à remplacer, pour lui-même et pour les autres, le premier sens par le deuxième. Il a en effet poussé cette « animalité », sinon plus loin que tout autre (il n'est pas le plus « méchant », le plus « cruel » des politiciens, quelle que soit la réalité de son sadisme vis-à-vis de certains de ses adversaires), du moins dans une direction qui lui est particulière.

Retournons nous une nouvelle fois vers la thèse de base des deux derniers livres de Jean-Claude Michéa, le libéralisme comme, fondamentalement, une volonté (illusoire) de neutralité par rapport à la morale, appliquons-lui la thèse aristotélicienne de l'humanité comme politique, et donc comme morale, par essence, enchaînons, avec J.-C. Michéa toujours, sinon dans les termes, du moins dans l'esprit, sur l'idée que le libéralisme poussé jusqu'à un certain point est un retour à l'animalité - quand le seul principe de base que l'on accepte (car il en faut un), l'intérêt bien compris des agents, finit par se convaincre avec l'instinct, avec l'animalité donc -, et nous ne pouvons que constater que Nicolas Sarkozy, placé là où est il et avec le pouvoir dont il dispose, n'est pas qu'un banal « politicien libéral » : en lui se confondent l'instinct de la bête politique sans morale aucune et la volonté et la capacité de tout sacrifier à son intérêt personnel à court terme. Sa manière de faire de la politique, de gérer sa propre existence, ce qu'il aimerait, c'est très important, que nous fassions de nos existences à nous, tout cela est équivalent, et fournit une définition du sarkozysme et de Nicolas Sarkozy comme une animalité en acte, perpétuellement revendiquée et se voulant exemplaire.

(Toujours dans une perspective proche des thèses de Jean-Claude Michéa, on peut ainsi comprendre à la fois pourquoi Nicolas Sarkozy est, d'un point de vue idéologique, proche des enculistes classiques, virtualistes américains, sionistes, médéfiens, etc., et pourquoi, par enculisme justement, il peut très bien les laisser tomber, ou les vexer, ou les provoquer, s'il estime que c'est son intérêt de le faire. (C'est un peu du David Maddox : qu'est-ce qui, finalement, empêche un juif enculiste d'enculer un autre juif, enculiste ou non ? Rien. Pourquoi alors se priver ?) Ce qui ne veut pas dire que les amitiés, les soutiens financiers et politiques, les différences entre alliances de longue date et rencontres récentes ne pèseront pas en cas de crise grave.)

Disons à peu près la même chose autrement : si l'Humanité est une cérémonie, si ce qui différencie l'homme de la bête est le sens de la cérémonie, il est clair, il est patent, il est évident que Nicolas Sarkozy n'est pas humain, est pré-humain (animal), ou, si l'on veut, post-humain (« homme nouveau », homo liberalis) : qu'il n'ait guère de morale est une chose, qu'il n'ait aucun sens de la tradition (innombrables témoignages, venus de toutes les professions...) et de la cérémonie en est une autre (J. P. Voyer : "cet homme qui chie sur tous les rituels..., qui insulte comme il respire...", qui ose, ou plutôt "n’ose pas, « il » ignore la bienséance. « Il » ose comme d’autres pètent" : il ose comme il respire [2]). Ce n'est pas céder à l'hyperbole ou à une fascination louche à relents antisémites (où l'on retrouverait le thème du sous-homme) que de l'écrire : le Président de la République française, dans la manière dont sous nos yeux il se comporte en tant qu'individu et en tant qu'homme politique, est à peine un être humain, il est plus proche de l'animalité que de l'humanité, il est infra-humain, il est humain au niveau le plus bas de l'humanité - et il se veut comme tel ! Si l'imbécile est l'homme qui à un moment donné a décidé de s'arrêter de réfléchir, Nicolas Sarkozy est celui (il n'est pas le seul, mais il est notre président, et à ce titre il devrait être le garant d'une certaine idée de notre identité, avec toutes les cérémonies et traditions que cela implique) qui à un moment donné a décidé de s'arrêter d'être humain (si ce n'est, ô merveille, par intérêt...). En soi-même, c'est déjà un exploit, certes trop commun par les temps qui courent. A la fonction que Nicolas Sarkozy occupe, c'est une forme de génie - ce qui est bien le comble pour un animal ! Et l'on dira qu'il n'est pas fascinant...


Donc, oui, il est banal, oui, il n'a rien d'admirable, oui, il ne représente pas que lui-même, oui son côté « people » est un miroir aux alouettes, mais oui aussi il est fascinant, parce que la forme particulière que prend chez lui son instinct politique et, je ne dirais pas le noyau minimal idéologique qui est le sien, mais les quelques principes très généraux qu'il peut avoir en tête pour diriger son action, sont en totale adéquation avec la situation qui est la sienne, celle d'un président à la tête d'un pays dont tous les partis politiques, sauf celui qu'il dirige, sont en ruine.

(Son côté « people » est un paravent et une composante importante du sarkozysme, il en joue certes, mais c'est aussi par nature - et pour que dans la mesure de nos moyens nous l'imitions - qu'il s'exhibe (et là, pour le coup, c'est très humain : la lutte pour la reconnaissance. Disons que chez lui c'est intermédiaire entre l'animalité et l'humanité : c'est infantile). Il faut garder toutes ces dimensions en tête en même temps pour bien comprendre ce qui se passe.)

Donc, oui, si on reste aux apparences, on peut céder à une fascination malsaine, pleine de « refoulé », de « fantasmes », voire même d'une forme d'« antisémitisme inconscient », et ne pas voir ce qui se trame derrière ; mais si on en reste à la banalité de l'homme, on passe à côté de son incroyable pouvoir actuel.


II. De quelques aspects du sarkozysme.


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Il n'est pas aimé, dira-t-on, et je l'ai moi-même souvent écrit. Mais justement, c'est là la deuxième erreur de l'ensemble des analystes, y compris donc bibi, et c'est ce qu'après la lecture de E. Todd celle de Berdiaev m'a fait comprendre : non seulement N. Sarkozy n'a pas besoin d'être aimé (sinon du fait de son narcissisme personnel, ce qui n'est pas négligeable, mais que Carla lui digère périodiquement le chibre semble pour l'heure lui suffire), mais le sarkozysme n'a pas besoin que N. Sarkozy soit aimé pour fonctionner - au contraire.

Nous l'avons implicitement déjà démontré : l'amour étant un sentiment élevé (je soupçonne N. Sarkozy, qui clame son admiration pour le Voyage au bout de la nuit, d'être exagérément sensible à la définition de l'amour comme « l'infini à la portée des caniches » - formule drôle mais qui n'est pas le plus grand legs de Céline à la postérité), si notre président se situe fondamentalement au niveau le plus bas de l'humanité, il ne va pas spontanément susciter un sentiment qui peut, que l'on se situe d'ailleurs dans le cadre de l'amitié ou de l'amour, prendre des visages admirables.

Mais on peut le démontrer aussi, de manière moins compassée, en oubliant ce qui précède, et en appliquant au sarkozysme la démonstration que fait Berdiaev sur le bolchevisme : celui-ci s'est imposé contre les mencheviks parce qu'il collait mieux aux aspects autoritaires traditionnels de la politique russe, Nicolas Sarkozy s'est imposé (c'est me semble-t-il le point commun entre les thèses d'Alain Badiou et d'Emmanuel Todd) en jouant sur les sentiments les plus bas des Français, lesquels il faut l'avouer n'en manquent pas - la peur au premier chef, la peur de soi, des autres, des étrangers, du vieillissement, etc. Tout cela est connu et archi-connu, il faut simplement souligner : d'une part, donc, la symbiose entre ce qu'est Nicolas Sarkozy et les ressorts émotionnels et psychologiques sur lesquels il joue (là encore, et sans forcer le trait, on rappellera que l'hospitalité - et ses lois - est une des composantes fondamentales de la condition humaine en tant que codification du rapport à l'autre / à l'inconnu, et que donc n'envisager l'étranger que du point de vue de soi-même, sans chercher jamais à se mettre un peu à la place de celui-ci, n'est pas d'un comportement très élevé moralement (humainement) [3]), d'autre part, la coïncidence entre ces « valeurs » et, pour parler comme E. Todd, l'état d'atomisation actuel de la société française, la dissolution des vieilles solidarités, la division des Français les uns contre les autres, le règne effectif et prôné par le pouvoir (mais heureusement pas complet) du chacun pour soi. De ce point de vue, Emmanuel Todd fournit lui-même, lorsqu'il insiste sur cette atomisation de la société, les armes pour le contredire sur le constat d'échec qu'il dresse à l'endroit de Nicolas Sarkozy : dans une société mieux organisée et pleine de contre-pouvoirs déterminés, peut-être que oui, les ratés des premiers mois du règne du Président lui auraient été fatals (qu'il s'agisse de mettre fin prématurément à son quinquennat, comme l'aurait souhaité P. Larrouturou, ou de simplement le marginaliser par rapport à l'évolution réelle du pays, comme un vulgaire Chirac post-dissolution de l'Assemblée nationale), mais dans l'état actuel de la société française N. Sarkozy s'est vite remis de ces impairs.

Ajoutons encore un élément important : les Français préfèrent ne pas aimer Nicolas Sarkozy. Par une forme de cohérence autant que de masochisme : le pays ne va pas très bien, les Français ne sont pas brillants et ne s'aiment pas beaucoup (dans les deux sens de l'expression : ils n'aiment pas ce qu'ils sont, ils ne s'aiment pas les uns les autres), autant donc avoir un président à l'unisson, une canaille sans intérêt - à qui l'on reconnaît, c'est bien le moins, un dynamisme supérieur à la moyenne. On retrouve E. Todd et l'idée de Nicolas Sarkozy comme « triomphe bouffon de l'égalitarisme français » : dans le climat actuel, tout le monde est finalement content de ne pas avoir plus de raison d'être content du Président que de soi-même et de ses compatriotes. Si le Président était digne d'admiration, cela finirait, à un moment où un autre, par nous renvoyer à nos insuffisances propres. Là, c'est la grisaille, l'indifférenciation, l'illusion que rien d'autre n'est possible que la médiocrité actuelle. Tous dans la même galère. Le « chef » ne se distingue finalement des autres que par son activité, qui montre au moins - qui ne montre peut-être que ça - qu'il a envie d'être là, et il est assez sain, surtout par rapport aux socialistes, qui depuis des années (à l'exception de S. Royal, dont la relative popularité ne tombe tout de même pas du ciel) montrent le contraire, montrent qu'ils ne veulent aucune vraie responsabilité, il est assez sain qu'on reconnaisse à celui qui veut s'y coller le droit de le faire - "Foutu rôle d'ailleurs", comme disait Baudelaire, qu'il semble difficile ici de ne pas citer de nouveau :

"En somme, devant l'histoire et devant le peuple français, la grande gloire de Napoléon III aura été de prouver que le premier venu [« triomphe bouffon de l'égalitarisme... »] peut, en s'emparant du télégraphe et de l'Imprimerie nationale, gouverner une grande nation.

Imbéciles sont ceux qui croient que de pareilles choses peuvent s'accomplir sans la permission du peuple, - et ceux qui croient que la gloire ne peut être appuyée que sur la vertu.

Les dictateurs sont les domestiques du peuple, - rien de plus, - un foutu rôle d'ailleurs, - et la gloire est le résultat de l'adaptation d'un esprit avec la sottise nationale."

Signalons rapidement que ceci se rapproche d'une phrase de Berdiaev que sans lui attribuer nommément j'avais utilisée récemment comme titre d'un texte relatif à Après la démocratie ("Le pouvoir, par sa nature même, n'est pas démocratique, mais il doit être populaire."), constatons qu'avec Napoléon III nous revenons à deux questions : la nature du sarkozysme et sa possible longévité, que nous sommes maintenant mieux armés pour affronter.


III. De quelques aspects de la révolution sarkozyenne.


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Révolution, j'ai parlé de révolution, et je dois avouer que lorsque j'ai ouvert mon dictionnaire, j'ai été quelques secondes décontenancé en découvrant qu'aucun des sens du Larousse (éd. 2005) ne correspondait à ce que j'avais en tête. C'est qu'il s'agit d'une révolution un peu spéciale : le sarkozysme est la révolution adaptée à notre temps pleutre, anti-héroïque, démocratique (au moins dans certains sens du terme), communautariste, légaliste, prodédurier, etc. - en un mot : le sarkozysme est la révolution possible dans un monde murayen, le sarkozysme est la révolution d'« Après l'histoire » [4].


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Nicolas Sarkozy a été élu on ne peut plus légalement, et il règne, pour l'instant, sans grande violence. Comprenons-nous : outre que notre président, avec le parcours qu'il a eu, a forcément non seulement acheté, mais aussi intimidé pas mal de monde, la situation en France est violente, et elle pourrait le devenir bien plus très rapidement.


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Mais, sauf exception inconnue du grand public, N. Sarkozy n'a pas besoin de faire tuer ou d'envoyer ses ennemis en prison, quelques bons messages adressés à certains d'entre eux (Dominique de Villepin, Julien Dray (bien fait, salope !!), ou, d'une autre manière, Rama Yade...) suffisant à se faire comprendre par la grande majorité d'entre eux.


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La révolution sarkozyenne, c'est un peu l'idée de Jean-Pierre Voyer et de Warren Buffet : la lutte de classes continue, mais il n'y a plus que les riches qui la font, ils sont les seuls à ne pas être résignés. Nicolas Sarkozy n'est pas résigné, on ne peut pas dire, il profite de la résignation des Français pour faire ce qu'il veut (tout en respectant pour l'instant les formes légales du pouvoir républicain ; en changeant le droit en permanence, certes, mais ce n'est pas tout à fait rien).

Mais pour que cette révolution fonctionne, et pour qu'elle dure, il faut tout de même deux conditions :

- il faut qu'elle soit à peu près vide de contenu. Ici encore, comprenons-nous bien : si l'on envisage dans leur ensemble les réformes entreprises par notre Président, leur orientation enculiste-libérale-droitière ne fait guère de doute. Mais, c'est la leçon comprise par Nicolas Sarkozy de ses premiers mois de pouvoir, quand vraiment il avait trop montré qui étaient ses vrais amis, il s'agit maintenant de ne plus, officiellement, que brasser du vent, sans rien promettre d'effectif ou de trop contraignant. Bien sûr, il y a dix coups à droite pour un coup vaguement à gauche, mais comme ce dernier coup surprend à chaque fois et qu'on en parle parfois plus que des dix autres réunis, les frontières sont brouillées en permanence. Ce n'était pas vrai au début, ce ne l'est peut-être pas pour toujours, mais en ce moment le régime sarkozyste est un régime presque sans idéologie - ce qui est une nouvelle application extrême du libéralisme selon J.-C. Michéa [5].

(On remarquera que deux des personnalités politiques marquantes de l'année écoulée, S. Royal et B. Obama, partagent avec notre héros, d'une part ce dynamisme exhibitionniste, d'autre part ce flou idéologique. C'est me semble-t-il un élément supplémentaire de preuve de cette adéquation du sarkozysme à notre temps.)

- la deuxième condition est liée à la première : il faut que Nicolas Sarkozy ait toujours un coup d'avance sur tout le monde. La société française est atomisée certes, les Français sont résignés et divisés certes, mais ils ne sont tout de même pas complètement cons : que Nicolas Sarkozy stoppe trop longtemps son numéro d'équilibriste, qu'il rejoigne trop son camp d'origine, et des blocs plus efficaces se reformeront nécessairement contre lui. Sa force étant qu'il a la main, ou, comme on dit en football, qu'il « a son destin entre les pieds » (pour ce qui le concerne, entre les talonnettes) : tant qu'il dicte le rythme, et sous réserve bien entendu qu'il ne commette pas trop d'erreurs grossières, il ne peut être rattrapé. Le sarkozysme, une dictature ? "Pouvoir absolu exercé par une personne", dit Larousse. Ce pouvoir n'est pas absolu, dira-t-on. Nous répondrons, quitte à jouer du paradoxe : ce pouvoir est déjà absolu, et restera absolu tant que Nicolas Sarkozy n'en abusera pas trop - car il en abuse bien sûr tous les jours, c'est le fait du prince en permanence, et c'est la mithridatisation progressive et généralisée du pays, on s'y habitue petit à petit. Mais tant que, tel un dirigeant israélien avisé, il grignote du territoire un peu plus chaque jour sans trop se faire remarquer...

Un raisonnement d'esprit durkheimien le démontrerait tout autant : pour prouver le pouvoir de la société, Durkheim rappelle qu'il suffit de chercher à s'opposer à ce pouvoir que certains jugent fictif, pour constater qu'il existe bel et bien. Ce qu'il reste des adversaires de Nicolas Sarkozy suffit à montrer l'étendue de son pouvoir - qui, ceci dit, ne m'empêche aucunement, pour l'heure, d'écrire publiquement tout le mal que je peux penser de lui (et que je pense de plus en plus chaque jour qu'hélas Dieu fait).

Dictature ou pas - laissons, malgré le dictionnaire, le terme de côté s'il doit provoquer de mauvaises querelles -, il faut comprendre le sarkozysme : c'est une éponge, qui se nourrit du suc de ce qu'elle nettoie, que l'on ne peut couper en morceaux et encore moins briser, une substance molle, étouffante - et bien sûr, répugnante, malodorante, dégueulasse.

Et en tout cas, une belle construction politico-idéologique. Libéral jusqu'au bout du gland, « gaulliste » (le coup d'Etat permanent) et trotskyste (la révolution permanente) - vraiment un soixante-huitard, donc : notre président est un sacré cocktail.


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IV et conclusion. De quelques aspects du futur.

Parti pour durer, Nicolas Sarkozy ? La façon dont il a géré la crise économique l'a pour l'instant servi. Exercer la présidence de l'Union européenne lui a permis de brouiller les pistes idéologiques (je vous renvoie à ce propos aux analyses [ajouts et modifications le 04.01.09 :] assez virtuoses et dans l'ensemble élogieuses, de M. Defensa, où l'on constate une fois de plus que si les convictions du Président sont floues, son talent politique est clair - où l'on constate aussi, pour une fois, que son bilan est, ici, plutôt positif [fin du passage modifié]) ; le blanc-seing que lui donne plus ou moins l'opinion publique pour remplir son « foutu rôle » n'a pas de raison d'être annulé si le « rôle » devient de plus en plus « foutu », comprenez ingrat. Ceci sans oublier qu'en 2012 il a peu de chances de trouver en face de lui un adversaire vraiment dangereux. Last but not least, l'état d'atomisation de la société française ne favorise pas les mouvements collectifs crédibles, même hors partis et syndicats traditionnels.


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C'est pourtant ce dernier point qui amène à nuancer tout le paragraphe précédent. Je pourrais le formuler de façons diverses, utilisons la description de l'Ancien Régime en 1789 par Taine, telle que j'ai fini de la lire après la rédaction du premier de cette série de textes consacrés à Nicolas Sarkozy. J'y utilisais, ignorant donc que j'allais la retrouver chez Taine, l'expression « diviser pour régner », et l'on sait que, dressant les socialistes les uns contre les autres, les communautarismes les uns contre les autres, les Français les uns contre les autres (ici, c'est à Alain Soral que je vous renverrai), N. Sarkozy utilise à qui mieux mieux cette technique, ceci après des lustres de divisions des travailleurs les uns contre les autres par un patronat en ce domaine jamais avare d'idées ni d'initiatives (la moindre caissière sait ça mieux que n'importe quel sociologue ou « politologue », ne parlons pas des journaputes, même si, semble-t-il, ils commencent à comprendre...).

Le problème, c'est que cette médaille a son revers. Taine l'écrira mieux que nous :

"Dans ces vingt-six millions d'hommes dispersés, chacun est seul. Depuis longtemps, et par un travail insensible, l'administration de Richelieu et de Louis XIV a détruit les groupes naturels qui, après un effondrement soudain, se reforment d'eux-mêmes. (...) Le bas clergé est hostile aux prélats, les gentilhommes de province à la noblesse de cour, le vassal au seigneur, le paysan au citadin, la population urbaine à l'oligarchie municipale, la corporation à la corporation, la paroisse à la paroisse, le voisin au voisin. Tous sont séparés par leurs privilèges, par leurs jalousie, par la conscience qu'ils ont [ou croient avoir] d'être chargés ou frustrés au profit d'autrui. (...) « La nation, disait tristement Turgot, est une société composée de différents ordres mal unis, et d'un peuple dont les membres n'ont entre eux que très peu de liens, et où, par conséquent, personne n'est occupé que de son intérêt particulier. Nulle part il n'y a d'intérêt commun visible. [souligné par Turgot ou Taine]. (...) » Depuis cent cinquante ans, le pouvoir central a divisé pour régner. Il a tenu les hommes séparés, il les a empêchés de se concerter, il a si bien fait, qu'ils ne se connaissent plus, que chaque classe ignore l'autre classe, que chacune se fait de l'autre un portrait chimérique, chacune teignant l'autre des couleurs de son imagination, l'une composant une idylle, l'autre se forgeant un mélodrame, l'une imaginant les paysans comme des bergers sensibles, l'autre persuadée que les nobles sont d'affreux tyrans. - Par cette méconnaissance mutuelle et par cet isolement séculaire, les Français ont perdu l'habitude, l'art et la faculté d'agir ensemble. Ils ne sont plus capables d'entente spontanée et d'action collective. Au moment du danger, personne n'ose compter sur ses voisins ou sur ses pareils. (...) La débandade est complète et sans remède. L'utopie des théoriciens s'est accomplie, l'état sauvage a recommencé. Il n'y a plus que des individus juxtaposés ; chaque homme retombe dans sa faiblesse originelle [le voilà, le vrai but du libéralisme, et donc du sarkozysme, en tout cas si l'on suit Hegel et J.-P. Voyer et l'idée que « la raison d'être, c'est le résultat »], et ses biens, sa vie sont à la merci de la première bande qui saura se former. (...) - C'est à cela qu'aboutit la centralisation monarchique. Elle a ôté aux groupes leur consistance et à l'individu son ressort. Reste une poussière humaine qui tourbillonne et qui, avec une force irrésistible, roulera tout entière en une seule masse, sous l'effort aveugle du vent." (L'Ancien Régime, Livre cinquième, Ch. IV, II, pp. 291-292 de l'édition « Bouquins »)

Il faudrait être précis, voir ce qui a changé depuis 1789 - notamment au niveau de la violence de groupe : il y a des gens violents en France, notamment certes des petits jeunes de banlieue, des petits Demange, des petits Balkany, mais le niveau global de violence n'a rien de comparable avec 1789 - nous ne ferons pas ce travail, c'est la similitude d'ensemble des deux situations qui importe. Et cette similitude, fondamentalement, est simple : à partir d'un certain degré d'absolutisme, et quelle que soit par ailleurs la force de l'appareil administratif (y compris policier), il n'y a plus que deux forces en présence dans le pays : le roi, et le peuple. Et à ce moment, il est trop tard.


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Benito, c'est le deuxième à partir de la gauche...


Il est bien évident que ces dernières formulations sont excessives, mais il est tout aussi évident que, de même que la centralisation absolutiste a détruit la pyramide du féodalisme, de même, à partir des années 1970, on a détruit les solidarités qui s'étaient (re)construites, vaille que vaille, depuis le milieu du XIXe siècle, que la IIIe République avait entérinées, la IVe et la Ve (en son début), programme du CNR à l'appui, renforcées.

Finissons-en donc avec ce texte comme avec ces propos de « bonne aventure ». Le sarkozysme est une pratique de l'instabilité, qui, in fine, finira, notamment si la crise perdure au-delà de ce qui est admissible par nos contemporains, par se détruire elle-même (sauf si elle prend un « virage libéral » tel que celui qui, l'histoire se mord la queue, vit Napoléon III, encore lui, autoriser le droit de grève - mais elle n'en prend vraiment pas le chemin - dans une dizaine d'années, peut-être ?). C'est à ce moment, et me semble-t-il pas avant, que les organisations politiques encore existantes, pourront, pour le meilleur ou pour le pire, c'est une autre histoire, jouer un rôle - à côté, comme il semble vraisemblable, de nouvelles associations - qui seront aussi, disons-le dès aujourd'hui avant de le démontrer une autre fois, celles qui permettront, un jour, de sortir de la crise. (Mes chers frères, je peux vous l'annoncer dès aujourd'hui : ce n'est peut-être pas en même temps, mais c'est de la même manière, que nous nous débarrasserons du sarkozysme et de la crise - sauf apocalypse !)

Ce jour peut venir dans quelques mois, dans quelques années, il n'y a rien de pusillanime à constater à quel point on est là dans l'incertitude. Tout ce que l'on peut imaginer c'est que le jour où il viendra, les choses iront vite - les rancunes personnelles que Nicolas Sarkozy suscite au jour le jour chez ceux qu'il rencontre n'allant certes pas alors l'aider.


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De la poussière à la poussière...


D'ici là, avouons-le, à part se moquer de temps à autre de l'intéressé, de son narcissisme, de son intelligence à courte vue, de son incapacité à s'exprimer avec quelque recherche, du con exagérément dilaté de sa femme, etc, à part, aussi, tout de même, observer si de nouveaux acteurs, moins marqués par l'Ancien Régime et encore hors de portée des griffes du sarkozysme, peuvent surgir... - d'ici là, il n'y a pas grand-chose à faire.

Sinon vous présenter nos meilleurs voeux pour l'année de crise à venir !



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Le jeune Buster était déjà mélancolique, le vieux Keaton n'est pas gai non plus. Qu'il se console, les politiciens, les dictateurs ne pèsent pas beaucoup par rapport à l'éternité...


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[1]
Rappelons en effet que toute cette histoire - assez obscure pour moi je l'avoue - de « nom » vient de l'utilisation de ce concept lacanien par Jean-Claude Milner dans Les penchants criminels de l'Europe démocratique (Verdier, 2003), ouvrage admiré par Jean-Claude Michéa, mais qui valut à son auteur les répliques de deux lacaniens ou anciens lacaniens, Jacques Rancière (La haine de la démocratie, La Fabrique, 2005), et, donc, Alain Badiou (Portées du mot "Juif", Léo Scheer, 2005). J'ai lu le livre de J.-C. Milner il y a quelques années, et ne l'avais pas du tout aimé. Il me semble en tout cas que Lacan a bon dos dans l'histoire, et qu'il s'agit principalement de querelles sionistes / antisionistes (j'ai déjà évoqué cette hypothèse).



[2]
De ce point de vue, Nicolas Sarkozy est indéniablement plus subversif que tous les "Comités invisibles" du monde (Subversion : "Action visant à saper les valeurs et les institutions établies", dixit Larousse).



[3]
Ces remarques ne préjugent d'aucune prise de position sur des questions comme l'« immigration » ou les « sans-papiers » (je n'en parle d'ailleurs à peu près jamais). Il n'y a rien d'impossible, d'un strict point de vue logique, à vouloir fermer les frontières parce que l'on estime que de nouveaux immigrés ne pourraient être heureux chez nous. Mais on peut regretter que Nicolas Sarkozy ne se mette à la place des autres, en l'occurrence, donc, des immigrés, que lorsqu'il s'agit d'essayer de faire passer une mesure aussi contestable que celle des tests ADN.



[4]
Cela fait un certain temps que je n'ai pas cité Philippe Muray. Rappelons pour faire vite que quelque part dans le dernier tome de ses Exorcismes Muray confessait que son thème de « la fin de l'Histoire » était une hypothèse impossible à prouver totalement, mais que tout se passait comme si, pour l'instant et pour une durée indéterminée, l'Histoire s'était arrêtée. C'est dans cette acception « minimaliste » que nous reprenons ce thème aujourd'hui.



[5]
J'en reviens toujours à cette idée de M. Maso, selon laquelle « le libéralisme n'est pas une idéologie », alors que non seulement il est une idéologie, mais, tel la vulgate marxiste, une idéologie hypocrite, qui nie son caractère idéologique. A la lecture des livres de Jean-Claude Michéa on comprend à quel point cette erreur, ou cette prétention, remonte aux premiers pas du libéralisme. Mais soyons beaux joueurs envers M. Maso, alias Pierre Cormary, et puisque celui-ci, le cerveau à peu près dans le même état que celui de Jack Nicholson dans Shining, se proclame encore sarkozyste, admettons de notre côté que Nicolas Sarkozy, lui, est cormaryste, cormaryen, ou libéral tendance Cormary !

Et puisque nous évoquons M. Maso, il faut bien avouer qu'il n'est pas, dans notre optique, indifférent que l'auteur du seul texte que je connaisse (qui ne soit pas écrit par un demeuré) où il soit fait une déclaration d'amour à Nicolas Sarkozy (Pour Sarkozy, avec ferveur), soit l'oeuvre d'un masochiste revendiqué. Mais je dois surinterpréter...

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vendredi 26 décembre 2008

Sarkozy mon amour (II). - Compléments.

Sarkozy mon amour, I.

Sarkozy mon amour, III.




(D'abord, une remarque de détail : en ouvrant mon comptoir et en retombant sur la photographie officielle de notre président bien-aimé, qu'Allah lui explose la rondelle, je remarque un mensonge : l'alliance. J'imagine qu'il n'a plus la même. Faut-il refaire la photo ? Ou se réjouir de ce que ce petit bout de métal, pendant quelques années encore, portera témoignage officiel de ce que notre président bien-aimé était au moment où il posait et depuis quelques mois déjà cocu jusqu'à l'os, qu'Allah le lui défonce ?)


"Ils sont les successeurs et les exécuteurs de l'ancien régime, et, quand on regarde la façon dont celui-ci les a engendrés, couvés, nourris, intronisés, provoqués, on ne peut s'empêcher de considérer son histoire comme un long suicide : de même qu'un homme qui, monté au sommet d'une immense échelle, couperait sous ses pieds l'échelle qui le soutient. - En pareil cas, les bonnes intentions ne suffisent pas ; il ne sert à rien d'être libéral et même généreux, d'ébaucher des demi-réformes. Au contraire, par leurs qualités comme par leurs défauts, par leurs vertus comme par leurs vices, les privilégiés ont travaillé à leur chute, et leurs mérites ont contribué à leur ruine aussi bien que leurs torts."

Ce passage consacré à Louis XVI et la noblesse de 1789, par lequel s'ouvre la conclusion du premier tome des Origines de la France contemporaine, illustre très bien la force d'une révolution - comme la thèse déjà citée de Cioran selon laquelle "quand sonne l'heure d'une idéologie, tout concourt à sa réussite, ses ennemis eux-mêmes..." : à partir d'un certain moment, et pour un certain temps, on ne peut plus rien faire contre la révolution, sinon le dos rond, sinon réfléchir et commencer à s'y adapter. L'image du torrent, fréquemment employée par Taine comme, donc, par Maistre et Berdiaev, rappelle d'ailleurs - je ne sais pas si je vous en ai déjà parlé - la théorie dite du bouchon, exprimée à l'occasion par Jean Renoir (c'est un peu Le chêne et le roseau revisité) : un bouchon flottant sur la mer est certes balloté par le courant dans des directions différentes, mais il ne coule pas, et peut même, d'un délicat mouvement de hanches, choisir de suivre telle vague plutôt que telle autre lorsqu'il se trouve à une intersection, sans même qu'on le remarque (Renoir, une belle crapule paraît-il, s'y connaissait - autre écho de l'ancien régime - en louvoiement). Ceci bien sûr par opposition aux digues, qui avant de s'effondrer augmentent la force du courant qui va les écraser, ou aux riches bateaux d'antan (le PS, bien sûr, ou pour filer la métaphore, le « Paquebot » du FN), devenus d'incontrôlables et risibles épaves).

Ceci montrant bien, dans l'état actuel des choses, l'enfer que vivent les socialistes, qui soit trahissent, soit s'opposent de façon traditionnelle, mais sans portée, soit, comme S. Royal, flottent quelque part dans leur propre sphère, essayant, c'est déjà ça, de trouver autre chose, elle et on ne sait trop quoi - autre chose qui risque fort de ne pas être suffisant le « moment venu ».

Mais nous abordons là la question de la longévité possible du sarkozysme, et c'est une question que nous ne pouvons encore aborder : la prochaine fois !

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jeudi 25 décembre 2008

Sarkozy mon amour (I).

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"Tu me tues, tu me fais du bien..."



Sarkozy mon amour, II.

Sarkozy mon amour, III.



J'ai parlé l'autre jour du sarkozysme comme d'une révolution. Je vais maintenant suivre ce fil, de manière peut-être un peu décousue et contournée, mais qui j'espère me permettra de me faire comprendre. En premier lieu, si l'on soutient, ou si l'on explore la thèse selon laquelle le sarkozysme est une révolution, il faut notamment se demander ce qu'est une révolution - ce qui implique une comparaison avec les exemples archétypaux français et russe. Et, admettons-le tout de suite, un certain regard sur ce qu'est une révolution - au sens fort.

Il est plus agréable de lire des ouvrages sur l'histoire d'une révolution que d'en vivre une. L'indignation trop accentuée contre la révolution bolcheviste, que je prendrai comme premier exemple, le fait d'attribuer par trop exclusivement tous les crimes aux bolcheviks, n'est-ce pas surtout le résultat de quelque idéalisation de la révolution, comme si l'on n'avait pas surmonté cette illusion qu'une révolution doit être bienfaisante et noble ? La mémoire historique est bien courte chez les hommes d'une période révolutionnaire. Trop d'hommes d'une époque révolutionnaire la voudraient diriger à leur gré, et sont furieux de n'y point parvenir. Mais on oublie qu'il est impossible de diriger une révolution, de même qu'il est impossible de l'enrayer. La révolution, c'est la fatalité et un élément déchaîné. Les bolcheviks n'ont pas dirigé la révolution, ils n'ont été que son arme docile. La plupart des appréciations sur la révolution sont fondées sur la supposition qu'elle aurait aussi bien pu ne pas avoir lieu, que l'on pouvait l'éviter, ou encore qu'elle eût pu être sage et douce, si ces brigands de bolcheviks ne l'en avaient pas empêchée.

Mais il faut considérer comme dépourvue de toute perspective historique la mentalité selon laquelle on pourrait enrayer la révolution en partant de principes prérévolutionnaires. C'est ne rien vouloir entendre de ce qu'est une révolution, fermer les yeux sur sa nature : la nature de la révolution est telle qu'elle doit s'exprimer jusqu'au bout, épuiser son élément de rage violente, avant de subir finalement une défaite et de dégénérer en son contraire, pour que l'antidote naisse du mal lui-même. Les tendances extrêmes doivent inévitablement triompher, et les tendances plus modérées seront répudiées et détruites. Dans une révolution, ceux-là même périssent toujours qui l'ont inaugurée, ou qui l'avaient rêvée. - On se situe là d'évidence dans une optique maistrienne, la volonté de la Providence opérant de façon occulte certes, mais démontrée par les expériences historiques. De ce point de vue là d'ailleurs, il faut abandonner comme une folie rationaliste toute espérance que des partis plus modérés et plus sages - girondins ou constitutionnalistes démocrates - puissent dominer les éléments de la révolution et la diriger (ce qui au passage réduit à rien, non pas peut-être les thèses de Furet lui-même sur la « bonne » et la « mauvaise » révolutions françaises, mais leur vulgate, sur le thème "ça aurait dû s'arrêter avant la Terreur" : c'est bien Clemenceau qui avait raison, la Révolution française est un « Bloc »). C'est là la plus irréalisable de toutes les utopies.

De fait, dans la révolution russe toujours, les utopistes, c'étaient les constitutionnalistes démocrates. Les bolcheviks furent les réalistes. N'étaient-ils point utopiques et privés de sens commun, les rêves que l'on nourrissait de transformer la Russie en un pays de droit démocratique, en s'assurant que l'on pourrait contraindre le peuple russe, à force de discours humanitaires, à reconnaître les droits et les libertés de l'homme et du citoyen, et qu'il serait possible de déraciner les instincts de violence chez les gouvernants, comme chez les gouvernés, par des mesures libérales ? C'eût été une révolution invraisemblable, la négation de tous les instincts historiques et de toutes les traditions du peuple russe, de l'« idéologie russe », pour reprendre encore la terminologie de Dumont - plus radicale encore qu'avec les bolcheviks, lesquels se sont approprié les méthodes traditionnelles de gouvernement et ont exploité certains instincts séculaires du peuple. Les bolcheviks n'étaient pas du tout des « maximalistes », mais bien des « minimalistes », qui agirent dans le sens de la moindre résistance, en complet accord avec les aspirations instinctives des soldats exténués par une guerre au-dessus de leurs forces et désirant ardemment la paix, des paysans envieux des terres des seigneurs, des ouvriers vindicatifs (incidemment, cette approche permet de comprendre en quoi la révolution russe fut à la fois un « putsch », pour citer la formule de Castoriadis, et une vraie révolution voulue en quelque manière par le peuple - qui a ainsi pu s'installer et durer ; les deux vont ensemble : il fallait un putsch pour que les Russes acceptent le changement de régime). Les maximalistes furent ceux qui voulaient à tout prix la continuation de la guerre, et pas ceux qui avaient décidé d'en finir. Il faut bien voir que ceux qui favorisent les éléments irrationnels d'une révolution agissent, en quelque sorte, plus sagement et d'une manière plus réaliste que ceux qui cherchent à réaliser dans cet élément irrationnel un plan théorique de politique rationnelle. La révolution précipite et détruit tous les plans théoriques des politiciens rationalistes, et à son point de vue elle a raison. Dans une révolution subsiste la force d'un élément national, même dénaturé et malade. Le bolchevisme fut une folie rationaliste, une volonté de « régler » définitivement la vie, mais il s'appuya sur un élément populaire, ce qui n'était pas le cas du rationalisme des politiciens libéraux.


Une pause : vous voyez déjà où je veux en venir, si l'on remplace « bolchevisme » par « sarkozysme » (le sarkozysme comme action sur des éléments proprement français, mais ceux du niveau le plus bas, c'est un peu la thèse d'Emmanuel Todd) : je me livrerai plus loin à cet exercice politico-pédagogique. Mais explorons d'abord quelques conséquences, toutes maistriennes de nouveau, de ce qui précède : si la révolution est un tout qui emporte tout, alors les guerres civiles que le plus souvent elle provoque sont inutiles : les guerres civiles appartiennent entièrement à l'élément irrationnel de la révolution, elles restent dans le domaine de la désagrégation révolutionnaire et l'augmentent. Les guerres civiles entre armées révolutionnaires et contre-révolutionnaires, c'est en général la lutte des forces révolutionnaires contre les forces d'avant la révolution, précisément les forces atteintes par la révolution précisément, ajouterai-je même, les forces qui sont la cause de la révolution (Maistre : "La Révolution française a pour cause principale la dégradation morale de la Noblesse.") La contre-révolution réelle, au contraire et par conséquent, ne peut être opérée que par des forces post-révolutionnaires, et non prérévolutionnaires - par des forces qui se seront développées au sein même de la révolution. C'est Napoléon, « le fils de la Révolution », qui a mis fin à la Révolution française, pas les nobles, les émigrés, les partis que la Révolution avait balayés. De même, c'est un pur produit de la société communiste, M. Gorbatchev, qui, s'appuyant d'ailleurs sur d'autres membres de sa classe, a mis fin au bolchevisme, pas des russes blancs. Les révolutions ne peuvent être vaincues que par des forces post-révolutionnaires, par des éléments différents, et de ceux qui dominaient avant la révolution et de ceux qui dominent durant la révolution. Tout ce qui est prérévolutionnaire n'est en effet qu'un des éléments internes de la révolution elle-même, de la décomposition révolutionnaire : le prérévolutionnaire et le révolutionnaire ne sont au bout du compte qu'une même entité prise à deux moments différents. La révolution, c'est l'ancien régime - dont la décomposition s'achève (pour la révolution française, c'est très clair à la lecture de Taine : la première partie des Origines de la France contemporaine, consacrée à l'Ancien Régime, est déjà une description de la Révolution). Et il n'y a de salut ni dans ce qui a commencé de se corrompre ni dans ce qui achève de se corrompre. En un mot : Il n'y a jamais de restaurations. Il y a des mouvements convulsifs et spasmodiques de forces qui achèvent de se décomposer dans la révolution - forces que la révolution a désagrégées, - et ensuite des tentatives nouvelles dessinées par les forces que la révolution a fait naître et qui cherchent à conserver les gains vitaux qu'elles ont acquis. Je n'ai pas mes Considérations sur la France avec moi, mais c'est peut-être le sens de la fameuse formule de Maistre : "Une contre-révolution ne doit pas être une révolution contraire, mais le contraire d'une révolution."



Nouvelle pause, et explication. A l'exception des italiques, des incises sur Todd, Taine, Castoriadis, Dumont, Furet, et de quelques tournures personnelles, ce qui précède n'est, peut-être certains d'entre vous s'en doutaient-ils, pas de moi : il s'agit d'une analyse de la révolution russe par Nicolas Berdiaev dans Un nouveau Moyen Age (Plon, 1927, pp. 169-185 : Gorbatchev est par ailleurs prédit par Berdiaev p. 181). Le découvrant en même temps que cette analyse du sarkozysme qu'est Après la démocratie, j'ai eu l'impression que Berdiaev prolongeait Todd, allait plus loin que lui, et via sa référence à Maistre et l'idée du sarkozysme comme révolution, permettait de mieux comprendre ce qu'était ce sarkozysme.

Il y a certes à cette vision de la révolution un obstacle théorique, que l'on peut expliciter en ayant recours à Bolzano : aussi longtemps que seules des causes partielles d'un événement sont réunies, celui-ci n'est pas une fatalité. Dès qu'elles sont toutes présentes, qu'elles forment donc une cause totale, l'événement est à la fois enclenché et fatal - ce qui, dans le cas d'une révolution, prend la forme du torrent décrit par Maistre et Berdiaev. Par conséquent, à partir de quel point peut-on juger que la révolution a eu lieu, et qu'il ne faut plus se battre, ou plus seulement, ou plus principalement, avec des armes prérévolutionnaires, mais avec des armes nouvelles ? Dans le cas du sarkozysme, admettons sans tomber dans un raisonnement circulaire que ce sont précisément les points communs entre cette « révolution » et la description de Berdiaev qui accréditent l'idée que nous sommes passés à autre chose, même si, il est vrai, un doute peut encore subsister.

Dans ce qui suit, qui est aussi du Berdiaev, je remplacerai donc bolchevisme par sarkozysme, à vous de voir à quel point le parallèle peut être fécond - nul besoin de me préciser que N. Sarkozy a pour l'instant fait moins de morts que Lénine, je suis au courant, et l'important n'est pas là. (Je triturerai parfois un peu le texte de Berdiaev pour les besoins de la cause, sans signaler les coupures, ni, bien sûr et surtout, modifier son sens.)

"On ne saurait traiter la révolution d'une façon extérieure. Il est inadmissible de ne voir en elle qu'un fait empirique, sans lien aucun avec ma vie spirituelle, avec ma destinée. S'il demeure dans cette attitude extérieure, l'homme ne peut qu'étouffer de rage impuissante. La révolution a eu lieu non seulement hors de moi et au-dessus de moi, telle qu'un fait incommensurable avec le sens de ma vie, c'est-à-dire privé pour moi de tout sens [et cela même en démocratie, même parce que 53% de mes compatriotes qui ont voté au second tour ont provoqué cette révolution : le fait reste "incommensurable avec le sens de ma vie"] ; elle a eu lieu également avec moi, comme un événement intérieur de ma vie. Le sarkozysme a pris corps en France, et il y a vaincu, parce que je suis ce que je suis, parce qu'il n'y avait pas en moi de réelle force spirituelle - cette force de la foi capable de déplacer les montagnes. Le sarkozysme, c'est mon péché, ma faute. C'est une épreuve qui m'est infligée. Les souffrances que m'a causées le sarkozysme sont l'expiation de ma faute, de mon péché, de notre faute commune et de notre péché commun. Tous sont responsables pour tous. La révolution sarkozyste, c'est la destinée du peuple français et la mienne, la rançon et l'expiation dues par le peuple et par moi.

Que les « socialistes » ne prennent donc plus cet air innocent, suffisant et indigné. Graves sont leurs péchés, et ils doivent endurer une pénitence sévère. Ceux qui ne voient dans le sarkozysme que la violence extérieure d'une bande de brigands s'exerçant sur le peuple français en ont une conception superficielle et fausse. On ne conçoit pas ainsi les destinées historiques des peuples. C'est un point de vue ou bien de petites gens ayant souffert de la révolution, ou bien de combattants actifs, aveuglés par la fureur de la lutte. Les sarkozystes ne sont pas une bande de brigands ayant attaqué le peuple français sur son chemin historique, et l'ayant ligoté pieds et mains ; leur victoire n'est point le fait du hasard. Le sarkozysme est un phénomène beaucoup plus profond, bien plus terrible et plus affreux. Une bande de brigands est moins redoutable. Le sarkozysme n'est pas un phénomène extrinsèque, mais intrinsèque au peuple français, il est la grave maladie morale, il est le mal organique du peuple français [E. Todd : "Ce président est la preuve que la France est malade."]. Le sarkozysme n'est qu'un reflet du vice interne qui réside en nous. Il n'est qu'une hallucination de l'esprit populaire malade. Le sarkozysme correspond à l'état moral du peuple français.

Seul le pouvoir sarkozyste, qui a déclaré la guerre à toutes les qualités au profit des seules quantités [tiens ! Guénon...], brutal et féroce dans ses moyens d'action, peut aujourd'hui gouverner le pays. Le premier plan est occupé par une génération de gens énergiques, âpres à la vie, envieux et cruels, et qui viennent appliquer tous les moyens de la guerre au gouvernement du pays, c'est-à-dire qui continuent la guerre, pour d'autres fins, à l'intérieur même du pays [diviser pour régner]. Mais cela ne veut pas dire une seconde que ces conquérants soient eux-même étrangers à l'état du peuple. C'est précisément le peuple qui les a proclamés dans le temps de sa déchéance et de sa décomposition sanglante. Les sarkozystes forment un pouvoir très impopulaire et qui n'est aimé de personne. Mais ce pouvoir impopulaire et qui n'attire aucune sympathie peut très bien apparaître comme le seul pouvoir possible, dans le cas où le peuple l'a mérité. Au coeur d'une économie en faillite et d'un pouvoir socialiste corrompu, le peuple français n'en a pas mérité d'autre [autrement dit : le sarkozysme peut durer longtemps. J'y reviendrai.] L'énorme masse du peuple français ne peut pas sentir les sarkozystes, mais elle se trouve en état de sarkozysme et en plein mensonge. C'est un paradoxe, mais qui a besoin d'être entendu profondément. Le peuple français doit être délivré de l'état de sarkozysme, vaincre le sarkozysme en soi-même.

- suit un passage intéressant (p. 200), mais qui nous entraînerait trop loin. Berdiaev enchaîne par un hommage à Joseph de Maistre, dont les sentences sur les émigrés durant la Révolution s'appliquent trop bien aux socialistes d'aujourd'hui pour que nous le fassions pas le parallèle :

"Les socialistes ne sont rien et ne peuvent rien... Une des lois de la révolution sarkozyste, c'est que les socialistes ne peuvent l'attaquer que pour leur malheur, et sont totalement exclus de l'oeuvre quelconque qui s'opère.

Ils n'ont rien entrepris qui ait réussi, et même qui n'ait tourné contre eux. Non seulement ils ne réussissent pas, mais tout ce qu'ils entreprennent est marqué d'un tel caractère d'impuissance et de nullité, que l'opinion s'est enfin accoutumée à les regarder comme des hommes qui s'obstinent à défendre un parti proscrit.

Les socialistes ne peuvent rien, on peut même ajouter qu'ils ne sont rien."

- Berdiaev rend ensuite hommage au prophétisme de Dostoïevski, et s'attarde de façon fort intéressante (pp. 208-213) sur l'« idéologie russe ». Puis il revient aux sarkozystes :

"Un type anthropologique nouveau a percé en France. Les plus forts au point de vue biologique se sont amalgamés et ils se sont trouvés occuper les premiers rangs de la vie. Alors on a connu un jeune homme rasé de près, l'attitude martiale, très énergique, sensé, animé de la volonté d'arriver au pouvoir et cherchant à se glisser aux premiers rangs de la vie - dans la plupart des cas, fort impertinent et sans-gêne. On le rencontre partout, il règne partout. C'est lui qu'on voit rouler en auto à toute allure, brisant choses et gens sur sur chemin. Le nouveau jeune homme n'est pas de type français, mais de type international. Des gens habiles dans les affaires de ce monde, sans scrupules mais doués d'énergie, ont réussi à percer et à proclamer leurs droits d'être les maîtres de la vie. La France traverse une époque de démoralisation, qui la fait courir aux jouissances de la vie, - époque comparable à celle du Directoire. La matérialisation et la démoralisation n'ont pas emporté seulement les sarkozystes ; ce phénomène a bien plus d'ampleur. Les Français s'habituent à l'esclavage, ils n'ont plus le même besoin de liberté, ils ont échangé la liberté de l'esprit contre les biens extérieurs. Ce noir sentiment, l'Envie, est devenu la puissance exterminatrice du monde. Et il est difficile d'enrayer les progrès de son développement.

- ici, évidemment, c'est un peu daté, car cela fait longtemps que les Français ont pris goût à l'esclavage - mais c'était encore nouveau pour les Russes en 1927. Notons que l'on retrouve ici le ton des premiers pamphlets de Bernanos, à peine plus tardifs - Nous autres Français ou Les grands cimetières...., et laissons à Berdiaev le mot de la fin :

Il ne peut y avoir de retour à la vie d'avant la crise et d'avant le sarkozysme, et il ne doit pas y en avoir. Si ce retour était possible, les douleurs et les souffrances de nos jours n'auraient plus ni sens ni justification. Ce qui est condamnable et néfaste chez le réactionnaire, c'est précisément d'aspirer au retour du proche passé. La révolution ne crée pas de vie nouvelle, de vie meilleure ; elle ne manifeste que la décomposition de la vie ancienne menée dans le péché. Mais l'expérience spirituelle, acquise par la crise et la révolution, doit nous guider vers une vie nouvelle qui sera meilleure. C'est ce que chaque homme d'esprit éclairé doit décider pour lui-même, quelle que soit sa conception optimiste ou pessimiste de l'avenir. Une vie nouvelle, une vie meilleure est avant tout une vie spirituelle. Le mot d'ordre pour chacun, c'est : Fais ce que dois, advienne que pourra. Il n'y a pas de retour possible au vieux libéralisme des intellectuels ou au socialisme." (pp. 186-224)

L'aura-t-on remarqué, j'ai sur la fin opéré un glissement en introduisant la crise économico-financière dans le jeu. Ce serait plus évident si l'on parlait d'Obama, mais si l'on admet que la crise ne date pas d'aujourd'hui, qu'elle remonte à plusieurs années - en tant que crise ; sa gravité a évidemment pris une autre dimension depuis peu, « et que c'est pas fini » - et que c'est elle qui a contribué à faire élire N. Sarkozy, il semble légitime de la faire ainsi intervenir de façon comparable à la Grande guerre pour la Russie de 1917. La différence étant que les bolcheviks mirent fin à la participation russe à la guerre, ce qui ne se fit pas (Brest-Litovsk) sans douleur, alors que l'on ne mettra pas fin à la crise par simple décision, même douloureuse. Mais cela conduit à la question de la durée du sarkozysme, et de l'influence qu'aura la crise sur cette durée : va-t-elle aider N. Sarkozy ou lui nuire... - comme disait l'autre, c'est une autre histoire, que nous aborderons en principe la prochaine fois. Je vous laisse avec ces méditations maistriennes, Dieu nous protège !



N.B. : j'ai utilisé la vieille traduction du Nouveau Moyen Age parue chez Plon en 1927. L'Age d'Homme l'a retraduit et réédité en 1985 : l'ayant parcourue et utilisée sur certains points de détails peu clairs dans la version de 1927, cette traduction m'a parue sensiblement différente, plus sèche, moins maistrienne justement. Difficile du coup de savoir où se trouve le « vrai » Berdiaev, si la traductrice de Plon (l'anonyme A.-M. F.) s'est laissée emporter, ou si J.-C. Marcadé et S. Siger, pour L'Age d'Homme, ont été trop secs. A suivre un jour peut-être, mais si vous allez vérifier mon utilisation des thèses de Berdiaev en vous référant à l'édition actuellement disponible, ne soyez pas surpris si vous êtes surpris !

Enfin, je remercie mon ami C. B. - un social-démocrate, je ne suis vraiment pas sectaire - pour m'avoir fourni certains des fils conducteurs ici suivis.

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mercredi 21 mai 2008

« D'une rigueur mathématique absolue » ? - Ethique et statistique, I bis

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Ethique et statistique, II.

Ethique et statistique, III.

Ethique et statistique, IV.

Ethique et statistique, V.




"I bis", parce que je vais (re)commencer cette séquence, en recopiant la citation de Jacques Bouveresse qui constituait le "I" :

"En mécanique statistique, la probabilité thermodynamique d'un état macroscopique se mesure par le nombre de combinaisons microscopiques différentes qui sont susceptibles de le produire. Les états les plus probables sont qui possèdent le plus grand nombre de modes de réalisation interchangeables. Comme le principe de l'accroissement spontané de l'entropie, le triomphe de la bêtise n'est en un certain sens pas autre chose que l'expression d'une loi du calcul des probabilités : les choses vont tout simplement dans le sens dans lequel il est le plus probable qu'elles aillent. La bêtise l'emporte toujours globalement et à long terme, parce qu'elle a l'avantage d'être compatible avec une majorité écrasante de possibilités de pensée et d'action individuelles. Tout comme le calcul des chances permet de concilier l'existence de processus irréversibles avec la réversibilité de principe de chaque mouvement moléculaire, il permet de comprendre pourquoi, en dépit de toutes les options équipossibles qui s'offrent théoriquement à chaque instant à l'individu, c'est toujours la même histoire qui se répète, avec une probabilité voisine de l'inéluctabilité, celle du règne ou du rétablissement spontané de l'uniformité et de la routine, et comment l'humanité peut être si exceptionnelle dans le détail et si commune dans l'ensemble." (La voix de l'âme et les chemins de l'esprit , p. 116)

Il est bien évident qu'une telle réflexion, proche du fatalisme, peut être interprétée comme très critique vis-à-vis de la démocratie : non seulement celle-ci ne changerait rien à un état de chose vieux comme le monde (« Toujours la même histoire » - titre d'une des parties de L'homme sans qualités), mais elle favoriserait le règne de la bêtise. L'objectif de la série de textes qui vous seront proposés dans les semaines à venir est de voir un peu mieux ce qu'il en est.

Pour cela je prendrai aujourd'hui comme un point de départ un peu paradoxal un texte de René Guénon contre l'idée de démocratie, issu de La crise du monde moderne, texte qui d'une certaine manière confirme la thèse de Musil en l'appliquant, justement, plus spécifiquement à la démocratie.

Mon idée ici est d'abord, via Guénon, de pousser les arguments de Musil dans une direction pessimiste, et notamment anti-démocratique, avant de voir plus précisément, autant qu'il est possible (n'attendez pas de miracle !), « ce qui peut être sauvé ».

(Concluons ce préambule en notant incidemment notre intérêt pour une comparaison, non pas systématique mais détaillée, entre Musil et Guénon, ces deux contemporains (1880-1942 pour le premier, 1886-1951 pour le second), parfois très éloignés et parfois étrangement proches l'un de l'autre. Il n'est pas exclu que nous y revenions, mais à chaque jour suffit sa peine, et laissons maintenant Guénon s'exprimer.)


"Mais... revenons aux conséquences qu'entraîne la négation de toute vraie hiérarchie, et notons que, dans le présent état de choses, non seulement un homme ne remplit sa fonction propre qu'exceptionnellement et par accident, alors que c'est le cas contraire qui devrait être l'exception, mais encore il arrive que le même homme soit appelé à exercer successivement des fonctions toutes différentes, comme s'il pouvait changer d'aptitudes à volonté. Cela peut sembler paradoxal à une époque de « spécialisation » à outrance, et pourtant il en est bien ainsi, surtout dans l'ordre politique ; si la compétence des « spécialistes » est souvent fort illusoire, et en tout cas limitée à un domaine très étroit, la croyance à cette compétence est cependant un fait, et l'on peut se demander comment il se fait que cette croyance ne joue plus aucun rôle quand il s'agit de la carrière des hommes politiques, où l'incompétence la plus complète est rarement un obstacle.

- passage savoureux et ô combien actuel. Reformulons ceci un peu différemment : l'homme politique de l'âge démocratique est médiocre par essence, par définition. Les exceptions qui - à tort ou à raison selon les cas - viennent à l'esprit (Gambetta, Clemenceau, de Gaulle pour la France) sont toutes liées de près ou de loin à des situations de guerre. Nous aurons l'occasion de revenir sur cette reformulation, ainsi que sur ce que « médiocre » ici veut dire - qui n'est pas exactement la même chose que l'incompétence évoquée par Guénon.

Pourtant, si l'on y réfléchit, on s'aperçoit aisément qu'il n'y a là rien dont on doive s'étonner, et que ce n'est en somme qu'un résultat très naturel de la conception « démocratique », en vertu de laquelle le pouvoir vient d'en bas et s'appuie essentiellement sur la majorité, ce qui a nécessairement pour corollaire l'exclusion de toute véritable compétence, parce que la compétence est toujours une supériorité au moins relative et ne peut être que l'apanage d'une minorité.

Ici, quelques explications ne seront pas inutiles pour faire ressortir, d'une part, les sophismes qui se cachent sous l'idée « démocratique », et, d'autre part, les liens qui rattachent cette même idée à tout l'ensemble de la mentalité moderne (...).

L'argument le plus décisif contre la « démocratie » se résume en quelques mots : le supérieur ne peut émaner de l'inférieur, parce que le « plus » ne peut pas sortir du « moins » ; cela est d'une rigueur mathématique absolue, contre laquelle rien ne saurait prévaloir. Il importe de remarquer que c'est précisément le même argument qui, appliqué dans un autre ordre, vaut aussi contre le « matérialisme » ; il n'y a rien de fortuit dans cette concordance, et les deux choses sont beaucoup plus étroitement solidaires qu'il ne pourrait le sembler au premier abord. Il est trop évident que le peuple ne peut conférer un pouvoir qu'il ne possède pas lui-même ; le pouvoir véritable ne peut venir que d'en haut, et c'est pourquoi, disons-le en passant, il ne peut être légitimé que par la sanction de quelque chose de supérieur à l'ordre social, c'est-à-dire d'une autorité spirituelle ; s'il en est autrement, ce n'est plus qu'une contrefaçon de pouvoir, un état de fait qui est injustifiable par défaut de principe, et où il ne peut y avoir que désordre et confusion.

- lors de ma première évocation de René Guénon, j'ai écrit : "à première vue et pour l'écrire de façon elliptique, nous serions tenté de dire que ce qui nous sépare de l'auteur de ce livre passionnant et fort stimulant [La crise du monde moderne], c'est Durkheim." Nous faisions allusion à ce passage : qu'en est-il si c'est toujours le peuple qui crée l'autorité spirituelle, que ce soit sous la forme d'un gouvernement démocratique, théocratique, absolu ? Dans les textes de Musil que nous reproduirons ultérieurement, cette idée sous-tendra fortement notre réflexion. Nous préférons l'indiquer dès maintenant à fins de clarté.

Ce renversement de toute hiérarchie commence dès que le pouvoir temporel veut se rendre indépendant de l'autorité spirituelle, puis se la subordonner en prétendant la faire servir à des fins politiques ; il y a là une première usurpation qui ouvre la voie à toutes les autres, et l'on pourrait ainsi montrer que, par exemple, la royauté française, depuis le XIVe siècle, a travaillé elle-même inconsciemment à préparer la Révolution qui devait la renverser ; peut-être aurons-nous quelque jour l'occasion de développer comme il le mériterait ce point de vue que, pour le moment, nous ne pouvons qu'indiquer d'une façon très sommaire.

- qu'il l'ait développé ou non ultérieurement, Guénon reprend ici un point de vue déjà exprimé par Gobineau, Nietzsche et, je le découvre en ce moment, Taine. A tort ou à raison, c'est une idée qui nous semble fort convaincante. Mais reprenons.

Si l'on définit la « démocratie » comme le gouvernement du peuple par lui-même, c'est là une véritable impossibilité, une chose qui ne peut pas même avoir une simple existence de fait, pas plus à notre époque qu'à n'importe quelle autre ; il ne faut pas se laisser duper par les mots, et il est contradictoire d'admettre que les mêmes hommes puissent être gouvernants et gouvernés, parce que, pour employer le langage aristotélicien, un même être ne peut être « en acte » et « en puissance » en même temps et sous le même rapport. Il y a là une relation qui suppose nécessairement deux termes en présence : il ne pourrait y avoir de gouvernés s'il n'y avait aussi des gouvernants, fussent-ils illégitimes et sans autre droit au pouvoir que celui qu'ils se sont attribué eux-mêmes ; mais la grande habileté des dirigeants, dans le monde moderne, est de faire croire au peuple qu'il se gouverne lui-même ; et le peuple se laisse persuader d'autant plus volontiers qu'il en est flatté et que d'ailleurs il est incapable de réfléchir assez pour voir ce qu'il y a là d'impossible. C'est pour créer cette illusion qu'on a inventé le « suffrage universel » : c'est l'opinion de la majorité qui est supposée faire la loi ; mais ce dont on ne s'aperçoit pas, c'est que l'opinion est quelque chose que l'on peut très facilement diriger et modifier ; on peut toujours, à l'aide de suggestions appropriées, y provoquer des courants allant dans tel ou tel sens déterminé ; nous ne savons plus qui a parlé de « fabriquer l'opinion », et cette expression est tout à fait juste, bien qu'il faille dire, d'ailleurs, que ce ne sont pas toujours les dirigeants apparents qui ont en réalité à leur disposition les moyens nécessaires pour obtenir ce résultat.

- marxiste, René ?

Cette dernière remarque donne sans doute la raison pour laquelle l'incompétence des politiciens les plus « en vue » semble n'avoir qu'une importance très relative ; mais, comme il ne s'agit pas ici de démonter les rouages de ce que l'on pourrait appeler la « machine à gouverner », nous nous bornerons à signaler que cette incompétence même offre l'avantage d'entretenir l'illusion dont nous venons de parler : c'est seulement dans ces conditions, en effet, que les politiciens en question peuvent apparaître comme l'émanation de la majorité, étant ainsi à son image, car la majorité, sur n'importe quel sujet qu'elle soit appelée à donner son avis, est toujours constituée par les incompétents, dont le nombre est incomparablement plus grand que celui des hommes qui sont capables de se prononcer en parfaite connaissance de cause.

- notons au passage ce lien entre la médiocrité de la majorité et celle de ses « représentants », ironisons quelque peu sur cette possibilité si aisément admise de « se prononcer en parfaite connaissance de cause », et continuons.

Ceci nous amène immédiatement à dire en quoi l'idée que la majorité doit faire la loi est essentiellement erronée, car, même si cette idée, par la force des choses, est surtout théorique et ne peut correspondre à une réalité effective, il reste pourtant à expliquer comment elle a pu s'implanter dans l'esprit moderne, quelles sont les tendances de celui-ci auxquelles elle correspond et qu'elle satisfait au moins en apparence. Le défaut le plus visible, c'est celui-là même que nous indiquions à l'instant : l'avis de la majorité ne peut être que l'expression de l'incompétence, que celle-ci résulte d'ailleurs du manque d'intelligence ou de l'ignorance pure et simple ; on pourrait faire intervenir à ce propos certaines observations de « psychologie collective », et rappeler notamment ce fait assez connu que, dans une foule, l'ensemble des réactions mentales qui se produisent entre les individus composants aboutit à la formation d'une sorte de résultante qui est, non pas même au niveau de la moyenne, mais à celui des éléments les plus inférieurs.

- on remarquera que Guénon utilise ici une forme de raisonnement qu'il n'a pas voulu employer lorsqu'il évoquait plus haut l'origine du pouvoir : l'agrégation des consciences individuelles donne un résultat différent (selon Guénon, ici, négatif) de leur simple moyenne.

Guénon, quelques pages plus loin, à la suite d'autres réflexions contre le concept de démocratie que j'ai finalement décidé de ne pas retranscrire, conclut d'ailleurs ainsi :


La multiplicité envisagée en dehors de son principe, et qui ainsi ne peut plus être ramenée à l'unité, c'est, dans l'ordre social, la collectivité conçue comme étant simplement la somme arithmétique des individus qui la composent, et qui n'est en effet que cela dès lors qu'elle n'est rattachée à aucune principe supérieur aux individus ; et la loi de la collectivité, sous ce rapport, c'est bien cette loi du plus grand nombre sur laquelle se fonde l'idée « démocratique »". (La crise du monde moderne, éd. Folio, p. 136 pour ce dernier passage, pp. 128-133 pour le reste.)

Voici donc quel sera notre point de départ. A bientôt j'espère !


(Je signale pour finir que, suite à la lecture de cette analyse historique sur les rapports entre Europe et Russie, j'ai appris l'existence des écrits d'un certain Ostrogosvki, qui se serait intéressé à certaines carences de la démocratie et qui aurait influencé Charles Benoist, auteur des Maladies de la démocratie, un texte contemporain (1929) de celui de Guénon (1927) et qui m'avait été recommandé par un commentateur dans le temps ; on doit y trouver des arguments comparables si ce n'est analogues à ceux utilisés par Guénon. A l'attention des curieux !)

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samedi 22 mars 2008

De la poussière à la poussière.

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Grâce au Québec libre, et notamment à un retraité belge, M. Swaelens, cet homme est un titan, qu'Allah le bénisse, il m'est aisé de vous faire partager cet étourdissant passage issu des Origines de la France contemporaine, dans lequel Taine décrit le lever du roi à la fin de l'Ancien Régime. Pour bien comprendre mon propos, il faut avoir à l'esprit que dans le chapitre précédent l'auteur a insisté sur la splendeur de la Cour et de ceux qui la composent : la description pointilleuse du cérémonial du lever du Roi, telle que vous avez la lire, ne prend sens que sur fond de beauté et de raffinement, beauté et raffinement qui sont le produit de l'histoire. D'ailleurs, citons la fin de ce chapitre :

"Voilà le spectacle qu’il faudrait voir, non par l’imagination et d’après des textes incomplets, mais avec les yeux et sur place, pour comprendre l’esprit, l’effet, le triomphe de la culture monarchique ; dans une maison montée, le salon est la pièce principale ; et il n’y en eut jamais de plus éblouissant que celui-ci. De la voûte sculptée et peuplée d’amours folâtres, descendent, par des guirlandes de fleurs et de feuillage, les lustres flamboyants dont les hautes glaces multiplient la splendeur ; la lumière rejaillit à flots sur les dorures, sur les diamants, sur les têtes spirituelles et gaies, sur les fins corsages, sur les énormes robes enguirlandées et chatoyantes. Les paniers des dames rangées en cercle ou étagées sur les banquettes « forment un riche espalier couvert de perles, d’or, d’argent, de pierreries, de paillons, de fleurs, de fruits avec leurs fleurs, groseilles, cerises, fraises artificielles » ; c’est un gigantesque bouquet vivant dont l’œil a peine à soutenir l’éclat. – Point d’habits noirs comme aujourd’hui pour faire disparate. Coiffés et poudrés, avec des boucles et des nœuds, en cravates et manchettes de dentelle, en habits et vestes de soie feuille morte, rose tendre, bleu céleste, agrémentés de broderies et galonnés d’or, les hommes sont aussi parés que les femmes. Hommes et femmes, on les a choisis un à un ; ce sont tous des gens du monde accomplis, ornés de toutes les grâces que peuvent donner la race, l’éducation, la fortune, le loisir et l’usage ; dans leur genre, ils sont parfaits. Il n’y a pas une toilette ici, pas un air de tête, pas un son de voix, pas une tournure de phrase qui ne soit le chef-d’œuvre de la culture mondaine, la quintessence distillée de tout ce que l’art social peut élaborer d’exquis. Si polie que soit la société de Paris, elle n’en approche pas ; comparée à la cour, elle semble provinciale. Il faut cent mille roses, dit-on, pour faire une once de cette essence unique qui sert aux rois de Perse ; tel est ce salon, mince flacon d’or et de cristal ; il contient la substance d’une végétation humaine. Pour le remplir, il a fallu d’abord qu’une grande aristocratie, transplantée en serre chaude et désormais stérile de fruits, ne portât plus que des fleurs, ensuite que, dans l’alambic royal, toute sa sève épurée se concentrât en quelques gouttes d’arôme. Le prix est excessif, mais c’est à ce prix qu’on fabrique les très délicats parfums."

- pas mal, non ? Voici la suite, où me semble-t-il on saisit très bien la beauté d'une cérémonie, en même temps, dans le cas présent, non seulement le fait qu'elle tourne à vide - ce qui peut-être est vrai de toute cérémonie -, mais qu'elle est aussi faite pour cela - ce qui explique beaucoup de la Révolution. Taine enchaîne donc :

"Une opération semblable engage celui qui la fait comme ceux qui la subissent. Ce n’est point impunément qu’on transforme une noblesse d’utilité en une noblesse d’ornement, on tombe soi-même dans la parade qu’on a substituée à l’action. Le roi a une cour, il faut qu’il la tienne. Tant pis si elle absorbe son temps, son esprit, son âme, tout le meilleur de sa force active et de la force de l’État. Ce n’est pas une petite besogne que d’être maître de maison, surtout quand, à l’ordinaire, on reçoit cinq cents personnes ; on est obligé de passer sa vie en public et en spectacle. À parler exactement, c’est le métier d’un acteur qui toute la journée serait en scène. Pour soutenir ce fardeau et travailler d’ailleurs, il a fallu le tempérament de Louis XIV, la vigueur de son corps, la résistance extraordinaire de ses nerfs, la puissance de son estomac, la régularité de ses habitudes ; après lui, sous la même charge, ses successeurs se lassent ou défaillent. Mais ils ne peuvent s’y soustraire ; la représentation incessante et journalière est inséparable de leur place et s’impose à eux comme un habit de cérémonie lourd et doré. Le roi est tenu d’occuper toute une aristocratie, par conséquent de se montrer et de payer de sa personne à toute heure, même aux heures les plus intimes, même en sortant du lit, même au lit.


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Le matin, à l’heure qu’il a marquée d’avance, le premier valet de chambre l’éveille : cinq séries de personnes entrent tour à tour pour lui rendre leurs devoirs, et « quoique très vastes, il y a des jours où les salons d’attente peuvent à peine contenir la foule des courtisans ». – D’abord on introduit « l’entrée familière », enfants de France, princes et princesses du sang, outre cela le premier médecin, le premier chirurgien et autres personnages utiles . – Puis on fait passer la « grande entrée » ; elle comprend le grand chambellan, le grand maître et le maître de la garde-robe, les premiers gentilshommes de la chambre, les ducs d’Orléans et de Penthièvre, quelques autres seigneurs très favorisés, les dames d’honneur et d’atour de la reine, de Mesdames et des autres princesses, sans compter les barbiers, tailleurs et valets de plusieurs sortes. Cependant on verse au roi de l’esprit-de-vin sur les mains dans une assiette de vermeil, puis on lui présente le bénitier ; il fait le signe de croix et dit une prière. Alors, devant tout ce monde, il sort de son lit, chausse ses mules. Le grand chambellan et le premier gentilhomme lui présentent sa robe de chambre ; il l’endosse et vient s’asseoir sur le fauteuil où il doit s’habiller. – À cet instant, la porte se rouvre ; un troisième flot pénètre, c’est « l’entrée des brevets » ; les seigneurs qui la composent ont en outre le privilège précieux d’assister au petit coucher, et du même coup arrive une escouade de gens de service, médecins et chirurgiens ordinaires, intendants des menus-plaisirs, lecteurs et autres, parmi ceux-ci le porte-chaise d’affaires : la publicité de la vie royale est telle, que nulle de ses fonctions ne s’accomplit sans témoins. – Au moment où les officiers de la garde-robe s’approchent du roi pour l’habiller, le premier gentilhomme, averti par l’huissier, vient dire au roi les noms des grands qui attendent à la porte : c’est la quatrième entrée, dite « de la chambre », plus grosse que les précédentes ; car, sans parler des porte-manteaux, porte-arquebuse, tapissiers et autres valets, elle comprend la plupart des grands officiers, le grand aumônier, les aumôniers de quartier, le maître de chapelle, le maître de l’oratoire, le capitaine et le major des gardes du corps, le colonel général et le major des gardes françaises, le colonel du régiment du roi, le capitaine des Cent-Suisses, le grand veneur, le grand louvetier, le grand prévôt, le grand maître et le maître des cérémonies, le premier maître d’hôtel, le grand panetier, les ambassadeurs étrangers, les ministres et secrétaires d’État, les maréchaux de France, la plupart des seigneurs de marque et des prélats. Des huissiers font ranger la foule et au besoin faire silence. Cependant le roi se lave les mains et commence à se dévêtir. Deux pages lui ôtent ses pantoufles ; le grand maître de la garde-robe lui tire sa camisole de nuit par la manche droite, le premier valet de garde-robe par la manche gauche, et tous deux le remettent à un officier de garde-robe, pendant qu’un valet de garde-robe apporte la chemise dans un surtout de taffetas blanc. – C’est ici l’instant solennel, le point culminant de la cérémonie ; la cinquième entrée a été introduite, et, dans quelques minutes, quand le roi aura pris la chemise, tout le demeurant des gens connus et des officiers de la maison qui attendent dans la galerie apportera le dernier flot. Il y a tout un règlement pour cette chemise. L’honneur de la présenter est réservé aux fils et aux petits-fils de France, à leur défaut aux princes du sang ou légitimés, au défaut de ceux-ci au grand chambellan ou au premier gentilhomme ; notez que ce dernier cas est rare, les princes étant obligés d’assister au lever du roi, comme les princesses à celui de la reine. Enfin voilà la chemise présentée ; un valet de garde-robe emporte l’ancienne ; le premier valet de garde-robe et le premier valet de chambre tiennent la nouvelle, l’un par la manche gauche, l’autre par la manche droite, et, pendant l’opération, deux autres valets de chambre tendent devant lui sa robe de chambre déployée, en guise de paravent. La chemise est endossée, et la toilette finale va commencer. Un valet de chambre tient devant le roi un miroir, et deux autres, sur les deux côtés, éclairent, si besoin est, avec des flambeaux. Des valets de garde-robe apportent le reste de l’habillement ; le grand maître de garde-robe passe au roi la veste et le justaucorps, lui attache le cordon bleu, lui agrafe l’épée ; puis un valet préposé aux cravates en apporte plusieurs dans une corbeille, et le maître de garde-robe met au roi celle que le roi choisit. Ensuite un valet préposé aux mouchoirs en apporte trois dans une soucoupe, et le grand maître de garde-robe offre la soucoupe au roi, qui choisit. Enfin le maître de garde-robe présente au roi son chapeau, ses gants et sa canne. Le roi vient alors à la ruelle de son lit, s’agenouille sur un carreau et fait sa prière, pendant qu’un aumônier à voix basse prononce l’oraison Quæsumus, Deus omnipotens. Cela fait, le roi prescrit l’ordre de la journée, et passe avec les premiers de sa cour dans son cabinet, où parfois il donne des audiences. Cependant tout le reste attend dans la galerie, afin de l’accompagner à la messe quand il sortira.

Tel est le lever, une pièce en cinq actes. – Sans doute on ne peut mieux imaginer pour occuper à vide une aristocratie : une centaine de seigneurs considérables ont employé deux heures à venir, à attendre, à entrer, à défiler, à se ranger, à se tenir sur leurs pieds, à conserver sur leurs visage l’air aisé et respectueux qui convient à des figurants de haut étage, et tout à l’heure les plus qualifiés vont recommencer chez la reine. Mais par contre-coup le roi a subi la gêne et le désœuvrement qu’il imposait. Lui aussi, il a joué un rôle ; tous ses pas et tous ses gestes ont été réglés d’avance ; il a dû compasser sa physionomie et sa voix, ne jamais quitter l’air digne et affable, distribuer avec réserve ses regards et ses signes de tête, ne rien dire ou ne parler que de chasse, éteindre sa propre pensée s’il en a une. On ne peut pas rêver, méditer, être distrait quand on est en scène ; il faut être à son rôle. D’ailleurs, dans un salon, on n’a que des conversations de salon, et l’attention du maître, au lieu de se ramasser en un courant utile, s’éparpille en eau bénite de cour. Or toutes les heures de sa journée sont semblables, sauf trois ou quatre dans la matinée pendant lesquelles il est au conseil ou à son bureau : encore faut-il observer que, les lendemains de chasse, quand il revient de Rambouillet à trois heures du matin, il doit dormir pendant ce peu d’heures libres. Pourtant l’ambassadeur Mercy , homme fort appliqué, semble trouver que cela est suffisant ; du moins il juge que Louis XVI « a beaucoup d’ordre, qu’il ne perd pas de temps aux choses inutiles » ; en effet son prédécesseur travaillait beaucoup moins, à peine une heure par jour. – Ainsi les trois quarts de son temps sont livrés à la parade. – Le même cortège est autour de lui, au botté, au débotté, quand il s’habille de nouveau pour monter à cheval, quand il rentre pour prendre l’habit de soirée, quand il revient dans sa chambre pour se mettre au lit. « Tous les soirs pendant six ans, dit un page , moi ou mes camarades nous avons vu Louis XVI se coucher en public », avec le cérémonial décrit tout à l’heure. « Je ne l’ai pas vu suspendre dix fois, et alors c’était toujours par accident ou pour cause d’indisposition. » L’assistance est plus nombreuse encore quand il dîne et soupe ; car, outre les hommes, il y a les femmes, les duchesses sur des pliants, les autres debout autour de la table. Je n’ai pas besoin de dire que le soir, à son jeu, à son bal, à son concert, la foule afflue et s’entasse. Lorsqu’il chasse, outre les dames à cheval et en calèche, outre les officiers de vénerie, le officiers des gardes, l’écuyer, le porte-manteau, le porte-arquebuse, le chirurgien, le renoueur, le coureur de vin, et je ne sais combien d’autres, il a pour invités à demeure tous les gentilshommes présentés. Et ne croyez pas que cette suite soit mince : le jour où M. de Chateaubriand est présenté, il y en a quatre nouveaux, et « très exactement » tous les jeunes gens de grande famille viennent deux ou trois fois par semaine se joindre au cortège du roi. — Non seulement les huit ou dix scènes qui composent chacune de ses journées, mais encore les courts intervalles qui séparent une scène de l’autre, sont assiégés et accaparés. On l’attend, on l’accompagne et on lui parle au passage, entre son cabinet et la chapelle, entre la chapelle et son cabinet, entre sa chambre et son carrosse, entre son carrosse et sa chambre, entre son cabinet et son couvert. — Bien mieux, les coulisses de sa vie appartiennent au public. S’il est indisposé et qu’on lui apporte un bouillon, s’il est malade et qu’on lui présente une médecine, « un garçon de chambre appelle tout de suite la grande entrée ». Véritablement le roi ressemble à un chêne étouffé par les innombrables lierres qui, depuis la base jusqu’à la cime, se sont collés autour de son tronc. — Sous un pareil régime, l’air manque ; il faut trouver une échappée : Louis XV avait ses petits soupers et la chasse ; Louis XVI a la chasse et la serrurerie. Et je n’ai pas décrit le détail infini de l’étiquette, le cérémonial prodigieux des grands repas, les quinze, vingt et trente personnes occupées autour du verre et de l’assiette du roi, les paroles sacramentelles du service, la marche du cortège, l’arrivée de « la nef », « l’essai des plats » ; on dirait d’une cour byzantine ou chinoise [1]. Le dimanche tout le public, même ordinaire, est introduit, et cela s’appelle le « grand couvert », aussi solennel et aussi compliqué qu’une grand’messe. Aussi bien, pour un descendant de Louis XIV, manger, boire, se lever, se coucher, c’est officier. Frédéric II, s’étant fait expliquer cette étiquette, disait que, s’il était roi de France, son premier édit serait pour faire un autre roi qui tiendrait la cour à sa place ; en effet, à ces désœuvrés qui saluent, il faut un désœuvré qu’il saluent. Il n’y aurait qu’un moyen de dégager le monarque : ce serait de refondre la noblesse française et de la transformer, d’après le modèle prussien, en un régiment laborieux de fonctionnaires utiles. Mais, tant que la cour reste ce qu’elle est, je veux dire une escorte d’apparat et une parure de salon, le roi est tenu d’être comme elle un décor éclatant qui sert peu ou qui ne sert pas." (pp. 81-86 de l'édition « Bouquins »)

Rien ne manque à ce tableau, de la sacralisation de la merde royale (sur fond d'humiliation de la vieille noblesse, voilà du concentré de théologico-politique) à l'apparition du Protestant efficace et bien intentionné, Frédéric II, dont on sent bien qu'à l'inverse d'un Louis XVI si respectueux des usages, il est dans le « sens de l'histoire », histoire qui va bientôt emporter tout ce monde-là, la tête du roi comprise. La « dégradation morale de la Noblesse » dont parle Maistre comme « cause principale » de la Révolution trouve ici une illustration pour le moins éclairante - d'autant plus que Taine n'est pas réputé par ailleurs pour être tendre avec le peuple révolutionnaire.

Je vous mettrai en ligne à l'occasion quelques éléments de comparaison (qui n'est pas raison...) entre la situation pré-révolutionnaire des années 1770-1780 et la France actuelle. On peut pour l'heure insister sur cette idée d'un régime qui fonctionne pour celui qui l'a mis au point (Louis XIV, de Gaulle) et pas pour ses successeurs (avec une exception, singulièrement ambiguë, pour Mitterrand), et esquisser un parallèle entre celui qui n'en foutait pas une (enfin, si, il en foutait justement plusieurs, disons qui ne travaillait pas beaucoup), Louis XV ou J. Chirac, et celui qui bosse un peu plus, Louis XVI et N. Sarkozy - tous deux d'ailleurs, mais n'en rajoutons pas non plus dans les parallèles, flanqués d'une belle étrangère.

Enfin, pour ceux qui ne l'ont pas vue chez le maître, cette vidéo confirme une fois de plus, dans notre contexte, à quel point le cérémonial n'est pas mort, à quel point notre monde n'est pas désenchanté - mais aussi à quel point le cérémonial s'est dégradé, à quel point notre monde est mal enchanté. De même que la description de Taine doit être lue dans son détail et sa continuité pour prendre toute sa saveur, ce petit film ne livre toute sa signification que sur la durée :





Et c'est ainsi que Sarkozy cherche à être grand (mais qu'il pourrait bien être rapetissé, raccourci, étêté un de ces jours... Jivarisé !).






[1]
"Le grand couvert a lieu tous les dimanches. La nef est une pièce d'orfèvrerie placée au centre de la table et contenant, entre des coussins de senteur, les serviettes à usage du roi. - L'essai est l'épreuve que les gentilshommes servants et les officiers de bouche font de chaque plat avant que le roi en mange. De même pour la boisson. - Il faut quatre personnes pour servir au roi un verre d'eau et de vin." [Note de Taine.]

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