lundi 11 août 2008

Hegel (Kojève ?) pas mort.

poutine3


Hegel, ou Kojève ? On sait que la présentation du premier par le second a longtemps dominé l'interprétation qu'en France on faisait de l'oeuvre de celui-ci. Depuis quelques années (cf. le livre de Gwendoline Jarczyk et Pierre-Jean Labarrière, De Kojève à Hegel : 150 ans de pensée hégélienne, Albin-Michel, 1996) on travaille à dissiper l'image que l'excentrique (espion ?) russe (tiens, je n'avais pas réalisé...) a donné du paillard souabe. Je ne connais pas assez la question pour m'être fait une religion sur le sujet, je signale l'ambiguïté, et en arrive à mon propos.

J'ai été frappé il y a deux jours par le titre d'une brève de MSN consacrée aux événements militaires en Ossétie : "C'est une vraie guerre..." A quoi reconnaît-on une « vraie guerre », je ne sais pas s'il y a à cette question une réponse claire, mais ce qui est sûr, c'est que les rédacteurs, fort peu sagaces à l'ordinaire, de MSN, ont ressenti la même impression que beaucoup de monde sans doute, et votre serviteur parmi eux : dans la réponse russe, qu'elle soit ou non « disproportionnée » (sur les aspects géo-politiques, et en l'absence du Réseau Voltaire ces derniers temps, je vous renvoie à M. Defensa), il passe un souffle différent de ce à quoi nous sommes habitués. C'est une forme de retour de l'Histoire (où l'on retrouve Muray, lecteur de Kojève) par le biais de la guerre en ce qu'elle révèle (en partie) ce que sont les pays, les hommes qui les composent, par l'incertitude (et les fausses nouvelles) qu'elle provoque. Personne n'a jamais pu douter, sauf dans l'aveuglement provisoire de l'expression d'un souhait, d'un voeu pieux, que les Etats-Unis n'écrasent l'Irak, les très grotesques références de la presse française au Vietnam après deux-trois jours de non-avancée des troupes américaines ne faisant que prouver a contrario que l'on était dans le virtualisme le plus complet. (Depuis, on ne sait trop comment qualifier la situation en Irak : « conflit » ? « événements » ? « Bordel » convient le mieux, après tout, et tant pis pour la grossièreté. En tout cas, « guerre » n'est pas exactement approprié, malgré le nombre de morts.) En Ossétie, on ne sait pas ce que cela va donner. Un ami m'a tout de suite présenté l'affaire comme « le début de la troisième guerre mondiale » : on verra ce qu'il en sera, il reste qu'un frisson nouveau, ou si ce n'est très ancien, ancien pour nous, qui avions la vingtaine lors de la chute du Mur, est passé, tel le nuage de Tchernobyl..., sur la « vieille » Europe de l'Ouest.

De tout cela la Russie est manifestement consciente. Elle se trouve dans une conjoncture à certains égards idéale, puisque son intérêt stratégique et son poids symbolique s'accordent : en faisant une « vraie » guerre, non seulement elle défend ses positions stratégiques, mais elle rappelle à tous ce qu'est une « vraie » guerre, avec de « vrais » pays (pas les minorités instrumentalisées par Washington (ce qui ne veut pas dire qu'elles n'aient jamais été injustement opprimées)) : elle fait la guerre parce qu'elle défend ses territoires, elle rappelle à tous l'importance d'un territoire en faisant ainsi la guerre. Tout le contraire du jeu des Etats-Unis et de leurs révolutions oranges blah-blah, où l'impérialisme prend le masque des droits de l'homme, de la défense des minorités, etc., où l'on joue sur les deux tableaux : la dissolution des Etats-Nations, au profit de l'expansionnisme global états-unien.

(Il y a un point que je ne trouve pas assez mis en valeur dans ce que j'ai lu sur le sujet : est-il possible, est-il imaginable que la Georgie se soit lancée là-dedans sans au moins un « feu orange » de la part des Etats-Unis ? Si oui, cela signifie que les Américains ne contrôlent vraiment rien. Si non (ce qui serait ma supposition personnelle), c'est tout de même une agression anti-russe d'une gravité et d'une irresponsabilité incroyables.)

Ceci m'amène à nuancer une opinion que j'aie plusieurs fois exprimée ici, encore récemment : que la guerre moderne, avec sa technologie hyper-avancée, n'ait plus grand rapport avec le courage, et soit donc moins « hégélienne » qu'à l'époque de Napoléon. Il faut au moins compléter ce diagnostic par cette idée qu'une des composantes du courage est la capacité à prendre rapidement des décisions et à s'y tenir, et que c'est pour l'heure le cas des Russes, dont le moins que l'on puisse dire est qu'ils n'ont pas tergiversé. M. Defensa ne peut que stigmatiser, par contraste, la « lâcheté » des chancelleries occidentales. Là encore, la Russie peut, elle se trouve dans une position qui lui permet de jouer harmonieusement sur les deux tableaux, stratégique et symbolique.


Reste un détail, le futur... Un peu, comme, dans un autre texte, M. Defensa, nous pourrions souhaiter que le monde occidental entende cette « leçon de réel » (cf. infra) professée par la Russie, qu'il réalise qu'en matière de géopolitique on ne peut faire n'importe quoi et que le virtualisme a montré ses limites. C'est une version optimiste. Il est vrai que les versions pessimistes sont, elles, franchement déprimantes.



Deux compléments :

- sur la Russie, je rappelle - qui peuventt d'ailleurs venir à l'appui des versions « pessimistes », les idées de Cioran que j'ai retranscrites il y a quelques mois ;

- sur la « leçon de réel » : cette expression m'est venue en référence au 11 septembre et à la Diatribe d'un fanatique, voici le texte exact (p. 11) :

"Quels que soient les buts de Ben Laden, cet acte dépasse ces buts et les paroles qui l’accompagnent (fort peu de paroles de toute façon, elles sont inutiles tant le sens de l’acte est évident). C’est un acte surréel dans la mesure où il prouve, par sa simple qualité d’événement, la totale irréalité du monde manchestérien, totalement dénué d’événements. De même que l’on dit fume c’est du belge, les Arabes ont dit à leur brutale manière fume c’est du réel. C’est une leçon de réalité. Jamais, dans toute l’histoire de la philosophie, ne fut administrée une telle leçon de réel, une telle leçon de sens, une telle leçon d’antinihilisme, non pas leçon de ténèbres mais leçon d’impensable : des gens sont encore capables de mourir pour leur foi tandis que le nihiliste en bon nihiliste risque sa vie pour rien : il fait du saut à l’élastique ; il existe encore des gens qui ne se résignent pas, sinon à Allah. J’admets que l’on se résigne à Allah mais je n’admets pas que l’on se résigne à rien..."

Avec le recul, on se dit qu'il s'agissait plus, dans le contexte, d'une leçon de foi que d'une leçon de réalité, ou que la leçon de réalité n'était pas assez évidente, car - c'est un thème que l'on trouve dans la Diatribe, trop moderne dans sa forme (comme dans la forme de religion musulmane qui l'animait). Le côté lourd, traditionnellement géopolitique, de l'attitude russe, est peut-être plus clair de ce point de vue - si du moins les diplomates occidentaux n'ont pas perdu toute notion des « fondamentaux » de la diplomatie et de la stratégie.

Il ne serait par ailleurs pas inintéressant d'articuler ma thèse avec ce que dit Cioran sur les messianismes russes, et de s'interroger sur les aspects eux-mêmes éventuellement trop modernes de l'attitude russe (un « patriotisme de synthèse », comme la « religion de synthèse » évoquée dans la Diatribe ?) - l'évolution de la situation dira s'il y a lieu de le faire.


P.S. : je ne retrouve pas l'occurrence la plus récente de mes idées sur la guerre moderne. A défaut, en voici une plus ancienne.

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samedi 21 octobre 2006

Le bordel du samedi soir.

Viva la guerra : le chiffre date de 2002, j'ignore s'il est toujours exact, mais un rapport de l'OMS, fondé sur des observations faites dans quatre-vingt pays, montrerait que la moitié des morts violentes y sont causées par le suicide, et que la majorité des homicides sont commis au sein de la famille (apparemment Kraus n'était pas le seul à le penser, s'il fut celui qui l'écrivit avec netteté : "La vie familiale est une intrusion dans la vie privée."). D'après ce même rapport, seulement un cinquième des morts violentes chaque année proviennent de la guerre.

Il faut certes nuancer ce qui est guerre et ce qui ne l'est pas : une famine provoquée, et un même un gigantesque raid boursier sont des actes de guerre, que peut-être l'OMS n'a pas comptabilisés en tant que tels. Reste que la faiblesse de cette proportion surprend.

La sortie de la religion est pour l'heure une impasse : "La société de consommation, à son extrême, devient une mystique, en ceci qu'elle nous procure des objets dont nous savons d'avance qu'ils ne peuvent pas satisfaire nos désirs." (René Girard, Les origines de la culture, Desclée de Brouwer, 2004, pp. 101-102). En note, Girard ajoute : "Jean-Pierre Dupuy parle aussi du capitalisme comme le plus "spirituel" des univers, car sa préoccupation n'est pas strictement matérielle (...) ; il n'est pas la pure et simple acquisition d'objets, mais il est fondé sur l'envie, et les objets sont des signes d'envie dans lesquels le rôle du médiateur, ou de l'autre, est toujours présent."

On a mal au cul et on en redemande : toujours selon Girard, d'après un certain Thomas Frank (The Conquest of Cool : Business Culture, Counterculture, and the Rise of Hip Consumerism, University of Chicago Press, 1997), il existerait depuis les années 60 une tendance importante du marketing, que Frank appelle la commodification of discontent, qui repose sur le principe de vendre aux gens des signes de leur désaffection à l'égard du système même qui le vend.

[Ajout le dimanche matin.] Je ne vous transmets pas cette idée en croyant vous proposer un scoop, on connaît ce mécanisme depuis Baudelaire au moins : ce qui est piquant (et tout à fait logique, never ending story) est que le marketing l'a compris bien avant les "rebelles". Je signale à ce propos l'existence, que je viens d'apprendre, de ce livre (il y a dans le compte-rendu qu'en fait Assouline pas mal de confusion intellectuelle me semble-t-il, mais je n'ai pas les éléments pour discerner à quel point cette confusion vient du sujet, du livre, ou de P. Assouline.) [Fin de l'ajout.]

Girard encore... : "Niez-vous qu'il y ait une quelconque détermination matérielle dans l'évolution culturelle de l'humanité ? - Tout dépend de ce que vous entendez par là. Bien sûr les hommes doivent d'abord se nourrir, comme les animaux ; mais ce qui fait d'eux des hommes, c'est le religieux." (p. 183)

Tribute to Nisbet ; Balzac durkheimien : "En coupant la tête à Louis XVI, la Révolution a coupé à la tête à tous les pères de famille. Il n'y a plus de famille aujourd'hui, il n'y a plus que des individus. En voulant devenir une nation, les Français ont renoncé à être un empire. En proclamant l'égalité des droits à la succession paternelle, ils ont tué l'esprit de famille, ils ont créé le fisc ! Mais ils ont préparé la faiblesse des supériorités et la force aveugle de la masse, l'extinction des arts, le règne de l'intérêt personnel. (...) Tout pays qui ne prend pas sa base dans le pouvoir paternel est sans existence assurée. Là commence l'échelle des responsabilités, et la subordination, qui monte jusqu'au roi. Le roi, c'est nous tous ! Mourir pour le roi, c'est mourir pour soi-même, pour sa famille, qui ne meurt pas plus que ne meurt le royaume. Chaque animal a son instinct, celui de l'homme est l'esprit de famille. Un pays est fort quand il se compose de familles riches, dont tous les membres sont intéressés à la défense du trésor commun : trésor d'argent, de gloire, de privilèges, de jouissances ; il est faible quand il se compose d'individus non solidaires, auxquels il importe peu d'obéir à sept hommes ou à un seul, à un Russe ou à un Corse, pourvu que chaque individu garde son champ ; et ce malheureux égoïste ne voit pas qu'un jour on le lui ôtera. Nous allons à un état de choses horrible, en cas d'insuccès. Il n'y aura plus que des lois pénales ou fiscales, la bourse ou la vie. Le pays le plus généreux de la terre ne sera plus conduit par des sentiments. On y aura développé, soigné des plaies incurables. D'abord une jalousie universelle : les classes supérieures seront confondues, on prendra l'égalité des désirs pour l'égalité des forces ; les vraies supériorités reconnues, constatées, seront envahies par les flots de la bourgeoisie. On pouvait choisir un homme entre mille, on ne peut rien trouver entre trois millions d'ambitions pareilles, vêtues de la même livrée, celle de la médiocrité." (Mémoires de deux jeunes mariées, 1841, "Pléiade", 1976, t. 1, p. 243)

On peut (ou non) dissocier l'intérêt de ces aperçus sociologiques de l'éloge du patriarcat.

Balzac, Wittgenstein, la règle : l'une des deux héroïnes rêve à son homme idéal, lequel sera notamment fort croyant : "Je méprise profondément ceux qui voudraient nous ôter la source des idées religieuses, si fertiles en consolations. Aussi, ses croyances devront-elles avoir la simplicité de celles d'un enfant unie à la conviction inébranlable d'un homme d'esprit qui a approfondi ses raisons de croire." (p. 248)

- ceci noté aujourd'hui pour mémoire. Depuis la troisième partie du texte "Pas de liberté...", j'ai soigneusement évité d'aborder le thème fort complexe : qu'est-ce qu'obéir à une règle ? J'y suis ramené ces derniers temps par... Richard Wagner. Mais ceci est une autre histoire, que j'espère vous raconter d'ici quelques semaines.


Dieu et Mesrine nous protègent !

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samedi 3 juin 2006

A la guerre comme à la guerre.

Dans le post-scriptum d'un texte consacré notamment à Etienne Chouard, j'ai exprimé l'idée que la guerre n'était plus ce qu'elle était, en particulier depuis l'invention de l'aviation, laquelle, c'est à dégoûter l'espèce humaine de réaliser ses rêves, a eu notamment pour conséquence, outre la destruction progressive de nombreuses formes de vie par les escadrons touristiques de la mort, l'essor de la pratique du bombardement.

Je me permets donc de me citer : "Il me semble que si la guerre a pu être quelque chose de tragique certes, mais aussi parfois de grand, cela a cessé le jour où certains des combattants (et ceux qui les commandent) n'ont plus pris les mêmes risques que leurs ennemis - donc quand une supériorité aérienne manifeste permettait de massacrer - comme par hasard, souvent des civils - sans trop de danger."

S'assurer la supériorité dans les airs c'est mettre fin à ce qui dans la guerre était la guerre, c'est la transformer en pure et simple boucherie, en massacre de masse, en exécution indifférenciée. Hiroshima reste le symbole de cette mutation de la guerre, le Kosovo ou l'Irak (à propos duquel Muray disait avec raison que l'on ne pouvait parler de guerre, puisque l'un des participants n'avait absolument aucune chance de perdre, ne risquait donc rien), en étant des illustrations par trop récentes. Les maîtres actuels du monde sont lâches, ou tout au moins ils n'ont aucune occasion ni raison de prouver leur éventuel courage, dont néanmoins ils font parade sans défaillir. Et des maîtres lâches, ou considérés comme tels, ce n'est pas une situation tenable très longtemps.

Quoi qu'il en soit, je tombe, dans le curieux ouvrage d'Elias Canetti, Masse et puissance (1960), sur quelques lignes, consacrées à la guerre "éternelle", lesquelles renforcent mon sentiment :

"Pour maintenir le moral guerrier, il faut sans cesse réaffirmer sa propre force d'une part, c'est-à-dire de combien de guerriers est constituée votre propre armée, et d'autre part l'importance qu'atteint déjà le nombre d'ennemis morts. Dès les temps les plus anciens, les rapports de guerre se distinguent par cette double statistique : tant des nôtres sont partis en guerre, tant d'ennemis sont morts. On est très enclin aux exagérations, surtout quant au nombre d'ennemis morts." (Gallimard, "Tel", p. 73)

On l'aura compris : la gêne, pour employer un euphémisme, éprouvée par les Américains à l'idée de quantifier les morts dont ils sont la cause, notamment durant les deux agressions contre l'Irak, confirme a contrario mon intuition comme les propos de Canetti, comme du reste le fait qu'ils ont conscience, malgré leur forfanterie, de n'être pas en guerre : ils savent très bien que communiquer ce genre d'informations (pour autant d'ailleurs qu'ils aient vraiment pris la peine de les chercher, car quel bénéfice réel y trouveraient-ils ?) leur ferait plus de mal que de bien. Et d'ailleurs, il était peut-être drôle, devant sa télévision, de se moquer du ministre de l'information de l'Irak, mais profondément, vue la vitesse à laquelle ils ont lâché le morceau, les Irakiens savaient très bien à quoi s'en tenir sur leurs chances, ils avaient parfaitement compris qu'il n'était pas très héroïque de s'offrir en pâture à un massacre programmé. Depuis que le conflit se joue sur un autre terrain, et qu'il a retrouvé les aspects d'une vraie guerre, on voit bien que les Irakiens valent mieux - et font moins rire - que leur fonctionnaire galonné.

L'Histoire est rusée certes : Iraniens et Irakiens se sont entre-tués pendant des années, en partie pour le plaisir des grandes puissances occidentales, trop heureuses de les voir se neutraliser réciproquement - et de gagner de l'argent dans le même temps en leur vendant les armes pour ce faire -, et voilà que la résistance irakienne, permet - ou aura permis pendant quelques mois, mais je ne suis pas Adler Nostradamus - de protéger les Iraniens d'une invasion sans doute autrement plus meurtrière. Ach, qui vivra verra !


- Je n'ignore pas que des guerres traditionnelles se perpétuent dans d'autres régions du monde, ni que des massacres en sont parfois la conséquence ou l'accompagnement, et j'ignore encore moins qu'il s'est produit il y a dix ans au Rwanda une rencontre dont l'espèce humaine aurait pu se passer entre massacre à l'ancienne et génocide moderne - où là d'ailleurs, il me semble bien que la propagande décrite par Canetti a fonctionné, comme les machettes, à tour de bras. On ne plaide ici pour rien, notamment pas pour "le rétablissement de la guerre". On décrit et on confronte des logiques. Les modifier n'est pas de notre fait. Agnus Dei qui tollis peccata mundi...

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mercredi 12 avril 2006

Apocalypse soon !

Lorsque les guerres occidentales ont commencé à être des guerres de masse, que les armées de métier ont cédé la place aux levées de populations, c'est-à-dire en gros sous Napoléon, dame Nature a trouvé une parade pour limiter les effets destructeurs des pulsions humaines : les épidémies. Après une bataille sanglante, une bonne razzia microbienne limitait les ardeurs comme les possibilités des survivants. Le temps passé à reconstituer une armée permettait de discuter, de se dire parfois que finalement, entre gens de bonne volonté, un traité de paix n'était pas si humiliant, au moins pour quelques années, un peu de propagande ferait passer la pilule auprès des populations saignées...

Les progrès de la médecine ont permis aux hommes de réduire à néant les efforts qu'avait fait la Providence pour les protéger de leur enthousiasme. Aussi le XXe siècle vit-il des guerres longues que de vulgaires bactéries ne purent vraiment ralentir. Le plus grand conflit de l'histoire universelle à ce jour s'est d'ailleurs achevé sur un énorme massacre de laboratoire, qui fut à la fois une caricature des précautions prises par Notre Père pour limiter quelque peu les effets de nos folies, et la transcription prométhéenne de la dissuasion divine à l'égard de notre ubris.

Les guerres, les massacres, les génocides même n'ont certes pas cessé depuis que Hiroshima a explosé et implosé. Mais, par comparaison avec les deux grands conflits mondiaux du XXe siècle, il n'est certes pas interdit d'estimer qu'il y eut depuis 1945 un certain "progrès", ou un "retour à la normale" de ce point de vue.

Ce qui n'a pas empêché la médecine de continuer ses progrès fulgurants - ni la transmission fulgurante de ceux-ci à une partie de plus en plus grande de la planète. Par conséquent, ce que l'on a appelé l'essor démographique est devenu au fil du temps surpopulation mondiale.

Alors l'Eternel s'est remis au travail. Le SIDA d'abord, la grippe aviaire ensuite et peut-être - car si celle-ci est pour l'instant bien clémente, certains scénarios de transmission de cette maladie de l'homme à l'homme envisagent à terme une consumation de 20% de la population mondiale -, mettent en échec, temporairement bien sûr, mais pour longtemps qui sait, le savoir et la technique des chercheurs.

Ajoutons deux et deux. Seul un conflit nucléaire ou une épidémie serait susceptible de redonner un peu de place comme de modestie à l'espèce humaine. On peut objecter qu'en ce qui concerne le SIDA le travail est déjà largement commencé en Afrique, mais cet exemple, pour lugubre qu'il soit, n'est pas tout à fait probant, puisqu'il serait justement tout à fait possible de réduire de façon très significative la progression du virus sur ce continent si on le voulait vraiment. Tout le monde le sait, cela ne change rien à rien, c'est donc qu'il faut un remède plus puissant.


[Ajout lors de la relecture / archivage, le 9.09.12 : ceci doit être au moins nuancé, qui donne l'impression de faire très bon marché des mentalités collectives.]

L'homme est dangereux pour les autres espèces, mais il est devenu comme un luxe - et donc presque inutile - pour la sienne propre. Un de perdu, dix mille de retrouvés, dont on se passerait bien. Des assistés qui creusent le déficit de l'état, des esclaves d'ailleurs pratiquant un dumping de plus en plus intense sur le temps de travail qu'ils vendent, des clandestins sans nombre, des victimes de tsunamis ou de tremblements de terre en quantité inimaginable, des hurleurs anonymes et standardisés... Des emmerdeurs. Des nuls, des zéros.

Que les Etats-Unis donc tentent de vitrifier l'Iran.

Ceci ou autre chose.

Les voies du Seigneur sont impénétrables.

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