dimanche 3 juin 2012

La queue entre les jambes. Point G métaphysique. - Genèses, limites et ambiguïtés de l'« AMGéisme ».

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Après avoir passé un peu trop de temps à mon goût à distribuer des bons et des mauvais points à l'élève Soral - avec lequel, sans rien retirer à ce que j'ai écrit précédemment, je me suis « réconcilié » grâce à son délectable entretien du mois de Mai, pourquoi ne pas m'appliquer le même traitement ?

La recherche de la « genèse » de mes propos fait partie intégrante de ce que je vous balance ici. Les « ambiguïtés », je m'efforce qu'il y en ait le moins possible, quitte à revenir trente fois sur le même sujet, dans l'espoir d'une formulation limpide. Je suis d'ailleurs frappé, en règle générale, à quel point, lorsqu'il me semble, à tort ou à raison, avoir trouvé la bonne formulation, à la fois la plus claire et la plus précise, à quel point ce que j'écris me semble du coup d'une banale évidence. - Est-ce une forme d'accomplissement, ou au contraire et justement une « limite » ? Ces limites, je vous en cache certaines, vous en connaissez d'autres mieux que moi-même probablement. En réalité, cette livraison vient de ce que j'ai pris conscience de ce que je peinais sur quelques points précis :

- la fin du livre de Jean Borella, La crise du symbolisme religieux. J'ai lu avec un grand intérêt ce texte, il y a là très manifestement un filon, mais j'ai buté sur les derniers chapitres. Depuis (plus de deux ans), après avoir laissé le livre de côté trop longtemps, j'y reviens périodiquement, sans atteindre le même point et essayer de nouveau de franchir cette barre qui à la première lecture était trop haute pour moi ;

- il en est à peu près de même avec L'homme sans qualités, à ceci près que j'ai l'ai lu en intégralité il y a une vingtaine d'années. De là à dire que je l'avais pleinement compris... J'ai commencé à le relire en 2008, et ai rencontré des difficultés avec la seconde partie, dite « mystique ». Après, c'est la même chose qu'avec le Borella, trop de temps d'attente, etc. J'ai ressorti le premier volume l'autre jour, on verra ce que cela peut donner.

Si je vous raconte tout ça, c'est pour ce que ça révèle, pas pour les détails concrets en eux-mêmes : c'est parce que j'ai réalisé que c'était quelque chose d'analogue qui se jouait dans mes difficultés avec ces deux livres. Ce moment où l'intelligence se retrouve à exprimer ou essayer d'exprimer quelque chose qui d'une certaine manière (laquelle ?) la dépasse. Bien concevoir et énoncer clairement, j'ai érigé au fil du temps l'identité de ces deux opérations en principe d'écriture : on n'a compris que ce l'on est capable d'expliquer clairement à quelqu'un d'autre. Mais il y a cette zone, abordée aussi bien par le philosophe Borella que par le romancier Musil - chacun d'entre eux étant d'ailleurs un peu plus que ça, précisément - qui par essence dépasse les mots, mais nous n'avons guère d'autre solution pour en parler entre nous, que les mots en question. Tout ne peut non plus se résoudre en musique.

Si j'ai peine en général avec des gens comme Guénon et Abellio, c'est à cause de cela. J'ai le sentiment qu'un J. Borella aborde cette « zone », cette « région » avec une volonté de précision et de communication plus grande. Je parle à dessein de sentiment, il n'y a pas ici jugement définitif - quoiqu'un ami m'ait dit récemment avoir été libéré de l'emprise que l'oeuvre de Guénon exerçait sur lui par la lecture de Jean Borella, et que sans être un spécialiste de l'un ni de l'autre, sans avoir (encore) lu les textes du second sur le premier, j'ai eu l'impression de comprendre (un peu, je ne pourrais justement pas l'expliquer...) ce qu'il voulait dire.

Il est par ailleurs tout à fait évident que mes préoccupations actuelles relatives à l'érotisme et à, paraphrasons Evola, la « Métaphysique du sexe », rentrent dans cette volonté d'aborder ce domaine. Il y a peu de choses plus difficiles à écrire qu'une « scène de cul » (ou à filmer, d'ailleurs), c'est un lieu commun.


Enfin, un dernier problème doit être mentionné ici, la question de la valeur, qui a fait l'objet de nombreux travaux du Maître, lequel a la bonté de me fournir des outils pour le suivre dans l'analyse de cette question. Il y a ici quelque chose que je ne sens pas, je ne parviens pas à trouver un angle d'attaque. Pour quelqu'un qui est convaincu avec Cioran que « Vivre, c'est évaluer » - ce qui est certes une formulation bien générale par rapport à une théorie de la valeur -, c'est un rien gênant.


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"Le cinéma substitue à nos regards un monde qui s'accorde à nos désirs", fait dire Godard à André Bazin en ouverture du Mépris, qui est entre autres un film sur le malentendu. Tout est dans l'ambiguïté, ou la polysémie, du mot accord. Là encore, tout ne peut se résoudre en musique.

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dimanche 15 avril 2012

"L'homme blanc a toujours une montre, mais il n'a jamais le temps."

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"Si une nation entend aujourd’hui la question morale dans un sens plus délicat qu’on ne l’entendait dans le siècle précédent, il y a progrès ; cela est clair. Si un artiste produit cette année une oeuvre qui témoigne de plus de savoir ou de force imaginative qu’il n’en a montré l’année dernière, il est certain qu’il a progressé. Si les denrées sont aujourd’hui de meilleure qualité et à meilleur marché qu’elles n’étaient hier, c’est dans l’ordre matériel un progrès incontestable. Mais où est, je vous prie, la garantie du progrès pour le lendemain ? Car les disciples des philosophes de la vapeur et des allumettes chimiques l’entendent ainsi : le progrès ne leur apparaît que sous la forme d’une série indéfinie. Où est cette garantie ? Elle n’existe, dis-je, que dans votre crédulité et votre fatuité.

Je laisse de côté la question de savoir si, délicatisant l’humanité en proportion des jouissances nouvelles qu’il lui apporte, le progrès indéfini ne serait pas sa plus ingénieuse et sa plus cruelle torture ; si, procédant par une opiniâtre négation de lui-même, il ne serait pas un mode de suicide incessamment renouvelé, et si, enfermé dans le cercle de feu de la logique divine, il ne ressemblerait pas au scorpion qui se perce lui-même avec sa terrible queue, cet éternel desideratum qui fait son éternel désespoir ?"

Ce raisonnement de Baudelaire sur la notion de progrès, issu d'un texte que je vous ai souvent cité, on peut l'appliquer, avec quelques aménagements, à la notion de gain de temps.

Si l'on n'a compris quelque chose que lorsque l'on est capable de le formuler avec clarté, alors je viens juste de comprendre quelque chose que je trouve évident, et que d'une certaine manière j'ai compris il y a longtemps… - mais que, donc, je ne m'étais jamais vraiment exprimé à moi-même avec la clarté (cartésienne ?) nécessaire. Allons-y donc, Baudelaire aidant : si pour aller de Paris à Marseille vous prenez le TGV au lieu d'une calèche, il y a gain de temps ; cela est clair. Si une femme utilise une machine à laver pour faire son linge au lieu que de devoir se rendre au lavoir, il est certain qu'elle a gagné du temps. Si je peux faire en quelques secondes un "copier-coller" d'une citation de Baudelaire prise quelque part dans l'univers Google, là où un moine copiste aurait dû, après trouvé le manuscrit, le recopier ligne à ligne, en ménageant encre et papier, c’est dans l’ordre matériel un progrès incontestable.

Mais où est, je vous prie, la garantie d'un gain de temps global pour tous ? - Laissons-là la lettre de Baudelaire, gardons son esprit avec nous, et continuons le raisonnement. Non seulement il est faux de croire que, parce que, sur des points et dans des domaines précis on gagne indéniablement du temps, l'on aurait plus de temps dans la journée, mais c'est même le contraire : l'intégrale de ces indéniables gains de temps dans des domaines précis n'aboutit qu'à des journées où l'on n'a jamais de temps, où l'on n'a jamais le temps. Etre toujours pressé, c'est ne jamais avoir de temps. La leçon de J.-L. Godard à F. F. Coppola, au début des années 80, quand la vidéo a fait son apparition, n'a pas été retenue : JLG expliquait que c'est justement parce que la vidéo est plus rapide d'utilisation qu'une caméra 35mm et ses conséquences (développement, passage à la table de montage…) qu'il faut travailler plus lentement. C'est justement parce que l'aspect proprement matériel de la tâche est plus vite liquidé que cela doit permettre de dégager plus de temps pour l'aspect spirituel. Dans le cinéma comme partout ailleurs, c'est évidemment le contraire qui se passe.

- Souvenir personnel. J'ai réalisé deux courts-métrages dans une vie antérieure, le premier monté sur une bonne vieille table - qui d'ailleurs avait peut-être été utilisée par JLG himself pour Loin du Vietnam, c'est du moins ce que certains recoupements permettaient d'espérer et que je ne demandais qu'à croire -, le second sur ce qu'on appelait à sa naissance le montage virtuel. Je me souviens avoir été très sensible à cette différence qui faisait que, sur la table de montage Atlas, lorsque je demandais au monteur une modification, le temps incompressible que cela lui prenait me permettait de réfléchir tranquillement, alors que, sur Avid, j'avais à peine le temps de commencer à réfléchir à ce que je venais de voir ou à ce que j'allais maintenant voir, que la modification demandée était effectuée. En gros : le temps dont j'avais besoin pour mon propre travail se voyait désormais, alors qu'il était auparavant en partie dissimulé par la plus grande lenteur du travail sur Atlas. D'où la tentation, fortement encouragée par le monteur, c'est humain, à ce que je réfléchisse plus vite. Ce qui permettait de gagner du temps ne m'obligeait pas - car j'ai tenu bon -, mais me poussait à travailler plus vite, autrement dit le gain de temps faisait que j'avais moins de temps.

Mais si j'ai tenu bon, c'est parce que, matériellement, je le pouvais, et cela est beaucoup plus difficile dans la vie de tous les jours. J'abrège (gagnons du temps…) : ce n'est pas que les gains de temps procurés par telle ou telle innovation technique soient en eux-mêmes de l'arnaque, c'est l'idée qu'il résulterait automatiquement de ce gains particuliers un gain global, qui est une arnaque : Où est cette garantie ? Elle n’existe, dis-je, que dans votre crédulité..

Stressant, excitant l’humanité en proportion des gains de temps partiels qu’elle lui apporte, l'idée du gain de temps est une de ses plus ingénieuses et plus cruelles tortures ; procédant par une opiniâtre négation d'elle-même, elle est un mode de suicide incessamment renouvelé ; enfermée dans le cercle de feu de la logique divine, elle ressemble au scorpion qui se perce lui-même avec sa terrible queue, cet éternel desideratum qui fait son éternel désespoir…


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Plus je gagne de temps, moins j'en ai.

"Quand sonne l'heure d'une idéologie, tout concourt à sa réussite, ses ennemis eux-mêmes…", disait Cioran (déjà cité ici, les nouveaux venus à mon comptoir constateront devant certaine photographie que ce n'est pas seulement par souci d'exactitude que je vous donne cette source) : mutatis mutandis, dans le contexte actuel, tout gain de temps partiel contribue à vous priver de temps. Tout ce qui vous fait gagner du temps vous en fait perdre.


Il n'est pas aisé d'évoquer toutes les causes de ce phénomène. Donnons quelques pistes :

- d'un point de vue plus logique que historique, il est clair que l'on n'a pas la même optique globale vis-à-vis du temps dont on dispose lorsque l'on s'attelle à une tâche dont on sait qu'elle va prendre beaucoup de temps, par exemple l'après-midi, et lorsque l'on se met à faire quelque chose que l'on espère finir vite fait - pour pouvoir faire autre chose après. Je ne détaille pas, il s'agit simplement d'avoir à l'esprit la distinction, sous-jacente à tout ce qui précède, entre temps et rythme : tous les gains de temps dû au progrès technique font que le rythme de notre vie s'accroît, et plus ce rythme s'accroît moins l'on a de temps ;

- d'un point de vue plus historique maintenant, et en rapport avec le célèbre proverbe africain que j'ai utilisé comme titre, on sait bien que l'augmentation de l'usage des montres, en l'occurrence plutôt des horloges, a été contemporain de l'essor du capitalisme, à partir du second XVIIIe siècle, dans un entrelacement évident de causes et d'effets. Time is money, etc., tout cela est documenté, il s'agit de rentabiliser le temps disponible - dans un premier temps, le temps disponible d'utilisation de la force de travail, puis le temps de cerveau disponible, vous connaissez ;

- plus généralement, il faudrait mettre tout cela en rapport avec les notions de temps cyclique et de temps linéaire. Dans un passage de son Histoire et décadence (Perrin, 1981) que je ne vous ai jamais retranscrit (cela ne fait jamais que deux ans que je me dis que ce serait bien de le faire et que je ne trouve pas le temps…), Pierre Chaunu liait sociétés holistes et conception cyclique du temps d'une part, sociétés individualistes et conception linéaire du temps d'autre part. Peut-être ce schéma doit-il être nuancé, si ce n'est d'un point de vue logique, au moins lorsque l'on envisage la façon dont les deux conceptions ont pu pendant une longue période coexister

- et elles coexistent d'ailleurs toujours, puisque les cycles des saisons et du jour et de la nuit nous influencent autant que nos ancêtres. A un niveau moins banal, c'est la juxtaposition de la vision cyclique et d'une vision plus linéaire que le christianisme depuis l'apparition du Christ ne peut manquer d'instaurer (Chesterton notamment explique ça très bien), une juxtaposition qui a duré des siècles, qui est intéressante : qu'est-ce qui a fait que la balance a fini par pencher du côté du temps linéaire ?

, en tout cas, il est bien évident que si l'on évolue dans un cadre mental où tout revient, cela est bien différent que d'être en permanence dirigé vers le futur. Cela n'empêche pas de vieillir ni de mourir, mais on a plus l'impression que le train peut repasser, que l'on peut avoir une second chance, comme James Stewart dans Vertigo. Pour le dire autrement, la définition par Bichat de la vie comme "l'ensemble des fonctions qui s'opposent à la mort", qui avait tant frappé le Foucault de Naissance de la clinique, est typique de la conception linéaire du temps et de son arrière-plan de corruption généralisée.


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Enfin, tout cela pose la question d'un équilibre naturel. Il en est, ici encore, du gain de temps comme du progrès, au moins selon ce qu'en dit Musil : tout le monde est pour le progrès, parce que l'on veut que les choses s'améliorent, mais tout le monde aimerait aussi que le progrès s'arrête, ou ralentisse, ou ne concerne que certains domaines, parce que ce progrès continu est tout de même bien fatigant. De même souhaiterait-on pouvoir profiter de certains gains de temps sans subir l'accélération globale du rythme. Ce n'est possible que dans certains cas bien circonscrits, comme l'exemple que je vous ai donné de mes démêlés techniques avec le montage virtuel, ce n'est pas possible globalement - le beurre et l'argent du beurre, toujours.

On voudrait que tout reste comme à la période de sa jeunesse, celle où l'on a découvert le monde, celle où on avait la santé, la force et le dynamisme pour l'explorer, celle où on avait encore la naïveté de croire que le monde était fait pour nous - on confond très naturellement les cadres dans lesquels on a découvert ce monde et ce qui est normal, naturel. La conception cyclique du temps est-elle plus « naturelle » que la conception linéaire ? Vaste problème, et peut-être d'ailleurs faux problème. Mais ce qui est sûr, c'est qu'à partir du moment où l'on se situe dans une conception linéaire, il n'y a pas un rythme qui soit plus naturel qu'un autre, l'espèce humaine changeant elle-même avec ce rythme - je n'ai pour le vérifier qu'à me comparer, tel que j'étais enfant, avec mes propres enfants.

Il est en revanche possible que, les cycles existant toujours (les journées ne durent toujours que 24 heures), certains rythmes deviennent trop rapides.

- Allez, je ferme ma grande gueule, et vous laisse profiter de votre dimanche, si toutefois - les gens ne sont jamais contents -le désoeuvrement ne vous trouble pas trop :



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jeudi 8 décembre 2011

Ciorana.

Un peu de Cioran, pour nous changer de la fesse (nous y reviendrons !).

"Pour le bien général, il vaut mille fois mieux s'occuper de soi-même que des choses qui regardent les autres." (Ce qui nous ramène à la fesse... et que les citations qui suivent vont presque toutes contredire !)


Mme de Staël écrit au sujet de Mirabeau : "Cet homme, qui brava souvent l'opinion publique, mais soutint toujours l'opinion générale." Cioran ajoute : "Cela s'applique à Sartre tout spécialement."

"Il y a quelque chose de pire que l'antisémitisme : c'est l'anti-antisémitisme." Ceci est écrit en 1965… C'est d'ailleurs peut-être une phrase à prendre très au sérieux.

(Oui : s'il y a des Juifs (et il y en a !), il est inévitable qu'il y ait de l'antisémitisme. Vouloir le supprimer, d'une part est impossible (exactement au même titre que des gens n'aiment pas les Anglais, les Français, les Arabes..., exactement au même titre que d'autres aiment les Anglais, les Français, les Arabes, et, donc, les Juifs (Heil Fassbinder !), d'autre part revient à donner trop de pouvoir aux Juifs en question. Après, bon, quand c'est l'antisémite qui a trop de pouvoir...)

"Nietzsche me fatigue. Ma lassitude va parfois jusqu'au dégoût. On ne peut accepter un penseur dont l'idéal se se place aux antipodes de ce qu'il était. Il y a quelque chose d'écoeurant chez le faible qui prône la vigueur, chez le faible sans pitié. Tout cela est bon pour les adolescents."

"Je viens de lire sur la « maladie de l'angoisse » un article de René Guénon, empreint du plus intransigeant dogmatisme. Est-il possible d'écrire avec tant d'assurance et avec un orgueil d'autant plus condamnable qu'on fait profession d'impersonnalité, qu'on dénonce avec vigueur et à chaque fois le moi ?

Il y eut en France, dans la première moitié du siècle, trois esprits intraitables, aussi différents que possible, mais qui, au nom de l'Intelligence, se sont révélés d'un fanatisme outrancier : Maurras, Benda, Guénon. Trois maniaques de l'Intelligence."

"Je suis sûr que la « civilisation » doit disparaître, mais ne vois pas par quoi on pourrait la remplacer."

"Les Français ont tous les défauts, sauf un : ils ne sont pas obséquieux. Ils l'ont assez démontré pendant l'Occupation ; je n'en ai vu aucun qui, dans la rue ou ailleurs, se soit aplati devant l'occupant ou qui ait pris un air servile (la Collaboration est tout autre chose ; les collaborateurs se sont vendus : cela est différent). C'est là où les Français ont une nette supériorité sur les Allemands, lesquels, dès qu'ils sont battus, deviennent rampants. Mais même en dehors de la défaite, ils sont toujours à plat ventre devant un supérieur hiérarchique : leur obéissance est à base de lâcheté civile et non de consentement à l'ordre."

- passons sur ce que Cioran dit des Allemands : son témoignage sur l'Occupation est intéressant (quand bien même on contesterait son diagnostic sur les collaborateurs), en ce que c'est un témoignage spontané, noté par l'auteur pour lui-même, en ce que, de plus, cet auteur ne se prive pas de critiquer les Français quand l'occasion s'offre à lui. Cela ne suffit pas à en faire une vérité établie, mais invite à ne pas uniquement retenir de cette période ce que le regretté (par moi, en tout cas) Paul Yonnet appelait la « mythologie noire » de l'Occupation.

"Comme je disais à un collabo que les Juifs avaient été les agents les plus efficaces de la culture allemande, il m'a répondu : « Les Allemands ont détruit leur plus grand capital. »"

(J'écrivais quelque chose de proche il y a six ans... J'étais déjà plus intéressé (obsédé ?) par les Juifs que je ne voulais l'admettre !)

"Les Juifs ne sont pas un peuple, mais une destinée."

(Ceci expliquant en partie cela...)



"J'ai hérité d'un corps dont je ne sais plus que faire. Ah ! ces parents qui ne surent s'abstenir."



"Beau temps ; une multitude considérable. Fourmilière démente, insensée. Vivement le Jugement dernier !"

- C'est pour bientôt, Emil, c'est pour bientôt !



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Profitons des derniers moments...

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lundi 12 septembre 2011

Redonner un sens plus pur à ce qui reste de mots à ce qui reste de la tribu.

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"La seule manière de rejoindre autrui en profondeur, c'est de s'occuper de soi et uniquement de soi, de ce qu'il y a de plus profond en soi. Les « altruistes », les philanthropes, les esprits « généreux » ne comprennent et n'aident réellement personne ; ce sont des gens qui ont de l'énergie à dépenser, c'est tout." - Cioran, 1965.

Comme souvent avec l'Emil, c'est à la fois vrai et inexact. L'un n'empêche pas l'autre, serait-on tenté de lui répondre, tout en admettant sans problème que ceux qui s'occupent des autres sans s'occuper de soi non seulement, effectivement, ne comprennent personne, mais en plus font chier tout le monde.

Une autre pour la route, du même, la même année :

"Le français est une langue dont la sève s'est tarie ; c'est pourquoi, poème, roman, philosophie, tout y apparaît comme un exercice, comme un tour de virtuose." - Et après la virtuosité, le vide - après Foucault et Deleuze, Lévy ; après Sarraute et Robbe-Grillet, Lévy - ça y est, je redeviens antisémite, et injuste en plus sur le second Lévy, ce genre de conneries à l'eau de rose a toujours existé, ou du moins existe depuis longtemps.

Cela fait quelques décennies maintenant que la France sait qu'elle doit céder la place, à tous les niveaux. Le domaine « intellectuel » a résisté un peu plus longtemps que les autres, non certes, comme Cioran l'avait perçu, sans frime ni esbroufe : avec les moyens du bord.

Céder la place, ce n'est jamais agréable. Ceci dit, les Français, "le peuple le plus collabo de la terre", comme disait Nabe (en une phrase souvent citée par L. James), seraient tout à fait prêts - quitte à crier un peu, telle une domestique que l'on trousse... - à se jeter dans les bras d'un nouveau maître, après l'Allemand et l'Américain, mais le monde actuel est ainsi fait que le nouveau maître a un peu de mal à apparaître.

"Une nation n'est qu'une langue", rappelait Joseph de Maistre. Pour retrouver l'esprit de la première citation de Cioran tout en réfléchissant sur la seconde, on serait tenté de dire que ce sont ceux qui travaillent à redonner de la « sève » à la langue française qui font le plus pour la nation - dans un sens large, plus large que l'État-nation ou la Patrie -, quitte à travailler dans leur coin, pour eux-mêmes, pour « soi et uniquement [pour] soi ». Non seulement ils ont quelque chance de « rejoindre autrui en profondeur », mais ils peuvent permettre indirectement à d'autres « autrui » de se « rejoindre en profondeur » (honni soit qui mal y pense...).

De ce point de vue, quelqu'un comme Nabe peut dire tout le mal qu'il veut de la France et des Français, il sera toujours plus proche de ceux-ci et de celle-là en écrivant dans son style propre, que n'importe quel cocardier dont le seul moyen d'expression est une prose boursouflée dont, justement, la « sève s'est tarie » il y a déjà bien longtemps.

- Ce qui n'est nouveau ni par rapport à M.-É. N. ni par rapport aux connards cocardiers, il suffit de repenser, entre autres, à quelqu'un comme Mallarmé.


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mardi 23 août 2011

Sans trop de commentaires. (Ajout le lendemain.) - Nigger of the day, XII.

"Un jour, un jour viendra pour l'univers où toutes ses lois seront bouleversées ; le pôle austral écrasera toutes les étendues libyennes."

Sénèque, Hercule à l'Oeta - cité par Simone Weil en 1942, lu par bibi hier. Bon, c'est plutôt le pôle septentrional qui « bouleverse les lois », y compris celles qui sont censées être les siennes, mais cela m'a bien sûr fait sourire à la lecture. J'ajouterai que S. W. repense ici à Sénèque alors qu'elle est en pleine méditation sur la notion de fin du monde.

Lue quelques minutes après, cette autre phrase, dans la célèbre lettre qu'elle adressa à Bernanos après avoir découvert Les grands cimetières sous la lune : "Les humiliations infligées par mon pays me sont plus douloureuses que celles qu'il peut subir." (1938, p. 409 de l'édition « Quarto »)

État d'esprit d'autant moins partagé par mes contemporains que :

"Une atmosphère lourde, opaque, étouffante s'est établie sur le pays, de sorte que les gens ont le cafard et sont mécontents de tout, mais d'autre part sont disposés à encaisser n'importe quoi sans protestations et même sans surprise." (ébauche de lettre à son frère en 1939, avant le début de la guerre, citée par S. Pétrement p. 509 de La vie de Simone Weil)

A encaisser n'importe quoi, à faire encaisser aux autres n'importe quoi, à croire n'importe quoi. Évoquant L'enracinement, S. Pétrement rappelle que S. W., dans son projet de société future, y "juge nécessaire (...) qu'on interdise toute propagande de parti et aussi toute pression d'un groupe sur ses propres membres pour imposer certaines opinions (c'est-à-dire toute pression exercée en vertu de la notion d'orthodoxie). Elle conseille aussi que soient créés des sortes de tribunaux devant lesquels on pourrait citer tout écrivain ou journaliste qui aurait soit publié sciemment des mensonges, soit publiés des erreurs qu'il pouvait facilement éviter." (p. 655)

- si tous les cocus avaient des clochettes... Sur le même sujet, Thierry Meyssan disait il y a peu la même chose.

L'Occident est mort, mais il tue encore !



(Ajout le 24.08.11)
Certaines conclusions à ce qui précède étaient implicites, mais un autre texte de S. W., lu hier, les formulant mieux que je ne saurais le faire, je reprends la plume pour laisser la parole au maître (à la "maitresse" ? ça fait école primaire ou SM...) :

"Dès que la vérité disparaît, l'utilité aussitôt prend sa place. (...)

Depuis longtemps déjà, dans tous les domaines sans exception, les gardiens en titre des valeurs spirituelles les avaient laissé se dégrader, par leur propre carence et sans nulle contrainte extérieure. Une sorte de crainte nous empêche de le reconnaître, comme si nous risquions ainsi de porter atteinte à ces valeurs elles-mêmes : mais loin de là, dans la période peut-être fort longue de douleur et d'humiliation où nous nous sommes engagés, nous ne pouvons retrouver un jour ce qui nous manque que si nous sentons de toute notre âme à quel point nous avons mérité notre sort. Nous voyons la force des armes asservir de plus en plus l'intelligence, et la souffrance rend aujourd'hui cet asservissement sensible à tous : mais l'intelligence s'était déjà abaissée jusqu'à l'état de servitude avant d'avoir personne à qui obéir. Si quelqu'un va s'exposer comme esclave sur le marché, quoi d'étonnant qu'il trouve un maître ?" (Réflexions à propos de la théorie des quanta, 1942, pp. 591-92 de l'édition « Quarto ».)



Et tant que nous y sommes, ajoutons ce « syllogisme de l'amertume » de Herr Cioran, relu hier : s'il n'est pas du même niveau, il est assez amusant, voire potache (ce qu'il écrit ferait, soit dit en passant, hurler de rage le baron Evola, mais ne nous dispersons pas) :

"Pourra-ton méridionaliser les peuples graves ? L'avenir de l'Europe est suspendu à cette question. Si les Allemands se remettent à travailler comme naguère, l'Occident est perdu ; de même si les Russes ne retrouvent pas leur vieil amour de la paresse. Il faudrait développer chez les uns et les autres le goût du farniente, de l'apathie et de la sieste, leur faire miroiter les délices de l'avachissement et de la versatilité.

...A moins de nous résigner aux solutions que la Prusse, ou la Sibérie, infligerait à notre dilettantisme." (1952 - p. 771 de l'édition « Quarto ».)

Il manque bien sûr les Américains à ce tableau, mais soixante après, il sonne pour le moins juste.


Un peu de dégoût pour finir :



Billie holiday Strange fruit






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mercredi 8 juin 2011

Mourir pour des pensées. La femme qui possédait tout en elle.

"Il croit à tort que ma “Weltanschauung” est triste ; seule mes perspectives historiques le sont." (S. Weil, 1934)

"C'est vous qui êtes tristes…" (A nos amours)


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Dans la biographie de Simone Weil par Simone Pétrement, qui fut son amie proche (La vie de Simone Weil, Fayard, 1997), les chapitres consacrés à l'évolution intellectuelle de S. W. après son année d'usine (1934-35), soit pour les années 1936-37 : le Front populaire, les grandes grèves, la chute de Léon Blum -, sont particulièrement intéressants. Je vous en retranscris ici quelques passages. Je n'insisterai pas sur tout ce qu'ils peuvent avoir d'actuels.

Commençons par nous mettre à l'aise avec cette sentence de S. W. : "Le salariat n'est qu'une autre forme de l'esclavage." (1933-34 ; p. 316), continuons avec ces extraits d'une lettre qu'elle écrivit en 1937 à Emmanuel Mounier :

"Les classes doivent-elles « lutter » ou « collaborer » ? Il y a beaucoup d'artificiel dans cette opposition. Qui peut nier qu'il y ait collaboration des classes ? Dès qu'un ouvrier travaille, il collabore avec son patron ; pour ne pas collaborer, il faudrait qu'il fasse grève tout le temps. (…) Qui peut nier aussi qu'il y ait lutte des classes ? (…) L'idéal d'un chef d'entreprise, du point de vue de la comptabilité, c'est des ouvriers qui fournissent un travail très intensif et qui ne consomment pas. L'idéal d'un ouvrier, comme homme, c'est de fournir un effort qui n'épuise pas, et de loin, ses ressources vitales et de vivre dans le bien-être. Il y a opposition (…).

Il y a donc à la fois collaboration et lutte. C'est un fait, un fait qu'on ne peut contester à moins de vouloir mentir. (…)

Qui plus que les militants de la C.G.T. désire une collaboration pleine et entière entre les éléments d'une entreprise industrielle ? C'est même là, très exactement, leur idéal. (…) Ce qu'ils reprochent à ceux qui préconisent la collaboration, ce n'est pas de désirer la collaboration, c'est d'avoir trouvé un beau nom pour déguiser la duperie et l'esclavage. Pour eux, une collaboration pleine et véritable (…) est un objectif dont ne peut réaliser les conditions que par la lutte." (p. 411)

(Les coupures sont de Simone Pétrement.) Vous comprenez j'imagine ce qui me plaît dans un tel schéma de pensée.

Un petit détour maintenant par les questions d'éducation, histoire de rappeler que les exceptions qui contribuent à la perpétuation d'un système ne sont pas à la gloire du système (on trouve chez Castoriadis des idées analogues) :

"Simone pensait, comme Alain, que le problème n'est pas de donner des possibilités d'élévation seulement à ceux qui paraissent bien doués, mais de donner à tous un niveau convenable d'instruction. Elle préconisait une prolongation de la scolarité jusqu'à l'âge de dix-huit ans. Élever seulement quelques-uns n'aboutissait qu'à écrémer en quelque sorte la classe ouvrière et la classe paysanne, à les appauvrir de leurs meilleurs éléments et à faire passer ceux-ci continuellement de l'autre côté de la barrière des classes. C'est en effet une étrange conception de l'égalité, celle qui consiste à regarder comme plus démocratique une société où la masse est ignorante, opprimée et malheureuse, mais où quelques-uns, tirés de la masse, peuvent devenir les maîtres des autres, qu'une société où l'on s'efforce avant tout d'élever le niveau général. L'égalité des possibles n'est pas l'égalité réelle, surtout quand les possibles ne se présentent qu'au début de la vie. Alain soutenait que l'enseignement doit être donné aussi bien et aussi longtemps qu'on le peut à tous les enfants ; qu'il faut s'efforcer d'élever même ceux qui ne paraissent pas particulièrement doués ; que l'enseignement est fait pour l'homme et non pas seulement pour assurer un bon recrutement des classes dirigeantes dans la société." (p. 448)

Et nous arrivons aux principaux textes, où sont mêlées citations de S. W. et paraphrases de Simone Pétrement. Les premières se trouvent entre ces « guillemets ». Toutes les coupures sans exception sont de la biographe. Je n'ai pas sous la main pour l'instant le volume (Écrits historiques et politiques, Gallimard, 1960) dont la plupart de ces textes, tous écrits en 1937, sont issus (sauf le dernier, tiré de Oppression et liberté, Gallimard, 1962), je vous en donne le titre pour que vous puissiez vérifier le cas échéant si ces coupures n'entament pas la pensée de Simone Weil. - A la vérité, elles la modifient nécessairement dans une certaine mesure, mais il m'a semblé qu'il n'était pas inadapté de vous faire partager non seulement ces idées mais la façon dont je les ai découvertes. Il sera toujours temps d'apporter d'éventuelles corrections à ce premier éclairage. Du reste, le livre de Simone Pétrement est d'assez bonne qualité pour que l'on puisse lui donner quelque crédit.

S. W. réfléchit aux causes de l'échec du ministère Blum, à l'incapacité de celui-ci à tirer profit des circonstances et de l'élan de la classe ouvrière pour imposer des réformes au moment où il y avait une fenêtre de tir pour les faire passer. De ces réflexions elle dégage des conclusions générales :

"« La matière propre de l'art politique, c'est la double perspective, toujours instable, des conditions réelles d'équilibre social et des mouvements d'imagination collective. » L'homme politique doit, pour agir sur les conditions réelles de l'équilibre social, se servir de l'imagination collective comme d'une force motrice, sans en partager les illusions. « Si des scrupules légitimes lui défendent de provoquer des mouvements d'opinion artificiellement et à coups de mensonges, comme on fait dans les États totalitaires et même dans les autres, aucun scrupule ne peut l'empêcher d'utiliser des mouvements d'opinion qu'il est impuissant à rectifier. Il ne peut les utiliser qu'en les transposant. (…) Il peut arriver que faute d'une toute petite réforme un grand mouvement d'opinion se brise et passe comme un rêve. »


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Elle termine en méditant sur la social-démocratie, qui partout s'est montrée « parée des mêmes vertus, rongée des mêmes faiblesses ». « La doctrine est cependant souple, sujette à autant d'interprétations et de modifications qu'on voudra ; mais il n'est jamais bon d'avoir derrière soi une doctrine, surtout quand elle enferme le dogme du progrès, la confiance inébranlable dans l'histoire et dans les masses. Marx n'est pas un bon auteur pour former le jugement. Machiavel vaut infiniment mieux. »

Dans la variante de cet article, elle rappelle l'une des maximes de Machiavel : « C'est que celui qui s'empare du pouvoir doit prendre tout de suite toutes les mesures de rigueur qu'il estime nécessaires, et n'en plus prendre par la suite, ou en tout cas de moins en moins. (…) Quand un pouvoir nouvellement institué commence par assener à ses adversaires les coups qu'il veut leur donner, puis les laisse à peu près tranquilles, ils lui savent gré de tout le mal qu'ils n'en souffrent pas ; quand il commence par ménager les adversaires, ils s'irritent ensuite de la moindre menace. Le pire de tout est de les ménager tout en laissant peser sans cesse sur eux des menaces vagues et jamais réalisées… »

Cette variante se termine par des réflexions profondes et amères sur la force. « Le principe fondamental du pouvoir et de toute action politique, c'est qu'il ne faut jamais présenter l'apparence de la faiblesse. La force se fait non seulement craindre, mais en même temps toujours un peu aimer, même par ceux qu'elle fait violemment plier sous elle ; la faiblesse (…) inspire toujours un peu de mépris (…). Il n'y a pas de vérité plus amère (…). Sylla, après son abdication, a vécu en parfaite sécurité dans cette Rome où il avait fait couler tant de sang ; les Gracques ont péri lâchement abandonnés par cette multitude à qui ils avaient voué leur vie. (…) L'empire de la force façonne souverainement sentiments et pensées… » C'est par cette emprise sur les pensées que la force règne, plus que par la contrainte effective. « Cette force qui règne jusque dans les consciences est toujours en grande partie imaginaire… »" ("Méditations sur un cadavre" ; p. 432-33)


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De même, "ce ne sont pas vraiment les difficultés financières ou économiques qui peuvent causer la chute d'un gouvernement. Bien des faits amènent à penser « qu'il n'y a pas d'effondrement économique, mais qu'il y a dans certains cas crise politique provoquée ou aggravée par une mauvaise situation économique, ce qui est bien différent ». La différence est en ceci que la crise économique produit la crise politiquement non directement ni nécessairement, mais par l'intermédiaire de l'imagination. Il faut comprendre l'effet apparent des crises économiques par analogie avec l'effet des défaites militaires. Celles-ci provoquent souvent la chute du régime dans le pays qui les a subies, et pourtant d'ordinaire elles ne rendent pas matériellement impossible à ce régime de subsister. Si elles le font tomber, c'est qu'elles amoindrissent ou effacent « ce prestige du pouvoir qui, beaucoup plus que la force proprement dite, maintient les peuples dans l'obéissance ». Un pouvoir qui sait maintenir son prestige, garder l'apparence de la force, une crise économique ou financière ne le fait pas tomber.

- incise de AMG : on évoquera de nombreux contre-exemples de gouvernements démocratiques tombés pour cause de crise. Certes (et encore, des analyses cas par cas pourraient surprendre), mais il faut alors se demander si le pouvoir qui reste prestigieux n'est pas celui d'un système, celui des partis officiels supposés et auto-proclamés plus compétents que les autres, ou, plus généralement, celui de la démocratie marchande (capitalo-parlementariste, comme dit Badiou).

- incise de AMG et des deux Simone : à propos de la notion du prestige, voici ce qu'elles écrivent : "Le prestige en un sens n'est pas vain. Il est lié à la nature du pouvoir, et le pouvoir est lié, dans une certaine mesure, à l'ordre. « La nécessité qu'il y ait un pouvoir est tangible, palpable, parce que l'ordre est indispensable à l'existence ; mais l'attribution du pouvoir est arbitraire, parce que les hommes sont semblables ou peu s'en faut ; or elle ne doit pas apparaître comme arbitraire, sans quoi il n'y a plus de pouvoir. Le prestige, c'est-à-dire l'illusion, est ainsi au coeur même du pouvoir. »" ("Ne recommençons pas la guerre de Troie" ; p. 418) Reprenons le fil du raisonnement :


Il n'en est pas moins vrai que la situation économique joue un rôle considérable. Mais pour agir efficacement sur l'économie, il faudrait avoir formé la notion de l'équilibre propre à l'économie. Or, si l'on a formé, grâce aux Grecs et Florentins de la Renaissance, la notion de l'équilibre dans certains arts, celle de l'équilibre propre à l'économie n'a pas encore été trouvée. Nous n'en avons qu'un équivalent à bon marché : l'idée de l'équilibre financier. On croit assez faire pour l'équilibre économique en cherchant l'équilibre financier, qui implique le paiement des dettes. Mais justement, dès lors que le capital foncier ou mobilier est rétribué, la recherche de l'équilibre financier est un principe permanent de déséquilibre. « Un intérêt à 4% quintuple un capital en un siècle ; mais si le revenu est réinvesti, on a une progression géométrique si rapide (…) qu'avec un intérêt de 3% un capital est centuplé en deux siècles. » Il est donc « mathématiquement impossible que, dans une société fondée sur l'argent et le prêt à intérêt, la probité se maintienne pendant deux siècles », car cela ferait passer toutes les ressources entre les mains de quelques-uns. « Le paiement des dettes est nécessaires à l'ordre social. Le non-paiement des dettes est tout aussi nécessaire à l'ordre social. » Dans l'histoire de toutes les sociétés, il a fallu à certains moments annuler les dettes." ("Quelques méditations sur l'économie (esquisse d'une apologie de la banqueroute)" ; pp. 433-34)


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C'est que "[l]'organisation sociale offre le spectacle paradoxal d'un grand nombre d'hommes obéissant à quelques-un ou même à un seul, comme si, dans ce domaine, le gramme l'emportait sur le kilo. Les marxistes croient avoir trouvé dans l'économie la clef de cette énigme ; mais l'obéissance et le commandement sont des phénomènes dont les conditions de la production ne suffisent pas à rendre compte. L'obéissance du grand nombre au petit nombre paraîtra toujours un phénomène inexplicable tant qu'on ne comprendra pas que le nombre, dans un monde social, n'est pas une force, du moins dans les circonstances ordinaires. « Le nombre, quoi que l'imagination nous porte à croire, est une faiblesse. (…) Sans doute, en toute occasion, ceux qui ordonnent sont moins nombreux que ceux qui obéissent. Mais précisément parce qu'ils sont peu nombreux, ils forment un ensemble. (…) On ne peut établir de cohésion qu'entre une petite quantité d'hommes. Au-delà, il n'y a plus que juxtaposition d'individus, c'est-à-dire faiblesse. »

Il y a pourtant des moments où il n'en est pas ainsi. « A certains moments de l'histoire un grand souffle passe sur les masses ; leurs respirations, leurs paroles, leurs mouvements se confondent. Alors rien ne leur résiste. (…) Nous avons assisté à un miracle de ce genre en juin 1936. » Mais ces moments ne durent pas. « La masse se dissout de nouveau en individus, le souvenir de sa victoire s'estompe. » De nouveau les foules sont maintenues dans l'obéissance par « le sentiment d'une impuissance irrémédiable ».

Ce sentiment d'impuissance est naturel chez celui qui est accoutumé à obéir. « Il est impossible à l'esprit le plus héroïquement ferme de garder la conscience d'une valeur intérieure, quand cette conscience ne s'appuie sur rien d'extérieur. Le Christ lui-même, quand il s'est vu abandonné de tous, bafoué, méprisé, sa vie comptée pour rien, a perdu un moment le sentiment de sa mission (…). Il semble à ceux qui obéissent que quelque infériorité mystérieuse les a prédestinés de toute éternité à obéir… »

Ces réflexions sont déjà bien proches de celles qu'elle fera quelques années plus tard sur le malheur, et en même temps elles rappellent celles de l'année d'usine. Un profond pessimisme à l'égard de l'ordre social apparaît dans la fin de ce texte.


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« La force sociale ne va pas sans mensonge. Aussi tout ce qu'il y a de plus haut dans la vie humaine, tout effort de pensée, tout effort d'amour est corrosif pour l'ordre. » « L'ordre social, quoique nécessaire, est essentiellement mauvais, quel qu'il soit. On ne peut reprocher à ceux qu'il écrase de le saper autant qu'ils peuvent (…). On ne peut pas non plus reprocher à ceux qui l'organisent de le défendre (…). Les luttes entre concitoyens ne viennent pas d'un manque de compréhension (…) ; elles tiennent à la nature des choses (…). Pour quiconque aime la liberté il n'est pas désirable qu'elles disparaissent, mais seulement qu'elles restent en deçà d'une certaine limite de violence. »" ("Méditation sur l'obéissance et la liberté" ; pp. 434-45)


La référence au Christ et le ton pascalien de ces dernières lignes me paraissent indiquer certaines des directions que l'on peut prendre lorsqu'on en arrive à de tels constats, du dandysme désabusé, mais non sans tentations mystiques, que l'on trouvera chez l'admirateur - avec réserves - de S. W. qu'était Cioran, à un individualisme romantique et plus ou moins anarchisant ("tout effort d'amour est corrosif pour l'ordre…"), en passant par celle que choisit S. W. : approfondir avec une lucidité de plus en plus exigeante son rapport à « tout ce qu'il y a de plus haut dans la vie humaine », essayer de communiquer aux autres ses pensées sur ces sujets, tout en continuant à se battre pour que les luttes sociales « restent en-deçà d'une certaine limite de violence ». S'échapper de « l'ordre social » autant que faire se peut, donner des armes aux autres pour qu'ils puissent s'en échapper de même, mais aussi s'efforcer de contribuer à ce que cet ordre, toujours « nécessaire », soit le moins « mauvais » possible.

- Le programme d'un Jacques Bouveresse qui aurait lu Wittgenstein, serais-je tenté d'écrire, la réciproque étant aussi vraie. On peut aussi évoquer un Maurras qui aurait lu Nabe, un Evola pacifiste et réformiste - mais ne compliquons pas les choses à coups de paradoxes et de parallèles plus ou moins fondés. La volonté est celle-ci, d'une lucidité qui ne craint pas la douleur, d'une lucidité sans a priori, sans exclusive de pensée comme de public, sans concession au cynisme. - A force de tenir tous les bouts de la chaîne on prend le risque, pour rependre un titre de Cioran, de l'écartèlement - voire de la crucifixion.

Simone Weil crucifiée par sa propre lucidité altruiste ?


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dimanche 16 janvier 2011

Turpitudes humaines... Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », II.




(Première partie.)


Je sais bien que nous sommes en période de crise, que des choses-très-graves peuvent se produire dans les mois à venir, que beaucoup de Français en bavent : tout cela est vrai, mais tout cela n'est pas toute la vérité, qui est, on y revient toujours, que l'humanité est une cérémonie, que l'humanité fait avec du sacré, du rituel, du jeu, du ludique. Bien sûr, on peut considérer que les différences culturelles ou religieuses ne sont pas importantes, que nous sommes tous pareils, avec deux bras et deux jambes, etc., et tous destinés à crever - mais à ce compte, rien n'est important, et on se fait chier comme la mort, justement. Je vous citais l'autre jour la phrase de Cioran : "Il faudrait renoncer à porter un jugement d'ordre moral sur qui que ce soit. Personne n'est responsable de ce qu'il est ni ne peut changer de nature. Cela est évident et tout le monde le sait. Pourquoi alors encenser ou calomnier ? Parce que vivre, c'est évaluer, c'est émettre des jugements, et que l'abstention, quand elle n'est pas effet de la lâcheté, exige un effort épuisant." Vivre, c'est évaluer, comparer, s'engueuler, s'amuser. Très généralement et très simplement : les choses sont à la fois importantes et pas importantes, et il faut en prendre son parti. Ce qui signifie : n'arrêter l'engueulade sous prétexte que tout cela n'a finalement que bien peu d'importance… ce sont là turpitudes humaines qu'un peu de sable efface… ne doit se faire qu'au dernier moment ou en tout cas le plus tard possible. Il est sain de prendre du recul, mais on ne peut tout le temps avoir le point de vue surplombant de Dieu ou indifférentiste du saint.

Poussons jusqu'au bout, afin que notre position soit claire par rapport à l'esprit représenté ici selon nous par Alain Soral et Égalité et réconciliation : s'entretuer ou se bouffer le nez entre communautés pour faire plaisir à certains riches-qui-le-sont-déjà-trop-et-qui-veulent-le-devenir-encore-plus, oui, il y a là quelque chose de déprimant et qui justifie que l'on fasse des efforts pour éviter que la situation ne s'envenime encore… Mais il faut bien garder à l'esprit que même sans les « professionnels de la domination triangulaire », pour reprendre une expression d'A. Soral en l'appliquant, pour notre part, à tous ceux qui veulent diviser pour régner, même sans eux, les gens s'engueuleraient, se fâcheraient, et heureusement ! - En revanche, et c'est ici que nous rejoignons cet « esprit », on peut penser qu'ils le feraient de manière plus policée, au moins la plupart du temps, et cela vaut effectivement que l'on se batte dans cette direction. Ceci sans compter que faire un peu chier les puissants, qui à l'heure actuelle ne sont que des sous-merdes enculistes donneuses de leçons, fait du bien au moral.

Dit autrement : cela ramène à la surface cet argument de Wittgenstein, que j'avais fait jouer contre Castoriadis, sur la part d'hypocrisie et de jeu (au sens ludique, au sens aussi où l'on dit qu'il y a du jeu, dans un noeud par exemple : une marge de manoeuvre) dans les croyances humaines : "Il est vrai de dire qu'une certaine hypocrisie joue là-dedans un rôle dans la mesure seulement où, d'une manière générale, elle est facile à voir dans presque tout ce que font les hommes." - Cela peut sembler contradictoire avec ce qui précède, cela ne l'est pas, cela signifie simplement que, selon Wittgenstein, les gens savent bien, quelque part, que « les choses sont à la fois importantes et pas importantes » - et on ajoutera qu'ils savent que les gens le savent - quitte à l'oublier de temps à autre. (Qui a visité un marché à l'ancienne (je pense de mon côté à la Sicile) verra ce que cela veut dire : ça gueule de partout, avec un certain sourire en coin, on n'est pas dupe… et en même temps la violence peut surgir quand au cours d'une négociation l'une ou les deux parties prenantes se mettent à être dupes, dans l'instant.)





Dit encore autrement : ce n'est pas parce que l'on ne veut pas adopter la position de l'esthète décadent qui regarde les destructions et massacres autour de lui avec une certaine joie misanthrope, ce n'est pas parce que l'on essaie d'éviter que des massacres « gratuits » aient lieu, que l'on peut ignorer d'une part la potentialité de l'humanité à se massacrer, d'autre part qu'il est heureux, qu'il est sain, que l'humanité ait cette potentialité, même s'il est effectivement souhaitable qu'elle ne l'actualise pas trop souvent. Je retrouve encore une fois, et ce n'est pas un hasard, la phrase de Bataille, "Il faut le système, et il faut l'excès". Il faut les travaux et les jours, les cycles, la paisible humanité, la transmission, tout cela est magnifique à sa manière et ce n'est pas moi qui cracherai dessus, mais il faut aussi, et il le faut pour que « tout cela » soit magnifique, que l'humanité soit aussi capable d'excès, de tentatives extrêmes et gratuites - bêtes si l'on veut - et si l'humanité en est capable, il est inévitable qu'elle (se) le prouve par intermittences.

Citons encore Cioran : "Vu l'autre jour Mourir à Madrid, le film sur la guerre civile fait d'extraits et de commentaires. - Ce déploiement de cruauté, de rage des deux côtés, ces exécutions sommaires, quel spectacle insensé, et ce qui est plus grave, gratuit ! Car tout cela paraît être conçu pour l'amusement du Diable. Et encore ! Si on voyait sur un écran le défilé des nations, c'est-à-dire une doublure de l'histoire universelle, n'éprouverait-on pas la même impression d'inutilité, de démence vaine et pitoyable ?"

Là encore : c'est vrai, c'est très vrai, ce n'est pas toute la vérité (et Cioran d'ailleurs le sait). - Ce que j'écris d'autant plus tranquillement qu'à titre personnel je suis pacifique, pas bagarreur pour un sou, que j'ai eu très peu de contacts dans ma vie avec la violence, et que si je sais que c'est un manque, c'est un manque que je ne fais aucun effort pour combler…


D'une certaine façon, et malgré tout ce que je viens d'écrire, la querelle Nabe-Soral n'est que le reflet d'une différence de positionnement dans le combat politique. Si Nabe ne parle qu'en son nom propre, Égalité et Réconciliation reste un mouvement politique, et à ce compte se doit d'avoir des objectifs, de donner des directions : qu'il y ait ou non de temps à autre des retours de stalinisme chez son chef est secondaire par rapport à ce fait qu'il doit maintenir une certaine unité de principes et d'action. Mais cela ne fait que renvoyer à des différences de personnalité, rappelées par A. Soral lui-même lorsqu'il explique se situer spontanément du côté du « nous » plutôt que du côté du « je » (dichotomie par ailleurs discutable puisqu'il s'agit aussi de savoir ce que peut encore être un « je » à l'heure actuelle, mais dichotomie claire par rapport à ce qu'il veut dire). Et si le point qui a fait surgir cette différence est le 11 septembre en particulier et la question du conspirationnisme en général, c'est parce que M.-É. Nabe est dans une position qui lui permet d'accepter l'incertitude (ce qui ne l'empêche pas d'avoir une opinion assez arrêtée sur le sujet), et que cela est plus délicat pour A. Soral.

Cet angle de vue « à la Bourdieu » ayant été envisagé, essayons de synthétiser tout ce qui précède. Encore une fois, l'important n'est pas tant de critiquer Emmanuel Beau de Loménie ou Alain Soral et d'avoir ou non raison contre eux, que de cerner les limites de ce qui sous-tend leurs diagnostics. La difficulté est à la fois de marquer ces limites et de montrer l'importance actuelle d'un mouvement comme Égalité et réconciliation, en tout cas de son esprit. J'ai parlé la dernière fois de « matérialisme sous-jacent » et d'« égalitarisme prosaïque ». Si la première expression me semble claire, la deuxième peut nécessiter quelques précisions, faciles maintenant à apporter. La vie est inégalitaire est un lieu commun que l'on peut accepter à condition de ne pas le prendre dans le sens de sa vulgate darwino-spencéro-nietzschéo-spenglerienne-vae-victis : la vie est inégalitaire parce que les gens souhaitent qu'elle le soit, parce que Vivre c'est évaluer (ce qu'en tant que polémiste A. Soral ne risque pas d'oublier…). L'« égalitarisme prosaïque » qui me gêne ici, c'est celui qui oublierait que les gens veulent de l'inégalité parce qu'ils veulent de la différence et qu'ils ont raison de vouloir de la différence. - Et en même temps, il est difficile de nier que nous sommes dans une période de forte application du principe « diviser pour régner » et que cela peut avoir des conséquences dommageables pour de nombreux Français - comme par hasard pas les plus riches ni les mieux protégés. De ce point de vue, tout ce qui peut rappeler à quel point certains dés sont pipés est bon à prendre. Ce qui est un peu court, c'est de croire, comme semble le faire Beau de Loménie dans le texte que j'ai retranscrit la semaine dernière, que cela suffit, ou même que cela soit un préalable indispensable. "Le premier travail de la reconstruction sera métaphysique", "La réalité objective n'est pas de nature matérielle", on ne sort pas de là : c'est parce que l'enculisme diminuera qu'il lui sera moins facile de piper les dés, en l'occurrence d'utiliser à son profit ce qui reste de culture religieuse à l'humanité, ce qui est quand même un comble. (Au passage, je ne ressens pas le besoin d'analyser pour elle-même la thèse gauchiste-extrême comme quoi la religion a toujours été utilisée par les puissants pour niquer le peuple, vous voyez bien ce que je peux lui reprocher.)

Ne serait-ce d'ailleurs que pour ça, on souhaiterait que le 11 septembre ait bien été ce que nous avons d'abord cru qu'il était, une attaque à la fois matérielle, symbolique et métaphysique contre le Centre mondial du commerce, et non pas la mise en scène de cette attaque par des professionnels de la scénarisation et du symbole publicitaire. On souhaiterait que le génie symbolique (en partie médiatique, oui, bien sûr, mais qu'y faire ?) ait été du côté des non-enculistes (quoi que l'on pense d'eux par ailleurs). On le souhaiterait sans enthousiasme excessif, en se disant que c'est toujours ça. - L'avenir peut-être le dira…


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samedi 8 janvier 2011

"L'argent, le gros argent..." - Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », I. - Nigger of the day, X et XI.

Étant récemment tombé sur deux textes d'auteurs qui me semblent pouvoir être considérés comme des prédécesseurs d'Alain Soral, je me suis amusé à les lire aussi bien pour eux-mêmes que pour essayer de mieux saisir les tenants et aboutissants de ce qui me semble être un courant d'idées certes minoritaire mais non négligeable dans la pensée politique française, au moins depuis le milieu du XXe siècle.

Ce genre d'exercices dévalue d'une certaine manière la pensée sur laquelle il s'exerce, en ce qu'elle en diminue la nouveauté. Dans le même temps, il peut permettre de mieux comprendre pourquoi des tentatives de combat politique telles que celles-ci ont échoué dans le passé, et ce qui, donc, éventuellement, pourrait leur donner plus de chances de réussite dans le futur.

Je vous livre aujourd'hui le premier de ces textes, avec quelques commentaires... que j'interromprai brutalement. Cela donnera un aspect partial à mes éléments d'analyse sur A. Soral, mais, outre que je commençais à être un peu long, j'allais alors partir dans des généralités qui me semblent devoir être traitées à part.

Par ailleurs, j'apprends ce matin l'histoire de la plainte de l'UEJF contre A. Soral. La question du rapport de celui-ci aux Juifs est, d'une certaine manière, inutilement compliquée, j'ai pensé un certain nombre de fois à la creuser sans jamais m'y atteler. Autrement dit, je ne sais pas si c'est une question intéressante. On en trouvera quelques traces en filigrane dans ce qui suit.

- Une petite distraction pour commencer,






et en route !


"On m'a objecté de Droite comme de Gauche : vos observations ne sont pas sans intérêt ; mais vous vous placez à un point de vue trop exclusivement économique et social. Vous ne considérez, pour expliquer nos faiblesses et confusions actuelles, que les malfaisances provoquées par les abus et les accaparements de quelques grandes puissances d'affaires. Vous n'envisagez, pour préparer un redressement, que le problème de la structure des classes sociales. Vous négligez les désordres provoqués par le mécanisme mal adapté de nos institutions constitutionnelles. Vous paraissez même vous désintéresser des idéologies, des convictions philosophiques opposées par lesquelles, pour beaucoup de gens, à quelque classe qu'ils appartiennent, se distinguent mentalité de Droite et mentalité de Gauche.

A cela je réponds : je n'ignore ni ne néglige les points de vue constitutionnels et idéologiques. Mais je tiens à éviter les confusions ; je tiens à placer les préoccupations dans leur ordre normal d'urgence.

Je sais fort bien qu'au départ, dans la France parlementaire du XIXe siècle, c'est par rapport aux positions constitutionnelles et aux formules idéologiques surtout, presqu'exclusivement même en apparence, que s'est fixée l'opposition entre la Droite et la Gauche. Sous la Restauration ceux qui se déclaraient de Gauche se recommandaient essentiellement de ce qu'ils appelaient les formules libérales issues des doctrines de 89 ; ceux qui siégeaient à Droite dans les assemblées se déclaraient avant tout fidèles aux traditions morales de la vieille monarchie qui, au cours des âges, avait par sa continuité assuré la grandeur, le rayonnement et l'oeuvre civilisatrice de la France.

Plus tard, dans les lendemains de la guerre franco-allemande, quand pour l'assemblée élue en 1871 il s'agissait de fixer le régime nouveau à donner au pays, la distinction était apparue plus nette encore et plus expressément constitutionnelle. La Droite, en principe, c'était les royalistes. La Gauche, c'était les Républicains.

Il était d'ailleurs normal que les préoccupations constitutionnelles tinssent alors une place dominante puisque le pays était sans statut défini et qu'il s'agissait de lui en donner un. Déjà cependant derrière les étiquettes proprement politiques des confusions d'un ordre très différent se dissimulaient. Si certains réclamaient la république c'était en principe parce que république signifiait pour eux démocratie, c'est-à-dire gouvernement du peuple par le peuple, gouvernement par le peuple dans l'intérêt des masses, pour libérer celles-ci de ce que les doctrinaires appelaient la domination égoïste et abusive des puissants, et aussi, assuraient-ils, de la domination de l'Église, laquelle, affirmaient-ils, pour assurer son propre pouvoir, s'appuyait elle-même sur les puissances matérielles.

Mais en réalité, très vite, un certain nombre de groupes économiquement et financièrement les plus puissants s'étaient rendus compte que pour sauver, au moins provisoirement, leurs positions menacées, il pouvait être avantageux d'exploiter les malentendus auxquels les débats constitutionnels et idéologiques sur la forme du régime pouvait donner lieu. En effet, si pour divers doctrinaires la république, identifiée par eux avec la démocratie, devait assurer la défense et la prospérité des masses opprimées, pour beaucoup de gens, même dans des milieux très populaires, la forme républicaine, historiquement liée aux sanglantes et troubles aventures de la première et de la deuxième république, représentait alors surtout l'instabilité, le désordre et la misère, un désordre, une misère et une instabilité dont les petites gens avaient été les principales victimes. La monarchie par contre leur représentait un régime où le souverain, arbitre entre tous, pouvait et devait être dans son propre intérêt autant que dans l'intérêt général, le défenseur des faibles contre les accaparements et les ambitions dominatrices des mieux pourvus.

En conséquence de quoi, comme le mot de république continuait à inspirer de grandes craintes, comme les doctrinaires démocrates savaient n'avoir derrière eux dans le pays qu'une assez étroite minorité, certains des groupes économiquement puissants et eux-mêmes menacés, aussi bien du côté des monarchistes que du côté des républicains doctrinairement démocrates, avaient conçu une savante combinaison. Ils avaient fait alliance avec les démocrates qui, se sachant pour le moment les plus faibles, étaient les moins exigeants, pour les neutraliser. On leur accorderait, à titre de dérivatifs, la forme républicaine du régime, l'idéologie anticléricale et un certain nombre de places. En échange de quoi ils ne seraient pas trop exigeants sur les réformes de structure économique et la révision des grands abus financiers.

Ce qui avait facilité le jeu c'est que tous les grands profiteurs n'avaient pas fait le même calcul. Certains d'entre eux, en assez grand nombre même au départ, avaient vu dans la combinaison de ralliement à la république un danger. Ils avaient refusé de se rallier. Car, pensaient-ils, la république ne pouvait manquer de tomber un jour dans une démagogie ruineuse pour les intérêts. Ce réflexe, bruyamment affirmé, donnait aux naïfs démocrates l'impression que les ralliés, qui, eux, dissimulaient leur calcul, étaient des idéalistes désintéressés. On leur pardonnait leur fortune en raison de la générosité de leur ralliement : on évitait de leur demander pour l'immédiat des sacrifices d'argent, on leur laissait même prendre dans le régime beaucoup de places, ouvertement ou occultement dirigeantes, du moment que, par leur ralliement, ils permettaient à la république de vivre.

Eux tiraient de tout cela un double avantage. En se ralliant à la république, c'est-à-dire, selon les formules du moment, à la Gauche, ils sauvaient au moins provisoirement leurs positions économiques privilégiées. Et en même temps ils implantaient dans l'opinion la conviction inexacte, mais pour eux commode, que les privilégiés de l'argent étaient à Droite, du côté des adversaires de la république.

A vrai dire, par la suite, la manoeuvre n'avait pu se poursuivre sans à-coups. Au bout d'un certain temps, une fois le régime installé, les démocrates de doctrine avaient commencé à se faire plus exigeants. Ils ne s'étaient plus entièrement satisfaits des deux dérivatifs des formes de constitution républicaine et de l'idéologie anticléricale. Un parti socialiste s'était organisé qui réclamait pour les masses, pour les masses ouvrières surtout, des réformes économiques et sociales de structure. Alors les grands ralliés menacés s'étaient plus ou moins discrètement retournés vers la Droite et vers l'Église, mais sans autre vraie intention que de laisser passer l'orage jusqu'au jour où les naïfs doctrinaires démocrates, pour sauver ce qui leur paraissait l'essentiel, et le plus directement menacé, c'est-à-dire les formes constitutionnelles républicaines et l'idéologie anticléricale, eussent de nouveau accepté d'abandonner provisoirement les réformes de structure.

Bref (c'est là, selon moi, la notion dominante qui, pour n'avoir jamais été avant moi clairement analysée a brouillé toute la vie française contemporaine), il n'est pas vrai du tout, comme certains le croient naïvement, comme d'autres beaucoup plus machiavéliquement se sont appliqués à le faire croire, que la Droite soit ou ait été en France le parti de l'argent. L'argent, le gros argent n'est, n'a été ni à Droite ni à Gauche. Pour sauver ses avantages les plus abusifs il n'a cessé de jouer alternativement de la Gauche et de la Droite, le plus souvent même de la Gauche, en exploitant un certain nombre d'idéologies.

C'est l'équivoque mensongère qu'il a sans cesse entretenue à ce sujet, ce sont les balancements alternés dont il s'est servi pour sauver ses privilèges abusifs qui ont été les principaux responsables de la continuelle instabilité gouvernementale et institutionnelle dont la France contemporaine n'a cessé de souffrir. Ce sont ces balancements par suite qui sont également les principaux responsables de l'affaiblissement de l'autorité internationale française, du déprimant désarroi dont cette perte de prestige fait souffrir les Français et qui entraîne la perte de dynamisme et d'esprit d'entreprise dont nous accuse tant à l'heure actuelle."

Ces lignes (reproduites sans coupures, j'ai seulement corrigé la ponctuation çà et là) ont été écrites en 1956 par Emmanuel Beau de Loménie, et publiées dans la revue dirigée par Jacques Laurent, La Parisienne (n° spécial "La Droite", octobre 1956).

Beau de Loménie est principalement connu pour deux ouvrages, une grande histoire des Responsabilités des dynasties bourgeoises, cinq volumes publiés chez Denoël entre 1943 et 1973, et une anthologie commentée de l'oeuvre de Drumont, Édouard Drumont ou l'anticapitalisme national, éditée par Pauvert (et J.-F. Revel, rendons à César…) en 1968.


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Si l'on ne peut qu'espérer que son travail d'historien soit plus documenté que ces quelques lignes de synthèse, par trop allusives, on saluera la pertinence de celles-ci, et on en soulignera l'aspect pré-soralien : refus du dogmatisme de la séparation Gauche-Droite, souci marxisant de vérification dans le concret de la validité des séparations politiques, volonté de réconciliation entre les Français, qu'explicitera la suite du texte, qui est comme une préfiguration de certains aspects du régime gaulliste. Le tout accompagné d'un intérêt envers les puissances apatrides, entre autres la puissance juive. (Précisons que dans l'introduction à son livre sur Drumont Beau de Loménie estime que La France juive est le moins bon texte de son auteur, l'attention de celui-ci étant trop exclusivement focalisée sur les Juifs et lui permettant pas encore de comprendre les enjeux réels des alliances entre grands capitalistes. Je n'ai lu que cette introduction.) Ces points communs avec le fondateur d'Égalité et Réconciliation me semblent frappants dans cet autre extrait (j'y pratique quelques coupures, pour rester sur l'essentiel) :

"Actuellement, en France, en dehors des étroites minorités plus ou moins directement liées aux grands intérêts d'affaires, qui se sont maintenues, voire en fait occultement consolidées par leurs jeux alternés, il existe deux grandes masses d'importance numérique sensiblement comparable.

Il y a une masse d'ouvriers et d'employés de base, dont la plupart n'ont guère d'autres ressources que leurs salaires. Pour eux, en raison des formules démocratiques que, dès les débuts, les doctrinaires républicains avaient liées à l'étiquette de gauche, et selon lesquelles gauche signifiait souci du bien du peuple, l'appartenance à la gauche est devenue, par esprit de classe, une sorte de dogme. Mais comme en même temps, depuis les débuts, n'ont cessé de figurer dans les coalitions parlementaires de gauche certains des représentants ou des agents du grand affairisme ralliés en parole aux formules démocratiques pour neutraliser ou endormir les revendications et les impatiences les plus menaçantes ; comme dans les périodes les plus récentes encore on a vu figurer au gouvernement avec des étiquettes de gauche des hommes aussi marqués par leurs appartenances de grand affairisme que M. René Mayer, cousin et agent avoué des Rothschild, ou actuellement encore, avec le titre de secrétaire d'État au budget, M. Jean Filippi, passé dans les états-majors de la maison des Louis-Dreyfus, grands trafiquants des blés et de l'armement maritime, alors, sans bien comprendre le mécanisme de telles combinaisons, les masses ouvrières ont confusément l'impression d'être trompées. Et c'est pourquoi une grande partie d'entre elles, renonçant à l'espoir de trouver sereinement leur place au sein de la communauté française, se tournent vers Moscou.

En face de cette masse salariée à base ouvrière, il y a la vaste masse de bourgeoisie moyenne à base d'artisans, de commerçants, d'agriculteurs et d'une grande partie des intellectuels appartenant aux professions dites libérales.

C'est cette bourgeoisie moyenne qui s'est vite trouvée, qui se trouve plus que jamais aujourd'hui la principale victime des équivoques entretenues par les grandes puissances d'affaires. En principe, par le genre de ses activités qui sont souvent de caractère indépendant et patronal, par ses relations de famille parfois, elle devrait avoir été soutenue et appuyée par les dirigeants des grandes entreprises. En fait, le plus souvent, ces derniers, préoccupés surtout de protéger leurs positions menacées et leurs privilèges à tant de points de vue abusifs, n'ont rien fait pour aider et entretenir l'esprit d'initiative, le dynamisme producteur de ces cadres moyens. Bien au contraire, soucieux avant tout d'écarter d'éventuels concurrents, se réservant à eux-mêmes les moyens de crédit, pompant par des systèmes d'emprunts chargés de fallacieuses promesses les épargnes de ces possibles rivaux, ils les ont peu à peu et en quelque sorte méthodiquement déprimés. Et, pour détourner leurs révoltes instinctives, ils ont, avec eux mieux et plus facilement encore qu'avec les masses ouvrières, joué des malentendus idéologiques, en les divisant.

De sorte que s'est entretenue, pour le plus commode et malsain maintien des pires abus économiques la coupure de la petite et moyenne bourgeoisie entre une gauche républicaine et radicale et une droite antiparlementaire, si occupées à se disputer sur la forme des institutions et sur le problème religieux qu'elles en arrivent à oublier leurs intérêts comme leurs responsabilités sociales communes et l'élaboration d'un programme économique et financier en rapport avec le rôle commun qui devrait leur revenir dans l'ensemble des activités françaises.

Imaginons au contraire que le jeu malsain qui a entretenu et cultivé ses divisions ait été compris par elle. Au lieu de s'user dans ses disputes théoriques elle serait tout naturellement amenée à prendre l'initiative d'un programme d'organisation d'ensemble des initiatives productrices individuelles. Il ne s'agirait pas de condamner par principe les grandes fortunes et les grandes entreprises. Il s'agirait de les contrôler, par le moyen entre autres d'un système ordonné de distribution du crédit, pour les plier au service du bien commun. Et le programme ainsi compris, qui deviendrait normalement celui d'une nouvelle Droite assainie rendrait également possible la formation d'une nouvelle Gauche, sur des bases saines et cohérentes.

La nouvelle Gauche, contrepoids de notre nouvelle Droite, délivrée des révoltes suscitées par l'hypocrisie des actuelles coalitions de gauche, serait moins tentée de subir l'attraction du communisme moscoutaire, voire de cette espèce de haine larvée pour notre passé national qu'on devine chez certains des doctrinaires actuels du M.R.P. qui se veulent de gauche.

Alors le jeu parlementaire pourrait fonctionner d'une façon équilibrée, avec deux grands groupements assez cohérents pour permettre l'établissement de programmes sociaux et nationaux ensemble. Et, les équivoques mensongères qui ont tant contribué à la démoralisation commune étant éliminées, les débats relatifs à la réforme des institutions, les discussions relatives à la politique religieuse pourraient reprendre dans une atmosphère que ne viendraient plus brouiller les passions facticement entretenues et irritées.

Si en effet il est normal que les intérêts différents s'organisent pour arriver par leur confrontation à un équilibre, il est malsain que les forces actives du pays soient enrégimentées de façon durable en factions groupées sur des programmes dont les thèmes principaux, consistant à remettre sans cesse en question les assises essentielles de notre vie nationale et morale, entretiennent une mentalité continuelle de guerre civile."


"Quand sonne l'heure d'une idéologie, tout concourt à sa réussite, ses ennemis eux-mêmes…" - l'on peut constater encore une fois la validité de cet adage de Cioran, tant le régime qui est apparu dans les années qui suivirent la rédaction de cet article, par certains aspects a comblé les voeux de Beau de Loménie, par d'autres aspects a renforcé le poids des grands groupes capitalistes par rapport à celui des PME et de la « bourgeoisie moyenne ».

Il ne faut pas pousser les parallèles entre les auteurs et entre les époques trop loin, mais l'on retrouve ici une ambiguïté qu'il m'est arrivé de signaler sur le côté « restaurateur du capitalisme » d'Alain Soral. Il y a à cela trois raisons me semble-t-il, et si les deux premières : l'incroyable puissance de récupération et de recyclage du capitalisme ; son indéniable tendance actuelle à l'autodestruction, qui fait que ceux qui luttent contre lui ont tendance à tenter de le sauver de lui-même -, si les deux premières sont des facteurs lourds et externes à la pensée de E. Beau de Loménie ou d'A. Soral, la troisième renvoie à la cohérence interne de leurs discours et aux velléités de réductionnisme économiste que l'on peut y déceler.

Quelque part dans sa dernière vidéo, Alain Soral épilogue sur les riches musulmans de Neuilly qui s'entendent comme larrons en foire avec sionistes et cathos du coin, sans que la religion y fasse le moindre obstacle. J'ai déjà écrit des choses de ce genre, je souscris toujours à ce point de vue. Je suis de même pleinement d'accord sur les analyses relatives à la stratégie consistant à « diviser pour régner ». Tout ce qui peut montrer, dans la ligne des propos de Beau de Loménie, comment certains, tout en faisant semblant de se disputer, s'entendent de manière occulte sur le dos des pauvres, est bon à savoir, parce que, tout simplement, vrai. Enfin, je maintiens qu'un travail d'accoutumance des Français d'origines diverses les uns aux autres se fait au jour le jour, à l'école, au travail pour ceux qui en ont, etc. - sans que d'ailleurs le type anthropologique qui en ressorte soit nécessairement enthousiasmant, mais c'est une autre affaire. Autant dire que je me trouve en pays ami dans ces textes.

Ce qui ne peut que gêner, néanmoins, c'est une sorte de naïveté marxiste indissociable des stratégies théoriques dites de dévoilement, comme si, une fois que l'on avait montré le caractère artificiel de certaines querelles, celles-ci allaient s'évanouir d'elles-mêmes. Essayons ici de bien distinguer ce qui doit l'être :

- avec et malgré ses côtés Don Quichotte, Alain Soral lui-même n'est pas, humainement parlant, un naïf - au point sans doute de déprimer ses aficionados par certaines déclarations parfois mélancoliques ou désabusées ;

- en toute rigueur, le marxisme (ou, autre stratégie du dévoilement, le freudisme) n'implique pas que la mise au jour de certaines structures de domination cachées entraîne automatiquement la disparition de ces structures ;

- et pourtant, il y a dans toutes ces théories une espèce de sous-estimation de fait des différences culturelles, un matérialisme sous-jacent, qui tout en ayant un fonds de réalité, génèrent leurs propres illusions.

Ces illusions peuvent être d'ordre pratique, à la réception de ces théories : la croyance chez l'amateur d'Égalité et réconciliation que si tous les pauvres se tendent la main tout sera pour le mieux dans la meilleure des France, etc. - à charge pour ceux qui savent que ce n'est pas si simple de le rappeler, de rendre Billancourt lucide, pour ainsi dire ;

ces illusions sont aussi issues d'un certain égalitarisme prosaïque que l'on peut me semble-t-il déceler chez Soral, ou, d'une autre manière, chez Bourdieu. On retrouve là d'ailleurs, sous un autre angle de vue, la récente querelle entre Soral et M.-É. Nabe. Le premier dirait du second qu'il est un esthète petit-bourgeois ou quelque chose de ce genre, il reste qu'il y a chez celui des deux qui est un artiste le sens de la beauté de la variété des choses humaines que l'on ne sent pas au même degré chez Alain Soral.

C'est ici que les Athéniens s'atteignirent, et que je m'arrête. La suite logique de ces analyses amène, ainsi que je l'évoquais en préambule, à des généralités qui ont besoin de leur propre espace pour être exprimées avec la précision qui seule peut leur permettre ne pas équivaloir à des banalités. Afin de remercier ceux qui sont allés jusqu'au bout de ce texte, une petite récompense - à regarder en entier, le Godfather y est lui-même jusqu'au bout.




- A bientôt !

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vendredi 31 décembre 2010

La vérité sort de la bouche de Cioran.

"La Fin du Monde apparaîtra quand l'idée même de Dieu aura disparu. D'oubli en oubli, l'homme réussira à abolir son passé et à s'abolir lui-même."

"Aucun ami ne nous dit jamais la vérité. C'est pour cela que seul le dialogue muet avec nos ennemis est fécond." - ce n'est pas exactement l'idée, mais cela suggère que se fâcher avec ses amis est un moyen de connaître un peu plus de vérité sur soi.

"« Impitoyable par vanité » - ce mot de Custine sur le Français est d'une indéniable justesse. Il sert en tout cas à expliquer la Grande révolution et les petites non moins."

"J'ai lu un nombre appréciable de mémoires sur l'état de choses avant la Révolution : tous ces livres m'ont convaincu qu'elle était nécessaire et inévitable ; j'en ai lu à peu près autant sur la Révolution même, et je l'ai exécrée - à regret."

"Je n'ai jamais voulu une chose, sans vouloir en même temps ou immédiatement après le contraire."

"Il n'y a pas de problème isolé ; quel que soit celui que nous abordons, il pose implicitement tous les autres."

"Toutes ces nations occidentales - des cadavres opulents."

"Il faudrait renoncer à porter un jugement d'ordre moral sur qui que ce soit. Personne n'est responsable de ce qu'il est ni ne peut changer de nature. Cela est évident et tout le monde le sait. Pourquoi alors encenser ou calomnier ? Parce que vivre, c'est évaluer, c'est émettre des jugements, et que l'abstention, quand elle n'est pas effet de la lâcheté, exige un effort épuisant."

"Tout n'est pas perdu, tant qu'on est mécontent de soi."

"Toute analyse qui finit par une note d'espoir sacrifie à la convention et se détruit elle-même."

Meilleurs voeux !

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mercredi 1 décembre 2010

Ma réacosphère dans ton cul.

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- Ce serait le titre d'une mise au point où je dissiperais quelques ambiguïtés dont je dois être en partie responsable, tant il m'arrive de me retrouver cité par des blogs que j'ai peine à ne pas trouver caricaturalement de droite, où l'on ne s'éloigne de Sarkozy que pour tomber dans du mauvais Maurras. J'avais commencé à prendre quelques notes à ce sujet, n'ai pour l'heure pas réussi à tourner ça de manière à ce que ce soit intéressant pour quelqu'un d'autre que moi, et encore,

venons-en donc au thème du jour, cas particulier de ce qui précède. J'ai repensé à cela en lisant à deux jours d'intervalle une déclaration de Renaud Camus et un lamento de Jean Raspail chez Kling-Kling, où l'on nous explique que le remplacement de la population française par des immigrés-venus-de-partout-et-qui-font-plein-d'enfants est en cours, voire déjà effectué - et planifié depuis longtemps par grand-méchant-Boumediene.

Le sujet ne peut être évacué d'un haussement d'épaules. Je me souviens avoir été frappé de constater l'évolution à cet égard d'un Paul Yonnet, qui dans son Voyage au centre du malaise français, en 1993, ne semble pas prendre très au sérieux des prédictions assez catastrophistes de ce genre d'Alfred Sauvy, avant de les considérer plus attentivement, dans Le recul de la mort (sauf erreur de ma part), en 2006. Il est de plus parfaitement légitime de faire la part entre ce que l'on peut penser de l'immigration et ce que l'on peut penser des immigrés - sans compter qu'il est indéniable que l'on, c'est-à-dire les merveilleux démocrates qui nous gouvernent, n'a pas beaucoup demandé leur avis aux Français là-dessus, et que l'on ne fait semblant de le faire qu'en cas d'affaire Woerth ou autre.

Ceci posé, ce qui est frappant dans les deux textes de MM. Camus et Raspail, c'est à quel point ces défenseurs de la France voient finalement celle-ci comme une vieille femme un peu impotente en train de se faire violer, sans réaction. Enlevons d'elle la queue de l'Arabe déchaîné, et tout ira bien… Outre que ce tableau qui « victimise » la France est bien dans l'air du temps, ce qui ne manque pas de sel venant d'esprits soi-disant anti « politiquement correct », soi-disant « virils », etc., il ne correspond pas à la réalité.

Sans tomber dans le jeu du « qui c'est qu'a commencé » (nous avons colonisé, disent les uns, nous avons colonisé à cause du Turc, répondent les autres…), un peu de recul historique importe. Je vous le signalais, certaines mutations essentielles de la société française, notamment l'articulation entre Paris et la province, n'ont rien à voir avec l'immigration. Je suis pleinement d'accord avec Debord lorsqu'il estime que l'essentiel du processus de dislocation de la société française se serait passé de la même manière si nous étions restés bien au chaud entre « nous ». Ce « nous », nous - c'est-à-dire, notamment mais pas seulement, la génération 68 et la génération précédente - avons cherché plus ou moins consciemment à le détruire - et d'ailleurs, pour le détruire, nous avons eu besoin de main-d'oeuvre immigrée, bien utile pour construire les infrastructures nécessaires à la croissance si désirée par tous. Que nous payions les pots cassés de la politique d'alors, à travers notamment la question emblématique des cités, n'est d'une certaine manière que justice.

Plus généralement, et puisque certains aiment bien parler de civilisation ces derniers temps, disons que les trente Glorieuses (de mon cul !) ont été le lieu de la confirmation d'un choix de civilisation qui était le choix de la modernité, et que ce choix a de facto impliqué la soumission de la nation à autre chose qu'elle-même. C'est toute l'ambiguïté du gaullisme, je vous en rebats les oreilles en ce moment : avoir fait croire que cette évolution pouvait se faire dans le cadre national, ou plutôt, car ce n'était pas impossible d'un point de vue logique, avoir fait croire que cette évolution se faisait dans un cadre national, alors même, immigration de main-d'oeuvre (puis de peuplement dans la décennie suivante) d'un côté, clefs donnés au patronat (qui est par définition cosmopolite, ce qui est son droit mais doit être sans cesse rappelé) de l'autre, alors même qu'elle se faisait d'une manière et à un rythme qui conduisaient à l'affaiblissement du cadre national.


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Fort bien, me répondra-t-on, mais MM. Camus et Raspail ne prétendent pas nécessairement laver la France de ses propres responsabilités ; du reste, votre analyse implique que l'immigration actuelle (au double sens de : la présence d'immigrés, l'arrivée de nouveaux immigrés) n'arrange pas franchement les choses.

Certes, mais :

- à voir la fréquence à laquelle ce genre de positions est évoqué par des sites nettement plus pressés de dire du mal des musulmans et des gauchistes que de retracer les responsabilités proprement françaises dans la question qui nous intéresse, un tel rappel ne semble pas inutile ;

- "Nous nous sommes faits américains. (…) Quelle prétention, envisageant la proliférante présence des immigrés de toutes couleurs, retrouvons-nous tout à coup en France, comme si l’on nous volait quelque chose qui serait encore à nous ?" Il ne s'agit pas seulement d'admettre que Debord avait raison d'écrire cela en 1985, mais de comprendre que c'est encore vrai, et c'est dans cette mesure que le modèle de la France violée me semble erroné. Nous continuons à nous faire américains (= enculistes), et les immigrés depuis des années l'ont bien compris : les déclamations d'un Régis Debray , d'un Max Gallo ou d'un Henri Guaino n'en peuvent mais, les Français sont plus séduits par les États-Unis que par la France. Il est donc logique, et en partie de notre responsabilité, que les immigrés s'américanisent eux aussi. D'autant - c'est en ce sens que nous ne sommes qu'en partie responsables de cette situation - qu'ils peuvent être déjà plus ou moins américanisés avant d'arriver.

Avant de préciser les causes et les conséquences globales de ce dernier point, attardons-nous sur ses conséquences particulières, c'est-à-dire limitées à notre beau pays : si l'on en reste aux immigrés musulmans, qui focalisent tant l'attention, il ne faut jamais oublier, lorsqu'on évalue les bienfaits et méfaits de leur venue, qu'ils sont au moins autant américanisés qu'islamisés, et que leur venue en France les américanise bien plus qu'elle ne les « islamise » et/ou « musulmanise ». Il faut être crétin et/ou manipulateur comme Ivan Rioufol pour ne se concentrer que, à travers quelques cas spectaculaires, sur la dimension religieuse et oublier la dimension enculiste. Et si l'on répond que c'est encore plus grave pour la France, on aura peut-être raison, mais on retombera sur la démonstration précédente : les musulmans ne font ici que suivre le même chemin que l'ex-fille aînée de l'Église, en cherchant à concilier foi et confort capitaliste.

- enfin, et là encore nous suivons Debord, tout en l'accompagnant de Cioran, il est bien évident que ces évolutions dépassent largement le cadre français : "Après tout, ce continent n'a peut-être pas joué sa dernière carte. S'il se mettait à démoraliser le reste du monde, à y répandre ses relents ? - Ce serait pour lui une manière de conserver encore son prestige et d'exercer son rayonnement." Cioran n'a pas ici dit le dernier mot sur tout, la question de la mondialisation appelle celle des échanges entre cultures, que Lévi-Strauss ou Sahlins doivent nous permettre d'aborder avec circonspection, mais il a bien compris, et nous en resterons là pour aujourd'hui, que l'Occident en ce qu'il a de plus sinistre risquait bien de se survivre à lui-même, hélas…

"La France est assurément regrettable. Mais les regrets sont vains.", écrivait Debord. J'avais noté dans un coin de ma tête il y a quelques mois une formule à la signification très proche : La France est un pays de merde, qui malheureusement n'existe plus. Ma formulation est encore plus excessive que celle de Debord, car outre qu'il n'est pas si sûr que la France ait disparu, elle n'était, avec tous ses défauts, pas si nulle que ça. Bref : pour conclure, je rejoins une nouvelle fois Debord lorsqu'il estime que la question centrale est « profondément qualitative », loin donc des fausses évidences des statistiques démographiques,

dont l'utilisation par R. Camus, j'allais oublier de le signaler, est d'ailleurs contestable : à lire P. Yonnet on a au contraire l'impression, et cela amène de l'eau à mon moulin, que les immigrés s'alignent rapidement, et même de plus en plus rapidement, sur le modèle français (et même le modèle made in France, legs de la France au monde entier), et font vite de moins en moins d'enfants. Ici encore la France n'est pas inactive et soumise…

, fausses évidences quantitatives qui mettaient par exemple un Pierre Boutang en fureur lorsqu'il entendait Giscard d'Estaing faire une croix sur le destin de la France sous le simple prétexte qu'elle était moins peuplée que les États-Unis, l'URSS ou la Chine. "Il vivra des gens sur la surface de la terre, et ici même, quand la France aura disparu. Le mélange ethnique qui dominera est imprévisible, comme leurs cultures, leurs langues mêmes." C'est ce qui sortira de ce mélange, de l'enculisme au carré ou au contraire un compromis à peu près satisfaisant entre les valeurs traditionnelles et ce qu'il en reste en Occident - l'humanisme -, qui compte. Le reste...


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(Pour mémoire : me relisant avant mise en ligne, je trouve ce texte proche dans son esprit de L'homme qui s'arrêta d'écrire. A vous de juger.)

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