vendredi 23 mars 2012

Rêve d'amour.

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Suite aux réflexions en cours relatives au désir d'Apocalypse qu'il me semble découvrir chez mes contemporains, je tombe, toujours chez Chesterton, sur un passage consacré à la fin du paganisme, dans lequel le génial catholique francophile anglais exprime l'idée qu'à partir d'un certain stade l'homme païen sent que sa religion n'est qu'artifice - ou n'est plus qu'artifice :

"La religion rustique qui faisait le bonheur de la vie des champs avait trahi son intime faiblesse, au fur et à mesure que la société se faisait plus complexe : elle s'était contentée d'apparences, et l'être lui faisait défaut. Le monde avait passé sa jeunesse à se griser de fables et à s'amouracher d'images ; il avait fait la fête sans souci du lendemain. (...) Je ne crois pas... que la mythologie commence par l'érotisme, mais je suis persuadé qu'elle doit en finir par là ; de fait, c'est ce qui arriva, et plus la poésie devint luxurieuse, plus la luxure devint fangeuse. Vice grec, vices orientaux [?], vieux démons sémites [?], tous les maléfices et toutes les perversions s'abattirent sur l'imagination romaine comme des mouches sur un fumier.

On se lasse de tout, surtout de « faire semblant », et l'heure vient immanquablement où l'enfant en a assez de jouer au voleur et au sauvage, et se met à tourmenter le chat (...). Cette satiété produit dans tous les paradis artificiels le même résultat, qui consiste à doubler la dose. L'homme cherche des péchés nouveaux et d'inédites obscénités, il s'abandonne aux plus sales pratiques et aux pires folies des superstitions orientales (...). Le somnambule cherche le réveil dans le cauchemar." (L'homme éternel, 1925, Plon, coll. "Le roseau d'or", 1927, pp. 287-89)

C'est évidemment à cette dernière phrase que je voulais en venir. Je ne développe pas plus avant, puisque j'ai justement écrit récemment ce que j'avais à écrire sur le sujet.

Tout au plus ajouterai-je qu'il m'arrive de penser qu'après tout vivre une période de décadence n'est peut-être pas si terrible que ça. "Nous aurons eu la mauvaise partie..." : certes, à tout prendre mieux vaut vivre dans une époque faste que de sentir le sol se fendre sous nos pas un peu plus rapidement chaque jour, comme c'est le cas en ce moment. Mais être témoin de la disparition en cours de « l'homme de gauche », par exemple, c'est un luxe... Plus généralement, se sentir contemporain d'un moment où l'humanité risque de tester ses potentialités à se massacrer, ce n'est peut-être pas bandant, mais on se dit que ça risque d'être instructif. L'enfer, c'est pour bientôt, on va voir à quoi ça ressemble - en sachant bien que l'on ne peut y rester simple témoin.

J'espère que vous comprenez que cet état d'esprit n'est pas le même que celui, « kojévien », que je critiquais dans ma dernière chronique de l'Apocalypse à venir. Je ne souhaite rien, et ne me découvre certes pas le goût du sang. En revanche, oui, j'ai une certaine impatience : si tout doit disparaître, que ce soit pour bientôt, je n'ai pas envie de passer les dix ou vingt prochaines années dans cette atmosphère mollassonne et « somnambule », comme dit Chesterton, pour être un vieux con apeuré au moment où ça s'écroulera vraiment.

Bon, ceci dit, mon frère se marie en grande pompe ce week-end, ce qui signifie, d'une part que j'ai plein de choses à faire et dois vous laisser, d'autre part et surtout que la vie pendant ce temps continue, ce qui j'imagine n'est pas plus mal.


"Alors les nations craindront le nom de Iahvé
et tous les rois de la terre ta gloire ;
quand Iahvé rebâtira Sion,
qu'il y apparaîtra dans sa gloire,
il se tournera vers la prière des dépouillés,
il ne méprisera pas leur prière.

Que cela soit écrit pour la génération future
et que peuple régénéré célèbre Iah !"

(Psaume CII)

Shalom !

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jeudi 1 mars 2012

"Qu'on me donne l'envie..."

"Faut qu' ça saigne
Faut qu' les gens ayent à bouffer
Faut qu' les gros puissent se goinfrer
Faut qu' les petits puissent engraisser
Faut qu' ça saigne
Faut qu' les mandataires aux Halles
Puissent s'en fourer plein la dalle…"

(Les joyeux bouchers.)

"Cornegidouille ! Nous n'aurons point tout démoli si nous ne démolissons même les ruines ! Or je n'y vois d'autre moyen que d'en édifier de beaux édifices bien ordonnés."

(Ubu enchaîné.)


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"Statu quo impossible, alternative impensable : tel pourrait se résumer l'état d'esprit qui prévalait dans l'Europe de 1914. Trop de tensions accumulées, trop d'oppositions à l'oeuvre, entre les États, entre les classes, trop de changements en cours, dans l'économie, dans la géographie, dans les moeurs, pour que les choses puissent continuer sur leur lancée et conserver longtemps encore leur physionomie familière dont on sentait bien, au regard de cet abîme potentiel du futur, qu'elle s'était au total maintenue, en dépit des bouleversements phénoménaux amenés par le siècle de l'histoire et de l'industrie. Jetant un regard en arrière, Péguy pouvait constater, sans grand risque d'être démenti : « Le monde a plus changé au cours des trente ans qui viennent de s'écouler qu'au cours des deux millénaires depuis le Christ. [L'Argent, 1913] » Ce n'était encore rien par rapport à ce que laissait pressentir le moindre regard vers l'avant. Impossible, en même temps, d'imaginer ce qui pouvait sortir de ce chaudron en ébullition. Autre chose, mais quoi ? Comment se représenter l'irreprésentable, c'est-à-dire une rupture avec le présent telle qu'on ne puisse lui attribuer de contenu défini ? Même la perspective eschatologique du Grand Soir pâlit d'apparaître encore trop déterminée. L'attente grandit, tandis que la capacité de prédiction recule. Entre un passé dont l'appui se dérobe et un avenir gros d'un insaisissable renouvellement du monde, l'histoire semble en suspens.

Il n'est pas exclu que cette expectative fébrile ait joué un rôle dans le déclenchement du conflit. Les conditions étaient réunies, avec le face-à-face explosif des deux systèmes d'alliances. On a décrit cent fois le noeud fatal qui s'était formé entre le désir de revanche français, les aspirations allemandes à la « politique mondiale », la machine aveugle de l'expansionnisme russe, la vulnérabilité agressive du conglomérat austro-hongrois et le refus britannique de toute hégémonie continentale, comme de toute remise en question de sa suprématie navale. Il n'empêche que ce réseau serré de contraintes eût pu fonctionner comme un corset, destiné, au final, à contenir et à neutraliser les rivalités et les passions guerrières qu'il exacerbait par ailleurs. C'est ce qu'escomptaient quelques observateurs parmi les plus avertis [par qui, demanderait Coluche], sur la foi de la manière dont les crises répétées qui avaient secoué ce fragile équilibre s'étaient chaque fois apaisées. La légèreté des gouvernants, leur myopie devant les suites de leurs actes, l'impéritie des diplomates, l'engrenage des plans de mobilisation, la méconnaissance générale de ce qu'allait réellement être cette guerre préparée de si longue main ne suffisent pas à expliquer le dérapage de l'été 1914. Il a fallu autre chose pour précipiter la soustraction des événements au contrôle d'un mécanisme qui avait, en somme, fait ses preuves. Il a fallu l'intervention d'un facteur subjectif, d'autant plus mystérieux que manifestement partagé. Quelque chose entre l'envie d'en finir avec une attente insupportable, le recours à une épreuve décisive en forme d'ordalie et l'appel de l'abîme. L'inconscience n'est pas exclusive d'une obscure fascination pour ce qu'on ne veut pas voir, d'une attraction magnétique pour ce qu'on redoute de découvrir de l'autre côté." (M. Gauchet, A l'épreuve des totalitarismes, pp.7-8 - il s'agit de l'incipit et des premiers paragraphes du livre.)

Quand un auteur pour lequel vous avez une certaine estime écrit quelque chose que vous avez déjà pensé et à plusieurs reprises exprimé (voici le lien le plus ancien sur ce thème), vous avez tendance à être d'accord avec lui… quitte d'ailleurs à extrapoler un peu : j'ai en tout cas été sensible aux échos contemporains de cette présentation de l'Europe de 1914 avant son Holocauste.

"Le sang n'a pas coulé, il ne s'est donc rien passé.", tel fut paraît-il le « résumé » de Mai 68 par Kojève. En 1914 comme maintenant, plus encore maintenant, on a le sentiment que ce qu'on appellera faute de mieux « les gens » se comportent comme s'ils souscrivaient à cette phrase. Que l'on peut bien sûr retourner : pour qu'il se passe quelque chose, il faut que le sang coule. Faut qu'ça saigne… Notre ami Homo Occidentalus est en train de réussir cette prouesse étonnante qui consiste à s'enculer soi-même par tous les trous : il a fait semblant que des guerres ne soient pas de vraies guerres (l'OTAN contre la Serbie), qu'il n'y avait que les autres, les salauds, qui faisaient de vraies guerres, ça a encore marché récemment en Libye, en attendant de voir ce qui se passe pour la Syrie… et il entre en même temps dans une autre logique, au contraire eschatologique, sacrificielle et masochiste, celle que l'on voit à l'oeuvre au sujet de l'Iran, une sorte de logique du pire et de la catastrophe, de la catastrophe inouïe qui seule redonnerait un peu de « réalité » au monde qui nous entoure. Pour utiliser la formule de Lacan selon laquelle "le réel, c'est l'impossible", on dira ici qu'il faut passer (ou qu'il semble qu'il faille passer) par l'impossible pour retrouver un peu de réel.

Ces choses sont toujours un peu compliquées. Le pékin moyen n'est pas un va-t-en-guerre, il a d'autres chats à fouetter que l'Iran et n'en souhaite certes pas la destruction ; pourtant je crois que les manoeuvres atlantistes, sionistes, « impériales », etc., ne pourraient tout simplement pas se produire si elles ne répondaient pas quelque part à un désir assez communément partagé de simplification des choses, "l'envie d'en finir avec une attente insupportable", joints à une conscience que si on saute ce pas on ne pourra pas revenir en arrière, et que donc, je me répète, le réel va revenir…

Ce pourquoi, soit dit en passant, si les avertissements et craintes d'Alain Soral concernant l'advenue possible d'une situation de combat binaire entre « eux » et « nous », d'une situation où l'on sera sommé de choisir son camp, ont leur pertinence, peut-être ont-elles tendance à méconnaître ce fond, ce fond de sauce, si j'ose dire, ce désir de clarifier enfin un peu les choses - et de les clarifier façon Kojève…

Soit dit en passant bis, il n'est pas tout fait inintéressant de constater qu'en ce point nous pourrions aller dans deux directions opposées. Marcher aux côtés d'Alain Soral et du modèle du juif talmudique, sans pitié, qui d'une part utilise ce qu'on peut appeler les composantes archaïques du désir de violence (régler les problèmes par le sang ; avoir besoin d'un ennemi pour souder la communauté, etc.) pour asseoir sa propre domination ; et qui, d'autre part, est lui-même profondément imprégné de ce modèle violent et vengeur - par opposition (je rappelle que je ne fais ici que suivre les propos du président d'E&R dans ses vidéos des derniers mois) aux capacités chrétiennes de pardon. - A l'opposé, on peut prendre le chemin d'un René Girard, assimiler ces idées de violence et de vengeance à l'humanité pré-chrétienne en général, et considérer que c'est avec l'Ancien Testament, non certes d'une façon linéaire, que se met petit à petit en place un autre modèle, que le juif nommé Jésus viendra finalement incarner.

Peut-être d'ailleurs ai-je ici le tort de trop souscrire à la caricature qu'il arrive à Alain Soral de donner de lui-même sur ce thème, peut-être peut-on plutôt, ainsi que l'écrivait récemment Laurent James dans la lignée de Céline, M.-É. Nabe et, donc, A. Soral lui-même en certaines occurrences, s'interroger sur le rapport compliqué et fluctuant des Juifs au judaïsme et à la façon dont celui-ci s'est construit au fil du temps, pour déboucher quand même sur une autre religion...

Bref ! C'est toujours la même chose : d'un côté on a l'impression que l'on peut très bien traiter tous ces problèmes - que l'on peut résumer, pour bien centrer notre sujet du jour, par la question : quel réel y a-t-il en dehors de la violence ? - sans devoir se retrouver dans les questions empoisonnées de judaïsme et d'antisémitisme ; d'un autre côté on n'a pas fait trois pas dans la description qu'Israël se pointe, et que c'est reparti pour un tour… Il n'y a rien à faire, on peut retourner le problème dans tous les sens, les Juifs ne sont pas comme les autres - en partie d'ailleurs parce qu'ils sont comme les autres ! Question juive…

A ce sujet, dans une interview récente (commentée ici par le maître), Emmanuel Todd glisse, en évoquant les rapports ambigus des Français à l'Allemagne : "De même que l'antisémitisme et le philosémitisme constituent deux versions d'un excès d'intérêt, pathologique, pour la question juive…" - Quand un auteur pour lequel vous avez une certaine estime écrit quelque chose que vous avez déjà pensé et à plusieurs reprises exprimé … E. Todd confirme d'ailleurs ici l'existence de cette « question ».

Que je n'aborderai pas plus avant ! Résumons-nous. En utilisant les échos par rapport à l'actualité la plus brûlante du diagnostic général de Marcel Gauchet sur l'état d'esprit des Européens avant la Grande guerre, j'ai suggéré que dans nos rapports compliqués avec l'Apocalypse à venir on retrouvait d'une part un désir du pire, d'autre part des idées et comportements que l'on qualifiera faute de mieux d'« archaïques », comme si finalement « les gens » étaient au fond d'accord avec l'idée de Kojève qu'il faut que le sang coule pour qu'il se passe quelque chose.

C'est une idée fausse et quelque peu naïve, mais dont la part de vérité est indéniable. Quitte à tomber, dans ce qu'un commentateur appelait récemment des "réflexions souvent très amples dans la critique verbale mais sans la moindre conclusion pratique", j'essaierai une prochaine fois, de trouver d'autres explications et interprétations à la crise, à l'aide notamment du bon vieux précepte : "La réalité objective n'est pas de nature matérielle" (sur lequel vous trouverez des éclaircissements ici et là). Précepte dont le caractère abstrait ne doit certes pas masquer le potentiel à la fois explicatif et érotique, cela en partie parce que ceci. A bientôt - juste avant la nuit...


juste-avant-la-nuit



P.S. E&R publie ce texte sur l'Islande qui, du fait de ma connaissance « par alliance » du pays, me semble je l'avoue, plein de fantasmes. Si l'« alliance » en question fait un petit effort et me donne les arguments précis pour le prouver, je transmettrai, à vous comme à l'auteur de ce texte.

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lundi 19 décembre 2011

Au royaume du porno les hommes invisibles sont rois. (Le sexe..., IV bis.)

Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, I.

Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, II.

Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, III.

Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, III bis.

Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, III ter.

Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, IV.



Pas de photographies, nous allons parler de sexe tout du long (sic !), je ne voudrais pas me substituer à votre imagination...

Revenons au texte d'Evola qui fut l'objet et le sujet de notre dernière livraison. Dans ses précisions sur les paradoxes de l'activité et de la passivité masculines et féminines avant et pendant l'acte, l'auteur de la Métaphysique du sexe écrit :

"Si l'on envisage sous l'angle psychologique le plus intime l'expérience de l'étreinte, on constate que la situation de l'« aimant » s'y répète très souvent : le fait est que l'homme (…) est essentiellement passif, en ce sens qu'il s'oublie, toute son attention étant irrésistiblement captée, comme dans une fascination, par les états psychophysiques qui apparaissent chez la femme dans l'étreinte, et plus spécialement par leurs effets sur la physionomie féminine (…) : et c'est cela précisément qui constitue l'aphrodisiaque le plus intense pour l'ivresse et l'orgasme de l'homme."

Je vous avais promis de nuancer cette idée par un texte de Pierre Boutang, nous y arrivons. Ce n'est pas tant une nuance d'ailleurs, qu'une volonté d'éviter une confusion, à savoir, pour le dire (trop) simplement, la confusion entre désir et plaisir.

Dans son Apocalypse du désir (Grasset, 1979), Boutang s'attarde sur Hegel et l'interprétation que donne Kojève de sa philosophie. Hegel, est, de façon générale, une tête de Turc pour Boutang, et ce n'est pas sa conception du désir, ou celle que lui prête Kojève, qui va réconcilier le disciple de Maurras avec le gras Souabe.

En l'occurrence, mon sujet n'est pas de discuter cette conception, d'autant que même si l'on décide faire confiance à Kojève et à Boutang, on est loin des textes de Hegel lui-même. Le point qui m'intéresse aujourd'hui est l'idée exprimée par Kojève que le désir (au sens large) proprement humain, par opposition au désir animal, est désir du désir des autres. Boutang paraphrase puis commente cette thèse :

"Pour que [le désir] cesse d'être naturel [animal], il faut qu'il porte sur un objet non naturel, donc sur un désir même. (…) La pluralité de désirs encore animaux est donc indispensable à l'apparition de la conscience de soi. Il ne faut plus dire que l'homme serait un animal politique, mais que la politique, les désirs individuels animaux, s'entre-déchirant comme tels, sont anthropogènes, quasi créateurs de l'homme.

Qu'est-ce, maintenant, pour le désir, que de désirer un désir, un autre désir ? A quoi reconnaîtra-t-on cette altérité purement numérique, puisque le même objet sera désiré ? (…) Clairement ce qui se désigne là comme désir coïncide avec ce que l'on a toujours appelé l'envie, invidia, une convoitise haineuse n'émergeant qu'au miroir, et qui, en effet, devient intelligible si l'on suppose la modification du désir initial par le péché. Sans l'éclairement du péché, s'il est « anthropogène », il constitue l'espèce homme en tant que « sale bête », ce qui n'est pas loin de la pensée de Kojève et de son humanité historique comme maladie mortelle de la nature…" (p. 123)

Insistons à fins de clarté sur ce dernier point : on ne peut selon Boutang identifier désir et envie que dans le cadre du péché originel. Le faire comme Hegel/Kojève au sein d'une anthropologie « laïque », ou neutre, revient à une vision trop négative de la nature humaine et du désir humain.

(Il faudrait ici se pencher sur le cas de M.-É. Nabe, sa sexualité et son rapport - ou peu de rapport, justement, au péché. Ne nous dispersons pas...)

Ce qui pourrait permettre de faire la différence entre cette anthropologie hégélo-kojévienne et l'anthropologie de René Girard, elle aussi fondée sur l'envie et la circularité des désirs concurrents. Je dis « pourrait » car je ne me souviens plus si R. Girard lie aussi clairement désir, désir du désir des autres et péché originel. Quoi qu'il en soit, le même problème structurel se pose pour Hegel/Kojève et pour Girard : d'où vient en dernière instance le désir s'il n'est que désir du désir des autres ?

Boutang bien sûr aborde rapidement cette question, et cela va nous ramener à la question du désir sexuel. (Prenez votre souffle, on a fait plus clair que ce qui suit…)

"Kojève allègue, au même niveau, la relation sexuelle, qui ne serait humaine que si chacun ne désire pas le corps de l'autre, mais le désir de l'autre. En bonne logique il faudrait dire « mais le désir du corps de l'autre » ; ce qui s'égalerait à une forme particulière d'érotisme, sans doute devenue très fréquente, où l'être du corps de l'autre, se révélant par son plaisir, est seul capable de procurer aussi le plaisir, pour autant que ce plaisir soit signe, chez l'autre, du désir ; mais du désir d'un corps, c'est-à-dire des sensations qu'il dispense, sans quoi le mouvement est sans fin - ou ne commence pas." (p. 124)

Mettons cela en regard avec l'idée d'Evola :

"L'homme (…) est essentiellement passif, en ce sens qu'il s'oublie, toute son attention étant irrésistiblement captée, comme dans une fascination, par les états psychophysiques qui apparaissent chez la femme dans l'étreinte, et plus spécialement par leurs effets sur la physionomie féminine (…) : et c'est cela précisément qui constitue l'aphrodisiaque le plus intense pour l'ivresse et l'orgasme de l'homme."

Il est regrettable que Boutang ne justifie pas son incise : "une forme particulière d'érotisme, sans doute devenue très fréquente", mais vous voyez ce qui m'intéresse ici. Il est bien évident que dans le désir de l'homme pour la femme il y a anticipation de ce moment où en la possédant (avec des guillemets si vous voulez, un autre jour pour cette question) il va susciter en elle ces transformations si excitantes. Mais l'erreur de la « forme particulière d'érotisme » ici évoquée est de mettre la charrue avant les boeufs : non pas d'inclure dans le désir l'anticipation, même floue, du plaisir que l'on éprouve et que l'on donne, ce qui fait partie du jeu, mais de substituer au désir que l'on éprouve - en l'occurrence, que l'on n'éprouve pas, ou « pas assez » - cette anticipation, pour susciter son propre désir. Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe ; le désir est métaphysique. Ces principes que je vous serine ces jours-ci, la « forme particulière d'érotisme » ne les respecte pas : elle croit que le sexe n'est que le sexe, c'est-à-dire le plaisir ; elle oublie que le désir est métaphysique et à ce titre ne peut être complètement inféodé à l'idée du plaisir. - Et, pour en revenir à notre modèle, si la partenaire de son côté, en plus des formes spécifiques du désir féminin, est sur la même ligne, si elle désire moins, même potentiellement, qu'elle n'attend que son désir s'enflamme au contact du désir de l'autre, désir de l'autre qu'elle prend de moins en moins la peine de susciter, eh bien, soit, oui, le mouvement « ne commence pas », soit il y a de fortes chances qu'il ne débouche pas sur grand chose de convaincant.

Il est difficile de ne pas noter que cette forme d'attente circulaire du désir de l'autre est typique des vieux couples, où le souvenir des étreintes passées, à l'époque du désir spontané, est censé venir au secours d'ardeurs atténuées par l'habitude, le temps qui passe, les séquelles mal gérées des grossesses, etc. Chacun attend plus ou moins que le désir de l'autre s'enflamme, en espérant que ça ranime le sien… Ça peut durer longtemps.

De ce point de vue, la « forme particulière d'érotisme » ici diagnostiquée est peut-être liée à la sexualité conjugale moderne et ses contraintes, elle ne date pas pour autant d'aujourd'hui. Ce qui serait plus spécifiquement contemporain, c'est le rôle de la pornographie dans ce processus. Vous direz que ça m'obsède, et vous n'aurez pas tort : d'une part il y a là un point que je ne parviens pas à résoudre, ce qui m'agace ; d'autre part l'importance du porno dans notre monde est indéniablement un des traits distinctifs de notre civilisation, cela légitime pleinement l'intérêt que l'on peut lui porter.

Écartons d'abord de notre champ d'intérêt tout ce qui relève de l'exploitation, de l'esclavage, plaçons-nous dans l'optique d'un film tourné dans la bonne humeur entre adultes consentants. Ne nous concentrons pas non plus sur la question du caractère masculin des fantasmes mis en scène. Non qu'elle soit inintéressante - elle pose au moins le problème de la différence de la relation entre la vue et le désir chez l'homme et chez la femme -, mais ce n'est pas notre sujet du jour - du reste, je n'ai sauf erreur jamais vu un porno réalisé par une femme, ce qui est une lacune. L'éventuel avilissement de la femme nous rapproche déjà de notre « point ». Pourquoi une fellation serait-elle quelque chose de merveilleux et naturel dans la vie et d'avilissant pour celle qui la pratique à l'écran ? (Notons d'ailleurs que l'on ne dit jamais cela du cunnilinctus, alors qu'ici ce devrait être la même chose.) Certes on peut répondre par le contexte d'ensemble, par les thèmes que précisément nous avons évacués comme étant hors de notre sujet. Mais ne voit-on pas que le noeud du problème est ailleurs ?

Il y a quelques mois, suite à une livraison précédente sur ces sujets, M. Cinéma et moi-même avions brièvement abordé cette question. Je repense par ailleurs à l'évidente différence d'état d'esprit entre Marc-Édouard Nabe et quelqu'un comme le Libre Penseur sur le porno : le premier en fait un éloge explicite dans L'homme qui arrêta d'écrire, le second y voit un des symboles de la décadence occidentale. Ma difficulté personnelle est que quelque chose dans le porno me laisse sceptique, alors que je crois pas être bégueule pour un sou.

Essayons donc avec notre clé du jour, et constatons que le porno repose sur une interaction entre son propre désir - mais c'est un désir vague : « baiser » -, et la vision du plaisir des autres. Interaction d'autant plus efficace, soit dit en passant, que les acteurs eux-mêmes semblent en proie au désir, puis au plaisir (les films les plus excitants n'oublient pas, même avec le peu de finesse du genre, de s'attarder un chouïa sur la montée du désir, les actrices les plus excitantes restent un peu naturelles, même au sein des plus extravagantes acrobaties, même si ce ne sont pas celles qui font les plus extravagantes acrobaties),

mais interaction qui peut déboucher sur la confusion. Le sexe comme la mort ne se peuvent représenter, c'est bien connu, le porno repose sur une identification du spectateur à l'acteur masculin, sur une contemplation de ce que fait l'actrice. De ce point de vue d'ailleurs notons que le genre est rien moins que machiste : la bite de l'acteur n'existe pas, elle est remplacée par celle du spectateur, qui se consume en admiration devant la beauté de la fille et la façon dont elle donne son corps à l'amour… Paradoxe de ce genre où plus l'on en demande à la fille, plus on l'enferme dans un univers de fantasmes masculins parfois humiliants, et plus on l'admire de faire ce qu'elle fait, plus on lui en est reconnaissant, là où l'acteur ne reste qu'un automate, un robot qu'à la limite on ne voit pas.

Reprenons. Ce qui je crois pose vraiment problème dans l'importance qu'a prise le porno dans notre monde, c'est que cette importance est signe d'une confusion entre son propre désir et le plaisir des autres, et qu'elle nourrit donc l'expansion de la « forme particulière d'érotisme » diagnostiquée, à juste titre, par Boutang. Tous problèmes « féministes » mis à part, l'adolescent qui comble sa frustration, l'adulte (mâle ou femelle d'ailleurs) qui oublie un peu les tracas de tous les jours, ma foi, pourquoi les critiquer ? Le problème vient quand on finit par en perdre la trace de son propre désir, à le dissoudre d'une certaine façon dans la vision du plaisir - plus ou moins réel par ailleurs, mais ce n'est pas vraiment le problème - des autres.

C'est cette confusion qui entraîne les effets pervers sur la sexualité, et comme dit Laurent James, sa force subversive, dont je m'entretenais avec M. Cinéma. Il ne faut pas la dramatiser, car le concret de la rencontre avec la fille peut vous remettre les pieds sur terre et vous aider à élaborer en commun quelque chose qui soit lié au désir de chacun, et pas à une scène de film de cul, mais il ne faut pas nier le problème non plus.

(Avant de continuer sur ce registre, une incise : un film raconte toute cette histoire, un film décrit la « forme particulière d'érotisme » qui est aujourd'hui notre sujet, il s'agit bien sûr de Eyes wide shut, avec son mâle qui cherche à nourrir son désir du désir et du plaisir des autres, sa femelle qui, directement branchée sur ses fantasmes, si j'ose dire, a gardé (au moins dans les dernières scènes du film) toute l'essence métaphysique de son désir, et est donc plus à même d'orienter son couple dans une direction humaine. - Encore une fois, il faudrait aller plus loin dans l'exploration de la différence du rôle de la vue dans les sexualités masculine et féminine…)

Vous ai-je raconté déjà cette histoire, je ne sais plus, mais un jeune ami, qui allait découvrir l'amour dans les bras de sa copine, et qui évidemment était surexcité, devint tout flagada - « réfractaire », comme disent les psys - en découvrant la toison pubienne de celle-ci, qui, à l'encontre des filles du X, n'était pas rasée… C'est d'ailleurs intéressant cette question du sexe rasé des filles (qui n'est valable que pour le porno récent : je rappelle d'ailleurs que le porno encensé par Nabe dans L'homme qui arrêta d'écrire est plus celui des années 70-80). Outre qu'elle illustre une différence générationnelle tout de même pas négligeable : pour mon époque, une femme, c'est-à-dire ce qui déclenche le désir, est poilue, ce n'est pas le cas pour celle de mon pote. Et pour une génération antérieure, la femme était poilue aussi au niveau des aisselles… Outre qu'elle illustre cette différence, elle ressort tout à fait de notre propos. Tout lecteur de l'illustre docteur Zwang a appris que la toison pubienne féminine, contrairement à ce que l'on pourrait croire, est signe d'humanité et non pas d'animalité, qu'elle est précisément une des caractéristiques de l'espèce humaine. Il y a donc, dans ce qui semble être à l'origine dû à des causes de l'ordre de l'hygiène, une adéquation en réalité d'ordre métaphysique avec la dissolution possible du désir dans le plaisir qui nous a semblé être un des dangers de l'importance actuelle du porno : cette « dissolution » est un retour à l'animalité, en ce que la sexualité de l'animal n'est pas métaphysique, le sexe pour l'animal n'est pas autre chose que le sexe : il est procréation, comme pour le spectateur du porno il peut n'être que pur plaisir - dans les deux cas, c'est la métaphysique (ou Dieu, d'ailleurs, si l'on veut) qui passe par la fenêtre - pas de bol, la métaphysique, ou Dieu, c'est nous…

Ici, accrochez-vous un peu s'il vous plaît, puisque le plus simple est que je vous expose mon idée en même temps que la façon dont elle m'est réapparue, mais que cette simplicité oblige à quelque complication passagère. Ayant parfois lié libéralisme et retour à l'animalité - par la négation du don / contre-don, par l'insistance sur les besoins... -, je cherchais dans mes archives où j'avais exprimé cette idée, qui va tout à fait, vous l'aurez compris, avec l'expansion de la pornographie en société libérale, lorsque je suis retombé (ici et là) sur une citation… de Kojève, le monde est petit, ou la présentation par mes soins d'une évocation de Kojève par Muray, que voici :

"Muray lie « fin de l'Histoire » selon Kojève, retour de l'humanité à l'« animalité » (selon le même Kojève), et le fait que, je cite, « l'animal, à la différence de l'être humain, se définit de ce qu'il épuise toutes ses possibilités existentielles dans la procréation » . La culture comme échappée de la procréation ?"

La boucle est bouclée, CQFD : on retrouve dans le porno - ou, encore une fois, dans l'importance qu'il a prise et dans les modalités de son expression - ce qui fait le sel du libéralisme : animalité, non-existence du don / contre-don, utilitarisme (je n'ai pas développé, mais c'est facile : tous les discours sur le thème "Je fais ce que je veux de mon corps", qui considèrent ce corps comme une marchandise comme les autres, vont dans ce sens de la perte de la singularité de l'acte)… De ce point de vue, d'ailleurs, il faut bien voir que l'absence totale de l'idée de procréation dans le X (rien que l'évoquer est étrange…) est symétrique avec l'« épuisement des possibilités existentielles de l'animal dans la procréation », là où la sexualité humaine est en tension permanente avec la procréation.

Stop ! Deux liens pour finir (l'un avec une belle photo, je suis quand même pas chien) :

- de la joyeuse sexualité à l'ancienne (découverte via un blog curieux mais qui me compte dans ses favoris…) ;

- une sentence de Muray qui, soit dit en passant, rejoint ce que je disais sur le côté homme invisible de l'acteur porno. Le porno paradoxalement murayen…


Bonne bourre à tous !

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lundi 11 août 2008

Hegel (Kojève ?) pas mort.

poutine3


Hegel, ou Kojève ? On sait que la présentation du premier par le second a longtemps dominé l'interprétation qu'en France on faisait de l'oeuvre de celui-ci. Depuis quelques années (cf. le livre de Gwendoline Jarczyk et Pierre-Jean Labarrière, De Kojève à Hegel : 150 ans de pensée hégélienne, Albin-Michel, 1996) on travaille à dissiper l'image que l'excentrique (espion ?) russe (tiens, je n'avais pas réalisé...) a donné du paillard souabe. Je ne connais pas assez la question pour m'être fait une religion sur le sujet, je signale l'ambiguïté, et en arrive à mon propos.

J'ai été frappé il y a deux jours par le titre d'une brève de MSN consacrée aux événements militaires en Ossétie : "C'est une vraie guerre..." A quoi reconnaît-on une « vraie guerre », je ne sais pas s'il y a à cette question une réponse claire, mais ce qui est sûr, c'est que les rédacteurs, fort peu sagaces à l'ordinaire, de MSN, ont ressenti la même impression que beaucoup de monde sans doute, et votre serviteur parmi eux : dans la réponse russe, qu'elle soit ou non « disproportionnée » (sur les aspects géo-politiques, et en l'absence du Réseau Voltaire ces derniers temps, je vous renvoie à M. Defensa), il passe un souffle différent de ce à quoi nous sommes habitués. C'est une forme de retour de l'Histoire (où l'on retrouve Muray, lecteur de Kojève) par le biais de la guerre en ce qu'elle révèle (en partie) ce que sont les pays, les hommes qui les composent, par l'incertitude (et les fausses nouvelles) qu'elle provoque. Personne n'a jamais pu douter, sauf dans l'aveuglement provisoire de l'expression d'un souhait, d'un voeu pieux, que les Etats-Unis n'écrasent l'Irak, les très grotesques références de la presse française au Vietnam après deux-trois jours de non-avancée des troupes américaines ne faisant que prouver a contrario que l'on était dans le virtualisme le plus complet. (Depuis, on ne sait trop comment qualifier la situation en Irak : « conflit » ? « événements » ? « Bordel » convient le mieux, après tout, et tant pis pour la grossièreté. En tout cas, « guerre » n'est pas exactement approprié, malgré le nombre de morts.) En Ossétie, on ne sait pas ce que cela va donner. Un ami m'a tout de suite présenté l'affaire comme « le début de la troisième guerre mondiale » : on verra ce qu'il en sera, il reste qu'un frisson nouveau, ou si ce n'est très ancien, ancien pour nous, qui avions la vingtaine lors de la chute du Mur, est passé, tel le nuage de Tchernobyl..., sur la « vieille » Europe de l'Ouest.

De tout cela la Russie est manifestement consciente. Elle se trouve dans une conjoncture à certains égards idéale, puisque son intérêt stratégique et son poids symbolique s'accordent : en faisant une « vraie » guerre, non seulement elle défend ses positions stratégiques, mais elle rappelle à tous ce qu'est une « vraie » guerre, avec de « vrais » pays (pas les minorités instrumentalisées par Washington (ce qui ne veut pas dire qu'elles n'aient jamais été injustement opprimées)) : elle fait la guerre parce qu'elle défend ses territoires, elle rappelle à tous l'importance d'un territoire en faisant ainsi la guerre. Tout le contraire du jeu des Etats-Unis et de leurs révolutions oranges blah-blah, où l'impérialisme prend le masque des droits de l'homme, de la défense des minorités, etc., où l'on joue sur les deux tableaux : la dissolution des Etats-Nations, au profit de l'expansionnisme global états-unien.

(Il y a un point que je ne trouve pas assez mis en valeur dans ce que j'ai lu sur le sujet : est-il possible, est-il imaginable que la Georgie se soit lancée là-dedans sans au moins un « feu orange » de la part des Etats-Unis ? Si oui, cela signifie que les Américains ne contrôlent vraiment rien. Si non (ce qui serait ma supposition personnelle), c'est tout de même une agression anti-russe d'une gravité et d'une irresponsabilité incroyables.)

Ceci m'amène à nuancer une opinion que j'aie plusieurs fois exprimée ici, encore récemment : que la guerre moderne, avec sa technologie hyper-avancée, n'ait plus grand rapport avec le courage, et soit donc moins « hégélienne » qu'à l'époque de Napoléon. Il faut au moins compléter ce diagnostic par cette idée qu'une des composantes du courage est la capacité à prendre rapidement des décisions et à s'y tenir, et que c'est pour l'heure le cas des Russes, dont le moins que l'on puisse dire est qu'ils n'ont pas tergiversé. M. Defensa ne peut que stigmatiser, par contraste, la « lâcheté » des chancelleries occidentales. Là encore, la Russie peut, elle se trouve dans une position qui lui permet de jouer harmonieusement sur les deux tableaux, stratégique et symbolique.


Reste un détail, le futur... Un peu, comme, dans un autre texte, M. Defensa, nous pourrions souhaiter que le monde occidental entende cette « leçon de réel » (cf. infra) professée par la Russie, qu'il réalise qu'en matière de géopolitique on ne peut faire n'importe quoi et que le virtualisme a montré ses limites. C'est une version optimiste. Il est vrai que les versions pessimistes sont, elles, franchement déprimantes.



Deux compléments :

- sur la Russie, je rappelle - qui peuventt d'ailleurs venir à l'appui des versions « pessimistes », les idées de Cioran que j'ai retranscrites il y a quelques mois ;

- sur la « leçon de réel » : cette expression m'est venue en référence au 11 septembre et à la Diatribe d'un fanatique, voici le texte exact (p. 11) :

"Quels que soient les buts de Ben Laden, cet acte dépasse ces buts et les paroles qui l’accompagnent (fort peu de paroles de toute façon, elles sont inutiles tant le sens de l’acte est évident). C’est un acte surréel dans la mesure où il prouve, par sa simple qualité d’événement, la totale irréalité du monde manchestérien, totalement dénué d’événements. De même que l’on dit fume c’est du belge, les Arabes ont dit à leur brutale manière fume c’est du réel. C’est une leçon de réalité. Jamais, dans toute l’histoire de la philosophie, ne fut administrée une telle leçon de réel, une telle leçon de sens, une telle leçon d’antinihilisme, non pas leçon de ténèbres mais leçon d’impensable : des gens sont encore capables de mourir pour leur foi tandis que le nihiliste en bon nihiliste risque sa vie pour rien : il fait du saut à l’élastique ; il existe encore des gens qui ne se résignent pas, sinon à Allah. J’admets que l’on se résigne à Allah mais je n’admets pas que l’on se résigne à rien..."

Avec le recul, on se dit qu'il s'agissait plus, dans le contexte, d'une leçon de foi que d'une leçon de réalité, ou que la leçon de réalité n'était pas assez évidente, car - c'est un thème que l'on trouve dans la Diatribe, trop moderne dans sa forme (comme dans la forme de religion musulmane qui l'animait). Le côté lourd, traditionnellement géopolitique, de l'attitude russe, est peut-être plus clair de ce point de vue - si du moins les diplomates occidentaux n'ont pas perdu toute notion des « fondamentaux » de la diplomatie et de la stratégie.

Il ne serait par ailleurs pas inintéressant d'articuler ma thèse avec ce que dit Cioran sur les messianismes russes, et de s'interroger sur les aspects eux-mêmes éventuellement trop modernes de l'attitude russe (un « patriotisme de synthèse », comme la « religion de synthèse » évoquée dans la Diatribe ?) - l'évolution de la situation dira s'il y a lieu de le faire.


P.S. : je ne retrouve pas l'occurrence la plus récente de mes idées sur la guerre moderne. A défaut, en voici une plus ancienne.

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samedi 5 janvier 2008

Nature humaine mon cul ? - I : Sahlins, Voyer, Geertz, Mintz, Girard. (Ajout le 17.11.08)

"Seul ce qui a un sens est réel..."

"La bonne chère est bonne à penser avant d'être bonne à manger."


la+grande+bouffe


La belle Andrea ne peut qu'approuver J.-P. Voyer et C. Lévi-Strauss...



Nature humaine mon cul ? - II.

Nature humaine mon cul ? - III.

Nature humaine mon cul ? - IV.

Nature humaine mon cul ? - V.




Nous sommes loin d'en avoir fini avec M. Sahlins, continuons notre exploration de son livre La découverte du vrai Sauvage. Dans un premier temps, nous l'avons suivi dans sa présentation de la façon dont une culture périphérique, en l'occurrence Eskimo, a intégré à ses propres cadres les valeurs et facilités matérielles occidentales. Puis, dans une étude un peu plus précise du rapport d'une culture à son passé. Enfin, la présentation par M. Sahlins d'un cas archétypal de confrontation entre une culture traditionnelle, au sens me semble-t-il guénonien du terme, et la culture moderne, nous a permis d'insister sur l'importance de la notion de cérémonie.

Nous allons aujourd'hui élargir encore la perspective. Ce qui ne signifie d'ailleurs pas que nous acceptons sans réserve toutes les conclusions de M. Sahlins, mais celles-ci nous semblent suffisamment importantes pour être d'abord exposées pour elles-mêmes, ce qui déjà prend du temps, avant que de se lancer dans des discussions parfois pointilleuses. Ajoutons qu'il nous importe moins de savoir si X ou Y, en l'occurrence M. Sahlins, a raison ou tort sur chaque point précis qu'il aborde ("Elève Sahlins, un bon point sur votre chapitre II, mais deux mauvais points sur le chapitre VII...", etc.), que de prendre chez lui ce qui nous intéresse. Au surplus, le texte dont est issu le passage que nous allons citer est peut-être le plus discutable du livre à nos yeux.

Reprenons donc notre raisonnement à peu près où nous l'avions laissé. S'il nous semble établi que, dans sa confrontation avec les autres sociétés, l'homme occidental moderne a spontanément et indûment projeté sur eux la dépendance aux besoins qu'il s'était à lui-même créée à partir de sa modernité (i.e. de la Renaissance, grosso modo), il n'en reste pas moins que l'on peut rétorquer que l'homme, occidental ou pas, moderne ou pas, vit aussi de besoins. C'est le thème : "Faut bien bouffer."

Certes. Mais ce qui suit est une confirmation de ce que cette part des besoins dans la vie humaine, a longtemps été, est toujours d'une certaine manière, et en même temps devrait être (cette phrase est un paradoxe, celui de notre monde, pas une contradiction dans les termes) fort mineure.

« Confirmation », parce que ce n'est pas d'aujourd'hui que nous le savons, et que bien sûr cette découverte n'est pas de notre fait. On citera ici avec plaisir ces lignes intenses que les lecteurs de Jean-Pierre Voyer doivent bien connaître, issues des Révélations sur le principe du monde :

"Le premier fait historique n'est pas, comme l'écrit scandaleusement Marx en 1846, la production de moyens permettant de satisfaire les besoins de manger, boire, habiter, se vêtir — quel est l'animal qui ne les satisfait pas sinon l'animal mort — mais l'utilisation de ces besoins animaux et des moyens de les satisfaire à des fins de communication. Ce qui distingue l'homme de l'animal est justement que manger, boire, se vêtir, habiter n'ont plus eux-mêmes comme fin, mais la communication, ne sont que des prétextes à la communication. Le premier fait historique n'est pas la production de la vie prétendument matérielle mais de la communication.

La présupposition première de toute existence humaine n'est pas, comme l'écrit scandaleusement Marx, que les hommes doivent être à même de vivre pour pouvoir faire l'histoire, et que pour cela il faut avant tout — le « avant tout » est bien de Marx — boire, manger, se loger, s'habiller et quelques autres choses encore. Cela tous les animaux le font et ne sont pas pour autant des hommes, ils ne font pas pour autant leur histoire. C'est simplement la présupposition de la vie de n'importe quel animal : il faut qu'un animal mange, boive, dorme s'il veut vivre, il faut qu'un animal vive s'il veut vivre. Voilà le genre de tautologie qui a cours pompeusement depuis 100 ans chez les savants social-démocrates qui veulent éduquer le peuple, cet ignorant. Au contraire, la présupposition première de toute existence humaine, partant de toute histoire, est que certains animaux utilisent leur vie d'animal, utilisent ce qui était un but et en fassent donc un simple moyen — en un mot suppriment l'indépendance de ce but — pour communiquer. Evidemment, seuls des animaux vivants peuvent s'aviser de faire cela, mais ce n'est pas le fait qu'ils soient vivants, qu'ils mangent, qu'ils boivent, qui permet de dire qu'ils sont des hommes, mais seulement qu'ils utilisent cela pour communiquer. Les hommes pour être à même de vivre, et de vivre comme des hommes et non seulement comme des animaux, doivent être justement capables — c'est cette capacité qui est refusée aux esclaves salariés ou non, aux assujettis, aux pauvres de tous les temps — d'utiliser leurs besoins animaux, la satisfaction de leurs besoins de manger, de boire, de se loger, de s'habiller à des fins de communication, comme matière à communication.

Pour que les hommes soient à même de vivre comme des hommes, il faut avant tout qu'ils communiquent et ce faisant seulement, ils font l'histoire : l'histoire est l'histoire de la communication.

- Formule à laquelle fait écho la dernière phrase de L'humanité est une cérémonie : "Tout monde est un monde de communication."

Je profite de cette incise pour proposer une nuance : "C'est cette capacité qui est refusée aux esclaves salariés ou non, aux assujettis, aux pauvres de tous les temps." N'est-ce pas là en partie une forme d'anachronisme ? Est-ce que justement la différence, et ceci deviendrait ces derniers temps de plus en plus vrai, entre le pauvre d'aujourd'hui et celui d'hier ne se situe pas dans le fait que celui d'hier pouvait communiquer et vivre dans le cérémonial ?


En toutes sociétés, la première tâche des hommes n'est pas de produire leurs moyens d'existence, les relations qui s'établissent entre eux ne s'établissant pas pour assurer cette production, sinon en apparence dans la pensée dominante. Et ces relations ne constituent pas la structure économique [economy] de la société, la base concrète sur laquelle s'élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondraient des formes de conscience sociale déterminées, sinon en apparence dans la pensée dominante. En toute société, la première tâche des hommes est de communiquer et les relations qui s'établissent entre eux ont pour but les relations qui s'établissent entre eux. Contrairement à ce que dit scandaleusement Marx en 1859, les hommes n'ont pas pour but de produire socialement leur existence. Les hommes ont pour but de produire leur existence sociale. Cette existence sociale est la seule production réelle des hommes, la communication est la seule chose réelle réellement produite par les hommes et la production de cette communication — production qui est la communication elle-même — est la seule production réelle dans le monde, la production du monde lui-même. La structure de la société est la structure de la communication. La base concrète sur laquelle s'élève tout ce qui existe dans la société est la communication. Et l'on ose soutenir que c'est dans la pensée de Hegel que le monde est à l'envers !

Et si l'on peut dire quand même que les hommes ont, en toute société, pour première tâche de produire leurs moyens d'existence, ce n'est pas comme le pensait Marx et mille imbéciles à sa suite, de boissons, de mangeaille, de couvertures, d'habits ou d'autres trivialités dont il s'agit, car les hommes ne vivent pas de cela — une fois de plus j'en appelle à mes frères esclaves salariés qui ont tout cela en suffisance et qui pourtant vivent si peu — mais de communication, car les hommes ne vivent que de communication, la communication est le seul moyen d'existence de l'homme et en toutes sociétés, la première tâche des hommes est de produire cette communication, sans laquelle ils ne peuvent pas vivre, sinon comme des bêtes ou des pauvres." (1979)


Dans un texte de 1996, "La tristesse de la douceur" (The sadness of sweetness), M. Sahlins aborde cette question. Il le fait en s'appuyant sur des textes de Clifford Geertz, publiés en français (en traduction partielle, semble-t-il) dans Bali, interprétation d'une culture, Gallimard, 1983.

(A propos de traduction : m'étant procuré l'édition américaine du livre de M. Sahlins, je me permets certaines citations du texte original en cas d'expressions particulièrement importantes ou savoureuses. J'essaierai de le faire aussi pour les textes précédemment retranscrits ici.)

M. Sahlins part, en bonne logique, de "l'actuelle sagesse commune, qui voit la nature humaine comme un ensemble de compulsions profondément enracinées génétiquement [deep-seated genetic compulsions], avec lesquelles la culture doit composer. Cette représentation populaire explique probablement la relative indifférence à l'égard des deux brillants articles que Clifford Geertz consacra [en 1973] à démystifier le fantasme d'une nature humaine déterminée et déterminante.

Car c'est bien l'inverse qui s'est produit : la nature humaine, telle que nous la connaissons, a été déterminée par la culture. Comme l'observe Geertz, l'antériorité supposée de la biologie humaine sur la culture est une erreur. Au contraire, la culture a précédé l'homme anatomiquement moderne (homo sapiens) de quelque deux millions d'années, si ce n'est plus. Elle n'a pas été simplement rajoutée à une nature humaine déjà complète : condition sélective primordiale [the salient selective condition], elle a pris part, et de façon décisive, à la constitution des espèces.

- je cite de nouveau, pour la troisième fois en peu de temps, cette phrase de R. Girard :

"Seul le sacré peut sauver [les sociétés] parce qu'il peut créer des interdits, des rituels qui évacuent la violence. Il faut penser le religieux archaïque non pas en termes de liberté et de morale, mais dans ceux d'un mécanisme de sélection naturelle. Au départ, l'invention du religieux est intermédiaire entre l'animal et l'homme."


Dans l'évolution des hominidés, la grande pression sélective est venue de la nécessité d'organiser les disposition somatiques par des moyens symboliques.

- ici, en note :"Ce qui est une autre façon d'exprimer la thèse soutenue au moins depuis Rousseau et Herder, selon laquelle les gens se différencient des animaux par le fait qu'ils sont relativement peu gouvernés par leurs instincts [their relative lack of instinctual governance] et par leur plus grande liberté vis-à-vis de la domination somatique, caractéristiques complémentaires de la variabilité de leur culture et de leur adaptabilité à un grand nombre de milieux."

- note par AMG sur la note de M. Sahlins : dans l'interview consacrée à son roman Procréation longuement citée ici, Muray lie « fin de l'Histoire » selon Kojève, retour de l'humanité à l'« animalité » (selon le même Kojève), et le fait que, je cite, « l'animal, à la différence de l'être humain, se définit de ce qu'il épuise toutes ses possibilités existentielles dans la procréation » (Exorcismes spirituels, vol. 2, p. 287). La culture comme échappée de la procréation ? - Revenons au corps du texte de M. Sahlins.

Non que l'homo sapiens soit sans « besoins » [« needs »] ou « pulsions » [« drives »] corporels, mais la découverte cruciale de l'anthropologie a été que les besoins et pulsions humaines sont indéterminés dans leur objet, puisque les satisfactions corporelles sont spécifiées dans et à travers des valeurs symboliques - et de façons différentes selon les divers schèmes symbolico-culturels.

- l'usage du terme « symbolique » est justifié dans un autre essai, "Expérience individuelle et ordre culturel", 1982. Je ne sais pas si c'est le meilleur terme possible, cette notion n'est pas sans inconvénients ni ambiguïtés (d'ailleurs utiles), mais je suis comme tout le monde, je n'ai pas trouvé mieux. Ne discutons donc pas ce point.

Pendant des millions d'années d'évolution humaine, l'entière économie émotionnelle de la survie et de la sélection a été déplacée vers un monde de signes, distinct de la réaction directe aux stimuli sensoriels. L'entente et l'hostilité, le plaisir et la douleur, le désir et la répulsion, la sécurité et la peur : tout est vécu par les hommes en fonction du sens des choses [according to the meaning of things], et non pas simplement en fonction de leurs propriétés perceptibles. Comment pourriez-vous savoir autrement que l'obésité est belle, que le mariage avec un cousin croisé est possible mais interdit avec un cousin parallèle ou qu'il faut respecter le jour du Seigneur. En l'occurrence, les déterminations génétiques de la « nature humaine », les pulsions et besoins, sont assujetties [subject to] aux déterminations spécifiques de la culture locale. Aussi, que l'homme soit intrinsèquement violent ne l'empêche pas de combattre sur les stades d'Eton, de dominer les autres en les traitant mieux que lui-même, voire de chasser avec un pinceau.

Au pléistocène, remarque Geertz, on est passé d'une génétique du contrôle en détail des conduites à une génétique de la flexibilité comportementale. A dater de ce moment, dans la mesure où le comportement humain devait être modelé [patterned], les modèles allaient provenir de la tradition symbolique. Ces symboles au moyen desquels les hommes construisent leur vie « ne sont donc pas de simples expressions, instruments ou corrélats de notre existence biologique, psychologique ou sociale : ils en sont les préalables [prerequisites] » (Geertz). En réalité [effectively], les hommes ne sont pas poussés par leur corps à agir d'une certaine façon culturelle, puisque, en réalité [effectively], sans la culture, ils ne pourraient pas agir du tout :

« Sans la culture, les hommes (...) seraient d'inconcevables monstruosités, possédant très peu d'instincts utiles, encore moins de sentiments reconnaissables, et pas d'intelligence : de grands invalides mentaux. Comme notre système nerveux central - et en particulier le néocortex qui en est à la fois la fierté et le tourment

- le péché originel, bon Dieu, le péché originel !

- s'est développé en grande partie en interaction avec la culture, il est incapable de diriger notre comportement ou d'organiser notre expérience sans le secours de systèmes de symboles signifiants. »" (pp. 363-65 ; dans l'édition américaine, pp. 545-47)

- Et ce n'est pas fini : une note appelée par cette citation de Geertz propose, en catimini, des idées supplémentaires non négligeables :

"L'un des rares à avoir apprécié les idées de Geertz sur la « nature humaine » a été Sydney Mintz - en particulier à propos du désir pour le sucre. Commentant ce même passage de Geertz, Mintz note que les tentatives habituelles pour définir la nature humaine comme « une addition pré-culturelle de détails » [some pre-cultural bill of particulars] reflètent surtout les prémisses culturelles particulières de leur auteurs. La nature humaine se révèle être « une projection caractéristique mais quelque peu déformée des valeurs de la société de celui qui en parle ». Ce n'est pas tant la nature humaine qui est universelle, continue Mintz, « que notre capacité à créer des réalités culturelles et à agir ensuite en fonction d'elles ». Cette capacité est précisément impliquée dans la façon dont nous aimons à nous décrire « avant la culture », c'est-à-dire dans nos constructions culturelles d'une prétendue nature humaine. L'invention consciente de la nature humaine est aussi sa suprême spécification culturelle."

Signalons tout de suite que dans la source donnée par M. Sahlins, c'est-à-dire le livre de S. Mintz Sucre blanc, misère noire (Nathan, 1991, [1985]), je n'ai pas trouvé trace de ce commentaire, bizarrerie que j'essaierai ultérieurement de comprendre,

et arrêtons-nous aujourd'hui. Je pense commenter ce texte dans plusieurs directions différentes, il me semble qu'il sera plus clair de procéder en plusieurs livraisons, et que ces textes denses peuvent déjà vous fournir agréable matière à réflexion.


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Où s'arrête la nature, où commence la culture ? La bonne chair est-elle bonne à penser avant de... - etc., etc. ?

- à bientôt donc !



Ajout le 17.11.08.
La phrase de Lévi-Strauss mise ici en exergue était citée par C. Geertz. Voici l'original, remis dans son contexte, la discussion d'une thèse de Radcliffe-Brown sur le totémisme :

"La démonstration de Radcliffe-Brown supprime définitivement le dilemme où étaient enfermés aussi bien les adversaires que les partisans du totémisme, puisque deux rôles seulement pouvaient être assignés par eux aux espèces vivantes : celui de stimulant naturel, ou celui de prétexte arbitraire. Les animaux du totémisme cessent d'être, seulement ou surtout, des créatures redoutées, admirées ou convoitées : leur réalité sensible laisse transparaître des notions et des relations, conçues par la pensée spéculative à partir des données de l'observation. On comprend que les espèces naturelles ne sont pas choisies parce que « bonnes à manger » mais parce que « bonnes à penser »." (Le totémisme aujourd'hui, ch. IV, 1961 ; "Pléiade", p. 533) La formule reste frappante, mais on y voit cette réduction de la religion à l'intellect (le chapitre s'intitule : "Vers l'intellect"), ou, pour parler comme Tarot et Gauthier, du sacré au symbolique, qui fut peu à peu l'oeuvre de Lévi-Straus. On y reviendra !

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vendredi 25 août 2006

Compléments et rapprochements.

L'analyse du livre de Pierre Bouretz consacré à Max Weber, Les promesses du monde, s'est faite en laissant de côté nombre d'aperçus intéressants, que l'on va maintenant brièvement exposer.

On notera d'abord, sans critique mais avec curiosité, qu'un livre qui cherche le salut conceptuel dans des théories rationalistes néo-kantiennes (Habermas et Rawls), s'achève sur une référence au Benjamin religieux, celui de "l'ange de l'histoire" (via Paul Klee), autrement dit sur une espérance, désabusée mais vivace, au miracle. Est-ce vraiment compatible ? N'est-ce pas admettre que pour contrer les amères conséquences du désenchantement du monde il faut un "ré-enchantement" religieux ? Signalons sur ce sujet que Pierre Bouretz s'est ensuite intéressé aux prophètes juifs du XXè siècle, et entamons notre petite valse de citations :

"La tension [entre l'éthique religieuse et la politique] est ici poussée jusqu'au tragique, dans la mesure où elle s'attache à ce qui est tout à la fois le critère ultime du politique dans le système des catégories wébériennes et l'enjeu essentiel du salut dans ce même système : la signification accordée à la mort. Au sens fort du terme, il s'agit bien ici d'un conflit de principe entre le caractère sacré de la question de la mort comme objet par excellence de la religion et l'usage nécessaire de la violence en politique. D'un côté, la vision du monde des religions de salut n'a de sens et de fonction qu'aussi longtemps qu'elle prend en charge l'interprétation de la mort et détient le monopole de son traitement. De l'autre, le politique ne s'affirme dans sa légitimité que s'il peut à son tour donner sens au devoir de mourir. D'où la structure d'un conflit qui se présente sous la forme suivante : "Cette capacité à ranger la mort dans la série des événements significatifs et sacrés est finalement à la base de toutes les tentatives faites pour soutenir la dignité spécifique du lien politique né de la violence. Mais la manière dont la mort peut être ici conçue comme significative se situe tout à fait à l'opposé d'une théodicée de la mort telle qu'elle s'exprime dans une religion de fraternité".

Cette concurrence entre le religieux et le politique, qui réinvestit puis cherche à capter à son profit l'interprétation du sens de la mort, se déploie alors en se radicalisant sur la trajectoire historique. A titre d'illustration, la guerre crée des formes de liens interpersonnels qui se situent au plan de ceux que fait naître le sentiment religieux. Au point de venir les menacer directement en tant qu'ils donnent le fondement dernier du sentiment d'appartenance à une communauté [le fait d'être capable de mourir pour elle]. Ainsi Max Weber peut-il relever que "la guerre, comme menace réalisée de recours à la force, crée, précisément, un pathos et un sentiment communautaire ; par là, elle libère chez les combattants un esprit commun de sacrifice inconditionnel ; elle éveille, de surcroît, massivement des sentiments de dévouement, de pitié et d'amour à l'égard des malheureux, sentiments qui vont bien au-delà des liens naturels. Or les religions n'ont en général rien de semblable à mettre à la place, si ce n'est dans les communautés héroïques de l'éthique fraternelle. En outre la guerre apporte au guerrier lui-même quelque chose d'extraordinaire au sens précis du terme : la sensation, qu'il est seul à éprouver, que la mort a un sens et un caractère sacré". Le point limite d'un tel mouvement est alors occupé par la notion de guerre "juste" ou "sainte", au moment où la mort militaire et la mort religieuse se confondent en un sacrifice paré de deux significations cumulées." (pp. 148-149)

Il est très tentant, mais prématuré, de rapprocher de telles conceptions "théologico-politiques" des thèses d'un René Girard sur les rapports intimes entre violence et religion - la conception wébérienne de l'état moderne comme détenteur du "monopole de la violence légitime" est en tout cas fort proche de certaines idées de Girard - contentons-nous d'enchaîner avec un passage explicitement consacré à l'Islam. C'est ici le lieu de se lamenter que Weber soit mort avant que d'écrire le livre qu'il avait en projet sur ce thème - et de signaler par la même occasion la perplexité que Dumont avait quant à la compatibilité de l'Islam avec ses catégories d'analyse, quel dommage qu'il n'ait jamais creusé la question. Bref, cela n'a pas empêché Weber de livrer quelques aperçus sur ce sujet :

"Les compromis de l'éthique religieuse avec le monde du politique sont facilités dans deux occurrences. Celle tout d'abord où l'éthique plaide en faveur d'une "adaptation intelligente de l'homme cultivé au monde". Il en est ainsi dans l'univers du confucianisme. (... - puis vient l'évocation du puritanisme). C'est pourtant le cas de l'Islam antique qui fournit l'occurrence la plus claire d'une suppression du conflit entre éthique et politique, au travers d'une sorte de sacralisation de la guerre comme moyen du salut. Ici, la religion "a pour devoir de propager la vraie prophétie par la violence, renonce consciemment à la conversion universelle et reconnaît comme but non le salut de ceux qu'elle soumet, mais la subjugation et la soumission des incroyants sous la domination d'un ordre dominateur consacré, par devoir fondamental, à la guerre sainte". Avec toutefois deux conséquences contradictoires. En premier lieu le fait que "la violence ne fait pas problème", ce qui permet un investissement immédiatement religieux du politique. Mais aussi en retour une sorte d'atténuation du principe d'universalité propre aux religions de salut, puisque "la solution voulue par Dieu c'est, précisément, la domination violente des croyants sur les incroyants, qui ne sont que tolérés"." (p. 175)

Avant de surinterpréter ce passage, insistons sur le fait qu'il concerne, en admettant par ailleurs qu'il soit pertinent, l'Islam antique. Ces résonances contemporaines me semblent par ailleurs moins intéressantes que la conclusion que Weber en tire : sous cette forme, l'Islam "n'est, en aucune façon, une religion universelle de salut." Pour qui déteste la vulgaire mélasse des "trois monothéismes", des "trois religions du livre", cet aperçu suscite à tout le moins la curiosité. A suivre...

Mais revenons au premier passage cité, dont certains accents ont pu paraître hégéliens, ou à tout le moins kojéviens. Weber fait de la faculté à mourir pour la patrie le critère décisif d'appartenance à cette patrie, critère qui sera repris par le controversé (à tort ou à raison) Carl Schmitt. Or les réflexions qui se situent dans une telle optique sont vite portées à jeter un regard critique sur les processus de pacification des rapports sociaux que la modernité a pu petit à petit mettre au point - et voici le thème de la fin de l'histoire, qui depuis Hegel fait tour à tour, parfois en même temps, figure de paradis sur terre ou d'effrayant cauchemar. Weber, Schmitt suivent bien sûr cette deuxième solution, dans un état d'esprit récemment repris par Philippe Muray - lequel a beaucoup cité Kojève -, ce qui fait qu'à la lecture des pp. 408-411 du livre de P. Bouretz, consacrées à Schmitt, on découvre que celui-ci est un ancêtre direct de Muray. L'intéressé en avait-il conscience, je l'ignore, et ce n'est pas très important en soi, mais il est piquant de constater de tels points communs entre un juriste proche pendant quelque temps du nazisme et l'auteur du XIXè siècle à travers les âges, ouvrage nourri de questionnements, stimulants mais parfois abusifs (genre pré-Taguieff) sur les origines et les prolongements cachés de l'antisémitisme.

Pierre Bouretz suggère de même (j'imagine inconsciemment) un rapprochement entre Muray et Marx. Pas tant du point de vue de la philosophie de l'histoire comme suite de conflits - l'anticommuniste Muray a de ce point de vue, dans ses derniers ouvrages, nettement marqué sa dette à l'auteur du Manifeste - que dans le cadre, plus inattendu, des rapports entre protestantisme et liberté. Si le lecteur se rapporte à certains passages de Muray (here and there) sur le sujet, il ne pourra qu'en conclure comme moi qu'il aurait pu, toutes choses égales par ailleurs quant au style, signer ces lignes de Marx (sauf le tout début...) :

"Luther a certes vaincu la servitude par dévotion, parce qu'il a mis à sa place la servitude par conviction. Il a brisé la foi en l'autorité, parce qu'il a restauré l'autorité de la foi. Il a transformé les clercs en laïcs, parce qu'il a transformé les laïcs en clercs. Il a libéré l'homme de la religiosité extérieure, parce qu'il a fait de la religiosité l'homme intérieur. Il a émancipé le corps de ses chaînes, parce qu'il a chargé de chaînes le coeur. (...) Il ne s'agissait désormais plus du combat du laïc avec le clerc extérieur à lui, mais du combat avec le clerc à l'intérieur de lui-même, avec sa nature de clerc." (pp. 284-285 ; P. Bouretz utilise la traduction de M. Rubel dans la "Pléiade", vol. III, p. 391.)


Ces rapprochements ne sont certes pas une fin en soi - quoique briser les catégories pré-établies devrait suggérer quelques préceptes de prudence et de tolérance à qui prend part à des disputatio. L'idéal serait, je l'ai déjà signalé, de parvenir à un tableau des différentes idées possibles, des concepts avec lesquels tel concept peut ou non logiquement coexister. Les auteurs ne seraient dans ce cadre que des points de repère. Nul doute que des parentés inattendues surgiraient. Mais le but serait évidemment de clairement établir quelles idées sont, malgré les apparences et malgré les appartenances de ceux qui les ont énoncées, formellement incompatibles entre elles. Ce serait toujours plus utile et plus utilisable qu'un "panorama des idées contemporaines" construit, si le terme n'est pas abusif, sur le principe : "X dit que..., Y dit que, Z, lui, pense que...", où l'on finit par préférer alternativement tous ceux qui ne s'opposent pas trop explicitement à ses propres a priori.


En guise d'au revoir, et bien que cela n'aie rien à faire ici : que Dieu bénisse les putes. Puisse le plus vieux métier du monde connaître l'éternité !

(C'était mon premier commentaire sur l'élection présidentielle à venir. Rendez-vous est pris.)

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vendredi 3 février 2006

Le sang n'a pas coulé, il ne s'est donc rien passé.

Tel fut, dit-on, le jugement du spécialiste de Hegel Alexandre Kojève, à propos de Mai 68. Quoi que l'on pense de ce critère, aussi bien en règle générale que dans le cas particulier auquel il fut pour la première fois appliqué, je crois profitable de l'utiliser pour cette affaire de caricatures.

Pour être plus précis, je ne souhaite la mort de personne, mais je commencerai à trouver que l'on pourra à bon droit parler de liberté d'expression quand les journalistes et dessinateurs qui prennent de telles initiatives courront de réels risques. Que certains d'entre eux soient explicitement menacés, et qu'à ce moment ils osent récidiver, fût-ce avec des dessins ratés : alors ils se battront vraiment pour une idée, pour une conquête, au lieu d'agiter des formules un peu vides dont pour l'heure rien ne prouve qu'ils y soient vraiment attachés.

De même, quand on voit un ministre de l'intérieur saoudien s'indigner, les perdants de récentes élections (le bras armé du Fatah) menacer, quelques courageux balancer une grenade sur un consulat à Djakarta, quand on apprend de surcroît qu'il n'est pas réellement interdit par la théologie musulmane de représenter le prophète, on trouve que le terme de blasphème est bien disproportionné - et son usage très intéressé. Là encore, on ne cherche pas à verser d'huile sur le feu, mais on prendra ces gens plus au sérieux lorsqu'ils iront au Danemark ou en France régler leurs comptes avec les blasphémateurs.


Il s'agit pour l'heure je crois d'une pathétique comédie : espérons qu'elle ne se transforme pas sous peu en dérisoire tragédie.






On pourra consulter ce qu'en dit Oumma, qui affirme par ailleurs que le licenciement du gars de France-Soir est directement dû à des motifs financiers et aux problèmes posés par la mainmise de grands groupes financiers sur la presse française. On trouvera aussi d'utiles éléments dans les analyses, commentaires et liens procurées par le Vieux Radical ; au sujet duquel je m'aperçois, au moment où je relis ce message, qu'il vient de récidiver.







Tant que nous y sommes dans les "faux sujets" : j'ai lu très récemment Circonstances 3 : Portées du mot "Juif", d'Alain Badiou, ouvrage qui a déclenché une petite polémique ici et là (il faut chercher dans les archives du Monde, s'ils ont fini leurs mises à jour).

Accuser Badiou d'antisémitisme me semble totalement erroné, mais les analyses qu'il regroupe dans ce livre, qui est pour une bonne part un recueil de textes déjà publiés, ne me semblent pas valoir la peine que j'y consacre une chronique particulière. Je ne suis même pas sûr que pour quelqu'un qui ne connaît pas son œuvre ce volume soit vraiment compréhensible. Ceci dit, il y a néanmoins quelques idées à prendre, et un beau texte pour finir, de Mme Cécile Winter, où l'on en apprend de belles sur la fondation d'Israël et sur la préparation par certains sionistes, dès 1942, de la commémoration d'une extermination qui n'en était encore, par rapport à ce qui allait suivre, qu'à ses balbutiements.

J'ajoute (le lendemain) que le chapitre sur le négationnisme est assez mauvais : il est toujours frappant de constater que ce sujet, non seulement attire les médiocres, mais stérilise les meilleures plumes. N'est-ce pas une preuve de plus qu'il n'y a pas grand-chose à en dire ou en penser ?

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