vendredi 27 mai 2011

Anthropology. (Le sexe, c'est le sexe et autre chose que le sexe, II.) - (Nigger of the day, XII.)

Pas vraiment de texte construit aujourd'hui, quelques pistes et prolongements des posts précédents.

Un peu de poésie pour commencer :

"Ris donc, monstre hominien, ris si tu en as encore le courage, tu n'as qu'à persévérer dans la voie que tu suis sur le globe en ces jours, et, réellement, cette ère ne passera pas que tu ne deviennes minuscule et coriace comme l'habitant des termitières qui est ton digne ancêtre et dont tu suis l'exemple. Contemple où tu es et sache que ton progrès matériel n'est pas un vain mot. Perfectionne tes machines, rationalise ton travail. Spécialise-toi, ta physiologie suivra et te transformera bientôt en l'outil de tes voeux. Rappelle-toi, voici, je te donne un signe à quoi tu reconnaîtras si je dis vrai : dans peu de temps tu ne rêveras plus. Alors, conséquence obscure pour toi et néanmoins fatalement directe tu perdras toute conscience individuelle. Tu deviendras une partie inconsciente, un engrenage de ta machine sociale et, sans sursaut, tu atteindras ton but suprême de cellule indivise d'un organisme rationnel comme les fourmis, comme les abeilles. Et comme elles tu raccourciras et du durciras. Et tu seras insecte." (R. Gilbert-Lecomte, "L'horrible révélation… la seule", Le Grand Jeu, n°3, 1930)

Peut-être peut-on relier cela à ce que disait Karl Kraus sur la façon dont la presse a pu, quotidiennement, tuer la sensibilité et l'imagination, créant ainsi les conditions mentales d'une boucherie comme la Grande Guerre. Cela n'a rien de fleur bleue ou de mièvre, c'est le simple constat qu'une certaine atrophie de la sensibilité, se manifestant aux niveaux de l'imagination et du rêve, est aussi une atrophie morale. Autant qu'il me souvienne, il y a quelque chose d'équivalent chez Chesterton dans son apologie des contes de fées comme leçons pratiques de morale et, donc, de complexité.

A propos de Chesterton, citons une fois encore sa théorie sur le christianisme, lequel aurait "surmonté la difficulté de concilier deux contraires en les gardant tous deux et en les gardant tous deux en toute leur violence" : en retranscrivant de nouveau ce texte la dernière fois, je me faisais la remarque que c'est précisément sur ce point qu'a travaillé Simone Weil, qu'elle s'est efforcée de dialectiser de nouveau cette opposition des « deux contraires », de les concilier « en les gardant tous deux et en les gardant tous deux en toute leur violence », mais en cherchant tout de même leur unité, là où la « conciliation » évoquée par Chesterton n'est qu'une juxtaposition : pleine de sens pour la société, ou la civilisation, où elle s'est produite, mais juxtaposition tout de même. Retrouver une unité en préservant la « violence » de ces contraires, en ne réintroduisant pas sournoisement un affadissement de ces contraires, ce n'est peut-être pas le point de vue de Dieu, mais c'est une tâche qui relève sans doute, au moins partiellement, du surhumain - et le surhumain, ça crève... Il est en tout cas logique, si la piste d'interprétation que je propose ici a un sens, que Simone Weil y ait peu à peu épuisé sa force vitale.

Puisque je parle de Simone Weil, voici un texte que j'avais à coeur de vous faire lire ou relire, tant, d'une part, j'y retrouve des idées qui me sont chères, tant, d'autre part, il est exemplaire de sa façon si directe de relier des questions dites sociales et des questions fondamentales de la condition humaine :

"Le temps et le rythme sont le facteur le plus important du problème ouvrier. Certes le travail n'est pas le jeu : il est à la fois inévitable et convenable qu'il y ait dans le travail de la monotonie et de l'ennui, et d'ailleurs il n'est rien de grand sur cette terre, dans un aucun domaine, sans une part de monotonie et d'ennui. Il y a plus de monotonie dans une messe en chant grégorien ou dans un concerto de Bach que dans une opérette. Ce monde où nous sommes tombés existe réellement ; nous sommes réellement chair ; nous avons été jetés hors de l'éternité ; et nous devons réellement traverser le temps, avec peine, minute après minute. Cette peine est notre partage, et la monotonie du travail en est seulement une forme. Mais il n'est pas moins vrai que notre pensée est faite pour dominer le temps, et que cette vocation doit être préservée intacte en tout être humain. La succession absolument uniforme en même temps que variée et continuellement surprenante des jours, des mois, des saisons et des années convient exactement à notre peine et à notre grandeur. Tout ce qui parmi les choses humaines est à quelque degré beau et bon reproduit à quelque degré ce mélange d'uniformité et de variété ; tout ce qui en diffère est mauvais et dégradant. Le travail du paysan obéit par nécessité à ce rythme du monde ; le travail de l'ouvrier, par sa nature même, en est dans une large mesure indépendant, mais il pourrait l'imiter. C'est le contraire qui se produit dans les usines. L'uniformité et la variété s'y mélangent aussi, mais ce mélange est l'opposé de celui que procurent le soleil et les astres ; le soleil et les astres emplissent d'avance le temps de cadres faits d'une variété limitée et ordonnée en retours réguliers, cadres destinés à loger une variété infinie d'événements absolument imprévisibles et partiellement privés d'ordre ; au contraire l'avenir de celui qui travaille dans une usine est vide à cause de l'impossibilité de prévoir, et plus mort que du passé à cause de l'identité des instants qui se succèdent comme les tic-tac d'une horloge. Une uniformité qui imite les mouvements des horloges et non pas ceux des constellations, une variété qui exclut toute règle et par suite toute prévision, cela fait un temps inhabitable à l'homme, irrespirable." (S. Weil, "Expérience de la vie d'usine. Lettre ouverte à Jules Romains", 1941, repris dans l'édition « Quarto », Gallimard, 2008 [1999], p. 208.)

Ce qui, incidemment, me permet d'émettre cette idée sur M.-É. Nabe : en tant qu'écrivain, que travailleur, il sait certainement fort bien qu'il y a de l'ennui dans le travail, et que c'est tout à fait sain, mais j'ai souvent pensée qu'il y avait une part de lui qui refusait, d'un point de vue plus général, cette idée. Mon hypothèse est qu'il a connu, si ce n'est le paradis, du moins l'éternité, en tombant dans le jazz quand il était petit, et qu'il voit toujours le monde en partie du point de vue de cette expérience précoce de l'éternité. En tant que « mélange d'uniformité et de variété », ce que l'on peut dire sans doute de toute musique, il est clair que le jazz occupe une place bien particulière, où la « variété » et l'imprévisibilité sont plus grandes que dans d'autres formes musicales : à partir d'une certaine « uniformité » - les mêmes thèmes toujours repris, une certaine structure de base -, le jazz est un dispositif de création d'imprévisibilité. Il me semble qu'avoir connu très jeune, et très profondément, cette exaltation, a donné à Nabe sa faculté d'adaptation au nouveau et à la variété sous toutes ses formes, qui fait qu'il est toujours là, et, comme j'ai pu le signaler il y trois mois, qu'il ne fait pas vieux con ; en même temps, il me semble parfois demander trop, du point de vue de l'intensité des émotions, à ses contemporains ; ou, disons-le autrement, il n'a peut-être pas assez de reconnaissance vis-à-vis de l'humanité moyenne et de la noblesse des « travaux et des jours ». Étant par ailleurs entendu, bien sûr, que si personne ne demande à l'humanité plus que ce qu'elle est spontanément prête à donner, on risque vite de s'ennuyer à mourir, etc.

Ceci étant dit, une petite pause, dans le sujet :





et, puisque nous brodons aujourd'hui sur les fondamentaux de l'humaine condition, parlons de sexe - et, incidemment, il le faut bien, de M. Dominique Strauss-Kahn.

Posons d'abord le cadre fondamental de l'analyse :

"C'est le processus explicatif habituel qui doit être inversé : l'inférieur se déduit du supérieur, le supérieur explique l'inférieur. L'instinct physique procède d'un instant métaphysique. Le désir primordial, c'est le désir d'être ; c'est, précisément, une impulsion métaphysique, dont l'instinct biologique d'autoconservation et l'instinct de reproduction sont des « précipités », des matérialisations qui créent, sur leur plan, leurs propres déterminismes physiques. Partant de l'ivresse hyperphysique, d'une exaltation transfiguratrice et analogique, la phénoménologie de l'éros humain trouve sa limite inférieure dans l'orgasme proprement charnel d'ordre génésiaque : on arrive ensuite aux formes de sexualité spécifiques aux animaux." (J. Evola, Métaphysique du sexe, 1958, L'Age d'Homme, 2006, p. 74)

Le désir est métaphysique avant que d'être physique. Evola insiste sur l'aspect magnétique du désir au sens large, avant que de faire une distinction primordiale :

"Au sujet des états qui se manifestent dans la composition la plus profonde de l'individu, il faut, en règle générale, faire une différence entre le cas de l'union effective d'un homme et d'une femme sur la base du magnétisme et de la polarité, et le cas de ce qu'on pourrait appeler un usage concerté des corps en vue d'un but finalement auto-érotique, assez peu dissemblable de la masturbation, donc pour parvenir au simple spasme organique, à travers une satisfaction individuelle, soit de l'homme, soit de la femme, soit des deux, sans une communion et une compénétration effectives. Cette dernière situation est, au fond, celle qui se réalise lorsqu'on est tourné vers la seule « recherche du plaisir », lorsque le « principe de plaisir » domine l'union, au point de lui conférer ce caractère extrinsèque dont nous avons parlé lorsque nous avons contesté que ce principe soit le mobile le plus profond de l'eros. Dans ce cas l'amant est affecté d'une espèce d'impuissance ; il ne jouit que pour soi, ignorant la réalité de l'autre être, sans parvenir à ce contact avec la substance intime, subtile et « psychique » de l'autre, qui, seul, peut alimenter une intensité dissolvante et propitiatoire d'extase. Il est possible que l'emploi, dans la Bible, de l'expression « connaître » une femme au sens de la posséder, renvoie à l'orientation opposée dans l'étreinte [la bonne orientation, celle de « l'union effective », AMG], tandis qu'il est intéressant de noter que dans le Kâma-sûtra (II, 10), l'union avec une femme de caste inférieure, prolongée seulement jusqu'à ce que le plaisir de l'homme soit satisfait, est appelée « la copulation des eunuques »." (Ibid., pp. 126-27) -

Point n'est besoin sans doute d'épiloguer sur la manière dont cela fait penser à la sexualité de DSK, si elle est bien celle que l'on nous décrit ces jours-ci. Au passage, signalons que, dans ce cas, l'intéressé n'a aucune titre à se vanter d' « aimer les femmes » : il aime surtout, manifestement, sa propre bite, ce qui est à la portée de tout un chacun, et ne l'empêche pas de n'être, métaphysiquement parlant, qu'un eunuque. Passons.

Dans le même ordre d'idées, quelques pages plus haut, Evola lors d'une incise évoque l'"état d'identification et d'amalgamation [de] deux êtres - en l'absence duquel l'union sexuelle n'est guère plus qu'une rencontre en vue d'une satisfaction quasi masturbatoire, réciproque et solitaire…" (p. 120) : on ne saurait mieux dire, la réciprocité n'étant ici que celle du contrat, du donnant-donnant (que l'on retrouve sous une forme aberrante dans certaines modes contemporaines).

- ce qui me permet ici, pour finir, d'apporter, ce que je voulais faire depuis longtemps, un complément à une thèse de Laurent James sur le sexe comme "pourvoyeur de valeurs absolument révolutionnaires et radicalement anti-modernes" : "la rencontre métaphysique entre deux êtres (une chose que le pouvoir cherche à détruire par tous les moyens, puisqu’il ne peut pas le contrôler), et une certaine connaissance de soi-même apte à maîtriser son désir de « libération dionysiaque de l’élément action », comme l’écrit Julius Evola dans La doctrine aryenne du combat et de la victoire." En réalité, il est bon que je ne relise ce texte qu'après avoir lu, pour la première fois, Evola, cela m'évite de me tromper sur ce que L.J. veut dire. Je souhaiterais simplement ajouter que « le pouvoir » a tout de même un moyen de nuire à cette force « révolutionnaire » de la rencontre sexuelle. Il suffit de regarder ces vidéos d'amateurs sur Youporn ou autres, où d'authentiques couples font l'amour à la manière d'un film de cul, ou de glaner certains témoignages de rencontres où l'un des partenaires a eu la mauvaise surprise de découvrir qu'il n'était pas en train de faire l'amour à un être humain mais à une caricature de « star du X », pour sentir que via le porno une contre-force nuisible à ce qu'il peut y avoir d'authentique dans une union se glisse de plus en plus, me semble-t-il, dans l'intimité des couples. Et certes, la distinction que fait Evola entre « l'union effective d'un homme et d'une femme » et l'« usage concerté des corps en vue d'un but finalement auto-érotique, assez peu dissemblable de la masturbation » n'a pas attendu le porno sur internet pour être valide, l'union effective a certainement toujours été plus rare que l'usage concerté : il n'en reste pas moins regrettable que certains phénomènes contemporains poussent à accroître encore ce déséquilibre.

- Je vous laisse, boulot boulot, menuise menuise. A plus !

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mardi 10 mai 2011

"Une odeur de cadavre" (Mon point dans ton cul...)

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"Une des choses les plus dangereuses : l'idéalisme. Toujours l'idéalisme sans clarté, qui est un besoin de mouvement diffus de l'âme et qui est excité avec des noms : Goethe, Shakespeare, la patrie, la santé du peuple, etc. Une censure raisonnable ne devrait pas soumettre les écrits immoraux, mais les écrits moraux, à une surveillance stricte. Parler de ses idéaux est un privilège qui ne devrait pas être reconnu à n'importe quelle mère de cinq enfants. Tout ce qui est nécessaire n'est pas un idéal. Patriotisme, rigueur, honnêteté, vertu sont dans l'ensemble nécessaires, mais ils doivent être durs et muets comme une pierre, sans quoi ils répandent une odeur de cadavre. A mon avis, la vertu d'un écrivain comme Hesse est un cadavre de cette sorte, et la vertu vivante n'est pas moins compliquée et incompréhensible qu'une perversité."

(Robert Musil, cité par Jacques Bouveresse, La connaissance de l'écrivain. Sur la littérature, la vérité et la vie, Agone, 2008, p. 137)


"On peut remarquer, à ce propos, qu'un des reproches principaux que Karl Kraus adresse à la presse est précisément d'avoir tué l'imagination, et, du même coup, la sensibilité, ce qui a rendu possibles des catastrophes, qui pouvaient sembler à première vue inconcevables, comme celles de la première Guerre mondiale, pour ne rien dire de celles qui ont suivi. Kraus qualifie les meurtriers de l'imagination de meurtriers de l'humanité elle-même." (J. Bouveresse, ibid., p. 166)

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samedi 22 mai 2010

"Le désert n'est pas une objection !"

La solitude de l'homme moderne avec ou sans Dieu, la possibilité d'une religion à l'époque moderne, le rôle éventuel de l'Islam… Revenons à ces questions, par un autre biais : j'ai retrouvé un passage dans un des livres consacrés par Jacques Bouveresse à Robert Musil, que j'avais annoté ainsi (ma lecture remonte à 2008) : "voir par rapport à M. Limbes" (le "M" de nombreux et avisés commentaires, et ex-prince des blogueurs…).

Voici ce texte, c'est une tartine, j'espère que vous la trouverez bonne. Je le livre tel quel, les coupures dans les citations de Musil sont de J. Bouveresse, je me contente de quelques rares incises [entre crochets et en italiques] et de souligner deux phrases ou expressions sur lesquelles je reviendrai immédiatement dans mon commentaire. Ulrich est, je le rappelle, « l'homme sans qualités » du roman éponyme, le double de Musil.

"La formule utilisée pour décrire la relation d'Ulrich à la croyance est la même que celle dont Musil s'était déjà servi pour la morale : « Il était sans doute un homme croyant, mais qui ne croyait à rien. » Son idée d'une foi selon le savoir implique même, en fait, davantage que le refus d'une diminution ou un rétrécissement du savoir : « La croyance avait toujours été liée à la science, dès les premiers jours de sa magique naissance, même s'il s'agissait d'une science imaginée. Cette antique part de la science est pourrie depuis longtemps, elle a entraîné la croyance dans la même décomposition : il s'agit aujourd'hui de rétablir leur alliance. Non pas, bien entendu, en amenant simplement la croyance “à la hauteur de la science” ; mais en faisant en sorte que la croyance prenne son vol de cette hauteur. Il faut réexercer l'art de s'élever au-dessus de la science. Comme aucun individu n'en est capable à lui seul, il faudrait que tous orientent leur esprit, où qu'il soit placé d'ordinaire, dans ce sens. (…) Par le mot croyance (…), il n'entendait pas tant cette volonté étiolée de sens que nous connaissons, cette ignorance crédule, que bien plutôt un pressentiment chargé de science, quelque chose qui n'est ni la science ni l'imagination, mais pas davantage la croyance, quelque chose d'“autre” qui se dérobe précisément à ces concepts. » L'erreur commise a consisté dans « la transformation du pressentiment que l'on vit en une croyance que l'on ne vit pas ». La vie d'une humanité engagée dans la recherche de la croyance, au sens indiqué plus haut, et acceptant d'orienter tous ses efforts dans cette direction pour une période qui pourrait durer aussi bien dix que cent ans ou mille ans est précisément ce qu'Ulrich appelle « la vraie vie expérimentale ». L'impression de Musil est qu'« il n'y a aujourd'hui que des convictions acquises de façon malhonnête ». Et la malhonnêteté première consiste précisément dans la tendance de l'humanité actuelle à afficher des convictions qui sont en contradiction patente avec ce qu'elle sait et croit réellement. Elle sait trop de choses pour pouvoir croire, mais elle commence peut-être à peine à savoir ce qu'il faudrait savoir pour réussir à croire à nouveau. Ulrich ne considère pas du tout, pour sa part, que la traversée du désert qu'est en train de nous imposer l'aventure scientifique soit nécessairement à l'opposé de la démarche religieuse : « Le désert n'est pas une objection ; il a toujours été le berceau des visions célestes ; de plus, comment prévoir des espérances encore irréalisés ! »

Il n'est pas exclu, pour l'homme sans qualités, que la dévalorisation de l'amour par la statistique, la physiologie, etc., celle de la volonté d'art et de vie, la mécanisation, la collectivisation, qui ne parvient pas à remplacer le sentiment individuel par un sentiment communautaire, etc., « toutes ces choses prennent un sens, si Dieu veut être découvert realiter. Dans ce cas il est l'aventure unique et suffisante. Avec Dieu le monde parfaitement ordonné est également pensable ». Musil écrit dans une note que « Dieu ne peut être découvert que par le chemin démocratique », qui n'est pas autre chose que ce qu'il appelle également le chemin expérimental. Nous devons croire en Dieu ou en une période d'intérim dans laquelle nous sommes engagés et au terme de laquelle nous le retrouverons peut-être, mais pour Ulrich, homme religieux qui ne croit pas au Dieu des religions, c'est au fond la même chose : « Pour dire les choses de façon approximative : j'aime Dieu pour la même raison qui t'a fait commettre un crime : simplement pour faire éclater le cercle ou parce que nous ne pouvons pas vivre ainsi (périodes d'intérim ou Dieu : on doit croire une des deux choses) / Mais crois-tu donc en Dieu ? / Tu me demandes toujours si je crois ! Je me refuse à croire ! ».

Musil a écrit au pasteur Robert Lejeune, dans une lettre du 24. XII. 1941 : « Je prends régulièrement des notes en vue d'une chose que j'aimerais appeler une “théologie laïque”, si j'en venais à bout » [pour la petite histoire, “Théologie” est le titre de travail des Deux étendards, sur lesquelles Lucien va bientôt (1941) se remettre à bosser]. Il avait dit auparavant de L'homme sans qualités que « ce livre est religieux sous les présupposés de l'incroyant ». Dans les dernières années, il se pose la question de savoir si les bouleversements auxquels on assiste ne pourraient pas signifier malgré tout le dernier soubresaut de l'ancienne religiosité et le commencement de la nouvelle : « Est-ce que les turbulences qui se sont produites dans le monde ne constituent pas tout de même en fin de de compte le dernier effondrement de l'ancienne religiosité et le commencement d'une nouvelle ? Qui, assurément, avec la recherche, etc. se détruit un fondement très profond. C'est tout au moins ainsi que l'on pourrait procéder d'un point de vue apologético-ironique ». Le paradoxe de la religiosité nouvelle est évidemment qu'elle ne pourrait se constituer qu'en travaillant directement contre elle-même et en commençant par renoncer à tout ce qui autrefois aurait pu lui servir de fondement. Il est donc difficile de dire à quoi elle pourrait ressembler exactement et Musil ne cherche pas à la faire passer pour quelque chose de plus qu'une possibilité qui s'éveille peut-être et que l'on ne peut dans le meilleur des cas que pressentir On comprend cependant que, si la nouvelle religiosité doit être quelque chose comme l'essayisme généralisé à tous les secteurs de la vie, il puisse qualifier de religieuse l'attitude d'irrespect que l'on doit adopter aujourd'hui à l'égard de toutes les créations humaines qui, à commencer par les morales, croient pouvoir représenter autre chose que de simples essais dans une évolution en cours : « “Nouvelle ironie” Les formes de société, les morales, etc., sont des totalités dans lesquelles les individus apparaissent déterminés. Mais du point de vue de l'histoire mondiale ce sont des “formes” que façonne l'essai de la vie, comme il a formé les sauriens, etc., qui s'éliminent les unes les autres comme des expériences qui ont échoué. Si l'on considère la vie de cette façon, on arrive à l'irrespect absolu (religieux) » [nabien ? ]. Pour Musil, qui croit qu'« aucune vertu, aucun vice ne sont définitifs », on doit admettre qu'« identifier Dieu à une morale est véritablement un blasphème énorme ». C'est même, pourrait-on dire, le blasphème par excellence. Réfléchissant sur la caractérisation (en partie justifiée, selon lui) que certains proposent du nazisme comme mouvement religieux ou secte, il observe que ce qui se dissout dans la phase que le monde est en train de vivre est la « croyance irréligieuse ». L'irréligiosité s'exprime précisément dans le fait de disposer d'une douzaine de concepts à l'aide desquels les membres inscrits de la secte prétendent tout expliquer : « L'explication complète comme mauvais signe ». On pourrait considérer cette dernière, précisément, comme constituant le signe de l'irréligiosité par excellence, reconnaissable non seulement dans les mouvements politiques, mais également dans les mouvements intellectuels de type dictatorial (Kraus, Klages, Jung, Adler, la « conception matérialiste de l'histoire », etc.). La fonction qu'ils remplissent est celle de la croyance religieuse dans la version irréligieuse de celle-ci. L'attitude religieuse s'exprime d'abord dans le respect de ce qu'on ne sait pas ou pas encore et la volonté de le traiter avec sérieux et en prenant le temps nécessaire pour cela, autrement dit sans se précipiter aveuglément vers la première croyance, religieuse ou profane, qui se présente.

Si l'on veut débarrasser la croyance de ce qui, en elle, dépasse le pressentiment pour tenter de se rapprocher du savoir ou de rivaliser avec lui dans sa sphère, il faudrait sans doute la vider de toute espèce de contenu déterminé. Mais c'est bien, semble-t-il, ce que propose Musil. De toute manière, la foi n'est jamais vraiment l'au-delà du savoir qu'elle voudrait être, ses contenus sont presque toujours impurs et elle emprunte, de façon générale, beaucoup plus qu'elle ne l'imagine et qu'il ne le faudrait au domaine du savoir. Qu'on le veuille ou non, la croyance religieuse a eu, elle aussi, des faiblesses significatives et compromettantes envers l'objectivité et le rationalisme, contre lesquels elle a toujours prétendu en principe s'élever :

« Si la foi consiste uniquement en ceci que de “mystérieux” faits doivent être tenus pour vrais, elle est rationaliste avec un préfixe négatif. L'expression la plus nette de cela : Credo quia absurdum est.

Même le Christ a fait une concession désespérée au rationalisme humain : “Si vous ne croyez pas en moi, alors croyez tout de même à mes oeuvres.”»

La foi se croit naturellement définitive et hors du temps ; mais l'état de nos croyances a sans doute toujours reflété d'une manière quelconque celui de notre savoir réel ou espéré ; et il n'y a aucune raison de penser qu'il le fait aujourd'hui moins qu'hier. Ce ne sont pas seulement, comme le constate Ulrich, nos représentations du ciel et de l'enfer, qui sont liées à la science et à l'ignorance de l'époque, mais également notre idée de Dieu elle-même. Si nous réfléchissons à cela, nous devrions peut-être conclure que nous ne savons pour ainsi dire rien de ce que pourra nous dire un jour la croyance sur les choses auxquelles elle fait référence. C'est ce qu'on pourrait appeler, en langage musilien, le problème de l'acide formique : « Que pourra-t-on bien faire, en effet, au jour du Jugement Dernier, quand seront pesés les effets de trois traités sur l'acide formique, ou même de trente, s'il le fallait ? D'autre part, que peut-on savoir du Jugement Dernier si l'on ne sait même pas tout ce qui peut sortir d'ici là de l'acide formique ? » La première question semble ridicule à celui qui s'intéresse aux propriétés de l'acide formique et pourrait même éventuellement consacrer sa vie à faire des recherches sur elles, la seconde à celui qui croit au Jugement Dernier, autrement dit croit savoir quelque chose de ce à quoi il pourrait ressembler. Les deux ont tort aux yeux d'Ulrich et de Musil, mais le deuxième plus profondément que le premier. Car il est moins dangereux d'avoir des idées définitives sur l'importance ultime d'une question minime qui est traitée avec sérieux et méthode que d'en avoir sur une question ultime dont on ne sait à peu près rien et surtout pas de quelle façon les choses que nous finirons par savoir pourront nous amener un jour à la considérer. « Ce n'est pas un sceptique qui parle ici, écrit Musil, mais bien quelqu'un qui considère le problème comme difficile et a l'impression qu'on y travaille sans méthode »." (Robert Musil. L'homme probable, le hasard, la moyenne et l'escargot de l'histoire, L'éclat, 2004, pp. 268-72)

Beaucoup de choses ici… Je commence par les deux points de détail que j'ai soulignés.

« L'essayisme généralisé » est une notion capitale chez Musil, et il importe de ne pas la confondre avec le « tout est permis » contemporain, même si ces deux éthiques ne sont pas sans rapports. Dans l'essai selon Musil il faut toujours entendre à la fois une expérience au sens scientifique, méthodique du terme, et un engagement personnel fort. Si l'on veut, à partir d'un nietzschéisme poussant à la mise en question des valeurs couramment admises, commun à Musil et au lecteur de Tecknikart (pour faire vite), on peut partir dans une recherche rigoureuse et exigeante (qui chez notre auteur prit la forme d'une vie monacale passée à rédiger un roman sans fin), ou s'amuser en se disant que rien n'a de conséquences. Bref : il est possible de critiquer cette notion d'essayisme, c'est une chose, mais il faut d'abord voir ce qu'elle implique ici.

« Envers l'objectivité et le rationalisme, contre lesquels la religion a toujours prétendu en principe s'élever » : la réserve à émettre est évidente - si la religion a lutté contre le rationalisme c'est contre un certain rationalisme façon XVIIIe, ce n'est pas contre tout rationalisme, et encore moins contre toute objectivité. Il y a ici très manifestement une vision étriquée de la religion.

Cette précision nous amène à un point de vue plus général sur ce texte. S'il est difficile et pourrait être fastidieux d'en faire une critique point par point, c'est notamment en raison de son statut : on peut reconnaître à Jacques Bouveresse la volonté de sortir de son cadre intellectuel habituel pour analyser les tentatives de pensée de Musil, il reste que son propre point de vue sur la religion, tel qu'il a pu l'exprimer dans des livres récents, n'est pas d'une grande richesse. Musil lui-même est déjà plus stimulant sur la question, mais on voit bien qu'il a tendance, en tout cas sur ces extraits et au moins à titre ponctuel, à assimiler religion et vulgate du christianisme, ce qui est un peu court. Notons cependant que l'on ne peut non plus balayer d'un revers de la main les images telles que l'enfer, le jugement dernier et les reléguer au rang de simples métaphores, comme ont pu le faire certains plaidoyers pro et contra à partir du XIXe siècle surtout : ainsi que le rappelait Orwell en visant notamment, à tort ou à raison, Chesterton, lorsque l'on menaçait les enfants d'aller en enfer, ce n'était pas du tout présenté comme une façon de parler mais comme une réalité. Ne discutons pas cette question pour elle-même, mais marquons que l'on ne peut se contenter de dire des exemples cités par Musil qu'ils ne résument pas à eux seuls la nature du savoir religieux : ils en font partie, et une théorie de ce savoir doit pouvoir les prendre en compte.

En réalité, allons maintenant au coeur de la question, ce qui pose ici problème, c'est que Musil sépare trop science et religion. Les formules employées peuvent à cet égard prêter à confusion, mais le présupposé d'ensemble est clair : à chaque âge la religion a été dépendante de la science, qu'elle le reconnaisse ou non. Et comme, finalement, la science a, par son évolution propre, détruit les fondements de la religion « à l'ancienne », tout est à refaire. On peut ici, comme certains catholiques, P. Chaunu par exemple, estimer qu'au contraire la science contemporaine vient à sa façon prouver certains des dogmes, rapprocher Big Bang et création du monde et du temps : ce n'est pas sans intérêt, mais le problème bien sûr, cela fait plus de deux siècles que cela dure, est que la controverse peut redémarrer à chaque nouvelle découverte ou apparence de découverte : un jour la science prouve la Bible (ou la Torah, ou le Coran), un jour elle l'infirme, et ainsi de suite. De plus, le danger de tels arguments est de mettre le savoir religieux à la remorque du savoir scientifique, si ce n'est en théorie du moins en pratique.

Une autre optique, plus féconde, est de remettre en cause la dichotomie acceptée par Musil entre science et religion et de la considérer comme anachronique : ce n'est pas que la science a toujours influencé une religion qui ne le reconnaîtrait que contrainte et forcée, c'est que le savoir religieux est de nature scientifique, inclut la science, ou que la science est un des degrés et un des aspects du savoir religieux. Jean Borella l'explique très bien. C'est d'ailleurs ce point de vue qui permet de réintroduire de façon intéressante la question des symboles tels que l'Enfer ou le Jugement Dernier, de montrer qu'ils ne sont pas, ou pas seulement, des contes pour faire peur aux petits et grands, mais des éléments d'un système de savoir.

(Le raisonnement est le même à de nombreux niveaux, je lui donnerai un petit nom et l'incluerai dans ma terminologie à l'occasion : si l'on ne compare que la science contemporaine à la science antique ; si l'on ne compare, pour reprendre le thème traité par J. Borella dans le texte auquel je viens de vous renvoyer, que l'invention de la perspective par rapport à la figuration « plate » de l'art pictural médiéval ; si enfin, à plus petite échelle, on ne compare que la vie sexuelle des adolescents français dans les années 68 par rapport aux années 50, alors dans tous ces cas on aura des arguments pour parler d'un progrès, et vénérer Pasteur, Piero della Francesca, préférer Françoise Lebrun à Viviane Romance. Mais ce ne sont là que comparaisons partielles et pas nécessairement légitimes. Pour le dire vite et sur un seul de nos exemples : ce n'est pas parce que les gens sont immunisés contre certaines maladies graves que l'ensemble de la population vit mieux.)

Ces remarques et objections faites, qui nécessiteront bien sûr des développements ultérieurs (lisez Borella en attendant…), si j'ai pris la peine de retranscrire tout ce texte, c'est que j'y trouve un intérêt, et le fait est que le diagnostic de Musil sur le présent, et sur notre éventuel futur, me paraît plus clairvoyant que ce qu'il écrit sur le passé. Car une fois le partage effectué entre science et religion au niveau des mentalités collectives, il est bien difficile de revenir en arrière : oui, peut-être, tout est à refaire, et c'est là que Musil, qui à tort ou à raison n'a rien d'un nostalgique, peut être utile. Certes, il est possible de lui rétorquer qu'il est devenu bien malaisé, du fait même de ce partage, de travailler avec « sérieux et méthode », ainsi qu'il le demande, mais ce n'est là qu'une illustration supplémentaire de la difficulté du problème.

Ce que je souhaiterais donc que l'on retienne de tout cela, ce sont un état d'esprit : « Le désert n'est pas une objection ; il a toujours été le berceau des visions célestes ». - Qu'il n'y ait pas de Dieu collectif, mais seulement quelques hommes seuls avec Dieu ne veut pas dire que tout soit fini ; un état d'esprit, et une hypothèse de travail, une hypothèse pour guider le travail : Dieu « est l'aventure unique et suffisante. Avec Dieu le monde parfaitement ordonné est également pensable ». Nous ne pouvons le chercher que « démocratiquement », « expérimentalement », c'est-à-dire seuls, mais éventuellement en équipe : il est impossible de faire autrement, puisque Dieu n'est plus une donnée collective.

(Il faudrait ici, notamment via l'exemple du nazisme, faire un parallèle avec l'analyse des totalitarismes (ou de « la première croyance, religieuse ou profane [l'écologie !], qui se présente ») par Dumont comme réinjections artificielles, désespérées et dangereuses, de holisme dans un univers individualiste.)

Et ce qui relève de nos sentiments, et de nos frustrations actuelles (« la dévalorisation de l'amour par la statistique, la physiologie, etc., celle de la volonté d'art et de vie, la mécanisation, la collectivisation... ») ne pourra retrouver un sens qu'après. Pas de bol pour nous ! Mais, ainsi que je l'avais noté en marge de ce passage lors de ma première lecture, Dieu n'a tout de même pas à être sentimental…

« Qu'il n'y ait pas de Dieu collectif », viens-je d'écrire : sans même aller fureter du côté de l'Afrique ou de l'extrême-Orient, il y a tout de même la question de l'Islam. En ce point je ne trouve pas illégitime de refiler le bébé, ou de transmettre le relais, à M. Limbes et L. James, nettement plus compétents que votre serviteur. Il ne me semble bien sûr pas absurde de voir des points de rencontre entre ce que j'ai pu lire chez eux sur l'Islam en général et ses problèmes actuels, d'une part, ce à quoi nous arrivons en suivant avec Musil un chemin très « occidentalo-centriste », d'autre part. Mais, en faisant même abstraction de toute question de résistance physique du lecteur…, je m'estimerais bien présomptueux d'aller plus loin dans ces directions dès aujourd'hui.

Vivez aussi bien que possible !




Love is in the air

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jeudi 24 décembre 2009

Rien de nouveau sous le soleil médiatique.

J'apprends (Les mémorables, M. Martin du Gard, Gallimard, 1999 [1957], p. 87), que si les journaux suisses et allemands (et peut-être d'autres) avaient, en juin 1919, quelques jours avant la signature du Traité de Versailles, publié le texte de cet « accord » si réussi, les journaux français, eux, n'avaient pas jugé utile de le faire - au moins, savons-nous ce qu'il y a dans le TCE simplifié que nos élus nous ont mis dans le fondement... Quelques millions de morts, disparus, invalides, blessés graves, etc., dans la population ne suffisaient apparemment pas pour que les Français, un petit peu concernés tout de même par l'évolution de la « mère patrie » pour qui ils venaient de se sacrifier, puissent être jugés dignes par les « élites » d'être informés de ce qu'on allait signer en leur nom. D'autant, rappelons-le, que la propagande de guerre ne se fit pas faute d'opposer pendant quatre ans la démocratie et les droits de l'homme français à la barbarie allemande... Sans commentaires !

- Si ce n'est qu'à force d'accumuler ainsi des preuves, soyons borgesien à bon compte, de « l'éternité de l'infamie » (il faudra d'ailleurs que j'ajoute le label « Ecclésiaste » à tous ces petits textes où je vous informe de mes découvertes en ce sens), on finit parfois par hausser les épaules, désabusé, devant tant de continuité dans la saloperie. Ce n'est certes pas le but recherché ! L'idée est bien plutôt de se faire une idée un peu plus exacte des gens et institutions sur qui on peut éventuellement compter - dans le cas de la presse, c'est d'autant plus nécessaire que nous finissons tous et toujours par lui accorder une confiance qu'elle ne mérite guère.

Je vous renvoie de ce point de vue aux admirables attaques de Karl Kraus (peu ou prou contemporaines du traité de Versailles) contre la presse de son époque, qui montrent plus généralement ce qu'on peut attendre de cette corporation. Je retrouve d'ailleurs dans ce texte une question de J. Bouveresse, sur laquelle je vous laisse cogiter pendant Noël, et qui est notamment une question d'ensemble à la démocratie : "Le problème réel est : à qui incombe la responsabilité du fait qu'on a laissé se construire un monde dans lequel plus personne ne peut être tenu pour responsable ?"


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Il est né, le divin enfant...

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mardi 15 juillet 2008

Espace vital.

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Rougemont écrivait en 1942 :

"Il faut se moquer de la démocratie. D'abord parce qu'elle est le seul régime qui tolère une critique railleuse. Ensuite, parce que l'humour est nécessaire pour la bonne marche des institutions, dans un ordre social presque entièrement profane. Voici comment.

Le Diable est sardonique et ironique à souhait, mais il ne supporte pas l'humour, et c'est par là, probablement, qu'il s'accorde le moins avec notre régime. Car la Démocratie étant basée sur cette supposition elle-même humoristique, que tous les hommes sont égaux, elle ne peut fonctionner sans humour, non plus qu'une machine sans huile et sans jeu entre ses parties. C'est le sens de l'humour qui sauve les hommes vivant dans un Etat démocratique. Et de quoi les sauve-t-il ? De l'asphyxie par la proximité, qui serait le résultat fatal de notre destruction des hiérarchies. Grâce au sens de l'humour, une distance respirable et respectable peut être rétablie entre voisins, entre maris et femmes, ou entre fonctionnaires et victimes normales de l'Etat.

Prenez en effet une démocratie quelconque. Supprimez toute espèce d'humour aussi bien dans sa vie quotidienne - rouspétance du citoyen - que dans sa vie proprement politique - farce des partis - et vous obtiendrez au terme de l'opération, si elle est énergiquement poussée, l'Etat totalitaire dans sa splendeur native." (La part du diable, Gallimard-Idées, pp. 97-98)

Où, sur la fin, l'on retrouve Muray et notre bienheureux monde contemporain... On peut rapprocher ce texte de ces lignes de Jacques Bouveresse présentant un ouvrage de Karl Kraus (je crois que c'est dans sa préface à la réédition de La troisième nuit de Walpurgis):

"C'est... un aspect à la fois essentiel et problématique : il y a quelque chose dans la satire krausienne (et probablement aussi, si l'on songe à un cas comme celui de Swift, le satiriste par excellence, dans la satire en général) qui n'est sans doute pas démocratique ou, du moins, pas facile à concilier avec l'idée que l'on se fait généralement de la démocratie. Le satiriste ne croit, en tout cas, pas que toutes les opinions méritent d'être considérées et discutées : c'est par la dérision et le mépris, plutôt que par la discussion, que doivent être « traitées » certaines d'entre elles."

Mais ce n'est pas « problématique » : tout n'a pas à être démocratique dans une démocratie, et même - Denis de Rougemont rejoint ici un raisonnement déjà cité deux fois en ces lieux (le plus récemment ici) de Vincent Descombes - il faut que certaines choses - chez V. Descombes, la famille et l'école - ne le soient pas pour que l'ensemble ait une chance de l'être à peu près.

Il rejoint aussi, dans le même temps, l'idée que j'avais exprimée en adjoignant J. Rancière à L. Dumont : une société d'idéologie inégalitaire, une société hiérarchisée, a besoin dans les faits d'égalité entre ses membres pour fonctionner ; une société d'idéologie égalitaire - démocratique - a, elle, besoin d'inégalité dans les faits pour fonctionner, et le sens de l'humour, la satire, qui sont la conscience explicite et proclamée que des hommes sont moins forts, moins intelligents, moins altruistes, etc. que d'autres, est un des rouages importants de ce mécanisme.

(On retrouve un basculement que j'avais souligné dans le temps : avec le passage de la tradition à la modernité, et plus précisément avec des gens comme Flaubert, Musil, Brel..., on passe du constat ancien de l'existence de la bêtise, à l'interrogation, ironique et/ou désespérée sur la nature et les origines de cette bêtise.)

De ce point de vue, peut-être est-il possible d'interpréter l'idéologie (non plus au sens de Dumont comme précédemment, mais au sens plus banal, « marxiste ») d'inspiration darwinienne qui imprègne le climat actuel en France, comme une réaction sauvage à la censure morale sur les humoristes ("Il ne faut pas rire de ceci, de cela...") en particulier et sur la méchanceté en général, dans les années 80 puis 90 ; la violente réaffirmation de l'inégalité, son exaltation, la volonté politique de l'accentuer au niveau économique et de la consacrer ainsi un peu plus, seraient comme un retour du refoulé : on a cru possible de se passer d'une soupape de sécurité « nécessaire pour la bonne marche des institutions » (« C'est le sens de l'humour qui sauve les hommes vivant dans un Etat démocratique »), on se retrouve avec une idéologie fort peu démocratique. Ici comme ailleurs, le sarkozysme fait souffler un peu d'air en rouvrant une porte fermée par le "politiquement correct", mais il le fait bien mal, et, à la manière de N. Sarkozy lui-même, c'est-à-dire celle d'un bourrin (et fier de l'être).

(Ce qui n'empêche évidemment pas le sarkozysme d'être aussi très politiquement correct sur certains points : outre que cette notion est à géométrie variable, on ne peut pas s'opposer à certaines tendances de fond.)


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samedi 29 mars 2008

Codicille (non mélancolique) au précédent codicille.

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L'intervention de ce matin va répéter celle d'avant-hier. Je me suis simplement fait la réflexion qu'étaient d'ores et déjà réunis les éléments, non d'une théorie, il ne faut pas exagérer, mais d'un constat général sur l'usage des insultes, et qu'il suffisait d'y remettre un peu d'ordre. Ce qui subsistera d'ambiguïté ne sera donc plus j'espère que le fait du sujet, pas le mien.

Je propose de nommer « quadrature de Valéry » le va-et-vient entre différentes composantes psychologiques dans le contexte d'une démocratie à peu près pacifiée qui est la nôtre, va-et-vient qui provoque, selon l'humeur, un sentiment désabusé quant à l'inutilité de l'invective, ou une conscience que l'on espère lucide des limites comme de l'intérêt du genre.

"Injures, quolibets, etc., sont marques d'impuissance, et même des lâchetés, étant des succédanés pour des meurtres - des appels à autrui pour une destruction ou dépréciation. - C'est s'en remettre aux autres, car s'il n'y avait point de tiers, point d'injures..." ("Oeuvres", Mauvaises pensées, Pléiade t. 2, p. 832)

Ce qui signifie, et c'est vrai, que si l'on n'a pas le courage d'aller soi-même gifler ou tuer X, il est bas de l'insulter : l'insulte est aveu de faiblesse. Et non seulement c'est bas, mais c'est inutile, puisque, rappelle Valéry-La Palice :

"Tous nos ennemis sont mortels." (p. 834)

Heureusement ou malheureusement, cet aspect désagréable de l'insulte n'est pas suffisant pour nous amener à une attitude zen ou fataliste, purement passive et résignée. D'une part, Valéry lui-même est le premier à le rappeler :

"Pour moi, on ne tue que pour et par création. Et d’ailleurs, l’instinct destructif n’est légitime que comme indication de quelque naissance ou construction qui veut sa place et son heure." (Cahiers, Pléiade t. 1, "Ego"), phrase qui évoque le célèbre aphorisme de Bakounine :

"La volupté de la destruction est une volupté créatrice." (Le terme de « volupté » comme l'idée exprimée nous ramènent d'ailleurs à Sade.)

Ici, il ne faut pas, ou en tout cas il n'est pas besoin, malgré les accents darwiniens de ce genre de phrase, de se laisser aller à des considérations faussement graves sur la férocité de l'existence, non plus, par ailleurs, que de formuler tout cela en terme de progressisme. L'idée est plus simple et plus prosaïque : la violence, verbale en l'occurrence, pour illusoire qu'elle puisse être à de nombreux égards, n'est pas que négative.

D'autant que, et d'autre part, ce n'est pas parce que les enculistes visés ici-même ont assez de cynisme pour dormir sur leur deux oreilles sans être réveillés par la puanteur de la crasse intellectuelle qu'ils ne cessent de laisser fermenter en eux, qu'il ne faut pas essayer de les titiller de temps en temps. Ajoutons que viser X ou Y et critiquer ses prises de positions ou son comportement, c'est aussi permettre, peut-être, au lecteur de généraliser ces critiques à d'autres prises de positions et d'autres comportements d'autres "X" ou "Y".

Qui plus est, pour nuancer cette idée de lâcheté de la part de la personne qui insulte, il est bon de garder en mémoire cette observation de Nietzsche, je crois que c'est dans Humain, trop humain, selon laquelle le meilleur moyen de ne plus pouvoir se débarrasser d'un ennemi est de le tuer.


On retrouve d'ailleurs, via Valéry encore, des ambivalences du même type dans ce que peut être le comportement des insultés :

"Quel excellent exercice d'assouplissement que le pardon des injures ! Quel bénéfice, - et d'ailleurs, quelle injure plus atroce ! Il s'agit, bien entendu, d'un pardon aussi « sincère » que possible. « Je te pardonne », c'est-à-dire : je te comprends, je te circonscris, je t'ai digéré... Tu n'as pas le pouvoir de m'empêcher de te considérer selon la justice, et même avec bienveillance..." ("Oeuvres" t. 2, p. 834)

Cette méthode est bonne, mais c'est aussi une méthode de lâche. Moins qu'un procès en diffamation, qui est sans doute la façon de faire la plus méprisable, mais tout de même.


Pour résumer, non seulement ce qui précède, mais ma propre position, en revenant aux exemples canoniques des enculistes-sionistes qui font tant de bien au débat intellectuel en France :

Pierre-André Taguieff, Alain Finkielkraut, Bernard-Henri Lévy, Frédéric Encel (etc., vous complétez), pour des raisons qui leur sont propres, emploient des méthodes d'argumentation fondées sur la simplification outrancière, l'amalgame, la menace, ceci :

- en connaissance de cause ;

- en approuvant de fait des comportements meurtriers dans le monde réel (c'est ce que je rappelais précédemment : la violence de Bruno Guigue dans son article, que lui reproche son administration, blesse moins qu'une balle israélienne), ils se rendent complices de crimes (avec toute la difficulté, que l'on retrouve à chaque procès, de définir ce qu'est exactement un complice


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- voir l'admirable cas de Mme Monique Olivier Fourniret) ;

De ce fait, les attaques verbales les plus violentes sur ces comportements et sur ce qu'ils semblent révéler de leurs auteurs, sont légitimes. Elles ne doivent pas aller jusqu'à l'appel au meurtre, qui ajoute à la lâcheté de l'insulte telle que signalée par Valéry - mais elles constituent, encore une fois dans notre démocratie peu ou prou pacifiée, une des rares alternatives dont nous disposions à la violence physique d'une part, à l'indifférence résignée d'autre part.

(Une incise : tous facteurs passionnels mis à part, le cas du Proche-Orient est ici d'autant plus prototypique que la puissance pour l'instant la plus forte, Israël, joue, avec l'aide des fumiers dont il est aujourd'hui question, à se faire passer pour victime. Il y a beaucoup à dire sur les ennemis d'Israël, beaucoup d'insultes à délivrer aussi, mais tant que le rapport des forces restera ce qu'il est, tant que les massacres et les charniers seront surtout le fait d'un camp, c'est vers les « rossignols » des premiers et les « muses » des seconds que partiront en priorité les insultes. J'exagère un peu et cite Céline dans un contexte où il n'est pas nécessairement le bienvenu, mais, paradoxalement, c'est pour montrer l'absence chez moi de tout facteur « passionnel ». Suis-je clair ?)

Du reste, il s'en faut que la violence verbale ne soit que défoulement ou prélude à la violence physique. Sur ce point, Alain Brossat a écrit de bonnes pages dans un livre intitulé Le corps de l'ennemi (La Fabrique, 1998), montrant que dans certains cas la première prépare la seconde, mais que dans d'autres cas elle en protège. J'avais consacré un texte à ce bouquin il y a longtemps, texte dont je n'ai pas été content et que je n'ai jamais publié. J'y reviendrai peut-être, je vous le signale en attendant.

On peut aussi compléter tout cela par ces réflexions de Karl Kraus, orfèvre en matière d'invective - texte ancien, dont je n'ai pas toujours respecté moi-même les principes.



(De sacrés enculés, ces gars-là, tout de même... Même pas l'originalité et le style d'un Fourniret ! Voilà du vécu, on est loin du virtualisme ! (Je rappelle que M.-E. Nabe a consacré un beau texte à Fourniret dans J'enfonce le clou, et vous laisse. Bises à tous !))

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samedi 15 mars 2008

Cohérence et responsabilités.

Il m'est déjà arrivé de mettre en rapport ce que je pouvais lire chez Musil et certaines questions que l'on pouvait se poser sur la France contemporaine. Deux extraits retrouvés dans le livre de J. Bouveresse La voix de l'âme incitent à des réflexions du même genre. Attention, il faut se méfier aussi des parallèles trop évidents.

Dans ces deux extraits on retrouve la même idée autrichienne (ou, dans L'homme sans qualités, cacanienne) d'une supériorité culturelle intrinsèque de l'Autriche par rapport à l'Allemagne, supériorité relativisant fortement, du moins en principe, la supériorité économique, militaire et d'organisation du puissant voisin teuton. C'est une idée, pleine d'autosatisfaction, qui a toujours énervé Musil, et qu'il a attaquée sous divers angles. D'abord dans un texte intitulé « L'Autrichien de Buridan », ainsi commenté par Jacques Bouveresse :

"L'« Autrichien de Buridan », qui hésite entre les deux bottes de foin de la Fédération Danubienne et de la Grande Allemagne, dont la deuxième l'emporte indiscutablement sur le plan de la teneur en calories, alors que de la première émane un parfum spirituel nettement plus engageant, commet l'erreur d'attribuer aux circonstances et à la malchance historique le fait qu'une nation aussi exceptionnellement favorisée que la sienne du point de vue des dons et de la culture se soit révélée aussi improductive et effacée dans le domaine des réalisations tangibles : « La faute peut être exprimée ainsi : un Etat n'a pas de déveine. Ou bien encore ainsi : il n'est pas un don. Il a de la force et de la santé ou il n'en a pas ; c'est la seule chose qu'il puisse avoir ou ne pas avoir. Du fait que l'Autriche ne les avait pas, il y avait l'Autrichien doué et cultivé (dans une proportion relativement élevée qui nous assurera une bonne place en Allemagne), et il n'y avait pas la culture autrichienne. La culture d'un Etat consiste dans l'énergie avec laquelle il rend accessibles des livres et des tableaux, avec laquelle il met en place des écoles et des instituts de recherche, offre à des hommes doués une base matérielle et leur assure l'impulsion nécessaire par la force du courant de circulation sanguine qui le traverse ; la culture ne repose pas sur le don, qui, du point de vue international, est distribué de façon assez égale, mais sur la couche de tissu social qui lui est sous-jacente. »

La faiblesse de l'Autriche est qu'elle ne peut, sur ce dernier point, se comparer en aucune façon à l'Allemagne : « A partir de 1000 personnes intelligentes et de 50 millions de commerçants à qui l'on peut se fier, on peut faire une culture ; à partir de 50 millions d'hommes doués et pleins de charme et de 1000 personnes seulement à qui l'on peut se fier en matière pratique, on n'obtient qu'un pays dans lequel on est intelligent et s'habille bien, mais qui n'est même pas en mesure de produire une mode vestimentaire. Celui qui résonne par récurrence sur l'Autrichien, pour démontrer, à partir de lui, l'Autriche, croit que l'esprit public est la somme de l'esprit privé alors que c'est une fonction par essence plus difficile à calculer. » En d'autres termes, l'Autrichien de Buridan « devrait conclure une bonne fois une union sacrée entre la spiritualité et la vérité commune et faire simplement des choses simples, en dépit du fait qu'il pourrait s'en abstenir de façon compliquée. »

Cette inaptitude typiquement autrichienne à réaliser une synthèse satisfaisante entre les exigences de la culture et celles de la vie pratique a été également ressentie par Kraus, qui l'exprime dans une formule tout à fait frappante : « Les rues de Vienne sont pavées de culture. Les rues des autres villes, d'asphalte. » Tout comme Musil, Kraus n'était pas convaincu que le prestige culturel d'une ville ou d'un pays puisse constituer un dédommagement suffisant pour les incommodités matérielles dont il était supposé être la contrepartie : « Je considère le déroulement sans accroc des nécessités de la vie extérieure comme un problème culturel plus profond que la protection de l'Eglise Saint-Charles. Je suis bien assuré que les églises Saint-Charles peuvent uniquement s'édifier si nous conservons intactes toutes nos possessions intérieures, tout le droit à la réflexion et toutes les forces productives de la vie nerveuse, sans les laisser s'épuiser dans la résistance des instruments »." (pp. 126-128)

A quoi l'on ajoutera cette mise au point :

"Musil a explicitement critiqué une idée reçue cacanienne qui consistait à opposer l'Allemagne, comme symbole de la rationalité, de l'organisation et de la force, à l'Autriche, comme symbole de la culture, de l'âme et du laisser-vivre. Stefan Zweig l'expose sous sa forme la plus classique dans Le monde d'hier :

« Au lieu de cette “valeur” allemande, qui a finalement empoisonné et troublé l'existence de tous les autres peuples, au lieu de cette avidité de primer tous les autres, de prendre partout les devants, à Vienne on aimait à bavarder tranquillement, on se plaisait aux réunions familières, et on accordait à chacun sa part sans envie et dans un esprit de conciliation bienveillante et peut-être un peu lâche. « Vivre et laisser vivre », telle était la maxime viennoise par excellence, et, encore aujourd'hui, elle me paraît plus humaine que tous les impératifs catégoriques. »

Le simple fait que, comme le remarque Musil, les représentants supposés de l'âme se soient rangés spontanément du même côté que ceux de la force dans le conflit [la guerre 1914-18] montre déjà à quel point l'opposition est factice. La grande idée de Diotime [personnage idéaliste de L'homme sans qualités] est celle de l'Autriche comme patrie de l'esprit, la Grande Autriche spirituelle, qui est supposée devoir apporter une contribution exemplaire à l'histoire universelle. Musil observe que la référence à l'histoire universelle n'est pas l'expression d'une supériorité morale, mais bien plutôt d'un complexe d'infériorité historique : « Faire de l'histoire universelle, parce qu'on se sent dévalorisé »." (p. 205)

A bon entendeur...

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mercredi 6 février 2008

Un bon socialiste est un socialiste mort (simplifié).

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(Petit ajout en fin de message, le lendemain matin.)



Relisant quelques notes prises dans les livres de Jacques Bouveresse, je vous en fais profiter. Certaines phrases ont pu être déjà citées ici, il y a longtemps. Je n'ai pas vérifié. Leur actualité, notamment en ces temps funestes de « Traité simplifié » et de journalistes aux ordres, se montre d'elle-même et peut justifier que l'on enfonce le clou. (Je ne sais pas si je reviendrai sur ce sujet. D'une certaine façon, à part prendre le maquis, il n'y a rien à dire, rien à faire. Contentons-nous de souscrire à la sentence du maître : "Un président qui estime qu’une réponse négative à un référendum avec 55 % des suffrages est illégitime et qu’on peut donc la remettre en jeu, estime par ce fait même qu’un président élu au suffrage universel avec 55 % des suffrages est aussi peu légitime." Nicolas Sarkozy a proclamé son illégitimité, il en est de même de ceux qui ont laisser le oui passer. Enculeurs, enculés.)


Commençons par quelques commentaires sur et citations de Karl Kraus :

"Quelques exceptions héroïques ne suffisent sûrement pas à faire une institution respectable. Comme toutes les autres institutions, la presse a l'habitude de répondre à la critique en expliquant qu'on ne peut pas généraliser à partir des fautes et des vices d'un petit nombre. Kraus pense qu'il faut prendre les choses exactement en sens inverse : on ne peut pas excuser et encore moins absoudre la presse en généralisant à partir de l'honnêteté et du courage de quelques-uns."

"Ce qu'il y a derrière ses [Kraus] attaques répétées contre ce que les journalistes appellent la « liberté de la presse » n'est évidemment pas une préférence particulière pour la censure, mais la perception aiguë du fait que ce concept de la liberté de la presse ne peut être rattaché de près ou de loin à aucun droit fondamental et ne correspond à rien de ce que les époques antérieures ont pu connaître, imaginer ou revendiquer sous le nom de « liberté ». Il s'agit en réalité d'un artefact, dont l'apparition est liée de façon essentielle au processus de la mécanisation qui a révolutionné les techniques et les méthodes de communication elles-mêmes. Une fois de plus, le moyen a fini par prendre définitivement le pas sur la fin."

"Comme le dit Kraus, les dieux ont échangé leurs rôles : Mars est devenu le dieu du Commerce et Mercure celui de la Guerre."

Kraus : "L'absolutisme de la presse sera bientôt établi dans toutes les formes, la seule à pouvoir le contester est elle-même, qui a intérêt à détourner la rancœur contre la bureaucratie, l'armée et le clergé comme étant les seuls pouvoirs oppressifs."

Kraus : "Il est remarquable de voir à quel point les journalistes se font une idée modeste de leur métier quand on l'attaque, et avec quelle effronterie ils se pavanent comme la sagesse du monde quand ils se recommandent aux lecteurs et croient être seuls avec eux."

"Ce qu'il est permis d'écrire noir sur blanc dans une société et sous un régime politique qui étaient incontestablement beaucoup moins libéraux que les nôtres peut sembler étonnant, mais cela confirme simplement une chose qu'il [Kraus] avait déjà très bien comprise, à savoir qu'il n'y a pas forcément une relation directe entre la liberté d'expression et la liberté de pensée ou, si l'on préfère, entre la liberté de pensée, considérée comme un droit, et la liberté de pensée, considérée comme une réalité. Une liberté d'expression totale est de peu d'intérêt quand la pensée est, pour des raisons d'un autre ordre, totalement convenue et ne s'exprime plus que dans un langage dégradé, qui, justement, n'est pas fait pour penser, mais uniquement pour faire des phrases - autrement dit, pour l'euphémisation, l'ornementation et le décor. Kraus ne recule pas devant le paradoxe qui consiste à soutenir que la censure aurait aujourd'hui plus de chances de produire des esprits libres que ce qu'on appelle (en tout cas, ce que les journaux appellent) la « liberté de pensée et d'expression »."

"Dans le cas de la lutte contre la corruption, les choses se passent à peu près comme dans celui de la lutte pour l'égalité. « La journaille, écrit Kraus, a le sentiment démocratique. Mais seulement en général. » Elle combat la monarchie comme « institution », déteste la noblesse comme caste et célèbre avec enthousiasme les jours de fête les idéaux de l'égalité bafouée. Mais la répugnance que l'on éprouve pour la classe n'empêche évidemment pas d'avoir les relations les plus aimables avec ses représentants. (...) La même chose est vraie, évidemment, de la corruption : officiellement, la presse la déteste, mais son antipathie ne s'applique jamais aux individus, et elle accepterait volontiers de voir disparaître la corruption à la condition que tous les corrompus puissent en même temps être conservés."

Kraus : "Nous sommes responsables d'avoir supporté de respirer dans un monde qui fait des guerres pour lesquelles il ne peut tenir personne pour responsable."

"Ce qu'il considère comme particulièrement lamentable est la bonne volonté remarquable dont est capable de faire preuve l'intellectuel lui-même, quand il est confronté au mensonge énorme de la propagande, et la façon dont il parvient, apparemment sans difficulté réelle, « à se montrer aussi bête que le pouvoir veut le faire bête » et à justifier ainsi au-delà de toutes les espérances des détenteurs de la force le mépris avec lequel il est perçu a priori par eux."

"Ce serait cependant (...) une erreur complète de supposer que le problème principal, aux yeux de Kraus, est la défense de la culture menacée par l'espèce de retour à la préhistoire qui est en train de s'effectuer. Ce qui devrait susciter en premier lieu la protestation des représentants de l'esprit n'est pas ce qui est sacrifié dans l'ordre de la culture, mais les souffrances physiques et morales provoquées et les pertes en vies humaines. Kraus n'a pas de mots assez durs pour les intellectuels, incapables une fois de plus de se sentir concernés par autre chose que leurs propres affaires, et les journalistes qui se mobilisent pour la défense de biens culturels qu'ils ont contribué plus que n'importe qui d'autre à dévaloriser. « (...) L'industrie intellectuelle bourgeoise se berce d'ivresse jusque dans l'effondrement lorsqu'elle accorde plus de place dans les journaux à ses pertes spécifiques qu'aux martyres des anonymes, aux souffrances du monde ouvrier, dont la valeur d'existence se prouve de façon indestructible dans la lutte et l'entraide, à côté d'une industrie qui remplace la solidarité par la sensation (...) Le journalisme, qui juge mal de la place à accorder aux phénomènes de la vie, ne se doute pas que l'existence privée, comme victime de la violence, est plus près de l'esprit que toutes les déboires des affaires intellectuelles » ."

"La valeur qui passe avant toutes les autres et dont un intellectuel ne peut en aucun cas s'arroger le droit de disposer est la vie humaine, y compris et même, d'une certaine façon, surtout celle des plus humbles. (...)
Kraus soutient, par conséquent, que le nazisme porte une atteinte encore plus graves aux valeurs de l'esprit en s'attaquant aux petits et aux anonymes qu'en s'en prenant aux intellectuels."


Intellectuels, journalistes, philosophes... C'est maintenant plus Bouveresse que Kraus qui s'exprime.

"On a le droit de se tromper, me direz-vous. C'est évident. Mais quand donc nos maîtres à penser comprendront-ils que ce que le public est en droit d'attendre d'un philosophe n'est pas seulement qu'il soit disposé à reconnaître ses erreurs, mais également qu'il en commette, si possible, un peu moins que les autres ? Car à quoi sert, par exemple, d'être un professionnel de la pensée politique si c'est pour ne pas voir des choses qui ont sauté dès le début aux yeux de tant de gens qui n'avaient pas la chance d'être payés pour réfléchir ? Peut-on reconnaître à quelqu'un le droit de déterminer à la fois qui a raison et à quel moment on a raison d'avoir raison ? L'auto-critique est évidemment aussi une auto-justification ; et il y en a qui sont de véritables chefs-d'œuvre de jésuitisme et de tartufferie sur le thème : je me suis constamment trompé, mais j'ai toujours eu d'excellentes raisons, et donc finalement raison. J'ai, personnellement, horreur de l'argument : vous voyez bien que l'erreur était inévitable et excusable, puisque je l'ai commise.

Il est d'ailleurs surprenant que l'aptitude à dénoncer après coup ses propres erreurs soit reconnue généralement comme une preuve suffisante de libéralisme et d'ouverture d'esprit (voir le cas Althusser). Comme si le dogmatisme inhérent à une doctrine ne se manifestait pas d'abord, ainsi que l'a souligné Popper, dans sa théorie de l'erreur. Y a-t-il une forme de dogmatisme pire que celle qui consiste à revendiquer le monopole du droit à l'erreur (les autres ne pouvant commettre d'erreurs puisqu'ils ont toujours été dans l'erreur, même quand ils avaient raison) ?"

"Mais peut-être en sommes-nous arrivés au point où même le dogmatisme d'Althusser et de ses amis, qui a tout de même été en un certain sens productif, va devoir être défendu, étant donné ce qui nous menace. La meilleure raison de prendre le parti de Marx est peut-être désormais la manière dont il est attaqué."

"Le même genre de futilité se retrouve également dans des questions comme celle de savoir si le goulag était ou non dans Marx. Les uns se tirent d'affaire en interprétant tous les effets négatifs de la théorie comme des déviations qui ne prouvent rien contre la théorie elle-même ; les autres les traitent comme des conséquences nécessaires de la théorie, en vertu d'une logique déterministe ou fataliste, qui équivaut tout simplement à la négation de l'histoire. Comme si les applications historiques d'une théorie politique étaient réellement comparables à des objets qui sont ou ne sont pas dans une boîte. Si l'histoire des sociétés socialistes avait été différente (et qui oserait prétendre qu'elle ne pouvait l'être ?), c'est cette histoire-là que l'on serait tenté de trouver écrite dans les textes doctrinaux. Certains contempteurs de la logique devraient s'interroger à l'occasion sur celle qu'ils utilisent pour « déduire » le goulag de la pensée des maîtres à peu près comme si les événements historiques étaient des théorèmes que l'on peut tirer d'un ensemble d'axiomes. La logique de l'idéologie préventive est finalement assez claire : puisque toute pensée comporte le risque d'être prise au sérieux, l'idéal serait de penser le moins possible ; puisque tout maître peut avoir et aura probablement des disciples crédules et fanatiques, il est déjà coupable ; et puisque toute théorie, quelle que soit l'intention qui l'a inspirée, peut conduire tôt ou tard à des abus, elle est déjà un abus, ou en tout cas, par le simple fait qu'elle peut dispenser les autres de penser par eux-mêmes, une violence antidémocratique dans la république égalitaire des esprits."

"On ne trouve certainement rien chez Wittgenstein qui ressemble à une apologie de la résignation ou aux considérations philosophiques aussi scandaleuses que rituelles sur la valeur morale de la souffrance et la positivité du malheur. La dernière chose qui puisse lui venir à l'esprit était bien de vouloir transformer son stoïcisme personnel en une « doctrine » morale à l'usage d'autrui."

"Les philosophes entretiennent toujours avec le pouvoir une relation ambiguë, qui repose, pour une part, sur l'utopie d'une sorte de dissidence absolue et en soi (qui devrait être une sorte de devoir d'état sous tous les régimes, y compris les plus tolérants et les plus démocratiques) et, pour une autre, sur la nostalgie inavouée d'un ordre avec lequel les représentants de l'esprit pourraient enfin coopérer sans aucune espèce de réticence ni d'arrière-pensée."


(Au passage, de Hitler à Rauschning : "Je remercie mon destin de ce qu'il m'a épargné les œillères d'une éducation scientifique. J'ai pu me tenir libre de nombreux préjugés simplistes." Du même au même : "Naturellement, je sais aussi bien que tous vos intellectuels, vos puits de science, qu'il n'y a pas de races, au sens scientifique du mot. Mais vous, qui êtes un agriculteur et un éleveur, vous êtes bien obligé de vous en tenir à la notion de race, sans laquelle tout élevage serait impossible. Eh bien, moi, qui suis un homme politique, j'ai besoin aussi d'une notion qui me permette de dissoudre l'ordre établi dans le monde et de lui substituer un nouvel ordre, de construire une anti-histoire.")


Deux commentaires capitaux sur Wittgenstein (on y reviendra) :

"Wittgenstein cherche avant tout à remettre en question l'idée qu'on se fait habituellement de l'opposition entre le « naturel » et le « conventionnel », en soulignant avec insistance l'importance de ce qu'il peut (et doit) y avoir de naturel dans la convention elle-même. Pour Wittgenstein, il n'y a que très peu de conventions qui soient vraiment arbitraires. La plupart des conventions ont un caractère extrêmement naturel, qui leur confère une sorte de nécessité assez comparable à une nécessité naturelle. Leibniz dit que certaines conventions peuvent être tellement appropriées qu'elles deviennent en quelque sorte vraies."

"Quand on dit : « Ça aurait pu être différent », il ne faut surtout pas s'empresser de penser que « Ça aurait pu facilement être différent ». Or c'est ce qu'on pense généralement ; on se dit : il aurait suffi que les hommes prennent une décision différente, soient victimes d'une sorte de caprice ou d'une fantaisie quelconque, pour que l'arithmétique, par exemple, soit très différente. Ce n'est absolument pas ce que veut dire Wittgenstein. Il insiste au contraire sur l'idée qu'une masse énorme de faits auraient dû être différents pour que nous soyons amenés (naturellement) à adopter un jeu de langage différent."


Et pour finir, un petit bouquet :

Musil : "Rendre l'homme capable de grandes choses, bien qu'il soit un porc, tel est le problème."

Bouveresse : "Le problème réel est : à qui incombe la responsabilité du fait qu'on a laissé se construire un monde dans lequel plus personne ne peut être tenu pour responsable ?"

Nagel : "Les problèmes sans solution ne sont pas pour autant sans réalité."

- Et avouons-le, nous croyons de moins en moins en Ben Laden.






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(Ajout le lendemain matin.)
Oui, à propos du mariage de M. Sarkozy et Mlle Bruni, on ne peut qu'être frappé par le caractère « XIXe siècle » de cette union, qui confirme que notre Président se meut en permanence dans différentes sphères spatio-temporelles (il faudrait que je revoie le film, mais n'a-t-il pas des ressemblances, dans ses côtés primate-chef de bande-braquemart au poing-imbu de sa supériorité, avec l'Alex de Clockwork Orange ?) : épouser une courtisane de luxe pour qui on a eu un coup de foudre peut-être temporaire, ceci afin de ne pas déplaire à la famille (les électeurs « traditionnalistes ») est un schéma paradoxal et ironique très daté, un peu ringard même pour quelqu'un d'aussi « décomplexé ».

Quant à Mlle Bruni devenue Sarkozy, son mariage évoque l'admirable passage romanesque qu'est la conversation entre le narrateur et sa mère dans Albertine disparue (ancienne édition Pléiade, t. III, p. 658), à propos du mariage, soutenu pour de très obscures et inavouables raisons par M. de Charlus, de la nièce du gardien d'immeuble entremetteur, affairiste (et futur maquereau) Jupien, avec le fils de l'aristocrate Mme de Cambremer, admirable passage, donc, où s'opposent deux visions, qui sont elles-mêmes deux modèles romanesques, du même événement :

"« - La nièce de Jupien ! Ce n'est pas possible ! - C'est la récompense de la vertu. C'est un mariage à la fin d'un roman de Mme Sand », dit ma mère. « C'est le prix du vice, c'est un mariage à la fin d'un roman de Balzac », pensai-je."

« Prix du vice » qui, comme le signale V. Descombes dans son analyse de cette scène (p. 165 sq de son Proust) est l'Envers obligé de l'histoire contemporaine, la face (de moins en moins cachée) du people. On peut aussi penser à des scenarii plus XVIIIe, tels que La vie de Marianne. Chacun ses (p)références.


Attention aux scènes de ménages, en tout cas !


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dimanche 27 janvier 2008

De Charles Baudelaire à Nicolas Sarkozy, II.

Gareth Pass


"Dans sa communication au « Congrès international des écrivains pour la défense de la culture », qui a eu lieu à Paris en 1935, Musil a défendu l'idée - peu séduisante pour le genre de public auquel il s'adressait - que les seuls « axiomes culturels » acceptables que l'on puisse à la rigueur proposer sont malheureusement beaucoup plus faibles et imprécis qu'on n'aimerait le croire. Ce qui signifie qu'il n'est jamais facile de savoir contre qui et contre quoi, en particulier contre quel régime politique, la culture doit être défendue, pour ne rien dire du fait qu'elle peut aussi avoir besoin d'être défendue contre ses défenseurs eux-mêmes. Même dans le contexte dont il s'agit et contrairement à l'opinion de la plupart des auditeurs qu'il a en face de lui, Musil n'est pas convaincu qu'il existe réellement des Etats qui puissent être considérés en eux-mêmes comme des ennemis et d'autres, au contraire, comme des alliés naturels et des serviteurs dévoués à la culture. Et il insiste particulièrement sur le fait que, contrairement à l'habitude qu'ont les hommes politiques de considérer « une culture prestigieuse comme le butin naturel de leur politique, de la même façon que les femmes étaient échues autrefois aux vainqueurs », la culture n'est jamais le produit direct de l'action de l'Etat : « La culture d'un Etat n'est pas la résultante de la moyenne de la culture et de la capacité culturelle de ses habitants, elle dépend de sa structure sociale et de circonstances multiples. Elle ne consiste pas dans la production de valeurs spirituelles du fait de l'Etat, mais dans la création de dispositifs qui facilitent leur production par l'homme individuel et assurent à de nouvelles valeurs spirituelles la possibilité d'exercer leur action. C'est sans doute à peu près tout ce qu'un Etat peut faire pour la culture ; il doit être un corps vigoureux, docile, qui héberge l'esprit. [1] »

La culture possède, de toute évidence, une dimension supranationale et supra-temporelle. Elle n'est pas liée intrinsèquement à une forme politique, à une idéologie ou à une classe. Elle n'est pas essentiellement une question de don ou de génialité, puisque celle-ci est, de toute façon, « distribuée comme l'occurrence des autres raretés. » On pourrait croire que les régimes démocratiques de type parlementaire favorisent spécialement l'épanouissement de la culture. Mais les choses ne sont malheureusement pas aussi simples : « Ils garantissent à la culture une liberté très étendue. Mais, dans ce cas, ils garantissent la même liberté à ceux qui lui font du tort. Il n'y a pas de raison qui oblige à identifier, pour le meilleur et pour le pire, l'essence de la culture avec eux. Même l'absolutisme éclairé est bon, seulement il faut que l'absolu soit éclairé. » Inversement, même si l'on songe au cas de régimes particulièrement autoritaires et hostiles à la culture, il n'est pas facile d'imaginer une infrastructure sociale et politique qui rendrait intrinsèquement impossible la formation d'une authentique culture. (...) La culture a évidemment un lien naturel avec la paix et on peut constater qu'« il y a un pacifisme naturel, mais également un caractère par nature apolitique de ceux pour qui les oeuvres de la culture constituent une chose sérieuse ». Mais il est vrai aussi qu'une grande culture naît généralement de la victoire et que les grandes victoires sont liées souvent à ce que l'on appellerait, dans un autre contexte, de grands crimes. La culture apparaît dans ce cas « comme le salaire psychologique de la victoire ou comme sa soeur la plus tendre. » Musil trouve une partie de l'explication de tous ces paradoxes dans une remarque de Nietzsche, qui semble avoir marqué profondément sa réflexion sur le problème de la culture contemporaine : « La victoire d'un idéal moral est remportée par les mêmes moyens immoraux que n'importe quelle victoire : violence, mensonge, calomnie, injustice. » Une conséquence importante qui résulte de cela est que l'on a tort de s'indigner contre la brutalité, l'arrogance et l'extravagance, pour ne pas dire l'aberration pure et simple, qui constituent les apparences sous lesquelles se présente généralement, dans un premier temps, la nouveauté : « Nous contrevenons à cette observation qui a un contenu de vérité important toutes les fois que non seulement nous nous insurgeons contre la grossièreté et l'absurdité du nouveau, mais confondons également cette révolte personnelle avec les lois de l'histoire de la création. Il est ici tentant de prendre l'habituel pour le nécessaire. »

Justifié ou non, le diagnostic formulé dans L'homme sans qualités sur le cas de la philosophie correspond à l'un de ces paradoxes culturels qui rendent si difficile et hasardeuse la formulation explicite d'un véritable programme de défense de la culture : « (...) les époques de tyrannie ont vu naître de grandes figures philosophiques, alors que les époques de démocratie et de civilisation avancée ne réussissent pas à produire une seule philosophie convaincante, du moins dans la mesure où l'on en peut juger par les regrets que l'on entend communément exprimer sur ce point. C'est pourquoi la philosophie au détail est pratiquée aujourd'hui en si terrifiante abondance qu'il n'est plus guère que les magasins où l'on puisse recevoir quelque chose sans conception du monde par-dessus le marché, alors qu'il règne à l'égard de la philosophie en gros une méfiance marquée. On la tient même pour carrément impossible. »

En d'autres termes, si nous savons à peu près quelles sont les qualités individuelles qui constituent des « présupposés psychologiques indispensables » pour le développement d'une culture : liberté, franchise, courage, incorruptibilité, sens critique et sens de la responsabilité, amour de la vérité, etc., nous ignorons, en revanche, presque complètement par quels moyens directs ou indirects, nobles ou méprisables, elles peuvent être suscitées ou fortifiées. Musil remarque que, « à moins que les qualités de ce genre ne soient soutenues chez tous les hommes par un régime politique, on ne les voit pas non plus se manifester dans les dons particuliers. » Agir sur la connaissances des conditions sociales qui rendent possible la réalisation de ce préalable fondamental pourrait donc bien « être, pour l'auto-défense de la culture, la seule chose qui puisse être obtenue par des moyens non-politiques. »

Cette conception originale des relations qui existent entre la culture et ses présupposés matériels, sociaux et politiques est d'une importance cruciale pour comprendre le jugement que Musil formule sur le monde contemporain, et en particulier son refus systématique de se joindre au choeur des nostalgiques qui déplorent que la civilisation industrielle et technique ait rendu plus ou moins impossible le développement d'une véritable culture, en détruisant ce qu'on est convenu d'appeler l'« âme », c'est-à-dire ce qui, pour l'auteur de L'homme sans qualités, se réduit à une sorte de « grand trou » que l'on remplit habituellement avec des idéaux et de la morale. En réalité, il n'y a aucune raison de croire qu'une époque comme la nôtre n'est pas, comme n'importe quelle autre, en mesure de produire sa propre culture, même s'il est vrai qu'elle peut être tentée de trouver dans sa situation particulière des éléments qui l'amènent à douter sérieusement de cette possibilité.

La seule inquiétude réelle de Musil sur ce point est liée à sa conviction (ou son impression) que la quantité totale d'énergie spirituelle disponible dans un groupe humain n'est pas illimitée et que les sociétés contemporaines pourraient être condamnées, par leurs dimensions et la complexité de leur mode d'organisation, à en distraire une part de plus en plus importante pour le simple maintien du minimum d'ordre, de stabilité et de sécurité dans l'existence quotidienne et dans les rapports entre les hommes, qui constitue l'une des conditions nécessaires du développement de la culture et de toute espèce de progrès, à commencer par le progrès politique, économique et social lui-même. De ce point de vue, il est possible que les représentants de l'esprit soient dans l'illusion, lorsqu'ils négligent le fait que l'esprit lui-même est probablement soumis à une sorte de principe de conservation qui réduit leurs possibilités d'action à une simple modification de la distribution de l'énergie spirituelle entre les différentes formes qu'elle peut prendre et les différents usages que l'on peut en faire. Ce genre de supposition pourrait inspirer un avertissement sceptique du type suivant : « Halte, vous les gardiens et les administrateurs de l'esprit humain ! Aussi loin que remonte l'évolution historique, nous avons vu une capacité de production spirituelle qui est restée égale à elle-même en quantité. Ici, elle s'est dépensée dans les milles petites astuces de la vie quotidienne, là elle a pris, en tant que religion, la forme d'un mouvement puissant ou elle s'est dissipée dans les mille petits ruisseaux de la spéculation. Et vous tous, les travailleurs intellectuels, vous qui croyez être des augmentateurs de l'esprit, vous n'en êtes que des répartiteurs, vous ne changez rien à la somme, mais seulement à la division en énergie cinétique et énergie potentielle de l'esprit. »

Le « principe de distribution des énergies spirituelles » entraîne comme conséquence que, d'une certaine manière, « la culture et la politique se font réciproquement obstacle ». Comme le remarque Nietzsche : « Si l'on se dépense pour la puissance, la grande politique, l'économie, le commerce international, le parlementarisme, les intérêts militaires, - si l'on dissipe de ce côté la dose de raison, de sérieux, de volonté, de domination de soi que l'on possède, l'autre côté s'en ressentira. La culture et l'Etat - qu'on ne s'y trompe pas - sont antagonistes : “Etat culturel” [KulturStaat], ce n'est là qu'une idée moderne. L'un vit de l'autre, l'un prospère au détriment de l'autre. Toutes les grandes époques de culture sont des époques de décadence politique : ce qui a été grand au sens de la culture a été non politique et même anti-politique {Crépuscule des idoles [2]}». Musil remarque, à propos de ce passage, qu'il faudrait ajouter aux ressources énergétiques énumérées par Nietzsche, dans lesquelles la culture et la politique puisent aux dépens l'une de l'autre, l'imagination, qui constitue précisément « ce qu'un aventurier, un poète, un politicien, un historien, un philosophe et un soldat doivent avoir en commun et qu'ils amènent, à leur détriment réciproque, à une forme unilatérale. »

Si l'on considère les choses de cette façon, la conclusion à tirer de la remarque de Nietzsche est simplement qu'un « peuple ne peut pas être en même temps politiquement et spirituellement créateur. » Cela laisse, comme le constate Musil, tout l'espace possible à l'absence de créativité et ne contient absolument rien qui interdise à un peuple de n'être créateur ni du point de vue politique ni du point de vue culturel. Il se pourrait en outre, que, comme on l'a remarqué plus haut, la quantité d'imagination et d'intelligence nécessaire pour réaliser simplement les conditions négatives de la culture et du progrès en général soit déjà devenue suffisamment grande [3] pour que nos sociétés soient condamnées à une certaine stagnation à la fois sur le plan culturel et sur le plan politique lui-même, dans la mesure où l'instauration et la préservation d'un ordre supportable ont tendance à absorber l'essentiel de l'énergie disponible, sans laisser subsister aucune possibilité réelle de mouvement. Si les simples dépenses de fonctionnement suffisent à dévorer la plus grande partie du capital énergétique, il est de plus en plus difficile d'effectuer les investissements nécessaires à la préparation d'un avenir qui ne soit pas simplement subi, mais construit." (La voix de l'âme..., pp. 129-134.)

Une pierre dans le jardin de Castoriadis, pour finir... C'est l'apocalypse selon saint Karl (Kraus), en deux versets :

"Ça continue. C'est la seule chose, qui continue."

"L'état dans lequel nous vivons signifie vraiment que le monde sombre : il est stable."

Traduit en langage courant : qui n'avance pas recule, mais dans les conditions actuelles, qui avance risque fort de se casser la gueule.

Cela n'empêche tout de même pas la prise de risques, heureusement :



This is brilliant !



Il y a un problème de publication sur Firefox-de-mes-couilles : avant de devenir fou, je retranscris les passages manquants dans un commentaire que je vous invite à consulter si vous naviguez avec cette merde.












[1]
Ce qui est déjà plus optimiste que la sentence de Courier, ainsi résumée par Huysmans : "Ce que l’Etat encourage dépérit, ce qu’il protège meurt.". Cité par M. Fumaroli dans L'Etat culturel - dont j'extrais aussi, pour prolonger le sous-texte sarkozyen qui traverse ce que j'écris en ce moment : "Il ne reste plus que deux degrés de style : le style administratif et le style voyou. Deux langues de bois."

[2]
(Denoël-Gonthier, 1970, pp. 68-69). Idée récurrente sans doute chez Nietzsche, puisqu'on la trouvait déjà, au niveau de l'individu, dans les Considérations inactuelles :

"Désormais, il est probable que ce sera toujours davantage un signe de supériorité intellectuelle que de ne pas attacher trop d'importance à l'Etat et aux devoirs qu'il impose ; car quiconque a le furor philosophicus au corps n'aura plus de temps pour le furor politicus et s'abstiendra sagement de lire les journaux chaque jour et plus encore de servir un parti, bien qu'on ne doive pas hésiter un instant à prendre sa place dans le rang si son pays est réellement menacé. Ce sont les Etats mal organisés que ceux où d'autres que les hommes d'Etat doivent s'occuper de politique et ils méritent de périr par le nombre de leurs politiciens."

[3]
"Il faut lier le triomphe du vouloir-guérir comme vision du monde aux progrès de la médecine. Face à la galopade démographique dont je parlerai un peu plus loin, l'événement peut-être le plus important de l'ère. Le plus gros, donc caché par tous les écrans possibles : 190 millions d'Européens en 1800, 400 millions en 1900 [et 732 millions en 2007...]. Au fond, il ne s'est passé que ça, et tout ce qui s'est quand même passé vient de là. De ce gonflement. De cette protubérance géante. De cette explosion de la supernova humaine. Avec des conséquences bien sûr innombrables dans l'histoire des idées. Peut-être même serait-il possible d'évaluer celles-ci en fonction de leur capacité, ou non, de traiter le problème. Vouloir-guérir. Vouloir-s'accroître. Devenir-nombre. Croire déceler sa fin dans le nombre. Toutes les sociétés avant nous ont dû trembler d'en arriver là où nous sommes, dans le multiple déchaîné par lui-même et pour lui-même [la partouze ?]. D'où leurs rites, interdits, cérémonies, sacrifices, espaces sacrés, cartographies compliquées pas du tout absurdes ou mystifiées comme on a cru pouvoir l'affirmer. Averties au contraire intimement. Multipliant les barrières et les obstacles et les faux obstacles. Pour éviter, pour retarder les désastres consécutifs au remembrement général. A l'indifférenciation déferlante..." (P. Muray, ici girardien et guénonien, Le XIXe siècle..., "Tel", p. 80.)

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samedi 21 octobre 2006

Le bordel du samedi soir.

Viva la guerra : le chiffre date de 2002, j'ignore s'il est toujours exact, mais un rapport de l'OMS, fondé sur des observations faites dans quatre-vingt pays, montrerait que la moitié des morts violentes y sont causées par le suicide, et que la majorité des homicides sont commis au sein de la famille (apparemment Kraus n'était pas le seul à le penser, s'il fut celui qui l'écrivit avec netteté : "La vie familiale est une intrusion dans la vie privée."). D'après ce même rapport, seulement un cinquième des morts violentes chaque année proviennent de la guerre.

Il faut certes nuancer ce qui est guerre et ce qui ne l'est pas : une famine provoquée, et un même un gigantesque raid boursier sont des actes de guerre, que peut-être l'OMS n'a pas comptabilisés en tant que tels. Reste que la faiblesse de cette proportion surprend.

La sortie de la religion est pour l'heure une impasse : "La société de consommation, à son extrême, devient une mystique, en ceci qu'elle nous procure des objets dont nous savons d'avance qu'ils ne peuvent pas satisfaire nos désirs." (René Girard, Les origines de la culture, Desclée de Brouwer, 2004, pp. 101-102). En note, Girard ajoute : "Jean-Pierre Dupuy parle aussi du capitalisme comme le plus "spirituel" des univers, car sa préoccupation n'est pas strictement matérielle (...) ; il n'est pas la pure et simple acquisition d'objets, mais il est fondé sur l'envie, et les objets sont des signes d'envie dans lesquels le rôle du médiateur, ou de l'autre, est toujours présent."

On a mal au cul et on en redemande : toujours selon Girard, d'après un certain Thomas Frank (The Conquest of Cool : Business Culture, Counterculture, and the Rise of Hip Consumerism, University of Chicago Press, 1997), il existerait depuis les années 60 une tendance importante du marketing, que Frank appelle la commodification of discontent, qui repose sur le principe de vendre aux gens des signes de leur désaffection à l'égard du système même qui le vend.

[Ajout le dimanche matin.] Je ne vous transmets pas cette idée en croyant vous proposer un scoop, on connaît ce mécanisme depuis Baudelaire au moins : ce qui est piquant (et tout à fait logique, never ending story) est que le marketing l'a compris bien avant les "rebelles". Je signale à ce propos l'existence, que je viens d'apprendre, de ce livre (il y a dans le compte-rendu qu'en fait Assouline pas mal de confusion intellectuelle me semble-t-il, mais je n'ai pas les éléments pour discerner à quel point cette confusion vient du sujet, du livre, ou de P. Assouline.) [Fin de l'ajout.]

Girard encore... : "Niez-vous qu'il y ait une quelconque détermination matérielle dans l'évolution culturelle de l'humanité ? - Tout dépend de ce que vous entendez par là. Bien sûr les hommes doivent d'abord se nourrir, comme les animaux ; mais ce qui fait d'eux des hommes, c'est le religieux." (p. 183)

Tribute to Nisbet ; Balzac durkheimien : "En coupant la tête à Louis XVI, la Révolution a coupé à la tête à tous les pères de famille. Il n'y a plus de famille aujourd'hui, il n'y a plus que des individus. En voulant devenir une nation, les Français ont renoncé à être un empire. En proclamant l'égalité des droits à la succession paternelle, ils ont tué l'esprit de famille, ils ont créé le fisc ! Mais ils ont préparé la faiblesse des supériorités et la force aveugle de la masse, l'extinction des arts, le règne de l'intérêt personnel. (...) Tout pays qui ne prend pas sa base dans le pouvoir paternel est sans existence assurée. Là commence l'échelle des responsabilités, et la subordination, qui monte jusqu'au roi. Le roi, c'est nous tous ! Mourir pour le roi, c'est mourir pour soi-même, pour sa famille, qui ne meurt pas plus que ne meurt le royaume. Chaque animal a son instinct, celui de l'homme est l'esprit de famille. Un pays est fort quand il se compose de familles riches, dont tous les membres sont intéressés à la défense du trésor commun : trésor d'argent, de gloire, de privilèges, de jouissances ; il est faible quand il se compose d'individus non solidaires, auxquels il importe peu d'obéir à sept hommes ou à un seul, à un Russe ou à un Corse, pourvu que chaque individu garde son champ ; et ce malheureux égoïste ne voit pas qu'un jour on le lui ôtera. Nous allons à un état de choses horrible, en cas d'insuccès. Il n'y aura plus que des lois pénales ou fiscales, la bourse ou la vie. Le pays le plus généreux de la terre ne sera plus conduit par des sentiments. On y aura développé, soigné des plaies incurables. D'abord une jalousie universelle : les classes supérieures seront confondues, on prendra l'égalité des désirs pour l'égalité des forces ; les vraies supériorités reconnues, constatées, seront envahies par les flots de la bourgeoisie. On pouvait choisir un homme entre mille, on ne peut rien trouver entre trois millions d'ambitions pareilles, vêtues de la même livrée, celle de la médiocrité." (Mémoires de deux jeunes mariées, 1841, "Pléiade", 1976, t. 1, p. 243)

On peut (ou non) dissocier l'intérêt de ces aperçus sociologiques de l'éloge du patriarcat.

Balzac, Wittgenstein, la règle : l'une des deux héroïnes rêve à son homme idéal, lequel sera notamment fort croyant : "Je méprise profondément ceux qui voudraient nous ôter la source des idées religieuses, si fertiles en consolations. Aussi, ses croyances devront-elles avoir la simplicité de celles d'un enfant unie à la conviction inébranlable d'un homme d'esprit qui a approfondi ses raisons de croire." (p. 248)

- ceci noté aujourd'hui pour mémoire. Depuis la troisième partie du texte "Pas de liberté...", j'ai soigneusement évité d'aborder le thème fort complexe : qu'est-ce qu'obéir à une règle ? J'y suis ramené ces derniers temps par... Richard Wagner. Mais ceci est une autre histoire, que j'espère vous raconter d'ici quelques semaines.


Dieu et Mesrine nous protègent !

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