mercredi 8 juillet 2009

Pour la route.

Deux textes assez intéressants, sur

la France et son passé colonial,

l'Iran et son passé colonial.

J'aurais des réserves, principalement sur le premier, mais je vous laisse faire le tri. Bonnes lectures !

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vendredi 19 juin 2009

L'Iran existe-t-il ?

Oui, bien sûr, mais c'est paradoxalement en ce moment que l'on se met à en douter, tant au fil des lectures on voit chacun fantasmer son Iran, se projeter en lui, au gré de ses propres motivations, pro-occidentales, anti-impérialistes, féministes, démocrates, anti-sionistes, etc.

(Ce qui est d'autant plus amusant que, d'après les témoignages assez nombreux que j'ai pu recueillir, et souvent de première main, il est fort difficile de résumer la position « des Iraniens » sur l'Occident : beaucoup rêvent d'y venir, principalement aux États-Unis, en Angleterre et en France, tout en le critiquant vertement (avec ou sans jeu de mots). Bref, sans approfondir le sujet, non seulement il y a des contradictions sur ce point entre Iraniens, mais il y a des contradictions dans l'esprit de nombreux Iraniens - ce qui est tout à fait banal (ce qui l'est moins, c'est que, maintenant, même les Américains semblent apprendre à vivre avec des pensées contradictoires, voilà de la nouveauté !), mais évidemment n'aide pas à « choisir son camp ».)

La palme, comme souvent, revient à l'incroyable Ivan Rioufol, dont on admirera l'extraordinaire bonne conscience à se mêler des affaires d'un pays souverain. Il suffit d'imaginer ce qui se passerait si un éditorialiste iranien demandait à son gouvernement d'envoyer des fonds pour soutenir les mouvements qui contestent la trahison par Nicolas Sarkozy du vote des Français au référendum du 29 mai 2005 - trahison d'ailleurs plus évidente que les fraudes imputées à Mamoud Ahmadinejad, dont il semblerait, à l'heure où j'écris, qu'il ait effectivement bétonné un scrutin qu'il aurait de toutes façons gagné, tout ceci étant écrit avec les précautions requises -, il suffit d'imaginer cela pour prendre la mesure de la bassesse du personnage.

(Digression : ce crétin prétentieux, toujours à donner des leçons anti-politiquement correct, ne dédaigne pas par ailleurs jouer les caisses de résonance pour le MEDEF : quiconque a pris récemment sa retraite, ou a parlé avec un conseiller financier ces dernières années, ce qui fait donc pas mal de monde, sait bien que la situation des retraites en France, telle qu'il la décrit, est complètement fausse : cela fait déjà un bail que nous ne sommes plus dans un pur système de retraites par répartition, que l'État d'une main rogne sur ce qu'il doit aux gens, de l'autre les encourage à entrer dans la capitalisation. Parler, ainsi que le fait I. Rioufol, comme si l'on partait à l'assaut d'un système puissant et d'un tabou très fort, c'est vraiment prendre les gens pour des cons. Fin de la digression.)

En contraste, c'est l'objet principal de cette petite intervention, je ne peux que vous recommander cet excellent article de M. Defensa. L'Iran n'y est évoqué que de façon périphérique, mais c'est peut-être la meilleure chose à faire. Félicitations du jury en tout cas !




Par ailleurs, on peut lire le diagnostic de Thierry Meyssan : on ne sait jusqu'où on peut le suivre, mais il apporte des informations que l'on ne trouve pas ailleurs.



Vive la France !

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mercredi 28 janvier 2009

« T'as voté, t'as voté, si t'as voté c'est qu't'avais le choix...

A la veille d'une manifestation dont on avouera ici espérer qu'elle sera à la hauteur des événements, tout en craignant qu'elle ne se résume à un « Sarkozy des sous », un hommage à l'Islande, avec qui j'ai été un peu dur le mois dernier et qui depuis a tout de même réussi à virer son premier ministre [1],


islande_01


20060209214657_1979revolution

(Non, ils ne sont pas islandais, mais iraniens, en 1979... Cette photographie est plus réjouissante que celles que j'ai pu trouver des manifestations en Islande, et fait donc très bien l'affaire aujourd'hui.)


une nouvelle citation d'un M. Defensa singulièrement en forme :

"Devant nous se contractent et se tordent les soubresauts d’une crise gigantesque, exactement à la mesure de l’univers, non seulement “en temps réel” comme on dit assez banalement et sans beauté, mais en temps accéléré, en un temps devenu fou (selon la pensée courante) ou bien devenu pleinement historique (en référence à l’Histoire, qui est redevenue la force principale de notre destin). Cette occurrence conduit à d’étranges circonstances. Ainsi avons-nous en même temps le délit, l’objet du délit et les conséquences du délit, avec les victimes qui ne cessent de s’empiler et la catastrophe qui ne cesse de s’étendre, et les coupables enfin, parfaitement identifiés, sans même nécessité d’un procès ; il y a même certains parmi ces coupables qui, lorsqu’ils n’ont pas leur fortune personnelle à mettre à l’abri après la faillite à laquelle ils ont présidé (ce qui n’est pas simple par les temps qui courent et les banques qui chutent, – de mettre sa fortune en sécurité), certains qui ne regrettent rien, le disent hautement et répètent qu’il faut recommencer, le plus vite possible. Il y a même des coupables qui continuent à travailler en dénonçant hautement les conséquences catastrophiques de la crise qu’ils ont largement contribué à susciter (dito, Gordon Brown).

Nous avons inventé, dans notre grande sagesse, la notion de “crime contre l’humanité”. Cette notion s’adresse-t-elle à eux, qui ont allumé la mèche d’une chose qui peut pulvériser une civilisation, qui introduit le malheur partout après avoir suscité les plus folles ambitions et contribué décisivement à l’abaissement de l’esprit, au nom d’un système qui est en train de bouleverser l’équilibre naturel du monde ? Les ménagères de Reykjavik [le système médiatique anglo-saxon semble vouloir qualifier les événements islandais de « révolution des ménagères » (« Household Revolution »), ce qui est très réducteur [2]] sembleraient assez d’accord. Pourtant, certains d’entre eux ne sembleraient pas devoir faire de mal à une mouche. Rappelez-vous Greenspan, témoignant de son désarroi et de son incompréhension devant le Congrès, en octobre 2008, au point qu’on serait tenté de s’en aller le consoler. Ces coupables ressuscitent la fameuse formule, à l’envers : “coupables mais pas responsables”.

Stricto sensu, ils sont coupables d’un “crime contre l’humanité” si monstrueux qu’il donne dans certains cas assez de champ pour envisager des perspectives vraiment apocalyptiques. Pourtant, il leur manque la substance de la culpabilité. En un sens, la culpabilité d’une telle situation est trop lourde pour être portée par un homme ou par ces quelques hommes. Ce cas n’est pas nouveau, contrairement à ce que nous répète notre propagande qui a pris le nom d’“histoire”, – ou de “mémoire”. Depuis la Première Guerre mondiale, d’une façon générale les crimes fondamentaux de l’histoire des hommes dépassent la culpabilité des hommes, alors qu’on sait bien par ailleurs que le coupable est aussi cette monstrueuse machine, ce système qui s’exprime aussi bien mécaniquement que politiquement, ce pur enchaînement de puissance qui est pourtant, quoiqu’on en veuille, création du “génie” humain, – ce qui nous ramène tout de même à la culpabilité humaine."


Bon péché originel à tous !





[1]
Il se s'agit que d'un gros mollasson cancéreux, qui est un peu à son maître David Oddsson, ex-premier ministre et actuellement toujours gouverneur de la banque centrale d'un pays en faillite, ce que J. Tibéri était à J. Chirac : un pantin fragile, désemparé, parfois ridicule - mais bon, c'est mieux que rien, et, à l'heure actuelle, c'est mieux que nous.


[2]
D'autant plus réducteur que faux, et même doublement faux. L'expression islandaise - dont, comme souvent dans ces cas-là, on a bien du mal à identifier le premier auteur - est : Búsáhaldabyltingin, de búsáhöld : vaisselle (au sens large, ustensiles de cuisine compris), et bylting : révolution. A quoi tient l'histoire, en effet : c'est lorsque les Islandais ont commencé à manifester en faisant du bruit avec toutes sortes de couverts, assiettes, pots, etc., que d'une part ils se sont retrouvés en nombre, d'autre part ont senti que le gouvernement, jusqu'alors plein d'une morgue proportionnelle à son inefficacité, en menait de moins en moins large.

Traduire, comme le fait le journaliste du Times vers qui, via M. Defensa, j'ai mis un lien, Búsáhaldabyltingin par Household Revolution, est donc confondre les ustensiles de cuisine avec le ménage (au sens où l'on parle des dépenses des ménages). Première erreur, à laquelle s'ajoute celle de M. Defensa lui-même, qui remplace « ménage » par « ménagère », ce qui peut-être provoque un écho de certaines révolutions sud-américaines du passé, mais induit en erreur sur une révolution (le mot est d'ailleurs un peu fort, c'est juste un gouvernement qui tombe, pas, ou pas encore, un changement de régime) à laquelle toute la population a participé.

Voilà, vous savez tout. (Note ajoutée quelques heures plus tard, après consultation de ma spécialiste préférée).

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vendredi 13 avril 2007

L'invention de Festivus par M.-E. Nabe en 1985.

"Montparnasse, ça ressemble maintenant un peu à Pigalle il y a vingt ans. La rue de Rennes, par exemple, c'est le pont de Galata ! C'est la même que Saint-Michel : racaille et magasins lumineux de fringues en soldes !

Il faut d'abord savoir éviter tous les forains qui encombrent le quartier, tous ces mendiants pas si mendiants, tous ces marchands qui, contre deux oboles, vous dispensent d'un chorus geignard au soprano faux. Il faut savoir passer entre les envolées d'oiseaux mécaniques, les pirouettes d'acrobates, les canards en bois, tous les spectacles à la bonne franquette, toute cette pantomine grotesque qui donne à Paris aujourd'hui un déprimant air de fête continuelle, l'allure sinistre de foire sympathique, de bombance piétonnière !" (Zigzags, Barrault, 1986, p. 75.)

On n'insistera pas sur la proximité avec les écrits de P. Muray des passages ici soulignés. Il reste à voir d'où vient exactement cette proximité : d'une prescience exemplaire chez M.-E. Nabe ? C'est possible. Mais quoi qu'il en soit cela n'exclut pas que cette tendance festive soit profonde, voire inhérente à la modernité. Muray lui-même la fit remonter à la Révolution, notamment au culte de l'Etre suprême et aux fêtes créées pour l'occasion. On arguera que l'on n'a pas attendu la modernité pour faire la fête, mais ce n'est pas la question : ce que Muray comme Nabe évoquent, c'est l'état de fête permanente.

Il se trouve que je suis tombé à quelques jours d'intervalle sur deux récriminations du même genre :

""Vieille Amérique reconstituée" à la porte Maillot, pour préluder aux fêtes du Centenaire de la Découverte. Rencontré un ami qui m'affirme qu'il n'y aura pas de profanations. Pauvre bonhomme qui ne conçoit pas la profanation par le ridicule ! Ce délire de reconstitution m'exaspère. Il montre si bien le néant d'un temps qui ne peut se regarder lui-même." (L. Bloy, Le mendiant ingrat, 14 mai 1892.)

"L'exploitation politique des cadavres est une tradition de la République." (L. Daudet, cité par M. G. Dantec, American black box, Albin Michel, 2007, p. 508.)

Même si les exemples ne manquent pas, Daudet exagère peut-être, mais la confrontation de ces deux critiques, et leur rapprochement avec Muray et Nabe nous ramènent à notre idée de l'instabilité, par définition, de la modernité. La fête plus ou moins permanente d'un côté, la reconstitution sans fin du passé mêlée à un culte plus ou moins sincère des morts de l'autre, tout cela est à la fois une recherche de repères (car les fêtes et les commémorations, il y eut toujours, cela fait partie de ce qui fait l'union d'une société avec elle-même) et auto-hallucination, onirisme morbide et plus ou moins conscient - ce que le culte moderne des morts, Muray le catholique n'avait pas manqué de le noter, nourrit en empêchant de tourner la page et d'aller de l'avant - à l'encontre du précepte biblique "Laissons les morts enterrer les morts."

Et il est évident qu'à partir d'un certain niveau d'obsession la critique du passé - colonialiste, collaborationniste... - est une forme de culte des morts - forme masochiste - si Clemenceau ou de Gaulle furent des substituts à Dieu le Père (lequel n'est pas mort et est moins clairement défini, donc pas commémoré en tant que tel), on en arrive à la situation d'une déesse France qui est à la fois mère nourricière, mère de tous nos maux, cadavre que l'on honore et profane, et parfois ceci parce que cela et cela parce que ceci. La modernité n'est pas seulement hallucinogène, elle est aussi masochiste. Deleuzienne donc, ce qui rappelle le diagnostic de Foucault comme quoi le XXIème siècle serait deleuzien ou ne serait pas. Ach, Foucault eut beau dire du bien de la révolution iranienne, il n'avait pas prévu M. Ben Laden !

- Ceci dit, O. Ben Laden étant à certains égards aussi moderne que n'importe quel occidental, le 11 septembre ne manque pas de dimensions masochistes et oniriques. Il aboutit même à la création, avec Ground zero, d'un nouveau culte des morts. On n'en sort pas. Par définition peut-être.

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vendredi 2 mars 2007

Appel à témoins (du monde).

Nouvelle petite annonce : je compte mettre sur pied d'ici quelque temps une base documentaire, réunissant des textes consacrés aux thèmes et auteurs habituellement traités sur ce site. Je vous invite donc à m'envoyer, soit via les commentaires de cette note, soit par e-mail (mon adresse doit être affichée à droite, mais on m'a dit qu'il y avait parfois des problèmes : cafeducommerce arobase hotmail.fr), tout ce qui peut vous sembler digne d'intérêt - pour peu, au moins dans les semaines à venir, que ce ne soit pas trop lié à l'actualité immédiate.



En attendant, pour montrer l'exemple et pour coller justement un peu à l'actualité (drôle de terme, d'ailleurs... Nous verrons cela à l'occasion), je recopie (en la prenant sur le site d'Etienne Chouard) une interview d'Emmanuel Todd à Télérama en date du 3 mars. Bien que certains points soient discutables, je m'abstiens de tout commentaire.


" - Le 13 septembre 2006, vous déclariez dans une interview au Parisien : « Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy sont “les candidats du vide”. » C’est toujours votre opinion ?

À ce jour, je ne vois pas ce qui pourrait me faire changer d’avis. Je les appelle comme ça non pas pour leur côté people, la brume autour de leur vie de couple, mais pour une absence de discours sur la seule chose qui intéresse et angoisse les Français : le système économique qui a engendré la pression sur les salaires et l’insécurité sociale. Toutefois, il serait injuste de jeter l’anathème sur Sarkozy sous prétexte qu’il dit tout et n’importe quoi, et sur Ségolène Royal parce qu’elle ne dit rien sur l’économie, sans ajouter que François Bayrou les a malheureusement rejoints. Je persiste à dire que s’ils ne mettent pas la question du libre-échange au cœur de leur programme, ils seront à côté de la situation réelle du pays, des souffrances des gens. Cela explique que la campagne ne démarre pas, et que le corps électoral ne suive pas.

- Vous dénoncez un « système médiatico-sondagier » qui aurait « imposé » le binôme Sarkozy-Royal...

Dans les phases pré-électorales, avant que les thèmes aient été présentés par les candidats ou les partis, l’électorat populaire est inerte. Les sondages qui ont été réalisés à ce moment-là représentaient l’opinion des classes moyennes, et plutôt des classes moyennes supérieures, parmi lesquelles on trouve les journalistes, les sondeurs… Ces derniers le savaient mais, au lieu de reconnaître que leur boulot ne valait rien, ont préféré dire : « les sondages sont une photographie de l’opinion à un moment donné ». C’est une escroquerie ! Ils suggèrent que l’opinion change, alors qu’on assiste en réalité à un phénomène de formation, de cristallisation d’une opinion populaire qui n’existait pas et qui émerge dans le courant de la campagne.

- Mais ce ne sont quand même pas les sondeurs qui ont choisi Ségolène Royal !

Il est vrai que les adhérents n’étaient pas obligés d’écouter les sondages qui leur disaient que seule Ségolène Royal avait des chances. Beaucoup plus qu’il n’a désigné sa candidate, le PS s’est révélé indifférent aux questions économiques. C’est dommage, lorsque l’on voit qu’un Fabius, dans ses derniers discours, a mûri sa réflexion et propose une vraie vision de l’Europe.

- Un peu tard…

Oui, mais il ouvre aujourd’hui la voie à une contestation efficace du libre-échange. Et le premier candidat majeur qui abordera le sujet cassera la baraque !

- À quoi le voyez-vous ?

À l’automne dernier, j’ai fait quelques interventions radio en faveur de ce que j’appelle « un protectionnisme européen raisonnable ». La montée d’un prolétariat chinois sous-payé a un effet gravement déflationniste sur les prix et les salaires des pays industrialisés et elle n’est pas près d’être enrayée, car la Chine est un pays totalitaire. Il faut donc des barrières douanières et des contingentements provisoires. J’ai été très frappé de la réceptivité de la société française à cette remise en question du libre-échange. Puis Dominique de Villepin m’a demandé d’ouvrir la conférence sur l’emploi par un topo sur le sujet. Lorsque vous intervenez, non plus à la radio, mais au cœur du système, en présence du Premier ministre, du ministre de l’Économie, des syndicats, du Medef, c’est la panique. Tout le monde sent en effet qu’un candidat qui arriverait avec un projet protectionniste européen bien ficelé serait élu, d’où qu’il vienne. Et personne ne peut rire d’une Europe protégée de 450 millions d’habitants, d’autant moins qu’elle pourrait réaliser l’impossible, c’est-à-dire, à l’intérieur de chaque pays, la réconciliation des dirigeants et des groupes sociaux.

- Vous avez déclaré que l’émergence du thème protectionniste viendrait plutôt de la droite…

Le Parti socialiste et l’UMP sont tous deux décrochés des milieux populaires et probablement d’une bonne partie des classes moyennes. Ce sont des superstructures qui flottent dans les classes moyennes supérieures. Mais cette oligarchie est coupée par le milieu : le PS représente l’État, et l’UMP, le marché. Ceux qui sont bien logés dans l’appareil d’État — fonctionnaires de catégorie A, j’en fais partie — ont une indifférence encore plus grande aux maux du libre-échange. À droite, c’est vrai que le capitalisme financier s’en contrefout. Mais ce n’est pas le cas des secteurs de production. N’oubliez pas que le premier théoricien du protectionnisme, l’économiste allemand Friedrich List, était un libéral. Les protectionnistes sont des adeptes du marché, à condition de définir la taille du terrain…

- La régulation du marché ne serait pas qu’une histoire de gauche ?

D’abord, il faut rappeler que les socialistes ont une arrogance de bons élèves que n’ont pas les gens de droite. Ils oublient facilement que dans l’histoire des idées économiques, les basculements sont transpartisans ; au début des années 70, la gauche et la droite étaient en faveur d’une économie régulée par l’État. Le basculement dans l’ultralibéralisme a fini par toucher tout le monde. Si l’on en vient, comme je l’espère, à l’idée que la protection européenne est la bonne solution, au final, gauche et droite seront d’accord. Reste à savoir qui va démarrer le premier.

- Vous avez eu des mots très durs pour « la petite bourgeoisie d’État », qui « ne comprend pas l’économie »…

L’une des forces de la France, c’est son égalitarisme, et la capacité de sa population à s’insurger. Cet esprit de contestation explique dans notre pays la suprématie de la sociologie. En revanche, la France n’a jamais été en Europe l’économie dominante, elle a toujours été, depuis le Moyen Âge, en deuxième position. La pensée économique française est donc restée à la traîne. Il se trouve que notre unique Prix Nobel d’économie, Maurice Allais, un vieux monsieur, est protectionniste ! Alors on décrète que notre vieux Prix Nobel ne vaut rien en économie… Ne soyons pas naïfs, toutes les rigidités ne sont pas intellectuelles, car deux nouvelles catégories de soi-disant économistes sont apparues : des types issus de la haute fonction publique, d’autant plus adeptes du marché qu’ils ne savent pas ce que c’est, et des économistes bancaires, qui sont en fait des commerciaux dont les intérêts sont imbriqués à ceux du système.

- Vous avez prédit en 2003 le déclin américain, qu’on ne voit toujours pas venir…

Je maintiens que si une économie est puissante, cela s’exprime dans l’échange international. Or, les États-Unis, avec 800 milliards de déficit commercial, sont déficitaires avec tous les pays du monde, y compris l’Ukraine. Les États-Unis, c’est le pays des mauvaises bagnoles, des trains qui vont lentement, où rien ne marche très bien, où il est difficile de faire changer un compteur à gaz en dehors des grandes villes, où la mortalité infantile est la plus forte du monde occidental. Où l’informatisation et la robotisation — c’est masqué par l’essor des ordinateurs individuels — est faible. Là-bas, le discours sur l’économie virtuelle, sur « l’immatériel », est un discours délirant. Parce que l’économie, ce n’est pas l’abolition de la matière, mais sa transformation par l’intelligence. De temps en temps, l’état réel de l’Amérique apparaît : face à un événement comme l’ouragan Katryna, l’économie virtuelle, les avocats, les financiers, pas terrible, hein…

- C’est cette Amérique-là qui fascine Nicolas Sarkozy...

Ce n’est pas tant le bushisme de Sarkozy qui est scandaleux, que sa mauvaise maîtrise du temps, son manque d’à-propos, puisqu’il est allé faire allégeance à Bush juste avant que l’énormité de son échec en Irak ne soit reconnue aux États-Unis mêmes ; quant à Ségolène Royal, elle a manifesté une vraie rigidité de pensée en refusant pour l’Iran le nucléaire civil aussi bien que militaire. Je ne vois pas comment ces deux candidats pourraient penser le protectionnisme européen, question qui suppose intérêt pour l’économie, mais aussi maîtrise de la politique étrangère, car la première chose qu’il va falloir faire, c’est négocier avec l’Allemagne !

- L’économie allemande est repartie. En quoi l’Allemagne aurait-elle besoin du protectionnisme ?

Pour les idéologues du libre-échange, l’Allemagne est le pays qui réussit le mieux. Mais de mon point de vue, c’est celui qui arrive le mieux à se torturer lui-même. Au prix d’une terrible compression salariale, l’Allemagne a abaissé ses coûts de production et gagné des parts de marché en Europe, contribuant à l’asphyxie de la France et de l’Italie.

Elle aurait maintenant tout à gagner à un marché européen prospère, où l’on protège nos frontières, augmente les salaires, gonfle la demande intérieure. Tout cela, il faut le penser, être capable de le négocier. Et je ne ressens pas dans notre binôme cette compétence diplomatique…

- Le système libéral peut-il se régénérer ?

Le libre-échange intégral et la démocratie sont incompatibles, tout simplement parce que la majorité des gens ne veut pas du libre-échange. Donc, soit la démocratie gagne et on renonce au libre-échange, soit on supprime le suffrage universel parce qu’il ne donne pas les résultats souhaités par les libéraux. Le seul pays à avoir jamais inscrit dans sa Constitution le libre-échange a été les États américains sudistes, esclavagistes. Le Nord, industriel et démocratique, derrière Lincoln, était protectionniste. Normal, puisque le protectionnisme définit une communauté solidaire et relativement égalitaire, alors que le libre-échange suppose des ploutocrates et une plèbe. La Chine a résolu le problème : c’est un modèle totalitaire qui pratique le libre-échange. Avec la Chine, on parle d’un modèle capitaliste imparfait, alors que c’est peut-être le modèle achevé !

- Si l’Europe se décidait pour le protectionnisme, comment la Chine réagirait-elle ?

Elle s’écraserait parce qu’elle a trop besoin des machines-outils allemandes. Le rétablissement d’une souveraineté économique aux frontières de l’Europe renforcerait nos capacités de négociation. Le protectionnisme, ce n’est pas l’autarcie, on définit des zones de protection, tout peut se négocier. Ce n’est pas un univers idéologique, contrairement au libre-échange qui prétend avoir une recette universelle pour tous les produits.

- Autre sujet polémique, l’Iran, que vous déclarez depuis 2002 être engagé « dans un processus d’apaisement intérieur et extérieur »…

En octobre, dans Marianne, je disais : Ahmadinejad et ses horreurs sur l’Holocauste, ce n’est que la surface des choses, il faut faire le pari d’un Iran avec de vraies virtualités démocratiques, associé à sa spécificité chiite, parce que le chiisme, culture du débat, de la révolte, est une bonne matrice pour la démocratie. Or, que s’est-il passé ? Ahmadinejad s’est pris une claque électorale. Vous remarquerez d’ailleurs que l’Iran, où l’alphabétisation des femmes a fait chuter la fécondité à 2,1, où les étudiants sont en majorité des étudiantes, est un pays qui n’arrête pas de voter ! Il faut donc continuer à dire tout le mal qu’on pense d’Ahmadinejad, mais résister aux provocations, ne pas se laisser entraîner par les États-Unis dans une confrontation.

- Pourquoi l’Europe devrait-elle se rapprocher de l’Iran ?

L’objectif des États-Unis n’était pas seulement de faire la guerre en Irak mais d’entraîner Français et Allemands dans cette guerre, et ils feront de même avec l’Iran. Par ailleurs, l’intérêt des Iraniens est d’importer des machines-outils européennes, celui des Européens, inquiets de la prédominance de la Russie dans leurs approvisionnements énergétiques, est d’avoir un deuxième partenaire. Ma position traduit un désir de paix mêlé d’une géopolitique raisonnable. Mais je crains que les Américains n’attendent la présidentielle française pour déclencher leur attaque sur l’Iran, une fois débarrassés de Chirac. Il faut donc absolument contraindre nos deux candidats à dire ce qu’ils feraient en cas d’attaque américaine."



Chirac nous protégeant de l'apocalypse... Quel monde ! - "La création ne serait-elle pas la chute de Dieu ?"

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samedi 3 juin 2006

A la guerre comme à la guerre.

Dans le post-scriptum d'un texte consacré notamment à Etienne Chouard, j'ai exprimé l'idée que la guerre n'était plus ce qu'elle était, en particulier depuis l'invention de l'aviation, laquelle, c'est à dégoûter l'espèce humaine de réaliser ses rêves, a eu notamment pour conséquence, outre la destruction progressive de nombreuses formes de vie par les escadrons touristiques de la mort, l'essor de la pratique du bombardement.

Je me permets donc de me citer : "Il me semble que si la guerre a pu être quelque chose de tragique certes, mais aussi parfois de grand, cela a cessé le jour où certains des combattants (et ceux qui les commandent) n'ont plus pris les mêmes risques que leurs ennemis - donc quand une supériorité aérienne manifeste permettait de massacrer - comme par hasard, souvent des civils - sans trop de danger."

S'assurer la supériorité dans les airs c'est mettre fin à ce qui dans la guerre était la guerre, c'est la transformer en pure et simple boucherie, en massacre de masse, en exécution indifférenciée. Hiroshima reste le symbole de cette mutation de la guerre, le Kosovo ou l'Irak (à propos duquel Muray disait avec raison que l'on ne pouvait parler de guerre, puisque l'un des participants n'avait absolument aucune chance de perdre, ne risquait donc rien), en étant des illustrations par trop récentes. Les maîtres actuels du monde sont lâches, ou tout au moins ils n'ont aucune occasion ni raison de prouver leur éventuel courage, dont néanmoins ils font parade sans défaillir. Et des maîtres lâches, ou considérés comme tels, ce n'est pas une situation tenable très longtemps.

Quoi qu'il en soit, je tombe, dans le curieux ouvrage d'Elias Canetti, Masse et puissance (1960), sur quelques lignes, consacrées à la guerre "éternelle", lesquelles renforcent mon sentiment :

"Pour maintenir le moral guerrier, il faut sans cesse réaffirmer sa propre force d'une part, c'est-à-dire de combien de guerriers est constituée votre propre armée, et d'autre part l'importance qu'atteint déjà le nombre d'ennemis morts. Dès les temps les plus anciens, les rapports de guerre se distinguent par cette double statistique : tant des nôtres sont partis en guerre, tant d'ennemis sont morts. On est très enclin aux exagérations, surtout quant au nombre d'ennemis morts." (Gallimard, "Tel", p. 73)

On l'aura compris : la gêne, pour employer un euphémisme, éprouvée par les Américains à l'idée de quantifier les morts dont ils sont la cause, notamment durant les deux agressions contre l'Irak, confirme a contrario mon intuition comme les propos de Canetti, comme du reste le fait qu'ils ont conscience, malgré leur forfanterie, de n'être pas en guerre : ils savent très bien que communiquer ce genre d'informations (pour autant d'ailleurs qu'ils aient vraiment pris la peine de les chercher, car quel bénéfice réel y trouveraient-ils ?) leur ferait plus de mal que de bien. Et d'ailleurs, il était peut-être drôle, devant sa télévision, de se moquer du ministre de l'information de l'Irak, mais profondément, vue la vitesse à laquelle ils ont lâché le morceau, les Irakiens savaient très bien à quoi s'en tenir sur leurs chances, ils avaient parfaitement compris qu'il n'était pas très héroïque de s'offrir en pâture à un massacre programmé. Depuis que le conflit se joue sur un autre terrain, et qu'il a retrouvé les aspects d'une vraie guerre, on voit bien que les Irakiens valent mieux - et font moins rire - que leur fonctionnaire galonné.

L'Histoire est rusée certes : Iraniens et Irakiens se sont entre-tués pendant des années, en partie pour le plaisir des grandes puissances occidentales, trop heureuses de les voir se neutraliser réciproquement - et de gagner de l'argent dans le même temps en leur vendant les armes pour ce faire -, et voilà que la résistance irakienne, permet - ou aura permis pendant quelques mois, mais je ne suis pas Adler Nostradamus - de protéger les Iraniens d'une invasion sans doute autrement plus meurtrière. Ach, qui vivra verra !


- Je n'ignore pas que des guerres traditionnelles se perpétuent dans d'autres régions du monde, ni que des massacres en sont parfois la conséquence ou l'accompagnement, et j'ignore encore moins qu'il s'est produit il y a dix ans au Rwanda une rencontre dont l'espèce humaine aurait pu se passer entre massacre à l'ancienne et génocide moderne - où là d'ailleurs, il me semble bien que la propagande décrite par Canetti a fonctionné, comme les machettes, à tour de bras. On ne plaide ici pour rien, notamment pas pour "le rétablissement de la guerre". On décrit et on confronte des logiques. Les modifier n'est pas de notre fait. Agnus Dei qui tollis peccata mundi...

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mercredi 12 avril 2006

Apocalypse soon !

Lorsque les guerres occidentales ont commencé à être des guerres de masse, que les armées de métier ont cédé la place aux levées de populations, c'est-à-dire en gros sous Napoléon, dame Nature a trouvé une parade pour limiter les effets destructeurs des pulsions humaines : les épidémies. Après une bataille sanglante, une bonne razzia microbienne limitait les ardeurs comme les possibilités des survivants. Le temps passé à reconstituer une armée permettait de discuter, de se dire parfois que finalement, entre gens de bonne volonté, un traité de paix n'était pas si humiliant, au moins pour quelques années, un peu de propagande ferait passer la pilule auprès des populations saignées...

Les progrès de la médecine ont permis aux hommes de réduire à néant les efforts qu'avait fait la Providence pour les protéger de leur enthousiasme. Aussi le XXe siècle vit-il des guerres longues que de vulgaires bactéries ne purent vraiment ralentir. Le plus grand conflit de l'histoire universelle à ce jour s'est d'ailleurs achevé sur un énorme massacre de laboratoire, qui fut à la fois une caricature des précautions prises par Notre Père pour limiter quelque peu les effets de nos folies, et la transcription prométhéenne de la dissuasion divine à l'égard de notre ubris.

Les guerres, les massacres, les génocides même n'ont certes pas cessé depuis que Hiroshima a explosé et implosé. Mais, par comparaison avec les deux grands conflits mondiaux du XXe siècle, il n'est certes pas interdit d'estimer qu'il y eut depuis 1945 un certain "progrès", ou un "retour à la normale" de ce point de vue.

Ce qui n'a pas empêché la médecine de continuer ses progrès fulgurants - ni la transmission fulgurante de ceux-ci à une partie de plus en plus grande de la planète. Par conséquent, ce que l'on a appelé l'essor démographique est devenu au fil du temps surpopulation mondiale.

Alors l'Eternel s'est remis au travail. Le SIDA d'abord, la grippe aviaire ensuite et peut-être - car si celle-ci est pour l'instant bien clémente, certains scénarios de transmission de cette maladie de l'homme à l'homme envisagent à terme une consumation de 20% de la population mondiale -, mettent en échec, temporairement bien sûr, mais pour longtemps qui sait, le savoir et la technique des chercheurs.

Ajoutons deux et deux. Seul un conflit nucléaire ou une épidémie serait susceptible de redonner un peu de place comme de modestie à l'espèce humaine. On peut objecter qu'en ce qui concerne le SIDA le travail est déjà largement commencé en Afrique, mais cet exemple, pour lugubre qu'il soit, n'est pas tout à fait probant, puisqu'il serait justement tout à fait possible de réduire de façon très significative la progression du virus sur ce continent si on le voulait vraiment. Tout le monde le sait, cela ne change rien à rien, c'est donc qu'il faut un remède plus puissant.


[Ajout lors de la relecture / archivage, le 9.09.12 : ceci doit être au moins nuancé, qui donne l'impression de faire très bon marché des mentalités collectives.]

L'homme est dangereux pour les autres espèces, mais il est devenu comme un luxe - et donc presque inutile - pour la sienne propre. Un de perdu, dix mille de retrouvés, dont on se passerait bien. Des assistés qui creusent le déficit de l'état, des esclaves d'ailleurs pratiquant un dumping de plus en plus intense sur le temps de travail qu'ils vendent, des clandestins sans nombre, des victimes de tsunamis ou de tremblements de terre en quantité inimaginable, des hurleurs anonymes et standardisés... Des emmerdeurs. Des nuls, des zéros.

Que les Etats-Unis donc tentent de vitrifier l'Iran.

Ceci ou autre chose.

Les voies du Seigneur sont impénétrables.

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