mercredi 28 juillet 2010

Figures de l'autodestruction : barbarie stérile et mesquinerie vérolée.

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Avec l'âge les réflexes s'émoussent : on part en vacances en ayant vaguement entendu que des Festivus allemands se sont auto-génocidés, et on ne pense même pas à fourrer dans son sac le volume du Journal de Bloy où il s'enflamme au sujet de l'incendie du Bazar de la Charité. Tant pis ou tant mieux, cela m'épargnera en tout cas soit une retranscription de plus, soit de singer platement le maître, et n'empêche pas de se réjouir de l'événement - vous avez voulu fusionner, j'en suis fort aise, vos chairs sont mélangées maintenant. Métissage grandeur nature. - Partouze et charnier, même combat ! A humanité dégénérée, mort dégénérée.


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C'est peut-être le pire, d'ailleurs : non que ces gens soient morts, mais que ces décès soient aussi risibles, que ces gens soient morts dans un tel état de négation de ce qui peut faire l'humanité d'un homme, que l'on ne peut que constater à quel point leur cheminement a été logique, de leur suicide spirituel individuel par leur incorporation (terme mieux adapté que « participation ») à la Love Parade (comment écrire ces mots sans frémir ?), à cette mort par auto-piétinement collectif : ils sont morts comme ils ont vécu, dans l'anonymat, la régression sourire figé - l'homme-qui-rit pour toujours -, le tout-à-l'égout.


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Ces morts tristement réjouissantes n'étaient ni proprement méritées ni vraiment fatales (on peut bien s'amuser, c'est normal de nos jours, à chercher d'autres responsabilités que la bonne vieille ὕϐρις) : elles étaient et sont dans la logique des choses.



Un petit détour par Péguy maintenant (mon sac n'est pas vide, tout de même), qui exagère, qui se trompe en partie, mais qui a raison sur le fond :

"Des civilisations sont donc mortes. Parmi celles qui nous ont laissé quelques monuments, l'antique civilisation égyptienne, civilisation du Nil auteur et père, les civilisations du Tigre et de l'Euphrate, l'ancienne civilisation hébraïque, les anciennes civilisations phéniciennes, syrienne et carthaginoise. L'antique civilisation hellénique, partiellement sauvée de la barbarie et réinstallée au coeur du monde moderne par l'opération de la Renaissance, l'antique civilisation hellénique, la plus belle culture du monde, aujourd'hui succombe, définitivement, sous les coups de nos radicaux modernistes. Ce que n'avaient pu faire les hordes barbares issues de la Thébaïde, ce que n'avaient point obtenu tant d'invasions et tant d'altérations, tant de persécutions et tant de corruptions barbares, la disparition du grec, la suppression définitive de la culture hellénique, la mort, la finale mort du génie grec, ce sont aujourd'hui nos modernes scientistes, et nos contemporains anticléricaux qui en achèvent aujourd'hui la consommation. Et par eux le mythe et l'histoire d'Hypathie reçoit enfin son plein accomplissement. Sous cette réserve que l'ancienne Hellénie était menacée de succomber sous une barbarie féconde, et que nos modernes ont trouvé le moyen de la faire succomber sous une barbarie stérile." (Par ce demi-clair matin, 1905, "Pléiade", t. 2, pp. 104-105).

J'avais prévu de vous offrir ce petit texte avant que la Love Parade ne nous éclabousse de son sang mêlé, ce qu'écrit Péguy juste après s'y applique très bien :

"D'autres civilisations sont mortes. Cette civilisation moderne, le peu qu'il y a de culture dans le monde moderne, est elle-même essentiellement mortelle [si ce n'est suicidaire]. D'autant plus mortelle, d'autant plus exposée à la mort qu'elle est moins profonde, moins profondément enracinée au coeur de l'homme que ne le furent la plupart des anciennes civilisations, étant, à l'épreuve, beaucoup moins cultivée, beaucoup moins civilisée, beaucoup moins intérieure et beaucoup moins profonde.

Le sort de l'humanité est sans doute essentiellement précaire. Mais le sort de l'humanité n'a jamais été aussi précaire, aussi misérable, aussi menacé, que depuis le commencement de la corruption des temps modernes. Il est évident qu'au dix-huitième siècle par exemple la barbarie était refoulée beaucoup plus loin des bords sacrés qu'elle ne l'est aujourd'hui. Aujourd'hui de partout, guerres et massacres, et imbécillité, même laïque, la barbarie remonte. De partout monte l'inondation de la barbarie. Et les quatre cultures qui dans l'histoire du monde qui est enfin devenu le monde moderne aient seules réussi à refouler jamais la barbarie, la culture hébraïque, la culture hellénique, la culture chrétienne, la culture française, sont aujourd'hui également pourchassées. Les réactionnaires se sont chargées de l'une, et les radicaux se sont chargées des trois autres."

Il est important de bien comprendre, sans se lancer ce jour dans une telle entreprise, qu'une réflexion sur l'actualité de ce texte ne peut se faire qu'en gardant en pensée la distinction barbarie féconde - barbarie stérile (faute de quoi on revient à la vieille « défense de l'Occident », alors même que la première illustration, de quelque ampleur et qui ait donné raison à Péguy (tout en le tuant), du retour de la barbarie, fut aussi moderne qu'occidentale : la Grande Guerre), et en y ajoutant la dimension supplémentaire des combinaisons complexes des barbaries féconde et stérile au sein de la barbarie extérieure, dimension sensiblement plus importante aujourd'hui qu'en 1905. Le Chinois dont tout le monde craint (désire ?) le gros chibre est-il barbare ancien, ou barbare moderne ? - Pour le mal au cul qu'il risque de nous donner (ce n'est pas certain, soit dit en passant, n'en déplaise à Luc Ferry, mais lui désire vraiment l'arrivée du chibre en question, histoire de se venger de ce que ses « compatriotes » n'aient pas apprécié le sien à sa juste valeur lorsqu'il était ministre), cela ne change pas grand-chose, pour s'y habituer ensuite… ach, ma métaphore boîte : disons qu'il vaut mieux être conquis par une civilisation cultivée, avec laquelle on peut discuter, que par un clone étranger de notre propre « civilisation », que par une copie un peu rustre de ce que nous sommes nous-mêmes devenus, qui ne pense qu'à nous faire subir en plus grand ce que nous lui avons fait subir dans le passé - mal au cul garanti dans ce cas, on y revient !

(La façon dont les chantres de la mondialisation, qui comme par hasard sont souvent les mêmes qui nous expliquent les merveilleuses tendresses de la colonisation à l'occidentale, leur façon, disais-je, de nous faire frémir devant les horreurs d'une colonisation économique par les Chinois ou les Indiens (par les Japonais il y a trente ans), en dit long sur ce qu'ils savent être la réalité d'une colonisation.)



Une digression pour finir, dans l'ordre de la mesquinerie. Pierre Assouline, qui, coïncidence amusante ou sinistre, s'offusque de ce que Sarkozy traite mal les humanités classiques, sans se demander si l'origine du mal n'est pas bien ancienne, Pierre Assouline n'aime pas Lucien Rebatet, ce qui est son droit. Il regrette que l'édition récente des critiques de cinéma de celui qui signait François Vinneuil ne soit pas exhaustive, ce qui était (et est toujours) ma propre opinion. Le texte dans lequel il exprime ces idées est pourtant d'une mauvaise foi et d'une incohérence rares, au moins pour qui a lu ce volume et les justifications des éditeurs. De toutes façons, si vous éditez Rebatet avec les passages antisémites, vous êtes antisémite, si vous le rééditez sans ces passages, vous êtes antisémite. Dans les deux cas, il ne peut s'agir que de « réhabiliter » Rebatet - un crime sans doute... Comme si Lucien avait besoin d'être réhabilité ! On peut le détester, on peut ne pas vouloir le lire, il en faut plus qu'un peu de bave assoulinienne pour l'empêcher de prendre sa place, éminente, dans ce qu'on appelait à une époque, d'une appellation que P. Assouline cherche maladroitement, par le nom de son blog, à évoquer, la « République des Lettres ». Mais c'était une époque où il y avait des lettres en France, et s'il y en a encore, ce qui n'est pas prouvé, Pierre Assouline n'y est certes pour rien !

- Mais la comédie est peut-être bientôt finie, qui sait ?


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jeudi 29 octobre 2009

"La décadence est notre avenir."

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J'apprends un peu par hasard le décès de Pierre Chaunu. Je me souviens du grincheux, régulièrement invité par B. Pivot, qui ne manifestait pas une folle passion (ou qui manifestait une passion follement haineuse) pour la Révolution Française. Je lis qu'il vaut mieux oublier ses positions sur la pilule et l'avortement, et se souvenir de ses qualités d'historien braudélien - en plus le pauvre était triste de n'avoir pas connu sa maman, ça doit expliquer (comment ?) des choses.

Sans entrer, au moins pour l'heure, dans des débats sur la contraception et la légalisation de l'avortement, j'aimerais que l'on m'explique comment on peut être aussi bon historien et démographe, ce que tout le monde semble-t-il reconnaît à Pierre Chaunu, et aussi inepte dès que l'on s'exprime sur des sujets tellement importants, pour la démographie, que la pilule et la loi Weil, pour l'histoire, que la Révolution française.

Quoi qu'il en soit, ayant lu le très stimulant Histoire et décadence (Perrin, 1981) il y a quelques mois - je le gardais sous le coude en attendant d'avoir lu d'autres livres du même Chaunu, et, plus généralement, d'avoir un peu approfondi une connaissance de la démographie dont le livre de P. Yonnet, Le recul de la mort, m'a révélé la grande importance -, je vous livre cet intéressant passage, intéressant en lui-même et par ce qu'il révèle de ce que l'on pouvait déjà prévoir il y a presque trente ans (le début de la citation fait allusion au politiques de planning familial, qui, à l'Est comme à l'Ouest, aboutissent à la chute de la natalité en-dessous du seuil fatidique pour le renouvellement des générations de 2,1 enfants par femme) :

"La décision catastrophique d'engager pouvoir, argent, investissement, pour obtenir en trente ans une forme de transition démographique que l'expérience, la connaissance et la raison conseillaient de déployer au moins sur un siècle [P. Chaunu ne nie pas qu'avec l'allongement de la durée de la vie une baisse de la natalité était souhaitable] découle de la transgression d'une règle qui me semble commander notre survie, dans ce doublement dangereux de tant de caps difficiles. Cette règle est celle du respect maximal de l'acquis dans le cadre politique : ne rien détruire de ce qui a été édifié à partir des matériaux de l'Histoire. Cela implique de maintenir, partout, ce qu'il subsiste de famille nucléaire [c'est un point sur lequel P. Chaunu était peut-être trop inquiet], et il ne serait pas absurde, partout où c'est encore possible, de restaurer ce qui reste d'échelon familial polynucléaire - il est connu que les pays socialistes survivent grâce aux babas, les grands-mères, entendez grâce à une forme, qui nous paraît peut-être à tort archaïque, de famille souche (stern family disent les Anglo-Saxons). Il convient donc d'assurer le maintien des communautés, partant, des États-nations qui les coiffent. Il faut avoir la sagesse de refuser toute construction supranationale, pourtant nécessaire, qui ne repose pas sur la simple confédération lentement et prudemment négociée, par compromis, entre nations totalement et intégralement respectées. La transgression de cette règle nous a coûté trop cher pour que le danger ne soit pas, il est vrai sans succès, dénoncé.

Le collapsus démographique aura fait apparaître - on pourra le mesurer dans la décennie 1990-2000 - un phénomène que j'ai proposé d'appeler la décadence objective. Vous en connaissez la règle : remplacer le chiffre de la population par la somme cumulée des espérances de vie de tous les membres du corps social. La population en espérance de vie de l'ensemble du monde industriel décroît depuis 1972-1973.

Il faudrait ajouter à ce chiffre brut un coefficient pour la quantité d'information disponible et effectivement transmise, un coefficient de viscosité qui permettrait d'apprécier la transmission de l'acquis du sommet vers la base de la pyramide des âges.

Depuis 1965, en Amérique, 1970, en Europe occidentale, la détérioration des systèmes éducatifs est telle que l'on peut affirmer que la décrue que l'on observe sur le volume des espérances de vie est plus rapide encore sur la pyramide de la reprogrammation du savoir. L'acquis ne passe plus. Le vieillissement s'accompagne d'une viscosité qui empêche l'écoulement de l'acquis. (...)

Tout bien cumulé, c'est sans doute par un large amenuisement de l'héritage culturel que s'est soldée à l'échelle planétaire (...) la décennie 1971-1980." (pp. 328-29 ; je me suis permis de corriger par endroits, à fins de clarté, la ponctuation.)


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Une société de vieux qui ne transmet pas son savoir, et qui insulte ses rares jeunes - car les jeunes sont rares, c'est une des raisons pour lesquelles nous, et pas seulement Frédéric Mitterrand, faisons porter tant de choses sur leurs frêles épaules - Paul Yonnet écrit de belles choses sur ce sujet -, et qui se lamente que les jeunes ne recueillent pas ce ou ces savoirs, n'est-ce pas une bonne description de la France ou des États-Unis ? Le « jeunisme » est une malédiction aussi pour les jeunes, tout parent le sait, à défaut de l'admettre. Il est vrai que les vieux ont aussi beaucoup à porter sur leurs épaules flageolantes.


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N'est-ce pas un problème d'équilibre général ? Ne vaudrait-il pas la peine, non pas comme notre ministre de jsaispasquoi, parce qu'on en a « envie » - quels grands enfants, ces sarkozystes, tellement fiers de leurs envies ! - "papa, j'ai envie de lancer un débat sur l'identité nationale !" -, mais parce que cela clarifierait certaines choses, de mettre en rapport la natalité française, la place des femmes dans la société, et l'immigration ? Au lieu que de séparer tous les problèmes au nom de valeurs peut-être respectables, mais sans que cela contribue nécessairement au bien commun. Je reviendrai sur ces questions d'identité nationale qui sont au centre de mes préoccupations actuelles, mais que cela soit dit : si on en parle, on ne peut le faire sans évoquer la place des femmes sur le « marché du travail », c'est-à-dire sur le marché de l'esclavage salarié. Ceci écrit sans préjuger d'aucune « solution ».


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mercredi 17 juin 2009

"Putain un jour..."

De Guy Debord, je n'ai pas grand-chose à dire. Je l'ai lu avec intérêt il y a une quinzaine d'années, sans depuis beaucoup y revenir. Que l'État le consacre, on peut certes en sourire, mais il n'y a pas de quoi en être surpris. C'est ainsi que les choses fonctionnent, en France notamment, et, après tout, dans un pays où il n'y a pas une structure de fondations privées comme aux États-Unis, capables l'une d'accueillir Baudelaire, l'autre Proust, la troisième Céline, etc., il n'est pas illogique que ce soit l'État qui centralise les informations et les archives. Dans le cas d'un présumé radical révolutionnaire sans concessions etc. comme G. Debord, c'est juste un peu drôle, mais je crois qu'il faut reconnaître que cela ne vaut pas à soi seul condamnation de ses écrits. En des temps aussi confus, la consécration d'une oeuvre par l'État ne signifie pas plus qu'elle est mauvaise ou dépassée, que son refus de l'acquérir dans ses archives ne signifierait (ou n'aurait signifié, dans le cas de Debord) qu'elle vaille toujours d'être lue.

(Et puis on a assez râlé, lors de la vente Breton, qu'un libraire du quartier latin, appuyé sur des banques américaines, ait tout raflé et envoyé aux États-Unis... Finalement, et sans se leurrer sur les aspects financiers du problème du point de vue des ayant-droits, ne vaut-il pas mieux que ces archives restent en France ?)


Tout ceci... pour me payer une nouvelle fois P.-A. Taguieff, dont le texte sur ce sujet a eu le don de me faire bondir. Il est étrange comme certains auteurs ne cessent de vous sortir par les yeux. A la longue je le confesse j'ai fini par ressentir, non pas de l'affection, mais une pitié non exempte de chaleur humaine à l'égard d'un gars comme Finkielkraut, tant à l'intérieur de son étroitesse d'esprit il semble triste et désorienté. M. Taguieff, lui... en fait, je devrais lui être reconnaissant de me prouver ainsi périodiquement par l'exemple la faculté des « intellectuels » à n'être que de sinistres crapules. Je ne relève que deux points :

- il est dit plusieurs fois dans l'article que Debord fut un homme « sans oeuvre ». On peut détester cette oeuvre, la tenir pour négligeable, il reste qu'elle existe. D'autant que, quoi que l'on pense par ailleurs du personnage Debord et de la façon dont, on peut l'accorder à P.-A. Taguieff, il a su créer autour de lui une légende, une partie de cette oeuvre, il faut le noter, n'est pas signée - les textes de la revue de l'Internationale Situationniste. Il en est d'ailleurs ici comme de Breton : considérer que l'oeuvre ne vaut pas grand-chose, détester le côté chef de bande, avec scissions, anathèmes, etc., tout cela est légitime. L'un comme l'autre néanmoins, dans des proportions évidemment différentes, ont fédéré, y compris contre eux-mêmes, des volontés qui plus tard purent s'exprimer...

- ...notamment celle de M. Taguieff ! Il est de notoriété publique - l'intéressé l'a lui-même évoqué ailleurs - que dans sa jeunesse il lisait les publications situationnistes et fréquentait la librairie La Vieille Taupe, qui à l'époque (fin années 60) était le meilleur endroit pour les trouver. Qu'il les trouve désormais débiles, c'est son droit, mais dans un article aussi violent, où l'on ironise à plaisir sur "la fantomatique Internationale situationniste, microscopique groupement d'une dizaine d'individus en moyenne, épouvantail à bourgeois particulièrement poltrons", omettre que l'on a soi-même été un moment séduit par cet "épouvantail", n'est-ce pas quelque peu minable ? Juger sévèrement une époque, dont on a pourtant partagé, ne serait-ce qu'un temps, les défauts, sans le signaler au lecteur (du Figaro, qui plus est, lecteur sans doute peu au fait de l'histoire des compagnons de route de l'I.S.), c'est aussi irresponsable que lâche.

"Juger une époque" : par-delà le cas Debord, c'est de cela qu'il s'agit. En « oubliant » de signaler sa participation, même modeste, à cette histoire, P.-A. Taguieff refuse de donner la moindre crédibilité, la moindre possibilité de séduction, à des mouvements comme l'I.S. (et, peut-on poursuivre, à ceux qui aujourd'hui veulent s'en inspirer). Ergo, ceux qui s'y sont engagés ou intéressés ne pouvaient être que des gros cons ou des petits merdeux (ou l'inverse). Jugement facile, excessif, que la vérité des faits oblige, tout simplement - et cela n'aurait pas été le cas si l'auteur s'était expliqué, dans son article, sur le sujet - à appliquer à Pierre-André Taguieff lui-même.






Précisions : je n'en ai pas d'exemplaire sous la main, mais je tiens l'information selon laquelle P.-A. Taguieff fréquentait La Vieille Taupe par intérêt pour le situationnisme, du livre (controversé) de C. Bourseiller, Histoire générale de l'ultra-gauche, Denoël, 2003. C'est dans un numéro (que je n'ai pas lu) des Archives et documents situationnistes, du même Bourseiller, que M. Taguieff revient sur ces années.

Ajoutons que l'allusion à La Vieille Taupe ne se veut pas maligne : à l'époque, la librairie n'a rien d'une officine révisionniste ou négationniste.



P.S. : J'en profite : il m'arrive de recevoir des propositions pour devenir « ami » de tel ou tel sur Facebook. Le fait est que je ne suis pas sur Facebook et n'ai pas l'intention de m'y inscrire. Ce que spontanément j'appellerais un « bon vieux mail » me semble suffisant pour quiconque cherche à me contacter. Cordialement !

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samedi 6 décembre 2008

A partir de Todd.

Un petit complément au message précédent : E. Todd donne (pp. 55 et 75 de Après la démocratie) une grande importance à la loi Guizot de 1833, la jugeant plus importante que les lois Ferry pour le développement de l'instruction des Français : d'un point de vue chronologique (cette loi est contemporaine de la prolétarisation par l'industrialisation de nombreux paysans français) comme d'un point de vue idéologique (elle est l'oeuvre d'un bourgeois (protestant, rappelle Todd, ce qui n'est à nos yeux pas sans signification) capitaliste), cela vient en appui à la thèse de Lévi-Strauss selon laquelle l'écriture "paraît favoriser l'exploitation des hommes avant leur illumination" (Tristes tropiques, ch. XXVIII, "Pléiade", p. 300). D'ailleurs Lévi-Strauss lui-même fait ce lien :

"La fonction primaire de la communication écrite est de faciliter l'asservissement. L'emploi de l'écriture à des fins désintéressées, en vue de tirer des satisfactions intellectuelles ou esthétiques, est un résultat secondaire, si même il ne se réduit pas le plus souvent à un moyen pour renforcer, justifier ou dissimuler l'autre. (...) L'action systématique des Etats européens en faveur de l'instruction obligatoire, qui se développe au cours du XIXe siècle, va de pair avec l'extension du service militaire et la prolétarisation. La lutte contre l'analphabétisme se confond ainsi avec le renforcement du contrôle des citoyens par le pouvoir. Car il faut que tous sachent lire pour que ce dernier puisse dire : nul n'est censé ignorer la loi." (ibid.)

Nostalgie rousseauiste, dira-t-on, et/ou pré-foucaldienne ; et on ajoutera que maintenant que les gens savent lire, de toutes façons le mal est fait. E. Todd de son côté insiste sur l'aspect volontaire et massif de l'apprentissage de la lecture : "Il suffit que l'Etat mette un minimum de moyens à la disposition des familles pour que le rythme de progression se précipite.", et enchaîne par une conclusion qui sonne justement comme une phrase de Lévi-Strauss : "Ce que nous voyons à l'oeuvre est, fondamentalement, une tendance autonome de l'esprit humain." (Après la démocratie, p. 55)

Ah, ces « tendances de l'esprit humain »... On lui fait dire ce que l'on veut, à l'« esprit humain », et dans ce genre de phrases le péché d'essentialisme n'est jamais loin - chez Lévi-Strauss plus que chez E. Todd allais-je écrire, mais dans le cas présent l'utilisation que celui-ci fait de la « longue durée » est si extensive qu'elle dilue presque son objet dans, précisément, l'essentialisme : que, sur une très longue période, le mouvement d'apprentissage massif de la lecture et de l'écriture soit un fait incontestable, c'est une chose : cela n'autorise pas à en conclure à « une tendance autonome de l'esprit humain », vision peut-être ethnocentriste et sociocentriste de l'intellectuel Todd - même si celui-ci a certainement raison de noter que si la loi Guizot a eu une telle importance, c'est aussi parce que les gens avaient envie de s'instruire par le biais de la lecture.

Je m'arrête : je souhaitais surtout montrer sur l'exemple même choisi par E. Todd - la loi Guizot - que les choses ne sont pas aussi simples qu'il le suggère. J'encourage par ailleurs le lecteur à ouvrir Tristes tropiques, l'analyse complète de Lévi-Strauss étant plus riche que la synthèse un peu abrupte que j'en ai donnée. Et puisque le vieux grincheux (c'est un compliment), devenu, lui l'auteur du Totémisme aujourd'hui, où il liquide le concept de totémisme, une sorte de totem de la « culture française » (ça doit le faire sourire), puisque, disais-je, le pauvre Lévi-Strauss a dû subir la visite de Sarko-la-pute, ajoutons pour finir que, le sarkozysme ayant toujours tendance à jeter le plus grand nombre de bébés possible avec l'eau du bain, il est hors de question de confondre ici le scepticisme mélancolique de l'un avec l'anti-intellectualisme effréné de l'autre.

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jeudi 27 novembre 2008

Dix minutes avec Dieu.




(Piqué chez le Dr. Orlof.)





Au passage - il y a trois liens devenus avec le temps inutiles ou presque, dans ma colonne de droite : Mauricette du fait de son éclipse temporaire ; M. Balp, manifestement perdu quelque part dans la Sierra ; l'Observatoire du Communautarisme, qui pourtant, après l'élection de B. Obama, ou comme on peut le constater ici, aurait encore du grain à moudre. Bon, entre autres pour la documentation que l'on peut y trouver, j'ai décidé de laisser ces liens, c'est triste un lien qui meurt.

Bonne journée !

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samedi 21 octobre 2006

Le bordel du samedi soir.

Viva la guerra : le chiffre date de 2002, j'ignore s'il est toujours exact, mais un rapport de l'OMS, fondé sur des observations faites dans quatre-vingt pays, montrerait que la moitié des morts violentes y sont causées par le suicide, et que la majorité des homicides sont commis au sein de la famille (apparemment Kraus n'était pas le seul à le penser, s'il fut celui qui l'écrivit avec netteté : "La vie familiale est une intrusion dans la vie privée."). D'après ce même rapport, seulement un cinquième des morts violentes chaque année proviennent de la guerre.

Il faut certes nuancer ce qui est guerre et ce qui ne l'est pas : une famine provoquée, et un même un gigantesque raid boursier sont des actes de guerre, que peut-être l'OMS n'a pas comptabilisés en tant que tels. Reste que la faiblesse de cette proportion surprend.

La sortie de la religion est pour l'heure une impasse : "La société de consommation, à son extrême, devient une mystique, en ceci qu'elle nous procure des objets dont nous savons d'avance qu'ils ne peuvent pas satisfaire nos désirs." (René Girard, Les origines de la culture, Desclée de Brouwer, 2004, pp. 101-102). En note, Girard ajoute : "Jean-Pierre Dupuy parle aussi du capitalisme comme le plus "spirituel" des univers, car sa préoccupation n'est pas strictement matérielle (...) ; il n'est pas la pure et simple acquisition d'objets, mais il est fondé sur l'envie, et les objets sont des signes d'envie dans lesquels le rôle du médiateur, ou de l'autre, est toujours présent."

On a mal au cul et on en redemande : toujours selon Girard, d'après un certain Thomas Frank (The Conquest of Cool : Business Culture, Counterculture, and the Rise of Hip Consumerism, University of Chicago Press, 1997), il existerait depuis les années 60 une tendance importante du marketing, que Frank appelle la commodification of discontent, qui repose sur le principe de vendre aux gens des signes de leur désaffection à l'égard du système même qui le vend.

[Ajout le dimanche matin.] Je ne vous transmets pas cette idée en croyant vous proposer un scoop, on connaît ce mécanisme depuis Baudelaire au moins : ce qui est piquant (et tout à fait logique, never ending story) est que le marketing l'a compris bien avant les "rebelles". Je signale à ce propos l'existence, que je viens d'apprendre, de ce livre (il y a dans le compte-rendu qu'en fait Assouline pas mal de confusion intellectuelle me semble-t-il, mais je n'ai pas les éléments pour discerner à quel point cette confusion vient du sujet, du livre, ou de P. Assouline.) [Fin de l'ajout.]

Girard encore... : "Niez-vous qu'il y ait une quelconque détermination matérielle dans l'évolution culturelle de l'humanité ? - Tout dépend de ce que vous entendez par là. Bien sûr les hommes doivent d'abord se nourrir, comme les animaux ; mais ce qui fait d'eux des hommes, c'est le religieux." (p. 183)

Tribute to Nisbet ; Balzac durkheimien : "En coupant la tête à Louis XVI, la Révolution a coupé à la tête à tous les pères de famille. Il n'y a plus de famille aujourd'hui, il n'y a plus que des individus. En voulant devenir une nation, les Français ont renoncé à être un empire. En proclamant l'égalité des droits à la succession paternelle, ils ont tué l'esprit de famille, ils ont créé le fisc ! Mais ils ont préparé la faiblesse des supériorités et la force aveugle de la masse, l'extinction des arts, le règne de l'intérêt personnel. (...) Tout pays qui ne prend pas sa base dans le pouvoir paternel est sans existence assurée. Là commence l'échelle des responsabilités, et la subordination, qui monte jusqu'au roi. Le roi, c'est nous tous ! Mourir pour le roi, c'est mourir pour soi-même, pour sa famille, qui ne meurt pas plus que ne meurt le royaume. Chaque animal a son instinct, celui de l'homme est l'esprit de famille. Un pays est fort quand il se compose de familles riches, dont tous les membres sont intéressés à la défense du trésor commun : trésor d'argent, de gloire, de privilèges, de jouissances ; il est faible quand il se compose d'individus non solidaires, auxquels il importe peu d'obéir à sept hommes ou à un seul, à un Russe ou à un Corse, pourvu que chaque individu garde son champ ; et ce malheureux égoïste ne voit pas qu'un jour on le lui ôtera. Nous allons à un état de choses horrible, en cas d'insuccès. Il n'y aura plus que des lois pénales ou fiscales, la bourse ou la vie. Le pays le plus généreux de la terre ne sera plus conduit par des sentiments. On y aura développé, soigné des plaies incurables. D'abord une jalousie universelle : les classes supérieures seront confondues, on prendra l'égalité des désirs pour l'égalité des forces ; les vraies supériorités reconnues, constatées, seront envahies par les flots de la bourgeoisie. On pouvait choisir un homme entre mille, on ne peut rien trouver entre trois millions d'ambitions pareilles, vêtues de la même livrée, celle de la médiocrité." (Mémoires de deux jeunes mariées, 1841, "Pléiade", 1976, t. 1, p. 243)

On peut (ou non) dissocier l'intérêt de ces aperçus sociologiques de l'éloge du patriarcat.

Balzac, Wittgenstein, la règle : l'une des deux héroïnes rêve à son homme idéal, lequel sera notamment fort croyant : "Je méprise profondément ceux qui voudraient nous ôter la source des idées religieuses, si fertiles en consolations. Aussi, ses croyances devront-elles avoir la simplicité de celles d'un enfant unie à la conviction inébranlable d'un homme d'esprit qui a approfondi ses raisons de croire." (p. 248)

- ceci noté aujourd'hui pour mémoire. Depuis la troisième partie du texte "Pas de liberté...", j'ai soigneusement évité d'aborder le thème fort complexe : qu'est-ce qu'obéir à une règle ? J'y suis ramené ces derniers temps par... Richard Wagner. Mais ceci est une autre histoire, que j'espère vous raconter d'ici quelques semaines.


Dieu et Mesrine nous protègent !

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