dimanche 10 juin 2012

Alain, merde...

...je n'ai pas que ça à foutre, pourtant. Mais lorsque j'entends (10eme minute) : "J'estime qu'un mec qui n'a pas tourné un mètre de pellicule ne peut pas parler de cinéma", ça me désespère.

Sortons la grosse artillerie, c'est-à-dire les grands mots. Je viens de prendre en note ce passage de Chesterton :

"L'affaire [une polémique théologique à laquelle fut mêlée saint Thomas d'Aquin] vaut d'être examinée de près si l'on veut commencer à comprendre l'étrange histoire du christianisme. Elle met en évidence un caractère presque inquiétant, marque constante et unique de la foi, bien qu'il ne soit jamais mentionné par les modernes, amis ou ennemis. L'Antéchrist, l'ombre du Christ, en est un symbole ; et l'antique expression dit bien qui nomme le Diable, singe de Dieu. C'est la loi qui veut que le faux ne soit jamais aussi faux que lorsqu'il emprunte les dehors du vrai." (Saint Thomas du Créateur, p. 62)

D'évidence, ceci est entre autres une réflexion d'ordre méthodologique : c'est parfois lorsqu'on est le plus près de la bonne formulation que l'on en est le plus loin, ou que l'on peut le plus induire son public en erreur, précisément parce que ce que l'on dit semble vrai. Le Diable se cache dans les détails, comme dit une autre « antique expression ». Mais qu'il soit clair que ce souci de rigueur ne doit pas déboucher sur une forme de sectarisme telle que je l'ai récemment critiquée chez le même Alain Soral, qu'il ne faut donc pas, c'est le cas de le dire, chercher à « diaboliser ».

Soyons par conséquent précis. On voit bien ce qu'Alain Soral veut dire au fond - un éloge, auquel je souscris, du concret, du « terrain », de la pratique, etc. On voit aussi aisément ce qui coince : à ce compte-là, on ne peut juger si un plat est bon ou mauvais tant qu'on n'a pas cuisiné, on ne peut aimer (ou pas) la tour Eiffel si l'on n'a pas dessiné et fait construire un monument, on ne peut donner son opinion sur une symphonie de Beethoven si l'on n'a pas écrit soi-même neuf symphonies pour orchestre, Wagner ne pourrait qu'écrire de la « branlette » sur Beethoven, Webern sur Wagner, etc. Pour rester dans le domaine du cinéma, rappelons que le plus grand critique du XXe siècle, André Bazin, n'a jamais « tourné un mètre de pellicule », que Truffaut, Godard, Rivette étaient de grands critiques même en n'ayant jamais ou fort peu tourné, que M.-É. Nabe est souvent pertinent quand il écrit sur le cinéma...

Mais ce n'est pas cette trop facile réfutation d'une formulation trop unilatérale qui est intéressante, c'est, une fois encore, ce que cette formulation révèle.

Le critique du cinéma, puisque c'est lui qui est visé, et à travers lui une certaine forme d'intellectuel bourgeois, peut être très con, prétentieux, branleur intellectuel, tout ce que l'on veut, son regard est aussi légitime que celui de Popu qui va au cinéma tous les trois mois ou se contente de ce que les chaînes hertziennes lui proposent. Si le second a le droit de juger, et l'on n'imagine pas A. Soral remettre en cause ce droit, le premier aussi, tout petit merdeux qu'il puisse éventuellement (et souvent) être. Nous sommes ici dans un domaine où il faut presque prendre la défense des intellectuels contre les classes populaires : à tout le moins, savoir ce qu'il en coûte de jouer Popu contre les bourgeois.



Alain Soral prend régulièrement pour cible ces intellos bourgeois et souvent petit-bourgeois. On peut tout leur reprocher, la matière ne manque certes pas. Mais il ne faut pas oublier que ce sont eux qui font le goût. Chateaubriand a pu écrire qu'on ne doit pas s'étonner de lire plein de conneries en régime de liberté d'expression et de liberté de la presse

(je n'ai pas noté la référence, mais dans L'Équipe de l'autre jour un cuisinier qui a participé à l'émission Top Chef et qui va commenter le football sur M6, disait, en substance : "En France, il n'y a plus de tabous mais on n'a le droit de parler de rien." Le gars est présenté comme un bourrin, mais j'avoue avoir trouvé ça assez finaud.)

, estimant que ces libertés entraînent nécessairement un certain déchet et qu'il faut faire avec. On pourrait considérer que Chateaubriand fournit ici sans le vouloir des armes à une critique de la démocratie qui se ferait dans l'esprit d'un Maurras (lequel détestait l'auteur des Mémoires d'outre-tombe), mais laissons cela et utilisons un raisonnement analogue pour notre propos : le petit merdeux petit-bourgeois est, depuis qu'il y a des bourgeois, c'est-à-dire depuis le XIIIe siècle, une composante essentielle de l'histoire de l'Art. Ceci que ce soit dans la réception des oeuvres, dans leur création, ou dans l'économie générale de l'art. Il nous faut de ce fait supporter quelqu'un comme Beigbeder, je suis bien d'accord que c'est pénible. Mais le temps fait son travail, les Beigbeder disparaissent, les Proust et les Céline restent. Bourgeois, Marcel et Ferdinand ? Ferdinand ?? Non seulement il y a de multiples manières d'être bourgeois, mais il est typiquement bourgeois de critiquer le bourgeois, et typiquement bourgeois de jouir de la critique du bourgeois.

Le bourgeois a mauvaise conscience, tout simplement parce que, in fine, il est le produit et le représentant du commerce (même s'il n'est pas nécessairement lui-même dans le commerce) et qu'il sait bien qu'il y a plus glorieux. Certes on peut trouver beaucoup de complaisance dans cette mauvaise conscience. Certes il y a de quoi ironiser à voir tel ancien soixante-huitard devenu agent d'assurances fortuné lire Rimbaud ou Conrad dans la Pléiade et son jardin, en rêvant d'un destin plus aventureux que celui qu'il s'est choisi. Hommage du vice à la vertu... Certes, et surtout, le grand artiste, bourgeois ou non d'origine (on connaît l'importance des aristocrates, notamment déchus, dans l'histoire de la littérature), dépasse finalement ces antinomies et contradictions, et c'est une des raisons pour lesquelles il « passe à la postérité ». De ce point de vue, Marcel n'est pas plus bourgeois que Ferdinand.

On peut me répondre que j'ai une conception bien large du bourgeois, ajouter qu'il est normal que les artistes et leur public soient en majorité bourgeois puisque les bourgeois forment la majorité de la population. Ce dernier argument n'est à prendre en considération que depuis peu, la France étant restée très longtemps un pays rural. Quoi qu'il en soit, tout ce qui précède n'est qu'une mise à plat des présupposés du lieu commun qui veut qu'en civilisation profane l'art se soit peu à peu substitué à la religion en matière de sacré. Il est on ne peut plus logique que ce soit la même classe qui ait porté le mouvement de désacralisation du monde et cherché des remèdes (pas seulement dans le domaine de l'art, pensons aux mythologies politiques, à la publicité...) à cette désacralisation. Dit autrement : il ne faut pas compter sur les ouvriers et les paysans pour contribuer directement et de façon significative à l'histoire de l'art. Même le jazz ne contredit pas fondamentalement ce diagnostic. L'art populaire peut être merveilleux, il a nourri pendant des lustres ce que l'on a coutume d'appeler l'art (et de ce point de vue il n'est pas étonnant que les deux domaines entrent en crise en même temps, au moment d'ailleurs et justement, où le mouvement de désacralisation que j'ai évoqué touche l'art lui-même, où le Mal vainc le remède), mais il est à la fois éphémère et auto-suffisant : ce n'est pas une critique, juste le constat qu'il faut d'autres classes sociales, prêtres, aristocrates, bourgeois, pour lui donner une certaine pérennité et l'inscrire dans une certaine histoire. On peut considérer qu'une société sans artistes, sans la catégorie d'artistes, soit que tout le monde participe à l'art collectif (les Sauvages), soit que l'art y soit soumis à quelque chose de plus haut (Antiquité ou Moyen Age chrétien) vaut mieux que la société qui a produit la figure de l'artiste, c'est une thèse tout à fait soutenable. Il faut juste mesurer les implications d'une telle thèse - ceci sans oublier que c'est aussi notre regard bourgeois et notre idée bourgeoise d'une histoire de l'art qui nous font prendre au sérieux, ce qui implique notamment un investissement dans leur conservation et préservation, certaines formes d'art, nègre par exemple.

(Tout cela peut être symbolisé par quelqu'un comme André Breton, qui est à la fois le prototype de l'intellectuel petit-bourgeois antipathique, et l'homme à qui l'on doit, d'une part, la découverte de Lautréamont ou la valorisation de l'art nègre, et d'autre part l'énergique stimulation de grands artistes comme Artaud, que, comme le dit quelque part M.-É. Nabe, il a aidés à se révéler à eux-mêmes.)

- Enfin Soral vint ? On peut interpréter de deux façons, aussi bien le passage qui m'a fait pondre cette note que ce qu'il arrive au Président de dire sur l'art ou sur ses confrères. Ces deux interprétations ne sont d'ailleurs pas contradictoires. L'interprétation critique, vous venez de la lire ; l'interprétation plus favorable reviendrait à dire qu'A.S. enregistre le fait que la figure bourgeoise de l'artiste est sinon complètement exténuée, en tout cas bien usée. Diagnostic à l'appui duquel j'ai moi-même fourni des arguments. A ce sujet, précisons que j'ai toujours autant de réserves sur la notion de « désacralisation », utilisée ici par commodité : je l'ai écrit souvent, notre monde n'est pas désenchanté, il est mal enchanté. Et, justement, un des bons enchantements qu'il avait trouvés, l'art, a quelque peine à accomplir sa fonction. Ce qui, après tout, dans un monde où seul l'Enculisme fonctionne à peu près, et encore - l'Enculisme étant anthropophage, il y a des limites logiques à son fonctionnement -, n'est pas bien étonnant.

Une conclusion ? Je la prendrai, sans malignité, chez Marc-Édouard Nabe. La phrase qui suit paraîtra peut-être exagérément idéaliste ou spiritualiste. Elle fournit pourtant je crois un début de clé, si j'ose dire, à notre problème :

"La tristesse du sida est accrue par l'absence de grands esprits qui auraient pu en parler. Il y a cent ans ce n'est pas Jean-Paul Aron ou Hervé Guibert qui auraient été touchés mais Oscar Wilde ou Proust. Vous imaginez ce que Proust aurait écrit sur le sida ? Et Otto Weininger ? Même Pasolini et Fassbinder sont morts trop tôt, et pas de ça. Voilà une maladie qui attend sa transcendance. Alors, on la guérira. Tant qu'une immense oeuvre d'art ne sublimera pas le sida, les hommes en mourront. Oui, je crois toujours à la rédemption du mal par l'art." (Rideau, 1992, p. 35)


P.S. : sur le même sujet, les réflexions de Vincent Descombes me semblent rester instructives : si l'écrivain "incarne à sa façon le sacré du groupe, à savoir l'autonomie individuelle", et là encore c'est tout aussi vrai de Marcel que de Ferdinand, il est aussi bien la respiration de cette société qu'une partie intégrante de cet individualisme qui fait qu'elle s'auto-dévore. Peut-être y aurait-il d'ailleurs, sans se laisser abuser par des métaphores faciles, des idées à creuser sur les rapports entre sida, sexualité, place des homosexuels (Abellio a une intuition assez intéressante je trouve sur l'espèce d'admiration sacrificielle dont ils sont l'objet, je vous en reparle un jour), individualisme, fidélité et confiance, etc., en société enculiste.

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lundi 2 novembre 2009

Le prix Renaudot de F. Beigbeder.

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J'ai suffisamment pris mes distances avec certains aspects de la logique de Lucien Rebatet pour avoir aujourd'hui le droit de lui jeter des fleurs. Sans aborder encore le si émouvant massif des Deux étendards, que l'on ne saurait présenter par un échantillon de citations, même bien choisies, voici donc, tirées des Décombres, quelques saillies sur la vie sociale et politique française à la fin de l'entre-deux-guerres, dont je vous laisse goûter l'actualité par rapport à notre France sarkozyste, festive, déprimée, braillarde, inefficace, ne se posant que les questions qu'elle sait ne pas pouvoir résoudre... Pas de photos dans le corps du texte aujourd'hui - je pourrais mettre les mêmes que la dernière fois.

"Tout cela ressemblait à une vaste placidité. Paris tout entier exhalait l'épatement des viandes et des digestions, des loisirs fades et niais, le ruminement doux et bête de ce gros animal au repos que forment quatre millions endimanchés de bipèdes présumés pensants." (II, 8)

"Comme tous les ministres de la démocratie française, il [Daladier] vivait en vase clos, beaucoup plus isolé du peuple que n'importe quel monarque absolu de jadis, parmi des politiciens enfermés dans les abstractions et les calculs de leur bizarre métier, tous en sécurité derrière leurs privilèges, et pour qui un déplacement de voix représentait un dommage bien plus grand qu'une guerre." (I, 5)

Le Front populaire :

"On assistait toujours à la vieille pitrerie des partis gesticulant des rôles. (...) Les finances étaient pillées, l'économie saccagée, la plus grossière démagogie substituée à toutes les règles du gouvernement des hommes. La politique extérieure, où la gabegie avait des conséquences encore plus sinistres mais moins immédiates, était le fort de ces messieurs, le terrain où ils ne faiblissaient jamais, où ils pouvaient se livrer à toutes leurs lubies et tout leur sectarisme, où leur vénalité devenait la plus profitable, où ils cueillaient à foison les arguments jetés aux prolétaires impatients et qui commençaient à soupçonner la comédie. (...) La France exécutait devant l'Europe entière une grossière pantomime, présentant un derrière fuyard et foireux quand elle devait montrer les dents, clamant qu'elle ne permettrait ni ceci ni cela, et dégringolant dans une trappe à guignol quand ceci ou cela s'était produit. Elle se gargarisait avec des décoctions d'entités genevoises [la SDN], elle pelotait amoureusement des foetus de peuples lointains, et refusait aigrement, sous des prétextes insanes, l'alliance qu'une grande nation lui offrait à sa porte." (I, 2) - Lucien pensait à l'Allemagne de Hitler : cet exemple, ou contre-exemple, nous porte à la prudence, sans nous empêcher de penser qu'avec la Russie, tout de même, il y a de quoi parler...

"J'avais de plus en plus conscience d'une fatalité de la guerre : non la fatalité grotesque du droit et de la morale, qui n'a servi que de prétexte à l'usage des ingénus et des algébristes, mais la fatalité de la maladie. La démocratie, au point où elle en était parvenue de judaïsation, d'asservissement aux ploutocraties, aux desseins de leur impérialisme financier, portait en elle la guerre comme un cancéreux porte la mort." (II, 8)

- jusqu'à un certain point, on dirait du Jaurès ("Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l'orage"). Peut-être faut-il aussi se demander si le monde de la démocratie, c'est-à-dire le monde où est né la démocratie, n'est pas plus guerrier que celui auquel il a succédé. A suivre ! - Il est par ailleurs possible de remplacer dans cette citation « guerre » par « crise ».

En attendant... ce qui nous attend, guerre ou crise, il est à craindre que le Français ne l'aborde comme il a vécu la « drôle de guerre » :

"Eh bien ! Je ne vois plus qu'une resquille goguenarde ou une vaste et invincible passivité.

A l'appel des affiches blanches [la mobilisation], les hommes sont venus, vieux, chevaux de guerre bien domestiqués, sachant l'événement obscur, convaincus aussi par expérience qu'il en est toujours ainsi, que l'humble Français de ce siècle est ballotté au gré d'inaccessibles personnages, et de leurs querelles, qu'il serait bien vain d'approfondir. Les insolentes inégalités qu'ils ont en spectacle ne leur inspirent même pas un mouvement de rébellion. Ce ressort-là aussi, chez eux, est détendu. L'autre nuit, avec deux caporaux et huit hommes, nous montions la garde de la prison, corvée fastidieuse entre toutes. Sur le coup de huit heures, le chef de poste arriva, un sergent tout pareil aux autres, et que cependant, rien qu'à la tête, nous saluâmes du même mot : « Merde, un garde mobile ! » C'en était un en effet, de vingt-six ans, frais et prospère, et qui se révéla aussitôt plus tracassier et d'une morgue plus stupide que douze adjudants réunis. J'en étais exaspéré au point que vers minuit, quand il venait pour la dixième fois dans la cour vérifier ma jugulaire et mon fourreau de baïonnette, je luis lâchai en face, sous la lune, mon paquet : « N'as-tu pas honte d'embêter ainsi de pauvres diables, qui ont trente-cinq ans et quinze sous par jour, quand tu touches dix-huit cent balles, nourri, logé, blanchi et couchant avec ta femme, pour ne pas aller te battre, toi, un soldat de métier ? »

J'étais le seul encore capable de ce sursaut, qui a laissé du reste le mobile pantois. Mais quatre jours plus tard, comme n'avions pas de sous-off avec nous, les camarades ont délibérément lâché la garde, passé la nuit au bordel, et pour être plus sûrs de leurs prisonniers, ils les ont emmenés avec eux chez les garces, y compris un espèce de sinistre fou muet, déserteur en prévention de conseil de guerre, qui la veille s'était rué sur une sentinelle couteau au poing." (III, 15)

- encore un peu d'esprit de désobéissance, même irresponsable, pour aller prendre du plaisir (sur le dos des putes, mais les pauvres n'ont guère d'autre solution ou distraction), mais plus assez pour affronter le supérieur petit merdeux... C'est l'internet porno au bureau, la main libre prête à appuyer sur la touche escape !


Pour finir, et bien sûr, sans quoi Lucien ne serait pas Lucien, cet éloge du cosmopolitisme, hélas incomplet, car ne s'adressant qu'aux oeuvres d'art, et non pas, comme chez Baudelaire, à l'infinie variété de la vie : "Ma grande affaire [en 1939, dégoûté momentanément de la politique] avait été aussi d'aller (...) rendre une enthousiaste visite aux tableaux du Prado, de suivre encore une fois un des ces pèlerinages cosmopolites aux grandes oeuvres humaines, qui restent dans notre siècle un des signes les moins discutables de la civilisation." (II, 8)


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- Eh oui, c'était avant la « consécration littéraire » de Beigbeder...

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samedi 17 novembre 2007

"La détestable humanité..." - "Un tel monde doit périr !"

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Je n'avais qu'à ne pas acheter L'Equipe, direz-vous, mais - outre qu'à partir d'un certain âge, on se refait de plus en plus difficilement - lorsque l'on découvre cela en couverture d'un encart publicitaire, on ne peut que souhaiter l'apocalypse proche, via Ben Laden, l'obésité, le réchauffement de la planète, sa surpopulation (ce qui, par rapport à ce qui suit, n'est pas sans ironie), qu'importe, mais vite !


Cela tombe bien en tout cas, puisque la perpétuation de l'espèce est notre sujet du jour.

Notre bien-aimé Muray évoque ici, dans un entretien consacré à son roman Postérité (que je n'ai pas lu), quelques idées sur la reproduction, la sexualité, la pornographie, la différence des sexes, le catholicisme, etc., qu'il est de mon devoir de vous transmettre. Comme indiqué précédemment, dans ce genre de sujets, les généralités peuvent rapidement voisiner avec les banalités ou les exagérations. Ce n'est pas une raison pour s'arrêter d'y réfléchir, et encore moins pour croire que tout y est "naturel". Citons ici Thomas Browne, cité par Borges, cité par Muray (p. 183 du deuxième tome des Exorcismes) : "Toutes les choses sont artificielles, car la nature est un art de Dieu." (nous y reviendrons), et allons-y. La première citation est une présentation par Muray lui-même, en 1997, de cet entretien avec Jacques Henric, réalisé en 1988. Je fonds ensuite, sans signaler coupures et inversions, divers passages.


"J'essayais, dans ce roman, d'évoquer un certain nombre de trouvailles biologiques récentes, les « procréations médicalement assistées » notamment (l'enfant moins le coït), qui, après la pilule (le coït moins l'enfant), me paraissaient pouvoir être étudiées dans leurs conséquences sur les individus (les personnages). Il a généralement semblé à la critique qu'une telle entreprise relevait de la pure obscénité, et qu'il était urgent de la maintenir sous le boisseau. La séparation de la sexualité et l'espèce est ce qui fait le plus peur à l'espèce. D'une certaine façon, on peut dire que toute la haute-tension humaine et sociale se rassemble concrètement là, et qu'il est interdit de toucher à la grande révolution technologique qui a fait passer la reproduction de l'état de nature à celui de culture. S'il est vrai que tombe en ruines tout ce qui, d'inconscient, monte à la conscience, alors le flou utile sur lequel, depuis des millénaires, reposait la perpétuation de l'espèce s'est retrouvé menacé de faillite totale à partir du moment où l'enfant a cessé d'être une chose poussant naturellement entre un homme et une femme, dès que ceux-ci se rapprochent. Comme l'espèce ne voulait pas, ne pouvait pas mourir, il a fallu qu'elle trouve une riposte. On sait qu'elle n'est jamais en peine de ruses pour se perpétuer. L'amour est le gag dont elle se sert depuis des siècles et qui marche encore. Les médias n'ont fait que pousser un peu plus fort que jamais la chansonnette. Ils sont devenus, pour reprendre une expression de Céline, « placiers de la Reproduction ! trouvères de l'Espèce ! ». Et au service de l'intérêt féminin, sur lequel les mâles, impressionnés, sont venus très vite s'aligner dans l'espoir d'avoir encore une place sur la scène. Voici résumées quinze ou vingt années d'actualité."


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"Mon livre est né sous le choc des discours qui se sont mis à proliférer avec l'apparition de toutes les techniques de procréation « assistée » ou « artificielle ». Qu'est-ce qui se passe dans l'humanité concrète, entre telle et telle personne, quand brusquement le choix, la liberté d'avoir ou pas de la postérité (de chair) sont donnés ? Quelles sont les conséquences sur chacun ou chacune de cette liberté ? Comment se fait-il que soudain une chose vieille comme le monde, silencieuse pendant des millénaires, cesse d'être « naturelle », et se retrouve secouée par une multitude d'événements ? Pourquoi la procréation en tant que telle peut aujourd'hui entrer dans le roman, alors que celui-ci l'ignorait, ou presque, depuis des siècles ?

C'est une défaite de la littérature que je décris, pour autant que la littérature (on peut le dire aussi de l'art) ait été, comme je le crois, la seule défaite grave qui ait été infligée à l'espèce dans son ambition de mettre ses intérêts au-dessus de tous les autres. Les écrivains ont été, par le passé, les maillons manquants de la chaîne d'esclavage des générations. Leur travail d'élucidation ne peut en aucun cas, et pour ainsi dire par définition, apporter de l'eau au moulin du Malentendu qui permet à l'humanité de se renouveler. Dans les bibliothèques, ce ne sont pas des romans ou des essais qui sont alignés, mais autant de blessures méthodiques dans le tissu reproductif, autant d'interruptions dans la « fête » universelle de l'engendrement. Par ailleurs, le parti que j'ai choisi me permet de mettre en scène et en pleine lumière les nouveaux acteurs significatifs de notre temps, ceux et celles que j'appellerai les empêchés de procréation (ou de création) dont la stérilité en cours de « guérison » acharnée place sous son propre éclairage la création ou la procréation « normales », comme si celles-ci - sous l'effet d'un renversement complet et récent - ne constituaient plus que l'exception, ou la « marge », dans un paysage social lui-même complètement bouleversé. C'est pour ça que mes héroïnes ont toutes des « problèmes » organiques qui les entravent dans la réalisation de leur plus cher désir. C'est pour ça également qu'elles tombent souvent sur des partenaires mâles plutôt réticents à l'idée de se prolonger en chair et en os. Il se trouve que ces partenaires mâles sont en rapport direct avec des affaires d'écriture et d'édition, ce qui me permet de faire s'affronter de façon violente mes personnages masculins et féminins autour de ces deux pôles : les livres, les enfants. Aut liber, aut puer [soit les livres, soit les enfants] : un vieux proverbe latin qui prouve bien qu'on n'a pas attendu la fin de notre siècle pour se douter que la cohabitation était peu désirable (sauf que les livres ont changé de nature, et du même pas que les enfants).

Ce que nous permet notre époque, c'est de connaître les raisons pour lesquelles cette cohabitation devient indésirable (quoique tout le monde dise le contraire). La liberté dans laquelle sont aujourd'hui placés les partenaires en face de cette question fait aussi s'envoler le flou artistique qui l'a toujours entourée. Les motivations de chacun sont mises à nu.


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On peut préférer continuer à ne pas les voir, mais elle sont là désormais comme des pièces à conviction. Il y a la volonté masculine et la volonté féminine, et elles sont contradictoires, on n'y peut rien, il faut que l'une des deux dévore l'autre, qu'un des deux projets avorte, c'est tout simplement une question de vie ou de mort. Mes héroïnes tentent par conséquent la conversion de leurs partenaires mâles, c'est une entreprise laborieuse et religieuse, il faut parvenir à leur faire croire qu'ils veulent le contraire de ce qu'ils disent vouloir, qu'ils sont malheureux dans leur état, quoiqu'ils refusent de l'admettre, qu'il leur manque quelque chose, qu'ils ont besoin de se prolonger, à l'inverse de ce qu'ils imaginent, etc. L'ensemble est décrit comme une interminable scène de cannibalisme, les bonshommes essaient de se rendre le plus incomestible possible, ce n'est pas facile, et d'ailleurs seuls peut-être, en fin de compte, les grands artistes, les créateurs sont réellement immangeables. D'où les raisons profondes pour lesquelles les idées d'oeuvre ou de création sont si antipathiques au genre humain dans sa majorité (du moins tant qu'on ne les a pas décontaminées en les englobant dans la sphère de la Culture).

- Le diable c'est quoi pour toi, actuellement ? Le dieu de la Reproduction et du Bien ?...

Je crois que c'est très clair, inutile de tourner autour du pot, il y a l'épisode biblique qui est là pour nous renseigner de toute éternité. Le Serpent propose un marché de dupes à Eve, il lui fait croire qu'elle et Adam ne mourront plus, qu'ils seront « comme des dieux ». Et en effet, c'est à partir de cette séquence du « péché originel » qu'Adam et Eve ont de la progéniture. C'est-à-dire qu'ils acquièrent une sorte d'immortalité, oui, mais en tant qu'espèce, pas en tant qu'individus. Parallèlement, lorsque Dieu s'aperçoit qu'Adam et Eve lui ont désobéi, les châtiments qu'il leur annonce sont extrêmement différents : à l'homme il promet la mort, tandis qu'à la femme il assigne des « enfantements dans la douleur ». Après la Faute, en somme, leurs destins divergent. Et l'équivalent des grossesses pour la femme est la mort pour l'homme. Et, dans les attendus du Jugement divin, la mort n'est nullement programmée pour les femmes, de même que la procréation n'est pas mentionnée dans le cahier des charges des hommes.


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Il faudrait reprendre et commenter en détail les théologiens, étudier de près leur extrême réserve vis-à-vis du devoir de perpétuation que l'espèce humaine s'assigne à elle-même. De nos jours, on a réussi à accréditer l'idée que l'Eglise était frénétiquement nataliste. C'est une énorme connerie. La plupart des Pères de l'Eglise, au contraire, ont laissé entendre qu'il valait mieux s'abstenir dans ce domaine, et qu'ainsi la fin des temps (donc le Royaume de Dieu) arriverait plus vite. Mais ils ont énoncé ça avec prudence, ils savaient qu'ils touchaient au culte le plus profond, le plus farouche, le seul sans doute indestructible de l'humanité, bien plus fort que toute divinité, bien plus résistant que Dieu.

L'antagonisme entre récréation et procréation, qui scande au fond les rapports entre les sexes, n'est jamais effacé, il n'est d'ailleurs pas effaçable. La « mauvaise littérature », dans le domaine pornographique, commence lorsque l'on sent que cet antagonisme cesse d'être conscient - et d'abord pour celui qui écrit. En fait, la pornographie voisine très bien avec le sentiment ramollissant, avec le romantisme fusionniste.


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La mauvaise littérature érotique repose en général sur la croyance que l'acte sexuel serait un instant privilégié d'harmonie entre deux personnes. Comme c'est une illusion extrêmement répandue, très peu de gens ont les moyens de distinguer la bonne de la mauvaise littérature érotique. De même que très peu de gens ont la possibilité de penser l'acte sexuel comme fondamentalement ennemi de la procréation, et vice versa. D'où le brouillard lyrique dans lequel les actes les plus crus se retrouvent finalement enveloppés, même quand il s'agit de récits qui se veulent corsés. D'où viennent les enfants ? D'un moment d'inattention alangui de celui à qui on les faits." (pp. 283-94)

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Deux remarques tout de même :

- je me suis laissé dire que faire l'amour pour faire un enfant pouvait être aphrodisiaque aussi pour le "partenaire mâle", qu'il peut être délicieusement pervers de lier "récréation" et "procréation". Reste la question du prix à payer...

- Bree est toujours sublime, mais la saison 3 de Desperate housewives, notamment du fait de son absence pour grossesse... Bon, on a vu mieux.


En guise d'illustration (perverse), je vous joins les paroles d'une "chanson polygame et repopulatrice", Les mormons et les papous, Georgius (vous pouvez en écouter un extrait, et plus si affinités, ici).

On ne voit qu' des filles sans maris,
Que des belles au cœur incompris,
Que des veuves à l'œil attendri,
Un tas d' belles mômes qui se dessèchent,
Des beautés qui deviennent blèches.
Tout ça, c'est la faute à nos lois,
A des parlementaires en bois
Qui ont le cœur et les pieds froids.
L'homme peut aimer dix femmes par jour,
Et des pauvres femmes meurent d'amour.


Vivent les mormons, vivent les papous,
Qui prennent la vie par le bon bout.
Tous ces gars-là sont polygames,
Bigames, trigames et hectogames.
Ils ont des femmes plein leur salon,
Plus que d' fauteuils ou d' guéridons,
Ils comprennent la vie bien mieux qu' nous.
Vivent les mormons, vivent les papous !


Le sang nous pète sous la peau,
Remonte, nous étouffe le cerveau,
Nous comprime les pectoraux.
Bref, on jugule et on torture
Toutes ces forces de la nature.
Si l'on n' veut pas nous " eunuquer "
Ou nous " chapelle-sixtiner ",
Qu'on nous laisse " prolifiquer " !
Ne soyons pas trop exigeants,
Qu'on nous donne trois cents femmes par an !


Vivent les mormons, vivent les papous !
Ça c'est des durs, c'est pas des mous !
Chaque jour, ils en ont une nouvelle,
Alors, ils font des étincelles.
Ils ne mangent pas comme nous, messieurs,
A chaque repas du pot au feu.
Je comprends qu'il en mettent un coup.
Vivent les mormons, vivent les papous !


L'animal est moins bête que nous
Regardez les chiens, les minous,
Les éléphants, les sapajous.
Des compagnes, ils en ont des bandes.
Ils ne suffisent pas à la d'mande.
Combien de poules pour un coquin ?
Et de pingouines pour un pingouin ?
Et de lapines pour un lapin ?
Nous seuls n'avons, pour flirtouiller,
Qu'une seule poupoule au poulailler.


Vivent les mormons, vivent les papous,
Qui ne marchent jamais sur les genoux.
Pas étonnant s'ils se r'produisent !
Qu'on nous donne autant d' marchandise,
Et nous allons faire des enfants
Tout plein les vingt arrondissements.
N'est-ce pas, messieurs, je n'suis pas fou !
Vivent les mormons, vivent les papous !



Bonne bourre !

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samedi 13 mai 2006

La brève qui tue.

"Décès de Claude Dalla-Torre.
Ancienne attachée de presse chez Flammarion puis Grasset jusqu'en 2003, Claude Dalla-Torre est morte à 64 ans, le 6 mai des suites d'un cancer. Elle a contribué au succès d'auteurs comme BHL ou Beigbeder."

(20 minutes, 11.05.06, rubrique "Cultures", p.31.)

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