dimanche 10 juin 2012

Alain, merde...

...je n'ai pas que ça à foutre, pourtant. Mais lorsque j'entends (10eme minute) : "J'estime qu'un mec qui n'a pas tourné un mètre de pellicule ne peut pas parler de cinéma", ça me désespère.

Sortons la grosse artillerie, c'est-à-dire les grands mots. Je viens de prendre en note ce passage de Chesterton :

"L'affaire [une polémique théologique à laquelle fut mêlée saint Thomas d'Aquin] vaut d'être examinée de près si l'on veut commencer à comprendre l'étrange histoire du christianisme. Elle met en évidence un caractère presque inquiétant, marque constante et unique de la foi, bien qu'il ne soit jamais mentionné par les modernes, amis ou ennemis. L'Antéchrist, l'ombre du Christ, en est un symbole ; et l'antique expression dit bien qui nomme le Diable, singe de Dieu. C'est la loi qui veut que le faux ne soit jamais aussi faux que lorsqu'il emprunte les dehors du vrai." (Saint Thomas du Créateur, p. 62)

D'évidence, ceci est entre autres une réflexion d'ordre méthodologique : c'est parfois lorsqu'on est le plus près de la bonne formulation que l'on en est le plus loin, ou que l'on peut le plus induire son public en erreur, précisément parce que ce que l'on dit semble vrai. Le Diable se cache dans les détails, comme dit une autre « antique expression ». Mais qu'il soit clair que ce souci de rigueur ne doit pas déboucher sur une forme de sectarisme telle que je l'ai récemment critiquée chez le même Alain Soral, qu'il ne faut donc pas, c'est le cas de le dire, chercher à « diaboliser ».

Soyons par conséquent précis. On voit bien ce qu'Alain Soral veut dire au fond - un éloge, auquel je souscris, du concret, du « terrain », de la pratique, etc. On voit aussi aisément ce qui coince : à ce compte-là, on ne peut juger si un plat est bon ou mauvais tant qu'on n'a pas cuisiné, on ne peut aimer (ou pas) la tour Eiffel si l'on n'a pas dessiné et fait construire un monument, on ne peut donner son opinion sur une symphonie de Beethoven si l'on n'a pas écrit soi-même neuf symphonies pour orchestre, Wagner ne pourrait qu'écrire de la « branlette » sur Beethoven, Webern sur Wagner, etc. Pour rester dans le domaine du cinéma, rappelons que le plus grand critique du XXe siècle, André Bazin, n'a jamais « tourné un mètre de pellicule », que Truffaut, Godard, Rivette étaient de grands critiques même en n'ayant jamais ou fort peu tourné, que M.-É. Nabe est souvent pertinent quand il écrit sur le cinéma...

Mais ce n'est pas cette trop facile réfutation d'une formulation trop unilatérale qui est intéressante, c'est, une fois encore, ce que cette formulation révèle.

Le critique du cinéma, puisque c'est lui qui est visé, et à travers lui une certaine forme d'intellectuel bourgeois, peut être très con, prétentieux, branleur intellectuel, tout ce que l'on veut, son regard est aussi légitime que celui de Popu qui va au cinéma tous les trois mois ou se contente de ce que les chaînes hertziennes lui proposent. Si le second a le droit de juger, et l'on n'imagine pas A. Soral remettre en cause ce droit, le premier aussi, tout petit merdeux qu'il puisse éventuellement (et souvent) être. Nous sommes ici dans un domaine où il faut presque prendre la défense des intellectuels contre les classes populaires : à tout le moins, savoir ce qu'il en coûte de jouer Popu contre les bourgeois.



Alain Soral prend régulièrement pour cible ces intellos bourgeois et souvent petit-bourgeois. On peut tout leur reprocher, la matière ne manque certes pas. Mais il ne faut pas oublier que ce sont eux qui font le goût. Chateaubriand a pu écrire qu'on ne doit pas s'étonner de lire plein de conneries en régime de liberté d'expression et de liberté de la presse

(je n'ai pas noté la référence, mais dans L'Équipe de l'autre jour un cuisinier qui a participé à l'émission Top Chef et qui va commenter le football sur M6, disait, en substance : "En France, il n'y a plus de tabous mais on n'a le droit de parler de rien." Le gars est présenté comme un bourrin, mais j'avoue avoir trouvé ça assez finaud.)

, estimant que ces libertés entraînent nécessairement un certain déchet et qu'il faut faire avec. On pourrait considérer que Chateaubriand fournit ici sans le vouloir des armes à une critique de la démocratie qui se ferait dans l'esprit d'un Maurras (lequel détestait l'auteur des Mémoires d'outre-tombe), mais laissons cela et utilisons un raisonnement analogue pour notre propos : le petit merdeux petit-bourgeois est, depuis qu'il y a des bourgeois, c'est-à-dire depuis le XIIIe siècle, une composante essentielle de l'histoire de l'Art. Ceci que ce soit dans la réception des oeuvres, dans leur création, ou dans l'économie générale de l'art. Il nous faut de ce fait supporter quelqu'un comme Beigbeder, je suis bien d'accord que c'est pénible. Mais le temps fait son travail, les Beigbeder disparaissent, les Proust et les Céline restent. Bourgeois, Marcel et Ferdinand ? Ferdinand ?? Non seulement il y a de multiples manières d'être bourgeois, mais il est typiquement bourgeois de critiquer le bourgeois, et typiquement bourgeois de jouir de la critique du bourgeois.

Le bourgeois a mauvaise conscience, tout simplement parce que, in fine, il est le produit et le représentant du commerce (même s'il n'est pas nécessairement lui-même dans le commerce) et qu'il sait bien qu'il y a plus glorieux. Certes on peut trouver beaucoup de complaisance dans cette mauvaise conscience. Certes il y a de quoi ironiser à voir tel ancien soixante-huitard devenu agent d'assurances fortuné lire Rimbaud ou Conrad dans la Pléiade et son jardin, en rêvant d'un destin plus aventureux que celui qu'il s'est choisi. Hommage du vice à la vertu... Certes, et surtout, le grand artiste, bourgeois ou non d'origine (on connaît l'importance des aristocrates, notamment déchus, dans l'histoire de la littérature), dépasse finalement ces antinomies et contradictions, et c'est une des raisons pour lesquelles il « passe à la postérité ». De ce point de vue, Marcel n'est pas plus bourgeois que Ferdinand.

On peut me répondre que j'ai une conception bien large du bourgeois, ajouter qu'il est normal que les artistes et leur public soient en majorité bourgeois puisque les bourgeois forment la majorité de la population. Ce dernier argument n'est à prendre en considération que depuis peu, la France étant restée très longtemps un pays rural. Quoi qu'il en soit, tout ce qui précède n'est qu'une mise à plat des présupposés du lieu commun qui veut qu'en civilisation profane l'art se soit peu à peu substitué à la religion en matière de sacré. Il est on ne peut plus logique que ce soit la même classe qui ait porté le mouvement de désacralisation du monde et cherché des remèdes (pas seulement dans le domaine de l'art, pensons aux mythologies politiques, à la publicité...) à cette désacralisation. Dit autrement : il ne faut pas compter sur les ouvriers et les paysans pour contribuer directement et de façon significative à l'histoire de l'art. Même le jazz ne contredit pas fondamentalement ce diagnostic. L'art populaire peut être merveilleux, il a nourri pendant des lustres ce que l'on a coutume d'appeler l'art (et de ce point de vue il n'est pas étonnant que les deux domaines entrent en crise en même temps, au moment d'ailleurs et justement, où le mouvement de désacralisation que j'ai évoqué touche l'art lui-même, où le Mal vainc le remède), mais il est à la fois éphémère et auto-suffisant : ce n'est pas une critique, juste le constat qu'il faut d'autres classes sociales, prêtres, aristocrates, bourgeois, pour lui donner une certaine pérennité et l'inscrire dans une certaine histoire. On peut considérer qu'une société sans artistes, sans la catégorie d'artistes, soit que tout le monde participe à l'art collectif (les Sauvages), soit que l'art y soit soumis à quelque chose de plus haut (Antiquité ou Moyen Age chrétien) vaut mieux que la société qui a produit la figure de l'artiste, c'est une thèse tout à fait soutenable. Il faut juste mesurer les implications d'une telle thèse - ceci sans oublier que c'est aussi notre regard bourgeois et notre idée bourgeoise d'une histoire de l'art qui nous font prendre au sérieux, ce qui implique notamment un investissement dans leur conservation et préservation, certaines formes d'art, nègre par exemple.

(Tout cela peut être symbolisé par quelqu'un comme André Breton, qui est à la fois le prototype de l'intellectuel petit-bourgeois antipathique, et l'homme à qui l'on doit, d'une part, la découverte de Lautréamont ou la valorisation de l'art nègre, et d'autre part l'énergique stimulation de grands artistes comme Artaud, que, comme le dit quelque part M.-É. Nabe, il a aidés à se révéler à eux-mêmes.)

- Enfin Soral vint ? On peut interpréter de deux façons, aussi bien le passage qui m'a fait pondre cette note que ce qu'il arrive au Président de dire sur l'art ou sur ses confrères. Ces deux interprétations ne sont d'ailleurs pas contradictoires. L'interprétation critique, vous venez de la lire ; l'interprétation plus favorable reviendrait à dire qu'A.S. enregistre le fait que la figure bourgeoise de l'artiste est sinon complètement exténuée, en tout cas bien usée. Diagnostic à l'appui duquel j'ai moi-même fourni des arguments. A ce sujet, précisons que j'ai toujours autant de réserves sur la notion de « désacralisation », utilisée ici par commodité : je l'ai écrit souvent, notre monde n'est pas désenchanté, il est mal enchanté. Et, justement, un des bons enchantements qu'il avait trouvés, l'art, a quelque peine à accomplir sa fonction. Ce qui, après tout, dans un monde où seul l'Enculisme fonctionne à peu près, et encore - l'Enculisme étant anthropophage, il y a des limites logiques à son fonctionnement -, n'est pas bien étonnant.

Une conclusion ? Je la prendrai, sans malignité, chez Marc-Édouard Nabe. La phrase qui suit paraîtra peut-être exagérément idéaliste ou spiritualiste. Elle fournit pourtant je crois un début de clé, si j'ose dire, à notre problème :

"La tristesse du sida est accrue par l'absence de grands esprits qui auraient pu en parler. Il y a cent ans ce n'est pas Jean-Paul Aron ou Hervé Guibert qui auraient été touchés mais Oscar Wilde ou Proust. Vous imaginez ce que Proust aurait écrit sur le sida ? Et Otto Weininger ? Même Pasolini et Fassbinder sont morts trop tôt, et pas de ça. Voilà une maladie qui attend sa transcendance. Alors, on la guérira. Tant qu'une immense oeuvre d'art ne sublimera pas le sida, les hommes en mourront. Oui, je crois toujours à la rédemption du mal par l'art." (Rideau, 1992, p. 35)


P.S. : sur le même sujet, les réflexions de Vincent Descombes me semblent rester instructives : si l'écrivain "incarne à sa façon le sacré du groupe, à savoir l'autonomie individuelle", et là encore c'est tout aussi vrai de Marcel que de Ferdinand, il est aussi bien la respiration de cette société qu'une partie intégrante de cet individualisme qui fait qu'elle s'auto-dévore. Peut-être y aurait-il d'ailleurs, sans se laisser abuser par des métaphores faciles, des idées à creuser sur les rapports entre sida, sexualité, place des homosexuels (Abellio a une intuition assez intéressante je trouve sur l'espèce d'admiration sacrificielle dont ils sont l'objet, je vous en reparle un jour), individualisme, fidélité et confiance, etc., en société enculiste.

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dimanche 14 novembre 2010

Some people say a man is made outta mud... ("Le monde comme dispositif fait partie du monde comme phénomène.")




Poursuivons notre propagande pro-Borella, tant les éclaircissements donnés dans La crise du symbolisme religieux nous semblent pouvoir être profitables à tous. Si, comme l'écrivait P. Boutang il y a bientôt quarante ans, "le premier travail de la reconstruction sera métaphysique", travaillons, travaillons, quitte à nous répéter quelque peu :

"Telles sont les considérations qui nous permettent de saisir la véritable signification de l'infinitisation du cosmos au début du XVIIe siècle, et justifier que nous ayons pu parler, à son sujet, d'une limitation indéfinie. C'est précisément ce concept d'une limitation indéfinie ou universelle qui nous permet de rendre compte, paradoxalement, et de l'apparent agrandissement de l'espace cosmique, et du sentiment carcéral qui s'empare alors des esprits et des coeurs. Répétons-le - car c'est là que réside à nos yeux l'essentiel de la mutation culturelle que subit l'âme européenne - l'illimitation ou l'ouverture de l'espace cosmique est corrélative, fondamentalement, de la réduction du monde à l'étendue géométrique, c'est-à-dire de sa clôture ontologique. Inversement, la clôture spatiale du monde médiéval et antique est corrélative d'une illimitation ontologique, parce que l'ordre des choses est mystérieusement rattaché à l'ordre divin qu'il symbolise. Cette illimitation intrinsèque du monde s'accorde à la profondeur de la vie humaine. Car la vie de l'homme se déroule toujours dans un univers à la fois fini et profond, jamais dans un espace illimité et surfacial. La vie est finitiste, elle exige un cadre, un entourage, un « milieu » (Umwelt) [un enracinement, dirait Simone Weil], une niche écologique, une matrice, un paradis. Mais en même temps elle ajoute à cet espace tri-dimensionnel clos (que symbolise la croix des fleuves au jardin d'Eden), une quatrième dimension, la seule qui soit infinie, ou quasi-infinie : la profondeur interne, géométriquement non figurante, présence cachée de l'arrière-monde en toutes choses qui prolonge leur être secret vers l'Être infini. C'est pourquoi la science galiléenne peut bien offrir l'ivresse d'une étendue illimitée où plonger nos regards, le subconscient collectif ne s'y trompe pas. Il ressent cette ouverture comme une perte, cet agrandissement comme un leurre." (La crise du symbolisme religieux, p. 89)

- ce que la publicité a pour une fois su traduire, c'est le slogan du film de l'ex (?)- publicitaire Ridley Scott : "Dans l'espace galiléen, personne ne vous entend crier" - une brève recherche Google


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, pour vérifier que je ne me trompe pas sur ce slogan, m'apprend que dans l'espace dit de la « conquête », auquel Jean Borella consacre la suite de ce passage, c'est vrai, on n'entend rien.





- Ce qui me donne une transition toute rêvée vers un autre texte issu du même livre. D'une part je n'ai quasiment aucune culture scientifique, d'autre part, ainsi que je l'ai expliqué en mai dernier, j'ai quelques réserves d'ordre général à l'utilisation de la science par la philosophie ou la religion. Cela n'empêche certes pas toute référence à la science contemporaine, en voici une, toujours donc sous la plume de J. Borella :

"Les analyses les plus fines de la physique récente conduisent… à un renversement paradoxal des conceptions ordinaires : ce n'est plus la séparation ou la distance entre deux points qui est première et évidente, et donc la corrélation éventuelle de ces deux points qu'il faut expliquer, mais c'est au contraire l'« inséparabilité » qui devient « principe », et la distance ou l'écartement qui fait problème : “la distance n'est pas de façon intrinsèque, entre tel et tel élément de la réalité indépendante. C'est nous qui la mettons, d'une certaine manière, entre tels et tels éléments de la réalité empirique, ou, autrement dit, de l'image de la réalité que nous construisons pour nos échanges et notre usage”, Bernard d'Espagnat, A la recherche du réel, Gauthier Villars, 1979, p. 46. Cet ouvrage peut soulever des critiques, notamment à cause du caractère un peu sommaire (à nos yeux) de certaines considérations philosophiques (et que doit donc penser un physicien de nos propres considérations en matière scientifique !). Mais cela ne saurait suffire à discréditer sa thèse fondamentale : la réalité objective n'est pas de nature matérielle." (p. 86n.)

Phrase saisissante, donc j'avais fait le titre de ma première utilisation de La crise…, et à laquelle je trouve aujourd'hui une allure programmatique : mon tempérament prudent, mon côté Musil si je veux être prétentieux, ma pusillanimité si je veux me flageller, essaient de me retenir, mon enthousiasme leur fait un cadrage-débordement (« d'école » : dans la presse sportive, un cadrage-débordement est toujours d'école, ne me demandez pas pourquoi) et s'empresse de déclarer que les seules philosophies intéressantes d'aujourd'hui, les seules qui peuvent contribuer à nous sortir de la crise, y compris d'ailleurs financière et toute cette merde (la merde vient après la bouffe, le poisson pourrit par la tête : la crise est conséquence et non cause, même si elle a son propre rythme), sont celles qui détailleront et expliqueront ce principe. - Et voilà comment, parti en marchant sur des oeufs, je deviens militant exalté, c'est typique…

Mais revenons à d'Espagnat. Le vieux voyeriste jamais éteint en moi ne peut que frétiller à la lecture de ce nom, et aller vérifier ce qu'en écrivait, il y a foutre trente ans, le maître :

"Nous apprenons par l’intermédiaire du physicien d’Espagnat (A la recherche du réel) que Bohr définit la science avant tout comme une œuvre de communication entre les hommes et non en termes d’une réalité donnée et intrinsèque qu’elle aurait pour mission de tenter de décrire. En d’autres termes, la science est pour Niels Bohr la synthèse d’une partie de l’expérience humaine. (…) Dans le cadre de la conception de Bohr la notion de réalité des propriétés des objets semble bien être rigoureusement subordonnée à celle d’expérience humaine et n’avoir de sens qu’à travers elle. C’est donc en quelque sorte un nouveau cogito : la communication seule est certaine, tout le reste est douteux. La conclusion de cette réjouissante école de Copenhague est que la physique ne peut plus parler d’une nature en-soi nature, d’une matière en-soi matière et d’un objet en-soi objet. Pour Bohr, la nature et la matière sont seulement des régions du monde défini comme l’activité totale des hommes. D’Espagnat ajoute : "Plus les connaissances s’accroissent, plus devient grand le domaine de celles dont on peut bien dire qu’elles sont connaissance de nous-mêmes avant d’être connaissance d’un problématique monde extérieur ou d’une vérité éternelle." (…)

L’importance conférée par Bohr aux instruments de mesure a pour conséquence que selon lui il est impossible de parler d’un phénomène tant que l’on s’abstient de décrire de façon complète le dispositif expérimental utilisé pour étudier ce phénomène donc à la limite : le monde comme dispositif expérimental pour observer le monde comme phénomène ! En vérité il faut même dire que le dispositif fait partie intégrante du phénomène et donc le monde comme dispositif fait partie du monde comme phénomène. Ainsi, la propagation d’une particule dans l’espace n’est pas en soi un phénomène. L’ensemble constitué par le dispositif émetteur, la particule, le milieu traversé et un dispositif récepteur voilà selon Bohr un phénomène dont la science physique peut légitimement parler. Mais ces instruments qu’utilisent les hommes, il faut bien que les hommes les construisent avant de les utiliser. Et pourquoi donc s’arrêter en si bon chemin et délimiter le phénomène à la porte du laboratoire et ne pas l’étendre aux différents endroits où les instruments sont fabriqués. Ainsi cet état préparé par le physicien est inclus dans un état préparé par le monde lui-même, ce phénomène est lui-même un état de la division mondiale du travail et le monde est le seul dispositif adéquat pour observer le monde, autrement dit la réalité seule est qualifiée pour observer la réalité."

Tout ceci me semble rentrer parfaitement dans notre cadre d'analyse du jour. Je reproduis encore certaines thèses :

"Le fait que nous prétendions que ce que l’on désigne par les mots de nature et de matière soit des régions de la connaissance ne signifie pas pour autant que nous prétendions que rien n’existe qui ne soit pas idée, pensée. Le mouvement de l’idée a lieu dans ce qui existe et n’est pas elle. Mais ce qui existe et qui n’est pas la pensée n’est pas pour autant ce que l’on désigne par « matière » et « nature ». Cela ne signifie pas non plus que ce qui existe et n’est pas la pensée soit hors de portée de la connaissance comme le prétend Kant. Au contraire, la connaissance en tant que monde, communication pratique, mouvement de la pensée dans ce qui n’est pas elle est destruction de ce qui existe et n’est pas la pensée, ou du moins destruction de son indépendance : médiation, auto-médiation de ce qui existe. La connaissance en tant que monde, loin d’être étrangère à l’être, est son auto-destruction, sa division interne infinie. L’être n’est donc pas laissé intact hors de la connaissance mais la connaissance est l’effondrement interne infini de l’être... Hegel donne une description éminemment poétique de cet effondrement. Le style de Hegel, le style tornade et tempête, est le style apocalyptique par excellence.

Autrement dit : ce que l’on nomme « nature » et « matière » ne sont pas ce dans quoi se mouvrait la pensée. C’est déjà le mouvement de la pensée, c’est déjà une région d’un état de la destruction de ce qui existe, c’est déjà une région de la fondation de l’univers.

Sur ce point, nous nous séparons de Hegel et sommes modestement dualistes. Le mouvement de l’idée est le mouvement de l’idée dans ce qui existe et ainsi devient monde. Nous admettons qu’il préexiste quelque chose au mouvement de l’idée et qui n’est pas l’idée, mais nous dénions que ce quelque chose soit « nature » ou « matière » du moins ce que l’on désigne habituellement par ces mots. De toute façon, cette hypothèse dualiste est totalement gratuite et superflue dans l’état des choses. Ça ne mange pas de pain et nous ne nous priverons donc pas du plaisir de la faire. Quelle souillure originelle évidemment pour notre essence divine. Nous ne serons jamais que des divinités nées ! Selon le mot de Lautréamont, nous sommes d’ailleurs cette naissance éternelle. Les mythes religieux ont un fondement rationnel, fondement rationnel auquel ne peuvent d’ailleurs prétendre les laborieuses fables matérialistes, car ces mythes sont l’œuvre d’un monde et connus comme tels. (…)

D’une manière plus générale, nous nous trouvons en accord avec d’Espagnat (…) pour contester que l’objet soit la réalité, que l’objet existe comme objet en-soi objet, qu’une « nature » existe comme nature en-soi nature indépendamment de la connaissance que l’on peut en prendre, cette connaissance venant en quelque sorte se sur-ajouter comme reflet inessentiel et impuissant à cette nature en-soi nature. De même nous contestons qu’il existe une matière en-soi matière indépendamment de la connaissance que l’on en prend. Cette dernière expression est d’ailleurs incorrecte puisqu’elle laisse supposer qu’on prend de toute façon connaissance d’une matière ou même de ce qui existe indépendamment de la pensée. Or il n’en est rien. La matière à titre de région de la connaissance n’est pas ce dont la connaissance prend connaissance mais la connaissance elle-même ou du moins un résultat. Ensuite la connaissance ne prend pas connaissance de l’« être » de ce qui existe indépendamment de la pensée, mais détruit cet être, détruit son indépendance. Elle ne vise pas à connaître l’être, elle est la destruction de l’indépendance de l’être." (Revue de préhistoire contemporaine, 1982, pp. 140-146)

Je n'ai pas souvenir que cette idée de destruction, exprimée ici avec d'importantes nuances dans ses formulations, ait été reprise par l'auteur dans les dernières années. L'invocation de Lautréamont (comme, dans d'autres textes de la même période, de Breton), sauf erreur de ma part, est restée de l'ordre de l'exceptionnel. Quoi qu'il en soit, en 2005, J.-P. Voyer, dans un texte d'une grande densité, revient sur cette idée de « dualisme modeste » :

"Cela me permet de préciser ce que j’entendais quand je disais au Dr Weltfaust que j’étais, contrairement à Hegel et à Marx (…), modestement dualiste. Je ne disais pas que j’étais dualiste au sens matière-esprit, mais au sens ce qui est objet-ce qui n’est pas objet. Qu’est-ce qui n’est pas objet ? L’apparence, c’est à dire l’apparition en tant qu’apparition. Cela vaut, évidemment, pour les objets qui n’apparaissent jamais, tels les nombres — personne n’a jamais vu un nombre et personne n’en verra jamais et cependant, si j’en crois Frege, les nombres sont des objets —. Je suis donc dualiste car je reconnais deux ordres : l’ordre des objets, visibles (les choses) et invisibles (invisibles, certes, mais… formulables. Formulables, sinon, il n’y aurait pas de mathématiques), et l’ordre de l’apparence. Si cela ne produisait pas des phrases bizarres, il serait judicieux de généraliser visible et invisible en manifestes et non manifestes."

- Est-ce encore du dualisme, je ne sais pas, et la distinction des genres d'être, empruntée à Wittgenstein et Vincent Descombes et évoquée dans la suite de ce passage, ne pourrait-elle pas, au moins d'une certaine manière, être reliée à la gradation de profondeur dans l'ordre symbolique que l'on trouve dans les thèses de Jean Borella ?

Bon, ça suffit pour aujourd'hui…





…ou plutôt non, car je tombe sur la retranscription du merveilleux article « Hétérosexisme », issu du Dictionnaire de l'homophobie, dirigé par le regrettable Tin, que nous avons retrouvé il y a peu.

J'évoquais cet article dans ma longue recension de cet inénarrable dictionnaire, en 2006, il n'est donc que justice de vous en communiquer le contenu, maintenant qu'il est disponible en ligne. Je ne vais pas non plus lui consacrer un texte entier, la vie est courte, à le relire je me contenterai de noter à quel point on peut être frappé, non seulement par la légèreté des considérations historiques de l'auteur, par sa façon de résoudre le problème par ses définitions de départ, par la confusion, bien analysée par Muray dans le temps, entre « stigmatisation » et « discrimination » (discriminer, rappelait Muray, c'est à l'origine, et ce peut n'être, qu'établir des différences, cela ne débouche pas nécessairement sur de mauvais traitements ; dans le cas présent, on ne voit pas en quoi l'idée d'une complémentarité homme-femme, qui que je sache s'emboitent bien, aboutirait nécessairement à la soumission de la seconde au premier), mais aussi, cela dans mon souvenir avait moins attiré mon attention, par un rapprochement malheureusement très courant entre la culture bourgeoise du XIXe siècle, effectivement aussi dure aux homosexuels que très hypocrite, et toute l'histoire de l'« Occident chrétien », et par - à phobie, phobie et demi - une sourde et désagréable misogynie ma foi assez courante chez les pédés.


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Et cette fois-ci, bonne journée !




La technique, bon… Mais l'esprit !

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mercredi 17 juin 2009

"Putain un jour..."

De Guy Debord, je n'ai pas grand-chose à dire. Je l'ai lu avec intérêt il y a une quinzaine d'années, sans depuis beaucoup y revenir. Que l'État le consacre, on peut certes en sourire, mais il n'y a pas de quoi en être surpris. C'est ainsi que les choses fonctionnent, en France notamment, et, après tout, dans un pays où il n'y a pas une structure de fondations privées comme aux États-Unis, capables l'une d'accueillir Baudelaire, l'autre Proust, la troisième Céline, etc., il n'est pas illogique que ce soit l'État qui centralise les informations et les archives. Dans le cas d'un présumé radical révolutionnaire sans concessions etc. comme G. Debord, c'est juste un peu drôle, mais je crois qu'il faut reconnaître que cela ne vaut pas à soi seul condamnation de ses écrits. En des temps aussi confus, la consécration d'une oeuvre par l'État ne signifie pas plus qu'elle est mauvaise ou dépassée, que son refus de l'acquérir dans ses archives ne signifierait (ou n'aurait signifié, dans le cas de Debord) qu'elle vaille toujours d'être lue.

(Et puis on a assez râlé, lors de la vente Breton, qu'un libraire du quartier latin, appuyé sur des banques américaines, ait tout raflé et envoyé aux États-Unis... Finalement, et sans se leurrer sur les aspects financiers du problème du point de vue des ayant-droits, ne vaut-il pas mieux que ces archives restent en France ?)


Tout ceci... pour me payer une nouvelle fois P.-A. Taguieff, dont le texte sur ce sujet a eu le don de me faire bondir. Il est étrange comme certains auteurs ne cessent de vous sortir par les yeux. A la longue je le confesse j'ai fini par ressentir, non pas de l'affection, mais une pitié non exempte de chaleur humaine à l'égard d'un gars comme Finkielkraut, tant à l'intérieur de son étroitesse d'esprit il semble triste et désorienté. M. Taguieff, lui... en fait, je devrais lui être reconnaissant de me prouver ainsi périodiquement par l'exemple la faculté des « intellectuels » à n'être que de sinistres crapules. Je ne relève que deux points :

- il est dit plusieurs fois dans l'article que Debord fut un homme « sans oeuvre ». On peut détester cette oeuvre, la tenir pour négligeable, il reste qu'elle existe. D'autant que, quoi que l'on pense par ailleurs du personnage Debord et de la façon dont, on peut l'accorder à P.-A. Taguieff, il a su créer autour de lui une légende, une partie de cette oeuvre, il faut le noter, n'est pas signée - les textes de la revue de l'Internationale Situationniste. Il en est d'ailleurs ici comme de Breton : considérer que l'oeuvre ne vaut pas grand-chose, détester le côté chef de bande, avec scissions, anathèmes, etc., tout cela est légitime. L'un comme l'autre néanmoins, dans des proportions évidemment différentes, ont fédéré, y compris contre eux-mêmes, des volontés qui plus tard purent s'exprimer...

- ...notamment celle de M. Taguieff ! Il est de notoriété publique - l'intéressé l'a lui-même évoqué ailleurs - que dans sa jeunesse il lisait les publications situationnistes et fréquentait la librairie La Vieille Taupe, qui à l'époque (fin années 60) était le meilleur endroit pour les trouver. Qu'il les trouve désormais débiles, c'est son droit, mais dans un article aussi violent, où l'on ironise à plaisir sur "la fantomatique Internationale situationniste, microscopique groupement d'une dizaine d'individus en moyenne, épouvantail à bourgeois particulièrement poltrons", omettre que l'on a soi-même été un moment séduit par cet "épouvantail", n'est-ce pas quelque peu minable ? Juger sévèrement une époque, dont on a pourtant partagé, ne serait-ce qu'un temps, les défauts, sans le signaler au lecteur (du Figaro, qui plus est, lecteur sans doute peu au fait de l'histoire des compagnons de route de l'I.S.), c'est aussi irresponsable que lâche.

"Juger une époque" : par-delà le cas Debord, c'est de cela qu'il s'agit. En « oubliant » de signaler sa participation, même modeste, à cette histoire, P.-A. Taguieff refuse de donner la moindre crédibilité, la moindre possibilité de séduction, à des mouvements comme l'I.S. (et, peut-on poursuivre, à ceux qui aujourd'hui veulent s'en inspirer). Ergo, ceux qui s'y sont engagés ou intéressés ne pouvaient être que des gros cons ou des petits merdeux (ou l'inverse). Jugement facile, excessif, que la vérité des faits oblige, tout simplement - et cela n'aurait pas été le cas si l'auteur s'était expliqué, dans son article, sur le sujet - à appliquer à Pierre-André Taguieff lui-même.






Précisions : je n'en ai pas d'exemplaire sous la main, mais je tiens l'information selon laquelle P.-A. Taguieff fréquentait La Vieille Taupe par intérêt pour le situationnisme, du livre (controversé) de C. Bourseiller, Histoire générale de l'ultra-gauche, Denoël, 2003. C'est dans un numéro (que je n'ai pas lu) des Archives et documents situationnistes, du même Bourseiller, que M. Taguieff revient sur ces années.

Ajoutons que l'allusion à La Vieille Taupe ne se veut pas maligne : à l'époque, la librairie n'a rien d'une officine révisionniste ou négationniste.



P.S. : J'en profite : il m'arrive de recevoir des propositions pour devenir « ami » de tel ou tel sur Facebook. Le fait est que je ne suis pas sur Facebook et n'ai pas l'intention de m'y inscrire. Ce que spontanément j'appellerais un « bon vieux mail » me semble suffisant pour quiconque cherche à me contacter. Cordialement !

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jeudi 8 novembre 2007

"Une chambre close, bénie, enviable et mystérieuse..."

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Dans un texte intitulé "Curriculum Celinae", publié en 1994 et repris dans le deuxième volume de ses Exorcismes spirituels (pp. 120-125), P. Muray se laisse aller à quelques confidences sur sa découverte et son apprentissage de l'oeuvre de Céline, en des termes qui ont éveillé en moi trop d'échos pour que je ne leur donne pas ici une forme de publicité. Sans autre forme de commentaire, sinon cette précision que Muray s'est nourri de Céline plus tôt, dans l'absolu et dans son itinéraire propre, que moi. Deux éléments qui lui permettent des points de comparaison dont j'ai été ou me suis privé.

Muray raconte d'abord qu'il a feuilleté Mort à crédit dans l'exemplaire de la bibliothèque paternelle, exemplaire où il n'a pas pu ne pas remarquer les "blancs" insérés par Denoël en lieu et place des passages pornographiques, "blancs" qui néanmoins, contexte aidant, ne laissaient guère de doute sur les activités auxquelles Céline fait dans ces pages référence.

"Ainsi ai-je rencontré Céline pour la première fois. En m'escrimant à décrypter ses obscénités escamotées. Le sexe ne courait pas les rues, à l'époque. C'était encore, pour peu de temps, une chambre close bénie, enviable et mystérieuse. Les corps des femmes, leurs chairs, leurs volumes, n'étaient pas devenus les ingrédients de base du business honteux de la communication terminale et totale. Les images gardaient leurs distances. Le dressage publicitaire n'avait pas commencé son travail d'effacement irrévocable de l'excitation. L'érotisme était encore la plus délicieuse façon de dire non à la liturgie communautaire. Grâce à Mort à crédit et à ses passages supprimés, j'ai commencé à deviner que la vie charnelle n'avait rien d'un idéal platonicien fusionniste ; dans le meilleur des cas, c'était un objet de réprobation, donc un moyen d'individualisation. Ces paragraphes évanouis étaient des coquillages : en collant l'oreille, on y entendait bruire tout le plaisir du monde. Je ne l'ai jamais oublié.

Et puis Céline est mort. 1er juillet 1961. (...) Sa mort, hélas, tombait mal. J'étais trop occupé à traverser le désert des lectures recommandées, fortement prescrites par la Faculté. Gide, Sartre ou Camus fermaient l'horizon. Il aurait fallu déblayer. C'était trop pour un seul homme, surtout adolescent. Sartre et Camus principalement existaient de toute éternité pour me dissuader d'aller voir ailleurs, de laisser ma curiosité s'égarer dans des régions malsaines et des fréquentations douteuses. C'étaient moins des philosophes ou des romanciers que des mesures préventives. On les avait mis en place, après-guerre, pour régler le problème crucial de la sécurité en milieu littéraire. Ils n'écartaient pas tous les risques, bien sûr, ils n'empêchaient pas tous les accidents, mais ils allaient dans le bon sens. Grâce à eux, déjà, l'art d'écrire s'embarquait discrètement du côté de l'aide humanitaire. Le reste de la société devait suivre, il fallait y travailler. Et puis, si on avait quelque goût pour les rébus pas drôles sans énigmes cachées à la clé, il y avait encore le « nouveau roman ». Quant à l'analgésique poétique, il survivait bravement sous le nom de surréalisme. Grâce à Breton ou Eluard, le poème, ce médicament de confort du grand hospice culturel occidental, se parait d'atours rebelles, extrémistes et modernes, bien faits pour séduire les futurs cadres de la social-démocratie spectaculaire, les communicateurs lyriques du monde de demain.

J'oubliais. Outre leurs talents respectifs, Breton, Sartre ou Camus pensaient aussi le plus grand mal de Céline. C'étaient des hommes de bien.

Pendant ce temps-là, sans que je le sache, paraissait le premier Pléiade. Voyage et Mort sur papier biblique. Et les fameuses lacunes obscènes complétées, remblayées par Céline lui-même, réécrites pour l'occasion avec une science aiguë de l'édulcoration et de ce que celle-ci entraîne toujours comme mauvais goût, donc comme falsification. « Il lui a beurré le cul en plein » (texte original réintégré plus tard, en 1981, dans la nouvelle édition de la Pléiade) se retrouve changé, dans l'édition de 1962, en « Il lui a beurré le trésor ». « Il lui farfouillait la fente » devient : « Il lui faisait des drôleries ». Comme quoi l'arrachement de la chose, de la chose en soi, à ce qu'elle est, la suppression de sa quiddité, implique toujours l'effacement de la différence sexuelle. Cet effacement est la condition première de l'idéalisation. Ainsi, « me baisser jusqu'à sa craquouse » se masque en : « me baisser jusqu'à la nature ». Ce qui ne fait pas du tout le même effet, surtout pour celui qui se baisse.

Récapitulons. « Trésor » au lieu de « cul », « drôleries » au lieu de « fente », « nature » au lieu de « craquouse » : passage du monde réel ou sensible à sa transfiguration poétique. Embellissement de la réalité crue et mensonge naturaliste.

Mais n'anticipons pas. Ces années-là voyaient le grand début de l'aménagement du territoire par le mélange du réel et de l'imaginaire, l'unification des sexes et la confusion des espèces. Une nouvelle société s'organisait à coups de boulons serrés dans tous les coins, dont les bruits étaient couverts par le roulement grandissant du rock universel, cette adhésion musicale de l'être extasié à sa condition liquéfiante. En ce temps-là, que les tour-opérateurs journalistiques nommeront plus tard « trente glorieuses » ou « société de consommation », il fallait déjà se lever de bonne heure pour entendre d'autres sons de cloche littéraire que ceux des nettoyeurs éthiques et des épurateurs sentimentaux. Les médias n'avaient même pas encore occupé tout le terrain que déjà la midinette (la midinette homme ou femme) y dictait sa loi, plus dure, plus sordide que tous les totalitarismes. (...)

Un beau jour, je dénichai Bloy. Une autre fois Bernanos. Quelques hectares de ronce rayonnante plus loin, j'aperçus Sade. Et Lautréamont. Tous ces opéras de la Discorde s'ignoraient les uns les autres. C'était parfait. Les grands écrivains n'existent qu'en ordre dispersé. La connivence, il y a la « vie littéraire » pour ça, et c'est tout à fait autre chose.

Alors Céline revint. Il ne me manquait plus que lui. Je l'avais depuis des années sur le bout de la langue. Comme une association d'idées furibondes, c'est l'oeuvre de Bloy qui m'y reconduisit. Mort à crédit pléiadisé, les lacunes en avaient disparu. Mais pas les trois points, bien sûr, ni les exclamations. Ni les jungles d'une intrigue conduite comme un crêpage de chignon fourmillant au milieu des tirs croisants des exagérations qui fendaient les pages. Ensuite ce fut Voyage : déchiffrement de la société comme tissu de bouffées délirantes au moyen desquelles sa vie est volée à l'individu avec son consentement, voire son enthousiasme. Puis les Entretiens avec le Professeur Y, ou la démonstration qu'un grand style se prépare comme un crime. (...)

Avec Céline, l'outrage avait commencé à devenir récit. (...) La complexité de l'humanité se réorganisait dans la trame radieuse d'une tapisserie d'injures. On pouvait le continuer, les motifs ne manquaient pas. Ils manquent moins que jamais aujourd'hui. Et la « réalité » présente, intégralement carnavalisée, sait aussi se défendre plus férocement qu'elle n'a jamais su contre tout danger de description vraie. On rapproche parfois Céline de Rabelais : c'est oublier que la merveilleuse saturnale rabelaisienne n'était pas obligée, elle, de s'opposer à la bouffonnerie de la foire et des Mardis-Gras, dont elle empruntait l'énergie, au contraire, pour carnavaliser tout le « sérieux » de son temps. Le « sérieux » du temps de Rabelais était épique et aristocratique ; il souffrait donc d'être moqué. Notre « sérieux » dominant à nous, farcesque, petit-bourgeois et chafouinement lyrique, supporte très mal sa caricature. De constants égards lui sont dûs, pour faire oublier ses origines modestes. Sa légitimité vient de ses bons sentiments, elle est inattaquable. La grande Fabrique médiatique de contes de fées de notre temps réclame un respect de fer. Le sérieux est compris dans le bouffon et le bouffon dans le sérieux. Tout est bouclé. Tout est prévu. Les flics de la bien-pensance poétique ont le sourire. Ils sont tranquilles. On ne met pas en question des gens qui sont contre la guerre et pour la sauvegarde de l'environnement sans oublier d'avoir l'air jeunes, positifs, rebelles, impertinents, il faudrait être dingue.


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Ou y prendre un plaisir tel qu'il efface toute prudence. Un plaisir à la Céline. Celui de ne jamais trouver normal l'état du monde et de la vie tels qu'ils se présentent. Ce que j'avais pressenti, vers treize ans, bien obscurément, au bord des lacunes de Mort à crédit."

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