mardi 2 février 2010

"Au bon vieux temps..." De notoriété publique.

Annex - Russell, Jane (Revolt of Mamie Stover, The)_04


Sur les conseils d'un ami, je parcours le journal d'Andy Warhol (Grasset, 1990). - Mon Dieu quelle vie de merde ! Ce ne sont pas tant les abus de tous genres qui choquent, ni le fric et l'artifice - tout cela a toujours constitué la vie quotidienne des riches, il faut bien s'amuser quand on s'emmerde -, c'est le rythme effréné de cette sociabilité ininterrompue qui manifestement dégoûte tous ceux qui y participent sans qu'ils aient la force ni vraiment l'envie de s'en retirer. « L'humanité est une cérémonie », la jet-set est ce qui reste de cérémonie quand le sens a disparu, ou quand l'humanité a disparu : on boit, on se drogue, on baise, on médit (beaucoup)... tout ce que l'on fait dans les fêtes, mais on le fait en permanence, au lieu que ce soit en rupture par rapport aux travaux et aux jours, et on le fait en sachant que cela n'a pas de signification.

Ce qui d'ailleurs se voit dans les nombreuses ventes aux enchères écumées par Warhol, où l'on vend les reliques d'une Joan Crawford fraîchement décédée, dans sa façon de fréquenter assidûment les vieilles divas et de les presser de questions (Paulette Goddard se fâche avec lui parce qu'il veut savoir comment était Chaplin au lit) : il y a une sorte de cannibalisme aussi logique que sinistre à l'égard du « glorieux passé », qu'à la fois on fétichise (il faut posséder des robes des anciennes stars) et qu'on banalise, autant d'ailleurs par lucidité (Hollywood Babylon, depuis toujours) que par envie.


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Parce qu'il est complètement immergé dans ce monde dont il constate jour après jour la vacuité, parce que son oeuvre, au moins dans ce qu'elle a de plus célèbre (je ne suis pas spécialiste) a notamment pour thème la société de consommation, qui entretient un rapport curieux aux objets qu'elle produit/détruit et à ses « icônes » (artistiques - Marylin, ou, donc, de consommation - les boites de conserve, les bouteilles de Coca...), parce qu'en tant qu'homo lucide il en sait autant sur le narcissisme,


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la fragilité et la frime de ses contemporains (il faut dire qu'il a pour cela un informateur de première main, si j'ose dire, en la personne de Truman Capote, lequel ne cesse de lui raconter des histoires sur l'Hollywood de l'après-guerre, sur le nombre de pipes qu'il a taillées à John Huston, sur celle qu'il a failli faire à Bogart (qu'il essaie de convaincre de se laisser faire en lui rappelant toutes celles que Bogart a lui-même effectuées gamin au collège - si Lauren savait ça !), etc.), Warhol était admirablement bien placé pour rédiger cette chronique à la fois neutre et cruelle (il ne se prive jamais pour signaler le petit verre ou le petit acide de trop pris par tel ou tel avant de monter sur scène aux Oscars), dont, paradoxalement, l'enregistrement systématique des sommes d'argent dépensées par l'auteur n'est pas le moindre charme.

Deux petits exemples, pour vous donner une idée :

"25 mars 1977. Los Angeles. (...)
C'était une soirée pour Sidney Lumet. Il me déteste mais sa femme Gail ne sait pas quoi penser de moi, alors elle prend la même attitude que son mari, elle est froide. Sidney se précipite pour embrasser tout le monde mais quand il arrive devant moi il s'arrête. Les metteurs en scène étaient de vrais machos autrefois, maintenant ce sont de petites tapettes qui courent en tous sens pour embrasser tout le monde, à la manière des Français, mais continuent de penser qu'ils sont machos." (p. 64)

(A tort ou à raison, on imagine très bien Lumet vouloir montrer à bon compte que, par opposition à Warhol, il n'est pas un pédé...)

"19 juin 1977.
Victor et moi, on est descendus boire un coup au Windows on the World (taxi : $ 5). On a bu et parlé et regardé par les fenêtres ($ 180). C'était magnifique. Ensuite, on s'est promené dans le Village. Au bon vieux temps, on pouvait aller là le dimanche sans rencontrer âme qui vive. Mais actuellement, c'est de l'homo à perte de vue - bars de gouines et de cuirs avec les enseignes allumées en plein jour. Ces sadomasos, ça s'habille en cuir, ça court dans les bars et c'est tout pour la frime : on les attache, et ça prend une heure. Ils disent quelques saloperies et ça prend encore une heure. Ils sortent un fouet, et hop ! encore une heure : un vrai spectacle. Et puis, de temps à autre, il y a un dingue pour prendre ça au sérieux, qui le fait pour de bon, et ça fout tout en l'air. Mais la plupart, c'est juste de la frime. Déposé Victor ($ 5), suis resté chez moi à regarder la télé." (p. 81)

(Ou comment décrire le vide de la cérémonie maso...)


Ces quelques remarques faites, ces quelques exemples donnés, venons-en à notre sujet, celui-là même qui avait poussé mon ami à me conseiller ce livre :


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"12 mars 1977.
Levé tôt, belle journée. je suis allé au magasin d'antiquités Subkoff pour me donner des idées (taxi : $3). Marché jusqu'au bureau. Bob était là, en train de regarder des images pour l'album de photos que je fais avec lui. Vincent est sorti acheter le journal, et c'est là que nous avons vu ce gros titre : « UN METTEUR EN SCÈNE ACCUSÉ DE VIOL. » Roman Polanski. Sur une gamine de treize ans qu'il avait emmenée à une soirée chez Jack Nicholson. Quand la police est venue chez Jack le lendemain, sur plainte des parents, ils ont fouillé la maison et Anjelica a été arrêtée pour possession de coke." (p. 58)

- Il s'agit bien sûr de la compagne de Jack Nicholson, Angelica Huston (quelle famille !), dont on a pu dire que le jour du viol elle avait quitté la maison pour laisser Roman tranquille...

"28 mars 1977. Los Angeles [cérémonie des Oscars] (...)
Brenda Vaccaro était contrariée par que son ex-fiancé Michael Douglas était là avec sa toute nouvelle femme rencontrée lors de la cérémonie d'inauguration. James Caan était là avec sa femme, un look de petit garçon, une beauté. Ils épousent tous des jeunettes qui ont l'air d'avoir treize ans, c'est la dernière mode à Hollywood. Roman était là, il a été libéré sous caution, après l'histoire de la gamine de treize ans. Il s'est précipité sur le cul d'Alana [Hamilton] en disant qu'il allait la violer." (p. 66)

"29 septembre 1977.
J'ai discuté avec Fred. On avait prévu de voir Nenna Eberstadt qui a travaillé au bureau tout l'été, pour déjeuner avec elle à son école uptown, dans la 83e Rue - Brearley. (...)

Taxi jusqu'à Brearley avec Bob et Fred. Je suis parti du bureau avec une pile de Interview. Quand on est arrivés à l'angle de la 83e et de la 1ere Avenue (taxi : $5), on est entrés, on a laissé les magazines au premier, pour que les filles les prennent. (...) Enfin, Nenna est venue à notre rencontre, on aurait juré que tout à coup elle avait dix ans ! [Elle en avait 16, note de AMG.] Je n'en croyais pas mes yeux ! Un petit uniforme noir, avec une de ces jupes, courtes, comment ça s'appelle déjà ? Comme les dames en portaient dans les années 60... une minijupe. Son amie portait aussi un uniforme, une très belle fille qui avait aussi l'air d'avoir dix ans. Fred nous a révélé un secret, que Mick Jagger avait appelé Nenna, que Ferddy Eberstadt avait répondu et avait commencé à l'engueuler : « Comment est-ce que tu oses appeler une gosse aussi jeune que ma fille ? Toi, un homme de quarante ans ! » Mick s'est vexé : « Je n'ai pas quarante ans, j'en ai trente-quatre. Et Nenna sort bien avec M. Fred Hugues, qui lui aussi a trente-quatre ans. Et moi, je ne passe pas mon temps à sonner chez les gens à 4 heures du matin. » Allusion à la fois où Freddy Eberstadt avait sonné chez Mick à cette heure-là parce qu'il cherchait Nenna.

Comme je regardais autour de moi en me demandant quel âge pouvaient bien avoir ces filles, je n'ai pas pu m'empêcher de penser à (...) Roman Polanski. Le pauvre, il s'est peut-être fait avoir avec ces gamines capables de paraître l'âge qu'elles veulent." (pp. 105-106)


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"14 février 1978. (...)
Il y avait vraiment du monde pour célébrer la Saint-Valentin cette année, je n'en revenais pas. Une vraie fête, un grand jour. (...) Une dame qui travaille pour le gouverneur est venue me voir. Elle m'a dit qu'elle avait lu ma Philosophy, que c'était son livre de chevet, sa bible. Elle m'a posé des questions provocantes du style : est-ce qu'on devrait permettre aux gamins de treize ans de voir de la pornographie ? Que pensez-vous de Roman Polanski ? Stan Dragoti, qui se trouvait là, a répondu qu'il avait habité à côté de chez Roman à Hollywood, et qu'il sortait réellement avec des gamines de onze ans.


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Nous en avons conclu qu'il essaie de revivre son enfance. Il est actuellement à Paris, d'où il ne peut être extradé." (p. 135)

- Voilà, il y a peut-être d'autres références à « l'affaire Polanski » dans ce Journal, mais il m'a déjà fallu un travail de bénédictin pour retrouver celles-ci, l'éditeur - en l'occurrence Bernard-Henri Lévy, qui ne se doutait certes pas qu'il « accablait » ainsi par avance son ami Polanski - n'ayant pas jugé utile d'inclure un index.

J'ai mis « accabler » entre guillemets parce que précisément, cette suite, au sens musical du terme, dit à la fois tout et rien : elle décrit très bien l'atmosphère de l'époque, montre un Polanski aussi humain que misérable (pléonasme ?), le charge un peu (le témoignage de Dragoti), l'exonère mollement... Lorsqu'on lit cette chronique dans la continuité on est frappé par la façon dont la pédophilie de Polanski s'inscrit logiquement dans un univers de permissivité (ces gamines sont après tout un poil, si j'ose dire, plus jeunes que celle de M. Jagger ou que la femme légitime de J. Caan), et en constitue comme une zone-limite (car ce « poil » fait beaucoup à l'affaire). Oublions un instant ce que Warhol lui-même ignorait sans doute, en tout cas ne mentionne pas, le fait que Polanski ait drogué sa victime avant que de l'enculer, oublions de même, momentanément, les problématiques liées au consentement : dans la ronde des désirs humains (les références à Ophüls et Lang sont ici à la fois fortuites et sensées), ceux dont il est question ici sont aussi tristes, innocents, pathétiques et dérisoires que les autres. L'effet jet-set évoqué au début de ce texte renforce cette impression d'indifférenciation du désir pédophile, ou pédéraste, au sein d'un univers de péché généralisé qui est aussi le nôtre, et qui est aussi le nôtre d'une part de toute éternité, d'autre part particulièrement maintenant, la jet-set du moment - si « subversive » qu'une employée du gouverneur ne se sent plus mouiller à poser des questions à Warhol sur les jeunes et la pornographie, quelle époque féconde - ayant depuis essaimé ses merveilleuses valeurs, en l'occurrence l'absence de sens, dans de larges couches de la société - Festivus, nous voilà !

Je suis ici confus à la fois volontairement et involontairement, car mon propos est pour ainsi dire réparti sur plusieurs niveaux : le cas Polanski, les États-Unis des années 70, notre propre époque, la pédophilie, ou pédérastie, à travers les âges, et notre regard sur tout cela. Disons que le Journal de Warhol m'a confirmé dans ce sentiment que j'avais déjà : que d'une part la pédophilie, ou pédérastie (je sais, cette figure est lourde : je dissipe l'ambiguïté le jour venu), est quelque chose de très ancien, voire éternel, et d'une certaine manière compréhensible ; et que d'autre part, dans certains contextes : ici, l'indifférenciation de tout ; en France à la même époque, un discours plus militant sans doute trop exalté - dans certains contextes, donc, ces formes de désirs, sans cesser d'être humaines, et donc au moins dignes de compréhension, deviennent assez faciles et lamentables. D'une certaine manière le désir sexuel, de quelque nature qu'il soit, est impie dès qu'il prend un caractère grégaire, que ce soit, pour les formes « déviantes », parce qu'elles se noient dans un à-quoi-bonisme généralisé, ou parce qu'elles sont dictées par des prescriptions collectives, éventuellement parées de militantisme révolté.

Le pire étant, o tempora, o mores, qu'avec la généralisation de la pornographie et de la découverte, commune désormais, par les adolescents du sexe comme voyeur plutôt que comme acteur, c'est d'une certaine façon toute la sexualité qui de naturelle devient grégaire, un comble ! Mais de cela nous avons déjà parlé...


- Et « cela » laisse dubitative cet emblème moderne de la sexualité traditionnelle que fut la si belle Jane Russel...


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dimanche 27 septembre 2009

Apologie de la race française, VI-2 : le réduit hexagonal.

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Apologie I.

Apologie II.

Apologie III.

Apologie IV-1.

Apologie IV-2.

Apologie IV-3.

Apologie V.

Apologie VI-1.


Cela fait des mois que j'ai l'intention de la retranscrire, voilà donc, pour continuer à assembler les morceaux du puzzle de notre belle nation, la conclusion - déjà citée en partie ici - du Voyage au centre du malaise français de Paul Yonnet (1993).

"C'est en France que le phénomène du néo-antiracisme a été le plus marqué, dans ses manifestations de masse, par ses effets politiques et administratifs. La France est la seule grande puissance où le mythe et l'utopie que nous avons décrits ont envahi l'appareil d'État et obtenu une telle influence dans les réseaux de pouvoir. Mais, tout d'abord, c'est qu'ils sont reliés, objectivement ou subjectivement (je pense notamment à la tentative de rapporter l'espèce de dissolution de la nationalité française proposée par l'antiracisme à un idéal républicain), aux grands soubresauts qui marquent l'histoire de France depuis 1789, et qui, de dons de la France au monde en dons de la France à l'humanité, ponctuent en la maquillant hyperboliquement d'un devoir d'universalisme la lente mais inexorable perte de puissance de ce pays. Si le néo-antiracisme est tellement puissant en France, pour aller rapidement à la synthèse, c'est en raison d'une accumulation unique de traits historiques. C'est en France qu'à la fin des années 1960 le soulèvement de la jeunesse étudiante autour d'idéaux et d'utopies révolutionnaires a déjà été - de tous les pays industrialisés - le plus explosif. D'autre part, comparée à la Grande-Bretagne, aux États-Unis, à l'Italie ou à l'Allemagne - qui avaient tous été dans un camp ou l'autre, mais le savaient -, la France était la seule à entretenir un roman de son passé durant la Seconde Guerre mondiale qui en gommait ou en travestissait pour le moins l'équivoque réalité. Un pays vainqueur mais vaincu, et libéré pour l'essentiel par l'action de puissances étrangères ; une France non belligérante après l'armistice et n'ayant pas commis le crime ultime de rentrer en guerre contre ses anciens alliés, mais collaboratrice ; les trois quarts des juifs résidant en France sauvés, mais l'organisation d'un antisémitisme d'État qui a conduit à livrer pour le pire le quatrième quart à l'ennemi, et à « aryaniser » l'économie ; une France résistante mais tardivement, sous la pression allemande (S.T.O.), à la fois hyperactive et hyperpassive, divisée entre vichystes, collaborationnistes, régionalistes, européanistes, attentistes, communistes, gaullistes, résistants armés, résistants opposés à l'action armée, anticommunistes collaborationnistes, anticommunistes résistants... : un régime de l'État français autoritaire, composant avec le nazisme, mais se distinguant d'un régime à proprement parler fasciste, et d'ailleurs objet de la critique et du mépris constants des fascistes français ; des Français encore traumatisés par la saignée de 1914-1918, qui rêvaient de paix et de confraternité rurale dans un univers proche de la guerre totale : tableau impitoyablement livré par l'enchaînement des circonstances, l'histoire du demi-siècle, la géopolitique, tableau moins reluisant que celui que propose le roman national épique appliqué à la période, qui constituait bel et bien, plus que la pesanteur de comportements économiques et la pratique politique de la Ve République, le talon d'Achille du pays au crépuscule de cette décennie 1960. L'enclenchement du processus [d'expansion du néo-antiracisme] et de sa force résultent du rapprochement de l'échec du mouvement de mai 1968 et de cette mémoire biaisée, exagérément avantageuse. Double dépérissement, donc, le premier entraînant le second : comme dans le règne végétal, le fruit touché contamine au contact d'un autre. Les révolutionnaires de mai 1968 ne cessaient de rechercher en quoi la France était « le maillon faible du capitalisme mondial ». C'est la faiblesse du roman national qui en faisait un maillon faible de la chaîne occidentale. De mai 1968 à l'antiracisme des années 1980, la France - « gardienne des beaux désordres », comme l'écrivait Jacques Chardonne - continue d'évoluer en crête en raison d'une configuration de traits spécifiques, qu'elle est la seule à additionner, et qui permet de comprendre l'inscription singulière de l'antiracisme dans ce pays.

On ne peut préjuger des itinéraires individuels, car on ne peut prévoir ni les circonstances ni les personnes. Les internationalistes antimilitaristes du début du siècle se sont du jour au lendemain rendus aux arguments de l'Union sacrée, en 1914. Peut-être verra-t-on les anciens leaders de S.O.S Racisme tomber au champ d'honneur patriotique (en l'espèce, aussi, un champ d'humour) pour bouter quelque envahisseur étranger hors du sol natal.


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On en a vu d'autres. Si l'on ne peut pas plus dessiner l'avenir collectif, nous pouvons en revanche avancer qu'il ne s'élaborera pas hors du cadre suivant.

Premièrement, il n'y a plus aujourd'hui de roman national français. Le droit-de-l'hommisme à vocation universaliste y est d'autant moins substituable que la France est réputée avoir presque constamment manqué au respect des grands principes. Les perspectives d'intégration des nouveaux Français en sont concurremment affaiblies. D'autant plus que le grand couple adverse du marxisme et de la catholicité, qui offrait des pentes identificatoires subsumant les buts endogènes des groupes particuliers et déliaient des soudures d'origine, ce grand couple qui ménageait des voies pluralistes d'accès à la nationalité française - une nationalité réelle et non pas seulement de forme juridique - est à présent dans l'incapacité, de fait ou de volonté, de jouer ce rôle par le moyen de ses appareils et de ses structures. Au surplus, une France qui a autodétruit son roman national entre dans une Europe qui n'est pas près d'en avoir un, autonome. Mémoire en berne, panne d'idéaux, désert d'espérances collectives : terrain propice au développement de laxités micro ou médio-identitaires cherchant à devenir grandes. [Les idées sont là, mais quel charabia par moments...]

Deuxièmement, le roman national - devenu difficile, stigmatisé par le nouvel ordre moral - se reconstitue sur un terrain apparemment non politique, celui de l'identité culturelle. La culture exprime l'identité française là où la politique menée lorsque la France était une grande puissance ne peut plus opérer, n'a plus de faculté d'expression. Moins il y aura de Nation, plus il y aura de recours à l'Identité française, une identité-mode de vie, ethnographique, sacralisée en même temps que muséographiée. Il faut s'attendre à des décompensations identitaires du type de celle qui a été enregistrée à propos de l'orthographe [la célèbre querelle sur la réforme de l'orthographe lors de la Guerre du Golfe]. Les Français défendront le reblochon au lait cru et l'andouillette odorante, face à la machine administrative et parlementaire de l'Europe, dont les hygiénistes de toute obédience ne manqueront pas de se servir pour dissoudre un peu plus les solidarités culturelles de base et, par là-même, la sociabilité des groupes élémentaires, comme ils ont défendu l'Empire. Pour finalement tout lâcher d'un coup, mais en entonnant une vibrante Marseillaise célébrant la grandeur de cet abandon : il suffit de trouver le personnage.


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J'y reviendrai : peut-être fallait-il, ou faut-il, trouver plutôt plusieurs « personnages ». Quoi qu'il en soit, ce paragraphe est tout à fait remarquable.

Il est probable que l'entrée en vigueur de l'accord de Maastricht, si elle a lieu - la campagne du référendum français débutait alors que cet ouvrage était pour l'essentiel terminé -, ou, de toute façon, la poursuite de l'unification européenne, accentuera cette dichotomie entre Nation politique et Identité-mode de vie. Plus les États-nations délégueront de prérogatives politiques à l'échelon européen, plus ils abandonneront de leur souveraineté propre, et plus le concept d'identité prendra d'importance. On notera d'ailleurs, ce qui ne saurait surprendre, l'acharnement mis par les défenseurs du traité de Maastricht, qui - symptomatiquement - élude la notion de nation pour mieux promouvoir et organiser un pouvoir des régions, à souligner que les transferts de souveraineté n'entameraient en rien l'identité française. D'ores et déjà, l'identité a remplacé la nation dans le discours politique des partisans d'une Europe supranationale. Il n'est que de se référer à l'un de ses plus ardents défenseurs, Valéry Giscard d'Estaing, aussi porté à vouloir accélérer la constitution des États-Unis d'Europe qu'il est inquiet du destin de l'identité française... J'invite à méditer sur une contradiction croissante : celle qui voit, tant à droite qu'à gauche, les responsables prendre ou approuver des mesures de « dénationalisation » et de levées des frontières de l'Hexagone, tout en attirant l'attention des opinions sur les risques d'invasion étrangère - quand ils n'appellent pas, purement et simplement, à la mobilisation de celles-ci derrière des slogans de moins en moins applicables dans le cadre hexagonal. Nous sommes entrés, en un mot, dans une période où ce n'est plus l'existence de la Nation politique qui excite l'agressivité de groupe - sous des formes qui allaient du patriotisme de défense à l'ambition impériale -, mais où, au contraire, c'est la disqualification, la déplétion et l'impossibilité de la nation politique qui font le lit des identitarismes (nationaux, ethniques [sexuels] ou de communauté). Encore que la xénophobie soit un phénomène en soi tout à fait indépendant de l'idée de nation, l'histoire moderne est marquée par l'apparition de formes politiques et idéologiques particulières, développées en relation avec l'exacerbation des sentiments nationaux ; nous avions, pourrait-on dire en somme, la xénophobie et le racisme car nous avions la Nation : craignons d'avoir la xénophobie - des xénophobies de tout calibre et de toutes origines - et le racisme, car nous n'aurons plus la Nation (donc : si nous ne l'avons plus et à mesure que nous ne l'aurons plus). Si tant est que l'identité, c'est ce qui reste quand on a « oublié » la nation, craignons d'assister à la cristallisation des attitudes qui répondront à la désorganisation et au démantèlement de l'ancien système.


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Troisièmement, l'antiracisme veut dissoudre la France dans le monde et, sans attendre, faire du réduit hexagonal le laboratoire chimérique d'une nouvelle Cybère panethnique. Cette utopie longtemps cautionnée par les pouvoirs publics, voire un par « État de droit » favorable, heurte de plein fouet les deux traditions de l'assimilation française : l'individualiste républicaine et la communautariste autoritaire."

Voyage au centre du malaise français, pp. 304-309. Je n'ai pas reproduit la suite, en l'occurrence le dernier paragraphe du livre. Sur la tradition « communautariste », pas de contre-sens : il s'agit me semble-t-il d'une allusion aux « familles » marxiste et catholique évoquée dans cette longue citation, il ne s'agit pas, en tout cas, des communautarismes actuels.

Ceci posé, quelques commentaires.

"Le roman national se reconstitue sur un terrain apparemment non politique, celui de l'identité culturelle. La culture exprime l'identité française là où la politique menée lorsque la France était une grande puissance ne peut plus opérer, n'a plus de faculté d'expression. Moins il y aura de Nation, plus il y aura de recours à l'Identité française, une identité-mode de vie, ethnographique, sacralisée en même temps que muséographiée." J'avais abordé cette phrase importante sur la Nation et l'Identité sous l'angle des relations entre les Français, leur passé, leur présent, leur avenir : la retrouver dans son contexte invite à faire le lien avec la situation politique française. Démêlons les fils.

Patriotisme, nationalisme, chauvinisme... on peut utiliser des termes connotés plus ou moins négativement, on ne sortira pas je crois de ces vérités :

- il faut un minimum de cohésion entre les membres d'une communauté, et dans ce minimum est inclus une part d'auto-promotion, d'autosatisfaction, de gloriole ;

- libre à chacun, au sein de cette communauté (et à l'extérieur de cette communauté, mais ce n'est pas notre sujet), de détester, mépriser, critiquer cette part d'autosatisfaction. On remarquera au passage que ces critiques peuvent aussi bien signifier une volonté d'amener la communauté à s'améliorer - en la poussant à être plus conforme aux idéaux qu'elle proclame - qu'un souhait plus ou moins conscient de la dissoudre - en établissant qu'elle n'a jamais été et ne sera jamais capable d'être à la hauteur de ses idéaux ;

- quoi qu'il en soit de ce deuxième point, qui mérite certes plus d'une digression, la part d'autosatisfaction devient, ou devrait devenir, non seulement critiquable, mais presque complètement ridicule et absurde quand elle n'a pas, ou plus, ou presque plus de rapports avec la réalité politique dans laquelle baigne la communauté en question.

Le problème, pour ce qui nous concerne, est donc moins de savoir si la France est un beau pays, si elle doit rougir ou se glorifier de son histoire, si les Français sont sympathiques, racistes, travailleurs, alcooliques, râleurs grincheux ou contestataires lucides et anticonformistes, trop ou pas assez sportifs, bons baiseurs ou gros branleurs ; il n'est même pas de savoir s'ils sont définitivement américanisés, manoeuvrés par les réseaux sionistes ou bientôt complètement arabisés-africanisés-islamisés (ces possibilités ne s'excluant d'ailleurs mutuellement pas). Le problème, c'est que toutes ces questions, futiles ou intéressantes, ne sont que trop rarement intégrées à la perspective d'ensemble qui pourtant les impose à notre attention : cette perspective n'est pas celle du déclin français, qui est, justement, une question identitaire, cette perspective est celle du pouvoir politique effectif de la France dans le monde d'aujourd'hui. Que ces deux questions ne soient pas sans rapport est évident, mais cela ne signifie pas qu'elles se confondent, et cela n'empêche pas l'une d'avoir préséance aussi bien principielle que chronologique sur l'autre. Reformulons donc ainsi la phrase de Paul Yonnet : ce n'est pas parce que la France a des problèmes identitaires qu'elle fonctionne moins bien et pèse d'un poids moins significatif dans l'évolution globale du monde, c'est parce que son poids dans l'évolution globale du monde diminue que les questions qu'elle se pose sur son identité prennent une telle acuité.

(Une digression : la France est loin d'être le seul pays dont « le poids dans l'évolution globale du monde diminue », c'est le cas de la plupart des nations majeures, Russie incluse. Je ne peux aborder cette question aujourd'hui, mais il faut garder en tête que nous sommes loin ici de nous situer dans une « exception française ».)

Encore une fois, il ne s'agit pas de nier certaines évolutions ou certaines réalités désagréables. Mais si l'on n'a pas conscience de cette préséance - que l'on retrouve d'ailleurs après 1870 et dans l'entre-deux-guerres, de même que, mais à l'inverse, dans les années 60, où les immigrés n'avaient pas disparu du pays mais gênaient moins que dans les périodes précédentes - du politique sur le culturel et « l'identitaire », non seulement on se trompe, mais on risque fort d'accélérer ou de contribuer à accélérer ces évolutions que l'on juge négatives.


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L'acharnement de l'homme politique moderne contre la France. Allégorie de Lang (Fritz, pas Jack), 1956.

- à suivre, démonstration et exemples à l'appui...

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