vendredi 3 juin 2011

Du délinquant sexuel, financier et spirituel comme symbole du démocrate contemporain.

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Roman Polanski a-t-il drogué puis violé une gamine ? En prenant la précaution de seulement l'enculer, histoire de ne pas l'engrosser et de ne pas avoir un gamin sur les bras (c'était le temps béni d'avant l'ADN, quand le seul vrai risque était qu'un nouveau corps du délit apparaisse quelques mois après...) ? Oui, les faits sont admis. Frédéric Mitterrand a-t-il payé des jouvenceaux thaïlandais pour prendre son plaisir sur et dans eux ? Oui, il s'en est vanté, et a même récolté de l'argent en vendant un livre où il relate les faits - ce qui, je le précise, est son droit le plus strict, même si l'on peut considérer que c'est une manière quelque peu cynique d'amortir son investissement de départ (le beurre et l'argent du beurre, toujours…). Dominique Strauss-Kahn a-t-il purement et simplement violé une femme de ménage ? Je n'en sais rien : il y a des présomptions semble-t-il fortes, mais je n'en sais rien. Un ancien ministre a-t-il organisé une partouze pédo-colonialiste au Maroc, avec étouffement politique de l'affaire à la clef ? Ce n'est pas impossible.


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Le point commun entre ces diverses affaires, ce qui choque en elles, ce qui fait d'elles, justement, des « affaires », n'est pas la sexualité. A l'inverse de ce que certains aiment à faire croire, Popu, en France en tous cas, est d'une certaine largesse d'opinion, et sait bien, pour reprendre une expression de Feydeau, qu'"on n'est pas de bois" - fort heureusement. Cela ne signifie certes pas qu'il approuve toutes les formes de sexualité, mais que, non certes sans moqueries, il peut en admettre l'existence, il sait que ça existe. Le point commun, c'est le mépris, autant dans ce qui relève du fait avéré que dans ce qui pour l'heure est encore du domaine de la probabilité ou du fantasme, le mépris total de ce que peut penser « l'autre ». Polanski use de son prestige et de la drogue, Frédéric Mitterrand paie et engraisse un système mafieux, « DSK» ne se serait pas embarrassé de la question de l'accord de la demoiselle, le ministre aurait eu le bras long et mis la main à la poche pour satisfaire ce qu'il a dans le pantalon. Et c'est cela qui, dans ces affaires à l'heure actuelle plus ou moins réelles, choque Popu, et moi avec lui : un sentiment d'impunité, un manque total de prise en considération du consentement du ou de la « partenaire ». Une enfreinte aux lois de la séduction, sans lesquelles l'amour n'a pas grande importance.


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Et cela choque d'autant plus - Popu comme bibi, là encore -, que ce mépris fait écho à celui des élites pour les voeux dudit Popu : il rechigne à la mondialisation, on lui répond qu'il n'a pas le choix ; il fait l'effort de voter contre le TCE, on le lui impose, il n'est pas spécialement va-t-en guerre, et se retrouve embarqué en Afghanistan ou en Libye sans être sûr que cela soit tout à fait nécessaire, il ne se réjouit pas de l'immigration régulière et de ses conséquences, on le traite de raciste et de fainéant, etc.

Il s'en faut pourtant que je trouve personnellement Popu irréprochable ou qu'il ait raison sur tout. Mais il a cent fois raison, oui, de demander une certaine cohérence de base dans ce qu'on lui dit, et je comprends qu'il ait peine à comprendre pourquoi il aurait tous les torts, quand ceux qui le dirigent non seulement se font du beurre sur son dos, non seulement se permettent des choses qui l'enverraient lui, en prison, mais trouvent alors des défenseurs à qui les journaux donnent toute place pour s'exprimer. Ainsi que me le disait hier une connaissance nouvelle et enrichissante, imaginons les cris d'un BHL ou d'un Cohn-Bendit - dont je n'ai jamais trouvé les célèbres pages philo-pédophiles du Grand bazar aussi innocentes ou insignifiantes qu'on veut parfois bien le dire - si un camionneur ou un petit fonctionnaire s'était laissé aller à violer une femme de chambre immigrée… Que n'aurait-on pu entendre alors sur la France rance, le machisme, l'esprit colonialiste !

J'ai déjà eu l'occasion de l'écrire, un des principaux facteurs déclenchants de la Révolution française fut l'exaspération envers l'arbitraire, un sentiment, justifié ou non, mais bien réel, d'une « justice à deux vitesses ». Nos « élites » se comportent comme si violer une femme, une gamine ou l'opinion d'un peuple, exprimée dans les règles de l'art, pouvait sans problème d'aucune sorte se légitimer pour certains. Non seulement si, cela pose problème en régime démocratique, mais cela devient carrément kafkaïen quand cela vient de personnes qui revendiquent haut et fort leurs convictions démocratiques, et qui y sont si attachées qu'elles peuvent faire balancer des bombes sur ceux qui ne sont pas d'accord !

(Faut-il aller jusqu'à lier démocratie et mépris du consentement public ? Sans que cela conduise à l'idéalisation d'autres régimes qui par définition se passent de ce consentement, on peut émettre cette hypothèse, qui se trouve déjà, si ma mémoire ne flanche pas, chez Maurras : la mauvaise conscience et l'amertume des politiciens envers toutes les courbettes qu'il doivent faire au peuple, toutes les conneries qu'ils entendent à longueur de journée et dont certes Popu peut être prodigue, tout cela finit par leur donner un certain mépris du peuple, une certaine nausée d'eux-mêmes. "Ils sont vraiment trop cons..." ; "On peut leur faire gober n'importe quoi..." - Violer une femme ou une jeune fille, payer des garçons (i.e. leurs macs) n'est pas tant lié à ces phénomènes, ou indirectement : plus à la (re)constitution des élites comme classe sociale à part, qui n'a de comptes à rendre à personne qu'à son compte en banque, ses actionnaires et ses désirs. Le parallèle est à faire avec le gars qui met au chômage des centaines de personnes d'un simple clic en fermant une usine non rentable ou pas assez rentable à l'autre bout du continent, sans se soucier une seconde de ce que peuvent éprouver ceux qui perdent leur boulot.)

Ce pourquoi il serait quelque peu hâtif de s'offusquer d'une supposée exposition puritaine de la vie privée. Pour l'instant, ce n'est pas de cela qu'il s'agit : la réprobation publique envers ces diverses affaires ne repose pas tant sur une volonté de « grand déballage » que sur le sentiment que la façon dont certains « gèrent » leurs pulsions, en l'occurrence leur donnent libre cours, et, à l'exception peut-être de Frédéric Mitterrand, en toute bonne conscience, est un reflet ou un symbole de la façon dont ils gèrent le pays : à la hussarde, qui paie commande, qui est du bon côté du manche n'a que faire de celui ou celle qui a mal au cul.

- Le mal au cul comme prodrome de la révolution ? Cela serait si j'ose dire assez piquant, d'autant qu'une part de moi est pour le moins sceptique quant aux bienfaits des révolutions, ou, en langage contemporain, des « grands coups de balais ». Mais si ces affaires de moeurs, au premier rang desquelles l'affaire « DSK », qui est pour l'heure, sinon la plus accablante, du moins la plus symbolique - pas de réplique possible sur les modes anti-homophobe ou anti-réactionnaire -, si ces affaires pouvaient contribuer à une prise de conscience, ou augmenter la conscience de Popu pour le mépris dont il est l'objet de la part de ses « élites », et, encore une fois, sans tomber dans le travers de l'inquisition puritaine, alors… alors tant mieux !


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dimanche 27 septembre 2009

Apologie de la race française, VI-2 : le réduit hexagonal.

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Apologie I.

Apologie II.

Apologie III.

Apologie IV-1.

Apologie IV-2.

Apologie IV-3.

Apologie V.

Apologie VI-1.


Cela fait des mois que j'ai l'intention de la retranscrire, voilà donc, pour continuer à assembler les morceaux du puzzle de notre belle nation, la conclusion - déjà citée en partie ici - du Voyage au centre du malaise français de Paul Yonnet (1993).

"C'est en France que le phénomène du néo-antiracisme a été le plus marqué, dans ses manifestations de masse, par ses effets politiques et administratifs. La France est la seule grande puissance où le mythe et l'utopie que nous avons décrits ont envahi l'appareil d'État et obtenu une telle influence dans les réseaux de pouvoir. Mais, tout d'abord, c'est qu'ils sont reliés, objectivement ou subjectivement (je pense notamment à la tentative de rapporter l'espèce de dissolution de la nationalité française proposée par l'antiracisme à un idéal républicain), aux grands soubresauts qui marquent l'histoire de France depuis 1789, et qui, de dons de la France au monde en dons de la France à l'humanité, ponctuent en la maquillant hyperboliquement d'un devoir d'universalisme la lente mais inexorable perte de puissance de ce pays. Si le néo-antiracisme est tellement puissant en France, pour aller rapidement à la synthèse, c'est en raison d'une accumulation unique de traits historiques. C'est en France qu'à la fin des années 1960 le soulèvement de la jeunesse étudiante autour d'idéaux et d'utopies révolutionnaires a déjà été - de tous les pays industrialisés - le plus explosif. D'autre part, comparée à la Grande-Bretagne, aux États-Unis, à l'Italie ou à l'Allemagne - qui avaient tous été dans un camp ou l'autre, mais le savaient -, la France était la seule à entretenir un roman de son passé durant la Seconde Guerre mondiale qui en gommait ou en travestissait pour le moins l'équivoque réalité. Un pays vainqueur mais vaincu, et libéré pour l'essentiel par l'action de puissances étrangères ; une France non belligérante après l'armistice et n'ayant pas commis le crime ultime de rentrer en guerre contre ses anciens alliés, mais collaboratrice ; les trois quarts des juifs résidant en France sauvés, mais l'organisation d'un antisémitisme d'État qui a conduit à livrer pour le pire le quatrième quart à l'ennemi, et à « aryaniser » l'économie ; une France résistante mais tardivement, sous la pression allemande (S.T.O.), à la fois hyperactive et hyperpassive, divisée entre vichystes, collaborationnistes, régionalistes, européanistes, attentistes, communistes, gaullistes, résistants armés, résistants opposés à l'action armée, anticommunistes collaborationnistes, anticommunistes résistants... : un régime de l'État français autoritaire, composant avec le nazisme, mais se distinguant d'un régime à proprement parler fasciste, et d'ailleurs objet de la critique et du mépris constants des fascistes français ; des Français encore traumatisés par la saignée de 1914-1918, qui rêvaient de paix et de confraternité rurale dans un univers proche de la guerre totale : tableau impitoyablement livré par l'enchaînement des circonstances, l'histoire du demi-siècle, la géopolitique, tableau moins reluisant que celui que propose le roman national épique appliqué à la période, qui constituait bel et bien, plus que la pesanteur de comportements économiques et la pratique politique de la Ve République, le talon d'Achille du pays au crépuscule de cette décennie 1960. L'enclenchement du processus [d'expansion du néo-antiracisme] et de sa force résultent du rapprochement de l'échec du mouvement de mai 1968 et de cette mémoire biaisée, exagérément avantageuse. Double dépérissement, donc, le premier entraînant le second : comme dans le règne végétal, le fruit touché contamine au contact d'un autre. Les révolutionnaires de mai 1968 ne cessaient de rechercher en quoi la France était « le maillon faible du capitalisme mondial ». C'est la faiblesse du roman national qui en faisait un maillon faible de la chaîne occidentale. De mai 1968 à l'antiracisme des années 1980, la France - « gardienne des beaux désordres », comme l'écrivait Jacques Chardonne - continue d'évoluer en crête en raison d'une configuration de traits spécifiques, qu'elle est la seule à additionner, et qui permet de comprendre l'inscription singulière de l'antiracisme dans ce pays.

On ne peut préjuger des itinéraires individuels, car on ne peut prévoir ni les circonstances ni les personnes. Les internationalistes antimilitaristes du début du siècle se sont du jour au lendemain rendus aux arguments de l'Union sacrée, en 1914. Peut-être verra-t-on les anciens leaders de S.O.S Racisme tomber au champ d'honneur patriotique (en l'espèce, aussi, un champ d'humour) pour bouter quelque envahisseur étranger hors du sol natal.


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On en a vu d'autres. Si l'on ne peut pas plus dessiner l'avenir collectif, nous pouvons en revanche avancer qu'il ne s'élaborera pas hors du cadre suivant.

Premièrement, il n'y a plus aujourd'hui de roman national français. Le droit-de-l'hommisme à vocation universaliste y est d'autant moins substituable que la France est réputée avoir presque constamment manqué au respect des grands principes. Les perspectives d'intégration des nouveaux Français en sont concurremment affaiblies. D'autant plus que le grand couple adverse du marxisme et de la catholicité, qui offrait des pentes identificatoires subsumant les buts endogènes des groupes particuliers et déliaient des soudures d'origine, ce grand couple qui ménageait des voies pluralistes d'accès à la nationalité française - une nationalité réelle et non pas seulement de forme juridique - est à présent dans l'incapacité, de fait ou de volonté, de jouer ce rôle par le moyen de ses appareils et de ses structures. Au surplus, une France qui a autodétruit son roman national entre dans une Europe qui n'est pas près d'en avoir un, autonome. Mémoire en berne, panne d'idéaux, désert d'espérances collectives : terrain propice au développement de laxités micro ou médio-identitaires cherchant à devenir grandes. [Les idées sont là, mais quel charabia par moments...]

Deuxièmement, le roman national - devenu difficile, stigmatisé par le nouvel ordre moral - se reconstitue sur un terrain apparemment non politique, celui de l'identité culturelle. La culture exprime l'identité française là où la politique menée lorsque la France était une grande puissance ne peut plus opérer, n'a plus de faculté d'expression. Moins il y aura de Nation, plus il y aura de recours à l'Identité française, une identité-mode de vie, ethnographique, sacralisée en même temps que muséographiée. Il faut s'attendre à des décompensations identitaires du type de celle qui a été enregistrée à propos de l'orthographe [la célèbre querelle sur la réforme de l'orthographe lors de la Guerre du Golfe]. Les Français défendront le reblochon au lait cru et l'andouillette odorante, face à la machine administrative et parlementaire de l'Europe, dont les hygiénistes de toute obédience ne manqueront pas de se servir pour dissoudre un peu plus les solidarités culturelles de base et, par là-même, la sociabilité des groupes élémentaires, comme ils ont défendu l'Empire. Pour finalement tout lâcher d'un coup, mais en entonnant une vibrante Marseillaise célébrant la grandeur de cet abandon : il suffit de trouver le personnage.


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J'y reviendrai : peut-être fallait-il, ou faut-il, trouver plutôt plusieurs « personnages ». Quoi qu'il en soit, ce paragraphe est tout à fait remarquable.

Il est probable que l'entrée en vigueur de l'accord de Maastricht, si elle a lieu - la campagne du référendum français débutait alors que cet ouvrage était pour l'essentiel terminé -, ou, de toute façon, la poursuite de l'unification européenne, accentuera cette dichotomie entre Nation politique et Identité-mode de vie. Plus les États-nations délégueront de prérogatives politiques à l'échelon européen, plus ils abandonneront de leur souveraineté propre, et plus le concept d'identité prendra d'importance. On notera d'ailleurs, ce qui ne saurait surprendre, l'acharnement mis par les défenseurs du traité de Maastricht, qui - symptomatiquement - élude la notion de nation pour mieux promouvoir et organiser un pouvoir des régions, à souligner que les transferts de souveraineté n'entameraient en rien l'identité française. D'ores et déjà, l'identité a remplacé la nation dans le discours politique des partisans d'une Europe supranationale. Il n'est que de se référer à l'un de ses plus ardents défenseurs, Valéry Giscard d'Estaing, aussi porté à vouloir accélérer la constitution des États-Unis d'Europe qu'il est inquiet du destin de l'identité française... J'invite à méditer sur une contradiction croissante : celle qui voit, tant à droite qu'à gauche, les responsables prendre ou approuver des mesures de « dénationalisation » et de levées des frontières de l'Hexagone, tout en attirant l'attention des opinions sur les risques d'invasion étrangère - quand ils n'appellent pas, purement et simplement, à la mobilisation de celles-ci derrière des slogans de moins en moins applicables dans le cadre hexagonal. Nous sommes entrés, en un mot, dans une période où ce n'est plus l'existence de la Nation politique qui excite l'agressivité de groupe - sous des formes qui allaient du patriotisme de défense à l'ambition impériale -, mais où, au contraire, c'est la disqualification, la déplétion et l'impossibilité de la nation politique qui font le lit des identitarismes (nationaux, ethniques [sexuels] ou de communauté). Encore que la xénophobie soit un phénomène en soi tout à fait indépendant de l'idée de nation, l'histoire moderne est marquée par l'apparition de formes politiques et idéologiques particulières, développées en relation avec l'exacerbation des sentiments nationaux ; nous avions, pourrait-on dire en somme, la xénophobie et le racisme car nous avions la Nation : craignons d'avoir la xénophobie - des xénophobies de tout calibre et de toutes origines - et le racisme, car nous n'aurons plus la Nation (donc : si nous ne l'avons plus et à mesure que nous ne l'aurons plus). Si tant est que l'identité, c'est ce qui reste quand on a « oublié » la nation, craignons d'assister à la cristallisation des attitudes qui répondront à la désorganisation et au démantèlement de l'ancien système.


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Troisièmement, l'antiracisme veut dissoudre la France dans le monde et, sans attendre, faire du réduit hexagonal le laboratoire chimérique d'une nouvelle Cybère panethnique. Cette utopie longtemps cautionnée par les pouvoirs publics, voire un par « État de droit » favorable, heurte de plein fouet les deux traditions de l'assimilation française : l'individualiste républicaine et la communautariste autoritaire."

Voyage au centre du malaise français, pp. 304-309. Je n'ai pas reproduit la suite, en l'occurrence le dernier paragraphe du livre. Sur la tradition « communautariste », pas de contre-sens : il s'agit me semble-t-il d'une allusion aux « familles » marxiste et catholique évoquée dans cette longue citation, il ne s'agit pas, en tout cas, des communautarismes actuels.

Ceci posé, quelques commentaires.

"Le roman national se reconstitue sur un terrain apparemment non politique, celui de l'identité culturelle. La culture exprime l'identité française là où la politique menée lorsque la France était une grande puissance ne peut plus opérer, n'a plus de faculté d'expression. Moins il y aura de Nation, plus il y aura de recours à l'Identité française, une identité-mode de vie, ethnographique, sacralisée en même temps que muséographiée." J'avais abordé cette phrase importante sur la Nation et l'Identité sous l'angle des relations entre les Français, leur passé, leur présent, leur avenir : la retrouver dans son contexte invite à faire le lien avec la situation politique française. Démêlons les fils.

Patriotisme, nationalisme, chauvinisme... on peut utiliser des termes connotés plus ou moins négativement, on ne sortira pas je crois de ces vérités :

- il faut un minimum de cohésion entre les membres d'une communauté, et dans ce minimum est inclus une part d'auto-promotion, d'autosatisfaction, de gloriole ;

- libre à chacun, au sein de cette communauté (et à l'extérieur de cette communauté, mais ce n'est pas notre sujet), de détester, mépriser, critiquer cette part d'autosatisfaction. On remarquera au passage que ces critiques peuvent aussi bien signifier une volonté d'amener la communauté à s'améliorer - en la poussant à être plus conforme aux idéaux qu'elle proclame - qu'un souhait plus ou moins conscient de la dissoudre - en établissant qu'elle n'a jamais été et ne sera jamais capable d'être à la hauteur de ses idéaux ;

- quoi qu'il en soit de ce deuxième point, qui mérite certes plus d'une digression, la part d'autosatisfaction devient, ou devrait devenir, non seulement critiquable, mais presque complètement ridicule et absurde quand elle n'a pas, ou plus, ou presque plus de rapports avec la réalité politique dans laquelle baigne la communauté en question.

Le problème, pour ce qui nous concerne, est donc moins de savoir si la France est un beau pays, si elle doit rougir ou se glorifier de son histoire, si les Français sont sympathiques, racistes, travailleurs, alcooliques, râleurs grincheux ou contestataires lucides et anticonformistes, trop ou pas assez sportifs, bons baiseurs ou gros branleurs ; il n'est même pas de savoir s'ils sont définitivement américanisés, manoeuvrés par les réseaux sionistes ou bientôt complètement arabisés-africanisés-islamisés (ces possibilités ne s'excluant d'ailleurs mutuellement pas). Le problème, c'est que toutes ces questions, futiles ou intéressantes, ne sont que trop rarement intégrées à la perspective d'ensemble qui pourtant les impose à notre attention : cette perspective n'est pas celle du déclin français, qui est, justement, une question identitaire, cette perspective est celle du pouvoir politique effectif de la France dans le monde d'aujourd'hui. Que ces deux questions ne soient pas sans rapport est évident, mais cela ne signifie pas qu'elles se confondent, et cela n'empêche pas l'une d'avoir préséance aussi bien principielle que chronologique sur l'autre. Reformulons donc ainsi la phrase de Paul Yonnet : ce n'est pas parce que la France a des problèmes identitaires qu'elle fonctionne moins bien et pèse d'un poids moins significatif dans l'évolution globale du monde, c'est parce que son poids dans l'évolution globale du monde diminue que les questions qu'elle se pose sur son identité prennent une telle acuité.

(Une digression : la France est loin d'être le seul pays dont « le poids dans l'évolution globale du monde diminue », c'est le cas de la plupart des nations majeures, Russie incluse. Je ne peux aborder cette question aujourd'hui, mais il faut garder en tête que nous sommes loin ici de nous situer dans une « exception française ».)

Encore une fois, il ne s'agit pas de nier certaines évolutions ou certaines réalités désagréables. Mais si l'on n'a pas conscience de cette préséance - que l'on retrouve d'ailleurs après 1870 et dans l'entre-deux-guerres, de même que, mais à l'inverse, dans les années 60, où les immigrés n'avaient pas disparu du pays mais gênaient moins que dans les périodes précédentes - du politique sur le culturel et « l'identitaire », non seulement on se trompe, mais on risque fort d'accélérer ou de contribuer à accélérer ces évolutions que l'on juge négatives.


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L'acharnement de l'homme politique moderne contre la France. Allégorie de Lang (Fritz, pas Jack), 1956.

- à suivre, démonstration et exemples à l'appui...

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vendredi 26 juin 2009

"La démocrachie partout..." (Fume, c'est du sioniste !)

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J'avais prévu de vous parler d'autre chose ce matin, mais la lecture de cet article dans le numéro d'hier de Libération (un numéro dans l'ensemble sérieux, il faut l'admettre) m'oblige à changer mes plans :

"Les soldats israéliens ont agressé plusieurs fois des diplomates français.

La France humiliée par Tsahal.

Si Nicolas Sarkozy fait beaucoup d'efforts pour se rapprocher de l'État hébreu [note à M. Limbes : c'était écrit sans majuscule...], on ne peut pas dire que la réciproque soit vraie. À preuve la multiplication des « bavures » commises par les forces de sécurité israéliennes à l'encontre des ressortissants français en mission et soigneusement étouffées par le Quai d'Orsay. Lundi, la directrice du centre culturel français de Naplouse (Cisjordanie) a été sortie de son véhicule, jetée à terre et rouée de coups par des militaires israéliens près de Jérusalem. « Je peux te tuer » a lancé en anglais un des soldats. Sa voiture portait pourtant des plaques diplomatiques. Depuis, on lui a déconseillé de porter plainte pour ne pas « gêner » la visite de Nétanyahou. Mardi, c'est le directeur du centre culturel de Jérusalem-Ouest, Olivier Debray, qui, à bord d'un véhicule pourvu de plaques consulaires, a été insulté par des policiers.

D'une façon générale, le corps consulaire français se plaint de la violation régulière par les policiers et les soldats israéliens des usages consulaires. Le 11 juin 2008, Catherine Hyver, consule adjointe à Jérusalem, avait été retenue dix-sept heures sans une goutte d'eau ni une miette de pain par la sécurité israélienne à un point de passage de la bande de Gaza.

Mais l'incident le plus choquant est l'occupation du domicile de l'agent consulaire français, Majdi Chakkoura, à Gaza pendant l'attaque israélienne de janvier. En son absence, les soldats israéliens ont complètement ravagé les lieux - pourtant signalés à l'armée israélienne -, volé une grosse somme d'argent, les bijoux de son épouse, son ordinateur et détruit la thèse sur laquelle il travaillait. Et ils ont souillé d'excréments le drapeau français. Le Quai d'Orsay n'a là encore élevé aucune protestation. Une occupation semblable s'est produite au domicile d'une professeure [aïe ! Libé !] palestinienne du centre culturel français. Avec ce tag écrit en français sur la bibliothèque dévastée : « Sale arabe, ont va revenir te tuer ». C'est, dit-on à Gaza, la faute de français - le « t » en trop - qui a choqué l'enseignante." (Jean-Pierre Perrin)

Contrairement à ce qu'écrit l'auteur, ce sont les premiers incidents les plus choquants, car ils participent d'une volonté réfléchie d'insulter les Français. Ce qui s'est passé à Gaza, tout désagréable que cela soit, peut à la rigueur relever du comportement « normal » d'une armée d'occupation. Quoi qu'il en soit, on admirera le soutien du Quai d'Orsay à ses collaborateurs, et surtout, on imaginera ce que l'on aurait entendu si de tels incidents venaient de soldats syriens ou iraniens. Sans doute la merde juive a-t-elle une odeur plus agréable que la merde arabe (ou musulmane, ou arabo-musulmane...).


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Il est vrai que l'on ne discute pas les goûts et les couleurs. Après tout, nous avons un président qui passe sa vie à conchier notre pays, pourquoi les autres se gêneraient-ils ?



Passons. Je profite de l'occasion pour vous signaler ce texte de R. Steuckers, remontant à 1988 et toujours actuel.


Long live rock !

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dimanche 4 janvier 2009

Libéralisme, décence et éjaculation précoce (Michéa, I).

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(Ajout le 07.01.)


Le dernier livre de Jean-Claude Michéa, La double pensée (Flammarion, 2008, ci-après abrégé : DP), précise et nuance certaines des thèses importantes ou plus secondaires contenues dans L'Empire du moindre mal (Climats, 2007 : EMM). Dans la mesure où je n'avais pas pris le temps d'exploiter autant qu'il le méritait ce texte, de telles précisions et nuances tombent à pic, et il me semble que ces deux livres forment non seulement un ensemble cohérent, mais intellectuellement important (c'est le temps des amours, les critiques viendront plus tard...). Je commence donc une série présentant les principaux thèmes abordés par J.-C. Michéa. Paradoxalement, c'est peut-être en effet par le biais de la série que je ferai mieux comprendre l'unité dans la variété des thèmes abordés par l'auteur, alors qu'un compte-rendu détaillé de ces deux ouvrages, outre sa longueur, aurait pu donner l'impression de « partir dans tous les sens ».

Disons-le très vite : la force du modèle théorique proposé par J.-C. Michéa pour rendre compte de ce qu'il appelle la logique du libéralisme lui permet de donner des explications ou de proposer des suggestions dans de nombreux domaines - avec certes plus ou moins de pertinence, mais il faut tenir compte de ce qui est primordial et de ce qui n'est que la proposition d'une piste à suivre -, ce qui donne à ces livres un aspect arborescent qui n'en rend pas le résumé aisé. Qui plus est, le rôle quelque peu particulier que joue ici la notion de morale - et notamment, mais pas seulement, le concept orwellien de common decency - est une sorte de liant entre ces différents domaines, et s'il contribue, comme de juste, à la qualité globale de la sauce, il rend plus délicat pour le chroniqueur d'en séparer les éléments.

Je progresserai donc pas à pas, et commencerai aujourd'hui, en guise de présentation générale, par retranscrire ce que l'auteur dit de lui-même, dans une interview à la revue anarchiste Contretemps (DP, pp. 101-106) :

"Je me définirai, pour commencer, comme un « socialiste » au sens que ce mot avait, au début du XIXe siècle, dans les écrits de Pierre Leroux ou du jeune Engels (avant qu'il ne soit contaminé par la téléologie progressiste de Marx). En d'autres termes, je demeure convaincu qu'il n'y a rien d'utopique à défendre le principe d'une société sans classes, fondée sur les valeurs traditionnelles de l'esprit du don, de l'entraide et de la philia (pour employer le terme par lequel les anciens Grecs désignaient toutes les formes de bienveillance réciproque). Je suis donc, de ce point de vue, définitivement hostile à tous ces programmes de « modernisation » ou de « rationalisation » de l'existence humaine, qui conduisent à encourager, d'une manière ou d'une autre, l'égoïsme calculateur et les formes purement antagonistes de la rivalité (car en tant qu'amoureux du sport - cette activité en voie de disparition accélérée - je sais qu'il existe aussi, dans la vie, des formes positives et amicales d'émulation).


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Je me définirais ensuite - ce n'est naturellement pas incompatible - comme un démocrate radical, c'est-à-dire comme quelqu'un qui pense que la démocratie ne saurait être confondue avec le régime représentatif. La logique de ce dernier le conduit en effet, de façon inexorable, à déposséder le peuple de toute souveraineté réelle au profit d'une caste de politiciens professionnels, technologiquement assistée par des « experts » autoproclamés. Le récent référendum sur la Constitution européenne en offre une illustration chimiquement pure. La procédure référendaire représentait,

- merci Général...

en effet, au sein des institutions représentatives (ou libérales) l'une des toutes dernières traces de l'intervention directe du peuple. Il aura donc suffit que le peuple français rejette sans la moindre ambiguïté un traité qui visait à constitutionnaliser les dogmes essentiels du capitalisme, pour que la quasi-totalité des « représentants du peuple » - qu'il soient de gauche ou de droite - s'empressent sur-le-champ de bafouer cette volonté populaire et d'imposer par des voies détournées le traité rejeté. Voilà qui donne une fois pour toutes la mesure véritable du pouvoir dont dispose le peuple dans une « démocratie » libérale. Et reconnaissons qu'il aurait fallu être d'une naïveté à toute épreuve pour imaginer un seul instant que la nomenklatura européenne (à commencer par l'euro-député Cohn-Bendit - convaincu, selon ses mots, que « les référendums nationaux constituent des instruments inadéquats pour décider des questions européennes ») aurait pu accepter sans réagir la moindre remise en cause du système capitaliste par la volonté populaire.


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Si par démocratie on doit entendre le « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple », il est donc absolument clair que les régimes représentatifs modernes n'en constituent qu'une version extrêmement appauvrie, et même, dans certains cas, purement formelle. D'un point de vue strictement philosophique, il serait assurément plus exact de définir ces régimes comme des « oligarchies libérales », selon l'heureuse expression de Castoriadis (ou encore comme des « aristocraties électives », si l'on préfère la terminologie de Rousseau).

Ce point précisé, je m'empresse aussitôt d'ajouter que ces oligarchies libérales ne peuvent en aucun cas être assimilés à des dictatures - comme certaines militants de la gauche extrême sont de plus en plus tentés de le penser - sous l'influence de théoriciens à la Alain Badiou (dont on sait pourtant dans quel profond mépris Guy Debord tenait son oeuvre) ou d'associations parisiennes suffisamment délirantes (ou incultes) pour considérer l'Etat français actuel comme fondamentalement « fasciste » et « raciste ».

- Debord est une des références majeures de Jean-Claude Michéa (est-ce d'ailleurs pour cette raison, je parle de ça pour la petite histoire, qu'il ne cite jamais Jean-Pierre Voyer dans ses livres, alors qu'il connaît l'existence d'au moins certains de ses textes (allusion y est faite ici) ? Ou est-ce à cause de la Diatribe ? Il est regrettable en tout cas, vues les ressemblances entre certaines de leurs analyses importantes - sur le thème de l'Economie notamment - qu'il n'y ait pas plus d'échanges entre ces deux auteurs), et Alain Badiou une de ses têtes de turcs (vous avez pu le constater récemment ici-même). Sans évoquer les écrits de l'un ou de l'autre, je dois constater, d'une part, que les disciples de A. Badiou que je connais n'hésitent effectivement pas à parler de la France comme d'un Etat fasciste, bien que, thésards au long cours et parfaits inutiles sociaux (ce n'est pas une critique en soi), ils vivent sans doute en partie nourris par l'Etat en question, alors qu'un Mussolini les aurait vite fait envoyés se rendre vaguement utiles sur un quelconque chantier ; d'autre part, que les debordiens qu'il m'arrive de fréquenter traînent une mélancolie et une sinistrose qui ne me semble pas motivées uniquement par des soucis altruistes quant à l'avenir du monde et de la planète - leur tristesse personnelle pensant manifestement trouver une légitimité dans la radicalité (supposée ou réelle) des oeuvres de leur maître - et débouchant, dans leur cas, sur le défaitisme (non exempt, d'ailleurs, pour le coup, de racisme - ce peut être, à l'occasion, un thème de réflexion). Bref, pour ce qui est des disciples, je renverrai dos à dos ces deux grands esprits rebelles...

Il serait effectivement absurde de nier qu'une oligarchie libérale garantit à ses sujets - moyennant, il est vrai, une quantité croissante de bavures - un certain nombre de libertés individuelles dont les Coréens du Nord ou les femmes d'Arabie Saoudite ne peuvent même pas rêver. C'est évidemment un avantage politique tout à fait décisif que de pouvoir discuter ici entre nous sans avoir à craindre qu'une police politique débarque à l'improviste et nous envoie tous les trois dans un camp de rééducation.

Pour autant, il serait, encore une fois, tout aussi absurde de soutenir que dans nos sociétés libérales, le pouvoir politique est réellement exercé par le peuple. Comme l'écrivait Debord, les droits dont nous disposons sont essentiellement des droits de « l'homme spectateur ». En d'autres termes, nous sommes globalement libres de critiquer le film que le système a choisi de nous projeter (ce qui pour un peuple frondeur n'est jamais un droit négligeable).

- oui, parfois on se demande si ce cliché du peuple frondeur ne sert pas à caresser les Français dans le sens du poil, afin que la fierté que cela leur donne leur fasse oublier de se révolter... Il est vrai qu'il suffit de passer ses vacances dans un pays nordique durement touché par la crise - l'Islande -, très clairement arnaqué par ses principaux responsables, et qui dans son ensemble se résigne à ce malheur comme à une fatalité naturelle, pour se dire qu'il y a effectivement certaines différences quant aux capacités « frondeuses » de tel ou tel peuple.


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Mais nous n'avons strictement aucun droit d'en modifier le scénario, et cela que nous apportions nos voix à un parti de droite ou à un parti de gauche. L'affaire du référendum devrait ici avoir convaincu les derniers naïfs."

- ici, dans le contexte actuel, une digression sur Dieudonné s'impose : je la place en fin de texte.


Ces premières présentations faites, enchaînons tout de suite avec des précisions sur la « société sans classes » et sur la notion, empruntée à G. Orwell, et qui joue un rôle primordial dans les livres de Jean-Claude Michéa, de common decency :

"Le concept de « société sans classes » (concept définitivement disparu de tous les programmes de la gauche moderne) ne désigne évidemment pas une société qui ignorerait les conflits ou les divisions. Il désigne d'abord une société dans laquelle personne ne pourrait plus disposer des moyens pratiques et institutionnels de s'enrichir aux dépens du plus grand nombre - c'est-à-dire, en d'autres termes, de vivre du travail d'autrui (« si l'on ne travaille pas soi-même - écrivait Marx au début de sa Critique du programme de Gotha - on vit du travail d'autrui, et on acquiert jusqu'à sa culture au profit du travail d'autrui. ») Dans l'abandon progressif par la gauche de ce concept politique fondamental (sans lui, que reste-t-il, en effet, du projet socialiste ?), il faut bien reconnaître que Claude Lefort et ses disciples (...) ont joué un rôle à la fois essentiel et ambigu. Partis d'une critique parfaitement légitime du projet totalitaire, comme volonté affichée de construire une société « une et transparente » (« je parle contre le mythe de la bonne société qui a précisément débouché sur le totalitarisme », déclarait Lefort en 1982), ces intellectuels en sont venus, en effet, à conclure que la division et le conflit constituaient la condition transcendantale de toute société humaine, et que la « démocratie » (entendue, à présent, comme le simple « pouvoir de n'importe qui » et comme le droit illimité à inventer continuellement de nouveaux droits) représentait le seul régime capable d'intégrer consciemment cette condition originaire. Le problème, c'est que cette mystique de la division originaire et du conflit irréductible ne se distingue plus très bien, à partir d'un certain moment, de l'idée libérale classique selon laquelle il serait ontologiquement impossible à toute communauté humaine de s'entendre sur le moindre principe idéologique commun. Pour les libéraux, en effet, la guerre économique et la guerre procédurale (...) définissent - tout comme chez Lefort - une forme de conflictualité à jamais indépassable ; conflictualité dont le caractère « axiologiquement neutre » (ou purement « rationnel ») doit précisément permettre (tout comme chez Lefort) de tenir à distance la tentation totalitaire et les guerres de religion. De fait, ce n'est certainement pas par hasard si tant de « nouveaux radicaux » ont pu trouver dans ces analyses de Claude Lefort un point de départ particulièrement intelligent pour rompre définitivement avec le vieux « mythe » socialiste d'une société sans classes." (DP, pp. 179-180)

- j'aurais pu m'interrompre après quelques lignes, mais si je vous ai infligé cette tartine sur un auteur, Claude Lefort, que je n'ai jamais lu, c'est, outre qu'elle permet de voir une différence importante entre celui-ci et Castoriadis - lequel peut me laisser sceptique à l'occasion, mais qui, aussi anti-totalitaire que son compère de Socialisme et barbarie, me semble très difficilement récupérable par la pensée libérale, c'est, donc, parce que ce passage, dont j'ai souligné deux expressions importantes, me permet une mise au point.

Ce que Jean-Claude Michéa reproche ici à C. Lefort, finalement, c'est de confondre « division » (ou « séparation ») et « conflit » : voilà bien ce qu'un hégélien revendiqué comme J.-C. Michéa, ou « instinctif » comme moi-même (car, bon, domestiquer complètement un livre de Hegel, hein...), ne peut accepter : il y a différents types de conflits, plus ou moins violents d'une part, reposant sur des divisions ou séparations plus ou moins strictes d'autre part, mais il n'est nullement inscrit dans les tables de la Loi qu'un conflit doive se faire sur un fond primordial de séparation. (C'est un vieux rêve, dont je vous entretiens de temps à autre : une typologie des différentes formes d'hostilité, de conflits. Pour donner des exemples très simples, voire primaires : deux équipes de rugby se respectent ou pas, éventuellement se détestent, mais elles ne se séparent vraiment que sur leur objectif, justement parce qu'il est le même (gagner) et qu'elles obéissent (en théorie...) aux mêmes règles. Deux communautarismes différents, et éventuellement opposés par un certain climat géopolitique et de haine général, suivez mon regard, s'opposent sur les buts et les thèses, mais sont liées par la même pratique lobbyiste. Des conquistadors espagnols et des Sauvages sud-Américains ne se détestent pas nécessairement, mais se battent sur un fond d'altérité et de séparation principiel. Etc.). C'est justement la pensée, peut-être pas libérale pour le coup (car Hobbes occupe ici une place de choix), mais des XVIIe-XVIIIe siècles, qui pose d'abord la séparation, ensuite le conflit, et qui réduit celui-ci à une conséquence de celle-là. Foutre non, c'est trop facile, et c'est justement à cause d'une vision de ce genre, d'une part qu'on oublie la lutte des classes (collective, elle), d'autre part qu'on se fait autant chier dans notre merveilleuse « civilisation occidentale » - vive les Trobriand !!! Ach, passons à la deuxième précision de J.-C. Michéa.
:

" - Comment peut-on traduire en français ce terme de common decency ?

Le terme est habituellement traduit par celui d'« honnêteté élémentaire », mais le terme de « décence commune » me convient très bien. Quand on parle de revenus « indécents » ou, à l'inverse, de conditions de vie « décentes », chacun comprend bien en général (sauf, peut-être, un dirigeant du MEDEF) qu'on ne se situe pas dans le cadre d'un discours puritain et moralisateur. Or c'est bien en ce sens qu'Orwell parlait de « société décente ». Il entendait désigner ainsi une société dans laquelle chacun aurait la possibilité de vivre honnêtement d'une activité qui ait réellement un sens humain. Il est vrai que ce critère apparemment minimaliste implique déjà une réduction conséquente des inégalités matérielles. En reprenant les termes de Rousseau, on pourrait dire ainsi que dans une société décente « nul citoyen n'est assez opulent pour pouvoir en acheter un autre, et nul assez pauvre pour être contraint de se vendre [Le Contrat social, Livre II, chap. XI] ». Une définition plus précise des écarts moralement acceptables supposerait, à coup sûr, une discussion assez poussée. Mais, d'un point de vue philosophique, il n'y a là aucune difficulté de principe." (DP, pp. 157-158)


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Deux précisions :

- la formule de Rousseau est admirable, mais on souhaiterait l'amender pour n'en garder que la seconde partie : une société décente serait celle où « nul citoyen n'est... assez pauvre pour être contraint de se vendre », les riches pouvant être aussi riches qu'il leur plaira. Ce n'est pas tellement une certaine égalité ou proportion de revenus qui compterait, que l'exploitation du travail de l'autre. Evidemment, dans la pratique, les deux vont souvent ensemble (ainsi que le rappelait récemment, dans sa liste des plus belles actrices, ch. "Lilian Gish", M. Maso, que décidément je croise souvent ces jours-ci), et ils vont vraiment ensemble dans notre société. Mais il n'est pas interdit de garder cette restriction aux restrictions de Rousseau à l'esprit ;

- très généralement, j'en profite pour rappeler à ceux d'entre vous, s'il y en a, qui n'auraient pas lu l'Essai sur le don, que la force du texte de Mauss tient principalement en deux éléments :

a) faire de la triple obligation donner-recevoir-rendre une constante anthropologique, c'est-à-dire valable pour toutes les civilisations ;

b) ne pas y mettre de morale. C'est le contre-sens le plus souvent commis me semble-t-il par qui entend parler de « don », y voir un côté fleur bleue bien gentil, mais qui ne tient pas à côté du « vrai commerce ». Mauss montre au contraire avec force que le don (quand je dis don, c'est tout le processus « donner-recevoir-rendre ») est, selon sa fameuse expression, un « fait social total », autrement dit un système socialement organisé, et donc, dans les faits, coercitif : qui ne respecte pas la « triple obligation » sera, au moins, voué à la honte et à la vindicte.


Ajout le 07.01 : cette formulation n'est pas fausse, mais, un peu trop durkheimienne dans l'esprit, elle réduit le cycle du don à un processus social coercitif. Un des aspects mis en valeur par Mauss - et qui, justement, si on le privilégie trop par rapport à l'aspect coercitif, aboutira au « côté fleur bleue » - est la part d'autonomie personnelle présente dans le don, dans le choix de ce que l'on rend, du moment où l'on rend - part évidemment différente et plus ou moins codifiée selon les sociétés, et selon les dons : certains cycles officiels du don, qui donnent lieu à des fêtes collectives, sont plus « règlementés » que des cycles privés, qu'ils concernent des familles ou des particuliers. Je rappelle enfin, quitte à faire des précisions, que ce n'est pas d'aujourd'hui que le don cohabite, dans une même société, avec des échanges marchands (cf. l'exemple des Trobriand, où il y a plusieurs formes d'échange. La Kula est ce qui intéresse le plus les Sauvages et Malinowski, mais elle n'est pas la seule forme d'échange pratiquée.) Fin de l'ajout.

J.-C. Michéa rappelle : "L'un des principes de la logique du don est que le retour (...) doit toujours être différé (le paiement monétaire étant précisément l'invention économique qui permet d'interrompre le cycle du don en réglant ses dettes sans attendre). Le temps apparaît donc comme l'élément premier dans lequel peuvent se construire les relations humaines véritables (et l'argent, de ce point de vue, peut être défini comme ce moyen d'acheter du temps qui nous dispense d'entrer en relation avec autrui)." (EMM, p. 159)

J'ajouterai cette suggestion : si le don est une constante anthropologique de l'espèce humaine, par conséquent un des éléments qui différencie l'homme de l'animal, et si l'un des ressorts fondamentaux du cycle du don est le délai - j'écrirai presque la différance, si, connaissant mal Derrida, je ne craignais de transporter ici nombre de connotations mal contrôlables -, il faut en conclure que la réciprocité (au sens fort : rappelons qu'il faut toujours rendre plus que ce qu'on vous a donné) et la capacité de prendre son temps sont des constituants fondamentaux de la nature humaine. Difficile ici de ne pas tenir compte des composantes érotiques de cette définition (rendre plus à l'autre que ce qu'il vous donne, et différer judicieusement le moment où l'on rend), difficile ensuite de ne pas repenser à l'hypothèse que j'avais glissée en passant il y a un an, voici l'extrait :

"Muray lie « fin de l'Histoire » selon Kojève, retour de l'humanité à l'« animalité » (selon le même Kojève), et le fait que, je cite, « l'animal, à la différence de l'être humain, se définit de ce qu'il épuise toutes ses possibilités existentielles dans la procréation » (Exorcismes spirituels, vol. 2, p. 287). La culture comme échappée de la procréation ?"

Le cycle du don serait alors d'autant plus un « fait social total », et le plus important des « faits sociaux totaux », qu'il serait une sorte de conséquence de cette naissance de la culture, en tant qu'elle serait fondée par la différence d'approche du rapport sexuel de l'espèce humaine par rapport aux autres espèces, et sur une certaine maîtrise de soi, du temps, du rapport à l'autre (Michel Schneider évoque ainsi, au détour d'une ligne, l'éjaculation précoce comme une « identification trop grande et trop prompte à l'autre » (Voleurs de mots, Gallimard, 1985, p. 357) - où le manque de maîtrise de soi-même rejoint l'inconscience de l'altérité... pour aboutir au désastre !).


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(Evitons tout malentendu : nous ne sommes pas chez Desmond Morris ou à la fin du film La guerre du feu, où l'accession à l'humanité est symbolisée par le passage de la « levrette » à la « position du missionnaire », odieux et paresseux matérialisme moralisateur totalement hors de notre propos...)

...voilà qui nous éloigne de Jean-Claude Michéa. Je vous laisse y réfléchir si cela vous tente, vous rappelle cet autre texte sur l'art et la procréation, et finis cette « présentation » par un point de détail. Dans mon récent opus consacré à Nicolas Sarkozy (dont le rapport au temps n'est pas très raffiné... Espérons pour Carla qu'il est plus « humain » au lit... Il est vrai que s'il ne semble pas avoir beaucoup de « possibilités existentielles », il n'a pas l'air de les « épuiser dans la procréation »), j'ai parlé de notre Président comme d'un trotskyste, m'inspirant du thème de la Révolution permanente. Sans doute était-ce un écho inconscient de ce passage de La double pensée, sur lequel je suis retombé en préparant ces notes :

"L'Etat libéral est philosophiquement contraint d'impulser une révolution culturelle permanente dont le but est d'éradiquer tous les obstacles historiques et philosophiques à l'accumulation du Capital et, en premier lieu, à ce qui en constitue de nos jours la condition de possibilité absolue : la mobilité intégrale des individus - mobilité dont la forme ultime est évidemment l'invitation, signifiée à toutes les monades humaines, à circuler sans fin sur tous les sites du marché mondial. Marx avait parfaitement saisi cette dimension majeure du libéralisme moderne lorsqu'il écrivait que la bourgeoisie, à la différence de toutes les classes dominantes antérieures, ne pouvait pas exister « sans révolutionner constamment l'ensemble des rapports sociaux »." (p. 115)

Remarquons incidemment que cette connexion entre mobilité et esclavage moderne se trouvait il y a des années dans Hécatombe. Notre dette à nous pour cet emprunt « spontané » à Jean-Claude Michéa étant ici réglée, avec intérêt espérons-le... restons-en là pour aujourd'hui.



Bon, Dieudonné...


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Je lis chez le maître (propos recopiés le 3 janvier en fin d'après-midi) :

"Il me semble comprendre parfaitement la démarche de Dieudonné dans un monde où il est impossible de dire non. Les Irlandais votent-ils non ? Ils devront revoter. Les Français ont-ils voté non ? On leur concocte vite fait un mini traité simplifié modificatif. Dans l’impossibilité de dire non, Dieudonné a donc décidé de lâcher un gros pet en scène (pet sur scène pour les hommes de mauvaise volonté), et, foi de pétomane, c’est parfaitement réussi. « NON », ils n’entendent pas ; mais « PROUT », ils sentent encore.

Ce n’est pas seulement le négationnisme qui est réprimé dans ce monde mais la négation. Aussi, si vous ne pouvez pas bombarder New York, votez ; mais votez PROUT. Si vous ne pouvez pas le dire avec des avions (le NON de Dieu), dites le avec le trou du cul. Chions, chions, chions sur le monde merdiatique."

Le PROUT étant effectivement explicitement présent sur scène, ainsi que vous pourrez le constater dans l'amusante vidéo (audible, celle-ci) où Dieudonné évoque son invitation à R. Faurisson.

Que répondre ? Rappelant que de mon côté je n'ai accusé Dieudonné d'aucun « crime », mais d'une « connerie » (au sens d'erreur), je maintiens ce que j'ai écrit à chaud : d'une part - ce qui n'est pas, on s'en doute, la faute de Dieudonné - il est fort regrettable que le climat actuel ne permette guère des actions politiques concertées et, cela fait partie du jeu, quelque peu renommées, entre Juifs et Noirs, j'entends par là des actions et des travaux sur le colonialisme et contre le « néo-colonialisme » (je mets des guillemets parce qu'en réalité il s'agit simplement de la continuation du colonialisme avec l'adjonction d'autres moyens), autrement dit il est regrettable que des minorités ne puissent que très difficilement allier leurs forces pour critiquer ce qu'il y a eu de pire dans la civilisation occidentale, ce qui aussi a contribué à détruire la civilisation occidentale ; d'autre part on ne peut pas dire qu'en faisant son « coup » Faurisson, Dieudonné contribue à revenir sur ce désagréable état de faits. J'ajouterai aujourd'hui que le « pet » de Dieudonné eût pu être plus subtil : je n'ai pas trouvé très fine l'introduction de son spectacle du Zénith, où il explique qu'il a cherché ce qu'il pouvait faire maintenant pour choquer ; disons qu'un simple communiqué relatant un « échange de vues » entre MM. Dieudonné et Faurisson, ou quelque chose comme ça, serait certes tombé sous le coup de mon objection principale, mais aurait été moins aisément déchiffrable que ce « regardez, je vais vous choquer ». L'histoire du baptême avec J.-M. Le Pen comme parrain était de ce point de vue plus réussie, plus difficile à décrypter (et m'avait arraché un sourire), une façon de dire « Vous n'y comprenez rien ? Vous croyez tout comprendre ? Vous n'y croyez pas ? Dans tous les cas, bien fait pour votre gueule... ». Peut-être certes est-il un peu facile de faire ce genre de critique et de distinguo après coup.

Voilà...



Concluons avec notre « vingt plus belle » du jour. Sissy Spacek reste l'actrice de deux films, l'émouvant Badlands et l'assez incroyablement réussi Carrie. Sa beauté indéniable mais parfois proche de la laideur, et indéniable notamment parce que parfois proche de la laideur, y a admirablement représenté la femme innocente et peu sûre d'elle qui se donne totalement, que l'on n'a pas le droit de trahir, sous aucun prétexte. Ne pas rendre à la vierge ce qu'elle vous a donné, c'est la renvoyer à l'animalité... - Trahir l'innocence et la confiance : péché mortel !


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mercredi 19 décembre 2007

Vaseline mon amour. Tu n'as rien vu à Eurodisney. Tu me tues, tu me fais du bien.

"En somme, devant l'histoire et devant le peuple français, la grande gloire de Napoléon III aura été de prouver que le premier venu peut, en s'emparant du télégraphe et de l'Imprimerie nationale, gouverner une grande nation.

Imbéciles sont ceux qui croient que de pareilles choses peuvent s'accomplir sans la permission du peuple, - et ceux qui croient que la gloire ne peut être appuyée que sur la vertu.

Les dictateurs sont les domestiques du peuple, - rien de plus, - un foutu rôle d'ailleurs, - et la gloire est le résultat de l'adaptation d'un esprit avec la sottise nationale."

(Baudelaire, Mon coeur mis à nu, 1864)


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On comprend pourquoi notre président peut niquer autant (entre parenthèses, passer après Donald Trump, Jean-Jacques Goldman, Charles Berling et même, horresco referens, Arno Klarsfeld, il ne faut pas être dégoûté. Ce n'est plus un vagin, c'est un dépotoir !), non seulement il est vraisemblablement dopé, mais il utilise des accessoires. Et la France, plus résignée peut-être que consentante, semble bien prête à se faire briscoutter par cet organe en préfabriqué, dans une ambiance de cirque à la fois hystérique et désenchantée... On n'attend plus que le coup de sifflet de M. « Loyal » Barroso !


"Les nations, lasses de leurs dieux ou dont les dieux mêmes sont las, plus elles seront policées, plus facilement elles risquent de succomber. Le citoyen s'affine aux dépens des institutions ; cessant d'y croire, il ne peut plus les défendre. Quand les Romains, au contact des Grecs, finirent par se dégrossir, donc par s'affaiblir, les jours de la république étaient comptés. Ils se résignèrent à la dictature, ils l'appelaient peut-être en secret : point de Rubicon sans les complicités d'une fatigue collective. Rien de plus affligeant que l'exténuation et la déconfiture d'une république : il faudrait en parler sur le ton de l'élégie ou de l'épigramme, ou, bien mieux, sur celui de l'Esprit des lois : « Quand Sylla voulut rendre à Rome la liberté, elle ne put plus la recevoir ; elle n'avait plus qu'un faible reste de vertu ; et, comme elle en eut toujours moins, au lieu de se réveiller après César, Tibère, Caïus, Claude, Néron, Domitien, elle fut toujours plus esclave : tous les coups portèrent sur les tyrans, aucun sur la tyrannie. » - C'est que la tyrannie, précisément, on peut y prendre goût, car il arrive à l'homme d'aimer mieux croupir dans la peur que d'affronter l'angoisse d'être lui-même. Le phénomène généralisé, les césars paraissent : comment les incriminer, quand ils répondent aux exigences de notre misère et aux implorations de notre couardise ? L'époque propice à leur essor coïncide avec la fin d'un cycle de civilisation. Cela est évident pour le monde antique, cela le sera non moins pour le monde moderne qui va en droiture vers [la] tyrannie. La plus élémentaire méditation sur le processus historique dont nous sommes l'aboutissement révèle que le césarisme sera le mode selon lequel s'accomplira le sacrifice de nos libertés. Si les continents doivent être soudés, unifiés, y pourvoira la force, et non la persuasion ; comme l'Empire romain, l'empire à venir sera forgé par le glaive, et s'établira avec notre concours à tous, puisque nos terreurs mêmes le réclament.

Je puis me tromper ; mais enfin, on ne soupèse ni on ne prouve une vision : celle que j'ai de la tyrannie future s'impose à moi avec une évidence si décisive qu'il me semblerait déshonorant de vouloir en démontrer le bien-fondé. C'est une certitude qui participe ensemble du frisson et de l'axiome. Pour me borner à l'immédiat, et plus spécialement à l'Europe, il m'apparaît, avec une dernière netteté, que l'unité ne s'en formera pas, comme d'aucuns le pensent, par accord et délibération, selon les lois qui régissent la constitution des empires. Ces vieilles nations, empêtrées dans leurs jalousies et leurs obsessions provinciales, pour qu'elles y renoncent et s'en émancipent, il faudra qu'une main de fer les y contraigne, car jamais elles n'y consentiront de leur propre gré.

- à la vérité, et ce sera mon seul commentaire, un godemichet et une plaquette de beurre semblent suffire... Il ne faut pas opposer trop strictement les différents types de servitude, ni la contrainte et le gré, ils peuvent se révéler complémentaires.

Une fois asservies, communiant dans l'humiliation et la défaite, elles pourront se vouer à une oeuvre supranationale, sous l'oeil vigilant et ricanant de leur nouveau maître. Leur servitude sera brillante, elles la soigneront avec empressement et délicatesse, non sans y user les derniers restes de leur génie. Elles paieront cher l'éclat de leur esclavage.

Ainsi l'Europe, devançant les temps, donnera-t-elle, comme toujours, l'exemple au monde, et s'illustrera-t-elle dans son emploi de protagoniste et de victime. Sa mission a consisté à préfigurer les épreuves des autres, à souffrir pour eux et avant eux, à leur offrir ses propres convulsions en modèle, pour qu'ils soient dispensés d'en inventer d'originales, de personnelles. Plus elle se dépensait pour eux, plus elle se tourmentait et s'agitait, mieux ils vivaient en parasites de ses affres et en héritiers de ses révoltes. A l'avenir encore ils se tourneront vers elle, jusqu'au jour où, épuisée, elle ne pourra plus leur léguer que ses déchets."

(Cioran, "A l'école des tyrans", Histoire et utopie, 1960 - librement condensé par mes soins)

Je ne développerai pas aujourd'hui, mais, dans le style « le fardeau de l'homme européen », le dernier paragraphe n'est pas sans évoquer certain texte de M. Gauchet sur le rôle actuel et à venir de l'Europe ("La dérive des continents", 2005, repris dans La condition politique). Chez Gauchet il y a un côté plus fleur bleue, plus optimiste - il est vrai que les « déchets » de l'Europe ne manquent ni de « brillant » ni de « délicatesse » (ni sans doute d'humour, mais passons)


Carla Bruni at amfAR's Cinema Against AIDS event, presented by Bold Films, the MAC AIDS Fund and The Weinstein Company to benefit amfAR


Charmante, y a pas. Mais bien-pensante, et perverse - ce cul qui se pousse indument du col pour « lutter contre le SIDA », cette bouche de chanteuse anémique ouverte à tous les vents


Carla Bruni


- non vraiment, c'est clair, dans son comportement public cette femme est une traitresse à l'égard de sa propre beauté, c'est presque un péché contre l'esprit. Ach, comme disait l'autre, la femme de AMG est plus belle que toi, c... !

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jeudi 11 octobre 2007

Décomplexés ! (Rien de nouveau sous le soleil "réaliste".)

"La plus dégoûtante création du monde moderne - l'homme réaliste, - c'est-à-dire la créature singulière, jadis si rare, en qui nous voyons rassemblés les vices de l'aventurier, la prudence et l'avarice du bourgeois, le cynisme et l'hypocrisie, n'appartient ni à la vieillesse ni à l'enfance. Ce que vous attendez de lui, à votre insu peut-être, c'est la profanation effrontée des valeurs surhumaines de la vie. Le réaliste rabaisse la vie, pour vous épargner la peine de la surmonter. Il ne suffit plus que de vous laisser tomber dans la vie, les pieds joints. Le rôle qu'assume auprès de vous l'homme pratique, positif, est exactement celui de l'adolescent trop précoce - si précoce qu'il n'arrêtera plus de pourrir - auprès de jeunes compagnons à qui, dans un coin sombre, il apprend ce que c'est que l'amour - rien que ça, mon vieux, avec les gestes. Le monde est aux mais douteuses de ces aigres potaches."


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Puisque Bernanos (Nous autres Français, VI) rend quelque peu prosaïque, par l'exemple choisi, sa magnifique tirade sur "l'homme réaliste", il nous est permis semble-t-il de rester, pour aujourd'hui, dans cette voie fort peu surhumaine. Aussi compléterons-nous cette première citation par celle-ci :

"L'Affaire Dreyfus et le ralliement ont sauvé les puissances d'argent. Elles les ont même sauvées deux fois. D'abord en replaçant le monde ouvrier sous le joug de la bourgeoisie radicale, au nom de la Défense Républicaine. Mais plus encore peut-être en permettant à une poignée d'intellectuels de dériver le mouvement social chrétien vers la nationalisme. A l'idée de la restauration nationale et sociale, au nom de la justice, s'est substitué une fois de plus le cruel mythe, le mythe stérile de la défense nationale et sociale. Les ambitieuses prétentions du Nationalisme n'ont abouti qu'à cette pauvreté : l'Union des Honnêtes Gens, masque habituel, habituel truchement de l'Union des Gens d'Affaires. Ainsi devons-nous accepter aujourd'hui, sans vomir, l'ignoble parodie de la mise en accusation des ouvriers français, auxquels on prétend imposer, au nom de la Patrie, le sacrifice de réformes sociales sur la légitimité desquelles tout le monde est d'accord, lorsque depuis tant d'années les plus modestes bourgeois se vantent entre eux de jouer contre le franc ou de truquer leurs feuilles d'impôts." (Scandale de la vérité),

celles-ci :

"Les petits mufles de la nouvelle génération réaliste auront beau m'éclater de rire au nez. Je ne leur en veux pas, comme disait Péguy, de « jouer le temporel ». Mais ils jouent le temporel et le spirituel à la fois, c'est ce qui me dégoûte : « Jouer le temporel avec les puissants de ce monde, et en même temps faire appel à la mystique et l'argent des pauvres gens. » Non !" (Ibid.),

"On vous dira que la Bourgeoisie parle la voix du devoir, et que l'ouvrier français refuse obstinément d'écouter ce grave langage. Je réponds, moi, que son langage est double, qu'elle a toujours parlé ensemble le langage du devoir et des affaires." (Nous autres Français, IV),

"La politique réaliste offre aux malheureux ce scandale permanent de l'exploitation savante, éhontée, de toutes les formes du mensonge, par les élites. Non seulement nous avons permis que le pauvre fût dépouillé de son honneur personnel, nous n'avons même pas su exiger qu'on lui laissât du moins l'usage d'un honneur collectif." (Ibid., VI),

et pour finir :

"Le plus puissant recours que le Fort ait contre le Faible n'est pas de le contraindre, c'est de le faire douter de son droit." (V).


Bonne bourre !

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mercredi 8 juin 2005

La démocratie selon Télérama.

Je ne perdrai pas de temps à commenter l'éditorial du maffieux Jézégabel, nous expliquant en gros que le "non" a déjà perdu, juste quelques chiffres :

- six lettres de lecteurs, toutes sur le référendum. Deux partisans du non, contents, trois partisans du oui, mécontents, un partisan du non, qui regrette déjà.

- six interviews d'"intellectuels" européens : cinq partisans du oui, un partisan du non.

Cela se passe de commentaires. On rappellera qu'avant le rééquilibrage de fin de campagne, les grands media, tous partisans du oui, avaient justifié le peu de place qu'ils accordaient au non par le fait que la majorité des partis politiques français, supposément représentatifs, s'étaient prononcés pour le oui. Maintenant que le non l'a emporté, "haut la main" et "démocratiquement", comme le dit M. Jézégabel avec une nuance de regret pour le moins évidente, il semblerait logique que... Mais non. Les passions sont, croit-on, retombées, le CSA ne demande plus rien. On repart pour un tour !

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lundi 30 mai 2005

Tout petit bilan.

Il y a donc bien eu un réflexe d'auto-défense, il y a donc bien un gros bras d'honneur aux "élites". De tout cela évidemment il n'y a qu'à se réjouir. Il n'est pas interdit non plus d'espérer un peu de désordre. Vexés, certains ont de nouveau rappelé hier soir que le Traité ne serait pas "renégocié" (il est vrai que le bon peuple a été dûment informé de ces premières négociations sur lesquelles il est interdit de revenir), que donc nous étions des cons. Ils aimeraient siffler la fin de la récréation. Sans doute y arriveront-ils, je ne vois pas MM. Fabius et Emmanuelli se transformer en modernes Spartacus. Quoi qu'il en soit, profitons modestement de l'instant présent (et commençons notre semaine de travail).

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mercredi 25 mai 2005

Europe in furs.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que les partisans du oui, quand ils ne se bercent pas de grands mots vides et de clichés solennels, admettent leur peu d'enthousiasme vis-à-vis du Traité. Mais quand on regarde aujourd'hui leurs arguments, à quelques jours du scrutin et alors que les sondages - toujours aussi peu fiables, rappelons-le - ne doivent pas leur donner beaucoup de moral, on a l'impression d'avoir affaire à des masochistes, qui vont tout de même voter oui, Dieu seul sait pourquoi, à un texte qu'ils aiment de moins en moins.

Cela peut donner beaucoup de scenarii pour le 29 au soir. Mais l'hypothèse que les Français finissent, en partie par masochisme, par accepter le TCE, non seulement n'a rien d'absurde, mais relèverait d'une certaine logique rapport aux mœurs politiques contemporaines : je ne suis pas d'accord, mais j'obéis avec d'autant plus d'abnégation - comme si se châtier soi-même permettait d'échapper aux devoirs et nécessités de l'engagement.

Néanmoins, s'il peut être agréable de se faire fouetter le cul, ce n'est pas encore comme ça qu'on fait des enfants.

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jeudi 19 mai 2005

A tondre à la Libération.

Un petit bilan :

- Alain Rémond : pour le oui

- Daniel Schneidermann : pour le oui

- Judith Bernard : pour le oui

- Emmanuel Todd : pour le oui

- Jürgen Habermas : pour le oui

- Charlie-Hebdo : pour le oui - De Gaulle et Reiser s'en retournent dans leur tombe !

- Tonio Negri : pour le oui

- de bons amis : pour le oui

A l'approche de l'échéance, il s'avère une fois de plus que la sociale-traitrise a encore de beaux jours devant elle !



Plus généralement, il semble que ce référendum sera moins directement lié à la constitution européenne qu'il ne sera un test de crédibilité des pouvoirs médiatique et politique - déjà bien secoués le 21 avril. Car enfin, tous les media majeurs (tous ! il n'y a pas à s'y habituer) sont pour le oui, ils utilisent à l'occasion des méthodes staliniennes (la déjà célèbre manipulation de L. Joffrin), on nous présente un texte difficilement compréhensible et fort long tout en nous disant qu'il ne faut pas faire l'effort de le comprendre, on nous assure qu'il n'y a pas de "plan B" (drôle d'expression) en cas de réponse négative, ce qui reviendrait à admettre, si ce n'était pas un mensonge supplémentaire, que l'on est trop imprévoyant pour gouverner avec efficacité, J. Chirac, qui a décidé de passer par la voie référendaire, déclarait tout récemment que nous n'avions en fait pas le choix...

Tout cela, quoi que l'on pense du Traité, devrait déclencher une saine réaction de défense. Il semblerait pourtant que, les bons réflexes "raisonnables" aidant, beaucoup n'oseront pas aller jusqu'à voter non. Il ne s'agit tout de même pas de défier Jaruzelski ou Rabin ! En tout état de cause, le 29 mai sera à la fois un test de crédibilité pour les élites auto-proclamées, et un test de caractère pour les Français - pour utiliser de nouveau le terme gaullien, sommes-nous complètement devenus des veaux ?

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mercredi 4 mai 2005

Un souhait sous forme de pronostic.

Le 29 mai, le NON représentera de 54 à 58 % des suffrages exprimés.

(Il est contraire à ma religion de faire des prévisions, mais que serait une religion sans blasphème ?)

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