Je n'ai pas souvenir, depuis que j'ai pris l'habitude d'aller sur Internet - c'est une phrase un peu étrange, je sais... -, d'avoir pu saisir à ce point in vivo l'importance de ce phénomène mental qui consiste à plaquer sur un événement sa propre grille d'analyse, sans prendre le temps de la réflexion. J'aurais presque pu écrire les articles moi-même avant de les lire, quoique le style de certains ne soit pas si aisément imitable ("Alors couchés, fafounets de tous poils...").
Incidemment et dans le même ordre d'idées, j'ai aussi éprouvé quelque jubilation à voir répéter la même formule rhétorique en tête de chaque papier : "Sans doute est-il trop tôt pour tirer toutes les leçons du drame qui a endeuillé la Norvège. Toutefois, on peut d'ores et déjà..." déconner à bloc et ne parler de l'événement qu'à partir de son prisme, sans se soucier du reste.
- Ceci étant dit, peut-on tirer quelques leçons de ce qui n'est qu'une impression, certes plus aiguë que pour d'autres événements, mais néanmoins banale ?
D'abord, que l'idéologisation d'un événement peut-être contre-productive. J'ai lu dans un article (à part la pique ci-dessus contre mon cher Bonnet de nuit, je ne vous donne pas de lien, je m'attache ici à décrire un phénomène collectif, et de toutes façons vous connaissez les sites que je fréquente habituellement) que d'après des témoins Breivk n'était pas le seul à tirer. Voilà ma foi qui mérite intérêt : s'il n'a pas agi seul, avec qui ? Lui a exprimé ses pensées, mais les autres, les éventuels complices, qu'est-ce qui les aurait amenés à participer à ce carnage ? L'idéologie aussi, la même, une autre ? D'autres intérêts ? A force de faire de Breivik le diable en personne - diable facho, diable sioniste, etc. - on passe peut-être à côté d'informations plus proches du déroulement exact des événements.
Ensuite, que l'expression trop rapide de certaines hypothèses ne tend pas à les rendre crédibles. Je pense ici aux accusations formulées sur un mode plus ou moins mesuré à l'endroit d'Israël, accusations que Égalité et Réconciliation ne s'est pas honorée à reprendre. Il n'y a de fait rien d'impossible à ce que le Mossad ait joué un rôle dans cette histoire : cela fait partie de la définition même d'un service secret que de faire des choses secrètes - et autres « coups tordus » qui ont tant fait pour la réputation de nos propres services. Mais comme on ne fait pas aisément la preuve de telles accusations, ne serait-il pas plus sage de fermer sa gueule pendant quelques jours, au lieu de mettre tout de suite Israël sur la table ? Ne voit-on pas qu'en ramenant tout à ça on se met soi-même en scène comme un obsessionnel fanatique ? "Quelques jours", c'est bien vague, je sais, mais pourquoi contribuer, on retombe sur ce que j'écrivais plus haut, à la cacophonie générale, au moment même où il faudrait être attentif aux éléments les plus concrets ?
Enfin, il ne serait peut-être pas inintéressant de faire porter le débat sur la question de la responsabilité des « intellectuels » et des politiques. J'ai beaucoup ri en découvrant que M. Breivik citait dans son texte Alain Finkielkraut, me disant que notre Calimero national n'était décidément pas né sous une bonne étoile (avec ou sans mauvais jeu de mots ?), mais la question reste : Alain Finkielkraut est-il pour quelque chose dans le massacre d'Utoya ? Si Anders Breivik se réclame de notre ami Finkie, la réponse est forcément oui, il n'y a à ce sujet aucune ambiguïté, mais peut-on aller plus loin ? Je suis très content que notre barde mélancolique touche du doigt le fait que les écrits aient des conséquences, mais cela ne signifie pas que sa responsabilité soit fortement engagée.
Afin que l'on ne m'accuse pas de m'acharner sur A. Finkielkraut, je vais prendre un autre exemple, le mien en l'occurrence : si une lecture trop rapide de ce peu amène texte à l'encontre de N. Sarkozy, où je décris la façon dont, en sapant les « corps intermédiaires », notre Président s'expose individuellement plus à une révolte populaire que ses prédécesseurs, ceci avec des photos de Mussolini et S. Hussein en bien piètre état pour rappeler que ces révoltes peuvent finir de sanglante manière ; si donc une lecture trop rapide de ce texte amène quelqu'un d'un peu excessif à se dire qu'après tout Sarkozy l'aura bien cherché et à essayer de le supprimer lui-même, le peuple ne s'y décidant pas, quelle sera ma responsabilité propre ? Comme pour Finkie, elle existera, mais encore ?
Il faudrait ici faire intervenir Aristote et les différents types de causalité, évoquer des exemples mieux connus que ne l'est pour l'heure celui d'A. Breivik, et que, a fortiori, mon hypothèse virtuelle. Mais on peut déjà rappeler que l'emploi de la métaphore en politique est toujours un peu dangereux. D'une part elle peut être prise au mot par certains. D'autre part il serait souhaitable que certains auteurs ou politiciens se posent plus la question de leur attitude par rapport à ce qu'ils disent ou écrivent : à quel point ceci est-il ou non une métaphore ? Question d'autant plus agaçante pour eux qu'une métaphore est souvent précédée d'une expression du type « littéralement », , « à proprement parler », « sans ambiguïté » qui vise précisément à donner du poids à ce que l'on dit, à faire que "ce ne soit pas qu'une métaphore"... Il n'y a rien de plus énervant que ces écrivains qui ruent dans tous les brancards, contre la terre entière, et se replient derrière les conventions de l'« art » et de la « provocation » si d'aventure certains mettent en pratique leurs leçons ou conseils. Comme le disait Simone Weil, ce n'est pas montrer de la sympathie à l'égard des vichystes qui prétendaient que Gide et la NRF étaient responsables de la défaite de 1940, que de rappeler à Gide qu'il ne pouvait à la fois se poser en chef spirituel des jeunes générations durant l'entre-deux-guerres, et expliquer dès la débâcle qu'il n'avait fait que des oeuvres d'art qui ne prétendaient à aucune influence particulière. Laurent Tailhade était bien plus cohérent, qui ne renia rien de ses engagements politiques après avoir été lui-même blessé lors d'un des attentats anarchistes qu'il approuvait. Il est vrai qu'il aurait eu l'air un peu con. Mais à notre époque, se renier et avoir l'air con, ça ne gêne plus personne...
L'inconnue - l'homme qui ne s'arrêta pas d'écrire.
(Ajout le lendemain matin, en fin de texte.)
"Je vois avec satisfaction les meilleurs et les plus ardents de notre siècle donner de plus en plus la première place à la métaphysique et au style, mes deux grands problèmes de toujours. Je ne suis pas en retard..."
"C'est l'inconnue. On baise trop, ça ne vient pas. On ne baise plus, ça vient encore moins."
- Dans ses superbes Lettres de prison (Le Dilettante, 1993, ici pp. 92 et 87), écrites à Roland Cailleux entre 1945 et 1952, Rebatet expose ses vues sur l'art, la création, principalement littéraire, et raconte ses heurs et malheurs dans la rédaction des Deux étendards, poursuivie vaille que vaille à Fresnes. Certains des passages les plus intéressants montrent l'auteur se débattre avec la matière érotique de son roman (c'est le sens de la seconde citation que vous venez de lire : le rapport entre la vie sexuelle réelle et ce que l'on arrive à en (d)écrire). Et s'il vaut mieux s'attaquer à ces lettres en connaissant les Étendards, il serait dommage que je ne vous fasse pas profiter de passages tels que celui-ci (qui, donc, évoque l'érotisme en littérature) :
"Cruelles et éternelles antinomies de la vérité, du style dans son détail, et de l'harmonie générale. Ce que je crois pouvoir porter à mon actif c'est : une tendance naturelle à traiter les gestes, sans pour cela les escamoter, et à placer le lyrisme dans le retentissement intérieur de ces gestes (ceci étant la caractéristique dominante de ce livre depuis son début), - une amélioration certaine des dialogues, sans que j'aie prétendu résoudre, tant s'en faut, cette question d'une phénoménale difficulté (refus de l'infect dialogue coulant, type L'invitée [Beauvoir], nécessité d'allier un minimum de stylisation à une certaine aisance, tout en disant ce qu'on a à dire. Dans l'état actuel des choses, j'ai maintes pages imbuvables, des débagoulages inadmissibles. Mais pour certains épisodes assez délicats, je crois être parvenu récemment à un tour plus elliptique), - à l'actif encore, quelques touches vraies et vives, qui font vibrer un ensemble plus ou moins vaseux. Mon ambition serait de reprendre tout cet ensemble, avec du recul, et de le faire traverser par une ligne mélodique presque continue. Mais si j'y arrivais, ne serait-ce pas au détriment des heurts, des crudités, des dissonances qui font plus ou moins vivre le tout ?
Combien de vues irréalisables dans tout ça ! Ce que je voudrais au moins, et ce qui doit être faisable, ce serait d'éliminer de cet énorme manuscrit ce qui y appartient encore le plus visiblement et le plus fâcheusement, quant à la langue, au XIXe siècle. J'entends par là l'énorme tranche romanesque qui va du Balzac de second ordre aux Mauriac et consorts, tout ce qui chez nous et souvent chez les plus prétendus « modernes », ressortit aux Michelet, Flaubert (je n'aime pas qu'on l'attaque bêtement, mais qu'il est donc terriblement XIXe !), aux naturalistes, au Gide des Nourritures, avec son biblisme poisseux, sa surenchère de pasteur branlé qui cherche à se déguiser en berger grec. Comme type de livre extraordinairement XIXe, je citerai, parmi les derniers, Au château d'Argol de Gracq. (...) L'admiration technique que j'ai pour Marcel Aymé, pour Sartre tient en partie à ce qu'ils sont presque entièrement débarrassés de ces vêtements trop portés, de même que Montherlant quand il est bon. Mais enfin, ni les uns ni les autres ne sont encore au premier rang. Si l'on fait de Céline une exception inclassable - ce que le bougre est bien ! -, si l'on considère Gide, qui nous a rappris à tous le français, comme un peu trop froid et rétracté, n'en revient-on pas à dire que le seul écrivain de premier rang qui soit entièrement de notre époque, d'une nouveauté absolue de langue, de son, de couleur, c'est encore Proust ? Dirais-je que mon idéal serait un Gide plus charnu, plus spontané ? Le mot « idéal » est ridicule. Le seul idéal, c'est de pouvoir être relu, cinquante, cent ans plus tard, comme Stendhal, sans qu'une seule formule sentant la mode puisse ennuyer chez un lecteur de bon goût. Hélas ! je suis littérairement d'un sang bien trop épais pour me permettre de caresser un tel espoir. Je m'estimerai encore bien heureux si je parviens à raboter tous ces « vides abominables », « infernale irritation », « glissades de l'esprit » et autres omnibus qui poussent comme chiendent sur une action avant tout intérieure. D'autre part, il ne faut pas, en voulant éviter ça, tomber dans le biscornu. - Ah ! mon vieux, c'est un foutu métier." (pp. 108-111 ; écrit en 1946.)
(Un trait typiquement flaubertien pour finir...) - A lire cette synthèse, on se prend à repenser à ce qu'écrivait Nabe en 1985, et que je citais récemment : "Le XXe siècle s'est achevé après cinquante ans d'existence. On ne sait plus quoi faire des cinquante ans qui nous restent. Nous sommes les passagers lâchés d'une loco supersonique. Comment rivaliser ? Comment être plus modernes que nos arrières-grands-pères ?". Une des voies poursuivies fut celle de la surenchère « moderne » et « technique », comme dit Rebatet, avec le Nouveau Roman notamment. Une autre, qui n'a pas fini de nous hanter, puisque nous vivons toujours avec ce manque, avec ce XXe "passé plus vite qu'une balle boche", ainsi que l'écrit encore Nabe, est la voie XIXe : haut de gamme chez Gracq, bas de gamme chez Marc Lévy, mais toujours XIXe.
(On pense à Muray et au XIXe siècle à travers les âges : mais le XIXe de Muray est une combinaison de progressisme et d'occultisme, alors que Rebatet a plus ici en tête des mièvreries romantiques et manichéennes. Il y a bien sûr des liens entre ces divers thèmes, notamment à travers la figure de Michelet, et il suffit de penser aux conneries d'amour éternel et de réincarnation que l'on trouve chez Lévy ou Musso pour s'en faire une idée. Si toutefois on commence à parler de quelqu'un comme Gracq, il faut sans doute être plus précis sur ces points que je n'en suis moi-même capable.)
Sans préjudice d'autres livres - car il ne s'agit pas ici de réécrire l'histoire littéraire française à partir de Rebatet et Nabe, mais de contribuer à les situer dans cette histoire -, il est évident que Les deux étendards, et la place qui y est donnée « à la métaphysique et au style » (et à l'érotisme, cela va ensemble), ouvraient d'autres directions, et que c'est notamment leur volonté de ne pas être trop « moderne » qui fait que, contrairement à ce que redoutait leur auteur, ils peuvent être lus « cinquante ans plus tard, sans qu'une formule sentant la mode puisse ennuyer un lecteur de bon goût ».
"Le XXe siècle a eu lieu" : c'est ce qu'Alain Badiou cherche à démontrer dans les différentes études du Siècle (Seuil, 2005). Je ne saurais dire aujourd'hui ce que valent ces études. Mais il faut bien qu'il ait eu lieu, et que quelque chose vienne après, pour que nous ne soyons pas autant envahis par des Lévy et Musso (et des Gracq ?). Les Étendards ont contribué à ce que ce siècle ait lieu, à ce qu'il ne passe pas trop vite, à ce que nous y comprenions quelque chose, toutes formules à peu près équivalentes ; et quoi que l'on pense des qualités et des défauts de Nabe, il me semble indéniable qu'il est de ceux qui y travaillent. Ce pourquoi d'ailleurs peut-être beaucoup de ses lecteurs sont moins admiratifs de son oeuvre en tant que telle qu'ils ne lui sont reconnaissants d'exister et de les guider. - Mais je n'ai pas encore lu L'homme qui s'arrêta d'écrire...
P.S. : Le XXe siècle, bien sûr, c'est aussi les guerres, Hitler, la Shoah, etc. L'optique d'Alain Badiou est d'ailleurs, autant qu'il m'en souvienne : le XXe siècle a existé malgré cela. Sans doute serait-il plus juste de dire qu'il a existé avec cela : un des intérêts de l'histoire de M. Lucien Rebatet est justement de se trouver à la croisée de ces chemins, et d'avoir ainsi contribué de diverses manières, plus ou moins glorieuses, à cette existence du XXe siècle.
De ce point de vue, on regrettera que dans l'édition récente et de bonne tenue des critiques cinématographiques de Rebatet durant la guerre (Pardès),
on se soit cru obligé de censurer certaines tirades antisémites de l'auteur. Je comprends bien, hélas, qu'un éditeur à la surface financière modérée ne veuille pas prendre le risque d'un procès coûteux pour publier des propos que lui-même sans doute désapprouve, mais il faut prendre conscience du manque que cela induit : l'antisémitisme de Rebatet fait partie non seulement de son oeuvre, mais de l'histoire de la littérature française - d'autant qu'il faut bien dire que ce thème le met singulièrement en verve et qu'il y atteint, c'est ainsi, certains des sommets de son expression. (Ajoutons que le pauvre gars qui un jour voudra rééditer ces textes in extenso aura vraiment le mauvais rôle et passera pour un antisémite forcené.) Si donc l'on veut comprendre ce siècle, et le « dépasser », il faut je crois d'abord en passer par là.
P.S. 2 : je continue par ailleurs tranquillement la lecture des Décombres. Livre essentiel sur la Drôle de guerre s'il en fût ! - Concernant l'antisémitisme, je n'ai pas encore trouvé de texte qui vaille de poursuivre l'étude entamée il y a quelques mois sur ce thème. Affaire à suivre...
P.S. 3 (ajouté le lendemain matin) : on peut lire avec profit l'interview de Nabe sur ses rapports avec le monde de l'édition. Ayant fini hier, après la rédaction de ce texte, les Lettres de prison, lesquelles s'achèvent sur le désespérant constat d'une conspiration du silence contre les Étendards lors de leur publication, il m'était difficile de ne pas regretter, tout absurde que cela puisse être d'un certain point de vue, que Rebatet n'ait pu le distribuer directement à ceux qui en voulaient...
Une citation d'ordre particulier et général à ce propos :
"Ce qui me crispe le plus, c'est l'hypocrisie d'une quantité de personnages (le Camus, les chrétiens de gauche, les gens de Combat) qui pérorent à longueur de temps sur la Liberté, pendant qu'ils multiplient les manoeuvres pour m'étouffer, ce qui n'est du reste qu'un tout petit aspect de leurs occupations ordinaires. Le libéralisme, qui fut un accident historique, est mort sans doute en 1914, certainement depuis 1939. Si l'on avait l'honnêteté de le reconnaître, je n'élèverais pas la moindre protestation. Mais, dans mon bord, naguère, nous réclamions l'autorité, la censure et le reste au nom de l'ordre. Aujourd'hui, on censure, on interdit, on emprisonne au nom de la liberté. Je ne vous cache pas que ce baratin m'aigrit l'estomac." (pp. 268-69)
Ce que l'on appelle « l'affaire Mitterrand » - et qui est en train de permettre au neveu de se faire un nom, lui qui n'avait qu'un prénom (le contraire de Sacha Guitry par rapport à son père, acteur célèbre : "Mon nom était fait, je me suis fait un prénom", ça c'est de la filiation...) - me semble appeler quelques précisions, d'ordre ponctuel ou d'ordre plus général.
J'ai regardé la télévision hier soir, ce qui est en soi un événement révélateur, j'ai avec moi un exemplaire de La mauvaise vie, commençons donc par le plus simple : Frédéric Mitterrand ment comme un arracheur de glands lorsqu'il ne parle que de relations avec des adultes consentants, et noie grossièrement le poisson lorsqu'il évoque - drôle d'exemple ma foi - un "boxeur de quarante ans" pour dire qu'il sait faire la différence entre un adulte et un mineur. Dans les passages incriminés (p. 290 sq.) règne en fait un certain flou, sur lequel je reviendrai, quant à l'âge des garçons du bordel décrit et fréquenté par F.M., mais ce qui est sûr, c'est que celui qu'après la description générale l'auteur s'envoie, s'il est peut-être majeur au sens occidental, est foncièrement, c'est sa principale qualité, jeune.
Frédéric Mitterrand a fini son « explication » par une condamnation solennelle du tourisme sexuel. Or, ce qui est intéressant lorsqu'on lit un peu La mauvaise vie (désolé Frédéric, je n'ai pas tout lu, j'ai vraiment autre chose à faire), c'est, pourquoi ne pas croire l'auteur, le caractère mécanique, routinier, et parfois innocent de l'activité des employés du bordel. On arguera que c'est décrit ainsi pour se dédouaner, montrer que « ce n'est pas si terrible que ça » : il se peut, mais il se peut aussi que les gens qui vivent de ça fassent autant qu'il est possible la part des choses, et il est par ailleurs bien évident que les bordels thaïlandais ne sont pas organisés n'importe comment : au contraire, ils semblent très organisés, comme le sont souvent les activités douteuses, où l'on craint les « dérapages ».
Ceci pour dire deux choses :
- à lire dans leur intégralité les fameux passages qui font en ce moment parler tout le monde (j'essaie de trouver un peu de temps pour les retranscrire, mais ce n'est pas gagné), on est surpris de constater que l'on se trouve devant, que ce soit ce qui est décrit ou les sentiments de l'auteur, quelque chose d'humain, d'ambigu. Frédéric Mitterrand est excité, il ne s'en cache vraiment pas, il s'en vante même trop, mais il est aussi conscient de sa petitesse, et c'est la dimension qui manque aux citations trop rapides de son texte.
Après, il y a une évidente dimension de complaisance, que la citation d'un pédophile célèbre (Gide), "on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments", ne fait qu'exacerber. Comme le rappelait un jour Éric Rohmer, qui se vantait, lui, d'essayer de faire du bon cinéma avec de bons sentiments (et qui y parvient !), ce lieu commun n'est pas le mot de la fin et a trop souvent servi, comme dans le cas présent, d'excuse à la fascination morbide. Autrement dit, qu'il y ait une dimension humaine dans le récit de Frédéric Mitterrand, c'est indéniable, et il était assez intéressant de voir cette dimension disparaître, puis resurgir fugitivement avant de s'évanouir complètement lors de la condamnation du tourisme sexuel, au gré de cette confrontation entre ce qui est de l'humain, fût-il assez misérable, et l'idéologie de l'Empire du Bien télévisuel. Et dans le même temps, c'est perceptible aussi bien dans le livre de F. M. que dans certaines façons de le défendre, par exemple celle de Bertrand Delanoë (ils me font rire à brandir leur honneur « sali », comme s'ils avaient encore un honneur qui puisse être sali, comme s'ils ne salissaient pas eux-mêmes ce mot en l'employant à tort et à travers...), on a trop l'impression que F. M. joue le « faute avouée est à moitié pardonnée », voire même (mais là, il faudrait lire tout son livre) qu'il compte que ses fautes lui seront d'autant plus pardonnées qu'il les aura d'autant plus bruyamment avouées, pour ne pas être, à tout le moins, gêné.
- j'ai évoqué l'Empire du Bien, notion due à Philippe Muray, et c'est aussi à Muray que l'on pense lorsqu'on lit les descriptions de La mauvaise vie et que l'on entend parler à n'en plus finir de tourisme sexuel. Car le bordel décrit par Frédéric Mitterrand fonctionne comme n'importe quelle entreprise touristique (ce même s'il est précisé que la clientèle de celui-ci n'est occidentale que de façon minoritaire), et l'on rejoint là ce qu'avait bien vu Muray : le tourisme sexuel est un tourisme comme un autre, et c'est justement pour cela qu'il choque, car il montre la vérité du tourisme - la prédation -, c'est justement pour cela qu'on en fait un tel plat, pour cacher cette vérité du tourisme en général. Les aspects routiniers que j'ai évoqués sont ceux de n'importe quelle entreprise touristique : ici on prête son corps, dans d'autres cas on prête des lieux (Notre-Dame, j'y reviens toujours), en ne voulant pas prêter son âme (oui, c'est la prostituée de Vivre sa vie de Godard...), et en la perdant souvent, sans s'en rendre vraiment compte.
N'allons pas trop loin, au risque de changer de sujet, mais hier soir on arrivait à un stade, lorsque Frédéric Mitterrand (comme d'ailleurs B. Delanoë dans son blog) condamnait sans appel le tourisme sexuel qu'il décrit non sans finesse dans son livre, à un stade où il se servait du caractère repoussoir de ce concept, pour se dédouaner (ou essayer...) de la culpabilité qu'il avait par ailleurs revendiquée !
Coupable de quoi, me dira-t-on ? Si les garçons sont majeurs, est-ce que Frédéric Mitterrand n'est pas juste complexé et un peu homophobe à sa manière, sans parler de ceux qui le condamnent ? Que lui reproche-t-on, finalement ?
D'abord, d'être ministre, et peut-être plus encore, d'avoir été nommé ministre. Mais c'est un aspect que je laisserai aujourd'hui complètement de côté.
Ensuite, la question, autour de laquelle tout le monde tourne sans oser vraiment l'aborder est celle de l'âge du capitaine, en l'occurrence plutôt des matelots. Comme il est évident, tout de même, que de savoir si les garçons utilisés par F. M. sont ou non majeurs au sens occidental est secondaire, le problème est : jusqu'à quel point sont-ils jeunes ? En quoi peut-on parler d'homosexualité, éventuellement vénale, honteuse et quelque peu colonialiste, en quoi peut-on parler de pure et simple pédophilie ?
Frédéric Mitterrand a déclaré que "il ne faut pas confondre homosexualité et pédophilie, ou alors on serait revenu véritablement à l’âge de pierre." Laissons parler le dictionnaire (Robert 2006, soit quelque temps après l'âge de pierre) :
- homosexuel : "Personne qui éprouve une attirance sexuelle plus ou moins exclusive pour les individus de son propre sexe." => gay, homophile, pédéraste.
- pédophile : "Qui ressent une attirance sexuelle pour les enfants. Spécialt. Pédéraste."
Deux définitions différentes, donc, mais un « lien », si j'ose dire, commun, le pédéraste. Que voici :
"1. Homme qui a des relations sexuelles avec de jeunes garçons => pédophile. 2. Par ext. Homme qui a des relations sexuelles avec d'autres hommes. => homosexuel."
La boucle est bouclée, la vie est belle, et voilà mon propos, qui n'est d'ailleurs qu'une évidence, confirmée par le Robert, mais une évidence qui gêne : s'il n'est pas question de confondre un homosexuel qui a des relations charnelles (un commerce charnel, pour parler comme le dictionnaire) avec des adultes consentants, et un pédophile qui viole des enfants, garçons ou filles, ou qui les achète, il reste que, depuis Platon (au moins, mais c'est un bon repère, explicite), l'amour de la jeunesse est une des composantes de la définition de l'homosexualité. C'est ce que le concept de pédérastie exprime, et que celui d'homosexualité a tendance, tendance parfois volontaire comme dans le propos de Frédéric Mitterrand que je viens de citer, à dissimuler.
Et de ce point de vue, force est de constater, au vu des passages de La mauvaise vie que j'ai pu lire, que l'auteur n'est pas pressé de préciser l'âge même approximatif des garçons - le terme lui-même n'est pas innocent - avec qui il prend son plaisir, et que par la suite la pédophilie joue dans son système de défense le même rôle que le tourisme sexuel. La dénonciation du mal absolu sert d'alibi pour une conduite dont la proximité avec le mal en question est par ailleurs éludée dans ce que j'ai lu du livre. Je paie des garçons thaïlandais pour les baiser, mais je ne pratique pas le tourisme sexuel (et d'ailleurs je suis plein de culpabilité, si ce n'est pas une preuve d'innocence, ça). Je ne précise pas quel âge ont ces garçons mais si vous m'entraînez du côté de la pédophilie, c'est un retour à l'âge de pierre - ou l'effet, comme l'a déclaré F. M. hier soir, de vos propres « fantasmes ».
Plus généralement, il faudra bien faire un jour l'histoire du refoulé pédophile des homosexuels français des années d'après-68. Michel Schneider évoque une pétition retentissante des années 70 signée par des intellectuels en vue de l'époque (il ne donne pas les noms...) demandant la dépénalisation des rapports sexuels entre adultes et mineurs, et il suffit de parcourir des vieux numéros de Libération du début des années 80 pour constater que les petites annonces homosexuelles y étaient illustrées de manière au moins pédérastique. Que ce que l'on appelle la communauté homosexuelle soit revenue de ce que l'on peut sans moralisme judéo-chrétien qualifier d'excès est une bonne chose, que cela se fasse par une diabolisation de certains permettant à d'autres de se dédouaner à bon compte en est une autre. (Au passage, avec tous les pédés fachos, éventuellement « païens », fans de l'Afrique du Nord, qui traînent au FN et dans ses environs, il est aussi assez piquant de voir d'une part Marine Le Pen attaquer Frédéric Mitterrand sous cet angle, d'autre part les bons gros couillons de l'UMP à l'électorat « traditionnaliste » le soutenir. La vie est belle, je vous dis !)
Encore plus généralement, et après je m'arrête, ce « refoulé pédophile » remonte à loin : j'ai ainsi été surpris de découvrir récemment (P. Yonnet, Le testament de Céline, pp. 69-72) que les faits reprochés à Oscar Wilde lors de ce fameux procès que l'on nous cite toujours comme une odieuse attaque du puritanisme victorien contre l'artiste homosexuel anticonformiste, que les faits reprochés à Wilde étaient, je cite P. Yonnet, "pédérastiques, nous dirions aujourd'hui pédophiliques", ce qui nuance tout de même un peu le tableau d'ensemble. (Ajoutons, toujours selon la même source et sans nous poser en procureur, que Gide, qui devait à l'entremise de Wilde, quelques mois avant l'emprisonnement de celui-ci, une nuit d'amour mémorable avec un « jeune garçon » d'Alger, ne leva pas le petit doigt pour le soutenir. Une mécanique sur laquelle Proust écrit des pages brillantes.)
Bref, avec ses particularités propres - un ministre en exercice, un climat flou, entre tolérance de n'importe quoi et condamnations sans appel de n'importe quoi -, « l'affaire Mitterrand » s'inscrit dans une longue histoire. Histoire humaine, histoire dont le protagoniste principal ne suscite guère l'admiration, histoire surtout où l'on souhaiterait que les anathèmes sur certaines pratiques ne permettent pas à trop de personnes de se dédouaner trop aisément de leurs propres travers - passés, présents ou futurs.
Un peu de belle prose pour finir, qui prouve au passage que l'on n'a pas attendu les révélations de Jean-Luc Barré - et qui aggrave le cas de Lacouture, ses mensonges par omissions et ses falsifications - pour savoir à quoi s'en tenir sur les moeurs de François Mauriac. N'attachez pas trop d'importance au propos (fort contestable), ni à l'auteur (clairement d'extrême-droite), c'est le style qui justifie cette citation :
"Aucun cas ne semblait être d'une plus dramatique clarté, pour un esprit chrétien, que celui de l'Espagne. Pourtant nous avions vu des catholiques illustres et même intolérants comme Mauriac et Bernanos devenir les détracteurs les plus acharnés et les plus fielleux de Franco. Ces défenseurs bénits des fusilleurs de Christs et des dynamiteurs de moines étaient habiles à travestir leurs humeurs et leurs perversités intellectuelles en algèbres casuistiques. (...) On peut invoquer la demi-folie de Bernanos qui dans les pires circonstances demeure du reste digne du nom d'écrivain, avec ses livres embrouillés par les fumées de l'alcool, mais que trouent soudain des pages puissantes, furieuses ou noires. L'autre, l'homme à l'habit vert, le bourgeois riche, avec sa torve gueule de faux Gréco, ses décoctions de Paul Bourget macérées dans le foutre rance et l'eau bénite, ces oscillations entre l'eucharistie et le bordel à pédérastes qui forment l'unique drame de sa prose aussi bien que de sa conscience, est l'un des plus obscènes coquins qui aient poussé dans les fumiers chrétiens de notre époque. Il est étonnant que l'on n'ait même pas encore su lui intimer le silence." (L. Rebatet, Les décombres, I, 2).
C'est le paradoxe, ou le miracle Rebatet : à côté de ce qui est, dans le contexte (1942), une forme d'appel au meurtre, l'éthique de l'esthète qui lui fait reconnaître les mérites d'écrivain de Bernanos. Nous y reviendrons !
- Beau joueur, homme de devoir ou orgueilleux rusé, Mauriac dans l'après-guerre signa les pétitions de soutien à Rebatet afin qu'il ne soit pas guillotiné. J'ignore si l'intéressé lui en sut gré, mais le geste doit être souligné ;
- cherchant en vain dans Big Mother de M. Schneider (Odile Jacob, 2002 ; j'utilise l'édition de poche, 2005) les références à cette énigmatique pédo-pétition, je suis tombé sur ce passage, qui résume une part de ce que je peux penser de l'homosexualité - sachant bien que ce qui suit n'interdit pas les histoires d'amour bouleversantes -, la fin de la citation me semblant s'appliquer assez bien au « courage » que notre bien-aimé Président a cru bon de voir dans le livre de son ministre de la Culture :
"« La totalité et l'homosexualité vont ensemble. En disparaissant, le sujet nie tout ce qui n'est pas de même nature que lui. » [l'homosexualité comme refus, éventuellement « païen », de la finitude humaine...], écrivait Adorno, l'un des rares philosophes à avoir pensé ce point de retournement par lequel la différence exacerbée débouche sur l'unique modèle et où l'active quête de son semblable conduit à une totale passivité. L'amour de soi emporte toujours plus qu'une indifférence à autrui et sa dimension agressive ne saurait être méconnue. Qui a besoin d'affirmer sa vie sexuelle, tous les ans au printemps lors de la Gay Pride, à cor et à cris, sinon ceux qui l'inscrivent sous le signe du même, de la fierté d'être soi et de n'aimer que soi ou ceux qui sont comme soi ? La Gay Pride n'est en réalité qu'une Penis Pride, dont le sexe féminin est exclu. Dans ce cas, le narcissisme s'accompagne de la dénégation de toute perte, et vise une plénitude de soi que voudraient faire accroire les termes de Gay Pride. Deux dénégations en deux mots. Gai ? Existe-t-il des homosexuels qui ne vivent leur sexualité sans y reconnaître la trace plus ou moins profonde de la malédiction, de l'échec et souvent de la mort ? (...) Fierté ? S'agit-il dans ces parades d'un combat pour la liberté des choix sexuels ? Celle-ci est acquise aujourd'hui. Affiche-t-on la fierté d'individus jusqu'alors dominés ? Si l'on regardait les choses en face, si l'on admettait que la culture homosexuelle masculine n'est plus marginale dans la France contemporaine, mais au contraire souvent valorisée comme son centre le plus branché, le plus mode, et qu'elle est même, dans certains milieux, dominante et source de discriminations ? L'outing à cet égard n'est pas un accident ou un dérapage de la « fierté » propre à l'homosexualité, mais un trait constituant de son rapport à la castration. Dénoncée chez l'autre ou énoncée pour soi-même, l'homosexualité prend toujours le public à témoin de l'intime et du sexuel par une sorte d'exhibition de la honte." (pp. 204-205)
- exhibition de la honte, c'est tout à fait le programme de Frédéric Mitterrand... Après tout, il est assez logique qu'un grand exhibitionniste comme notre (tout) petit président se retrouve dans la démarche de son ministre : Carla ou un glabre Thaï, quelle différence tant qu'on peut les montrer, en parler, s'en rengorger ?
Ach, ras-le-bol de toute cette pédalerie, de toutes ces exhibitions, finissons-en avec la seule sensualité pédérastique qui vaille, celle qui, grâce à Beaumarchais, Da Ponte et Mozart (la vraie Europe, pas celle du TCE !), a créé le seul travelo bandant - et pour cause, c'est une femme qui désire les femmes comme un homme, le pied, Chérubin, à qui je laisse très volontiers le mot de la fin - et du début, comme pour tout désir qui se respecte...
Me relisant quelques minutes après avoir découvert que FM s'était fait « inviter » par M. Drucker (ah, la moralité publique en France sarkozyste, quel bonheur, quel exemple !), je me trouve bien indulgent avec l'intéressé. Avec l'âge, je ramollis... Il faut dire que si Frédéric Mitterrand est soutenu par Alain Finkielkraut (malgré mon envie, je ne dis rien sur lui, sinon il va encore crier au lynchage... je me rattraperai (salope, buse, lâche, criminel par sympathie, ici comme ailleurs !) à l'occasion), je suis de mon côté soutenu par Didier Lestrade, un des fondateurs d'Act Up, pas vraiment ma crèmerie, mais qui, sur l'affaire qui nous occupe, écrit ceci :
"Il faut arrêter de raconter des histoires. L’affaire Mitterrand nous concerne, nous aussi, en tant que gays, car nous sommes nombreux à décider des destinations touristiques en fonction des possibilités de sexe commercial qu’elles offrent. Toutes les modes successives ayant bénéficié des faveurs du tourisme gay ont pour base le tourisme sexuel : Miami, Puerto Rico, Cuba, Brésil, Argentine, Asie, Afrique du Sud, Turquie, Liban, Egypte, - sans mentionner le Maghreb et l’Europe de l’Est. Est-ce qu'on peut parler ici de ce qui se passe au Maroc depuis 30 ans??? Que ceci ne soit dit dans aucun média gay n’est pas très à l’honneur de notre capacité à commenter cette affaire. S’insurger contre le traitement médiatique de l’affaire en montant en épingle l’outrage causé par une manifestation supplémentaire d’homophobie à l’égard de Frédéric Mitterrand, c’est un peu juste, non ?
Derrière cette affaire, il y a encore notre rapport au capitalisme, à la consommation, au traitement des autres ethnies. Et le tourisme sexuel, il faut vraiment insister sur ce point, ne concerne pas uniquement les mineurs. Je suis persuadé que Frédéric Mitterrand n’est pas pédophile, mais je me doute qu’il est comme beaucoup d’homosexuels de sa génération, et de ma génération : émerveillé par la beauté des hommes jeunes. Quand on fait du tourisme sexuel, on est forcément plus riche que le tapin du coin, qu’il soit à Sao Paulo, à Puerto Rico, ou en banlieue parisienne. On participe à la colère imposée par un système basé sur une suprématie sociale. Et ça, si on n’est pas capable d’en parler dans les médias gays, dans les associations gays, alors que cela a provoqué (et encore aujourd’hui) des débats et les commentaires interminables dans les médias généralistes et sur Internet, alors cela veut dire que la réflexion s’arrête aux portes de la communauté gay."
et plus loin :
"Nous les connaissons tous, ces homosexuels aisés et populaires, qui vivent leur vie sexuelle grâce à la prostitution. Ils sont agents de stars, ils sont dans la mode et la chanson, et ils sont dans l’art. Et quand ils parviennent à des postes de pouvoir, nous voyons en eux notre propre ascension dans le pouvoir. Forcément, le ministère de la culture et de l’information possède une place déterminante dans les rouages de la politique. Et la communauté gay soutient un ministre, non pas parce qu’elle est convaincue que le tourisme sexuel dont il est question n’a pas eu lieu. Mais surtout parce que réfléchir sur cette affaire est suicidaire pour ceux qui oseront lever la voix."
- bon, ce n'est pas très bien écrit sur la fin, mais c'est Act Up, hein... Blague à part, cela m'a rappelé une scène - à Nulle part ailleurs, avec Antoine de Caunes, ça date - qui m'avait fait perdre toute illusion quant au thème des « gentils pédés » : un homosexuel séropositif ami de de Caunes, sans doute célèbre, mais dont je serais incapable de citer le nom, avait solennellement demandé aux homos atteints du sida qui partaient à l'étranger d'arrêter de se croire tout permis et de commencer à utiliser des capotes aussi là-bas. Qu'il faille ainsi supplier des gars de ne pas répandre la mort autour d'eux - et, on y revient, qui plus est chez des jeunes -, cela en disait long sur la moralité de certains (D. Lestrade évoque aussi ce problème).
"Une chambre close, bénie, enviable et mystérieuse..."
Dans un texte intitulé "Curriculum Celinae", publié en 1994 et repris dans le deuxième volume de ses Exorcismes spirituels (pp. 120-125), P. Muray se laisse aller à quelques confidences sur sa découverte et son apprentissage de l'oeuvre de Céline, en des termes qui ont éveillé en moi trop d'échos pour que je ne leur donne pas ici une forme de publicité. Sans autre forme de commentaire, sinon cette précision que Muray s'est nourri de Céline plus tôt, dans l'absolu et dans son itinéraire propre, que moi. Deux éléments qui lui permettent des points de comparaison dont j'ai été ou me suis privé.
Muray raconte d'abord qu'il a feuilleté Mort à crédit dans l'exemplaire de la bibliothèque paternelle, exemplaire où il n'a pas pu ne pas remarquer les "blancs" insérés par Denoël en lieu et place des passages pornographiques, "blancs" qui néanmoins, contexte aidant, ne laissaient guère de doute sur les activités auxquelles Céline fait dans ces pages référence.
"Ainsi ai-je rencontré Céline pour la première fois. En m'escrimant à décrypter ses obscénités escamotées. Le sexe ne courait pas les rues, à l'époque. C'était encore, pour peu de temps, une chambre close bénie, enviable et mystérieuse. Les corps des femmes, leurs chairs, leurs volumes, n'étaient pas devenus les ingrédients de base du business honteux de la communication terminale et totale. Les images gardaient leurs distances. Le dressage publicitaire n'avait pas commencé son travail d'effacement irrévocable de l'excitation. L'érotisme était encore la plus délicieuse façon de dire non à la liturgie communautaire. Grâce à Mort à crédit et à ses passages supprimés, j'ai commencé à deviner que la vie charnelle n'avait rien d'un idéal platonicien fusionniste ; dans le meilleur des cas, c'était un objet de réprobation, donc un moyen d'individualisation. Ces paragraphes évanouis étaient des coquillages : en collant l'oreille, on y entendait bruire tout le plaisir du monde. Je ne l'ai jamais oublié.
Et puis Céline est mort. 1er juillet 1961. (...) Sa mort, hélas, tombait mal. J'étais trop occupé à traverser le désert des lectures recommandées, fortement prescrites par la Faculté. Gide, Sartre ou Camus fermaient l'horizon. Il aurait fallu déblayer. C'était trop pour un seul homme, surtout adolescent. Sartre et Camus principalement existaient de toute éternité pour me dissuader d'aller voir ailleurs, de laisser ma curiosité s'égarer dans des régions malsaines et des fréquentations douteuses. C'étaient moins des philosophes ou des romanciers que des mesures préventives. On les avait mis en place, après-guerre, pour régler le problème crucial de la sécurité en milieu littéraire. Ils n'écartaient pas tous les risques, bien sûr, ils n'empêchaient pas tous les accidents, mais ils allaient dans le bon sens. Grâce à eux, déjà, l'art d'écrire s'embarquait discrètement du côté de l'aide humanitaire. Le reste de la société devait suivre, il fallait y travailler. Et puis, si on avait quelque goût pour les rébus pas drôles sans énigmes cachées à la clé, il y avait encore le « nouveau roman ». Quant à l'analgésique poétique, il survivait bravement sous le nom de surréalisme. Grâce à Breton ou Eluard, le poème, ce médicament de confort du grand hospice culturel occidental, se parait d'atours rebelles, extrémistes et modernes, bien faits pour séduire les futurs cadres de la social-démocratie spectaculaire, les communicateurs lyriques du monde de demain.
J'oubliais. Outre leurs talents respectifs, Breton, Sartre ou Camus pensaient aussi le plus grand mal de Céline. C'étaient des hommes de bien.
Pendant ce temps-là, sans que je le sache, paraissait le premier Pléiade. Voyage et Mort sur papier biblique. Et les fameuses lacunes obscènes complétées, remblayées par Céline lui-même, réécrites pour l'occasion avec une science aiguë de l'édulcoration et de ce que celle-ci entraîne toujours comme mauvais goût, donc comme falsification. « Il lui a beurré le cul en plein » (texte original réintégré plus tard, en 1981, dans la nouvelle édition de la Pléiade) se retrouve changé, dans l'édition de 1962, en « Il lui a beurré le trésor ». « Il lui farfouillait la fente » devient : « Il lui faisait des drôleries ». Comme quoi l'arrachement de la chose, de la chose en soi, à ce qu'elle est, la suppression de sa quiddité, implique toujours l'effacement de la différence sexuelle. Cet effacement est la condition première de l'idéalisation. Ainsi, « me baisser jusqu'à sa craquouse » se masque en : « me baisser jusqu'à la nature ». Ce qui ne fait pas du tout le même effet, surtout pour celui qui se baisse.
Récapitulons. « Trésor » au lieu de « cul », « drôleries » au lieu de « fente », « nature » au lieu de « craquouse » : passage du monde réel ou sensible à sa transfiguration poétique. Embellissement de la réalité crue et mensonge naturaliste.
Mais n'anticipons pas. Ces années-là voyaient le grand début de l'aménagement du territoire par le mélange du réel et de l'imaginaire, l'unification des sexes et la confusion des espèces. Une nouvelle société s'organisait à coups de boulons serrés dans tous les coins, dont les bruits étaient couverts par le roulement grandissant du rock universel, cette adhésion musicale de l'être extasié à sa condition liquéfiante. En ce temps-là, que les tour-opérateurs journalistiques nommeront plus tard « trente glorieuses » ou « société de consommation », il fallait déjà se lever de bonne heure pour entendre d'autres sons de cloche littéraire que ceux des nettoyeurs éthiques et des épurateurs sentimentaux. Les médias n'avaient même pas encore occupé tout le terrain que déjà la midinette (la midinette homme ou femme) y dictait sa loi, plus dure, plus sordide que tous les totalitarismes. (...)
Un beau jour, je dénichai Bloy. Une autre fois Bernanos. Quelques hectares de ronce rayonnante plus loin, j'aperçus Sade. Et Lautréamont. Tous ces opéras de la Discorde s'ignoraient les uns les autres. C'était parfait. Les grands écrivains n'existent qu'en ordre dispersé. La connivence, il y a la « vie littéraire » pour ça, et c'est tout à fait autre chose.
Alors Céline revint. Il ne me manquait plus que lui. Je l'avais depuis des années sur le bout de la langue. Comme une association d'idées furibondes, c'est l'oeuvre de Bloy qui m'y reconduisit. Mort à crédit pléiadisé, les lacunes en avaient disparu. Mais pas les trois points, bien sûr, ni les exclamations. Ni les jungles d'une intrigue conduite comme un crêpage de chignon fourmillant au milieu des tirs croisants des exagérations qui fendaient les pages. Ensuite ce fut Voyage : déchiffrement de la société comme tissu de bouffées délirantes au moyen desquelles sa vie est volée à l'individu avec son consentement, voire son enthousiasme. Puis les Entretiens avec le Professeur Y, ou la démonstration qu'un grand style se prépare comme un crime. (...)
Avec Céline, l'outrage avait commencé à devenir récit. (...) La complexité de l'humanité se réorganisait dans la trame radieuse d'une tapisserie d'injures. On pouvait le continuer, les motifs ne manquaient pas. Ils manquent moins que jamais aujourd'hui. Et la « réalité » présente, intégralement carnavalisée, sait aussi se défendre plus férocement qu'elle n'a jamais su contre tout danger de description vraie. On rapproche parfois Céline de Rabelais : c'est oublier que la merveilleuse saturnale rabelaisienne n'était pas obligée, elle, de s'opposer à la bouffonnerie de la foire et des Mardis-Gras, dont elle empruntait l'énergie, au contraire, pour carnavaliser tout le « sérieux » de son temps. Le « sérieux » du temps de Rabelais était épique et aristocratique ; il souffrait donc d'être moqué. Notre « sérieux » dominant à nous, farcesque, petit-bourgeois et chafouinement lyrique, supporte très mal sa caricature. De constants égards lui sont dûs, pour faire oublier ses origines modestes. Sa légitimité vient de ses bons sentiments, elle est inattaquable. La grande Fabrique médiatique de contes de fées de notre temps réclame un respect de fer. Le sérieux est compris dans le bouffon et le bouffon dans le sérieux. Tout est bouclé. Tout est prévu. Les flics de la bien-pensance poétique ont le sourire. Ils sont tranquilles. On ne met pas en question des gens qui sont contre la guerre et pour la sauvegarde de l'environnement sans oublier d'avoir l'air jeunes, positifs, rebelles, impertinents, il faudrait être dingue.
Ou y prendre un plaisir tel qu'il efface toute prudence. Un plaisir à la Céline. Celui de ne jamais trouver normal l'état du monde et de la vie tels qu'ils se présentent. Ce que j'avais pressenti, vers treize ans, bien obscurément, au bord des lacunes de Mort à crédit."