Zitto, mi pare sentire odor di femmina… / - Cospetto, che odorato perfetto! (Érotique de la crise du monde moderne, I.)
Faire de la théorie sur les rapports entre les sexes sans dire des conneries est déjà un pari que l'on a de bonnes chances de perdre ; s'efforcer de dégager des relations entre ces rapports et un autre domaine, en l'occurrence celui dit de l'« économie », s'apparente à de l'aquaplaning conceptuel, tant on ne peut s'appuyer sur des concepts à peu près établis, et tant la sortie de route menace à chaque instant. Mais à intellectuel vaillant rien d'impossible, surtout si son instinct, d'ailleurs sous une forme quelque peu érotisée, lui dit qu'il y a là quelque chose à creuser.
Je vais m'efforcer aujourd'hui de donner des indications sur ma façon de procéder comme sur mon état d'esprit. "Vers l'Orient compliqué je volais avec des idées simples", écrivait le Général : n'ayons peur ni de la simplicité ni même de la banalité, au moins dans un premier temps.
Vous savez donc que je sais que je marche sur des oeufs - et avec une femme de plus en plus féministe (ceci est une forme d'aveu d'échec personnel), ce n'est pas un vain mot…Mais optons pour commencer par un point de vue extrêmement général, en utilisant, comme nous l'avons fait pour des questions d'ordre anatomique, en utilisant le principe de raison suffisante (Leibniz) : s'il y a des hommes et des femmes, ce n'est pas pour rien, il y a une raison, et, ainsi que nous l'avons démontré brillamment dans le texte vers lequel je viens de mettre un lien, cette raison n'est pas la reproduction. Elle n'est pas non plus, le même principe s'applique ici, le plaisir purement charnel - en admettant d'ailleurs et justement que quelque chose de « purement charnel » existe.
Bien sûr, cette raison, je ne la connais pas, même si une part de moi signerait volontiers un pacte avec le Diable pour l'apprendre… Mais continuons dans la même voie, la bite sous le bras et Leibniz sous l'autre : s'il y a deux sexes, c'est par définition qu'ils sont différents, ce qui, je le rappelle, et c'est expliqué toujours dans ce même texte, signifie que la question de l'égalité entre eux n'a pas de sens. Et s'il y a deux sexes, et si donc par définition ils sont différents, c'est par conséquent, au minimum, une forme de gâchis s'ils font exactement la même chose. Vous avez un gars qui sait jouer du violon et un autre du piano, si vous décidez qu'ils doivent tous les deux jouer du violon, vous perdez quelque chose.
(Je n'ignore pas que l'on peut substituer à cet exemple celui du premier violon que tout le monde applaudit, comparé au gars qui joue de la cymbale une fois par concert, et qui sait bien qu'il n'est pas à égalité avec le premier (quoi que son rôle puisse être important…
). J'y viendrai.)
De quelle nature est ce gâchis ? Est-il grave ? Par rapport à quoi exactement y a-t-il gâchis ?
Je vais faire par un détour par un sentiment personnel. Si la copulation est au moins aussi répandue qu'est censé l'être le bon sens, la naissance réciproque du désir, ce qu'on appelle la séduction, ne l'est pas tant que ça dans une vie. Ça arrive, heureusement, mais, à l'échelle de sa propre existence, ça n'arrive pas tous les jours. J'ai fini par me dire qu'il y avait une sorte de péché à ne pas aller au bout de cette séduction réciproque lorsqu'elle a l'heur de se produire. Ce qui ne veut pas nécessairement dire coucher ensemble, même si en bonne logique c'est ce qui doit se produire : disons donner sa chance à cette chose que l'on est en train de créer à deux et que l'on ne peut créer tout seul. Ce péché, on peut avoir de bonnes raisons de refuser de le commettre, la fidélité - à sa femme, à son oeuvre, à des voeux de continence, etc., mais cela reste un péché.
Un péché vis-à-vis de quoi ? J'en reste au niveau de mon « sentiment » : d'un certain ordre du monde, qui vous offre par ce moment de séduction réciproque une chance, que vous refusez. Un miracle, ou une grâce, que vous choisissez de dédaigner. A quoi ça sert que Dieu se décarcasse ?
Le gâchis dont je parle à l'idée que les deux sexes fassent peu ou prou la même chose est de cet ordre : une chance non exploitée, une possibilité offerte par l'ordre des choses mais refusée, dédaignée.
« Un certain ordre du monde » ; « L'ordre des choses » : il faut clarifier ces expressions. La position défendue ici est conventionnaliste jusqu'à un certain point. Après quelques décennies de travail de l'ethnologie et alors que nous sommes en pleine évolution vers ce que l'on appelle, d'une expression très laide, un monde multipolaire, il nous semble impossible de croire à quelque chose comme un ordre naturel, qu'il suffirait d'observer, et dont on s'inspirerait pour bâtir la Cité idéale. Mais il ne s'ensuit pas que tout soit dans tout ou que n'importe quoi soit possible et/ou souhaitable. Il ne s'ensuit pas non plus, d'un autre point de vue, que l'on doive à tout prix se donner des handicaps ou se compliquer la vie inutilement. La vie est courte, bordel, on a toujours l'impression que l'homme moderne a le temps de faire des conneries et de les réparer, mais pendant ce temps, justement, je vieillis, moi, et d'autres avec, et le temps qu'il me reste pour bien baiser diminue d'autant. Peut-être vous souvenez-vous des thèses de Claude Lefort sur la démocratie comme "destruction des fondements de la légitimité et de la vérité" : "la loi n'est plus désormais indiscutable, mais peut faire l'objet d'un débat incessant", la démocratie est un "régime fondé sur la légitimité d'un débat sur le légitime et l'illégitime - débat nécessairement sans garant et sans terme", etc. Bien sûr, oui, il est possible de tout remettre en question, et c'est évidemment souhaitable de le faire de temps en temps, histoire d'empêcher certains d'être trop sûrs d'eux ou quand les choses déconnent trop. Mais il n'est pas plus bête, me semble-t-il, d'essayer de s'appuyer sur ce qui est à peu près stable pour bâtir quelque chose pendant qu'on en a l'énergie.
Je reprends mon exemple, en vous conseillant de ne pas trop y chercher des métaphores graveleuses, vous en perdriez le fil : s'il y a des pianistes et des violonistes, autant faire des efforts pour écrire de belles sonates pour piano et violon que de passer sa vie à faire jouer du piano au violoniste, couper les cordes des violons, essayer d'inventer un instrument qui soit à la fois un piano et un violon, etc. - En revanche, faire jouer, le temps d'un exercice, la partition du violon par le pianiste, et réciproquement, peut être sain : cela s'appelle faire l'effort de se mettre à la place de quelqu'un. - Il y a des hommes et des femmes, même si nous ne comprenons pas exactement pourquoi c'est comme ça, essayons de profiter au mieux de cette situation. Pour bien baiser il faut être deux, et la probabilité de bien baiser, pour moi comme pour tout le monde, augmente donc si les polarités sont dans l'ensemble respectées et assumées.
- Ces « polarités », je ne vais pas en parler aujourd'hui. Il est clair comme de l'eau de roche que ce que j'ai essayé ici d'expliquer n'est à certains égards pas très éloigné d'une position traditionnelle ou conservatrice. Il me reviendra d'expliquer pourquoi je ne crois pas pour autant rejoindre cette ligne. Résumons d'abord ce qui précède : il y a un mélange de péché d'orgueil et de temps perdu bêtement à remettre en cause la différence des sexes, quand bien même on a du mal à la définir. Ira-t-on brûler en enfer pour ça, je l'ignore : peut-être est-ce surtout une manière d'importer l'enfer sur terre, ce sera justement un problème à aborder. Mais c'est là une forme de trahison métaphysique, ou de péché contre l'esprit, ou de gâchis spirituel - choisissez selon votre tempérament l'expression qui vous convient le mieux.
"Je me retrouve dans le fait de rencontrer une femme et de pouvoir faire l'amour avec elle tout de suite, le jour même, dans une liberté totale. Ça m'est arrivé assez souvent et à DSK aussi j'imagine. C'est ce que tous les hommes rêvent de vivre, la plupart ne le font pas parce qu'ils n'ont pas l'occasion, la force, ou le courage et ne savent pas prendre le présent à bras-le-corps. Moi je n'ai rien à voir avec ce mec et sa brutalité me répugne, je suis beaucoup plus tendre comme amoureux du sexe, mais l'impulsion originelle, fondamentale, primordiale, est là chez moi aussi, évidemment."
"Beethoven, sa musique n'exprime que le manque de baiser, « je souffre de ne pas baiser », c'est ce que dit la Neuvième Symphonie, L'Hymne à la joie est en fait un hymne à la jouissance qui ne peut pas s'accomplir pour le pauvre Beethoven." - ce qui, toute révérence gardée (et même si j'ai de longue date une préférence pour la 7e), explique pourquoi c'est une partition qui malgré sa grandeur a toujours eu un côté officiel. M.-É. Nabe met sur ce point en rapport Mozart et Beethoven, à l'avantage du premier - pour en revenir à notre dernière apparition derrière notre comptoir, il est de fait à l'honneur de Mozart que l'on n'imagine guère un pouvoir officiel prendre pour hymne n'importe lequel des monuments d'allégresse sensuelle qui composent les Noces de Figaro, Chérubin qui bande pour n'importe quel jupon, Suzanne qui anticipe tranquillement (et avec un double-jeu tout féminin où mensonge et vérité se nourrissent l'un l'autre et se confondent presque, les amateurs comprendront) sur sa jouissance à venir, le soir dans un bois, la Comtesse surtout, la Comtesse dont il faut rappeler que malgré son titre de noblesse elle n'a pas 25 ans
- c'est une des tragédies de l'opéra, que les chanteuses - sans compter le fait qu'elles soient souvent un peu trop girondes, mais passons -, c'est une tragédie surtout de l'opéra mozartien, que les chanteuses n'arrivent à maturité vocale qu'à un âge, certes peu avancé, surtout dans notre société vieillissante..., mais qui est sensiblement supérieur à celui des héroïnes qu'elles incarnent. La Comtesse est une belle jeune femme, momentanément délaissée par un mari très queutard (nettement plus queutard et séduisant que Figaro, d'ailleurs), Fiordiligi et Dorabella surtout sont des petites pucelles de 16 ans à peine, à qui l'opéra Cosi fan tutte fait subir un dépucelage moral d'une grande violence...
...je vais revenir là-dessus, mais finissons avec cette chère Comtesse, dont les deux airs sont si évidemment des moments de masturbation - si évidemment que je comprends un peu qu'ils ne soient pas (à ma connaissance) mis en scène sous cette forme : à part les difficultés pratiques de la chanteuse à assurer la beauté du chant tout en se touchant, il y aurait là comme une sorte de trahison de la métaphore. En même temps, ça vaudrait le coup que les choses soient dites (et montrées), une fois... Comme le dit MEN dans Alain Zannini :
"Dans ma guerre contre le silence, j'ai remporté de belles victoires sur le fameux « ça ne se dit pas ». Telle ou telle chose n'a l'air de rien, mais si on la dit, elle en dit plus sur ce qui ne se dit pas que les non-dits qui croient toujours en dire plus que ce qu'ils ne disent pas !" (p. 762)
Je n'accepterais pas ce raisonnement dans tous les domaines sans quelques réserves, mais l'excellente interview de MEN à Hot Vidéo (que je m'en vais de ce pas acheter pour ma collection nabienne, ça fera bien dans la bibliothèque...), qui par ailleurs me semble utilement compléter mon récent bilan sur le porno
- encore un domaine où l'on retrouve cette ambiguïté du statut de Nabe (le personnage littéraire comme ce que l'on peut imaginer de l'individu lui-même) : d'un certain point de vue le monde irait mieux (et serait à coup sûr plus vivant...) s'il y avait plus de gens comme lui, d'un autre côté ce qui est valable pour lui ne peut dans l'état actuel des choses être généralisé à toute l'humanité. Concernant le porno, je suis pleinement d'accord, sur le fond (pour ce qui est des exemples qu'il cite, c'est autre chose... chacun ses érections !), avec ce qu'il dit ici, mais on voit bien que son expérience, hélas sans doute, n'est pas universalisable à l'heure actuelle.
cette excellente interview, disais-je, va dans le sens de cette franchise, et, de derrière mon petit comptoir je me solidarise totalement avec l'auteur de L'enculé, non seulement lorsqu'il déclare, de façon d'ailleurs « evolienne », que :
"Les femmes qui se connaissent elles-mêmes savent qu'elles sont fondamentalement « et putes et soumises » et que toute leur vie est un combat contre cette putasserie et cette soumission. Alors tant mieux si ça les a fait évoluer sur le plan social, mais fondamentalement, quand une femme est excitée dans votre lit, elle est et pute et soumise, et ça la fait jouir, je ne parle pas de l'homme qui jouira de ça, c'est elle qui jouira d'être pute et soumise. C'est la nature féminine qui est comme ça, et tant mieux, c'est ça qui est magnifique, splendide.",
mais aussi quand qu'il clame que de tels propos n'ont strictement rien de macho, au contraire... Ah, que les femmes appartiennent donc aux petits binoclards qui ne pensent qu'à ça, à ceux qui, à l'encontre de leurs contemporains « sportifs », mettent toute leur énergie physique dans la satisfaction de leur bite et de la chatte où celle-ci se trouve, et pas dans le jogging... - La malingrité comme signe d'une virilité qui sait ne pas se disperser, comme signe de la conscience de l'essentiel sexuel - et de la conscience de la conscience qu'ont les femmes de l'essentiel sexuel, un certain rapport entre votre langue et votre bite, if you see what I mean, le reste, biceps et billets de banque, s'ils peuvent jouer le rôle de lubrifiants, n'étant en comparaison qu'accessoires, le lubrifiant humidifie mais ne fait pas mouiller...
(Ajout le 11.01 : j'allais écrire "le lubrifiant n'est pas métaphysique", ce qui est vrai, mais l'argent, lui, l'est-il ? That is the question ! Le concept de fétichisme vient à l'esprit, mais ne résout pas le problème. Après tout, je connais des femmes qui sont sexuellement plus excitées par l'argent des hommes que par les hommes, on peut toujours se dire que c'est dommage pour elles, mais bon. L'argent et la sexualité ne sont pas ignorés de l'enfant, certes, j'ai assez de souvenirs de mes rapports avec Marylin dès l'école primaire pour ne pas le nier, il n'en reste pas moins que ce sont les deux problématiques centrales de l'âge adulte, au moins en notre monde : que l'on cherche à remplacer l'un par l'autre n'est déjà pas étonnant, mais que la métaphysique de l'un déteigne un peu sur l'autre ne l'est pas non plus...)
- Par parenthèse, il est amusant de constater qu'un philosophe au moins a pu vivre une vie sexuelle qui se rapproche assez de ce que M.-É. Nabe dit de la vie sexuelle de l'artiste dans son interview : je lisais hier le livre de Barbara Cassin et Alain Badiou, Heidegger, les femmes, le nazisme, la philosophie (Fayard, 2010), d'où il ressort que le lourd Martin a souvent fait avancer les aventures de ses concepts en même temps que celles de sa queue, le tout sous le regard, si j'ose dire, plus ou moins consentant de Madame Heidegger - qui, ceci dit, je l'ignorais, lui a quand même fait un enfant dans le dos, important très tôt un petit bâtard dans la famille, comme une vengeance précoce par rapport à toutes les infidélités qu'il allait lui infliger... Pauvre Martin, Pauvre Heidegger, il y a un côté Eyes wide shut dans l'affaire... A quand un porno, La vie sexuelle de Martin H. ?, le premier samedi du mois sur Arte, avec Michelle Wild dans le rôle de Hannah Arendt ?
Bon, une dernière remarque avant que vous ne commenciez votre semaine d'esclave salarié ou de chômeur - bien enculé dans les deux cas, et pas dans le sens strausso-nabien... Je ne sais pas s'il existe des textes là-dessus, mais il y aurait toute une thèse à faire sur la notion de dépucelage à l'opéra, et notamment dans l'opéra le plus bourgeois, le verdien (Verdi, encore un qui savait profiter de la vie). Otello notamment me semble particulièrement retors de ce point de vue - quand le héros déniaise-t-il Desdemone ? Avant l'opéra, ou à la fin du premier acte ? Comment est-ce que cela peut s'accorder avec sa jalousie envers Cassio ? A moins d'admettre que Desdemone n'était plus vierge en rencontrant Otello, mais est-ce possible ? Etc. - Wagner est plus explicite, à la fin de Siegfried par exemple, où ça nique dès le rideau tombé. Mozart, dans un univers moins bourgeois encore que celui de Verdi, peut être plus direct, mais, comme je l'évoquais plus haut, au moins aussi subtil... Zerline notamment mériterait une étude à part, vierge symbolique dans le duo "La ci darem la mano", parfaitement pute, soumise (et rusée) avec son promis quelque temps après ("Batti Batti O bel Masetto / La tua povera Zerlina...")... Allez, champagne !
Ajout le 12.01 : à propos de Heidegger, et de sa propension à qualifier de "Sainte" les femmes avec qui il avait couchées, voici ce qu'écrit, dans l'essai déjà cité, A. Badiou :
"Toute femme peut être dite « sainte », en tant que toute femme est capable d'au moins un miracle, celui de sa nudité amoureuse. La psychanalyse a établi que ce miracle est au point où le corps féminin fait tout le réel du Phallus, cette clé de l'ordre symbolique. Le dévoilement féminin « réellise », osons le vocable, l'ordre symbolique tout entier. Concluons donc que l'usage du vocabulaire religieux [par Heidegger] n'est qu'une transcription anticipée de l'énoncé bien connu : « Girl is Phallus ». En sorte que finalement on a la formule : « Sainte = Phallus », laquelle est inapplicable au Saint." (p. 80)
Je n'ai pas assez de culture psychanalytique pour comprendre vraiment cette idée du Phallus comme « clé de l'ordre symbolique », mais j'ai bien aimé (et rigolé à) ce passage, dont on peut tout de même se demander s'il veut vraiment dire autre chose que l'idée, certes éminemment juste, qu'un phallus sans femme n'est pas vraiment un phallus. - Ceci dit, un des axes de l'essai d'A. Badiou et B. Cassin est justement la façon dont Heidegger enjolive, voire recrée totalement, sa vie quotidienne, à l'aide de la puissance de sa prose. Alors, pourquoi pas un peu de grands mots...
La mort n'a d'une certaine façon aucune espèce d'importance, a fortiori la mort des génies, comme M.-É. Nabe l'écrivait très bien à propos de Miles Davis. Une ancienne chanteuse d'opéra morte de sa belle mort à 90 ans, après une carrière exceptionnelle, il n'y a pas de quoi pleurer. - C'est pourtant une part de moi-même qui s'est dissoute à l'annonce, il y a plus d'un mois maintenant, du décès de la plus grande des chanteuses lyriques du XXe siècle, Sena Jurinac. Il y a des personnes et des émotions qui vous ont fait ce que vous êtes : elle et Mozart ont de fait déterminé une grande partie de mon rapport aux femmes, rien de moins !
D'un côté je n'ai pas envie de m'étendre sur le sujet, qui au surplus ne vous intéressera sans doute pas trop ; d'un autre côté il y aurait une certaine malhonnêteté de ma part à ne pas évoquer une seule fois cette disparition. L'occasion faisant le larron, ce sera donc ma manière de vous souhaiter mes meilleurs voeux !
Ce que l'on appelle « l'affaire Mitterrand » - et qui est en train de permettre au neveu de se faire un nom, lui qui n'avait qu'un prénom (le contraire de Sacha Guitry par rapport à son père, acteur célèbre : "Mon nom était fait, je me suis fait un prénom", ça c'est de la filiation...) - me semble appeler quelques précisions, d'ordre ponctuel ou d'ordre plus général.
J'ai regardé la télévision hier soir, ce qui est en soi un événement révélateur, j'ai avec moi un exemplaire de La mauvaise vie, commençons donc par le plus simple : Frédéric Mitterrand ment comme un arracheur de glands lorsqu'il ne parle que de relations avec des adultes consentants, et noie grossièrement le poisson lorsqu'il évoque - drôle d'exemple ma foi - un "boxeur de quarante ans" pour dire qu'il sait faire la différence entre un adulte et un mineur. Dans les passages incriminés (p. 290 sq.) règne en fait un certain flou, sur lequel je reviendrai, quant à l'âge des garçons du bordel décrit et fréquenté par F.M., mais ce qui est sûr, c'est que celui qu'après la description générale l'auteur s'envoie, s'il est peut-être majeur au sens occidental, est foncièrement, c'est sa principale qualité, jeune.
Frédéric Mitterrand a fini son « explication » par une condamnation solennelle du tourisme sexuel. Or, ce qui est intéressant lorsqu'on lit un peu La mauvaise vie (désolé Frédéric, je n'ai pas tout lu, j'ai vraiment autre chose à faire), c'est, pourquoi ne pas croire l'auteur, le caractère mécanique, routinier, et parfois innocent de l'activité des employés du bordel. On arguera que c'est décrit ainsi pour se dédouaner, montrer que « ce n'est pas si terrible que ça » : il se peut, mais il se peut aussi que les gens qui vivent de ça fassent autant qu'il est possible la part des choses, et il est par ailleurs bien évident que les bordels thaïlandais ne sont pas organisés n'importe comment : au contraire, ils semblent très organisés, comme le sont souvent les activités douteuses, où l'on craint les « dérapages ».
Ceci pour dire deux choses :
- à lire dans leur intégralité les fameux passages qui font en ce moment parler tout le monde (j'essaie de trouver un peu de temps pour les retranscrire, mais ce n'est pas gagné), on est surpris de constater que l'on se trouve devant, que ce soit ce qui est décrit ou les sentiments de l'auteur, quelque chose d'humain, d'ambigu. Frédéric Mitterrand est excité, il ne s'en cache vraiment pas, il s'en vante même trop, mais il est aussi conscient de sa petitesse, et c'est la dimension qui manque aux citations trop rapides de son texte.
Après, il y a une évidente dimension de complaisance, que la citation d'un pédophile célèbre (Gide), "on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments", ne fait qu'exacerber. Comme le rappelait un jour Éric Rohmer, qui se vantait, lui, d'essayer de faire du bon cinéma avec de bons sentiments (et qui y parvient !), ce lieu commun n'est pas le mot de la fin et a trop souvent servi, comme dans le cas présent, d'excuse à la fascination morbide. Autrement dit, qu'il y ait une dimension humaine dans le récit de Frédéric Mitterrand, c'est indéniable, et il était assez intéressant de voir cette dimension disparaître, puis resurgir fugitivement avant de s'évanouir complètement lors de la condamnation du tourisme sexuel, au gré de cette confrontation entre ce qui est de l'humain, fût-il assez misérable, et l'idéologie de l'Empire du Bien télévisuel. Et dans le même temps, c'est perceptible aussi bien dans le livre de F. M. que dans certaines façons de le défendre, par exemple celle de Bertrand Delanoë (ils me font rire à brandir leur honneur « sali », comme s'ils avaient encore un honneur qui puisse être sali, comme s'ils ne salissaient pas eux-mêmes ce mot en l'employant à tort et à travers...), on a trop l'impression que F. M. joue le « faute avouée est à moitié pardonnée », voire même (mais là, il faudrait lire tout son livre) qu'il compte que ses fautes lui seront d'autant plus pardonnées qu'il les aura d'autant plus bruyamment avouées, pour ne pas être, à tout le moins, gêné.
- j'ai évoqué l'Empire du Bien, notion due à Philippe Muray, et c'est aussi à Muray que l'on pense lorsqu'on lit les descriptions de La mauvaise vie et que l'on entend parler à n'en plus finir de tourisme sexuel. Car le bordel décrit par Frédéric Mitterrand fonctionne comme n'importe quelle entreprise touristique (ce même s'il est précisé que la clientèle de celui-ci n'est occidentale que de façon minoritaire), et l'on rejoint là ce qu'avait bien vu Muray : le tourisme sexuel est un tourisme comme un autre, et c'est justement pour cela qu'il choque, car il montre la vérité du tourisme - la prédation -, c'est justement pour cela qu'on en fait un tel plat, pour cacher cette vérité du tourisme en général. Les aspects routiniers que j'ai évoqués sont ceux de n'importe quelle entreprise touristique : ici on prête son corps, dans d'autres cas on prête des lieux (Notre-Dame, j'y reviens toujours), en ne voulant pas prêter son âme (oui, c'est la prostituée de Vivre sa vie de Godard...), et en la perdant souvent, sans s'en rendre vraiment compte.
N'allons pas trop loin, au risque de changer de sujet, mais hier soir on arrivait à un stade, lorsque Frédéric Mitterrand (comme d'ailleurs B. Delanoë dans son blog) condamnait sans appel le tourisme sexuel qu'il décrit non sans finesse dans son livre, à un stade où il se servait du caractère repoussoir de ce concept, pour se dédouaner (ou essayer...) de la culpabilité qu'il avait par ailleurs revendiquée !
Coupable de quoi, me dira-t-on ? Si les garçons sont majeurs, est-ce que Frédéric Mitterrand n'est pas juste complexé et un peu homophobe à sa manière, sans parler de ceux qui le condamnent ? Que lui reproche-t-on, finalement ?
D'abord, d'être ministre, et peut-être plus encore, d'avoir été nommé ministre. Mais c'est un aspect que je laisserai aujourd'hui complètement de côté.
Ensuite, la question, autour de laquelle tout le monde tourne sans oser vraiment l'aborder est celle de l'âge du capitaine, en l'occurrence plutôt des matelots. Comme il est évident, tout de même, que de savoir si les garçons utilisés par F. M. sont ou non majeurs au sens occidental est secondaire, le problème est : jusqu'à quel point sont-ils jeunes ? En quoi peut-on parler d'homosexualité, éventuellement vénale, honteuse et quelque peu colonialiste, en quoi peut-on parler de pure et simple pédophilie ?
Frédéric Mitterrand a déclaré que "il ne faut pas confondre homosexualité et pédophilie, ou alors on serait revenu véritablement à l’âge de pierre." Laissons parler le dictionnaire (Robert 2006, soit quelque temps après l'âge de pierre) :
- homosexuel : "Personne qui éprouve une attirance sexuelle plus ou moins exclusive pour les individus de son propre sexe." => gay, homophile, pédéraste.
- pédophile : "Qui ressent une attirance sexuelle pour les enfants. Spécialt. Pédéraste."
Deux définitions différentes, donc, mais un « lien », si j'ose dire, commun, le pédéraste. Que voici :
"1. Homme qui a des relations sexuelles avec de jeunes garçons => pédophile. 2. Par ext. Homme qui a des relations sexuelles avec d'autres hommes. => homosexuel."
La boucle est bouclée, la vie est belle, et voilà mon propos, qui n'est d'ailleurs qu'une évidence, confirmée par le Robert, mais une évidence qui gêne : s'il n'est pas question de confondre un homosexuel qui a des relations charnelles (un commerce charnel, pour parler comme le dictionnaire) avec des adultes consentants, et un pédophile qui viole des enfants, garçons ou filles, ou qui les achète, il reste que, depuis Platon (au moins, mais c'est un bon repère, explicite), l'amour de la jeunesse est une des composantes de la définition de l'homosexualité. C'est ce que le concept de pédérastie exprime, et que celui d'homosexualité a tendance, tendance parfois volontaire comme dans le propos de Frédéric Mitterrand que je viens de citer, à dissimuler.
Et de ce point de vue, force est de constater, au vu des passages de La mauvaise vie que j'ai pu lire, que l'auteur n'est pas pressé de préciser l'âge même approximatif des garçons - le terme lui-même n'est pas innocent - avec qui il prend son plaisir, et que par la suite la pédophilie joue dans son système de défense le même rôle que le tourisme sexuel. La dénonciation du mal absolu sert d'alibi pour une conduite dont la proximité avec le mal en question est par ailleurs éludée dans ce que j'ai lu du livre. Je paie des garçons thaïlandais pour les baiser, mais je ne pratique pas le tourisme sexuel (et d'ailleurs je suis plein de culpabilité, si ce n'est pas une preuve d'innocence, ça). Je ne précise pas quel âge ont ces garçons mais si vous m'entraînez du côté de la pédophilie, c'est un retour à l'âge de pierre - ou l'effet, comme l'a déclaré F. M. hier soir, de vos propres « fantasmes ».
Plus généralement, il faudra bien faire un jour l'histoire du refoulé pédophile des homosexuels français des années d'après-68. Michel Schneider évoque une pétition retentissante des années 70 signée par des intellectuels en vue de l'époque (il ne donne pas les noms...) demandant la dépénalisation des rapports sexuels entre adultes et mineurs, et il suffit de parcourir des vieux numéros de Libération du début des années 80 pour constater que les petites annonces homosexuelles y étaient illustrées de manière au moins pédérastique. Que ce que l'on appelle la communauté homosexuelle soit revenue de ce que l'on peut sans moralisme judéo-chrétien qualifier d'excès est une bonne chose, que cela se fasse par une diabolisation de certains permettant à d'autres de se dédouaner à bon compte en est une autre. (Au passage, avec tous les pédés fachos, éventuellement « païens », fans de l'Afrique du Nord, qui traînent au FN et dans ses environs, il est aussi assez piquant de voir d'une part Marine Le Pen attaquer Frédéric Mitterrand sous cet angle, d'autre part les bons gros couillons de l'UMP à l'électorat « traditionnaliste » le soutenir. La vie est belle, je vous dis !)
Encore plus généralement, et après je m'arrête, ce « refoulé pédophile » remonte à loin : j'ai ainsi été surpris de découvrir récemment (P. Yonnet, Le testament de Céline, pp. 69-72) que les faits reprochés à Oscar Wilde lors de ce fameux procès que l'on nous cite toujours comme une odieuse attaque du puritanisme victorien contre l'artiste homosexuel anticonformiste, que les faits reprochés à Wilde étaient, je cite P. Yonnet, "pédérastiques, nous dirions aujourd'hui pédophiliques", ce qui nuance tout de même un peu le tableau d'ensemble. (Ajoutons, toujours selon la même source et sans nous poser en procureur, que Gide, qui devait à l'entremise de Wilde, quelques mois avant l'emprisonnement de celui-ci, une nuit d'amour mémorable avec un « jeune garçon » d'Alger, ne leva pas le petit doigt pour le soutenir. Une mécanique sur laquelle Proust écrit des pages brillantes.)
Bref, avec ses particularités propres - un ministre en exercice, un climat flou, entre tolérance de n'importe quoi et condamnations sans appel de n'importe quoi -, « l'affaire Mitterrand » s'inscrit dans une longue histoire. Histoire humaine, histoire dont le protagoniste principal ne suscite guère l'admiration, histoire surtout où l'on souhaiterait que les anathèmes sur certaines pratiques ne permettent pas à trop de personnes de se dédouaner trop aisément de leurs propres travers - passés, présents ou futurs.
Un peu de belle prose pour finir, qui prouve au passage que l'on n'a pas attendu les révélations de Jean-Luc Barré - et qui aggrave le cas de Lacouture, ses mensonges par omissions et ses falsifications - pour savoir à quoi s'en tenir sur les moeurs de François Mauriac. N'attachez pas trop d'importance au propos (fort contestable), ni à l'auteur (clairement d'extrême-droite), c'est le style qui justifie cette citation :
"Aucun cas ne semblait être d'une plus dramatique clarté, pour un esprit chrétien, que celui de l'Espagne. Pourtant nous avions vu des catholiques illustres et même intolérants comme Mauriac et Bernanos devenir les détracteurs les plus acharnés et les plus fielleux de Franco. Ces défenseurs bénits des fusilleurs de Christs et des dynamiteurs de moines étaient habiles à travestir leurs humeurs et leurs perversités intellectuelles en algèbres casuistiques. (...) On peut invoquer la demi-folie de Bernanos qui dans les pires circonstances demeure du reste digne du nom d'écrivain, avec ses livres embrouillés par les fumées de l'alcool, mais que trouent soudain des pages puissantes, furieuses ou noires. L'autre, l'homme à l'habit vert, le bourgeois riche, avec sa torve gueule de faux Gréco, ses décoctions de Paul Bourget macérées dans le foutre rance et l'eau bénite, ces oscillations entre l'eucharistie et le bordel à pédérastes qui forment l'unique drame de sa prose aussi bien que de sa conscience, est l'un des plus obscènes coquins qui aient poussé dans les fumiers chrétiens de notre époque. Il est étonnant que l'on n'ait même pas encore su lui intimer le silence." (L. Rebatet, Les décombres, I, 2).
C'est le paradoxe, ou le miracle Rebatet : à côté de ce qui est, dans le contexte (1942), une forme d'appel au meurtre, l'éthique de l'esthète qui lui fait reconnaître les mérites d'écrivain de Bernanos. Nous y reviendrons !
- Beau joueur, homme de devoir ou orgueilleux rusé, Mauriac dans l'après-guerre signa les pétitions de soutien à Rebatet afin qu'il ne soit pas guillotiné. J'ignore si l'intéressé lui en sut gré, mais le geste doit être souligné ;
- cherchant en vain dans Big Mother de M. Schneider (Odile Jacob, 2002 ; j'utilise l'édition de poche, 2005) les références à cette énigmatique pédo-pétition, je suis tombé sur ce passage, qui résume une part de ce que je peux penser de l'homosexualité - sachant bien que ce qui suit n'interdit pas les histoires d'amour bouleversantes -, la fin de la citation me semblant s'appliquer assez bien au « courage » que notre bien-aimé Président a cru bon de voir dans le livre de son ministre de la Culture :
"« La totalité et l'homosexualité vont ensemble. En disparaissant, le sujet nie tout ce qui n'est pas de même nature que lui. » [l'homosexualité comme refus, éventuellement « païen », de la finitude humaine...], écrivait Adorno, l'un des rares philosophes à avoir pensé ce point de retournement par lequel la différence exacerbée débouche sur l'unique modèle et où l'active quête de son semblable conduit à une totale passivité. L'amour de soi emporte toujours plus qu'une indifférence à autrui et sa dimension agressive ne saurait être méconnue. Qui a besoin d'affirmer sa vie sexuelle, tous les ans au printemps lors de la Gay Pride, à cor et à cris, sinon ceux qui l'inscrivent sous le signe du même, de la fierté d'être soi et de n'aimer que soi ou ceux qui sont comme soi ? La Gay Pride n'est en réalité qu'une Penis Pride, dont le sexe féminin est exclu. Dans ce cas, le narcissisme s'accompagne de la dénégation de toute perte, et vise une plénitude de soi que voudraient faire accroire les termes de Gay Pride. Deux dénégations en deux mots. Gai ? Existe-t-il des homosexuels qui ne vivent leur sexualité sans y reconnaître la trace plus ou moins profonde de la malédiction, de l'échec et souvent de la mort ? (...) Fierté ? S'agit-il dans ces parades d'un combat pour la liberté des choix sexuels ? Celle-ci est acquise aujourd'hui. Affiche-t-on la fierté d'individus jusqu'alors dominés ? Si l'on regardait les choses en face, si l'on admettait que la culture homosexuelle masculine n'est plus marginale dans la France contemporaine, mais au contraire souvent valorisée comme son centre le plus branché, le plus mode, et qu'elle est même, dans certains milieux, dominante et source de discriminations ? L'outing à cet égard n'est pas un accident ou un dérapage de la « fierté » propre à l'homosexualité, mais un trait constituant de son rapport à la castration. Dénoncée chez l'autre ou énoncée pour soi-même, l'homosexualité prend toujours le public à témoin de l'intime et du sexuel par une sorte d'exhibition de la honte." (pp. 204-205)
- exhibition de la honte, c'est tout à fait le programme de Frédéric Mitterrand... Après tout, il est assez logique qu'un grand exhibitionniste comme notre (tout) petit président se retrouve dans la démarche de son ministre : Carla ou un glabre Thaï, quelle différence tant qu'on peut les montrer, en parler, s'en rengorger ?
Ach, ras-le-bol de toute cette pédalerie, de toutes ces exhibitions, finissons-en avec la seule sensualité pédérastique qui vaille, celle qui, grâce à Beaumarchais, Da Ponte et Mozart (la vraie Europe, pas celle du TCE !), a créé le seul travelo bandant - et pour cause, c'est une femme qui désire les femmes comme un homme, le pied, Chérubin, à qui je laisse très volontiers le mot de la fin - et du début, comme pour tout désir qui se respecte...
Me relisant quelques minutes après avoir découvert que FM s'était fait « inviter » par M. Drucker (ah, la moralité publique en France sarkozyste, quel bonheur, quel exemple !), je me trouve bien indulgent avec l'intéressé. Avec l'âge, je ramollis... Il faut dire que si Frédéric Mitterrand est soutenu par Alain Finkielkraut (malgré mon envie, je ne dis rien sur lui, sinon il va encore crier au lynchage... je me rattraperai (salope, buse, lâche, criminel par sympathie, ici comme ailleurs !) à l'occasion), je suis de mon côté soutenu par Didier Lestrade, un des fondateurs d'Act Up, pas vraiment ma crèmerie, mais qui, sur l'affaire qui nous occupe, écrit ceci :
"Il faut arrêter de raconter des histoires. L’affaire Mitterrand nous concerne, nous aussi, en tant que gays, car nous sommes nombreux à décider des destinations touristiques en fonction des possibilités de sexe commercial qu’elles offrent. Toutes les modes successives ayant bénéficié des faveurs du tourisme gay ont pour base le tourisme sexuel : Miami, Puerto Rico, Cuba, Brésil, Argentine, Asie, Afrique du Sud, Turquie, Liban, Egypte, - sans mentionner le Maghreb et l’Europe de l’Est. Est-ce qu'on peut parler ici de ce qui se passe au Maroc depuis 30 ans??? Que ceci ne soit dit dans aucun média gay n’est pas très à l’honneur de notre capacité à commenter cette affaire. S’insurger contre le traitement médiatique de l’affaire en montant en épingle l’outrage causé par une manifestation supplémentaire d’homophobie à l’égard de Frédéric Mitterrand, c’est un peu juste, non ?
Derrière cette affaire, il y a encore notre rapport au capitalisme, à la consommation, au traitement des autres ethnies. Et le tourisme sexuel, il faut vraiment insister sur ce point, ne concerne pas uniquement les mineurs. Je suis persuadé que Frédéric Mitterrand n’est pas pédophile, mais je me doute qu’il est comme beaucoup d’homosexuels de sa génération, et de ma génération : émerveillé par la beauté des hommes jeunes. Quand on fait du tourisme sexuel, on est forcément plus riche que le tapin du coin, qu’il soit à Sao Paulo, à Puerto Rico, ou en banlieue parisienne. On participe à la colère imposée par un système basé sur une suprématie sociale. Et ça, si on n’est pas capable d’en parler dans les médias gays, dans les associations gays, alors que cela a provoqué (et encore aujourd’hui) des débats et les commentaires interminables dans les médias généralistes et sur Internet, alors cela veut dire que la réflexion s’arrête aux portes de la communauté gay."
et plus loin :
"Nous les connaissons tous, ces homosexuels aisés et populaires, qui vivent leur vie sexuelle grâce à la prostitution. Ils sont agents de stars, ils sont dans la mode et la chanson, et ils sont dans l’art. Et quand ils parviennent à des postes de pouvoir, nous voyons en eux notre propre ascension dans le pouvoir. Forcément, le ministère de la culture et de l’information possède une place déterminante dans les rouages de la politique. Et la communauté gay soutient un ministre, non pas parce qu’elle est convaincue que le tourisme sexuel dont il est question n’a pas eu lieu. Mais surtout parce que réfléchir sur cette affaire est suicidaire pour ceux qui oseront lever la voix."
- bon, ce n'est pas très bien écrit sur la fin, mais c'est Act Up, hein... Blague à part, cela m'a rappelé une scène - à Nulle part ailleurs, avec Antoine de Caunes, ça date - qui m'avait fait perdre toute illusion quant au thème des « gentils pédés » : un homosexuel séropositif ami de de Caunes, sans doute célèbre, mais dont je serais incapable de citer le nom, avait solennellement demandé aux homos atteints du sida qui partaient à l'étranger d'arrêter de se croire tout permis et de commencer à utiliser des capotes aussi là-bas. Qu'il faille ainsi supplier des gars de ne pas répandre la mort autour d'eux - et, on y revient, qui plus est chez des jeunes -, cela en disait long sur la moralité de certains (D. Lestrade évoque aussi ce problème).
"« L'Amérique se réconcilie avec elle-même et avec le monde ! » Ah bon ? Je connais des milliards d'individus qui n'ont pas envie de se réconcilier avec ce pays d'ordures... Pour en arriver à élire un Noir, c'est que les Yankees étaient à bout... Obama n'a pas été élu parce qu'il était noir, mais parce que les Blancs au pouvoir ont compris qu'en mettant un Noir devant, l'Amérique allait pouvoir revenir au Ier rang en effaçant ses saloperies. Son image était tellement noircie qu'il fallait un Noir pour la nettoyer. Obama blanchit l'Amérique.
Obama ne s'en cache pas : il veut redonner « la stature morale » de l'Amérique. En a-t-elle déjà eu une depuis le premier jour où les Espagnols débarquant ont tiré à l'arquebuse sur les Indiens venus leur apporter des fleurs sur la plage ? L'Amérique sera toujours porteuse de guerre et de mort. Kafka avait tout compris : au début de son roman L'Amérique, ce n'est pas un flambeau que le héros voit dans la main de la statue de la Liberté, mais un glaive...
L'Amérique se fout d'Obama, ce qu'elle voulait, c'est faire semblant aux yeux des autres de se laver de Bush alors qu'elle l'a plébiscité deux impardonnables fois. Ne pas oublier que les pires bushistes sont ceux-là mêmes qui ont voté Obama. Logiquement, il ne devrait pas y avoir assez d'oreilles pour mettre toutes les puces dedans. Personne ne semble trouver anormal que les néoconservateurs pro-Bush se soient transformés en obamiens de la vingt-cinquième heure. Il y a pourtant une raison à cela : pour mieux réenculer le monde, il fallait à l'Amérique un nouveau gode."
(NB : G. W. Bush n'a pas été plébiscité à sa première élection, il n'est même pas sûr qu'il ait été effectivement élu. Mais l'Amérique y a vite pris goût !)
"Smertouchka" - cette véritable et excellente amie de l'homme...
"Comme la mort (à y regarder précisément) est le vrai but final de notre vie, je me suis, depuis quelques années, tellement familiarisé avec cette véritable et excellente amie de l'homme que son image non seulement n'a plus rien d'effrayant pour moi, mais est au contraire tout à fait apaisante et réconfortante !" (Mozart)
Avant de reprendre quelques jours de vacances, et sans savoir si d'ici mon départ je pourrai mettre en ligne les textes prévus, voici, puisque la Russie est à l'honneur ces temps-ci, deux extraits du beau livre d'Ivan Stoliaroff, Un village russe (Plon, coll. « Terre humaine », 1992), consacré à la paysannerie russe de la fin du XIXe siècle. Pas de nostalgie ou d'idéalisation ici, mais de petites réflexions, en contrepoint par rapport à notre époque, sur les bienfaits du fatalisme comme du repos (peut-être) éternel. A bientôt !
"Si quelqu'un de nous se plaignait de manquer de quelque chose (et nous manquions de beaucoup de choses), ma mère disait : « Il n'y a pas de raison d'irriter Dieu, nous ne mourons pas de faim et ne vivons pas d'aumône, nous ne demandons pas notre pain aux autres ; avec l'aide de Dieu, nous ne vivons pas si mal. » Et il n'était pas possible de répliquer là-dessus. Elle avait raison : nous ne mourions pas de faim et il y avait des gens qui vivaient encore plus mal que nous.
Il faut dire que les paysans de chez nous n'avaient pas l'habitude de se plaindre de la vie, quelle qu'elle fût, et que l'envie à l'égard des plus riches qui vivaient mieux que les autres n'existait pas. La richesse et la pauvreté étaient considérées comme un don ou un châtiment envoyé par Dieu. Et il ne faut pas se plaindre de Dieu. Dieu est libre de récompenser par sa grâce ou de châtier par sa colère. Les voies du Seigneur sont impénétrables. Il peut envoyer au juste de pénibles épreuves et rendre l'indigne riche et heureux. C'est probablement grâce à cette manière de considérer les biens matériels que les vols étaient, chez nous, tout à fait exceptionnels. Les cours, les isbas n'étaient jamais fermés au cadenas. Le matériel d'exploitation se trouvait dans la cour sous le hangar ; quant aux divers outils (...), il restaient dans le jardin ou au potager, là où se faisait le travail. Les gens passaient devant, mais il ne venait à personne l'idée de prendre les objets laissés là, bien qu'ils fissent défaut à beaucoup." (pp. 38-39)
"Les enfants des paysans étaient habitués, dès leur plus jeune âge, à voir la mort de près. Leurs frères et soeurs, grands-pères et grands-mères, parfois leurs parents mouraient sous leurs yeux. Ils étaient souvent témoins des derniers instants de leurs voisins. C'était pour eux un devoir, même si le défunt se trouvait loin de chez eux, d'aller voir le mort, étendu sur le banc sous les icônes, avant la mise en bière, ou tout de suite après, dans le cercueil.
On portait le défunt de la maison à l'église dans son cercueil ouvert et tous les passants pouvaient le voir. Les enfants sortaient de leur isba et couraient après la procession pour voir le défunt.
Moi, qui étais lecteur à l'église, j'avais eu de nombreuses occasions d'approcher les morts. Entre douze et seize ans, j'avais pris part au moins à cent enterrements et vu les visages sur lesquels la mort avait laissé son empreinte. Je n'avais pas encore douze année, que j'en avais déjà vus beaucoup.
Seuls les adolescents et les jeunes pleins de vie et de force, qui ont le désir de vivre, craignent la mort. Les autres l'acceptent comme envoyée par Dieu pour mettre fin à la vie terrestre de l'homme. Les gens qui meurent à un âge avancé n'ont pas peur de la mort. Pressentant son arrivée, ils se hâtent de dire leurs dernières volontés aux membres de leur famille.
C'est ainsi qu'un paysan, apprenant du médecin qu'une opération pourrait le sauver, la refusa très calmement : « Non, il vaut mieux que je rentre chez moi pour communiquer mes dernières volontés à mes proches et que je me prépare à mourir. » « Se préparer » voulait dire : recevoir l'onction des malades ou, au moins, se confesser et recevoir la sainte communion.
Un paysan souffrant d'une maladie inguérissable et très pénible, demandait à Dieu non pas la guérison, mais de lui envoyer smertouchka, « la chère mort ».
Des vieillards arrivés à un âge très avancé ne pensaient qu'à une chose : que la mort vienne les chercher le plus tôt possible.
Il arrivait souvent de voir un vieux, assis devant son isba, se chauffant au soleil et répétant humblement : « Le bon Dieu m'a certainement oublié, il ne veut pas m'envoyer la mort. »
(..., suit une description des croyances, des rituels de mort, qui s'achève ainsi, avec le livre :)
Le visage du mort restait découvert ; c'est seulement arrivé au cimetière, au dernier moment, que l'on fermait le cercueil, car il ne faut pas priver le défunt de lumière. Ces coutumes étaient sacrées, et on les a toujours observées." (pp. 222-23)
La crise des subprimes expliquée en anglais et en neuf minutes. Et l'on dira encore que nous vivons dans un monde désenchanté. Pour le répéter encore une fois : il s'agit surtout d'un monde mal enchanté, d'un monde de mauvais magiciens (et d'apprentis sorciers). La preuve par le raisonnement et l'humour.
(Ajout le lendemain.) De retour de quelques jours de repos, je m'étais promis de ne pas écrire sur N. Sarkozy, malgré ses frasques récentes. Il faut tout de même souligner le côté Ségolène Royal du bonhomme ("Les droits de l'homme, c'est d'abord les droits des victimes", cité de mémoire), ainsi que, comme semblait le prouver un article publié dans Libération il y a quelques jours, son attachement anti-catholique aux "nouvelles spiritualités", sur le mode : peu importe à quoi l'on croie, l'important est que l'on croie à quelque chose. (Ce que l'on peut compléter par l'aspect "culte des morts" de sa proposition débile sur la mémoire de la Shoah.) C'est encore pire que la fable de l'unité des trois monothéismes ! Ce n'est pas, de ce point de vue, de la droite, décomplexée ou non (les complexes de la droite, tout de même, je ne la savais pas si pudique...), c'est à la fois Big Mother (un peu) et New-age (un peu beaucoup). Il y a tromperie sur la marchandise. Bien fait. Il delitto mio non è.
Le maître donne des liens intéressants sur N. Sarkozy. Je rajoute cette belle analyse de M. Defensa, claire et, si j'ose dire, "sociologique". Pour l'instant, tout se passe comme si la société française (y compris à droite, cf. les candidats UMP qui jouent à fond la carte du "local") rejetait le sarkozysme (son idéologie et son aspect "bande de petites frappes") comme une excroissance à extirper aussitôt que possible. Encore plus de quatre ans à tirer, les gars ! - D'un autre côté, le libéral en moi se dit que ce qui peut arriver de mieux - ou de moins pire - à un pays occidental de nos jours, est que les hommes politiques y laissent en paix les gens et les laissent faire ce qu'ils savent faire. Wait and see !
Et c'est ainsi que Sarkozy est grand (et pauvre, et con, et bien sûr pauvre con).
Et c'est présenté comme un lieu commun : "La France est une grande puissance musulmane." (Ce qu'il faut connaître de l'Islam, H. Desson, Boivin, 1932). Hallelujah !
Dans un tout autre domaine, j'apprends le décès du grand ténor Ernst Haefliger
- après Astrid Varnay, Leopold Simoneau, Elisabeth Schwarzkopf, il serait injuste de ne pas lui consacrer quelques mots, il serait regrettable de ne pas profiter de l'occasion, si l'on ose dire, pour recommander sa prestation d'évangéliste dans la Passion selon Saint Matthieu de Jochum, ainsi que tous les enregistrements qu'il a effectués avec le génialissime chef Ferenc Fricsay,
à la troupe duquel il eut l'honneur d'appartenir : L'enlèvement au sérail (version de référence, selon l'expression consacrée), La flûte enchantée (la meilleure version avec celles de Furtwängler, et à un moindre degré, Solti et Marriner, de cet opéra dont je n'arrive pas à décider si c'est un chef-d'oeuvre ou de la crétinerie, ou les deux, mais un chef-d'oeuvre peut-il être crétin, car c'est crétin, mais c'est génial aussi, etc.), Fidelio (la seule bonne version, mozartienne d'ailleurs, de cet opéra raté ?)... C'était l'Europe. - Et c'est pratique quand les gens passent, on en profite pour donner son avis sur tout et rien. Je m'arrête donc, et avant cette dure journée d'esclavage salarié, un dernier petit cadeau, piqué sur un site de philosophie - je ne pense rien du métissage en général, mais là il faut avouer que la collaboration libano-mexicaine a du bon :
Chasse gardée du petit Pinault, ainsi va la vie. Et l'on voudrait ne pas être riche ! Ach, on a beau être baudelairien ("La femme est naturelle, c'est-à-dire abonimable", "Ce qui est créé par l'esprit est plus vivant que la matière", "L'enthousiasme qui s'applique à autre chose que les abstractions est un signe de faiblesse et de maladie.", etc.), on a ses jours de matérialisme. (Le 30.03 : Mais enfin, c'est de l'esprit, aussi, tout de même !)
Quant au site de philosophie en question, je ne sais pas trop ce qu'il vaut, mais on y trouve au moins un lien vers cette page consacrée à René Girard - je conseille notamment les entretiens avec l'intéressant Lucien Scubla et l'intéressant aussi, mais tout de même social-traître, Jean-Pierre Dupuy.
Un slogan des porteurs de valises durant la guerre d'Algérie pour finir : "Si vous voyez un flic blessé, achevez-le."