mercredi 16 novembre 2011

Le retour en fanfare du trou du cul. Un Bonnet sur les yeux, ou Il n'est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.

Je vous la fais brève aujourd'hui, ce sont des choses que j'ai déjà écrites. Mais c'est un tel cas d'école que, outre le plaisir bien naturel de dire du mal de l'intéressé, il serait dommage de ne pas s'attarder dessus quelques minutes.

Donc, Olivier « Moi j'encule les fachos » Bonnet découvre la loi Rothschild, et nous fait tout un laïus dessus. C'est bien sûr du pur Soral, en plus grossier d'ailleurs, car à le lire on a l'impression que sans cette loi tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes français, ce dont je me permets de douter. Quoi qu'il en soit, ce qui est amusant, c'est que notre gauchiste « sabre au clair » (sérieusement, un de ses copains ne peut pas lui dire à quel point il a l'air con avec cette appellation ?), notre Albert Londres de la revue de presse (ou, si l'on préfère, notre Ivan Levaï de la blogosphère de gauche), reprend, via des déclarations de J.-L. Mélenchon, un argumentaire dont je veux bien que l'origine, si tant est qu'on la trouve, ne soit pas nécessairement à chercher du côté d'Alain Soral, mais qui a été pour la première fois, ces derniers temps, porté sur la place publique par Marine Le Pen, sous l'évidente inspiration de Poutine-Chavez-Khadafi (aïe !) -Ahmadinejad-Soral.

Ce que concède en partie notre serial compilateur des idées des autres, mais c'est pour aussitôt dégainer sa petite bite antifaf : "Et personne ne dénonce jamais ce scandale absolu ! A part Mélenchon et l’extrême droite – qui ne le fait que par opportunisme, étant entendu qu’elle a toujours été au service zélé du capitalisme libéral et ne remettra donc jamais en cause son empire…"

Antipathie personnelle mise à part, et je veux bien avouer que si celui qui se vante d'avoir été formé à L'événement du jeudi, c'est dire s'il s'y connaît en matière de morale, et se félicite d'avoir été classé parmi les meilleurs blogs par un torche-cul comme Challenges, c'est dire s'il a la fierté bien placée, je veux bien avouer que s'il me semble aussi pathétique, c'est parce que je reconnais en lui un peu de ce que j'ai pu être, antipathie personnelle mise à part, donc, il ne s'agit pas de donner à ce compagnon de route de toutes les défaites plus d'importance qu'il n'en a.

Il est néanmoins frappant de saisir ainsi sur le fait l'expression d'une idée qui mérite d'être discutée - le rôle de la loi Rothschild - et, dans la minute qui suit, la volonté de fermer la porte à ceux qui pourraient contribuer à discuter cette idée, à lui donner plus d'écho. Plus idiot utile tu meurs !

Soyons clair, tiens, profitons-en. Que l'extrême-droite, ou ce que l'on a coutume d'appeler comme ça, ait pu être au service du capitalisme libéral - dans le temps, on disait : du grand capital, et c'était peut-être plus juste, mais passons -, oui, d'accord, mais Lénine, mais Trotski, ils ont trouvé de quoi financer leurs activités dans une pochette surprise ? Par la simple générosité du peuple russe ? - A. Soral évoque ça ces derniers temps, il n'est pas le premier, les lecteurs du journal Spirou dans les années 80 pouvaient lire des choses analogues


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, c'est justement le noeud du problème en monde capitaliste-libéral : où trouver l'argent ? Par qui se le faire donner sans se lier les mains ? Ceci dans l'optique où l'on veut avoir un minimum d'efficacité, bien sûr. Si c'est pour distribuer quelques tracts au soleil provençal avant d'aller râler sur son sort autour d'un pastis tout en se prenant pour Tintin (créé par un facho!), les ressources restent assez faciles à dénicher. - Or, et c'est là que le Bonnet blesse, c'est précisément en continuant à faire un clivage strict entre les mécontents de gauche et les mécontents de droite que l'on sépare des gens qui pourraient avoir quelques points d'entente, que l'on entretient une logique de petits groupes aussi inutiles que facilement manipulables. Et certes, l'histoire du fascisme italien illustre bien le fait que l'on peut au départ être à l'écart des clivages du monde politique traditionnel pour finir (à partir de quel moment, je ne saurais le dire, je ne suis pas assez connaisseur du sujet) par être fortement dépendant du grand capital.

De toutes façons, j'écris tout ça pour que cela soit fait une fois, mais sans enthousiasme ni grand espoir. Je partage l'opinion d'un ami : Marine Le Pen ne peut rien faire en elle-même (et j'ajouterai : son parti, ou ce qu'il en reste, encore moins), mais c'est peut-être par elle qu'il peut se passer quelque chose. Qui a de bonnes chances, tous les Bonnet de la terre aidant, de ressembler à un nouveau 21 avril (date fétiche pour moi, c'est un 21 avril que j'en ai fini avec l'esclavage salarié... Pardon !).

Vous aurez compris que cela n'a rien d'une « consigne de vote » - quelle expression, d'ailleurs, quel respect de l'autonomie de ses électeurs... - ou d'une annonce de mon vote personnel, en admettant que je me résolve à voter. Un diagnostic tout au plus.

(D'ailleurs, puisqu'on en parle, je verrais plus des possibilités, sinon de changement au moins d'amusement, dans une grande grève des impôts, sur le mode : personne ne paie plus rien à l'État tant que notre argent part chez les banquiers... Chiche ?)


J'ai donc fini quelques mois à l'avance, merci Bonnet, mon petit discours sur la prochaine élection, et repars m'occuper de choses plus intéressantes, en tout cas pour moi, j'espère revenir bientôt vous les soumettre. Portez-vous bien !



P.S. : à l'heure où je mets sous presse, j'hésite à communiquer cet article à notre intrépide grand reporter des cafés provençaux, ainsi que je l'avais fait la dernière fois que je l'avais pris à parti. D'un côté je ne voudrais pas donner l'impression de lui dissimuler mes injures à son endroit, d'un autre je sais par expérience que l'on ne peut pas discuter avec lui - même si, d'une certaine façon, je viens d'essayer de le faire à l'instant -, et que ça n'en vaut donc pas la peine. Je verrai.

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jeudi 28 juillet 2011

La Norvège rend con.

Je n'ai pas souvenir, depuis que j'ai pris l'habitude d'aller sur Internet - c'est une phrase un peu étrange, je sais... -, d'avoir pu saisir à ce point in vivo l'importance de ce phénomène mental qui consiste à plaquer sur un événement sa propre grille d'analyse, sans prendre le temps de la réflexion. J'aurais presque pu écrire les articles moi-même avant de les lire, quoique le style de certains ne soit pas si aisément imitable ("Alors couchés, fafounets de tous poils...").

Incidemment et dans le même ordre d'idées, j'ai aussi éprouvé quelque jubilation à voir répéter la même formule rhétorique en tête de chaque papier : "Sans doute est-il trop tôt pour tirer toutes les leçons du drame qui a endeuillé la Norvège. Toutefois, on peut d'ores et déjà..." déconner à bloc et ne parler de l'événement qu'à partir de son prisme, sans se soucier du reste.

- Ceci étant dit, peut-on tirer quelques leçons de ce qui n'est qu'une impression, certes plus aiguë que pour d'autres événements, mais néanmoins banale ?

D'abord, que l'idéologisation d'un événement peut-être contre-productive. J'ai lu dans un article (à part la pique ci-dessus contre mon cher Bonnet de nuit, je ne vous donne pas de lien, je m'attache ici à décrire un phénomène collectif, et de toutes façons vous connaissez les sites que je fréquente habituellement) que d'après des témoins Breivk n'était pas le seul à tirer. Voilà ma foi qui mérite intérêt : s'il n'a pas agi seul, avec qui ? Lui a exprimé ses pensées, mais les autres, les éventuels complices, qu'est-ce qui les aurait amenés à participer à ce carnage ? L'idéologie aussi, la même, une autre ? D'autres intérêts ? A force de faire de Breivik le diable en personne - diable facho, diable sioniste, etc. - on passe peut-être à côté d'informations plus proches du déroulement exact des événements.

Ensuite, que l'expression trop rapide de certaines hypothèses ne tend pas à les rendre crédibles. Je pense ici aux accusations formulées sur un mode plus ou moins mesuré à l'endroit d'Israël, accusations que Égalité et Réconciliation ne s'est pas honorée à reprendre. Il n'y a de fait rien d'impossible à ce que le Mossad ait joué un rôle dans cette histoire : cela fait partie de la définition même d'un service secret que de faire des choses secrètes - et autres « coups tordus » qui ont tant fait pour la réputation de nos propres services. Mais comme on ne fait pas aisément la preuve de telles accusations, ne serait-il pas plus sage de fermer sa gueule pendant quelques jours, au lieu de mettre tout de suite Israël sur la table ? Ne voit-on pas qu'en ramenant tout à ça on se met soi-même en scène comme un obsessionnel fanatique ? "Quelques jours", c'est bien vague, je sais, mais pourquoi contribuer, on retombe sur ce que j'écrivais plus haut, à la cacophonie générale, au moment même où il faudrait être attentif aux éléments les plus concrets ?

Enfin, il ne serait peut-être pas inintéressant de faire porter le débat sur la question de la responsabilité des « intellectuels » et des politiques. J'ai beaucoup ri en découvrant que M. Breivik citait dans son texte Alain Finkielkraut, me disant que notre Calimero national n'était décidément pas né sous une bonne étoile (avec ou sans mauvais jeu de mots ?), mais la question reste : Alain Finkielkraut est-il pour quelque chose dans le massacre d'Utoya ? Si Anders Breivik se réclame de notre ami Finkie, la réponse est forcément oui, il n'y a à ce sujet aucune ambiguïté, mais peut-on aller plus loin ? Je suis très content que notre barde mélancolique touche du doigt le fait que les écrits aient des conséquences, mais cela ne signifie pas que sa responsabilité soit fortement engagée.

Afin que l'on ne m'accuse pas de m'acharner sur A. Finkielkraut, je vais prendre un autre exemple, le mien en l'occurrence : si une lecture trop rapide de ce peu amène texte à l'encontre de N. Sarkozy, où je décris la façon dont, en sapant les « corps intermédiaires », notre Président s'expose individuellement plus à une révolte populaire que ses prédécesseurs, ceci avec des photos de Mussolini et S. Hussein en bien piètre état pour rappeler que ces révoltes peuvent finir de sanglante manière ; si donc une lecture trop rapide de ce texte amène quelqu'un d'un peu excessif à se dire qu'après tout Sarkozy l'aura bien cherché et à essayer de le supprimer lui-même, le peuple ne s'y décidant pas, quelle sera ma responsabilité propre ? Comme pour Finkie, elle existera, mais encore ?

Il faudrait ici faire intervenir Aristote et les différents types de causalité, évoquer des exemples mieux connus que ne l'est pour l'heure celui d'A. Breivik, et que, a fortiori, mon hypothèse virtuelle. Mais on peut déjà rappeler que l'emploi de la métaphore en politique est toujours un peu dangereux. D'une part elle peut être prise au mot par certains. D'autre part il serait souhaitable que certains auteurs ou politiciens se posent plus la question de leur attitude par rapport à ce qu'ils disent ou écrivent : à quel point ceci est-il ou non une métaphore ? Question d'autant plus agaçante pour eux qu'une métaphore est souvent précédée d'une expression du type « littéralement », , « à proprement parler », « sans ambiguïté » qui vise précisément à donner du poids à ce que l'on dit, à faire que "ce ne soit pas qu'une métaphore"... Il n'y a rien de plus énervant que ces écrivains qui ruent dans tous les brancards, contre la terre entière, et se replient derrière les conventions de l'« art » et de la « provocation » si d'aventure certains mettent en pratique leurs leçons ou conseils. Comme le disait Simone Weil, ce n'est pas montrer de la sympathie à l'égard des vichystes qui prétendaient que Gide et la NRF étaient responsables de la défaite de 1940, que de rappeler à Gide qu'il ne pouvait à la fois se poser en chef spirituel des jeunes générations durant l'entre-deux-guerres, et expliquer dès la débâcle qu'il n'avait fait que des oeuvres d'art qui ne prétendaient à aucune influence particulière. Laurent Tailhade était bien plus cohérent, qui ne renia rien de ses engagements politiques après avoir été lui-même blessé lors d'un des attentats anarchistes qu'il approuvait. Il est vrai qu'il aurait eu l'air un peu con. Mais à notre époque, se renier et avoir l'air con, ça ne gêne plus personne...

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dimanche 4 avril 2010

"J'avais l'air d'un con, ma mère..." Histoire sans fin.

Ce qui suit est une façon de traiter le problème Ferrat-FN-Bonnet. Ainsi que vous allez le constater, j'ai vite été amené, pour clarifier ces débats (je rappelle la question d'origine : y a-t-il quelque chose de commun entre Jean Ferrat et le FN d'aujourd'hui ?), à m'embarquer dans des généralités bien éloignées, pour l'instant, de l'auteur de Ma France. Et en même temps, d'une certaine manière, tout est dit ici. Je ne sais donc pas encore si je mettrai les points sur les i (de la connerie de M. Bonnet) et reviendrai précisément sur l'oeuvre de Ferrat, ou si j'en resterai là. Bonne lecture !


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Vous connaissez j'imagine le slogan d'Alain Soral : « Gauche du travail, droite des valeurs ». Il est loisible d'en discuter la cohérence, et/ou de s'étriper sur certaines de ces « valeurs » ; ce qui en fait l'efficacité est simple et permet de distinguer ce qui est trop souvent mélangé : on peut être pro-ouvrier, pro-syndicats, voire révolutionnaire si l'on veut, sans être pour le mariage homo ou la consommation de porno par les ados et pré-ados ; réciproquement, on peut avoir un attachement pour des valeurs conjugales (la fidélité) et familiales (un certain respect de l'autorité parentale) sans être pris d'érection à la vue du bouclier fiscal ou du démantèlement des services publics.

Exprimé ainsi, cela semble d'une simplicité proche de la banalité la plus éculée, mais je ne crois pas que l'on puisse retirer à Alain Soral ce mérite d'avoir su remettre ce genre de « banalités » sur la table.

« Les extrêmes se rejoignent » : durant ma jeunesse gauchiste je ne supportais pas ce lieu commun que les « centristes » (et les « centristes » - ainsi d'ailleurs que les « fachos » -, cela faisait alors beaucoup de monde pour moi) me jetaient périodiquement à la gueule. Il est bien clair que comme tout lieu commun il a sa part de vérité - je l'ai d'ailleurs récemment retrouvé dans les convergences théoriques que Boutang retrace entre Maurras et Georges Sorel, voire Lénine (pp. 119-121 de l'édition Plon de Maurras. La destinée et l'oeuvre), autant dire qu'il ne date pas d'aujourd'hui.

Cette convergence des extrêmes peut se faire à différents niveaux. Dans l'exemple que je viens de citer, il y a une dominante de la pratique, via la thématique du « coup », dans laquelle on peut inclure l'idée du « Grand Soir » : retourner tout le système en une seule fois. Chez Lénine et Maurras, c'est par le biais d'une minorité active qui retourne à son profit et, en principe, à celui de tous, le système économique et politique centralisé ; chez Sorel (et Marx), il se trouve un moment où l'on atteint le seuil critique de la prolétarisation généralisée, les faibles assez nombreux et décidés deviennent forts et virent leurs patrons du paysage. (Lénine d'ailleurs fait une sorte de jonction entre les deux thèmes.)

La convergence des extrêmes que l'on peut trouver chez A. Soral, qui est aussi une façon de reprendre à son compte notre cliché et de le retourner, justement, est plus d'ordre théorique : retrouver ce qui, à gauche du PS et à droite de l'UMP (notamment), est commun, par-delà les apparences. L'insistance sur le mariage gay, dans ce contexte, n'est pas accidentelle ni de nature homophobe (même si elle peut flatter les mauvais penchants de certains) : elle vise à distinguer l'essentiel du secondaire. Cet essentiel me semble-t-il est la conscience que le rejet du capitalisme, ou à tout le moins la diminution de ses effets négatifs et destructeurs, ne peut se faire qu'en s'appuyant sur certaines valeurs morales. D'où la critique du trotskysme et des organisations trotskystes, qui ne sont pas avares de grands mots anti-capitalistes, mais d'une part prêchent une morale libertaire qui dans le contexte actuel rejoint certaines tendances capitalistes fortes, d'autre part - et, peut-être plus de mon point de vue que de celui d'Alain Soral, surtout - n'arrivent pas imaginer qu'il puisse y avoir au moins des questions à se poser sur les possibilités réelles de coexistence de ces divers mots d'ordre politiques [1].

Je pars ici d'Alain Soral parce qu'il dirige une organisation politique et du fait de son parcours, du PCF au FN et au-delà, comme dirait Buzz l'Éclair, qu'il incarne et revendique cette convergence des extrêmes, mais ce dernier paragraphe pourrait me semble-t-il s'appliquer sans grand problème à un Jean-Claude Michéa [2].

Laissons de côté pour aujourd'hui la problématique des rapports entre État et capitalisme, telle que je la rappelle notamment, et à propos d'A. Soral, ici, et concentrons-nous sur un point particulier, la difficulté théorique et pratique à retrouver des valeurs, ce qui signifie nécessairement des interdits, des prohibitions, sans pour autant cautionner des « archaïsmes » ou, en tout cas, des comportements assez bas. Pour le dire encore une fois sous la forme d'une évidence : ce n'est pas parce qu'il y a un courant de fond libertaire qui mêle à la fois capitalisme et moeurs « libres » dans un même rejet de toutes formes de frontières, que l'on peut sérieusement imaginer que l'on va trouver une réponse aux maux du capitalisme dans l'interdiction du mariage homosexuel.

Sans prétendre résoudre cette « difficulté théorique et pratique », on indiquera ici que si les valeurs impliquent des interdictions, si elles se formulent parfois sous la forme d'interdictions (sept commandements sur dix...), les valeurs sont d'abord des définitions : elles instituent. Même quand elles interdisent, elles font partie d'un système qui est avant tout positif en ce qu'il produit du sens (les commandements qui prennent la forme d'une prohibition composent, avec les trois commandements positifs, un ensemble - le Décalogue - lui-même inscrit dans un ensemble plus vaste - la théologie biblique).

Ce qui signifie que la force d'une civilisation, d'une certaine manière, ne se mesure pas tant au contenu propre de ses valeurs, même si l'on peut toujours avoir des préférences personnelles pour le paganisme grec plutôt que pour le Moyen Age chrétien, ou le contraire, qu'à sa capacité à équilibrer définitions et interdictions, ou à équilibrer aspects positifs et aspects négatifs des définitions de valeurs. Reprenons le thème de l'homosexualité, ainsi que les exemples de civilisation que nous venons d'évoquer. Un homosexuel, devant le choix hypothétique de vivre à Athènes au Ve siècle avant J.-C. ou en France au XIVe ou XVe siècle, optera sans doute pour la première solution (à moins qu'il n'aime les plaisirs de la clandestinité...). Mais il serait absurde d'en conclure pour cette seule raison que la civilisation athénienne est intrinsèquement supérieure à la civilisation européenne médiévale. Ce qui compte, du point de vue très général qui est le nôtre ici, n'est pas tant ce que les cultures « pensent des pédés », que la façon dont elles articulent les valeurs cardinales qui sont les leurs avec ce qui dans le réel ne peut y être inclus. Dans le cas de la civilisation médiévale (entre autres) : un certain rapport hiérarchique entre homme et femme, l'hétérosexualité comme loi naturelle - que faire alors de l'homosexualité, du fait qu'en dépit de cette loi naturelle elle existe ? La force et la richesse d'une civilisation se mesurent alors à sa capacité à intégrer ce qu'elle a du mal à reconnaître, à lui trouver une place - même cachée. Sous cet angle d'ailleurs il n'est pas sûr que sur la durée le Moyen Age chrétien ait été plus dur et/ou plus incohérent avec ses « sodomites » que la civilisation athénienne et ses tendances égalitaires, à l'égard des femmes (et des métèques) [3].

« Une place, même cachée » : il est bien évident qu'à force d'accepter ce qui ne va pas dans son sens, éventuellement en le dissimulant comme la poussière sous le tapis, une civilisation court le risque de dévaloriser ses propres valeurs - c'est le cas exemplaire de ce que l'on a fustigé comme « l'hypocrisie bourgeoise » : les discours et les comportements ne sont plus en adéquation dans la partie même de la population qui veut dicter ses valeurs aux autres. Mais, pour réelle qu'ait été et soit encore cette hypocrisie, avec toutes les péripéties romanesques tragiques ou comiques qu'elle permet aux artistes de tous genres [4], il faut tout de même prendre garde à ne pas jeter le bébé de la conscience des limites des valeurs par rapport au réel avec l'eau du bain du laxisme bourgeois envers soi-même.

Il faut du caché, il faut de l'implicite : rappeler cette évidence a quelque chose de dérisoire. Non tant parce que notre société trop souvent l'oublie, même si elle a du mal à vivre avec : pour continuer sur le même exemple, nombreux sont ceux, et parmi eux des pédés, qui vivent très bien avec l'idée que « les homosexuels sont des gens comme les autres » mais qu'il n'est pas nécessairement souhaitable que l'institution du mariage leur soit ouverte - alors même que des tendances sociologiques fortes poussent à ne pas admettre ce partage, à voir dans cette différence un énorme scandale. Mais ce qui est ici quelque peu « dérisoire », c'est de devoir réclamer du caché, de l'implicite, alors que celui-ci ne peut se mettre en place que discrètement, presque clandestinement, au fil du temps : notre position (c'est-à-dire, à la fois la thèse que nous, AMG, soutenons et ce qui semble être, à nous, Français de 2010, notre place dans l'histoire) n'est pas illogique en tant que telle, car nous savons bien (AMG et les autres Français de 2010) que cet implicite se mettra en place de lui-même, mais elle est quelque peu paradoxale, puisque, à part rappeler aux exhibitionnistes de tous poils, dans des textes comme celui-ci et dans une certaine discrétion globale de nos comportements dans la vie quotidienne, les vertus (cachées ?) de l'intimité, il n'y a pas grand-chose que nous puissions faire...


...Et sans doute pas conclure. Une remarque tout de même pour finir : je n'avais pas prévu, en commençant à rédiger ce texte, que j'allais autant m'appuyer sur la thématique de la sexualité, en l'occurrence de l'homosexualité. Et ce d'autant plus que je démarre en écrivant avec Soral que cette question est nettement moins importante que l'on ne veut bien le dire. Ici comme ailleurs, il ne faut pas confondre contradiction et paradoxe. L'époque est égalitaire, tant mieux et/ou tant pis. Et dès que l'on essaie de rapprocher cet égalitarisme des thématiques des rapports entre les sexes (un exemple récent, où j'interviens d'ailleurs, chez M. Cinéma), on tombe très vite dans de sacrés sacs de noeuds. Ce pourquoi il faut bien prendre en compte le fait que notre société mêle ces différents sujets, et expliquer pourquoi elle a au moins en partie tort de le faire. Ici, la question du mariage gay, pour A. Soral me semble-t-il comme pour moi-même (cela avait déjà été le cas à l'époque), a ceci d'intéressant qu'elle se trouve au centre de ces débats sur l'égalitarisme, la différence des sexes..., et permet, tout en clarifiant donc certaines idées, d'en rester, en général, à la surface juridique des choses. Car bien sûr, si l'on veut reprendre la démonstration qui a été la mienne en faisant intervenir les rapports hommes-femmes, on ne peut plus se cantonner à la question du Droit : il faut mettre les mains dans le cambouis (N'écoutez pas Mesdames !) des relations (hiérarchiques, eh oui) entre les sexes, et on n'en finit plus, et on n'avance pas d'un pas...

Peut-être faudra-t-il s'y attaquer un jour. Je veux dire : tout le monde s'y attaque chaque jour que Dieu fait, mais peut-être que le cas de Ferrat, à l'origine indirecte de ce texte, nous incitera à y revenir bientôt. A suivre, d'une manière ou d'une autre...


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[1]
J'exagère : il peut y avoir des débats, notamment quand surgissent des problématiques devant lesquelles la doxa trotskiste se trouve dépourvue. Dans La "gauche", les Noirs, les Arabes (La Fabrique, 2009), Laurent Lévy décrit ainsi les secousses internes de la LCR au moment de la loi « anti-foulard ». Il reste qu'à l'heure actuelle, dans l'ensemble, l'organisation d'Alain Krivine et Olivier Besancenot préfère éviter de se poser trop de questions sur la cohérence de ses positions proprement politiques et de ses positions dites « sociétales ».


[2]
Ceci sans remonter à Chesterton, que d'ailleurs J.-C. Michéa vient de rééditer... En revanche, il faut bien comprendre que le thème de la « moralisation du capitalisme » n'a rien à faire ici, et est même contradictoire avec nos préoccupations. On peut toujours mettre fin à certaines pratiques, et cela peut avoir des effets positifs indéniables, mais il ne s'agit pas pour nous d'essayer de moraliser quelque chose d'essentiellement amoral, dont on accepte par ailleurs l'existence comme un fait acquis : il s'agit au contraire de voir à quelles conditions l'on pourrait le remplacer par une structure moins sauvage.


[3]
Ce passage doit beaucoup à Louis Dumont, que ce soit pour la notion de hiérarchie ou pour celle de résidu, ce que chaque société ne parvient pas à accueillir au sein de son système de valeurs. J'explique en fin de texte pourquoi j'ai préféré ne pas entrer dans trop de détails sur le concept de hiérarchie. On peut se reporter à la postface de l'édition « Tel » (1979) de Homo hierarchicus (Gallimard, 1966) ainsi qu'aux Essais sur l'individualisme (Seuil, 1983), et, concernant le « résidu », au § 22 de Homo hierarchicus.


[4]
A mesure que le bourgeois s'efface, l'artiste aussi, et l'on sent mieux à quel point ils étaient liés. Le premier aime que l'on parle de lui, même pour s'en moquer, le second aime être regardé et se moquer du premier : ils étaient faits pour s'entendre. D'où l'aspect vaudeville d'une grande part de l'art du XIXe siècle et du premier XXe : Flaubert, Proust, Morand...

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samedi 27 mars 2010

Portrait en pied d'un trou du cul.

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Peut-être avez-vous entendu parler du décès d'un chanteur nommé Jean Ferrat... M'étant mis il y a quelques mois à réécouter ses chansons, je me faisais des réflexions sur son engagement, son rapport à sa et à notre France, ce que cela signifiait d'être communiste, etc. Sa mort ayant suscité nombre de réactions, j'ai voulu entamer un dialogue avec Olivier « Sabre au clair » Bonnet, lorsque celui-ci s'indigna de ce que Marine Le Pen eût osé fredonner du Ferrat en votant aux dernières élections. Mal m'en a pris, dialoguer avec un gauchiste est chose quasi impossible...

Je vous laisse lire cet échange si vous en avez envie et juger par vous-même, je voulais seulement aujourd'hui (vous dire bonjour,) vous en apprendre l'existence, et, malgré le titre de ce message et mon envie pendant quelques jours d'en découdre avec cette sous-merde, ce puceau de la pensée qui ose, l'inconscient, l'imbécile, la fieffée ordure ! être fier de son manque de curiosité intellectuelle, annoncer qu'après réflexion il me semble plus raisonnable de consacrer le peu de temps dont je dispose actuellement à des investigations plus positives. Cela prendra peut-être la forme d'un texte sur ou à partir de Ferrat, ou d'une étude plus générale, je l'ignore encore.

Il y aurait pourtant à dire, notamment sur cette effarante mendicité, ces appels en fin d'article à toucher un peu de fric - tout cela pour avoir le temps de lire L'Humanité et Alternatives économiques et de recopier leurs articles, ça c'est du journalisme indépendant ! -, ce manque de fierté, cette absence de honte, présage de toutes les compromissions intellectuelles... - Précisons d'ailleurs que le Bonnet dut faire face à un procès intenté par un méchant sarkozyste il y a quelque temps, et que par contre, dans un tel contexte, si on n'a pas les moyens, je peux comprendre que l'on fasse appel à la générosité des lecteurs. Pour le reste... je m'arrête, je m'arrête ! et essaie de revenir à ce comptoir bientôt, avec des cocktails plus originaux.


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Santé !

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samedi 13 décembre 2008

"Le pouvoir, par sa nature même, n'est pas démocratique, mais il doit être populaire."

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Ce texte était à peu près achevé hier samedi soir, je voulais avoir l'oeil clair pour le finir, mais ai découvert avant de dormir que le maître venait de reproduire une partie des citations qu'il contient. Je n'y ai pas vu de raison de surseoir à sa publication. Encore un peu de Todd donc pour votre dimanche :

"L'incapacité du Parti socialiste à définir un programme provient peut-être tout simplement de ce qu'au fond il ne veut plus gouverner. [Voici un auteur qui a de toute évidence de bonnes lectures.] Parti d'élus locaux, il se satisfait de jouir du pouvoir local, niveau auquel il peut apaiser des tensions sociales nées de la désintégration des structures économiques. Cette option basse cependant devient elle-même problématique parce que les moyens financiers se contractent à mesure que la pression sur les salaires augmente.

D'horizontal, le dualisme politique devient vertical : au pouvoir local de la gauche répond le pouvoir national de la droite ou plutôt son impuissance nationale. L'activisme forcené de Nicolas Sarkozy a en effet le mérite de mettre en évidence l'absence de pouvoir effectif du plus volontariste des présidents, dans un contexte de libre-échange et de capitalisme financier parvenu à maturité.

- paragraphe qui signifie, "tout simplement", que le PS n'est pas dans l'opposition - l'amusant, à la lumière des derniers vaudevilles socialistes, étant que c'est celle (S. Royal) qui s'éloigne le plus des positions dites de gauche du parti qui vient aussi mettre un peu de bordel dans cet aspect « association de notables dans un but conservateur » - ce qui ne l'empêche pas d'être elle-même un bel exemple de notable, on s'amuse au PS... Notons par ailleurs que de ce point de vue les résultats pas si mauvais des socialistes aux élections législatives de 2007 par rapport au raz-de-marée de droite prévu n'étaient pas une bonne nouvelle : ils ne changeaient rien au fait que le Parlement était à la botte de N. Sarkozy, qu'Allah l'émascule, mais permettait aux dignitaires socialistes de conserver leurs « bastions », c'est-à-dire leurs indemnités, bureau, voiture de fonction, secrétaire à la bouche coopérative, etc. Mais laissons E. Todd continuer.

La mécanique de neutralisation du suffrage universel se détraque. Du point de vue des hommes politiques, qui ont de plus en plus de mal à se faire élire pour ensuite ne pas gouverner, une solution serait que cesse la comédie. Le refus d'obéir au peuple pourrait être officialisé par une suppression du suffrage universel, par l'instauration d'un régime politique franchement autoritaire. L'hypothèse paraîtra à certains exagérée. Mais nous devons avoir à l'esprit la violence des tensions auxquelles est soumis le corps social, et qui vont s'accroître avec la baisse du niveau de vie du plus grand nombre.

On commence à peine à réfléchir aux implications de la croissance chinoise pour la théorie du libre-échange ; on n'a pas encore envisagé ses implications pour la théorie politique (...). La Chine combine croissance par les exportations et dictature du Parti communiste. Nous nous inquiétons de la date à laquelle elle acceptera, sous l'effet de l'élévation de son niveau de vie et de ses contacts avec « l'Occident civilisateur », de se conformer à une vision américaine ou européenne de la démocratie. Nous attendons avec impatience que la Chine modernisée combine dans sa pratique politique suffrage universel et pluralisme des partis. Mais (...) nous devons, à l'inverse, nous demander - compte tenu de la taille de la Chine, du rôle de plus en plus central qu'elle joue dans la détermination des niveaux de revenus américains et européens -, si le Parti communiste chinois ne nous indique pas aussi l'objectif politique à atteindre : la dictature, appelée chez nous gouvernance.

- P. Jorion écrivait il y a quelques semaines que les Etats-Unis risquaient fort de devoir devenir sous peu aussi autoritaires en matière de politique économique que la Chine, s'ils voulaient « sauver » ce qui peut encore être « sauvé ». Et pour ce qui est des libertés publiques, on sait qu'avec des joyeusetés comme le "Patriot Act", il ne sera pas bien difficile, dans les faits, de les diminuer à mesure des « besoins ».

En France, et ailleurs dans le monde développé, l'opposition entre population et classe dirigeante s'exaspère, et il devient de plus en plus difficile de neutraliser le suffrage universel par le spectacle. Les affaires européennes donnent régulièrement l'occasion à nos classes dirigeantes - entendues en un sens large : financières et médiatiques autant que politiques - de laisser transparaître la vigueur de leur tropisme antidémocratique. Chaque « non » a un référendum sur l'Europe entraîne (...) un déchaînement de commentaires exaspérés sur le mauvais usage que font les populations du droit de vote.

Supprimer, dans les dix à trente ans qui viennent, le suffrage universel, ne serait certes pas une tâche aisée. Bien des facteurs sociaux semblent exclure cette possibilité : tout le monde sait lire et le tiers de la population aura bientôt fait des études supérieures. Mais nous vivons dans une société d'un genre nouveau, dénuée de croyances collectives et de forces intermédiaires organisées, dans laquelle, en outre, la conscription a été remplacée par une armée de métier.

La montée vraisemblable de conflits de classes immatures, c'est-à-dire sans programme, ne pourrait qu'engendrer un climat de violence et de peur, dont le seul effet politique serait une autonomisation de l'Etat (je souligne pour mémoire, c'est un point sur lequel je dois revenir bientôt) sur fond d'anarchie.


L'atomisation résultant de la forme narcissique de l'individualisme contemporain fait de la société une masse inerte, fragile, vulnérable. Nous avons déjà constaté qu'elle est incapable de s'opposer à une politique étrangère qu'elle désapprouve, non seulement en France avec l'envoi de troupes en Afghanistan, mais quelques années plus tôt, quand les gouvernements anglais, italien et espagnol décidèrent que leurs pays devaient participer activement à la guerre en Irak. Et si les Français ont eu la force de voter non au Traité constitutionnel européen, ils n'ont pas trouvé l'énergie nécessaire pour refuser le traité simplifié promu par Nicolas Sarkozy.

Il n'est pas certain que des individus isolés, soumis à une baisse substantielle de leur salaire, ou de leur retraite, soient capables de s'opposer vigoureusement à une suppression de leurs droits politiques dans un climat par ailleurs de plus en plus sécuritaire. Comment ne pas voir en effet qu'un ensemble de forces sociales poussent les sociétés postindustrielles à toujours plus surveiller, contrôler, incarcérer ? Jusqu'à présent, en France, on s'est contenté de surpeupler les prisons sans réaliser les investissements nécessaires, ni même augmenter de façon significative les effectifs de la police. Mais on sent que la dynamique sécuritaire n'a pas atteint son terme. (...)

Nous avons eu la surprise, au lendemain de l'élection de Nicolas Sarkozy, de voir dans Le Nouvel Observateur Henri Guaino vanter le coup d'Etat du 18 Brumaire de Napoléon Bonaparte comme l'un des trois grands moment de l'Histoire de France. Merci pour l'avertissement. L'exemple du bonapartisme nous rappelle qu'un régime autoritaire peut conserver certaines des formes extérieures de la démocratie. Le bonapartisme cher à Guaino inclut le maintien d'un suffrage universel bidon parce que indirect, ou privé de la pluralité des candidatures.

- on aura noté que E. Todd mélange ici Napoléon Ier et Napoléon III : cela ne nuit pas à sa démonstration mais peut porter à confusion.

Dans le contexte politique français actuel, envahi par l'image démultipliée du Président, ce serait cependant une grave erreur d'analyse que de situer à droite de l'échiquier politique l'aspiration la plus violente au dépassement de la démocratie. Le sarkozisme semble plutôt s'orienter vers le choix d'une ethnicisation de la démocratie. Ce genre d'option aboutit il est vrai à la restriction en pratique ou en théorie du droit de suffrage d'une partie de la population, la minorité ethnique choisie comme bouc émissaire. Mais le gros du peuple garde son droit de vote. Il ne s'agit au fond que de faire revivre une forme primitive de démocratie [compléments et explications à venir plus tard sur ce sujet, si Allah me prête vie jusque-là], en faisant appel à tout ce qu'il y a de mauvais en nous. On peut parler de démocratie régressive, ou négative.

La gauche est privée de cette option. Ses bons sentiments internationalistes la conduisent au contraire, avec raison, à stigmatiser les réflexes ethnicisants de la population lorsqu'ils s'expriment. Mais que faire si l'on refuse de s'appuyer sur les mauvais instincts du corps électoral ? Une logique alarmante menace le Parti socialiste s'il persiste dans son attachement à ce libre-échange qui attise les réactions xénophobes de la population : qu'il finisse par conclure que le peuple est par nature mauvais et qu'il faut lui retirer le droit de suffrage, ou du moins en limiter sérieusement l'exercice.

Le côté bon élève de beaucoup de dirigeants socialistes s'allie souvent à une arrogance qui pourrait virer en sentiment antidémocratique. Une étude statistique serait évidemment nécessaire, mais il me semble que les hommes politiques de droite prennent avec plus de philosophie leurs échecs électoraux [l'ex-compagne de M. Demange, du fond de sa tombe, a quelque raison de protester, mais passons]. Le retrait enfantin et vexé de Jospin, au soir de son élimination de 2002, a été extraordinairement significatif. Il a démissionné dans tous les sens du mot. Mais plutôt que de démissionner, les dirigeants socialistes humiliés préféreront peut-être un jour démettre ce peuple incapable de les comprendre. On décèle chez des socialistes ou d'anciens socialistes d'autres signes inquiétants d'une hostilité latente à la démocratie, comme, par exemple, la prédilection qu'ils manifestent pour les fonctions internationales échappant à tout processus électif : Strauss-Kahn au FMI, Lamy à l'OMC. Trichet est passé, brièvement sans doute, par le PSU et la CFDT avant de servir Balladur puis la Banque centrale européenne. Et n'oublions pas le plus important, le beau modèle de l'antidémocratisme socialiste que fut Jacques Delors, réfractaire d'instinct aux procédures électorales. Il fut à la tête de la Commission européenne et capable, durant le débat sur le traité de Maastricht, de dénier à ses adversaires le droit de participer à la - pardon - à sa démocratie.

- difficile de ne pas ajouter à cette liste l'immondice Kouchner, qui, s'il accepta, à contre-coeur, de se présenter à quelques reprises devant les électeurs, se fit alors systématiquement battre, et qui, handicapé pour des élections plus importantes par cet évident refus de sa personne par lesdits électeurs, s'est résolu à finir sa vie politique comme, rôles éminemment méprisables, valet, bouffon et porte-flingue du Président, qu'Allah les empale tous deux. Cette vieille salope à l'air lifté est comme un poisson dans l'eau du sarkozysme - qui se souvient encore, un peu plus d'un an après sa prise de fonctions, qu'elle fut, pendant des années, « socialiste » ?


kouchner


La suppression des élections poserait évidemment autant de problèmes qu'elle en résoudrait (...), mais n'oublions pas que la démocratie ne représente après tout qu'une infime période de l'histoire humaine et que bien des régimes politiques se sont passés d'élections. La cooptation existe. (...) On pourrait [ainsi] conserver le droit de voter aux élections locales. Dans l'hypothèse d'un coup d'Etat, nous pouvons faire confiance aux militants socialistes pour se présenter en défenseurs acharnés de cette démocratie locale au sein de laquelle ils tiennent tant de place.

Je ne plaisante pas. La menace d'une suppression du suffrage universel me paraît beaucoup plus sérieuse que celle d'une république ethnique. Le fonctionnement anarchique de valeurs égalitaires mène le plus souvent, dans un contexte de régression économique, à des solutions de dictature. La tradition française, dans la longue durée, ce n'est pas seulement l'individualisme et la République, c'est aussi l'absolutisme louis-quatorzien et la dictature des deux Bonaparte.

D'ailleurs, un système à deux niveaux combinant autorité supérieure sans contrôle et suffrage local existe déjà : l'Europe. Tandis qu'à l'échelon inférieur de la nation le suffrage universel subsiste, à l'échelon supérieur des institutions la cooptation règne." (Après la démocratie, pp. 241-47.)

E. Todd évoque ensuite la possibilité de faire servir les institutions européennes à de meilleures fins - le protectionnisme, c'est le chapitre suivant.

J'ai fait on l'a vu quelques coupures, notamment quand le style de ce livre écrit sans doute trop rapidement se fait approximatif et/ou journalistique. L'important était la thèse générale et le regard porté sur nos amis les socialistes, cette épouvantable force de nuisance.

Quant à savoir si M. Todd a raison... Les tendances antidémocratiques qu'il évoque existent, c'est une évidence. L'emporteront-elles, je l'ignore, et je ne sais même pas s'il ne vaudrait pas mieux qu'elles l'emportent pendant quelque temps. La politique du pire n'a jamais été mon genre, mais peut-être un intermède autoritaire permettrait-il de clarifier certaines choses, en tout cas de dissocier nettement suffrage universel et souveraineté populaire : non que ces deux concepts soient nécessairement incompatibles, mais pour bien montrer qu'ils sont fort différents l'un de l'autre. On pourrait même aller jusqu'à se demander si le suffrage universel n'est pas devenu un obstacle à la souveraineté populaire. Les exemples et expressions choisis par Emmanuel Todd le suggèrent : "si les Français ont eu la force de voter non au Traité constitutionnel européen, ils n'ont pas trouvé l'énergie nécessaire pour refuser le traité simplifié promu par Nicolas Sarkozy." D'une part il n'a pas fallu beaucoup de « force » pour glisser un bulletin dans l'urne (mais effectivement une certaine sagacité pour choisir le bon bulletin), d'autre part, dès qu'il n'y a plus de suffrage universel, en l'occurrence de référendum, l'« énergie nécessaire » manque aux Français, ils ne savent plus quoi faire : peut-être que s'ils n'ont plus le suffrage universel et les illusions de souveraineté qu'il procure, l'« énergie » et l'inventivité leur reviendront... - Que le lecteur ne s'inquiète pas, nous en reparlerons !



Une digression par ailleurs, puisque nous évoquons E. Todd : dans une récente interview à Minute, Alain Soral se réclame d'Emmanuel Todd. Je veux bien, mais s'il y a un sentiment que provoque la lecture de Après la démocratie, c'est bien que le FN est fini, et pour longtemps - ce qui, ajouterai-je, n'est pas nécessairement une bonne nouvelle. Certes, ce côté « toujours un train de retard » fait si l'on veut partie du charme d'Alain Soral, certes on ne peut pas changer d'avis ni de parti toutes les cinq minutes, certes les combats perdus d'avance sont émouvants et les "chants les plus désespérés sont les plus beaux", mais notre Musset de la Marine me semble quelque peu pathétique lorsqu'il estime que si N. Sarkozy a gagné les élections c'est parce qu'il s'est inspiré du programme du FN version Soral, oubliant ces deux légers détails que, non seulement c'est Nicolas Sarkozy qui a gagné les élections et pas Jean-Marie Le Pen ou Alain Soral, mais qu'en les gagnant il a niqué le FN bien profond. D'ailleurs, M. Sarkozy a tout niqué, et il a tout niqué parce qu'il a tout niqué d'un coup, le PS, le centre et le FN. C'est une révolution ! (Une révolution, bordel ! On n'a jamais vu depuis de Gaulle quelqu'un détruire ainsi tous les partis en place. Les « observateurs » spéculent sur une dérive bonapartiste plus ou moins forte ou un éventuel « coup d'Etat », mais la révolution a déjà eu lieu, et à 53 % des voix ! Il faut en prendre la mesure !) - Bref, en tant qu'animateur de "Egalité et réconciliation", Alain Soral a peut-être un travail utile à faire, mais par rapport au FN, il perd son temps. Et le mien par la même occasion, qui en compte si peu - quand je pense que le monde s'écroule, et que je risque de n'avoir pas le temps de vous expliquer clairement pourquoi avant l'apocalypse... Allah vous garde - et Dieu sait que vous en avez besoin !



Peter Paul Rubens - A Peasant Dance




(Ajout le 15.12)
Nicolas Sarkozy aurait voulu confirmer les thèses d'Emmanuel Todd qu'il ne s'y serait pas pris autrement. Olivier Bonnet peut être très énervant par certaines attitudes (cette expression « sabre au clair », quel ridicule, quelle bouffonnerie - j'avais été lui chercher noise sur le sujet un jour de désoeuvrement : il n'y a pas de lien permanent, mais les curieux peuvent aller dans la rubrique Football, à la brève "Domenech n'a pas de figure"), mais il décrit bien ici le genre de tour de passe-passe anti suffrage universel qui contribue à isoler les « élites » de tout - au nom de la démocratie, bien sûr. Comme disait l'autre, démocratie, démocratie, que d'enculeries on commet en ton nom...

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samedi 19 juillet 2008

Le cloaque.

moreaula


D'ici demain ou après-demain et pour une dizaine de jours environ je mets la clé sous la porte, m'échappant dans une maison normande sans connexion internet : je vous laisse, à la manière de M. Cinéma, dont la dernière note sur le cinéma français est un modèle, quelques liens pour vous divertir.

L'optique sera gauchiste-conspirationniste, l'air du temps s'y prête. J'en profite pour souligner fortement, et cela vient de quelqu'un passionné par les traditions culturelles et fort peu marxiste-léniniste et pas franchement bourdieusien par ailleurs, que non seulement la lutte de classes existe toujours, mais que, lorsqu'il s'agit de s'entendre sur le dos des pauvres, les riches oublient tout ce qui est religion, culture, choc de civilisations, etc. : entre gens du même milieu, on se comprend aisément, et lorsque l'on peut continuer à faire de l'argent, n'est-ce pas... (Je ne sous-entends évidemment pas que traditions et histoires nationales sont des billevesées ou des fictions, je souligne juste qu'elles peuvent être instrumentalisées par certains, qui dans leur comportement professionnel quotidien s'en soucient comme de l'an 40.)

Cette remarque, que je cherchais à placer depuis quelques mois, étant énoncée, voici donc un petit florilège (je vous épargne les avertissements sur les défauts et lacunes de tel ou tel, vous êtes assez grand pour vous faire votre opinion) :

- le "sabre au clair" Olivier Bonnet, assez remonté contre N. Sarkozy et sa camarilla, on trouve chez lui des informations amusantes (bien que cet homme semble manquer d'humour : Rougemont pourrait lui reprocher de n'être pas un vrai démocrate) ;

- que l'on peut compléter par cette brève d'Agoravox sur une éventuelle censure actuelle du Réseau Voltaire (ajout le 20.07 : le réseau Voltaire a rouvert ce matin - on y trouve une version autorisée par T. Meyssan de l'article sur N. Sarkozy que je signalais la dernière fois) ;

- le gros morceau (tribute to M. Radical, qui me l'a fait découvrir), c'est l'étude de Mona Chollet sur l'imaginaire sarkozyste, étude précise, souvent agréable à lire, et qui n'est pas sans traits murayens (l'auteur ne parle pas du péché originel, mais on y pense assez souvent).

(Au passage, on en apprend de belles sur les origines de certaines fortunes, notamment celles du fondateur d'Ikea : non qu'elles soient nécessairement scandaleuses, mais la plupart de nos grands "capitaines d'entreprise" ont bénéficié de solides pistons et coups de pouce dans leur jeunesse, ce qui ne les empêche évidemment pas de donner des leçons de débrouillardise à ceux qui sont dans la merde. (De même, je me souviens avoir lu quelque part que les universitaires étaient de belles salopes lorsqu'ils tançaient Popu parce qu'il ne fournit pas assez d'énergie pour s'informer, se documenter, alors qu'il n'y a pas de milieu où l'on se transmet plus d'informations ("Tu as lu X ?", "Tu connais le dernier livre de Y ?"), et où donc les autres font une bonne partie du travail pour vous, que le milieu universitaire.))

Toute galanterie mise à part, Mona Chollet a sur certaines de ses consoeurs l'avantage de donner l'impression qu'elle a une vie à côté du militantisme, qu'elle pense aussi à elle - elle a bien raison, et cela fait d'ailleurs partie de son propos, - bref, soyons directs, on n'a pas l'impression de lire les propos du "mal baisée" qui pour cette raison même veut sauver le monde (suivez mon regard vers l'extrême gauche), c'est plutôt agréable.

(Au passage encore : dans une interview liée à ce texte, on aperçoit très nettement, derrière M. Chollet, le livre de Sigrid Hunke Le soleil d'Allah brille sur l'Occident, que je n'ai pas lu, à la réputation sulfureuse, écrit par une amie d'Himmler qui adhéra au NSDAP en 1937, ouvrage fort peu apprécié des juifs en général et des sionistes en particulier... (Une recension favorable ici.) Bref, que la belle ne s'étonne pas si un jour on lui fait un procès en antisémitisme !)

- toujours utile, Paul Jorion, à lire quotidiennement ;

- et pour se distraire, cet excellent site iconographique, auquel j'ai emprunté la photographie de Jeanne Moreau à Los Angeles ci-dessus, ainsi que celle d'Onassis et Cyd Charisse l'autre jour. Une mine ! La preuve :


labelleetlechampion

Eh oui, ce que c'est que le marketing : en anglais, un film de Max Pecas a presque l'air émoustillant !

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vendredi 22 septembre 2006

Effet pervers, de balancier, d'optique ?

Mais l'on se met à lire si souvent, notamment chez un certain M. Bonnet, et parfois avec des arguments que l'on aurait pu développer ici-même, des pronostics sur la future défaite de Nicolas Sarkozy, que l'on se prend à craindre que ces pronostics n'arrivent trop tôt, et qu'ils ne soient en fait mauvais signe.



Et voilà comment l'on se met à aborder "2007"... Je ne dois pas être le seul, ceci dit, à avoir la confuse impression que cette élection - sauf cas de victoire de Jean-Marie Le Pen, où là on pourrait s'amuser (mais il ne faut pas rêver) - ne changera rien à rien à moins que N. Sarkozy ne l'emporte, ce qui serait pire que tout. Il n'y a rien de bon à attendre du scrutin à venir, mais une tragédie, ou du moins un drame, à en redouter. Miam !

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