vendredi 30 décembre 2011

« La force de nous préparer un avenir... »

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Qu'est-ce qu'une influence ? Mes commentaires dans ce qui suit sont de toute évidence influencés par J.-P. Voyer et A. Soral. (Un coup Soral, un coup Nabe, avec Voyer en surplomb : parler de sainte trinité serait pousser un peu loin la métaphore, d'autant que j'ai du mal à attribuer le rôle du Saint Esprit et que les deux quinquagénaires du trio se mordent les chevilles pour prendre celui du Christ, mais il est clair que, parmi les contemporains, c'est vers ces trois-là que je reviens toujours. La Vierge Simone Weil complétant aujourd'hui le tableau…) D'un côté, je n'ai pas de crainte particulière à m'imprégner du travail des autres, d'un autre il est ici particulièrement évident que je n'aurais pas écrit de telles lignes sans eux. Disons que ce préambule est une (énième) reconnaissance de dette…


En 1943, à Londres, Simone Weil rédige un rapport sur la « question coloniale », dont voici quelques extraits.

"(…) Le Christ n'a jamais dit que les bateaux de guerre doivent accompagner même de loin ceux qui annoncent la bonne nouvelle. Leur présence change le caractère du message. Le sang des martyrs peut difficilement conserver l'efficacité surnaturelle qu'on lui attribue quand il est vengé par les armes. On veut avoir plus d'atouts dans son jeu qu'il n'est permis à l'homme quand on veut avoir à la fois César et la Croix.

Les plus fervents des laïques, des francs-maçons, des athées, aiment la colonisation pour une raison diamétralement opposée, mais mieux fondée dans les faits. Ils l'aiment comme une extirpeuse de religions, ce qu'elle est effectivement ; le nombre de gens à qui elle a fait perdre leur religion l'emporte de loin sur le nombre de gens à qui elle en apporte une nouvelle. Mais ceux qui comptent sur elle pour répandre la foi laïque se trompent aussi. La colonisation française entraîne bien, d'une part une influence chrétienne, d'autre part une influence des idées de 1789. Mais les deux influences sont relativement faibles et passagères. Il ne peut pas en être autrement, étant donné le mode de propagation de ces influences, et la distance exagérée entre la théorie et la pratique. L'influence forte et durable est dans le sens de l'incrédulité, ou plus exactement du scepticisme.


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Le plus grave est que, comme l'alcoolisme, la tuberculose et quelques autres maladies, le poison du scepticisme est bien plus virulent dans un terrain naguère indemne. Nous ne croyons malheureusement pas à grand-chose. Nous fabriquons à notre contact une espèce d'hommes qui ne croit à rien. Si cela continue, nous en subirons un jour le contrecoup, avec une brutalité dont le Japon nous donne seulement un avant-goût.

[ou comment définir la racaille… ce qui est d'autant plus ironique que :]

On ne peut pas dire que la colonisation fasse partie de la tradition française. C'est un processus qui s'est accompli en dehors de la vie du peuple français. L'expédition d'Algérie a été d'un côté une affaire de prestige dynastique ; de l'autre une mesure de police méditerranéenne ; comme il arrive souvent, la défense s'est transformée en conquête. Plus tard l'acquisition de la Tunisie et du Maroc ont été, comme disait un de ceux qui ont pris une grande part à la seconde, surtout un réflexe de paysan qui agrandit son lopin de terre. La conquête de l'Indochine a été une réaction de revanche contre l'humiliation de 1870. N'ayant pas su résister aux Allemands, nous sommes allés en compensation priver de sa patrie, en profitant de troubles passagers, un peuple de civilisation millénaire, paisible et bien organisé. Mais le gouvernement de Jules Ferry a accompli cet acte en abusant de ses pouvoirs et en bravant ouvertement l'opinion publique française.

[ah, ces socialos… Mais sautons quelques paragraphes, et continuons à creuser les plaies :]

Il faut regarder le problème colonial comme un problème nouveau. Deux idées essentielles peuvent y jeter quelque lumière.

La première idée, c'est que l'hitlérisme consiste dans l'application par l'Allemagne au continent européen, et plus généralement aux pays de race blanche, des méthodes de la conquête et de la domination coloniales. Les Tchèques les premiers ont signalé cette analogie quand, protestant contre le protectorat de Bohème, ils ont dit : « Aucun peuple européen n'a jamais été soumis à un tel régime. »


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Si l'on examine en détail les procédés des conquêtes coloniales, l'analogie avec les procédés hitlériens est évidente. (…) L'excès d'horreur qui depuis quelque temps semble distinguer la domination hitlérienne de toutes les autres s'explique peut-être par la crainte de la défaite. Il ne doit pas faire oublier l'analogie essentielle des procédés, d'ailleurs venus les uns et les autres du modèle romain.

Cette analogie fournit une réponse toute faite à tous les arguments en faveur du système colonial. Car tous ces arguments, les bons, les moins bons, les mauvais, sont employés par l'Allemagne, avec le même degré de légitimité, dans sa propagande concernant l'unification de l'Europe.

Le mal que l'Allemagne aurait fait à l'Europe si l'Angleterre n'avait pas empêché la victoire allemande, c'est le mal que fait la colonisation, c'est le déracinement. Elle aurait privé les pays conquis de leur passé. La perte du passé, c'est la chute dans la servitude coloniale.

[une pincée de racaille américanisée et se croyant musulmane, une alliance entre un libéral qui ne pense qu'à l'avenir et un gauchiste, socialiste ou trotskiste plein de repentance, et voilà la « perte du passé » en France… au profit de l'enculisme, pas de l'Islam, faut-il le préciser. ]

Ce mal que l'Allemagne a essayé de nous faire, nous l'avons fait à d'autres. Par notre faute, de petits Polynésiens récitent à l'école : « Nos ancêtres les Gaulois avaient les cheveux blonds, les yeux bleus… » (…)

Dans notre lutte contre l'Allemagne, nous pouvons avoir deux attitudes. Quelle que soit la nécessité de l'union, il faut absolument choisir, rendre le choix public et l'exprimer dans les actes. Nous pouvons regretter que l'Allemagne ait accompli ce que nous aurions désiré voir accomplir par la France.


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C'est ainsi que quelques jeunes Français disent qu'ils sont derrière le général de Gaulle pour les mêmes motifs qui les rangeraient derrière Hitler s'ils étaient Allemands. Ou bien nous pouvons avoir horreur non de la personne ou de la nationalité, mais de l'esprit, des méthodes, des ambitions de l'ennemi. Nous ne pouvons guère faire que le second choix. Autrement il est inutile de parler de la Révolution française ou du christianisme. Si nous faisons ce choix, il faut le montrer par toutes nos attitudes. Lutter contre les Allemands, ce n'est pas une preuve suffisante que nous aimons la liberté. Car les Allemands ne nous ont pas seulement enlevé notre liberté. Ils nous ont enlevé aussi notre puissance, notre prestige, notre tabac, notre vin et notre pain. Des mobiles mélangés soutiennent notre lutte. La preuve décisive serait de favoriser tout arrangement assurant une liberté au moins partielle à ceux à qui nous l'avons enlevée. Nous pourrions ainsi persuader non seulement aux autres, mais à nous-mêmes, que nous sommes vraiment inspirés par un idéal.

L'analogie entre l'hitlérisme et l'expansion coloniale, en nous dictant du point de vue moral l'attitude à prendre, fournit aussi la solution pratique la moins mauvaise. L'expérience des dernières années montre qu'une Europe formée de nations grandes et petites, toutes souveraines, est impossible. La nationalité est un phénomène indécis sur une grande partie du territoire européen. Même dans un pays comme la France, l'unité nationale a subi un choc assez rude : Bretons, Lorrains, Parisiens, Provençaux ont une conscience bien plus aiguë qu'avant la guerre d'être différents les uns des autres. Malgré plusieurs inconvénients, cela est loin d'être un mal. En Allemagne, les vainqueurs s'efforceront d'affaiblir le plus possible le sentiment d'unité nationale. Très probablement une partie de la vie sociale en Europe sera morcelée à une échelle beaucoup plus petite que l'échelle nationale ; une autre partie sera unifiée à une échelle beaucoup plus grande : la nation ne sera qu'un des cadres de la vie collective, au lieu d'être pratiquement tout, comme au cours des vingt dernières années. (…)

[les idées exprimées ici ne sont pas les plus importantes pour notre objet du jour, elles sont par contre capitales pour une étude, toujours à venir, de l'idée de nationalité chez S. W., ceci sans insister sur leurs résonances par rapport à notre actualité, ni sur les liens entre l'Europe voulue par certains fascistes, comme Drieu, et l'actuelle UE. Continuons le fil de la démonstration :]

La seconde idée qui peut éclairer le problème colonial, c'est que l'Europe est située comment une sorte de moyenne proportionnelle entre l'Amérique et l'Orient. Nous savons très bien qu'après la guerre l'américanisation de l'Europe est un danger très grave, et nous savons très bien ce que nous perdrions si elle se produisait.

[ah, ces socialos… Les accords Blum-Byrnes sur l'arrivée du cinéma américain en France seront signés peu de temps après la guerre...]


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Or ce que nous perdrions, c'est la part de nous-mêmes qui est toute proche de l'Orient.

Nous regardons les Orientaux, bien à tort, comme des primitifs et des sauvages, et nous le leur disons. Les Orientaux nous regardent, non sans quelques motifs, comme des barbares, mais ne le disent pas. De même, nous avons tendance à regarder l'Amérique comme n'ayant pas une vraie civilisation, et les Américains à croire que nous sommes des primitifs. (…)

Nous autres Européens en lutte contre l'Allemagne, nous parlons beaucoup aujourd'hui de notre passé. C'est que nous avons l'angoisse de le perdre. L'Allemagne a voulu nous l'arracher ; l'influence américaine le menace. Nous n'y tenons plus que par quelques fils. Nous ne voulons pas que ces fils soient coupés. Nous voulons nous y réenraciner. Or ce dont nous avons trop peu conscience, c'est que notre passé nous vient en grande partie d'Orient.

C'est devenu un lieu commun de dire que notre civilisation, étant d'origine gréco-latine, s'oppose à l'Orient. Comme beaucoup d'autres lieux communs, c'est là une erreur. Le terme gréco-latin ne veut rien dire de précis. L'origine de notre civilisation est grecque. Nous n'avons reçu des Latins que la notion d'État, et l'usage que nous en faisons donne à penser que c'est un mauvais héritage. On dit qu'ils ont inventé l'esprit juridique ; mais la seule chose certaine là-dessus, c'est que leur système juridique est le seul qui se soit conservé. Depuis qu'on connaît un code babylonien vieux de quatre mille ans, on ne peut plus croire qu'ils aient eu un monopole. Dans tout autre domaine, leur apport créateur a été nul.

[difficile d'être moins équivoque, S. W. a décidément les Romains dans le nez. J'allais écrire que c'est peut-être son seul différent d'importance avec Evola, mais cette différence est justement tellement importante qu'elle doit bien en recouvrir d'autres… Ici comme ailleurs je vous propose un texte tout en semant des graines pour un autre.]

Quant aux Grecs, source authentique de notre culture, ils avaient reçu ce qu'ils nous ont transmis. Jusqu'à ce que l'orgueil des succès militaires les ait rendus impérialistes, ils l'ont avoué ouvertement. Hérodote est on ne peut plus clair à ce sujet. Il y avait, avant les temps historiques, une civilisation méditerranéenne dont l'inspiration venait avant tout d'Égypte, en second lieu des Phéniciens. Les Hellènes sont arrivés sur les bords de la Méditerranée comme une population de conquérants nomades presque sans culture propre. Ils ont imposé leur langue, mais reçu leur culture du pays conquis. La culture grecque a été le fait soit de cette assimilation des Hellènes, soit de la persistance des populations antérieures, non helléniques. La guerre de Troie a été une guerre où l'un des deux camps représentait la civilisation, et ce camp, c'était Troie. On sent par l'accent de l'Iliade que le poète le savait. La Grèce dans son ensemble a toujours eu envers l'Égypte une attitude de respect filial.

L'origine orientale du christianisme est évidente. Qu'on ait à l'égard du christianisme une attitude croyante ou agnostique, dans deux cas il est certain que comme fait historique il a été préparé par les siècles antérieurs. En dehors de la Judée, qui est un pays d'Orient, les courant de pensée qui y ont contribué venaient d'Égypte, de Perse, peut-être de l'Inde, et surtout de Grèce, mais de la partie de la pensée grecque directement inspirée par l'Égypte et de la Phénicie.

Quant au Moyen Âge, les moments brillants du Moyen Âge ont été ceux où la culture orientale est venue de nouveau féconder l'Europe, par l'intermédiaire des Arabes et aussi par d'autres voies mystérieuses, puisqu'il y a eu des infiltrations de traditions persanes. La Renaissance aussi a été en partie causée par le stimulant des contacts avec Byzance.

A d'autres moments de l'histoire, certaines influences orientales ont pu être des facteurs de décomposition. C'était le cas à Rome ; c'est le cas de nos jours. Mais, dans les deux cas, il s'agit d'un pseudo-orientalisme fabriqué par et pour des snobs, et non pas de contact avec les civilisations d'Orient authentiques.

[des vues aussi larges sont nécessairement sujettes à discussion. Je les reproduis pour rester fidèle à la démonstration de S.W. et pour que vous ayez la possibilité de vous faire votre propre opinion, non sans avouer mes limites : je ne connais par exemple strictement rien aux Phéniciens. ]

En résumé, il semble que l'Europe ait périodiquement besoin de contacts réels avec l'Orient pour rester spirituellement vivante. Il est exact qu'il y a en Europe quelque chose qui s'oppose à l'esprit d'Orient, quelque chose de spécifiquement occidental. Mais ce quelque chose se trouve à l'état pur et à la deuxième puissance en Amérique et menace de nous dévorer.


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La civilisation européenne est une combinaison de l'esprit d'Orient avec son contraire, combinaison dans laquelle l'esprit d'Orient doit entrer dans une proportion assez considérable. Cette proportion est loin d'être réalisée aujourd'hui. Nous avons besoin d'une injection d'esprit oriental.

[ce genre de paragraphe ne peut bien sûr que faire bander l'amateur des équilibres instables (XVIIe et XIXe siècles français, par exemple) qu'est votre serviteur : les grandes époques ne sont pas nécessairement d'une grande cohérence, leurs contradictions interne et leur fragilité peuvent faire leur force et leur fécondité. Notons d'ailleurs que ce texte de S.W. n'est pas sans accents « lévi-straussiens ».]

L'Europe n'a peut-être pas d'autre moyen d'éviter d'être décomposée par l'influence américaine qu'un contact nouveau, véritable, profond avec l'Orient. Actuellement, si on met ensemble un Américain, un Anglais et un Hindou, l'Américain et l'Anglais fraterniseront extérieurement, tout en se regardant chacun comme très supérieur à l'autre, et laisseront l'Hindou seul. L'apparition progressive d'une atmosphère où les réflexes soient différents est peut-être spirituellement une question de vie ou de mort pour l'Europe.

Or la colonisation, loin d'être l'occasion de contacts avec des civilisations orientales, comme ce fut le cas pour les croisades, empêche de tels contacts. Le milieu très restreint et très intéressant des arabisants français est peut-être la seule exception. Pour des Anglais vivant en Inde, pour les Français vivant en Indochine, le milieu humain est constitué par les blancs. Les indigènes font partie du décor.

Encore les Anglais ont-ils une position cohérente. Ils font des affaires et c'est tout. Les Français, qu'ils le veuillent ou non, transportent partout les principes de 1789. Dès lors, il ne peut arriver que deux choses. Ou les indigènes se sentent choqués dans leur attachement à leur propre tradition par cet apport étranger. Ou ils adoptent sincèrement ces principes et sont révoltés de n'en pas avoir le bénéfice. Si étrange que cela puisse paraître, ces deux réactions hostiles existent souvent chez les mêmes individus.

[cela n'a rien d'« étrange », l'hostilité sachant faire feu de tout bois, un peu comme chez ces antisémites qui reprochent aux Juifs de se soutenir entre eux et les critiquent lorsque deux d'entre eux se bouffent le nez, sur le thème « en plus ils sont même pas foutus d'être solidaires »… Voilà en tout cas une bonne partie de l'histoire de la décolonisation expliquée en quelques lignes. ]

Il en serait tout autrement si les contacts des Européens avec l'Asie, l'Afrique, l'Océanie, se faisaient sur la base des échanges de culture. Nous avons senti ces dernières années jusqu'au fond de l'âme que la civilisation occidentale moderne, y compris notre conception de la démocratie, est insuffisante. L'Europe souffre de plusieurs maladies tellement graves qu'on ose à peine y penser. L'une est la poussée toujours croissante des campagnes vers les villes et des métiers manuels vers les occupations non manuelles, qui menace la base physique de l'existence sociale. Une autre est le chômage. (…) Une autre est l'agitation perpétuelle et le besoin constant de distractions. Une autre est la maladie périodique de la guerre totale. A tout cela s'ajoute aujourd'hui l'accoutumance croissante à une cruauté à la fois massive et raffinée, au maniement le plus brutal de la matière humaine.


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Avec tout cela, nous ne pouvons plus dire ni penser que nous ayons reçu d'en haut la mission d'apprendre à vivre à l'univers.

Malgré tout cela, nous avons sans doute certaines leçons à donner. Mais nous en avons beaucoup à recevoir de formes de vie qui, si imparfaites soient-elles, portent en tout cas dans leur passé millénaire la preuve de leur stabilité. On les accuse d'être immobiles. En réalité elles sont toutes depuis longtemps décadentes. Mais elles tombent lentement.

Le malheur a suscité en nous, Français, une aspiration très vive vers notre propre passé. Ceux qui parlent de la tradition républicaine de la France ne pensent pas à la IIIe République, mais à 1789 et aux mouvements sociaux du début du siècle dernier. Ceux qui parlent de sa tradition chrétienne ne pensent pas à la monarchie, mais au Moyen Âge. Beaucoup parlent des deux, et le peuvent sans aucune contradiction. Ce passé est nôtre ; mais il a l'inconvénient d'être passé. Il est absent. Les civilisations millénaires d'Orient, malgré de très grandes différences, sont beaucoup plus proches de notre Moyen Âge que nous ne le sommes nous-mêmes. En nous réchauffant au double rayonnement de notre passé et des choses présentes qui en constituent une image transposée, nous pouvons trouver la force de nous préparer un avenir. Il y va du destin de l'espèce humaine. Car de même que l'hitlérisation de l'Europe préparerait sans doute l'hitlérisation du globe terrestre - accomplie soit par les Allemands, soit par leurs imitateurs japonais - de même une américanisation de l'Europe préparerait sans doute une américanisation du globe terrestre. Le second mal est moindre que le premier, mais il vient immédiatement après.


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[l'idée est très clairement exprimée : l'américanisation du globe, c'est la fin de l'espèce humaine.]

Dans les deux cas, l'humanité entière perdrait son passé. Or le passé est une chose qui, une fois tout à fait perdue, ne se retrouve jamais plus.

[on ne peut espérer la grâce d'une petite madeleine pour le passé d'une communauté…]

L'homme par ses efforts fait en partie son propre avenir, mais il ne peut pas se fabriquer un passé. Il ne peut que le conserver. Les Encyclopédistes croyaient que l'humanité n'a aucun intérêt à conserver son passé. Instruits par une expérience cruelle, nous sommes en train de revenir de cette croyance. Mais nous ne nous posons pas la question en termes assez clairs pour la trancher nettement.

Le fond de la question est simple. Si les facultés purement humaines de l'homme suffisent, il n'y a aucun inconvénient à faire table rase de tout le passé et à compter sur les ressources de la volonté et de l'intelligence pour vaincre tout espèce d'obstacle. C'est ce que l'on a cru, et c'est ce qu'au fond personne ne croit plus, excepté les Américains, parce qu'ils n'ont pas encore été étourdis par le choc du malheur.

[et la guerre de Sécession, et la Grande Dépression ? Mais il est vrai que les Américains ont une réelle faculté; sinon à refouler ces malheurs, du moins à les considérer comme des anomalies par rapport à leur « destinée manifeste ». Cela serait de ce point de vue très intéressant si leur dernier grand traumatisme collectif, avant la crise actuelle, le 11 septembre, était une fumisterie : ce peuple qui n'a pas de nom (Godard) n'aurait en quelque sorte pas droit au vrai malheur… et on s'étonne qu'il manque de dignité !]

Si l'homme a besoin d'un secours extérieur, et si l'on admet que ce secours est d'ordre spirituel, le passé est indispensable, parce qu'il est le dépôt de tous les trésors spirituels. Sans doute l'opération de la grâce, à la limite, met l'homme en contact direct avec un autre monde. Mais le rayonnement des trésors spirituels du passé peut seul mettre une âme dans l'état qui est la condition nécessaire pour que la grâce soit reçue. C'est pourquoi il n'y a pas de religion sans tradition religieuse, et cela est vrai même lorsqu'une religion nouvelle vient d'apparaître. La perte du passé équivaut à la perte du surnaturel. Quoique ni l'une ni l'autre perte ne soient encore consommées en Europe, l'une et l'autre sont assez avancées pour que nous puissions constater expérimentalement cette correspondance.

Les Américains n'ont d'autre passé que le nôtre ; il y tiennent, à travers nous, par des fils extrêmement ténus. Même malgré eux, leur influence va nous envahir, et, si elle ne rencontre pas d'obstacle suffisant, leur ôtera leur peu de passé, si l'on peut s'exprimer ainsi, en même temps, qu'elle nous privera du nôtre.

[Seigneur, pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font…]

De l'autre côté l'Orient s'est accroché obstinément à son passé jusqu'à ce que notre influence, moitié par le prestige de l'argent, moitié par celui des armes, soit venue le déraciner à moitié. Mais il ne l'est encore qu'à moitié. Pourtant l'exemple des Japonais montre que quand des Orientaux se décident à adopter nos tares, en les ajoutant aux leurs propres, ils les portent à la deuxième puissance.

[Nouveau résumé de l'histoire de la décolonisation, avec ou sans guillemets… Le regretté - en tout cas par moi - P. Yonnet a écrit des choses de ce genre, mais je ne parviens pas à retrouver la citation.]

Nous, Européens, nous sommes au milieu. Nous sommes le pivot. Le destin du genre humain tout entier dépend sans doute de nous, pour un espace de temps probablement très bref. Si nous laissons échapper l'occasion, nous sombrerons probablement bientôt non seulement dans l'impuissance, mais dans le néant. Si, tout en gardant le regard tourné vers l'avenir, nous essayons de rentrer en communication avec notre propre passé millénaire ; si dans cet effort nous recherchons un stimulant dans une amitié réelle, fondé sur le respect, avec tout ce qui en Orient est encore enraciné, nous pourrions peut-être préserver d'un anéantissement presque total le passé, et en même temps la vocation spirituelle du genre humain.

L'aventure du Père de Foucauld, ramené à la piété, et par suite au Christ, par une espèce d'émulation devant le spectacle de la piété arabe, serait ainsi comme un symbole de notre prochaine renaissance.

[Quoi qu'il en soit de ce dernier exemple, revenons un instant, après avoir remarqué les échos guénoniens de ces lignes, sur la fenêtre de tir dégagée par S. W. L'avons-nous laissée échapper ? Le moins que l'on puisse dire est que l'état actuel de l'Europe le donne fortement à suggérer.

Des efforts pourtant ont été faits, que le programme du CNR, l'État-providence, la décolonisation finalement, ont pu à certains égards caractériser. Il y a eu, incontestablement, des progrès dans la solidarité, nationale et internationaliste (et j'emploie ce dernier mot sans connotation péjorative. Je veux bien qu'il y ait beaucoup de connerie dans le tiers-mondisme, j'avoue néanmoins avoir plus de sympathie pour les manifs pro-Vietnam qu'il y avait dans les années 60 que pour l'indifférence face à la guerre en Libye de ces derniers mois. Passons.). Mais graduellement cette solidarité s'est réduite à la « solidarité » (l'équivoque du mot « démocratisation ») du canapé-télé-chaîne hi-fi. Il n'y pas eu assez d'« Orient », quoique l'on entende par ce concept. Chassez le naturel matérialiste, il revient au galop… On est loin de Charles de Foucauld.

A ce sujet, il faudrait voir si le plus grand symbole de cette période (de l'après-guerre à la chute du communisme et l'Amérique triomphante du père Bush) n'est pas Raymond Aron.


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Proche du gaullisme pendant la guerre, fin connaisseur de la pensée française, hermétique aux tentations gauchistes et communistes, il consacra une grande partie de son oeuvre à l'analyse des contradictions des sociétés libérales et démocratiques, aux ambiguïtés de leur matérialisme. Ceci tout en étant membre (apparemment pas membre fondateur, comme je l'ai écrit ici) de la très funeste et enculiste Société du Mont-Pèlerin (dont tout de même il démissionnera), sioniste sans complexe, auteur d'un livre sur
De Gaulle, Israël et les Juifs, en qui certains voient l'appel à la curée de Mai 68, qu'en tout cas il ne serait pas inutile de relire… Pardonnez-moi les relents de cette métaphore, mais Aron serait (sur le plan des idées, Marcel Dassault né Bloch étant son pendant dans la pratique) comme le ver sioniste-enculiste dans le fruit de la république gaullienne - qui avait ses tendances enculistes propres, évidemment.


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Commentaire dans le commentaire : il y aurait toute une histoire de la Ve République à faire de ce point de vue. Je l'évoquais souvent dans le temps, le nucléaire français vient en grande partie d'Israël. C'est l'histoire du fameux bureau de Shimon Peres à Matignon, à la fin de la IVe et au début du Ve République. Dit autrement : lorsqu'il arrive au pouvoir, et on sait qu'il n'était pas désiré par tous, de Gaulle est sous surveillance américano-sioniste - alors même qu'États-Unis et Israël ne sont pas encore aussi liés qu'ils ne le deviendront au fil du temps et surtout à partir de la guerre des Six jours. Simplement, l'héritage de la Seconde Guerre mondiale fait qu'ils ont un énorme pouvoir sur la France. Un Académicien français dont je tairai le nom disait à un ami : "Les Juifs ont gagné la guerre, et nous le font payer tous les jours." - c'est sioniste qu'il faut dire, bien sûr. Je ne voudrais pas tomber dans l'excès inverse de ceux dans lesquels il arrive à mon sens à Alain Soral de tomber, et opposer systématiquement sionisme et Juifs, mais le fait est là : le sioniste n'hésite pas à sacrifier le Juif. Certains éléments de l'histoire de la Shoah (cf. H. Arendt), les attentats perpétrés par le Mossad contre les Juifs irakiens dans les années 50 pour qu'ils rejoignent Israël, en sont d'éloquents exemples.

Bref, de Gaulle est sous double surveillance. Si l'on en croit F.-X. Verschave dans son
Noir Chirac, l'un des deux plus proches collaborateurs du transfuge de la banque Rothschild qu'était Pompidou, Pierre Juillet (l'autre étant M.-F. Garaud, ils allaient ensuite « faire » ensemble Jacques Chirac), travaillait pour la CIA. Ce qui fait bien sûr de Pompidou le chien de garde américano-sioniste par excellence du gaullisme. Et, donc, de gens comme Dassault ou Aron, d'autres importants pions dans cet échiquier - des kapos, finalement…


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Après, il ne faut pas tomber dans un schéma manichéen, ou de Gaulle serait l'ange gaulois innocent, et les éléments étrangers de sombres manipulateurs sataniques. La réalité de la surveillance du gaullisme par des forces étrangères, élément par ailleurs classique du jeu politique, ne fait pas de doute : leur importance factuelle sur chaque choix du Général est une autre question, de même que la nature idéologique du gaullisme. Faute d'avoir le livre de Verschave sous la main au moment où j'écris, je ne peux guère être plus précis aujourd'hui, me contentant de noter que le rôle du couple Juillet/Garaud fut tout de même paradoxal : il s'agirait, si Verschave a raison, d'une sorte de mise sous tutelle du souverainisme français. Faute d'avoir pu contrôler de Gaulle ou le « gaulliste historique » Chaban-Delmas, on contrôle celui qui se présente comme leur héritier, J. Chirac. A creuser...

Ces pistes lancées, finissons avec Aron : son cas est d'autant plus intéressant qu'à l'encontre de gens qui traversent leur siècle sans y rien comprendre, sans
savoir ce qu'ils font, et le symbolisent d'une certaine manière directement (Sartre ? peut-être), lui avait compris beaucoup de choses. Le paradoxe étant d'ailleurs qu'il était sans doute sincèrement plus attaché à l'histoire de France que ne l'était Sartre…


- Revenons maintenant à la « fenêtre de tir ». A lire ce qu'écrit S.W., et si l'on admet que l'Europe occidentale a finalement laissé passer le train, il est difficile de ne pas penser que c'est la Russie qui a maintenant entre ses mains une opportunité historique de sauver « l'espèce humaine » - eh oui, rien de moins. Cette hypothèse a été exprimée par d'autres depuis longtemps, je ne la reprends même pas vraiment à mon compte, faute de bien comprendre ce qui se passe dans ce pays : je constate simplement que si l'on adopte la démonstration de S.W. - et je trouve que beaucoup d'éléments nous y poussent - alors il est difficile de ne pas devoir prendre en considération cette idée.

Et de ce point de vue, il n'est pas sans ironie amère de constater les efforts actuels des Occidentaux, de ceux qui ont ou auraient laissé passer leur occasion de jouer un rôle dans l'histoire, pour saboter ce qui pourrait être la chance de la Russie, non seulement de jouer un rôle, mais à terme de sauver les dits Occidentaux de leur propre néant… Seigneur, pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font…


J'ai retranscris l'essentiel des thèses de S.W. Je poursuis sur quelques paragraphes intéressants. Je supprime la toute fin, qui relève plus de considérations stratégiques livrées à ses supérieurs londoniens.
]

Pour cela, il faut que les populations dites de couleur, même si elles sont primitives, cessent d'être des populations sujettes. Mais du point de vue esquissé ici, faire avec elles des nations à l'européenne, démocratiques ou non, ne vaudrait pas mieux ; ce serait d'ailleurs une folie, aussi bien dans les cas où c'est possible que dans ceux où c'est impossible. Il n'y a que trop de nations dans le monde.

Il n'y a qu'une seule solution, c'est de trouver pour le mot de protection une signification qui ne soit pas un mensonge. Jusqu'ici ce mot n'a été employé que pour mentir. S'il est trop discrédité, on peut lui chercher un synonyme. L'essentiel est de trouver une combinaison par laquelle des populations non constituées en nations, et se trouvant à certains égards dans la dépendance de certains États organisés, soient suffisamment indépendantes à d'autres égards pour pouvoir se sentir libres. Car la liberté, comme le bonheur, se définit avant tout par le sentiment qu'on la possède. Ce sentiment ne peut être ni suggéré par la propagande ni imposé par l'autorité. On peut seulement, et très facilement, forcer les gens à l'exprimer sans l'éprouver. C'est ce qui rend la discrimination très difficile. Le critérium est une certaine intensité de la vie morale qui est toujours liée à la liberté.

[ce qui prouve une fois de plus, mais tous les habitués de ce comptoir le savent, qu'il y avait plus de liberté pendant le XVIIe siècle français que de nos jours.]

Il y a deux facteurs favorables pour la solution de ce problème. Le premier, c'est qu'il se posera aussi pour les populations faibles d'Europe. Cela peut faire espérer davantage qu'il sera étudié. Ce qu'on peut poser en principe dès maintenant, c'est que, par exemple, la patrie annamite et la patrie tchèque ou norvégienne méritent le même degré de respect.

[ou le même degré de non-respect, les patries grecque, italienne, espagnole en fournissent actuellement des exemples clairs. S. W., qui oublie qu'elle a lu Marx, sous-estime ici les facultés de mépris et d'indifférence des riches, et surtout de ceux qui s'efforcent de rester riches quand le monde s'appauvrit.]


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L'autre facteur favorable, c'est que l'Amérique, n'ayant pas de colonies, et par suite pas de préjugés coloniaux, et appliquant naïvement ses critères démocratiques à tout ce qui ne la regarde pas elle-même, considère le système colonial sans sympathie. Elle est sans doute sur le point de secouer sérieusement l'Europe engourdie dans sa routine. Or en prenant le parti des populations soumises par nous, elle nous fournit, sans le comprendre, le meilleur secours pour résister dans l'avenir prochain à sa propre influence. Elle ne le comprend pas ; mais ce qui serait désastreux, ce serait que nous ne le comprenions pas non plus."

- No comment ! (« À propos de la question coloniale dans ses rapports avec le destin du peuple français », 1943, pp. 428-439 de l'édition « Quarto ».)


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jeudi 8 décembre 2011

Ciorana.

Un peu de Cioran, pour nous changer de la fesse (nous y reviendrons !).

"Pour le bien général, il vaut mille fois mieux s'occuper de soi-même que des choses qui regardent les autres." (Ce qui nous ramène à la fesse... et que les citations qui suivent vont presque toutes contredire !)


Mme de Staël écrit au sujet de Mirabeau : "Cet homme, qui brava souvent l'opinion publique, mais soutint toujours l'opinion générale." Cioran ajoute : "Cela s'applique à Sartre tout spécialement."

"Il y a quelque chose de pire que l'antisémitisme : c'est l'anti-antisémitisme." Ceci est écrit en 1965… C'est d'ailleurs peut-être une phrase à prendre très au sérieux.

(Oui : s'il y a des Juifs (et il y en a !), il est inévitable qu'il y ait de l'antisémitisme. Vouloir le supprimer, d'une part est impossible (exactement au même titre que des gens n'aiment pas les Anglais, les Français, les Arabes..., exactement au même titre que d'autres aiment les Anglais, les Français, les Arabes, et, donc, les Juifs (Heil Fassbinder !), d'autre part revient à donner trop de pouvoir aux Juifs en question. Après, bon, quand c'est l'antisémite qui a trop de pouvoir...)

"Nietzsche me fatigue. Ma lassitude va parfois jusqu'au dégoût. On ne peut accepter un penseur dont l'idéal se se place aux antipodes de ce qu'il était. Il y a quelque chose d'écoeurant chez le faible qui prône la vigueur, chez le faible sans pitié. Tout cela est bon pour les adolescents."

"Je viens de lire sur la « maladie de l'angoisse » un article de René Guénon, empreint du plus intransigeant dogmatisme. Est-il possible d'écrire avec tant d'assurance et avec un orgueil d'autant plus condamnable qu'on fait profession d'impersonnalité, qu'on dénonce avec vigueur et à chaque fois le moi ?

Il y eut en France, dans la première moitié du siècle, trois esprits intraitables, aussi différents que possible, mais qui, au nom de l'Intelligence, se sont révélés d'un fanatisme outrancier : Maurras, Benda, Guénon. Trois maniaques de l'Intelligence."

"Je suis sûr que la « civilisation » doit disparaître, mais ne vois pas par quoi on pourrait la remplacer."

"Les Français ont tous les défauts, sauf un : ils ne sont pas obséquieux. Ils l'ont assez démontré pendant l'Occupation ; je n'en ai vu aucun qui, dans la rue ou ailleurs, se soit aplati devant l'occupant ou qui ait pris un air servile (la Collaboration est tout autre chose ; les collaborateurs se sont vendus : cela est différent). C'est là où les Français ont une nette supériorité sur les Allemands, lesquels, dès qu'ils sont battus, deviennent rampants. Mais même en dehors de la défaite, ils sont toujours à plat ventre devant un supérieur hiérarchique : leur obéissance est à base de lâcheté civile et non de consentement à l'ordre."

- passons sur ce que Cioran dit des Allemands : son témoignage sur l'Occupation est intéressant (quand bien même on contesterait son diagnostic sur les collaborateurs), en ce que c'est un témoignage spontané, noté par l'auteur pour lui-même, en ce que, de plus, cet auteur ne se prive pas de critiquer les Français quand l'occasion s'offre à lui. Cela ne suffit pas à en faire une vérité établie, mais invite à ne pas uniquement retenir de cette période ce que le regretté (par moi, en tout cas) Paul Yonnet appelait la « mythologie noire » de l'Occupation.

"Comme je disais à un collabo que les Juifs avaient été les agents les plus efficaces de la culture allemande, il m'a répondu : « Les Allemands ont détruit leur plus grand capital. »"

(J'écrivais quelque chose de proche il y a six ans... J'étais déjà plus intéressé (obsédé ?) par les Juifs que je ne voulais l'admettre !)

"Les Juifs ne sont pas un peuple, mais une destinée."

(Ceci expliquant en partie cela...)



"J'ai hérité d'un corps dont je ne sais plus que faire. Ah ! ces parents qui ne surent s'abstenir."



"Beau temps ; une multitude considérable. Fourmilière démente, insensée. Vivement le Jugement dernier !"

- C'est pour bientôt, Emil, c'est pour bientôt !



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Profitons des derniers moments...

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samedi 18 décembre 2010

Décousu.

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Un peu de tout aujourd'hui. Le monde lui-même est de plus en plus décousu, alors pourquoi pas mes textes ou moi, de temps en temps.

J'ai déjà cité cette phrase de J.-P. Voyer, qui m'avait marqué dès la première bénie lecture, où le maître disait en substance que le fait même qu'un type comme lui ne puisse pas ne pas être au courant de l'existence d'un type comme BHL prouvait que le monde allait bien mal. Vingt-cinq après, que quelqu'un comme moi puisse à l'occasion - pas souvent, mais pas exceptionnellement non plus - se retrouver d'accord avec quelqu'un comme I. Rioufol, qui représente à peu près tout ce que je déteste, est peut-être, et quoique le fait même que l'accession de cet enfoiré à une tribune publique ne soit pas bon signe, est peut-être, paradoxalement, un signe positif, même très minime : qu'un salaud qui prêche et la division, et la séparation, se retrouve à énoncer quelques vérités, il faut bien qu'elles soient de plus en plus visibles...

Un blogueur di qualita, di qualita, m'écrivait, après la première charge d'Alain Soral contre Marc-Édouard Nabe, que beaucoup de forumeux soraliens du Net s'en prenaient désormais à Nabe, sans se poser de questions sur la validité des propos tenus par leur Che. Il y a quelques jours, un universitaire à qui j'avais fait parvenir un texte que j'avais écrit sur lui, se lamentait que je l'aie "trainé dans la boue", et même "assassiné", les gens selon lui ne se fondant plus que sur Internet pour se faire une opinion. Il y a de la meute, je veux bien, sur le Net au moins autant qu'ailleurs, mais il faudrait nuancer. Dans sa biographie de Daniel Halévy, Sébastien Laurent montre ainsi que lorsque Halévy a commencé à s'éloigner de sa famille politique de gauche, il eut très vite des difficultés pour écrire dans les journaux où il avait l'habitude de s'exprimer : bientôt il ne put plus publier (aïe !) que grâce aux milieux proches de l'Action Française. Sébastien Laurent fait remarquer, s'inspirant de remarques analogues de F. Brayard dans son Comment l'idée vint à M. Rassinier (Fayard, 1996), que le même phénomène s'est produit avec le premier négationniste : une fois radié par son milieu d'origine, l'extrême-gauche, lui qui resta toute sa vie anti-colonialiste, n'eut plus d'autre choix, pour essayer de faire connaître ses thèses révisionnistes, que de se faire éditer par l'extrême-droite, avec tout ce que cela implique des points de vue symbolique et concret.

On peut penser ce que l'on veut de ces démonstrations et de ces exemples, il reste que, au moins pour les gens qui ne vivent pas de leur plume, Internet permet d'éviter ces logiques sectaires. - A contrario d'ailleurs, ceux qui, malgré ces possibilités nouvelles de non-allégeance à personne d'autre qu'à ce qu'ils croient être la vérité, rejoignent tout de même des sites idéologiquement marqués, peuvent s'interroger sur ce qui les motive, ainsi que sur ce qu'à long terme ils peuvent risquer, ces remarques venant de quelqu'un qui n'aime pas les amalgames ni ceux qui les font.


Ayant fini L'homme qui arrêta d'écrire, que je qualifierai très sommairement de livre généreux, à la fois au sens où l'on parle des formes généreuses d'une femme, et parce que l'auteur y fait preuve de générosité, envers son lecteur comme à l'égard de la plupart de ses personnages, j'ai un peu approfondi la question du conspirationnisme. A part l'attaque d'Alain Soral déjà mentionnée, voici les principales pièces du dossier, à ma connaissance, sous l'angle du livre de Nabe :

- la réponse du Libre Penseur au portrait qui est fait de lui et aux objections qui lui sont présentées par MEN ;

- l'étude précise et convaincante de Laurent James, principalement axée sur le palimpseste de la Divine Comédie par Nabe, mais qui évoque ces questions ;

- le texte que cela inspira au Libre Penseur ;

- et enfin la réponse de Laurent James.

Cette problématique du conspirationnisme est importante en ce que s'y croisent une question proprement politique : qui est l'auteur du 11 septembre ? d'où vient la crise financière ?, etc., la réponse à chacune des questions de cet ordre étant évidemment riche d'implications sur la direction que l'on tente de donner à son combat ; et une question psychologique : individu lambda, que puis-je croire sur le monde actuel ? L'aspect politique nous concerne tous d'une certaine manière, mais il n'est dramatique, au sens où peut et doit l'être une action théâtrale, que pour ceux qui sont consciemment engagés dans une lutte politique ; l'aspect psychologique est central pour tout un chacun - et tout un chacun le sait - dans notre monde mal-enchanté. Les deux angles de vue sont par ailleurs liés, puisque bien sûr vous ne pouvez porter le même regard sur les possibilités de confiance dans ce qu'on nous raconte si vous arrivez à la conclusion que le 11 septembre est une opération américaine, ou une action d'Al-Qaïda. Dans l'autre sens, on voit bien que, dans certains cas - c'est un des propos de L'homme qui arrêta d'écrire - c'est une méfiance originelle, qui aimerait bien qu'on l'assimile à l'esprit critique mais qui va en réalité plus loin, qui est à la source de la remise en cause des versions officielles. Ce qui n'empêche pas, réciproquement, que certains puissent s'accrocher à ces versions officielles par peur de devoir se poser trop de questions s'ils y renonçaient.

Après avoir fait remarquer incidemment que l'argument que j'utilisais début 2009, que l'on trouve aussi dans le livre de Nabe, selon lequel il est tout de même étonnant, si le 11 septembre est un complot, qu'aucun de ceux qui y a participé, et cela fait nécessairement pas mal de monde, n'ait éprouvé le besoin, ne serait-ce que pour goûter au quart d'heure warholien de célébrité, de lancer un pavé dans la mare sur le Net - le Libre Penseur utilise des déclarations de personnalités officielles italiennes ou russes, députés ou militaires, mais qui n'ont pas participé au complot -, après avoir fait remarquer que cet argument non seulement est toujours valable mais devient un peu plus vrai chaque jour que Dieu fait - tout en risquant bien sûr de devenir brutalement faux… -, voici quelques modestes diagnostics :

- je le dis sans citer d'exemples précis, j'ai commis l'erreur d'écouter sa réaction au livre de Nabe sans noter sur l'instant les passages qui me semblaient les plus caractéristiques, je serai plus précis si on me demande de l'être : certaines formulations du Libre Penseur me semblent d'une rigidité intellectuelle cadavérique qui donne pleinement raison, pour lui comme pour d'autres, à la façon dont Nabe a évoqué sa silhouette dans son dernier livre ;

- en particulier, au centre de cette problématique, on trouve l'idée selon laquelle "le hasard est la Providence des imbéciles" : cette fameuse sentence de Bloy, connue de Nabe, du Libre Penseur, de Laurent James, et, probablement, de Soral, est susceptible de diverses interprétations, soft ou hard. L'interprétation hard est psychologiquement difficilement tenable - comment ne pas sombrer dans la paranoïa ? - et dangereuse d'un point de vue chrétien : pour Dieu peut-être il n'y a pas de hasard - et encore est-ce loin d'être une évidence -, mais il est tout de même au fondement du christianisme de se méfier de la volonté d'être comme des dieux ;

- on me répondra, avec probablement Guénon à l'appui, que l'initiation n'est pas faite pour les chiens. J'admets ici, sans ironie aucune, que j'atteins vite mon seuil d'incompétence, n'ayant jamais suivi aucun processus d'initiation. Il ne me semble pas pour autant vain de citer de nouveau ce qu'écrivait Pierre Boutang en 1946, dans son Sartre est-il un possédé ? :

"Nulle part, mieux que dans l'oeuvre de Dostoïevski, l'opposition de la contemplation et de l'action n'a été mise à jour. Les contemplatifs de Dostoïevski vivent une solitude qui s'oriente vers les autres : les possédés s'assemblent au contraire, ils forment même des sociétés secrètes et transportent dans les cités leur désert intérieur. La clandestinité est un des signes de la possession, une certaine forme du secret est l'inverse démoniaque du mystère sacramentel. Que les cités menacées soient contraintes d'organiser leur résistance clandestine, voilà un effet du malheur et de la défaite, et les hommes peuvent s'y adapter... mais qu'ils attendent de cette clandestinité la révélation de leur relation à la patrie ou à la cité, voilà qui ne serait guère sérieux, si ce n'était diabolique." (La Table Ronde, 1950, pp. 59-60)

Boutang, qui a consacré sa thèse à l'Ontologie du secret, ceci pour signaler que ce thème n'avait pour lui rien de secondaire, n'était pas que je sache ésotériste. Je ne prétends pas par ailleurs clore le débat avec cette citation. Mais je crois avoir suffisamment clarifié certaines idées de mon côté pour pouvoir mettre en garde les libres penseurs sur la minceur de la ligne de partage, particulièrement lorsque que, sous l'effet « du malheur et de la défaite », on se retrouve contraint d'organiser la « résistance clandestine » contre l'Empire, la minceur de la ligne de partage entre la recherche et/ou la conscience de l'existence des antiques mystères divins, païens ou chrétiens (ou autres…, sachant bien que le statut du mystère n'y est pas toujours le même), et la possession paranoïaque et « démoniaque ».


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Ce que l'on pourrait appeler l'interprétation semi-hard de la sentence de Bloy n'est donc pas sans danger non plus. Je suis bien loin d'avoir la compétence pour le faire, mais peut-être serait-il utile de se demander si les sociétés secrètes n'ont pas eu tendance, avec la modernité, à basculer du « côté obscur » de cette ligne de partage. Si la modernité naît sous le sceau de la méfiance, il ne serait en tout cas pas incongru que les ordres anciens soient peu à peu devenus des réunions, sinon de possédés, du moins de paranoïaques, persuadés d'être les seuls à avoir raison. Pour rester chez les catholiques, on pourrait ainsi étudier sous cet angle l'évolution qui mène des Templiers à l'Opus Dei en passant par les Jésuites. Exemples choisis à dessein parmi des groupes qui ont effectivement eu du pouvoir, qui savent donc que c'est possible d'en avoir - et qui jouissent d'en avoir.

C'est une piste, je vous la livre. Et je comprends en la formulant pourquoi les appels récurrents, au XXe siècle, à la création d'élites secrètes - on trouve ça chez des gens comme Caillois ou Abellio, par exemple - m'ont toujours un peu gêné. Je ne suis pas en train de ranger tous les membres de sociétés secrètes dans la catégorie des possédés, histoire de me débarrasser d'eux une bonne fois pour toutes, je relève que le remède peut ne pas être éloigné du mal, s'il ne le nourrit pas. Et je crois plus, même si elle n'est pas exclusive de la solution élitiste, à la proposition de Laurent James, d'incarner "nos esprits par l’engendrement d’enfants beaux, sensibles et intelligents" - comme les miens ! La vertu de l'exemple, de la publicité… ce qui peut aussi se retrouver dans le travail de ceux qui exposent au grand jour des relations occultes, quand ils nous apprennent réellement quelque chose, nous sommes d'accord.


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- "La Bête n’est pas d’un seul tenant (elle a sept têtes et dix cornes), et Saint Jean nous décrit même de terribles combats entre ses différentes incarnations : ce sont la Bête venue de la mer et la Bête venue de la terre qui dévorent Babylone au chapitre XVII de l’Apocalypse. Le Diable est celui qui divise, car il est lui-même infiniment fragmenté", écrit Laurent James, notant avec raison que c'est un point important de clivage entre lui et le Libre Penseur. On retrouvera bien sûr des idées de ce genre chez les grands romanciers catholiques. Elle est abondamment exploitée dans un livre dont je vous ai un peu parlé il y a deux ans, La part du diable de Denis de Rougemont. J'y rejette un oeil à l'occasion. Notons que si ce livre est notamment fondé sur l'idée baudelairienne selon laquelle "la plus belle ruse du Diable est de vous persuader qu'il n'existe pas", l'idée symétrique est tout autant, et par-là même, valable : une belle ruse du Diable revient à nous convaincre de sa toute-puissance éternelle, depuis toujours et pour toujours ;

- cette incise faite, et puisque nous venons d'évoquer des romanciers catholiques, comment ne pas voir qu'il y a une confusion, chez Alain Soral maintenant, entre les « imbéciles » évoqués par la formule de Léon Bloy et, si j'ose dire, magnifiés par Bernanos, et les « idiots utiles » de la doxa stalinienne ? J.-P. Voyer évoque avec raison une « crise de stalinite » dans certains emportements récents d'Alain Soral contre Nabe ou J.-L. Mélenchon. Certains propos du Libre Penseur, refusant à Laurent James - ou à moi-même - la possibilité de douter encore sur le 11 septembre, sous le prétexte que se tromper sur un sujet aussi important est une complicité objective avec l'Empire, vont dans le même sens. Soyons précis : je ne dis rien sur ce qui s'est passé le 11 septembre, je ne crois pas a priori à l'absence de tout complot, je crois tout à fait que notre époque en est farcie (et même, ainsi que je le suggérais plus haut, il faudrait se demander, je rejoins par ce biais Laurent James, s'il n'y a pas d'autant plus de complots maintenant qu'il y a de gens qui y croient… A idiot utile, idiot utile et demi !), je ne conteste pas que la passivité de la masse puisse faire d'elle l'allié objectif, pour utiliser une autre tournure typique de la rhétorique stalinienne, de l'Empire : il faut simplement se méfier de la tournure d'esprit qui, sous prétexte de logique, de fermeté, de courage - l'enfer est pavé de bonnes intentions - veut envoyer les imbéciles au Goulag ou au Pal, comme si être imbécile ne suffisait pas, d'un point de vue métaphysique…


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- « A idiot utile, idiot utile et demi », viens-je d'écrire : on peut, en constatant les passes d'armes entre MEN et le Libre Penseur sur ce sujet, les renvoyer dos à dos et critiquer chez eux la résurgence du vieil argument sartrien, "Il ne faut pas désespérer Billancourt". Savoir qui on désespère, qui on démotive, en attribuant le 11 septembre aux Arabes ou aux Ricains, est une question totalement secondaire, qui ne fournit que des arguments aisément réversibles. Ce qui, au passage, affaiblit aussi, d'un point de vue politique, la position, critiquable d'un point de vue psychologique, des pourfendeurs des « alliés objectifs ». Quelle que soit la vérité sur le 11 septembre, cela ne change rien aux tendances de fond : les Américains sont des salauds, avec un pouvoir énorme, mais qu'ils sont en train de perdre. Dans quelle mesure vont-ils le perdre et en combien de temps, je ne suis pas devin. Il est sûr qu'ils risqueraient de le perdre plus et plus rapidement s'il venait à être prouvé aux yeux du monde qu'ils sont responsables du 11 septembre. Mais quoi que veuille en croire le Libre Penseur, nous n'en sommes pas là - et cela n'empêche pas, heureusement et comme il le souligne avec raison, la résistance irakienne d'affaiblir l'envahisseur ;

- on remarquera au passage qu'il est d'autant plus regrettable qu'Alain Soral se laisse dominer par ses pulsions staliniennes et manichéennes, qu'il est par ailleurs bienveillant, voire parfois un peu trop, quant aux faiblesses et erreurs des hommes du passé. La part du diable, sans doute…

- j'en profite pour caser ça, cela fait des mois que je cherche une occasion, que j'ai été frappé de constater que le raisonnement du même Soral vis-à-vis des immigrés est analogue à celui que j'ai utilisé dès l'ouverture ou presque de mon café au sujet du « conflit israélo-palestinien » : nous n'avons pas créé ni désiré la situation, mais autant essayer de la résoudre aussi pacifiquement que possible, entre gens de bonne volonté…

-…et je conclus sur le sujet. Il se peut que le Libre Penseur et Soral aient raison sur le 11 septembre, et que cela soit un jour prouvé. Rien ne les autorise pourtant, et rien ne les autoriserait rétrospectivement si cela devait être prouvé, à excommunier ceux qui sont en désaccord avec eux. S'il s'avérait qu'ils avaient mieux compris que Nabe ce qui s'est passé ce jour-là, ce serait tout à leur honneur. Mais, des points de vue psychologique et métaphysique - en admettant qu'on puisse les séparer - leur position me semble moins riche, moins humaine, que celle de Nabe, de Laurent James - ou, il est logique de m'y inclure, de bibi.

Il faudrait prolonger du côté du sexe ces réflexions, j'aurai des choses à ajouter à ce qu'écrit Laurent James, peut-être serait-il intéressant de lier la question de la prostitution à tout cela… Je m'arrête là, et, comme chez Brel, "je parle encore de moi", en vous relatant pour finir ce rêve fait il y a deux nuits. Évidemment, vous devez me croire sur parole…

Je me trouvais dans un bus, je suis accosté par une ravissante demoiselle de 25 ans environ, au sourire divin, à la poitrine d'une rondeur fluide. Nous parlons, je sens une relative attirance envers elle, sans grande flamme toutefois. Nous continuons notre chemin, en fiacre maintenant, elle me regarde, toujours avec ce sourire sublime, et me dit qu'elle me croit de gauche. Je ne réponds rien, elle ajoute que, quant à elle, elle est… je conclus en même temps qu'elle : "d'extrême-droite", et lui répond illico "Moi aussi !" : c'est cet accord conceptuel, cette harmonie naissante, qui me donne vraiment envie de l'embrasser, ce qu'elle me laisse faire avec un plaisir aussi évident qu'agréable pour mon ego

Sans commentaire !


P.S. : je découvre au moment de mettre sous presse cette vidéo, mise en ligne sans source par Égalité et Réconciliation. Tout ce qui peut contribuer à nourrir la vérité est bon à prendre, yawohl, mais il ne faut pas non plus tomber dans des simplismes exactement inverses à la doxa : ce que dit ici Éric Zemmour, s'appuyant sur les livres de Simon Epstein, est vrai, mais est résumé - c'est tout Zemmour : amener les gens à s'intéresser à des faits inattendus, mais en les schématisant parfois à la limite de la contre-vérité - à la truelle. En l'occurrence, que de nombreuses personnalités venues de ou passées par la gauche aient été des collaborateurs est un fait ; que, comme le dit E. Zemmour, leur antisémitisme ait été plus « important » que celui de l'extrême-droite, en est un autre, moins établi - Rebatet, auteur du livre le plus vendu sous l'Occupation, 65000 exemplaires pour Les décombres, n'avait rien à voir avec la gauche. Simon Epstein, dont s'inspire ici Zemmour, est plus nuancé. Quitte en ce qui le concerne à faire totalement l'impasse sur les juifs collaborateurs : pour Epstein, que j'ai lu avec intérêt, la question ne se pose pas, les Juifs étaient par définition du bon côté. On sait ou l'on devrait savoir que, malheureusement ou pas, les choses ne furent pas si simples. J'y reviendrai j'espère. A simpliste, simpliste et demi…

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mardi 20 avril 2010

"L'immobilité ça dérange le siècle…"

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Un des plaisirs - et une des limites - de l'écriture « bloguesque » est que l'on est parfois loin de savoir soi-même ce que l'on va écrire le lendemain : on croit que l'on va écrire quelque chose, et on part sur une autre piste, on tire sur un fil que l'on pensait sans intérêt majeur, on découvre de nouvelles idées, ou on en redécouvre d'anciennes… Ceci pour expliquer que le texte que vous allez lire a d'abord été un projet pour essayer de clarifier un peu rien moins que le concept de Dieu. Cette tache ardue en cours, je me suis dit que la citation de Pierre Boutang que je prenais pour point de départ pouvait nourrir le récent débat avec L. James et M. Limbes. Mais, en m'attelant à ce petit travail, j'ai « tilté » sur une phrase de Boutang, laquelle m'a permis de mieux comprendre je crois cette intéressante idéologie qu'est l'anarchisme. C'est donc sur elle que je vais me concentrer aujourd'hui, sachant bien que je n'oublie pas les autres questions en suspens, espérant même que ce détour ne sera pas à cet égard totalement inutile.



Peut-être vous souvenez du passage du Sartre de Boutang que je vous citai il y a trois mois environ : l"homme qui chante comme à la fois présent et absent au monde. Le texte qui suit, issu du même livre, aborde le même problème :

"Étrange comme les religieux, précisément parce qu'ils en sont séparés, témoignent d'une connaissance aiguë des rapports de société, non parce qu'ils en sont « distants » mais parce que le mode de vie qu'ils ont choisi les fonde. La communauté religieuse est la première manifestation de cette solitude qui fonde la communion parce qu'elle est relation de l'être en qui toutes les communions trouvent leur sens. Le mouvement issu de la Révolution française, en qui Joseph de Maistre voyait déjà l'inspiration démoniaque, consistait dans son aspect le plus profond à méconnaître la place dans l'économie de la société de la « sécession » apparente des contemplatifs. La solidarité des hommes devenait une réalité suffisante à soi, se nourrissant de soi-même, la pitié humanitaire n'avait nul besoin du détour de l'amour divin, et c'est dans la société elle-même conçue comme un vaste système de raison qu'elle trouvait sa justification. En fait, à mesure que le temps passa, et que les richesses de la solitude, et du rapport de l'homme à Dieu, furent consommées, le visage féroce et démoniaque de la déréliction apparut ; la solitude devint vraiment un abandon et un désespoir, et qu'est-ce que l'amour et le sentiment de la communauté entre des individus désespérés ? Sur ce point, Sartre a bien raison : il ne fait que tirer la dernière conséquence de l'athéisme de la Révolution française. Seulement, il ne se laisse pas prendre au piège de l'optimisme humanitaire ; il proclame la contingence radicale des communautés humaines. La nouvelle solidarité qui apparaît alors - elle est impossible à fonder - résulte de la communauté de déréliction, de l'identité du désespoir." (pp. 42-44)

Exprimons directement notre thèse du jour : l'anarchisme, finalement, n'est « que » la conscience de la nouvelle donne des rapports humains en période moderne. "La solitude devint vraiment un abandon et un désespoir, et qu'est-ce que l'amour et le sentiment de la communauté entre des individus désespérés ?", voilà le point de départ de l'anarchisme, et voilà pourquoi il reste une des pensées importantes de notre temps. « Ni Dieu, ni maître », cela veut dire aussi : à partir du moment où il n'y a pas de Dieu, il n'y a plus rien qui justifie les maîtres. Attention, l'interprétation basse - et pas totalement fausse - de ceci revient à assimiler religion et justification hypocrite du pouvoir des uns sur les autres - cela a existé, cela existe encore, certains aimeraient que cela existe encore plus, mais ce n'est qu'un aspect de la question : dans la société traditionnelle à l'occidentale, le puissant est enserré dans un réseau d'obligations qui trouve sa justification in fine dans l'existence de Dieu - à partir du moment où celui-ci n'existe plus, ce sont toutes les hiérarchies en place qui s'écroulent. L'anarchisme est ici bien plus cohérent que les idéologies bourgeoises qui essaient de sauver les apparences, de garder un bout utile de Dieu après l'avoir effacé de la globalité de l'existence (un passage du Maurras de Boutang montre bien comment la religion catholique, avec l'appui de la bourgeoisie, s'est concentrée au XIXe siècle sur ce qui pouvait lui rester, les femmes et les enfants, et comment cela a contribué à lui donner son image caricaturale, repoussoir toujours utile de nos jours...)

Plus cohérent et plus lucide : en modernité l'homme est peut-être roi, mais le roi est nu, et pas beau à voir.


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C'est tout l'aspect noir de l'anarchisme - "Il n'y a plus rien, plus plus rien" - qu'il faut, contre certains anarchistes eux-mêmes séparer fortement de l'optimisme libertaire mâtiné d'utopie. L'anar cohérent peut essayer de voir ce qu'il est encore possible de faire avec les rapports humains dans un monde sans transcendance ni verticalité (ce pourquoi, s'il existe des gens que l'on peut effectivement caractériser comme « anars de droite », ils ne sont pas vraiment anars : ils sont anars pour eux-mêmes, de droite pour les autres), il sait que l'on ne peut rien bâtir, parce qu'il n'y a plus de fondations.


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L'anar sait que la société moderne ouvre des possibilités nouvelles, notamment de rencontres, les barrières entre les classes, ou les ordres, s'effaçant petit à petit (non sans renaître sous d'autres formes, mais passons pour aujourd'hui), mais il sait aussi que ces rencontres, pour agréables et instructives qu'elles puissent parfois être, ne mènent pas très loin - on revient toujours à la crue et cruelle nudité de l'être humain : Amer savoir, celui qu'on tire du voyage dans la société, ce serait la morale à tirer de l'histoire.

Ajoutons enfin ceci : l'anarchisme se fout de l'égalité, l'anarchisme n'est pas égalitariste. Je ne suis pas un grand spécialiste du professeur Choron, mais certains des ses propos, tels que Nabe retranscrit dans son journal, vont tout à fait dans ce sens, et le moins que l'on puisse dire est qu'ils ne sont pas « de gauche ». Tous dans la même galère, tous dans la même merde, voilà à la limite le seul égalitarisme anarchiste : il ne préjuge rien des qualités et défauts des individus, ne préconise rien pour remédier aux inégalités (ce qui ne signifie pas qu'il les approuve toutes). L'idée est plutôt : puisque le monde moderne nous laisse seuls face à nous-mêmes, il n'y a plus de place réelle pour la compromission et les faux-semblants, il faut voir l'homme tel qu'il est, et tant pis si ce n'est pas beau.


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A partir de là… à partir de là, il peut y avoir plusieurs directions, de la misanthropie pure et simple à une certaine sagesse désabusée éventuellement teintée d'hédonisme (on reconnaît là deux aspects de l'oeuvre d'un Léo Malet, La vie est dégueulasse vs. Nestor Burma), voire le début d'une certaine confiance en l'homme, la recherche de nouvelles fondations… Mais l'on sort alors de l'anarchisme pur et dur - et de notre sujet (on connaît l'hypothèse de Maximilien Rubel d'un Marx anarchiste avant tout - avant tout peut-être, mais après ?).

Faisons alors un sort au « libertaire », j'entends par là celui qui est positif, qui veut abolir lois et frontières, etc. Il ne s'agit pas d'en dire du mal - même si j'en pense -, mais de marquer ce qui le sépare et le rapproche de l'anar tel que je viens d'essayer de le définir. Ce qui le rapproche, c'est un certain mépris pour les lois, et cela peut justifier bien des formules communes, mais il est important de comprendre que ce mépris n'a pas la même source. L'anarchisme voit - avec des sentiments plus ou moins mêlés, il n'est pas nécessairement nostalgique - le manque qu'il y a dans la loi moderne, ou bourgeoise, par rapport au système traditionnel, alors que le libertaire joyeux voit avant tout dans la loi, traditionnelle ou moderne, une source d'oppression, pour les autres et pour lui-même. Ce qui se perd entre l'anarchiste et le « libertaire » (je n'ai pas vraiment de meilleur terme, « libéral-libertaire » est tout de même trop actuel et restrictif), c'est la conscience d'un manque, de l'écroulement de quelque chose dans les rapports humains avec l'irruption de la modernité. Si vous voulez, l'anarchiste est issu de la modernité mais en tant que conscience de ce qui manque à celle-ci, le libertaire est un produit de la modernité et ne comprend pas qu'il y avait quelque chose d'autre avant - ou s'en fout complètement.


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Et Sartre, dans tout cela ? Encore une fois, je parle du Sartre décrit par Boutang, avec peut-être quelque injustice vis-à-vis de l'intéressé - mais en considérant ce Sartre comme plausible. A lire Boutang donc, on voit bien le fonds « anar » de Sartre (sans doute peut-on relire La nausée sous cet angle), mais aussi que quelque chose (l'envie de pouvoir ?) l'a tout de même poussé à ne pas en rester là, et à faire profession de maître. D'où, semble-t-il, le caractère arbitraire de certaines de ses prises de position (pourquoi aller traîner du côté de Marx, finalement ?), et l'intolérance et l'intransigeance de ses polémiques, comme s'il voulait masquer par là la gratuité conceptuelle originelle de sa volonté de politique.

Quoi qu'il en soit de ces hypothèses relatives à l'individu Jean-Paul Sartre, revenons à notre anarchiste, et synthétisons notre propos : l'anarchiste, né de la modernité, conscience de la perte que celle-ci induit, est celui qui sait qu'Il n'y a plus rien et qui tire les conséquences de cette donnée politique, avant tout dans sa vie quotidienne, puisque c'est le seul domaine où il pense pouvoir encore faire quelque chose. D'où à la fois qu'il ne joue pas grand rôle politique, et qu'aucune pensée politique sérieuse, qui pense nécessairement qu'Il y a encore quelque chose, doive l'affronter, éventuellement l'intégrer, le « dépasser » ; d'où aussi qu'il ne peut être le fait que d'individus isolés, en minorité si l'on veut, mais qu'il soit néanmoins, en tant qu'idéologie, présent en permanence depuis l'apparition de la modernité.

D'une certaine façon, l'anarchiste est le « renonçant » du monde moderne : non au sens où il mènerait nécessairement une vie d'ascète, mais parce que, tel le renonçant indien chez Dumont ou le moine du Moyen Age, il incarne à l'extrême un aspect de la société à l'écart de laquelle il se tient. A cette importante différence près avec les modèles traditionnels de renonçants, que ceux-ci contribuent par ce qu'ils incarnent à faire fonctionner ces sociétés, alors que l'anarchiste est plus la personnification du fait que la nôtre ne sait plus comment fonctionner. Écrire qu'on a les renonçants que l'on mérite serait faire injure aux grands anarchistes - parmi lesquels, contrairement à ce qu'écrit Muray, qui ne prend pas assez en compte la distinction avec le libertaire, il faut indubitablement compter Céline -, mais le fait est que la symétrie avec le renonçant traditionnel s'arrête où s'arrête la symétrie entre modernité et tradition.

Ce qui repose la question de ce que peuvent faire les hommes seuls, croyants ou non (et d'ailleurs, il n'est pas logiquement impossible, même si de fait c'est plutôt rare, ou en tout cas rarement revendiqué, que l'anarchiste soit croyant), peuvent faire dans la société d'aujourd'hui pour la remettre dans le bon sens - et nous retrouvons Laurant James, l'Oumma, etc. Ce sera pour une prochaine fois si vous le voulez bien.

En attendant, revenons au fameux chef-d'oeuvre de Léo Ferré, Il n'y a plus rien, à l'aune des interprétations que je vous ai proposées aujourd'hui. Il me semble que Léo y hésite en permanence entre le versant noir et le versant utopiste de l'anarchie. On sait qu'il fut très marqué par 68 - dont je ne serais pas loin de penser que ce fut le principal mérite : lui avoir permis de renouveler sa manière et d'écrire ses plus belles chansons. Ce qui fait qu'il dit un peu tout et son contraire - mais qu'il le dit bien. "Nous aurons tout - dans dix mille ans", la dernière phrase marque clairement cette ambiguïté. Cet angle de vue en tout cas me semble éclairer certaines des obscurités de ce texte. Et même, si j'ose dire, ses clartés : "C'est vraiment con, les amants..."


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Quand je vois un couple dans la rue, je change de trottoir...

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vendredi 26 février 2010

L'inconnue - l'homme qui ne s'arrêta pas d'écrire.

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(Ajout le lendemain matin, en fin de texte.)


"Je vois avec satisfaction les meilleurs et les plus ardents de notre siècle donner de plus en plus la première place à la métaphysique et au style, mes deux grands problèmes de toujours. Je ne suis pas en retard..."

"C'est l'inconnue. On baise trop, ça ne vient pas. On ne baise plus, ça vient encore moins."


- Dans ses superbes Lettres de prison (Le Dilettante, 1993, ici pp. 92 et 87), écrites à Roland Cailleux entre 1945 et 1952, Rebatet expose ses vues sur l'art, la création, principalement littéraire, et raconte ses heurs et malheurs dans la rédaction des Deux étendards, poursuivie vaille que vaille à Fresnes. Certains des passages les plus intéressants montrent l'auteur se débattre avec la matière érotique de son roman (c'est le sens de la seconde citation que vous venez de lire : le rapport entre la vie sexuelle réelle et ce que l'on arrive à en (d)écrire). Et s'il vaut mieux s'attaquer à ces lettres en connaissant les Étendards, il serait dommage que je ne vous fasse pas profiter de passages tels que celui-ci (qui, donc, évoque l'érotisme en littérature) :

"Cruelles et éternelles antinomies de la vérité, du style dans son détail, et de l'harmonie générale. Ce que je crois pouvoir porter à mon actif c'est : une tendance naturelle à traiter les gestes, sans pour cela les escamoter, et à placer le lyrisme dans le retentissement intérieur de ces gestes (ceci étant la caractéristique dominante de ce livre depuis son début), - une amélioration certaine des dialogues, sans que j'aie prétendu résoudre, tant s'en faut, cette question d'une phénoménale difficulté (refus de l'infect dialogue coulant, type L'invitée [Beauvoir], nécessité d'allier un minimum de stylisation à une certaine aisance, tout en disant ce qu'on a à dire. Dans l'état actuel des choses, j'ai maintes pages imbuvables, des débagoulages inadmissibles. Mais pour certains épisodes assez délicats, je crois être parvenu récemment à un tour plus elliptique), - à l'actif encore, quelques touches vraies et vives, qui font vibrer un ensemble plus ou moins vaseux. Mon ambition serait de reprendre tout cet ensemble, avec du recul, et de le faire traverser par une ligne mélodique presque continue. Mais si j'y arrivais, ne serait-ce pas au détriment des heurts, des crudités, des dissonances qui font plus ou moins vivre le tout ?

Combien de vues irréalisables dans tout ça ! Ce que je voudrais au moins, et ce qui doit être faisable, ce serait d'éliminer de cet énorme manuscrit ce qui y appartient encore le plus visiblement et le plus fâcheusement, quant à la langue, au XIXe siècle. J'entends par là l'énorme tranche romanesque qui va du Balzac de second ordre aux Mauriac et consorts, tout ce qui chez nous et souvent chez les plus prétendus « modernes », ressortit aux Michelet, Flaubert (je n'aime pas qu'on l'attaque bêtement, mais qu'il est donc terriblement XIXe !), aux naturalistes, au Gide des Nourritures, avec son biblisme poisseux, sa surenchère de pasteur branlé qui cherche à se déguiser en berger grec. Comme type de livre extraordinairement XIXe, je citerai, parmi les derniers, Au château d'Argol de Gracq. (...) L'admiration technique que j'ai pour Marcel Aymé, pour Sartre tient en partie à ce qu'ils sont presque entièrement débarrassés de ces vêtements trop portés, de même que Montherlant quand il est bon. Mais enfin, ni les uns ni les autres ne sont encore au premier rang. Si l'on fait de Céline une exception inclassable - ce que le bougre est bien ! -, si l'on considère Gide, qui nous a rappris à tous le français, comme un peu trop froid et rétracté, n'en revient-on pas à dire que le seul écrivain de premier rang qui soit entièrement de notre époque, d'une nouveauté absolue de langue, de son, de couleur, c'est encore Proust ? Dirais-je que mon idéal serait un Gide plus charnu, plus spontané ? Le mot « idéal » est ridicule. Le seul idéal, c'est de pouvoir être relu, cinquante, cent ans plus tard, comme Stendhal, sans qu'une seule formule sentant la mode puisse ennuyer chez un lecteur de bon goût. Hélas ! je suis littérairement d'un sang bien trop épais pour me permettre de caresser un tel espoir. Je m'estimerai encore bien heureux si je parviens à raboter tous ces « vides abominables », « infernale irritation », « glissades de l'esprit » et autres omnibus qui poussent comme chiendent sur une action avant tout intérieure. D'autre part, il ne faut pas, en voulant éviter ça, tomber dans le biscornu. - Ah ! mon vieux, c'est un foutu métier." (pp. 108-111 ; écrit en 1946.)

(Un trait typiquement flaubertien pour finir...) - A lire cette synthèse, on se prend à repenser à ce qu'écrivait Nabe en 1985, et que je citais récemment : "Le XXe siècle s'est achevé après cinquante ans d'existence. On ne sait plus quoi faire des cinquante ans qui nous restent. Nous sommes les passagers lâchés d'une loco supersonique. Comment rivaliser ? Comment être plus modernes que nos arrières-grands-pères ?". Une des voies poursuivies fut celle de la surenchère « moderne » et « technique », comme dit Rebatet, avec le Nouveau Roman notamment. Une autre, qui n'a pas fini de nous hanter, puisque nous vivons toujours avec ce manque, avec ce XXe "passé plus vite qu'une balle boche", ainsi que l'écrit encore Nabe, est la voie XIXe : haut de gamme chez Gracq, bas de gamme chez Marc Lévy, mais toujours XIXe.

(On pense à Muray et au XIXe siècle à travers les âges : mais le XIXe de Muray est une combinaison de progressisme et d'occultisme, alors que Rebatet a plus ici en tête des mièvreries romantiques et manichéennes. Il y a bien sûr des liens entre ces divers thèmes, notamment à travers la figure de Michelet, et il suffit de penser aux conneries d'amour éternel et de réincarnation que l'on trouve chez Lévy ou Musso pour s'en faire une idée. Si toutefois on commence à parler de quelqu'un comme Gracq, il faut sans doute être plus précis sur ces points que je n'en suis moi-même capable.)

Sans préjudice d'autres livres - car il ne s'agit pas ici de réécrire l'histoire littéraire française à partir de Rebatet et Nabe, mais de contribuer à les situer dans cette histoire -, il est évident que Les deux étendards, et la place qui y est donnée « à la métaphysique et au style » (et à l'érotisme, cela va ensemble), ouvraient d'autres directions, et que c'est notamment leur volonté de ne pas être trop « moderne » qui fait que, contrairement à ce que redoutait leur auteur, ils peuvent être lus « cinquante ans plus tard, sans qu'une formule sentant la mode puisse ennuyer un lecteur de bon goût ».

"Le XXe siècle a eu lieu" : c'est ce qu'Alain Badiou cherche à démontrer dans les différentes études du Siècle (Seuil, 2005). Je ne saurais dire aujourd'hui ce que valent ces études. Mais il faut bien qu'il ait eu lieu, et que quelque chose vienne après, pour que nous ne soyons pas autant envahis par des Lévy et Musso (et des Gracq ?). Les Étendards ont contribué à ce que ce siècle ait lieu, à ce qu'il ne passe pas trop vite, à ce que nous y comprenions quelque chose, toutes formules à peu près équivalentes ; et quoi que l'on pense des qualités et des défauts de Nabe, il me semble indéniable qu'il est de ceux qui y travaillent. Ce pourquoi d'ailleurs peut-être beaucoup de ses lecteurs sont moins admiratifs de son oeuvre en tant que telle qu'ils ne lui sont reconnaissants d'exister et de les guider. - Mais je n'ai pas encore lu L'homme qui s'arrêta d'écrire...


P.S. : Le XXe siècle, bien sûr, c'est aussi les guerres, Hitler, la Shoah, etc. L'optique d'Alain Badiou est d'ailleurs, autant qu'il m'en souvienne : le XXe siècle a existé malgré cela. Sans doute serait-il plus juste de dire qu'il a existé avec cela : un des intérêts de l'histoire de M. Lucien Rebatet est justement de se trouver à la croisée de ces chemins, et d'avoir ainsi contribué de diverses manières, plus ou moins glorieuses, à cette existence du XXe siècle.

De ce point de vue, on regrettera que dans l'édition récente et de bonne tenue des critiques cinématographiques de Rebatet durant la guerre (Pardès),


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on se soit cru obligé de censurer certaines tirades antisémites de l'auteur. Je comprends bien, hélas, qu'un éditeur à la surface financière modérée ne veuille pas prendre le risque d'un procès coûteux pour publier des propos que lui-même sans doute désapprouve, mais il faut prendre conscience du manque que cela induit : l'antisémitisme de Rebatet fait partie non seulement de son oeuvre, mais de l'histoire de la littérature française - d'autant qu'il faut bien dire que ce thème le met singulièrement en verve et qu'il y atteint, c'est ainsi, certains des sommets de son expression. (Ajoutons que le pauvre gars qui un jour voudra rééditer ces textes in extenso aura vraiment le mauvais rôle et passera pour un antisémite forcené.) Si donc l'on veut comprendre ce siècle, et le « dépasser », il faut je crois d'abord en passer par là.

P.S. 2 : je continue par ailleurs tranquillement la lecture des Décombres. Livre essentiel sur la Drôle de guerre s'il en fût ! - Concernant l'antisémitisme, je n'ai pas encore trouvé de texte qui vaille de poursuivre l'étude entamée il y a quelques mois sur ce thème. Affaire à suivre...

P.S. 3 (ajouté le lendemain matin) : on peut lire avec profit l'interview de Nabe sur ses rapports avec le monde de l'édition. Ayant fini hier, après la rédaction de ce texte, les Lettres de prison, lesquelles s'achèvent sur le désespérant constat d'une conspiration du silence contre les Étendards lors de leur publication, il m'était difficile de ne pas regretter, tout absurde que cela puisse être d'un certain point de vue, que Rebatet n'ait pu le distribuer directement à ceux qui en voulaient...

Une citation d'ordre particulier et général à ce propos :

"Ce qui me crispe le plus, c'est l'hypocrisie d'une quantité de personnages (le Camus, les chrétiens de gauche, les gens de Combat) qui pérorent à longueur de temps sur la Liberté, pendant qu'ils multiplient les manoeuvres pour m'étouffer, ce qui n'est du reste qu'un tout petit aspect de leurs occupations ordinaires. Le libéralisme, qui fut un accident historique, est mort sans doute en 1914, certainement depuis 1939. Si l'on avait l'honnêteté de le reconnaître, je n'élèverais pas la moindre protestation. Mais, dans mon bord, naguère, nous réclamions l'autorité, la censure et le reste au nom de l'ordre. Aujourd'hui, on censure, on interdit, on emprisonne au nom de la liberté. Je ne vous cache pas que ce baratin m'aigrit l'estomac." (pp. 268-69)

- Faut-il vraiment commenter ?

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mercredi 17 février 2010

Anus Levi.

Le chapitre XIX de L'avenir de l'Intelligence (1905), "Ancilla Ploutocratiæ", me semble une bonne réponse à la question qui nous tourmente tous : "Pourquoi BHL ?", ou, à la mode actuelle : "De quoi BHL est-il le nom ?" :

"Par suite de nos cent ans de Révolution, la masse décorée du titre de public s'estime revêtue de la souveraineté en France. Le public étant roi de nom, quiconque dirige l'opinion est le roi de fait. C'est l'orateur, c'est l'écrivain, dira-t-on au premier abord. Partout où les institutions sont devenues démocratiques, une plus-value s'est produite en faveur de ces directeurs de l'opinion. Avant l'imprimerie, et dans les États d'étendue médiocre, les orateurs en ont bénéficié presque seuls. Depuis l'imprimerie et dans les grands États, les orateurs ont partagé leur privilège avec les publicistes. Leur opinion privée fait l'opinion publique. Mais, cette opinion privée, il reste à savoir qui la fait.

La conviction, la compétence, le patriotisme, répondra-t-on, pour un certain nombre de cas. Pour d'autres, plus nombreux encore, l'ambition personnelle, l'esprit de parti, la discipline du parti. En d'autres enfin, moins nombreux qu'on ne le dit et plus nombreux qu'on ne le croit, la cupidité. Dans tous les cas, sans exception, ce dernier facteur est possible, il peut être évoqué ou insinué. Nulle opinion, si éloquente et persuasive qu'on la suppose, n'est absolument défendue contre le soupçon de céder, directement ou non, à des influences d'argent. Tous les faits connus, tous ceux qui se découvrent conspirent de plus en plus à représenter la puissance intellectuelle de l'orateur et de l'écrivain comme un reflet des puissances matérielles. Le désintéressement personnel se préjuge parfois ; il ne se démontre jamais. Aucun certificat ne rendra à l'Intelligence et, par suite, à l'Opinion l'apparence de liberté et de sincérité qui permettrait à l'une et l'autre de redevenir les reines du monde. On doute de leur désintéressement, c'est un fait, et, dès lors, l'Intelligence et l'Opinion peuvent ensemble procéder à la contrefaçon des actes royaux : c'en est fait pour toujours de leur royauté intellectuelle et morale.

Elles seront toujours exposées à paraître ce qu'elles ont été, sont et seront souvent, les organes de l'Industrie, du Commerce, de la Finance, dont le concours est exigé de plus en plus pour toute oeuvre de publicité, de librairie, ou de presse. Plus donc leur influence nominale sera accrue par les progrès de la démocratie, plus elles perdront d'ascendant réel, d'autorité et de respect. Un écrivain, un publiciste, donnera de moins en moins son avis, dont personne ne ferait cas : il procédera par insinuation, notation de rumeurs « tendancieuses », de nouvelles plus ou moins vraies. On l'écoutera par curiosité. On se laissera persuader machinalement, mais sans lui accorder l'estime. On soupçonnera trop qu'il n'est pas libre dans son action et qu'elle est « agie » par des ressorts inférieurs. Le représentant de l'Intelligence sera tenu pour serf, et de manies infâmes. (...)"

- bien évidemment, cette brillante dernière sentence doit être adaptée à nos moeurs démocratiques : BHL est méprisé, mais par les serfs eux-mêmes, qui répugneraient à ce langage d'aristocrate.

Quoi qu'il en soit : dans un texte d'agréable lecture, L'Organe reproduit l'opinion courante selon laquelle, sans le soutien de ses copains sionistes (la « discipline de parti » évoquée par Maurras), les innombrables bourdes (et erreurs, et mensonges, et manipulations...) de BHL l'auraient depuis longtemps amené au silence honteux. Ce n'est pas faux, mais ce n'est pas suffisant : si dès le début BHL a été ridicule (et ridiculisé, notamment, rappelons-le à toutes fins utiles, par des Juifs intelligents, qui eurent vite fait de comprendre quelles graines de divisions « raciales » et d'antisémitisme l'auteur de L'idéologie française s'acharnait à faire pousser), et si malgré ce ridicule il a pu continuer ses basses oeuvres, c'est parce que déjà, au moment où il est arrivé, le "représentant de l'Intelligence était tenu pour serf, et de manies infâmes...". Si les intellectuels avaient encore été pris au sérieux en 1975, BHL serait retourné dans son trou aussi vite qu'il en était sorti, Archipel du Goulag ou pas.

En lisant pour la première fois ce texte, et avant de rédiger mes notes récentes sur le gaullisme, je me suis dit que l'évolution décrite et prophétisée par Maurras avait subi un coup de frein, disons pour faire vite durant les « Trente Glorieuses ». Il faut d'évidence être plus précis, étudier comment les intellectuels ont plus ou moins su se dépatouiller de cette dialectique du prestige et la méfiance qui est leur quotidien en régime démocratique. L'indépendance financière de Sartre, son refus du prix Nobel et de l'argent qui allait avec, purent contrebalancer ses tics d'intellectuel manichéen et l'effet parfois négatif de ses rapports compliqués avec le PCF. Les cris d'orfraie de la génération suivante (Foucault, Deleuze...) sur toutes les horreurs de la vie en France, alors même qu'elle était généreusement subventionnée par l'État (on sait d'ailleurs, J.-C. Michéa en parle me semble-t-il, que Foucault fut chargé de certains missions de réforme de l'éducation par la Ve République), quelques entraînants qu'il purent être, quelques justes qu'ils furent à l'occasion (les prisons, par exemple), eurent à terme un effet délétère sur la crédibilité de l'« Intelligence » : BHL et ses petits copains n'eurent plus qu'à se pencher et ramasser les fruits - en accélérant alors une évolution qu'ils n'avaient donc pas enclenchée.

Et certes on lit encore Foucault et Deleuze, alors qu'un livre de BHL ne se lit même pas : il s'achète tout au plus, en tout cas il se vend. Mais la question n'est pas ici celle du talent, elle est celle du rôle de l'intellectuel dans un processus qui tend à le dévaloriser, et de ce point de vue J. Bouveresse peut rappeler à bon droit sa réaction exaspérée, partagée avec Bourdieu, lorsqu'ils découvrirent la charge de Deleuze contre les « nouveaux philosophes », charge que l'on nous ressort à chaque connerie de BHL, c'est-à-dire souvent : les deux compères universitaires pouvaient à bon droit estimer que Deleuze râlait un peu tard contre certaines manières de complaisance médiatique dont l'auteur de L'anti-Œdipe n'avait pas été le dernier à profiter, qu'il n'avait pas été le dernier à encourager.

- Parler de MM. Bouveresse et Bourdieu, c'est, si l'on fait l'impasse sur les périodes où ils commencèrent à donner leur avis sur tout, évoquer les universitaires « traditionnels » et « sérieux ». Le problème, et il est abordé par Maurras dans son livre, c'est que l'Université, en 1975, recouvre deux tendances : l'héritage de la vieille Université du Moyen Age ; l'Université telle qu'elle est conçue par l'État républicain. - De même d'ailleurs, je vous en avais parlé, que cet État en question est lui-même à cheval sur deux histoires, celle qui fait de lui un héritier de l'État royal, celle qui le met en rupture avec lui. Avant donc de tomber dans une distinction trop claire entre « intellectuels médiatiques » et « Professeurs d'Université », il faudra approfondir ces thèmes.

Contentons-nous aujourd'hui pour conclure d'une digression sur... les bloggueurs : ni moi ni les autres n'échappons au processus décrit par Maurras : notre "désintéressement personnel se préjuge parfois ; il ne se démontre jamais". Néanmoins, on peut sans naïveté penser que le « public » nous juge, dans notre ensemble, moins intéressés que la mafia journaleuse - et que c'est une des raisons pour lesquelles elle nous déteste autant. Notre existence même (fragile, d'ailleurs : certains aimeraient qu'écrire sur le Net soit aussi coûteux que publier un journal... et tout sera alors à recommencer) semble prouver qu'il est possible d'écrire des choses sur l'actualité, le monde qui nous entoure, etc., sans participer (du moins, pas tous) à la chasse aux places. Évidemment, comme le montrait récemment une pitoyable soirée corporatiste sur Arte que j'ai eu la chance de voir (et qui démarrait, cela fait toujours plaisir, par une phrase du genre : "Internet, c'est trop souvent le café du commerce"...), ça énerve ceux qui ont passé leur vie entière à lécher le cul de vieux cons qu'ils détestaient, en espérant, Vanitas vanitatum..., se faire dévorer le leur par de jeunes cons qu'ils méprisent.

Bien à vous !

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