dimanche 4 avril 2010

"J'avais l'air d'un con, ma mère..." Histoire sans fin.

Ce qui suit est une façon de traiter le problème Ferrat-FN-Bonnet. Ainsi que vous allez le constater, j'ai vite été amené, pour clarifier ces débats (je rappelle la question d'origine : y a-t-il quelque chose de commun entre Jean Ferrat et le FN d'aujourd'hui ?), à m'embarquer dans des généralités bien éloignées, pour l'instant, de l'auteur de Ma France. Et en même temps, d'une certaine manière, tout est dit ici. Je ne sais donc pas encore si je mettrai les points sur les i (de la connerie de M. Bonnet) et reviendrai précisément sur l'oeuvre de Ferrat, ou si j'en resterai là. Bonne lecture !


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Vous connaissez j'imagine le slogan d'Alain Soral : « Gauche du travail, droite des valeurs ». Il est loisible d'en discuter la cohérence, et/ou de s'étriper sur certaines de ces « valeurs » ; ce qui en fait l'efficacité est simple et permet de distinguer ce qui est trop souvent mélangé : on peut être pro-ouvrier, pro-syndicats, voire révolutionnaire si l'on veut, sans être pour le mariage homo ou la consommation de porno par les ados et pré-ados ; réciproquement, on peut avoir un attachement pour des valeurs conjugales (la fidélité) et familiales (un certain respect de l'autorité parentale) sans être pris d'érection à la vue du bouclier fiscal ou du démantèlement des services publics.

Exprimé ainsi, cela semble d'une simplicité proche de la banalité la plus éculée, mais je ne crois pas que l'on puisse retirer à Alain Soral ce mérite d'avoir su remettre ce genre de « banalités » sur la table.

« Les extrêmes se rejoignent » : durant ma jeunesse gauchiste je ne supportais pas ce lieu commun que les « centristes » (et les « centristes » - ainsi d'ailleurs que les « fachos » -, cela faisait alors beaucoup de monde pour moi) me jetaient périodiquement à la gueule. Il est bien clair que comme tout lieu commun il a sa part de vérité - je l'ai d'ailleurs récemment retrouvé dans les convergences théoriques que Boutang retrace entre Maurras et Georges Sorel, voire Lénine (pp. 119-121 de l'édition Plon de Maurras. La destinée et l'oeuvre), autant dire qu'il ne date pas d'aujourd'hui.

Cette convergence des extrêmes peut se faire à différents niveaux. Dans l'exemple que je viens de citer, il y a une dominante de la pratique, via la thématique du « coup », dans laquelle on peut inclure l'idée du « Grand Soir » : retourner tout le système en une seule fois. Chez Lénine et Maurras, c'est par le biais d'une minorité active qui retourne à son profit et, en principe, à celui de tous, le système économique et politique centralisé ; chez Sorel (et Marx), il se trouve un moment où l'on atteint le seuil critique de la prolétarisation généralisée, les faibles assez nombreux et décidés deviennent forts et virent leurs patrons du paysage. (Lénine d'ailleurs fait une sorte de jonction entre les deux thèmes.)

La convergence des extrêmes que l'on peut trouver chez A. Soral, qui est aussi une façon de reprendre à son compte notre cliché et de le retourner, justement, est plus d'ordre théorique : retrouver ce qui, à gauche du PS et à droite de l'UMP (notamment), est commun, par-delà les apparences. L'insistance sur le mariage gay, dans ce contexte, n'est pas accidentelle ni de nature homophobe (même si elle peut flatter les mauvais penchants de certains) : elle vise à distinguer l'essentiel du secondaire. Cet essentiel me semble-t-il est la conscience que le rejet du capitalisme, ou à tout le moins la diminution de ses effets négatifs et destructeurs, ne peut se faire qu'en s'appuyant sur certaines valeurs morales. D'où la critique du trotskysme et des organisations trotskystes, qui ne sont pas avares de grands mots anti-capitalistes, mais d'une part prêchent une morale libertaire qui dans le contexte actuel rejoint certaines tendances capitalistes fortes, d'autre part - et, peut-être plus de mon point de vue que de celui d'Alain Soral, surtout - n'arrivent pas imaginer qu'il puisse y avoir au moins des questions à se poser sur les possibilités réelles de coexistence de ces divers mots d'ordre politiques [1].

Je pars ici d'Alain Soral parce qu'il dirige une organisation politique et du fait de son parcours, du PCF au FN et au-delà, comme dirait Buzz l'Éclair, qu'il incarne et revendique cette convergence des extrêmes, mais ce dernier paragraphe pourrait me semble-t-il s'appliquer sans grand problème à un Jean-Claude Michéa [2].

Laissons de côté pour aujourd'hui la problématique des rapports entre État et capitalisme, telle que je la rappelle notamment, et à propos d'A. Soral, ici, et concentrons-nous sur un point particulier, la difficulté théorique et pratique à retrouver des valeurs, ce qui signifie nécessairement des interdits, des prohibitions, sans pour autant cautionner des « archaïsmes » ou, en tout cas, des comportements assez bas. Pour le dire encore une fois sous la forme d'une évidence : ce n'est pas parce qu'il y a un courant de fond libertaire qui mêle à la fois capitalisme et moeurs « libres » dans un même rejet de toutes formes de frontières, que l'on peut sérieusement imaginer que l'on va trouver une réponse aux maux du capitalisme dans l'interdiction du mariage homosexuel.

Sans prétendre résoudre cette « difficulté théorique et pratique », on indiquera ici que si les valeurs impliquent des interdictions, si elles se formulent parfois sous la forme d'interdictions (sept commandements sur dix...), les valeurs sont d'abord des définitions : elles instituent. Même quand elles interdisent, elles font partie d'un système qui est avant tout positif en ce qu'il produit du sens (les commandements qui prennent la forme d'une prohibition composent, avec les trois commandements positifs, un ensemble - le Décalogue - lui-même inscrit dans un ensemble plus vaste - la théologie biblique).

Ce qui signifie que la force d'une civilisation, d'une certaine manière, ne se mesure pas tant au contenu propre de ses valeurs, même si l'on peut toujours avoir des préférences personnelles pour le paganisme grec plutôt que pour le Moyen Age chrétien, ou le contraire, qu'à sa capacité à équilibrer définitions et interdictions, ou à équilibrer aspects positifs et aspects négatifs des définitions de valeurs. Reprenons le thème de l'homosexualité, ainsi que les exemples de civilisation que nous venons d'évoquer. Un homosexuel, devant le choix hypothétique de vivre à Athènes au Ve siècle avant J.-C. ou en France au XIVe ou XVe siècle, optera sans doute pour la première solution (à moins qu'il n'aime les plaisirs de la clandestinité...). Mais il serait absurde d'en conclure pour cette seule raison que la civilisation athénienne est intrinsèquement supérieure à la civilisation européenne médiévale. Ce qui compte, du point de vue très général qui est le nôtre ici, n'est pas tant ce que les cultures « pensent des pédés », que la façon dont elles articulent les valeurs cardinales qui sont les leurs avec ce qui dans le réel ne peut y être inclus. Dans le cas de la civilisation médiévale (entre autres) : un certain rapport hiérarchique entre homme et femme, l'hétérosexualité comme loi naturelle - que faire alors de l'homosexualité, du fait qu'en dépit de cette loi naturelle elle existe ? La force et la richesse d'une civilisation se mesurent alors à sa capacité à intégrer ce qu'elle a du mal à reconnaître, à lui trouver une place - même cachée. Sous cet angle d'ailleurs il n'est pas sûr que sur la durée le Moyen Age chrétien ait été plus dur et/ou plus incohérent avec ses « sodomites » que la civilisation athénienne et ses tendances égalitaires, à l'égard des femmes (et des métèques) [3].

« Une place, même cachée » : il est bien évident qu'à force d'accepter ce qui ne va pas dans son sens, éventuellement en le dissimulant comme la poussière sous le tapis, une civilisation court le risque de dévaloriser ses propres valeurs - c'est le cas exemplaire de ce que l'on a fustigé comme « l'hypocrisie bourgeoise » : les discours et les comportements ne sont plus en adéquation dans la partie même de la population qui veut dicter ses valeurs aux autres. Mais, pour réelle qu'ait été et soit encore cette hypocrisie, avec toutes les péripéties romanesques tragiques ou comiques qu'elle permet aux artistes de tous genres [4], il faut tout de même prendre garde à ne pas jeter le bébé de la conscience des limites des valeurs par rapport au réel avec l'eau du bain du laxisme bourgeois envers soi-même.

Il faut du caché, il faut de l'implicite : rappeler cette évidence a quelque chose de dérisoire. Non tant parce que notre société trop souvent l'oublie, même si elle a du mal à vivre avec : pour continuer sur le même exemple, nombreux sont ceux, et parmi eux des pédés, qui vivent très bien avec l'idée que « les homosexuels sont des gens comme les autres » mais qu'il n'est pas nécessairement souhaitable que l'institution du mariage leur soit ouverte - alors même que des tendances sociologiques fortes poussent à ne pas admettre ce partage, à voir dans cette différence un énorme scandale. Mais ce qui est ici quelque peu « dérisoire », c'est de devoir réclamer du caché, de l'implicite, alors que celui-ci ne peut se mettre en place que discrètement, presque clandestinement, au fil du temps : notre position (c'est-à-dire, à la fois la thèse que nous, AMG, soutenons et ce qui semble être, à nous, Français de 2010, notre place dans l'histoire) n'est pas illogique en tant que telle, car nous savons bien (AMG et les autres Français de 2010) que cet implicite se mettra en place de lui-même, mais elle est quelque peu paradoxale, puisque, à part rappeler aux exhibitionnistes de tous poils, dans des textes comme celui-ci et dans une certaine discrétion globale de nos comportements dans la vie quotidienne, les vertus (cachées ?) de l'intimité, il n'y a pas grand-chose que nous puissions faire...


...Et sans doute pas conclure. Une remarque tout de même pour finir : je n'avais pas prévu, en commençant à rédiger ce texte, que j'allais autant m'appuyer sur la thématique de la sexualité, en l'occurrence de l'homosexualité. Et ce d'autant plus que je démarre en écrivant avec Soral que cette question est nettement moins importante que l'on ne veut bien le dire. Ici comme ailleurs, il ne faut pas confondre contradiction et paradoxe. L'époque est égalitaire, tant mieux et/ou tant pis. Et dès que l'on essaie de rapprocher cet égalitarisme des thématiques des rapports entre les sexes (un exemple récent, où j'interviens d'ailleurs, chez M. Cinéma), on tombe très vite dans de sacrés sacs de noeuds. Ce pourquoi il faut bien prendre en compte le fait que notre société mêle ces différents sujets, et expliquer pourquoi elle a au moins en partie tort de le faire. Ici, la question du mariage gay, pour A. Soral me semble-t-il comme pour moi-même (cela avait déjà été le cas à l'époque), a ceci d'intéressant qu'elle se trouve au centre de ces débats sur l'égalitarisme, la différence des sexes..., et permet, tout en clarifiant donc certaines idées, d'en rester, en général, à la surface juridique des choses. Car bien sûr, si l'on veut reprendre la démonstration qui a été la mienne en faisant intervenir les rapports hommes-femmes, on ne peut plus se cantonner à la question du Droit : il faut mettre les mains dans le cambouis (N'écoutez pas Mesdames !) des relations (hiérarchiques, eh oui) entre les sexes, et on n'en finit plus, et on n'avance pas d'un pas...

Peut-être faudra-t-il s'y attaquer un jour. Je veux dire : tout le monde s'y attaque chaque jour que Dieu fait, mais peut-être que le cas de Ferrat, à l'origine indirecte de ce texte, nous incitera à y revenir bientôt. A suivre, d'une manière ou d'une autre...


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[1]
J'exagère : il peut y avoir des débats, notamment quand surgissent des problématiques devant lesquelles la doxa trotskiste se trouve dépourvue. Dans La "gauche", les Noirs, les Arabes (La Fabrique, 2009), Laurent Lévy décrit ainsi les secousses internes de la LCR au moment de la loi « anti-foulard ». Il reste qu'à l'heure actuelle, dans l'ensemble, l'organisation d'Alain Krivine et Olivier Besancenot préfère éviter de se poser trop de questions sur la cohérence de ses positions proprement politiques et de ses positions dites « sociétales ».


[2]
Ceci sans remonter à Chesterton, que d'ailleurs J.-C. Michéa vient de rééditer... En revanche, il faut bien comprendre que le thème de la « moralisation du capitalisme » n'a rien à faire ici, et est même contradictoire avec nos préoccupations. On peut toujours mettre fin à certaines pratiques, et cela peut avoir des effets positifs indéniables, mais il ne s'agit pas pour nous d'essayer de moraliser quelque chose d'essentiellement amoral, dont on accepte par ailleurs l'existence comme un fait acquis : il s'agit au contraire de voir à quelles conditions l'on pourrait le remplacer par une structure moins sauvage.


[3]
Ce passage doit beaucoup à Louis Dumont, que ce soit pour la notion de hiérarchie ou pour celle de résidu, ce que chaque société ne parvient pas à accueillir au sein de son système de valeurs. J'explique en fin de texte pourquoi j'ai préféré ne pas entrer dans trop de détails sur le concept de hiérarchie. On peut se reporter à la postface de l'édition « Tel » (1979) de Homo hierarchicus (Gallimard, 1966) ainsi qu'aux Essais sur l'individualisme (Seuil, 1983), et, concernant le « résidu », au § 22 de Homo hierarchicus.


[4]
A mesure que le bourgeois s'efface, l'artiste aussi, et l'on sent mieux à quel point ils étaient liés. Le premier aime que l'on parle de lui, même pour s'en moquer, le second aime être regardé et se moquer du premier : ils étaient faits pour s'entendre. D'où l'aspect vaudeville d'une grande part de l'art du XIXe siècle et du premier XXe : Flaubert, Proust, Morand...

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lundi 22 mars 2010

"Nous pouvons essayer de faire en sorte que les Etats-Unis rejoignent le monde réel."

Bon courage ! - Quoique, ou parce qu'il s'agit plus des dirigeant des États-Unis que des Américains eux-mêmes.


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Citation extraite de cet intéressant entretien avec le vieux Chomsky. Comme à l'accoutumée, conseiller un texte ne signifie pas que l'on y approuve jusqu'à la moindre virgule, mais qu'il y a des choses à y prendre - entre autres :

"Contrairement à ce que beaucoup de gens croient, l’une des principales fonctions du Pentagone est de camoufler le mode de fonctionnement de l’économie. Les gens aiment à répéter qu’il s’agit d’une économie de marché libre, mais la plupart des inventions sont produites par les secteur public, les ordinateurs, l’internet, les avions, tout ça. En réalité, c’est le secteur public qui prend en charge les coûts de développement et qui assume les risques, et si quelque chose finit par marcher, on en fait cadeau au secteur privé. C’est ce qu’ils appellent le marché libre."

Tout mes lecteurs le savent, mais on ne le répétera jamais assez !


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"Il parait qu’on n’a pas le droit de dire des choses gentilles sur le Parti Communiste, n’est-ce pas ? C’est comme une sorte de règle établie. Pourtant, une des raisons pour lesquelles le « New Deal » a fonctionné, qu’il a eu un impact, c’est parce qu’il y avait des gens qui étaient là, présents tous les jours, sur tous les fronts. Sur celui des droits civiques, du droit du travail, en train d’organiser, de faire ce qu’il y avait à faire, ils étaient là, prêts à faire tourner les machine à ronéotyper – il n’y avait pas d’internet à l’époque - et à organiser des manifestations. Ils avaient une mémoire. Le mouvement avait une mémoire, chose qu’il n’a plus aujourd’hui. Aujourd’hui, tout le monde doit recommencer à partir de zéro. Mais à l’époque, le mouvement avait une mémoire, une sorte de tradition, et les gens étaient toujours présents."


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Etc. Bonne lecture !


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vendredi 9 octobre 2009

Au bal des faux culs et des vrais enculeurs...

Ajout le soir.

Ajout le 11.10.


Ce que l'on appelle « l'affaire Mitterrand » - et qui est en train de permettre au neveu de se faire un nom, lui qui n'avait qu'un prénom (le contraire de Sacha Guitry par rapport à son père, acteur célèbre : "Mon nom était fait, je me suis fait un prénom", ça c'est de la filiation...) - me semble appeler quelques précisions, d'ordre ponctuel ou d'ordre plus général.

J'ai regardé la télévision hier soir, ce qui est en soi un événement révélateur, j'ai avec moi un exemplaire de La mauvaise vie, commençons donc par le plus simple : Frédéric Mitterrand ment comme un arracheur de glands lorsqu'il ne parle que de relations avec des adultes consentants, et noie grossièrement le poisson lorsqu'il évoque - drôle d'exemple ma foi - un "boxeur de quarante ans" pour dire qu'il sait faire la différence entre un adulte et un mineur. Dans les passages incriminés (p. 290 sq.) règne en fait un certain flou, sur lequel je reviendrai, quant à l'âge des garçons du bordel décrit et fréquenté par F.M., mais ce qui est sûr, c'est que celui qu'après la description générale l'auteur s'envoie, s'il est peut-être majeur au sens occidental, est foncièrement, c'est sa principale qualité, jeune.

Frédéric Mitterrand a fini son « explication » par une condamnation solennelle du tourisme sexuel. Or, ce qui est intéressant lorsqu'on lit un peu La mauvaise vie (désolé Frédéric, je n'ai pas tout lu, j'ai vraiment autre chose à faire), c'est, pourquoi ne pas croire l'auteur, le caractère mécanique, routinier, et parfois innocent de l'activité des employés du bordel. On arguera que c'est décrit ainsi pour se dédouaner, montrer que « ce n'est pas si terrible que ça » : il se peut, mais il se peut aussi que les gens qui vivent de ça fassent autant qu'il est possible la part des choses, et il est par ailleurs bien évident que les bordels thaïlandais ne sont pas organisés n'importe comment : au contraire, ils semblent très organisés, comme le sont souvent les activités douteuses, où l'on craint les « dérapages ».

Ceci pour dire deux choses :

- à lire dans leur intégralité les fameux passages qui font en ce moment parler tout le monde (j'essaie de trouver un peu de temps pour les retranscrire, mais ce n'est pas gagné), on est surpris de constater que l'on se trouve devant, que ce soit ce qui est décrit ou les sentiments de l'auteur, quelque chose d'humain, d'ambigu. Frédéric Mitterrand est excité, il ne s'en cache vraiment pas, il s'en vante même trop, mais il est aussi conscient de sa petitesse, et c'est la dimension qui manque aux citations trop rapides de son texte.

Après, il y a une évidente dimension de complaisance, que la citation d'un pédophile célèbre (Gide), "on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments", ne fait qu'exacerber. Comme le rappelait un jour Éric Rohmer, qui se vantait, lui, d'essayer de faire du bon cinéma avec de bons sentiments (et qui y parvient !), ce lieu commun n'est pas le mot de la fin et a trop souvent servi, comme dans le cas présent, d'excuse à la fascination morbide. Autrement dit, qu'il y ait une dimension humaine dans le récit de Frédéric Mitterrand, c'est indéniable, et il était assez intéressant de voir cette dimension disparaître, puis resurgir fugitivement avant de s'évanouir complètement lors de la condamnation du tourisme sexuel, au gré de cette confrontation entre ce qui est de l'humain, fût-il assez misérable, et l'idéologie de l'Empire du Bien télévisuel. Et dans le même temps, c'est perceptible aussi bien dans le livre de F. M. que dans certaines façons de le défendre, par exemple celle de Bertrand Delanoë (ils me font rire à brandir leur honneur « sali », comme s'ils avaient encore un honneur qui puisse être sali, comme s'ils ne salissaient pas eux-mêmes ce mot en l'employant à tort et à travers...), on a trop l'impression que F. M. joue le « faute avouée est à moitié pardonnée », voire même (mais là, il faudrait lire tout son livre) qu'il compte que ses fautes lui seront d'autant plus pardonnées qu'il les aura d'autant plus bruyamment avouées, pour ne pas être, à tout le moins, gêné.

- j'ai évoqué l'Empire du Bien, notion due à Philippe Muray, et c'est aussi à Muray que l'on pense lorsqu'on lit les descriptions de La mauvaise vie et que l'on entend parler à n'en plus finir de tourisme sexuel. Car le bordel décrit par Frédéric Mitterrand fonctionne comme n'importe quelle entreprise touristique (ce même s'il est précisé que la clientèle de celui-ci n'est occidentale que de façon minoritaire), et l'on rejoint là ce qu'avait bien vu Muray : le tourisme sexuel est un tourisme comme un autre, et c'est justement pour cela qu'il choque, car il montre la vérité du tourisme - la prédation -, c'est justement pour cela qu'on en fait un tel plat, pour cacher cette vérité du tourisme en général. Les aspects routiniers que j'ai évoqués sont ceux de n'importe quelle entreprise touristique : ici on prête son corps, dans d'autres cas on prête des lieux (Notre-Dame, j'y reviens toujours), en ne voulant pas prêter son âme (oui, c'est la prostituée de Vivre sa vie de Godard...), et en la perdant souvent, sans s'en rendre vraiment compte.

N'allons pas trop loin, au risque de changer de sujet, mais hier soir on arrivait à un stade, lorsque Frédéric Mitterrand (comme d'ailleurs B. Delanoë dans son blog) condamnait sans appel le tourisme sexuel qu'il décrit non sans finesse dans son livre, à un stade où il se servait du caractère repoussoir de ce concept, pour se dédouaner (ou essayer...) de la culpabilité qu'il avait par ailleurs revendiquée !


Coupable de quoi, me dira-t-on ? Si les garçons sont majeurs, est-ce que Frédéric Mitterrand n'est pas juste complexé et un peu homophobe à sa manière, sans parler de ceux qui le condamnent ? Que lui reproche-t-on, finalement ?

D'abord, d'être ministre, et peut-être plus encore, d'avoir été nommé ministre. Mais c'est un aspect que je laisserai aujourd'hui complètement de côté.

Ensuite, la question, autour de laquelle tout le monde tourne sans oser vraiment l'aborder est celle de l'âge du capitaine, en l'occurrence plutôt des matelots. Comme il est évident, tout de même, que de savoir si les garçons utilisés par F. M. sont ou non majeurs au sens occidental est secondaire, le problème est : jusqu'à quel point sont-ils jeunes ? En quoi peut-on parler d'homosexualité, éventuellement vénale, honteuse et quelque peu colonialiste, en quoi peut-on parler de pure et simple pédophilie ?

Frédéric Mitterrand a déclaré que "il ne faut pas confondre homosexualité et pédophilie, ou alors on serait revenu véritablement à l’âge de pierre." Laissons parler le dictionnaire (Robert 2006, soit quelque temps après l'âge de pierre) :

- homosexuel : "Personne qui éprouve une attirance sexuelle plus ou moins exclusive pour les individus de son propre sexe." => gay, homophile, pédéraste.

- pédophile : "Qui ressent une attirance sexuelle pour les enfants. Spécialt. Pédéraste."

Deux définitions différentes, donc, mais un « lien », si j'ose dire, commun, le pédéraste. Que voici :

"1. Homme qui a des relations sexuelles avec de jeunes garçons => pédophile.
2. Par ext. Homme qui a des relations sexuelles avec d'autres hommes. => homosexuel."

La boucle est bouclée, la vie est belle, et voilà mon propos, qui n'est d'ailleurs qu'une évidence, confirmée par le Robert, mais une évidence qui gêne : s'il n'est pas question de confondre un homosexuel qui a des relations charnelles (un commerce charnel, pour parler comme le dictionnaire) avec des adultes consentants, et un pédophile qui viole des enfants, garçons ou filles, ou qui les achète, il reste que, depuis Platon (au moins, mais c'est un bon repère, explicite), l'amour de la jeunesse est une des composantes de la définition de l'homosexualité. C'est ce que le concept de pédérastie exprime, et que celui d'homosexualité a tendance, tendance parfois volontaire comme dans le propos de Frédéric Mitterrand que je viens de citer, à dissimuler.

Et de ce point de vue, force est de constater, au vu des passages de La mauvaise vie que j'ai pu lire, que l'auteur n'est pas pressé de préciser l'âge même approximatif des garçons - le terme lui-même n'est pas innocent - avec qui il prend son plaisir, et que par la suite la pédophilie joue dans son système de défense le même rôle que le tourisme sexuel. La dénonciation du mal absolu sert d'alibi pour une conduite dont la proximité avec le mal en question est par ailleurs éludée dans ce que j'ai lu du livre. Je paie des garçons thaïlandais pour les baiser, mais je ne pratique pas le tourisme sexuel (et d'ailleurs je suis plein de culpabilité, si ce n'est pas une preuve d'innocence, ça). Je ne précise pas quel âge ont ces garçons mais si vous m'entraînez du côté de la pédophilie, c'est un retour à l'âge de pierre - ou l'effet, comme l'a déclaré F. M. hier soir, de vos propres « fantasmes ».

Plus généralement, il faudra bien faire un jour l'histoire du refoulé pédophile des homosexuels français des années d'après-68. Michel Schneider évoque une pétition retentissante des années 70 signée par des intellectuels en vue de l'époque (il ne donne pas les noms...) demandant la dépénalisation des rapports sexuels entre adultes et mineurs, et il suffit de parcourir des vieux numéros de Libération du début des années 80 pour constater que les petites annonces homosexuelles y étaient illustrées de manière au moins pédérastique. Que ce que l'on appelle la communauté homosexuelle soit revenue de ce que l'on peut sans moralisme judéo-chrétien qualifier d'excès est une bonne chose, que cela se fasse par une diabolisation de certains permettant à d'autres de se dédouaner à bon compte en est une autre. (Au passage, avec tous les pédés fachos, éventuellement « païens », fans de l'Afrique du Nord, qui traînent au FN et dans ses environs, il est aussi assez piquant de voir d'une part Marine Le Pen attaquer Frédéric Mitterrand sous cet angle, d'autre part les bons gros couillons de l'UMP à l'électorat « traditionnaliste » le soutenir. La vie est belle, je vous dis !)

Encore plus généralement, et après je m'arrête, ce « refoulé pédophile » remonte à loin : j'ai ainsi été surpris de découvrir récemment (P. Yonnet, Le testament de Céline, pp. 69-72) que les faits reprochés à Oscar Wilde lors de ce fameux procès que l'on nous cite toujours comme une odieuse attaque du puritanisme victorien contre l'artiste homosexuel anticonformiste, que les faits reprochés à Wilde étaient, je cite P. Yonnet, "pédérastiques, nous dirions aujourd'hui pédophiliques", ce qui nuance tout de même un peu le tableau d'ensemble. (Ajoutons, toujours selon la même source et sans nous poser en procureur, que Gide, qui devait à l'entremise de Wilde, quelques mois avant l'emprisonnement de celui-ci, une nuit d'amour mémorable avec un « jeune garçon » d'Alger, ne leva pas le petit doigt pour le soutenir. Une mécanique sur laquelle Proust écrit des pages brillantes.)

Bref, avec ses particularités propres - un ministre en exercice, un climat flou, entre tolérance de n'importe quoi et condamnations sans appel de n'importe quoi -, « l'affaire Mitterrand » s'inscrit dans une longue histoire. Histoire humaine, histoire dont le protagoniste principal ne suscite guère l'admiration, histoire surtout où l'on souhaiterait que les anathèmes sur certaines pratiques ne permettent pas à trop de personnes de se dédouaner trop aisément de leurs propres travers - passés, présents ou futurs.



Un peu de belle prose pour finir, qui prouve au passage que l'on n'a pas attendu les révélations de Jean-Luc Barré - et qui aggrave le cas de Lacouture, ses mensonges par omissions et ses falsifications - pour savoir à quoi s'en tenir sur les moeurs de François Mauriac. N'attachez pas trop d'importance au propos (fort contestable), ni à l'auteur (clairement d'extrême-droite), c'est le style qui justifie cette citation :

"Aucun cas ne semblait être d'une plus dramatique clarté, pour un esprit chrétien, que celui de l'Espagne. Pourtant nous avions vu des catholiques illustres et même intolérants comme Mauriac et Bernanos devenir les détracteurs les plus acharnés et les plus fielleux de Franco. Ces défenseurs bénits des fusilleurs de Christs et des dynamiteurs de moines étaient habiles à travestir leurs humeurs et leurs perversités intellectuelles en algèbres casuistiques. (...) On peut invoquer la demi-folie de Bernanos qui dans les pires circonstances demeure du reste digne du nom d'écrivain, avec ses livres embrouillés par les fumées de l'alcool, mais que trouent soudain des pages puissantes, furieuses ou noires. L'autre, l'homme à l'habit vert, le bourgeois riche, avec sa torve gueule de faux Gréco, ses décoctions de Paul Bourget macérées dans le foutre rance et l'eau bénite, ces oscillations entre l'eucharistie et le bordel à pédérastes qui forment l'unique drame de sa prose aussi bien que de sa conscience, est l'un des plus obscènes coquins qui aient poussé dans les fumiers chrétiens de notre époque. Il est étonnant que l'on n'ait même pas encore su lui intimer le silence." (L. Rebatet, Les décombres, I, 2).

C'est le paradoxe, ou le miracle Rebatet : à côté de ce qui est, dans le contexte (1942), une forme d'appel au meurtre, l'éthique de l'esthète qui lui fait reconnaître les mérites d'écrivain de Bernanos. Nous y reviendrons !




Ajout le soir même.

Quelques découvertes faites cet après-midi :

- Beau joueur, homme de devoir ou orgueilleux rusé, Mauriac dans l'après-guerre signa les pétitions de soutien à Rebatet afin qu'il ne soit pas guillotiné. J'ignore si l'intéressé lui en sut gré, mais le geste doit être souligné ;

- cherchant en vain dans Big Mother de M. Schneider (Odile Jacob, 2002 ; j'utilise l'édition de poche, 2005) les références à cette énigmatique pédo-pétition, je suis tombé sur ce passage, qui résume une part de ce que je peux penser de l'homosexualité - sachant bien que ce qui suit n'interdit pas les histoires d'amour bouleversantes -, la fin de la citation me semblant s'appliquer assez bien au « courage » que notre bien-aimé Président a cru bon de voir dans le livre de son ministre de la Culture :

"« La totalité et l'homosexualité vont ensemble. En disparaissant, le sujet nie tout ce qui n'est pas de même nature que lui. » [l'homosexualité comme refus, éventuellement « païen », de la finitude humaine...], écrivait Adorno, l'un des rares philosophes à avoir pensé ce point de retournement par lequel la différence exacerbée débouche sur l'unique modèle et où l'active quête de son semblable conduit à une totale passivité. L'amour de soi emporte toujours plus qu'une indifférence à autrui et sa dimension agressive ne saurait être méconnue. Qui a besoin d'affirmer sa vie sexuelle, tous les ans au printemps lors de la Gay Pride, à cor et à cris, sinon ceux qui l'inscrivent sous le signe du même, de la fierté d'être soi et de n'aimer que soi ou ceux qui sont comme soi ? La Gay Pride n'est en réalité qu'une Penis Pride, dont le sexe féminin est exclu. Dans ce cas, le narcissisme s'accompagne de la dénégation de toute perte, et vise une plénitude de soi que voudraient faire accroire les termes de Gay Pride. Deux dénégations en deux mots. Gai ? Existe-t-il des homosexuels qui ne vivent leur sexualité sans y reconnaître la trace plus ou moins profonde de la malédiction, de l'échec et souvent de la mort ? (...) Fierté ? S'agit-il dans ces parades d'un combat pour la liberté des choix sexuels ? Celle-ci est acquise aujourd'hui. Affiche-t-on la fierté d'individus jusqu'alors dominés ? Si l'on regardait les choses en face, si l'on admettait que la culture homosexuelle masculine n'est plus marginale dans la France contemporaine, mais au contraire souvent valorisée comme son centre le plus branché, le plus mode, et qu'elle est même, dans certains milieux, dominante et source de discriminations ? L'outing à cet égard n'est pas un accident ou un dérapage de la « fierté » propre à l'homosexualité, mais un trait constituant de son rapport à la castration. Dénoncée chez l'autre ou énoncée pour soi-même, l'homosexualité prend toujours le public à témoin de l'intime et du sexuel par une sorte d'exhibition de la honte." (pp. 204-205)

- exhibition de la honte, c'est tout à fait le programme de Frédéric Mitterrand... Après tout, il est assez logique qu'un grand exhibitionniste comme notre (tout) petit président se retrouve dans la démarche de son ministre : Carla ou un glabre Thaï, quelle différence tant qu'on peut les montrer, en parler, s'en rengorger ?

Ach, ras-le-bol de toute cette pédalerie, de toutes ces exhibitions, finissons-en avec la seule sensualité pédérastique qui vaille, celle qui, grâce à Beaumarchais, Da Ponte et Mozart (la vraie Europe, pas celle du TCE !), a créé le seul travelo bandant - et pour cause, c'est une femme qui désire les femmes comme un homme, le pied, Chérubin, à qui je laisse très volontiers le mot de la fin - et du début, comme pour tout désir qui se respecte...







Ajout le 11.10.

Me relisant quelques minutes après avoir découvert que FM s'était fait « inviter » par M. Drucker (ah, la moralité publique en France sarkozyste, quel bonheur, quel exemple !), je me trouve bien indulgent avec l'intéressé. Avec l'âge, je ramollis... Il faut dire que si Frédéric Mitterrand est soutenu par Alain Finkielkraut (malgré mon envie, je ne dis rien sur lui, sinon il va encore crier au lynchage... je me rattraperai (salope, buse, lâche, criminel par sympathie, ici comme ailleurs !) à l'occasion), je suis de mon côté soutenu par Didier Lestrade, un des fondateurs d'Act Up, pas vraiment ma crèmerie, mais qui, sur l'affaire qui nous occupe, écrit ceci :

"Il faut arrêter de raconter des histoires. L’affaire Mitterrand nous concerne, nous aussi, en tant que gays, car nous sommes nombreux à décider des destinations touristiques en fonction des possibilités de sexe commercial qu’elles offrent. Toutes les modes successives ayant bénéficié des faveurs du tourisme gay ont pour base le tourisme sexuel : Miami, Puerto Rico, Cuba, Brésil, Argentine, Asie, Afrique du Sud, Turquie, Liban, Egypte, - sans mentionner le Maghreb et l’Europe de l’Est. Est-ce qu'on peut parler ici de ce qui se passe au Maroc depuis 30 ans??? Que ceci ne soit dit dans aucun média gay n’est pas très à l’honneur de notre capacité à commenter cette affaire. S’insurger contre le traitement médiatique de l’affaire en montant en épingle l’outrage causé par une manifestation supplémentaire d’homophobie à l’égard de Frédéric Mitterrand, c’est un peu juste, non ?

Derrière cette affaire, il y a encore notre rapport au capitalisme, à la consommation, au traitement des autres ethnies. Et le tourisme sexuel, il faut vraiment insister sur ce point, ne concerne pas uniquement les mineurs. Je suis persuadé que Frédéric Mitterrand n’est pas pédophile, mais je me doute qu’il est comme beaucoup d’homosexuels de sa génération, et de ma génération : émerveillé par la beauté des hommes jeunes. Quand on fait du tourisme sexuel, on est forcément plus riche que le tapin du coin, qu’il soit à Sao Paulo, à Puerto Rico, ou en banlieue parisienne. On participe à la colère imposée par un système basé sur une suprématie sociale. Et ça, si on n’est pas capable d’en parler dans les médias gays, dans les associations gays, alors que cela a provoqué (et encore aujourd’hui) des débats et les commentaires interminables dans les médias généralistes et sur Internet, alors cela veut dire que la réflexion s’arrête aux portes de la communauté gay."

et plus loin :

"Nous les connaissons tous, ces homosexuels aisés et populaires, qui vivent leur vie sexuelle grâce à la prostitution. Ils sont agents de stars, ils sont dans la mode et la chanson, et ils sont dans l’art. Et quand ils parviennent à des postes de pouvoir, nous voyons en eux notre propre ascension dans le pouvoir. Forcément, le ministère de la culture et de l’information possède une place déterminante dans les rouages de la politique. Et la communauté gay soutient un ministre, non pas parce qu’elle est convaincue que le tourisme sexuel dont il est question n’a pas eu lieu. Mais surtout parce que réfléchir sur cette affaire est suicidaire pour ceux qui oseront lever la voix."

- bon, ce n'est pas très bien écrit sur la fin, mais c'est Act Up, hein... Blague à part, cela m'a rappelé une scène - à Nulle part ailleurs, avec Antoine de Caunes, ça date - qui m'avait fait perdre toute illusion quant au thème des « gentils pédés » : un homosexuel séropositif ami de de Caunes, sans doute célèbre, mais dont je serais incapable de citer le nom, avait solennellement demandé aux homos atteints du sida qui partaient à l'étranger d'arrêter de se croire tout permis et de commencer à utiliser des capotes aussi là-bas. Qu'il faille ainsi supplier des gars de ne pas répandre la mort autour d'eux - et, on y revient, qui plus est chez des jeunes -, cela en disait long sur la moralité de certains (D. Lestrade évoque aussi ce problème).

Voilà, c'est fini jusqu'au prochain ajout...

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dimanche 22 février 2009

"Depuis des éternités, l'a pas tellement changé la France..." (Apologie de la race française, II.)

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Apologie I.

Apologie III.

Apologie IV-1.

Apologie IV-2.

Apologie IV-3.

Apologie V.

Apologie VI-1.

Apologie VI-2.



Ajout le 19.03.09.



"Après, la conversation est revenue sur le Président Poincaré qui s'en allait inaugurer, justement ce matin-là, une exposition de petits chiens ; et puis, de fil en aiguille, sur le Temps où c'était écrit. « Tiens, voilà un maître journal, le Temps ! » qu'il me taquine Arthur Ganate, à ce propos. « Y en a pas deux comme lui pour défendre la race française ! - Elle en a bien besoin la race française, vu qu'elle n'existe pas ! » que j'ai répondu moi pour montrer que j'étais documenté, et du tac au tac.

« Si donc ! qu'il y en a une ! Et une belle de race ! qu'il insistait lui, et même que c'est la plus belle race du monde et bien cocu qui s'en dédit ! » Et puis le voilà parti à m'engueuler. J'ai tenu ferme bien entendu.

« C'est pas vrai ! La race, ce que t'appelles comme ça, c'est seulement ce grand ramassis de miteux dans mon genre, chassieux, puceux, transis, qui ont échoué ici poursuivis par la faim, la peste, les tumeurs et le froid, venus vaincus des quatre coins du monde. Ils ne pouvaient pas aller plus loin à cause de la mer. C'est ça la France et puis c'est ça les Français. »"


(Voyage au bout de la nuit).



Je rappelle que le Voyage au centre du malaise français est sorti en 1993. Le découvrir en 2009 donne un curieux sentiment de décalage, du fait des évocations de noms pour certains encore présents (non sans multiples retournements de veste : on en apprend, ou on s'en remémore de belles, sur de petites truies comme Max Gallo ou Julien Dray), pour d'autres étonnamment lointains (Harlem Désir la dernière fois). Peut-être l'extrait de ce jour vous procurera-t-il des sentiments de ce genre. Je le laisse en tout cas, avec ces détails parfois quelque peu périphériques rapport à notre propos, tel quel.

"Dans un livre [La France dans le monde] ayant le triple avantage d'être bref, clair et lucide - paru en 1933, écrit peu avant l'arrivée des nazis au pouvoir -, Edouard Herriot constatait qu'un modus vivendi avec l'Allemagne du maréchal Hindenburg était « rendu plus difficile par l'activité et la violence de la propagande germanique ». Et de sélectionner un exemple particulièrement offusquant : « On a vu cette propagande s'exercer lorsqu'elle a pu croire, de façon à la fois cynique et active, qu'il y avait en France un séparatisme breton. A cette occasion, certains journaux représentèrent la Bretagne comme formant chez nous une minorité nationale. » Toute la politique de l'entre-deux-guerres entre puissances européennes consiste à déceler des problèmes ethniques chez le voisin tout en les niant chez [soi]. Le droit des peuples/ethnies ou des peuples/races à disposer d'eux-mêmes, au nom duquel Hitler déclare vouloir rassembler les Allemands d'Europe, laisse ses interlocuteurs le plus souvent désarmés tant paraît au fond justifiée la revendication racialiste, c'est-à-dire le droit des peuples à se regrouper pour former une entité autonome sur un territoire déterminé, celui de leurs ancêtres. Ainsi aboutira-t-on, via l'annexion des Sudètes au Reich au nom du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, au dépeçage ethnique de la Tchécoslovaquie peu avant la Seconde Guerre Mondiale.

La manipulation de l'agitation des nationalités reste encore le moyen le plus sûr de disloquer un grand pays. Au-delà des aspects de pur secours humanitaire - que les effets d'encouragement aux irrédentismes finissent par rendre inévitable -, le droit d'ingérence, dans sa composante politique, déclare explicitement vouloir libérer des minorités nationales éventuellement réparties dans plusieurs Etats. Comme le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, c'est une très vieille antienne de la politique internationale. En France, une propagande tenace, relayée par Bernard Kouchner, alors secrétaire d'Etat, et, plus modérément, par le ministre des Affaires Etrangères, Roland Dumas, mais aussi par une grande partie de l'opposition, a oeuvré à la suite de la guerre du Golfe en vue de populariser l'idée d'une séparation des Kurdes de l'Irak, de la Turquie et de l'Iran, afin qu'ils puissent se réunir dans un Kurdistan autonome. Le motif en est leur homogénéité ethnique et culturelle. Le nouveau est que ces motifs sont aujourd'hui censés s'appliquer en France, selon des modalités propres et moins radicales. L'ethnicisme d'application extérieure (politique étrangère) tend à devenir un ethnicisme d'application intérieure (politique régionale et politique d'immigration) : une attention toute nouvelle, justifiée par le droit à la différence - c'est-à-dire à une différence dure -, est portée - à l'intérieur de l'Hexagone - à des groupes d'implantation très ancienne ou beaucoup plus récente, au motifs qu'ils présentent (ou présenteraient) une homogénéité ethnique et culturelle particulièrement forte. Il faut comprendre que, au travers de l'antiracisme postcolonial, l'argument est retourné contre l'Hexagone, à la fois pour en décrire l'hétérogénéité, puis la souhaiter, voire l'organiser. L'antiracisme est le haut-parleur du déclin de la représentation d'une cohésion forte, vécue quelque part comme inébranlable, de la France. Il a pour effet d'ouvrir et d'approfondir un doute sur sa constitution, sur ses origines. Qu'un philosophe comme André Comte-Sponville écrive, voulant parler de la situation française, qu'un « peuple » (ou une nation) « n'est pas une race » ou que l'un des leaders politiques de la droite libérale, François Léotard, affirme qu'il n'y a jamais eu de « race française » (« les Français : un grand peuple qui ne fut jamais une race ») et que ces formules soient aujourd'hui évidentes, reçues comme indiscutables, en dit très long sur ce qui ne sera plus, la représentation d'une profonde homogénéité française : c'est en effet une évidence inverse, au début de ce siècle [le XXeme...], depuis les ultra-républicains jusqu'aux royalistes, que les Français forment une « race », non une race à l'allemande, moins constituée par le sang reçu que par le sang versé, aux qualités exprimées par Verdun, génératrice de civilisation, vivant dans cette patrie dont Lavisse et Pfister disent qu'elle se définit par les « souvenirs communs ». L'antiracisme exprime cette atteinte à la croyance d'un socle de civilisation nationale française en continuum, qui absorbait les apports au cours de son développement après les avoir fondus en vue de la poursuite de son édification : l'antiracisme se propose d'amputer plus encore cette croyance en insistant sur la nécessité d'un retournement du processus de sédimentation unificateur des principales différences.

Mais réfléchissons bien - d'autant que nous explorons peut-être la voie qu'emprunteront de futurs malheurs - à ce que transporte la modification des systèmes d'évidence édifiés autour de la race. Qu'est-ce qui fonde l'interdit porté sur l'usage de l'ancienne expression de « race française », telle qu'elle est utilisée pour désigner le substrat de populations diverses fondues dans la construction d'une civilisation particulière ? Eh bien, tout simplement, l'argument selon lequel ce ne serait pas une vraie race (mais une mosaïque de races) : que la « race française » ne manifesterait pas les caractéristiques d'homogénéité ethnique. En d'autres termes, c'est une argumentation de type racialiste - et l'argument de base des théories raciales - qui est ici mobilisée. L'antiracisme ne dévalue la « race française » qu'autant qu'elle dépouillerait les ethnies authentiques et légitimes au bénéfice d'une ethnie qui n'existerait pas, ou d'une race fausse...

L'antiracisme s'inscrit dans un cadre mental qui s'est peu à peu construit et où il est intervenu pour prononcer des interdictions et des monopolisations d'usage. Ainsi l'antiracisme a-t-il accaparé le vieux thème de la valorisation de la différence, autrefois apanage des théories raciales. Ainsi s'est-il adjoint deux mots, et leurs dérivés, race et ethnie, également originaires de l'autre camp - en serrant au plus près, d'ailleurs, ses taxinomies -, pour en piloter des usages légitimes (cf. les législations antiracistes, la mise en avant du multiracial, etc.), tout en interdisant d'utiliser l'un et l'autre en équivalence au concept de nation ou de civilisation française, au prétexte d'une inauthenticité raciale du Français en tant que tel, au prétexte second de la violence raciste meurtrière que ce prononcé d'équivalence inclurait par nature. Il n'y a pas à s'étonner que le cadre mental d'une époque soit organisé en un système à la fois logique, nécessaire et arbitraire : de l'acceptation ou non de ce système dépend le degré d'intelligibilité avec elle-même dont une société est capable à un instant donné. En revanche, ce système peut, et c'est ici le cas, rendre inintelligible l'époque précédente, le cadre mental antécédent. L'exigence de dépression de l'idée de nation occulte que, en recouvrant, il y a peu encore, le concept de nation ou de civilisation française le mot « race », appliqué à l'ensemble humain qu'ils recouvraient et qui les avait générés, était loin de devoir déboucher, en son usage alors courant, sur une pratique ou une pensée racistes." (pp. 68-72)

P. Yonnet illustre ce dernier point à travers l'exemple d'écrits de Saint-Exupéry remontant à la débâcle de 1940, Pilote de guerre et la Lettre à un otage. Voici un extrait de cette dernière, dans laquelle « Saint-Ex » s'adresse à un ami juif, suivi du commentaire de P. Yonnet :

« Toi si français, je te sens en péril de mort, parce que français, et parce que juif (..., coupure de AMG). Nous sommes tous de France comme d'un arbre, et je servirai ta vérité comme tu eusses servi la mienne. »

"Continguïté de thèmes que notre cadre mental antiraciste a manichéisés en les classant dans l'absolument irréconciliable : la nation substantielle et de longue souche, rameaux, tronc et racines où « nous sommes tous de France comme d'un arbre », cet attachement à une identité française forte associée comme l'une de ses conséquences au refus des mécanismes d'exclusion antisémite." (pp. 74-75)


« L'ethnicisme d'application extérieure (politique étrangère) tend à devenir un ethnicisme d'application intérieure (politique régionale et politique d'immigration)... » : on aura reconnu là ce bon vieux truc qui consiste à essayer et à perfectionner une politique à l'extérieur, chez plus petit et/ou plus faible que soi, chez ceux que personne de vraiment puissant ne va défendre, avant de la pratiquer à la maison, armé de ces précédents - un des derniers avatars de cette tactique étant sans doute la volonté d''utilisation de l'ADN pour établir des critères « fiables » quant au regroupement familial [1]. Le génie particulier d'un Bernard Kouchner étant dans la cas évoqué par P. Yonnet de promouvoir une politique paraissant vraiment, aux yeux de vous et moi qui n'y connaissent rien aux Kurdes et qui ne leur veulent aucun mal, empreinte d'humanité et de perspective historique.

On constatera tout de suite, dans cet ordre d'idées, que si ces stratégies politiques ont pris une plus grande ampleur aux beaux temps de l'Empire français, quand la métropole disposait d'un grand terrain de jeux, sans autre arbitre qu'elle-même, pour tester telle ou telle innovation, le grand absent de la citation de Paul Yonnet est précisément la colonisation. Notre auteur a je crois raison de souligner que la notion de « race française » telle qu'elle s'est mise en place au fil du temps et telle qu'elle constituait le socle d'un consensus à l'orée du XXe siècle - consensus que renforça et ébrécha en même temps la Première Guerre mondiale, comme le montre notamment le texte de Céline que j'ai mis aujourd'hui en exergue - est « loin de devoir déboucher, en son usage alors courant, sur une pratique ou une pensée racistes », il n'en reste pas moins qu'impasse est ici faite sur le rôle de la colonisation dans la définition de cette race française, dont la « supériorité » fut à la fois utilisée pour justifier la colonisation et justifiée par la réussite de cette même colonisation (je vous en parlais il y a peu, c'est l'auto-alimentation du droit du plus fort : je suis le plus fort, donc j'entreprends et je réussis, et d'ailleurs le fait que je réussisse prouve que j'étais le plus fort, et que j'avais donc raison d'entreprendre, etc.), le cas de Ernest Lavisse, évoqué par P. Yonnet, étant d'ailleurs tout à fait révélateur à cet égard.

"Je suis contre les femmes ; tout contre" : le célèbre propos de Guitry - cet admirable représentant sinon de la race française en tout cas de « l'esprit français » -, par ce jeu de mot sur les sens du terme « contre » peut aider à faire comprendre les ambiguïtés de cette définition de la race française par elle-même qui se définit aussi contre les autres, et notamment contre les colonisés qu'elle assujettit, en même temps qu'elle se définit contre ces Allemands si proches, que l'on déteste et que l'on admire, dont on se sent différent mais à qui on aimerait parfois ressembler [2], etc... Bref : ne nous laissons pas entraîner trop loin dans ces directions, ne tentons pas de distribuer trop de bons et de mauvais points à propos de ce qui s'est passé il y a plus d'un siècle ; il nous suffit d'avoir montré ou rappelé, d'une part qu'il ne faut pas - il ne faut jamais ! - oublier que la politique - ou les politiques - de la France en ces années-là ne se réduit pas à l'Hexagone, d'autre part que l'auto-définition de soi implique nécessairement des formes variées et plus ou moins inoffensives de dépréciation des autres (je vous renvoie à C. Lévi-Strauss sur ce sujet).

Enfin, et avant que d'aborder dans un troisième volet, plus précisément, certains des critiques de la France, il faut reformuler ce qu'écrit Paul Yonnet en termes de holisme et individualisme. La métaphore de la « race française » comme un arbre aux racines profondes voire immémoriales, qui se développe et se ramifie à travers les âges à partir d'un substrat commun, est bien sûr d'esprit typiquement holiste. L'intéressant, si l'on se concentre encore une fois sur la période 1870-1914, c'est que l'on voit de nouveau à l'oeuvre un des schémas directeurs qui a permis à cette époque de fonctionner, fût-ce sur des modes très tendus : l'individualisme s'est y aidé du holisme, s'est parfois voulu, éventuellement même consciemment, comme le prolongement du holisme. On trouvait ce thème chez Tocqueville, on le retrouvera chez Péguy et Bernanos, on le trouve chez Jaurès : 1789 comme continuation d'un certain esprit égalitaire et aristocratique français, la royauté et certains visages de la Révolution main dans la main, à la fois contre 1793 et contre l'économie de marché bourgeoise, la révolution industrielle, etc.

Ce n'est pas aujourd'hui notre sujet que de discuter ces conceptions pour elles-mêmes, ce qui est important pour l'heure est de noter le pont qu'elles tentent de jeter entre présent et passé - entre modernité et tradition -, et la façon dont cela permet de créer un climat d'ensemble - P. Yonnet parle d'une « évidence » - où se retrouvent des gens par ailleurs très opposés, Jaurès et Maurras par exemple. Car si l'on peut s'étriper sur le contenu de cette notion de « race française », si l'on peut reprocher à l'adversaire de la trahir, ou de la soumettre à des « partis de l'étranger », Juifs, francs-maçons, etc., ou de l'empêcher d'évoluer et d'accomplir sa destinée, rares sont ceux qui refusent ce lien entre présent et passé, lien qui d'ailleurs n'empêche pas, éventuellement, de préférer le premier (Jaurès) ou le deuxième (Tocqueville) de ces termes. A sa manière, et après le traumatisme de la Grande Guerre, le texte de Céline par lequel j'ai commencé cette livraison, est encore une version de ce mythe de la « race française », version tout simplement négative : nous avons toujours été « miteux, chassieux, puceux ».

Donc : si l'on peut tout à fait, bien que ce ne soit ni notre sujet ni celui de P. Yonnet, décrire le contenu, ou plutôt les contenus différents, désignés par le concept de « race française », cela ne nous est pas nécessaire. A l'époque déjà on le savait, l'identité française - pour employer une expression contemporaine, dont on pourrait d'ailleurs soutenir qu'elle est plus rigide ce que celle de « race », mais passons - est multiple, sous-tendue par des conflits, utilisons la terminologie de Tocqueville, entre « aristocratie » et « démocratie ». Ces notions, on peut, de Augustin Thierry à Emmanuel Todd, les relier à des noyaux de populations différents au sein du pays. On peut, si l'on maudit l'une d'entre elles, la rejeter dans le passé (optique de la vulgate marxiste, qui justement sort de notre tableau, ou tente d'en sortir, car lorsqu'il s'agira d'aller défendre la patrie contre l'Allemand, les plus internationalistes en paroles ne mégoteront pas longtemps), ou l'assimiler à l'étranger (option Maurras) : les termes du débat restent à peu près les mêmes [3].


Finissons-en. La « race française » telle qu'elle était une « évidence », n'était pas une race au sens biologique, et c'est que Paul Yonnet rappelle avec à-propos. Le Robert 2006 donne comme sens du mot race :

I.1 Famille, considérée dans la suite des générations et la continuité de ses caractères (ne se dit que de grandes familles, familles régnantes,etc.). 2. Vieilli. Commune plus vaste considérée comme une famille, une lignée. 3. Fig. Catégorie de personnes apparentées par des comportements communs.

II. Subdivision de l'espèce zoologique, elle-même divisée en sous-races ou variétés, constituée par des individus réunissant des caractères communs héréditaires.

III. 1. (1684) Subdivision de l'espèce humaine d'après des caractères physiques héréditaires. 2 Par ext. (XIXe) Dans la théorie du racisme, Groupe naturel d'humains qui ont des caractères semblables (physiques, psychiques, culturels, etc.) provenant d'un passé commun, souvent classé dans une hiérarchie.

L'objet de ma livraison de ce jour, pour résumer, est de montrer que l'expression « race française » (où le mot race était principalement employé dans les sens « vieilli » et « figuré » I 2 et I 3), à la fois parce que le mot - notamment dans son sens I 1, déjà - le permettait et parce que l'histoire, de Vacher de Lapouge à Hitler, s'en est chargée, cette expression ne peut plus être employée que dans les sens II et surtout III, et surtout III 2 - donc, dans les faits ne peut plus être employée -

sauf, précisément, par les antiracistes assermentés, qui en déduisent que les Français ne sont pas une « vraie race » [4]. Source de contradictions et de complications, dans l'image que nous nous faisons de nous-mêmes, que ce qu'on appelle les « minorités » se font d'elles-mêmes, dans l'image qu'elles se font de nous (ainsi que dans le cervelet du pauvre Eric Zemmour, mais passons). Je précise tout de suite que je suis loin de croire que tous ceux qui « appartiennent » à ces minorités adhèrent à une vision aussi racialiste que celle qui fut développée par SOS-Racisme à une époque et qui peut l'être de temps à autres par le CRAN aujourd'hui. Simplement, la situation d'ensemble est confuse, et il me semble que le recul historique que nous permet d'avoir le texte de Paul Yonnet peut contribuer à la clarifier.


Ces idées en appellent d'autres... A bientôt !




A titre d'illustration, je reproduis ci-après le texte de la chanson, bien-nommée, Hexagone, écrite en 1980 par celui qui allait plus ou moins devenir le barde officiel de SOS-Racisme - Renaud. Tout n'est certes pas à jeter dans ces vers parfois piquants, mais c'est pour la vision d'ensemble, cette détestation proclamée de la France par un français, pour ce volontarisme du rejet, et par comparaison avec ce que pouvait écrire Saint-Exupéry (un rien plus courageux que M. Renaud Séchan, faut-il le rappeler... mais ce sont aussi des époques différentes), que je vous invite à les lire.



"Ils s'embrassent au mois de Janvier,
car une nouvelle année commence,
mais depuis des éternités
l'a pas tell'ment changé la France.
Passent les jours et les semaines,
y a qu'le décor qui évolue,
la mentalité est la même :
tous des tocards, tous des faux culs.

Ils sont pas lourds, en février,
à se souvenir de Charonne,
des matraqueurs assermentés
qui fignolèrent leur besogne,
la France est un pays de flics,
à tous les coins d'rue y'en a 100,
pour faire règner l'ordre public
ils assassinent impunément.

Quand on exécute au mois d'mars,
de l'autr' côté des Pyrénées,
un arnachiste du Pays basque,
pour lui apprendre à s'révolter,
ils crient, ils pleurent et ils s'indignent
de cette immonde mise à mort,
mais ils oublient qu'la guillotine
chez nous aussi fonctionne encore.

Etre né sous l'signe de l'hexagone,
c'est pas c'qu'on fait d'mieux en c'moment,
et le roi des cons, sur son trône,
j'parierai pas qu'il est all'mand.

On leur a dit, au mois d'avril,
à la télé, dans les journaux,
de pas se découvrir d'un fil,
que l'printemps c'était pour bientôt,
les vieux principes du seizième siècle,
et les vieilles traditions débiles,
ils les appliquent tous à la lettre,
y m'font pitié ces imbéciles.

Ils se souviennent, au mois de mai,
d'un sang qui coula rouge et noir,
d'une révolution manquée
qui faillit renverser l'Histoire,
j'me souviens surtout d'ces moutons,
effrayés par la Liberté,
s'en allant voter par millions
pour l'ordre et la sécurité.

Ils commémorent au mois de juin
un débarquement d'Normandie,
ils pensent au brave soldat ricain
qu'est v'nu se faire tuer loin d'chez lui,
ils oublient qu'à l'abri des bombes,
les Francais criaient "Vive Pétain",
qu'ils étaient bien planqués à Londres,
qu'y avait pas beaucoup d'Jean Moulin.

Etre né sous l'signe de l'hexagone,
c'est pas la gloire, en vérité,
et le roi des cons, sur son trône,
me dites pas qu'il est portugais.

Ils font la fête au mois d'juillet,
en souv'nir d'une révolution,
qui n'a jamais éliminé
la misère et l'exploitation,
ils s'abreuvent de bals populaires,
d'feux d'artifice et de flonflons,
ils pensent oublier dans la bière
qu'ils sont gourvernés comme des pions.

Au mois d'août c'est la liberté,
après une longue année d'usine,
ils crient : "Vive les congés payés",
ils oublient un peu la machine,
en Espagne, en Grèce ou en France,
ils vont polluer toutes les plages,
et par leur unique présence,
abîmer tous les paysages.

Lorsqu'en septembre on assassine,
un peuple et une liberté,
au cœur de l'Amérique latine,
ils sont pas nombreux à gueuler,
un ambassadeur se ramène,
bras ouverts il est accueilli,
le fascisme c'est la gangrène
à Santiago comme à Paris.

Etre né sous l'signe de l'hexagone,
c'est vraiment pas une sinécure,
et le roi des cons, sur son trône,
il est français, ça j'en suis sûr.

Finies les vendanges en octobre,
le raisin fermente en tonneaux,
ils sont très fiers de leurs vignobles,
leurs "Côtes-du-Rhône" et leurs "Bordeaux",
ils exportent le sang de la terre
un peu partout à l'étranger,
leur pinard et leur camenbert
c'est leur seule gloire à ces tarrés.

En Novembre, au salon d'l'auto,
ils vont admirer par milliers
l'dernier modèle de chez Peugeot,
qu'ils pourront jamais se payer,
la bagnole, la télé, l'tiercé,
c'est l'opium du peuple de France,
lui supprimer c'est le tuer,
c'est une drogue à accoutumance.

En décembre c'est l'apothéose,
la grande bouffe et les p'tits cadeaux,
ils sont toujours aussi moroses,
mais y a d'la joie dans les ghettos,
la Terre peut s'arrêter d'tourner,
ils rat'ront pas leur réveillon;
moi j'voudrais tous les voir crever,
étouffés de dinde aux marrons.

Etre né sous l'signe de l'hexagone,
on peut pas dire qu'ca soit bandant
si l'roi des cons perdait son trône,
y aurait 50 millions de prétendants."



U1307635XINP

Hawaï, 1956, Jane Russell et Raoul Walsh... White trash forever !






[1]
Avec dans ce cas comme dans d'autres le retournement de la posture « droits-de-lhommiste » : puisque ces gens qui sont tellement nos égaux n'ont pas rechigné [sic] à accepter les analyses ADN, ne serait-ce pas se déclarer indûment supérieurs à eux que de les refuser ? Et il est bien évident que l'inconscient paternaliste, pour ne pas dire plus, de certains « droits-de-lhommistes », est un point faible sur lequel l'adversaire, qui n'aime pas plus les nègres, ou qui du moins ne s'est pas mis en tête de les aimer, ne se prive pas d'appuyer.



[2]
Au point de s'offrir en sacrifice, avec et contre lui, lors de la Grande Guerre... Terrible jeu de miroirs que ce conflit entre deux peuples « si loin si proches » qui vont finir par s'holocauster eux-mêmes et mutuellement, dans une sorte de valse amour/haine pathétique en tous les sens du terme : émouvante et dérisoire (valse dont le symbole reste les Meyer dont je vous ai déjà parlés). Cette idée permettrait de comprendre pourquoi des esprits lucides comme R. Rolland ou, après l'exaltation chauvine du début, Thomas Mann, laissent quelque peu froid, même si dans leur pacifisme ils ont eu d'une certaine manière raison avant les autres : on a le sentiment, justifié ou non (vous aurez compris que je n'ai pas lu Au-dessus de la mêlée, j'explique justement pourquoi je n'ai jamais eu envie de le lire), que ces sages sont passés à quelque chose d'essentiel à leur époque. Mais peut-être est-ce une forme d'envie ou de rancoeur face à leur sainteté...

Quoi qu'il en soit, de ce point de vue, la Seconde Guerre mondiale, dans son épisode franco-allemand, est nettement moins intéressante : ce qui était psychologiquement sinon confondu du moins incestueusement proche, soit ne manifeste plus son ambivalence que sous une forme passive (on peut avoir des sentiments mêlés vis-à-vis des Allemands et de leur présence en France, mais l'important dans un premier temps est de survivre), soit se disjoint en des pôles nettement plus marqués (la Résistance d'un côté, certes pas toujours haineuse, mais clairement focalisée contre un ennemi auquel on n'a aucune envie de ressembler ; la Collaboration, et notamment son lot d'homosexuels plus ou moins avoués fascinés par la jeunesse allemande, dont le quarteron d'écrivains en goguette en Allemagne en octobre 1941 (Drieu, Jouhandeau, Abel Bonnard, dont la postérité a plus retenu l'élégant surnom de « Gestapette » que ses écrits littéraires, André Fraigneau...) restera l'emblème.) Et depuis, depuis disons la vraie mise en route de la « construction européenne », c'est l'indifférence mutuelle...



[3]
On remarquera d'ailleurs dans certaines controverses, auxquelles j'ai moi-même participées, « aux côtés » d'Emmanuel Todd, sur Nicolas Sarkozy (ou, paraît-il, dans le livre de P. Péan sur B. Kouchner), on remarquera, disais-je, que l'on retrouve cette accusation d'importation en France de valeurs étrangères, à la race, l'identité, la tradition - le terme ici importe peu - française. Sans nous lancer dans une discussion sur ces thèmes, clarifions :

- des importations de valeurs étrangères, et des importations nocives, cela est possible, il n'y a rien de mal en soi à en parler et à les critiquer. Les cultures communiquent, il n'y a aucune raison pour qu'elles communiquent toujours bien ou se transmettent toujours ce qu'elles ont de plus adapté l'une à l'autre. Ce qui pose problème, c'est lorsqu'on passe de la critique de ces valeurs importées, et des personnes dont on trouve qu'elles ont tort de les importer, à une critique essentialiste de ces personnes en tant qu'elles appartiennent, ont toujours appartenu, appartiendront toujours à des groupes porteurs de ces valeurs. C'est l'opération qu'à tort ou à raison, je ne connais pas les textes, on reproche à Maurras envers protestants, franc-maçons et juifs, important dans une France aristocratique le virus de la démocratie ;

- dans le cas de Nicolas Sarkozy, il n'y a aucun problème moral à l'accuser de promouvoir une conception anglo-saxonne inégalitaire de l'existence, tant il la revendique. Le problème précis est plutôt de savoir à quel point ces valeurs, notamment sous la forme « économiste » qu'elles prennent de nos jours, sont si anglo-saxonnes et si peu françaises que cela (je vous l'avais signalé, E. Todd recommande à ce sujet le livre Néolibéralisme, version française de F. Denord, qui comme son titre l'indique soutient plutôt la thèse que Reagan et Thatcher sont en la matière loin d'être responsables de tous « ces mensonges qui nous ont fait tant de mal »).



[4]
C'est une autre interprétation de la tirade de Bardamu mise en exergue : la France n'est qu'un « ramassis », pas une vraie nation ou une vraie race. Par opposition peut-être en premier lieu aux Juifs, qui eux sont et ont toujours été une race. On sait que dans les pamphlets, notamment Bagatelles... et L'école des cadavres, Céline est un peu « à la recherche de la race perdue », sur le thème : depuis quand les Français ne sont-ils plus une vraie race, depuis quand est-ce que cela a commencé à déconner ? Et est-ce que les Allemands, qui ont mieux compris ces histoires de race que nous, ne pourraient pas nous aider ? Etc.

Julien Dray, ex-« tête pensante » de SOS-Racisme, peut ne pas apprécier le rapprochement, il n'en reste pas moins qu'il y a, donc, des points communs entre certaines thématiques développées par son organisation et certaines prémisses théoriques de Céline.


Ajout le 19.03.09.
J'aurais pu formuler cette dernière idée plus rapidement, et même m'en servir pour compléter mon exergue : le slogan de SOS-Racisme, « Nous sommes tous des immigrés », n'est jamais qu'une variante lapidaire de la phrase de Céline sur ces « puceux... venus vaincus des quatre coins du monde ». Il y a des différences de polarité, ce qui est vu ici comme un bien est vu là comme un mal (et encore : chez Céline comme chez J. Dray il y a des sautes d'humeur), mais le système conceptuel est le même.

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mardi 5 juin 2007

Vive la France.

odalisque_ingres


"Vouée au bonnes, oh oui je l'étais... J'avais à peine onze ans que dans les comédies que nous jouions à l'école pour la fête de la directrice, je réclamais en pleurant les rôles de domestique. Rien ne me semblait plus enviable que d'entrer en disant : "Madame est servie"."


femalger_grand


"Je m'aperçois que l'abolition de l'esclavage et de la polygamie va permettre aux hommes de s'acharner désormais sur une seule esclave qu'ils appelleront leur femme." (Sacha Guitry)


lady-piano

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