jeudi 11 septembre 2008

"Mon pardon dans ton cul, petite bite..." (Ajout le 22.10.)

Bigard_met_le_paquet-front


Je sais, c'est un peu facile... Mais voir un gros prétentieux sans couilles s'allonger ainsi comme une merde, c'est toujours assez drôle - de surcroît, cette petite comédie, avec ses rôles répartis à l'avance et sa conclusion 100% prévisible, est tellement révélatrice de notre époque de spectacle mort, qu'il faut bien une piqûre de rappel de temps à autre :


"L'humoriste Jean-Marie Bigard qui a défendu une théorie du complot concernant les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis vendredi sur Europe 1, « demande pardon à tout le monde », dans un court texte transmis mardi à l'AFP.

« Je demande pardon à tout le monde [même à ceux qui n'en ont rien à foutre ou qui sont d'accord avec moi, comme ça c'est plus simple] pour les propos que j'ai tenus vendredi dernier pendant l'émission de Laurent Ruquier sur Europe 1 », écrit M. Bigard.

« Je ne parlerai plus jamais des événements du 11 septembre. Je n'émettrai plus jamais de doutes. J'ai été traité de révisionniste, ce que je ne suis évidemment pas [et d'ailleurs je ne sais pas ce que ça veut dire] » , conclut-il.

L'humoriste avait affirmé notamment sur Europe 1, dans l'émission On va s'gêner: « On est absolument sûr et certain maintenant que les deux avions qui se sont écrasés sur la forêt et le Pentagone, n'existent pas. Il n'y a jamais eu d'avion (....) C'est un mensonge absolument énorme ».

Interrogé par l'AFP, le directeur des programmes d'Europe 1, Philippe Balland, avait fait part de sa désapprobation sur « les propos et les thèses tenus » [sic] à l'antenne par l'humoriste.

« Ces propos n'engagent que lui. Maintenant ça relève de la liberté individuelle de chacun de s'exprimer. Par souci du respect du droit d'expression [que nous conchions chaque jour que Dieu fait, en bon enculé et enculiste que nous sommes] nous avons laissé ces propos sur notre antenne mais nous les désapprouvons », avait ajouté M. Balland.

Depuis vendredi soir, plusieurs sites internet et journaux ont évoqué les propos tenus par Jean-Marie Bigard en abordant plus généralement le problème posé par la rumeur tenace de la théorie du complot sur les attentats du 11 septembre.

En mars, d'anciens propos sur le même sujet de Marion Cotillard, fraîchement « oscarisée », avaient conduit son avocat à répondre « qu'elle n'a jamais eu l'intention de contester ni de remettre en cause les attentats » et regretté « l'interprétation donnée à des propos anciens sortis de leur contexte » [Mon interprétation dans ton contexte, idiote...]

Révélé par l'émission « La Classe » sur France 3 au début des années 80, Jean-Marie Bigard est un des humoristes préférés des Français.

L'humoriste, connu pour ses sketches souvent grossiers, détient, dans la catégorie des « one man shows », le record des plus grandes salles avec des représentations au Palais omnisports de Paris-Bercy et au Stade de France.

Jean-Marie Bigard mène parallèlement une carrière de comédien et sera à partir du 16 septembre à l'affiche au théâtre Hébertot dans Clérambard de Marcel Aymé.

Il avait fait partie des invités du président Sarkozy à l'occasion d'un voyage d'Etat au Vatican."


Source : http://news.fr.msn.com/celebrites/article.aspx?cp-documentid=9530127


(Faut-il préciser que c'est l'attitude soumise de M. Bigard qui est en cause. Sur le 11 septembre, affaire toujours à suivre, dans l'incertitude qui caractérise parfois si bien notre société de communication, d'information, de rationalisme...)




(Ajout le 22.10.08)
J'apprends ce jour que Jean-Marie Bigard ne semble finalement pas avoir lâché l'affaire, et que, après quelques semaines de retraite stratégique, il repart à l'assaut - ou du moins ne s'avoue plus vaincu à la première escarmouche. Si donc j'ai été trop sévère, tant mieux !

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vendredi 6 octobre 2006

Homosexualité et décadence.

Lorsqu'un auteur vous donne des clés nouvelles pour formuler une idée qui vous trotte dans la tête depuis longtemps, il serait dommage de se priver. En empruntant des concepts à René Girard, on peut me semble-t-il comprendre pourquoi l'on voit souvent apparaître dans des périodes de décadence une généralisation relative et une visibilité accrue des comportements homosexuels. La fin de l'Empire Romain, le dernier Moyen Age, la période actuelle, en sont trois exemples.

Comme à l'accoutumée, quelques précisions s'imposent pour circonscrire la portée et le but de mon propos :

- René Girard a lui-même énoncé une très stimulante théorie de l'homosexualité, notamment dans les pp. 467-471 de l'édition "Poche" des Choses cachées depuis la fondation du monde (Grasset, 1978), mais je n'y ferai référence que par la bande. En règle générale, il est possible de considérer les analyses de Girard de façon soft ou hard : on peut, dans le premier cas, lui emprunter quelques intuitions d'ordre sociologique ou anthropologique, et les appliquer à d'autres domaines ; dans le deuxième cas, on adopte ou on affronte consciemment des hypothèses très fortes sur les Origines de la culture (Desclée de Brouwer, 2004). Je suivrai ici, on l'aura compris, la première manière de faire.

- Il y a par rapport à tout ce que je vais écrire au moins un contre-exemple d'école (mais ne faut-il pas se méfier de ce genre d'évidence ?), les Grecs. Je ne pense pas que ce soit gênant pour les phénomènes que je vais tenter de décrire, mais cela montre qu'il s'agit ici, prenons-nous pour Max Weber, d'une hypothèse de causalité, féconde dans certains cas, pas d'une théorie générale. Il m'intéresse en tous les cas moins d'avoir raison ou tort sur les Grecs ou la fin du Moyen Age que sur la période actuelle.

- Par exception, je ne suivrai pas totalement le dictionnaire (Robert), dont voici la définition de la décadence : "Acheminement vers la ruine ; état de ce qui dépérit, périclite." A proprement parler, j'aurais pu intituler cette note "Conséquences de la décadence et homosexualité", même si ce n'aurait pas été non plus parfaitement exact. Mais entrons dans le sujet.

Dans l'"état de ce qui dépérit, périclite", ce qui m'intéresse n'est pas la connotation péjorative, c'est le processus de dissolution des repères constitutifs de la société : les frontières traditionnelles se brouillent, les gens ne savent plus trop où ils (en) sont. L'intérêt des intuitions de Girard (dès Mensonge romantique et vérité romanesque, Grasset, 1961), est de ne pas formuler ce type d'évolution sur le mode traditionnel : "Les gens se croient tout permis" - et donc se jettent les uns sur les autres (vision "réactionnaire" qui a son symétrique dans des formes de propagande pro-homosexualité : si dès qu'il y a moins d'interdits l'homosexualité apparaît, c'est qu'elle était auparavant latente chez chacun). L'approche est plus large et moins moralisatrice : quand il y a des barrières strictes, morales et entre classes sociales, les gens savent ce qu'ils peuvent ou non désirer. Il y a bien sûr toujours des exceptions pour, depuis le fin fond de la société, parvenir à s'élever jusqu'au sommet ou à avoir une aventure avec une femme de la haute, il y a, en plus grand nombre, des percées moins fracassantes et des déclassements plus ou moins définitifs, mais ces dynamiques n'affectent pas la stabilité de l'ensemble et des références communes à tous.

A l'inverse, en période de "décadence", dans tous les domaines les repères se perdent, ce sont donc tous les désirs qui se retrouvent déboussolés : on peut espérer plus ou moins, selon les cas, que ce à quoi on était habitué, un poids d'indétermination se retrouve attaché à chaque désir, qu'il soit financier, lié à la consommation, ou sexuel. Dit autrement : ce qui est intéressant n'est pas que l'on se réjouisse ou se désole de l'effondrement des barrières sociales et culturelles qui assuraient la stabilité de l'ensemble, c'est que ces barrières constituaient des différences, sinon infranchissables, du moins très nettement marquées, et qu'avec la décadence ces différences s'effacent, rendant non seulement réalisables pratiquement, mais surtout intellectuellement envisageables, des désirs auparavant motivés par rien ou presque. Et c'est au sein de ce processus global d'indifférenciation que se produit l'effacement des différences sexuelles et des prescriptions sexuelles, que ce qui était inconcevable et criminel il y a peu se retrouve, sinon favorablement connoté, du moins toléré - indifférent.

Ce processus peut ne pas toucher, ou dans des proportion limitées (fin du XVIIIè siècle français) les moeurs sexuelles - même s'il y n'y a pas tant de domaines que cela où il peut se manifester. Il peut aussi ne pas avoir besoin de les toucher, si l'homosexualité, comme chez les Grecs, fait partie d'un art de vivre peut-être pas constitutif de la société, mais du moins fort lié à la façon dont ses participants les plus actifs et les plus représentatifs, les mâles libres, la conçoivent.

J'ai utilisé tout à l'heure le terme "latente". Dans le cadre de mon analyse, on peut l'accepter, à condition d'en relativiser la portée : l'homosexualité peut être latente chez tout un chacun (remarquons qu'à l'instar ce ce qui se passe chez Girard ces idées n'impliquent aucune prise de position sur les problématiques biologiques et génétiques de l'homosexualité), mais ni plus ni moins, fondamentalement, que le désir d'avoir une belle voiture (ou une plus belle voiture que le voisin), de devenir homme politique, star de cinéma ou de télé-réalité.

Le titre "Conséquences de la décadence et homosexualité" serait donc restrictif par rapport au processus, car bien sûr, si un phénomène de valorisation sociale de l'homosexualité se met en place - comme c'est le cas à notre époque -, ce qui conduit d'ailleurs à la mise en place d'un nouvel ordre, de nouvelles différences, cela suscitera des comportements subordonnés à cette valorisation, comportements qui, s'ils sont assez nombreux, contribueront à leur propre généralisation, dans des limites plus ou moins vastes. Ce qui était effet devient aussi cause. Ce pourquoi, si l'argument entendu périodiquement "C'est à la mode d'être pédé" est bien court pour désigner des choix de vie assez essentiels, il met néanmoins le doigt sur cette réalité qu'en matière de moeurs aussi l'esprit grégaire a droit de cité. (A fortiori lorsqu'il s'agit d'être "fier" des moeurs en question, mais là n'est pas notre sujet.)

Qu'une époque de forte valorisation et de forte visibilité de l'homosexualité puisse aussi croire être une époque de "retour de l'ordre moral" traditionnel est une spécificité qui ne manque pas de sel, mais sur laquelle on ne reviendra pas aujourd'hui. Muray l'a très bien expliqué, c'est connu. En revanche, il me semble qu'il n'a pas poussé son raisonnement jusqu'au bout, et que, dans son rapport compliqué à Girard, que maintenant je suis virtuellement capable d'expliquer, sans vraiment se contredire il a trop laissé de flou dans ses analyses, en attaquant la question de la visibilité homosexuelle actuelle sous les seuls angles de l'indifférenciation et du paradoxe de la naissance d'une sorte d'ordre moral de l'indifférenciation. Bien sûr, tout cela est capital, et quant à moi c'est à Muray que je dois de l'avoir compris, mais il faut aller plus loin dans l'articulation de ce paradoxe à cette indifférenciation.

Car si les associations communautaristes gay sont aussi policières d'esprit, ce n'est pas seulement du fait de l'arrivisme de leurs membres se cramponnant à leur petit pouvoir, ce n'est pas seulement à cause de l'impudeur contemporaine, ce n'est pas seulement parce que la où la Loi recule le plus souvent les flics s'installent, c'est parce qu'à partir du moment où l'homosexualité n'est pas seulement tolérée ou indifférente, mais valorisée, il y a hiérarchisation, il y a création d'un nouvel ordre. Et créer un nouvel ordre à partir de l'indifférenciation, ce n'est pas commode, c'est justement un des paradoxes de la modernité - d'autant plus aigus dans un domaine aussi différenciateur que la sexualité. Il suffit de penser aux volte-face de Mme Royal sur le sujet : on peut y voir de pures préoccupations électoralistes, on peut aussi y voir les difficultés d'une zélatrice d'un "ordre juste", formule empruntée à Benoît XVI, à aller jusqu'au bout de ses idées sur le sujet sans retomber, pour le coup, dans un ordre réactionnaire et inadapté au temps présent.

En deux mots : dans le contexte actuel les associations gay sont une plaie inévitable. Avouons qu'il y a de pires choses à supporter. Pour l'instant.

Prions !

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mercredi 20 septembre 2006

Piqué chez le voisin.

En l'occurrence M. Statler :

"Je lisais dans le Courrier international numéro 828, la chose suivante :

"Le 10 mai dernier la Fed, la banque centrale américaine, a relevé ses taux directeurs. Wall Street a chancelé et les marchés d'actions dans les économies émergentes ont carrément plongé. (...)

Certes l'économie américaine reste la première au monde et l'évolution des taux d'intérêts américains touche l'ensemble du système financier. Mais au cœur de cette histoire se tapit quelque chose de très sombre – l'industrie des fonds spéculatifs. Face à ces seigneurs de l'apocalypse, qui ont la capacité de provoquer le prochain krach, nul ne sait quoi faire."

En lisant cela j'ai pensé aux colonels Qiao Liang et Wang Xiangsui (La guerre hors limites, Payot-Rivages, 2003) :

"Depuis qu'ils ont vécu la crise financière de l'Asie du Sud-Est, personne d'autre que les asiatiques n'a été autant affecté par la guerre financière. A vrai dire ils n'ont pas été seulement affectés mais véritablement laminés ! Une offensive financière surprise, volontairement planifiée et lancée par les détenteurs de capitaux flottants internationaux, a abouti à envoyer au tapis des pays que peu de temps auparavant le monde affublait du titre de "petits tigres" et de "petits dragons". (...) Les pertes causées par ce chaos prolongé ne sont pas inférieures aux pertes produites par une guerre régionale, et le mal fait au corps social est même encore plus grave que celui qu'aurait engendré une guerre régionale. Ce fut la première guerre menée par des organisations non-étatiques pour attaquer des pays souverains sans la force armée. (...)

L'attitude et la méthode adoptées par les Américains dans le traitement de la crise financière asiatique ont été un secret étroitement gardé. Quand la tempête éclata, les États-Unis s'opposèrent immédiatement à la proposition japonnaise de créer un fonds monétaire asiatique ; ils soutinrent la mise en place d'un plan de sauvetage soumis à conditions par l'intermédiaire du FMI dont ils sont l'un des principaux actionnaires, dans l'intention de forcer les pays asiatiques à accepter la politique de libéralisation économique dont ils étaient les promoteurs. Ainsi, ils posèrent comme condition à l'attribution par le FMI d'un prêt de 55 milliards de dollars à la Corée l'ouverture totale de son marché, offrant aux capitaux américains l'occasion de racheter des entreprises coréennes à des prix dérisoirement bas. Exiger, par ces méthodes de gangster, l'ouverture de marchés ou l'exclusion d'autres pays de ces marchés au profit des pays développés conduits par les États Unis s'apparente à une forme déguisée d'occupation économique"."


"Démocratie", "guerre" - les mots ne veulent plus dire grand-chose. Benoît XVI sur ce point ne me contredira pas.

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dimanche 17 septembre 2006

Au commencement était la parole...

Il est donc recommandé de l'écouter, ou de la lire, avant que d'émettre des jugements, avant que de suivre les jugements émis par d'autres.

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samedi 1 juillet 2006

Gauchistes, encore un effort pour découvrir le monde.

Le dernier ouvrage d'Alain Brossat, La résistance infinie,

Brossat

présente le double avantage de s'attaquer à certaines des idées actuellement en cours à l'extrême-gauche, ce qui nous permettra de poursuivre le dialogue entamé - si cette formulation n'est pas excessive - avec des gens comme Etienne Chouard ou Jacques Rancière, comme de situer la tendance de l'"extrême-gauche" que peut représenter A. Brossat par rapport à l'ensemble des positions politiques intéressantes d'aujourd'hui.

L'idéal serait d'établir une typologie des idées politiques contemporaines, ou plutôt vivantes, un tableau d'ensemble clair, dans lequel chacun pourrait retrouver les points où ses propres idées correspondent ou non à celles de tel ou tel. Nous n'en sommes pas là !

Ce livre assez bref (180 pp. environ) est constitué de plusieurs chapitres, à la fois indépendants et reliés les uns aux autres. Il me semble que le fil directeur est le suivant :

- une première partie polémique consacrée aux mouvements théoriques de "ré-enchantement" de la démocratie, partie qui nous retiendra le plus longtemps ;

- trois chapitres d'actualité, consacrés au 11 septembre, au 21 avril (j'ai résumé son propos ici), et à l'agression américaine en Irak, lesquelles contiennent autant des thèses sur ces événements - thèses qui nous occuperont peu - que des illustrations des limites des idées de ce que j'appellerai désormais, par commodité, la mouvance Chouard-Rancière, lorsqu'on les applique à des pareilles secousses ;

- un chapitre au statut plus vague, à mi-chemin entre la philosophie politique, la sociologie et l'étude de moeurs à la Philippe Muray, sur les peurs contemporaines, chapitre que l'on peut lire comme une attaque contre l'individualisme contemporain ;

- une dernière partie consacrée à l'idée de communauté, celle où M. Brossat propose le plus de "solutions" - nous verrons sous quelle forme -, celle aussi que je critiquerai le plus.


Le début, qui est aussi la thèse centrale du livre, prend la forme d'une attaque contre :

- les développements de Jacques Rancière sur l'égalité ;

- plus généralement, les volontés de retour aux sources de la démocratie grecque, lesques tentent de donner un nouveau sens et une nouvelle vitalité à "notre" démocratie.

L'offensive porte d'abord contre l'idée, développée notamment dans La haine de la démocratie (La fabrique, 2005), que l'égalité "de n'importe qui avec n'importe qui" n'a pas à être philosophiquement démontrée ou infirmée : elle se prouve chaque jour dans notre comportement. On peut, prenons tout de suite un exemple extrême, insulter un inférieur hiérarchique, l'humilier, reste que si l'on veut qu'il obéisse il faut bien lui donner des ordres, donc lui parler, donc le considérer comme capable de comprendre ce que nous disons (y compris lorsqu'on l'humilie...), donc finalement, malgré qu'on en ait, le considérer dans la pratique comme égal. J'ai déjà dit le bien que je pense de cette idée - qui a d'ailleurs un petit côté Wittgenstein : voyons, dans la vie quotidienne, comment les choses se passent -, j'ai déjà aussi exprimé ce qui me semble être le revers de sa médaille : si les gens sont si égaux que ça de toutes façons, pourquoi alors s'occuper de politique, d'institutions, d'injustice, etc. ? M. Brossat enfonce le clou de la même façon : cette idée-là ne débouche sur rien de concret politiquement. On pourrait même en faire un alibi ou un motif d'un conservatisme de l'ordre juste, pour parler comme Benoît XVI et Ségolène Royal, idée que j'ai exprimée sous forme de paradoxe il y a peu. Mais restons-en là pour l'instant sur ce sujet.

A. Brossat attaque J. Rancière sous un autre angle. N'ayant pas lu La mésentente (Galilée, 1995), à laquelle il est fait allusion ici, il se peut que je reproduise des attaques injustes contre ce livre. Mais si l'on suit M. Brossat, cette thèse de l'égalité de tous avec tous est particulièrement illustrée par M. Rancière dans le domaine de la prise de parole, quand le dominé fait irruption dans le débat et par son récit comme par ses arguments se met à exister dans le champ politique, montrant qui plus est de facto qu'il est l'égal de tous. Le mouvement ouvrier, les sans-papiers plus récemment, proposent de belles démonstrations par l'exemple de cette thèse, dont A. Brossat ne nie pas qu'elle puisse être féconde dans certains cas, mais dont il estime, que, globalement, étant donnée l'évolution du monde, et notamment des "démocraties libérales", sa portée effective est de plus en plus réduite, puisque justement ces régimes se révèlent de plus en plus doués pour supprimer tout espace où cette prise de parole soit possible.

Le chapitre sur le 11 septembre - la destruction des tours comme une sorte de cri de rage muet, presque aphasique - illustre cette idée à partir d'une comparaison avec un roman de Melville, Billy Budd, dans lequel le dominé, injustement accusé et privé de parole par le dominant, ne peut se rebeller qu'en poussant un cri et en tuant net le maître. Quoi qu'il en soit de ce parallèle et de cette interprétation du 11 septembre (sur laquelle je reviendrai), il me semble qu'Alain Brossat n'a pas tort de rappeler que les thèses comme celles de Jacques Rancière sur la prise de parole présupposent qu'il soit possible de prendre la parole et d'être entendu, et que cela est, dans les cas vraiment importants, de plus en plus difficile.

Ce thème de la parole n'est pas propre à J. Rancière, et encore moins son retour aux Grecs pour tenter de capter l'essence de la démocratie. De Castoriadis à Badiou en passant par E. Chouard et nombre d'auteurs vers lesquels le site de ce dernier nous renvoie, le mouvement ne date pas d'aujourd'hui qui cherche dans l'Athènes de l'Antiquité les clés qui nous permettraient de retrouver une "vraie démocratie". Alain Brossat ne nie pas l'intérêt potentiel de ces travaux - il a raison -, il estime qu'ils tombent à côté de la plaque, pour le simple motif qu'en réalité nous vivons dans un monde bien plus romain - inégalitaire, impérialiste, cynique... - que grec, à l'intérieur duquel ce genre de parlotes n'est d'aucune signification effective quant à la réalité et à la dureté des processus en cours (parlez-en aux Palestiniens). Il ne s'agit pas alors de jouer aux philosophes grecs, ce qui ne fait ni chaud ni froid aux généraux romains, mais de "se faire" gaulois ou plébéien, de moins chercher à bouger le régime de l'intérieur, "démocratiquement", que de l'extérieur - et si besoin est, et besoin il y a, violemment. D'où par exemple, je ne dirais pas le soutien au Hezbollah, car les membres de celui-ci s'en moquent comme de leur premier attentat, mais la qualification de celui-ci comme organisation politique, et non terroriste.

Je crois qu'Alain Brossat a en grande partie raison, mais que sa métaphore de notre "romanité" actuelle l'emmène trop loin. Il a raison de rappeler que la violence n'est pas à exclure a priori du domaine de l'action politique (p. 37), et que les dominants actuels (je n'aime pas trop cette terminologie, mais acceptons-là ici) jouent justement sur ce thème pour battre en brèche toute action un peu efficace. Il a raison aussi de stigmatiser l'inefficacité politique actuelle de ces thèmes de "ré-enchantement" de la démocratie - si ce n'est, tout de même, lors du 29 mai. Mais il se laisse emporter trop loin quand il en vient à considérer que tout ce qui se veut "grec" est soit insignifiant soit "allié objectif" du système impérial. D'abord parce que, tout sceptique que l'on puisse être, l'on ne sait pas de quoi ces mouvements vont accoucher dans le futur, ensuite parce qu'il faut bien tenir compte du fait que beaucoup de gens désapprouvent a priori toute forme de violence, enfin et surtout parce qu'il est important d'avoir plusieurs fers au feu. Je rappelais il y a quelques mois qu'une bonne partie des conquêtes ouvrières du XXè siècle, obtenues généralement dans la légalité, avaient eu lieu parce que l'URSS proposait un modèle concurrent et qu'il fallait attacher (affectivement, financièrement) les gens au système capitaliste parlementaire. Cela s'est fait aux dépens de toute la population d'Europe orientale. Je ne sais pas si une telle configuration peut se mettre en place de nos jours, et aux dépens éventuels de qui cela se ferait. Mais il me semble, pour utiliser des métaphores militaires comme le fait Alain Brossat, que dans une guerre il est important de varier les fronts, les objectifs, les angles d'attaque, les alliés. Il est difficile de plus de nier, sans préjudice des évolutions à venir, qu'Internet a ouvert de nouveaux espaces de prise de parole - pour combien de temps ?


Passons maintenant au dernier chapitre de cette Résistance infinie, dans lequel Alain Brossat présente, je ne dirai pas ses solutions, mais une sorte de modèle d'action, autour de l'idée de communauté. Ce chapitre est le moins bon du livre. L'on ne peut d'ailleurs qu'être surpris par le décalage entre l'acuité du début et la platitude romantique de la fin. On peut certes y voir le simple reflet de la plus grande difficulté qu'il y a toujours à construire qu'à détruire. Je crois - ce sera ma troisième partie - que le problème est plus profond. Mais tâchons d'abord d'argumenter notre propos.

Alain Brossat, après avoir illustré ses thèses du premier chapitre dans une série de variations sur le 11 septembre et l'agression américaine en Irak d'une part - lesquels montrent combien une approche comme celle de J. Rancière a peu à dire sur de tels événements, l'après 21 avril et l'apathie politique des Français d'autre part - qui montrent que le retour à une action politique "traditionnelle" n'est pas pour demain, propose une sorte de modèle de communauté d'action politique, bâtie sur l'engagement personnel, la liberté à l'égard du groupe, le respect des différences des autres mais la réunion autour d'un objectif commun. Ajoutons que ces communautés se forment un peu par hasard, parfois à la suite d'un événement fondateur (tout ce chapitre subit l'influence d'Alain Badiou), ce qui explique d'ailleurs pourquoi elles réunissent des gens différents les uns des autres. Les exemples pris - les "hommes -bibliothèques" de la fin de Farenheit 451, la "brigade internationale" de Land and freedom, la bande de Robin des bois - sont peut-être sympathiques, voire charmants,

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ils ne sont pas non plus enthousiasmants. Et puis que faire de tout ça, si ces communautés ne se forment que par hasard, à la suite de choix individuels synchronisés (plus ou moins) mais indépendants les uns des autres et imprévisibles pour les individus eux-mêmes...

Le premier problème, en fait, ce sont les présupposés théoriques d'Alain Brossat dans ce chapitre. Il commence par vouloir nettoyer le concept de communauté, en critiquant la vision passéiste d'un côté, sociologisante de l'autre (Julien Freund nous a rappelé récemment que ces deux visions étaient étroitement liées), des communautés d'avant 1789, mais il confond allègrement la vision holiste des choses, c'est-à-dire la conscience que la société vient avant l'individu, et l'éloge, plus ou moins caricatural selon les auteurs, de la société féodale communautaire et hiérarchisée - d'où (p. 164) la réunion de ces deux visions sous la catégorie d'une "conception essentiellement sociologique", ce qui ne veut rigoureusement rien dire.

Qui plus est, Alain Brossat schématise à l'excès ce que l'on peut penser d'une communauté. Seuls les plus cons des plus cons des conservateurs peuvent estimer qu'il y eut une époque de havre de paix communautaire où chacun était à sa place, heureux de l'être, et où la société n'était jamais traversée d'aucun conflit ni aucun sentiment d'injustice. Prendre appui sur une nostalgie aussi débile pour discréditer une approche holiste de la société, avec toutes les stimulantes difficultés qu'elle pose, est bien léger. Ce qui est intéressant, au contraire, c'est que la hiérarchie communautaire pose à la fois un ordre, dans lequel la majorité se reconnaît, et des germes de désordre (soit que le système dérape, soit, plus généralement, que l'on veuille jouer avec pour s'élever, ou pour en tirer le meilleur profit possible). "Il faut le système, et il faut l'excès", cette formule qui est je crois de Georges Bataille, décrit assez bien ce que l'on peut trouver de fécond dans l'idée de communauté.

Je spécule un peu maintenant, mais l'occasion est bonne pour pointer une confusion qu'ici Alain Brossat me semble faire, et Dieu sait qu'il n'est pas le seul, la confusion, dénoncée par Louis Dumont dans Homo Hierarchicus (Gallimard, 1966, rééd. "Tel", avec une très importante postface, 1979), entre statut et pouvoir. Aussi brièvement que possible : ce n'est pas parce que vous êtes situé plus haut dans la hiérarchie de la société que quelqu'un que vous avez pouvoir sur lui. Dans le cas de la société indienne, étudiée par Dumont, où les hiérarchies sont beaucoup plus entremêlées et soumises à bien plus de critères, parfois presque antithétiques, que les cas extrêmes des brahmanes et des Intouchables ne le laissent supposer (et encore, même pour eux les choses ne sont pas si simples), il arrive que des groupes situés "en bas" dominent d'autres groupes situés "en haut". Dans sa critique de la conception "sociologique" de la communauté, A. Brossat me semble passer à côté de ce point important. D'où s'ensuit une conception bien myope et trop négative de la hiérarchie.

On peut toujours penser que je sors mes références préférées à tout bout de champ, que je m'éloigne du livre de M. Brossat, mais il me semble au contraire que si ce qu'il propose en termes de communauté, si le contrepoint positif qu'il a tenu à faire figurer à la fin d'un livre surtout critique, est si plat, c'est à cause de l'abstraction trop grande avec laquelle il manie ce concept de communauté, et que cette abstraction est hélas bien trop répandue. Ce qui fait que l'on se fout un peu de ce qu'il "propose" en la matière, ce qui est tout de même peut-être dommage. Ceci sans trop insister sur le fait que notre professeur d'université n'a pas encore, à notre connaissance, pris le maquis... (Je signale à ce propos une initiative politique qui me plaît (il y en a) : cacher et protéger les enfants de sans-papiers poursuivis par la police.)


Elargir le propos peut contribuer à argumenter ces derniers points de vue. Il y a chez Alain Brossat, malgré l'intérêt de ses critiques contre la mouvance Chouard-Rancière, malgré un sens des réalités sur lequel je vais bientôt revenir, une façon de s'arrêter au milieu du gué théorique qui me semble symptomatique de certaines difficultés de "l'extrême-gauche" actuelle - ou, plus précisément, des gens issus de l'extrême -gauche passée et qui n'ont pas complètement renoncé à réfléchir à ce qui se passe autour d'eux.

Car Alain Brossat, comme d'autres (je pense notamment à Alain de Benoist) rejette désormais le clivage gauche-droite (pp. 39-40), a, comme Philippe Muray (que ce clivage n'intéressait pas beaucoup non plus, sauf quand il piquait une colère parce la gauche avait gagné une élection), une vraie sensibilité pour le quotidien (notamment p. 61 et, avec d'ailleurs une belle intuition "sociologique", p. 146) et la façon dont les gens ont tendance à se réfugier du monde dans leur petit moi surévalué (Ad Muray per Foucault, somme toute) : il dispose donc d'une bonne longueur d'avance sur ceux qui persistent à ne voir les réalités sociales que le sous le seul angle de l'oppression "économique". Il y a d'ailleurs plus d'un point commun entre la vision - inspirée de Walter Benjamin, souvent cité ici - du train-train politique, ou politicien, actuel, comme désastre permanent, et la vision judéo-chrétienne pessimiste d'un Muray sur la société, même si les "solutions" trouvées sont antithétiques : le repli sur soi (expression non péjorative) d'un côté, un certain idéal de communauté de l'autre (une nouvelle référence sociologique, d'ailleurs : ce que M. Brossat appelle communauté est en fait une secte, au sens (non péjoratif, bis) donné par ce terme par Max Weber dans L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme).

Mais là n'est pas la question - et je n'ai quant à moi pas de "solution", j'essaie surtout de comprendre les données des problèmes en cours. La question, donc, n'est pas non plus la persistance chez M. Brossat de valeurs dites "de gauche", qui n'ont faut-il le souligner rien de nuisible en elles-mêmes (justice, morale...) - on peut d'ailleurs s'étonner que la notion de morale ne soit explicitement introduite que tardivement, au détour d'une ligne, qu'elle soit absente du numéro "plébéien" du premier chapitre que pourtant elle fonde. Coup de frime ou gêne par rapport à la façon dont la notion de morale est quotidiennement galvaudée par ceux qui se disent de gauche ? Quoi qu'il en soit, la question - ou le problème - n'est pas non plus dans le romantisme indécrottable des gens comme Alain Brossat, quelque agaçant que puisse être de son point de vue son dernier chapitre, romantisme certes mâtiné désormais de Benjamin et de Badiou, donc "fragile", "éphémère", "minoritaire", "imprévisible", etc., comme les communautés vantées ici, mais romantisme tout de même - et l'utopie n'est alors jamais bien loin.

Le problème est, me semble-t-il, dans la difficulté qu'éprouve au bout du compte Alain Brossat à se mettre vraiment à la place des autres - difficultés où l'on peut voir peut-être le symétrique à l'attitude de "professeur maquisard" que j'ai raillée ci-dessus. Sa thèse sur le 11 septembre comme cri de rage muet n'est pas inintéressante, l'explication qui la sous-tend reste bien banale : explication par la misère, ce qui est certainement insuffisant - il y a la haine de nous aussi pour ce que nous sommes - et pose des problèmes factuels - le 11 septembre comme à Londres, ce sont des gens pas du tout miséreux qui sont allés jusqu'à la mort pour nous tuer. Et dans le cas du 21 avril, on ne peut manquer de relever la tendance de l'auteur à critiquer les gens qui ont voté Le Pen pour rallumer une certaine flamme politique, une certaine idée du conflit (pp. 109-110) - comme si, finalement, et même si on ne partage pas leur point de vue, il y avait tant de solutions que cela pour remettre un peu de conflit dans le jeu politique actuel, et comme si, finalement, Alain Brossat avait partagé la "petite frayeur brune" des bons citoyens qu'il épingle à juste titre dans le même chapitre (p. 112), et voulait pour cela faire payer ceux qui ont voté Le Pen en ce jour historique du 21 avril.


En résumé et pour conclure, ce qui est intéressant dans cette Résistance infinie (drôle de titre, d'ailleurs), c'est cet effort méritoire mais incomplet pour ramener la politique du ciel des idées vers la réalité des comportements et des pratiques, effort qui bute, d'une part sur un reste de conception gauchisante - essentialiste et diabolisante en l'occurrence - du pouvoir en général et de l'Etat en particulier, d'autre part sur une compréhension lacunaire des motivations des gens. Ce qui on s'en doute va ensemble : si l'on donne à l'Etat une part trop importante, on dessaisit les hommes d'une partie de leurs responsabilités, pour le meilleur et pour le pire, et de leurs enthousiasmes, bien ou mal investis.

Bien entendu, il peut être légitime de critiquer ces motivations et d'espérer qu'elles évolueront. Je suis le premier à râler que l'ensemble de la population pense trop à l'argent. Encore faut-il considérer patiemment la nature et le poids de ces motivations avant que de les critiquer. C'est certes plus "sociologique" et moins exaltant que de se rêver en Robin des bois et d'espérer se taper Olivia de Havilland,

olivia

mais si l'on veut vraiment dépasser le clivage gauche-droite, dont il est effectivement vrai pour une large mesure qu'il n'est entretenu par la classe politique actuelle que pour lui permettre de rester au pouvoir (à tour de rôle), eh bien c'est je crois un préalable indispensable.

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samedi 22 avril 2006

Quel con, ce Muray,

d'avoir passé sans s'être expliqué nettement sur tous les points.

Il revient à maintes occasions sur le protestantisme - qu'il n'aime pas -, reprend à son compte une phrase de Mme de Staël (protestante elle-même) selon laquelle "Le protestantisme et le catholicisme existent dans le cœur humain ; ce sont des puissances morales qui se développent dans les nations, parce qu'elles existent dans chaque homme.", ajoute : "On pourrait même aggraver les choses en affirmant qu'il s'agit de deux visions du monde inconciliables et qui dureront bien après les religions dont elles portent les masques." (Préface à Procope, La guerre des vandales, Belles-Lettres, 1990), mais s'esquive dès qu'il s'agit de définir avec un rien de précision ces deux "visions du monde", laissant le profane démuni.

A une autre occasion (Après l'Histoire II, Belles-Lettres, 2001), il s'appuie sur une opposition de Gibbon entre "l'inclination contre-nature à la servitude des protestants et "la tendance irrégulière des papistes à la liberté", là encore sans donner beaucoup de compléments utiles.

Le non-spécialiste doit donc se débrouiller tout seul (je n'appelle plus mes lecteurs à l'aide, vous ne servez à rien, que Benoît XVI vous fasse griller la plante des pieds), et pour commencer émet cette idée : en plaçant l'autorité en-dehors d'eux, les catholiques se seraient simplifié la vie. On obéit à ce que la hiérarchie nous commande, mais pour le reste, tout ce qui n'est pas interdit est autorisé, il n'y a plus de questions à se poser. Au lieu qu'en situant l'autorité en lui-même le protestant la transporterait toujours avec lui. D'une part il ne pourrait jamais se débarrasser de la morale, ce qui n'est pas très réjouissant, d'autre part, lassé de ce questionnement perpétuel qu'il s'impose à lui-même, il aurait tendance à se fier à toutes les formes d'autorité, histoire de se débarrasser de temps à autre de ce fardeau - le catholique aurait quant à lui mieux délimité à qui il faut obéir et qui on peut contester.

Evidemment, il y a des catholiques serviles et des protestants plein d'individualité - mais on parle d'ensembles. Mon interprétation peut-elle tenir la route ? Est-elle mauvaise ? Ou bien Muray balançait-il des généralités spectaculaires pour impressionner les esprits naïfs ? Sa sincérité n'est pas en cause, mais tout de même. Ach, au paradis, entre deux havanes et deux houris, s'il peut me faire signe et m'expliquer ce qu'il voulait dire, je gagnerais du temps.




Dans un domaine proche, je découvre cet article sur les rapports entre l'Eglise catholique et les Etats-Unis, ce n'est pas inintéressant. Et me permet de rappeler ce fait découvert chez Alain de Benoist : il y aura dans quelques années plus de catholiques que de protestants aux Etats-Unis. Malgré ma bienveillance actuelle à l'égard du catholicisme - largement due à Muray d'ailleurs : rendons à César... -, je n'attends guère de miracles de cette évolution, mais j'ai peine à croire qu'elle n'entraînera pas quelques changements significatifs. Ce n'est pas tous les jours que la première puissance mondiale (si les Etats-Unis le sont encore lorsque cette mutation aura lieu) change de religion principale.

(Ajout le 5.05) Tout ceci est de la "politique-fiction", mais allons plus loin dans le raisonnement. D'une part, les catholiques ayant dû se résoudre à suivre le mouvement festif de l'époque et mettre en place des catho pride, chose difficilement imaginable il y a peu, il faudrait déjà se demander si le catholicisme n'évolue pas dans un sens qui lui ferait perdre sa spécificité. Mais il est vrai que cette religion a souvent su faire preuve de souplesse, pour le meilleur et pour le pire. D'autre part et surtout, la vie américaine est tellement marquée par le protestantisme depuis l'origine, y compris dans ses institutions et la façon dont les Américains sont habitués à les voir fonctionner, que si le changement de religion principale que j'ai évoqué doit avoir lieu, il ne pourra se faire sans que le catholicisme américain ne se mâtine de protestantisme, Dieu seul sait comment et à quel point. Fin de la politique-fiction.

Au passage : d'après le Vocabula Amatoria - A French-English glossary of words, phrases and allusions, occurring in the works of Rabelais, Voltaire, Molière, Rousseau, Béranger, Zola and others, with English equivalents and synonyms, Londres, 1896, qui ne cite malheureusement pas sa source, "changer de religion" a pu signifier "devenir pédéraste". Mais cela n'a pas de rapport avec ce que je viens d'écrire.



(Ajout le 4.05) L'évocation des houris n'était pas aussi incongrue qu'il y pouvait paraître, mais elle n'était pas tout à fait adaptée au volontés de feu Muray, qui écrivait en 1991, je le découvre, à propos des allègres femmes peintes et repeintes par Rubens :

"Habiter le rêve de Rubens ! C'est comme un rêve, oui, où je disparaîtrais sans difficulté, le plus réaliste, le plus raisonnable, le mieux fondé des rêves, le moins attaquable. Les houris du paradis de Mahomet ne sont que de pauvres filles, à peine des ombres, en comparaison des pensionnaires divines de son Bordel du Firmament."


rubens2


Dont acte !

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