lundi 1 décembre 2008

Avant, pendant, après la « démocratie ». (Ajout le lendemain.)

Alors, Todd... Le début de son dernier livre, Après la démocratie - disons les soixante premières pages -, laisse quelque peu circonspect. Fondamentalement, si je comprends bien, Emmanuel Todd est un durkheimien : auparavant, on avait l'équation Dieu(x) = société, cette équivalence n'existe plus, c'est un des premiers enseignements du très long terme ; un autre enseignement est le nombre croissant de gens qui savent lire, et parmi eux le nombre croissant de gens qui savent se servir de la lecture pour réfléchir (la formulation est abrupte, mais par là Todd veut dire qu'il y a une grande différence entre la personne qui lit L'Humanité tous les jours depuis cinquante ans et celle qui lit L'Humanité, Le Figaro et Rezo, les compare, les confronte...). Ces deux enseignements sont liés l'un à l'autre, et, si Dieu n'est plus la société, soyons, comme Durkheim, volontairement rationalistes, puisque de toutes façons nous n'avons pas le choix. Ce qui peut gêner n'est pas tant ce raisonnement - ce qui ne veut pas dire que je l'admette totalement - que l'optique plus « simplement » rationaliste chez E. Todd que chez Durkheim (ce qui rapproche d'ailleurs le premier nommé de Musil) : s'il évoque bien (p. 65) « l'individu triomphant et malheureux » dont « la hausse du taux de suicide a suivi pas à pas le développement de l'alphabétisation », en mentionnant alors explicitement Durkheim, on sent bien que E. Todd n'a pas grand regret des sociétés traditionnelles. On n'engagera pas de débat avec lui sur ce point, mais cela rend sa position moins tendue que celle d'un Durkheim, et l'amène par ailleurs à glisser trop vite sur les ambivalences de l'apprentissage de la lecture et du rôle de l'écriture (à ce sujet, une confrontation avec le Lévi-Strauss de Tristes tropiques, qui cherche à relier développement de l'écriture et extension du pouvoir de l'Etat, serait intéressante [ajout le 6.12 : ce point est un peu développé ici]). Pour le formuler autrement : dans ce livre tout au moins, l'intérêt de l'auteur n'est pas centré sur les traditions culturelles en tant que telles, mais sur le fait que leur disparition permet ce qu'il appelle le « moment Sarkozy ».

Il fallait faire cette réserve générale pour débuter, à la fois parce qu'elle est importante et pour que le lecteur puisse situer à peu près E. Todd dans notre typologie habituelle : durkheimien tendance Musil, ou musilien mâtiné de Durkheim, au choix - on ne va pas non plus le soumettre à une analyse sans fin -, voilà où nous le situerions.

Ceci étant dit, nous n'y reviendrons plus guère, car toute la suite du livre, si elle a souvent recours à la longue durée (c'est une des choses que l'on demande à son auteur...), le fait à partir de données anthropologiques concrètes (structures familiales principalement) qui nous éloignent de ces débats très généraux sur la Tradition et la Modernité, et fourmille de plus d'aperçus parfois fort intéressants - auxquels il est temps que nous arrivions.

"L'avènement d'une classe culturelle éduquée et nombreuse a créé les conditions objectives d'une fragmentation de la société et provoqué la diffusion d'une sensibilité inégalitaire d'un genre nouveau. Pour la première fois, les « éduqués supérieurs » peuvent vivre entre eux, produire et consommer leur propre culture. Autrefois, écrivains et producteurs d'idéologies devaient s'adresser à la population dans son ensemble, simplement alphabétisée, ou se contenter de parler tout seuls. L'émergence de millions de consommateurs culturels de niveau supérieur autorise un processus d'involution. Le monde dit supérieur peut se refermer sur lui-même, vivre en vase clos et développer, sans s'en rendre compte, une attitude de distance et de mépris vis-à-vis des masses, du peuple, et du populisme qui naît en réaction à ce mépris.

A l'échelle d'une classe se produit un phénomène de narcissisation qui mène à une culture d'ordre inférieur parce qu'elle se désintéresse de l'homme en général pour ne plus refléter que les préoccupations d'un groupe social particulier. Le roman, le cinéma sombrent dans les petits soucis des éduqués supérieurs, dans un nombrilisme culturel qui se pense très civilisé, mais s'éloigne des problèmes de la société, et donc de l'homme. Paradoxalement, la hausse du niveau éducatif produit donc à ce stade une régression de la haute culture. Rien de définitif dans ce constat : l'appauvrissement économique en cours des jeunes éduqués supérieurs nous promet un revirement dans les décennies qui viennent." (pp. 83-84)

- eh oui, nous sommes une génération sacrifiée - jurant, mais un peu tard, qu'on ne l'y reprendrait plus... Simple comme bonjour !

Enchaînons, sur l'une des causes de ce phénomène, Mai 68 - à travers les fameuses critiques que N. Sarkozy a proféré à l'égard des « événements » :

"Les soixante-huitards ne s'intéressaient pas à l'argent. Mais, vieillissant, ils surent étendre à la monnaie la tolérance qu'ils pratiquaient en matière de sexualité, et qui fut effectivement l'une des dimensions de mai 68. Liberté sexuelle et affection pour l'argent apparurent finalement comme les soeurs jumelles de la révolte libertaire. En quoi Sarkozy s'est-il opposé à ce double message ?

L'important, du point de vue de l'analyse, n'est pas de juger Sarkozy, mais de percevoir en lui la puissance des déterminants anthropologiques ou, en des termes plus familiers, la prédominance des moeurs sur les doctrines, des comportements inconscients sur les formulations politiques. Le style postsoixante-huitard refuse effectivement un certain type de contrainte. L'individu qui a émergé au terme de quarante ans d'évolution des moeurs souffre certainement d'un déficit de surmoi. Il a beaucoup de mal à penser et à agir sur le mode collectif. Les implications économiques et politiques sont évidentes. La révolution néoconservatrice américaine et le néolibéralisme français dérivent autant sinon plus de ces transformations comportementales que d'une logique intrinsèque du capitalisme. S'il est interdit d'interdire, le marché règne, l'Etat se décompose, et en vérité il n'est guère nécessaire de chercher plus loin les causes de notre désarroi économique.

L'effondrement du système économique a aggravé la tendance, en supprimant le contrepoids qui avait permis d'optimiser la performance capitaliste au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale ; la menace communiste avait rendu le capitalisme social, pour tout dire civilisé [et les luttes ouvrières, elles puent des pieds ? - Bon, disons que c'est un oubli momentané.]. Mais la poussée néolibérale est bien antérieure à la chute du mur de Berlin. C'est vers le milieu des années soixante-dix que le sens du collectif a commencé de mourir dans nos têtes. François Denord, dans Néolibéralisme, version française [Démopolis, 2007], montre bien qu'une dynamique néolibérale interne était à l'oeuvre au sein de la société française, indépendamment des expériences de Ronald Reagan et Margaret Thatcher. Si l'on admet une certaine primauté des moeurs sur les doctrines, il est évident que le pays de mai 68, l'un des plus actifs dans la mutation des moeurs, ne pouvait qu'être l'un des pôles de « l'individualisme » contemporain - aux côtés des démocraties libérales soeurs que sont le Royaume-Uni et les Etats-Unis. Mieux vaudrait d'ailleurs parler, comme je l'ai déjà fait plusieurs fois, de « narcissisme » [quelque part dans sa récente interview à Médiapart, E. Todd évoque le concept d'« ultra-individualisme » et regrette de ne l'avoir pas utilisé dans Après la démocratie]. L'individualisme fut une croyance collective, une idéologie puissante. Le narcissisme désigne un état d'atomisation qui ne correspond à aucune doctrine spécifique, à aucun projet social, à aucune action de groupe. Dans des pays comme l'Allemagne ou le Japon, dont les systèmes familiaux étaient à l'origine plus autoritaires, où l'individu était plus fortement intégré à la collectivité, la poussée libertaire a été beaucoup plus mesurée ; quelques structures verticales importantes subsistent, l'entreprise au Japon, l'entreprise et les syndicats en Allemagne. La spécificité de l'explosion française de 1968 a quelque chose à voir avec le trait égalitaire du système anthropologique, qui n'a pas d'équivalent en Angleterre ou aux Etats-Unis. L'effondrement temporaire des rapports hiérarchiques fut un trait étonnant des événements de mai, dont on n'a jamais vu l'équivalent ailleurs. (...)

Président, Nicolas Sarkozy représente une sorte de triomphe bouffon de l'égalitarisme français ; pour la première fois dans notre histoire, nous avons un chef d'Etat qui se comporte comme s'il ne valait pas mieux que les citoyens. C'est en réalité toujours le cas, mais cette vérité doit être cachée pour que les institutions et le système social tournent de façon, si ce n'est harmonieuse, du moins raisonnable.

Mai 68 n'est qu'une étiquette. L'examen des évolutions démographiques permet de suivre et de mesurer celle des moeurs. Les « événements » ne furent qu'une sorte de préfiguration géniale produite par une société douée pour le happening politique. Ailleurs, les mêmes bouleversements ont eu lieu, avec des ampleurs et selon des rythmes divers, mais sans explosion initiale." (pp. 205-207)

Certains éléments de cette analyse sont bien connus, qu'ils soient généraux : les différentes composantes de la matrice « libérale-libertaire » (pour une illustration sur ce site, relisez Julien Freund), ou particuliers : le côté soixante-huitard (tendance « tout pour ma gueule », ou « tout pour mon chibre ») de Nicolas Sarkozy, repéré aussi bien, cela fait drôle d'accoler ces deux noms, par Pascal Bruckner que par Jean-Pierre Voyer. Ce qui m'a semblé à tort ou à raison plus original est cette « ruse de l'histoire » : la contribution proprement française au développement de sensibilités inégalitaires et narcissiques (évitons le terme d'individualisme tant qu'il n'est pas absolument nécessaire) s'est faite par le biais de revendications égalitaires. On n'en tirera pas pour autant de leçon générale sur lesdites revendications : la configuration historique qui fut celle de Mai 68 est particulière. Il m'est arrivé de me demander, citons-nous sans vergogne, "si les hommes ne sont pas [parfois] plus égaux en pratique quand ils ne sont pas supposés l'être en principe". C'est assurément une bonne question, mais (justement parce que c'est une bonne question) on se gardera de lui donner une réponse univoque. On se contentera de noter qu'il y a toujours des gens pour donner leur bénédiction aux inégalités lorsqu'ils en profitent, que ce soit à travers une idéologie inégalitaire ou égalitaire (dans le cas de Mai 68 et du divorce qui s'est établi petit à petit entre ouvriers et étudiants (pour faire vite), il est clair que certains des seconds se sont mis à penser qu'ils étaient « plus égaux que les autres », et/ou que « égalité bien ordonnée commence par soi-même », quand les premiers dans leur ensemble - malgré les tentations du style « Pompidou des sous » - voyaient encore la recherche de l'égalité comme une recherche collective concernant l'ensemble de la société).

On appréciera par ailleurs - il faudrait lire le livre de François Denord pour avoir plus d'éléments à ce sujet - cette volonté de ne pas reporter la faute sur les autres, en l'occurrence les étrangers : regretter que nos « intellectuels » aiment tant se prosterner devant des divinités étrangères (de Hitler à Obama en passant par Mao et Blair) est une chose, estimer que tout le mal vient de Reagan, Thatcher, et des anglo-saxons en général, en est une autre. Comme disait Bernanos : "Que les élites soient nationales ou non, la chose a beaucoup moins d'importance que vous ne pensez. Les élites du XVIIe siècle n'étaient guère nationales, celles du XVIe non plus. C'est le peuple qui donne à chaque patrie son type original." Après tout, il est du rôle des élites, qu'elles le remplissent bien ou mal, de voir à l'étranger ce qui s'y passe et d'en rapporter des idées. Le problème - c'est précisément ce que Emmanuel Todd appelle le « moment Sarkozy » - vient quand le peuple en son ensemble élit très nettement quelqu'un qui prône des valeurs qui ne sont pas celles du peuple en question (une clé est fournie par le même E. Todd : Sarkozy comme « triomphe bouffon de l'égalitarisme français », comme homme moyen plus que moyen et fier d'être moyen). En politique étrangère, M. Defensa insiste souvent là-dessus, il semblerait que les circonstances - à long terme comme à court terme - forcent N. Sarkozy à être plus « français » que peut-être il ne voudrait l'être (avec l'intéressé, il faut toujours des guillemets et des « peut-être » lorsqu'il s'agit de ses « convictions », car il semble justement en avoir tellement peu). En politique intérieure, pour l'instant, le moins que l'on puisse dire est que si la société se sent violée dans ses valeurs elle ne porte guère plainte, ou ne fait guère en sorte que ses plaintes soient suivies d'effet.

A suivre !



(Ajout le 02.12.)
Oui, à propos d'Obama, un petit florilège :

- sur sa politique extérieure ;

- sur sa politique intérieure ;

- sur l'équipe qu'il a « choisie » ;

- avec une éventuelle nuance d'espoir pour finir...


I'd rather be a hammer than a nail. Yes I would. If I only could, I surely would...


ZCV12810672

Le pire est à venir !

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mardi 24 juillet 2007

"La paix n'est pas l'abolition de l'ennemi, mais la reconnaissance de l'ennemi."

Les vieux habitués (exclusivement masculins, j'ai l'impression, il m'arrive de le regretter quelque peu) de ce café se souviennent sans doute de la conversation entre Julien Freund et Pierre Bérard, que j'avais retranscrite et commentée en trois volets. Depuis Julien Freund s'est fait rare entre nos murs - on n'a qu'une vie, les journées n'ont que vingt-quatre heures - mais je tombe ce matin par hasard sur cette évocation de la guerre selon J. Freund par un certain Gilles Renaud, court texte dont je me permets de vous conseiller la lecture, à la fois parce qu'il permet de remettre certaines idées en place, et parce que c'est un bon point de départ pour mesurer la réalité des apports de nouveaux concepts ou de nouvelles théories, comme :

- laG4G : je vous donne ce lien de présentation, que je vous invite à compléter par les analyses de Dedefensa sur le sujet ;

- liée à la précédente, la guerre asymétrique ;

- la "militarisation de la paix" : je vous donne ici le lien vers la première partie de ce texte, vous trouverez la suite dans la colonne de droite.

tout cela bien sûr, vous l'aurez compris, on n'a qu'une vie, les journées n'ont que vingt-quatre heures, la guerre des sexes sur fond de clitorisation petite-bourgeoise généralisée est un domaine d'étude - et de pratique - suffisant actuellement pour mes peines et plaisirs,

tout cela afin que ceux que cela intéresse fassent ce travail de mise en perspective à ma place. Bonne(s) lecture(s) !

"Seul celui-là peut faire la paix ou l’établir qui a les moyens de faire la guerre ou éventuellement de l’empêcher."

"Aucune socialisation, pas même le conflit, n’est exclusivement une forme de lutte, car elle est également une forme d’unification."

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samedi 1 juillet 2006

Gauchistes, encore un effort pour découvrir le monde.

Le dernier ouvrage d'Alain Brossat, La résistance infinie,

Brossat

présente le double avantage de s'attaquer à certaines des idées actuellement en cours à l'extrême-gauche, ce qui nous permettra de poursuivre le dialogue entamé - si cette formulation n'est pas excessive - avec des gens comme Etienne Chouard ou Jacques Rancière, comme de situer la tendance de l'"extrême-gauche" que peut représenter A. Brossat par rapport à l'ensemble des positions politiques intéressantes d'aujourd'hui.

L'idéal serait d'établir une typologie des idées politiques contemporaines, ou plutôt vivantes, un tableau d'ensemble clair, dans lequel chacun pourrait retrouver les points où ses propres idées correspondent ou non à celles de tel ou tel. Nous n'en sommes pas là !

Ce livre assez bref (180 pp. environ) est constitué de plusieurs chapitres, à la fois indépendants et reliés les uns aux autres. Il me semble que le fil directeur est le suivant :

- une première partie polémique consacrée aux mouvements théoriques de "ré-enchantement" de la démocratie, partie qui nous retiendra le plus longtemps ;

- trois chapitres d'actualité, consacrés au 11 septembre, au 21 avril (j'ai résumé son propos ici), et à l'agression américaine en Irak, lesquelles contiennent autant des thèses sur ces événements - thèses qui nous occuperont peu - que des illustrations des limites des idées de ce que j'appellerai désormais, par commodité, la mouvance Chouard-Rancière, lorsqu'on les applique à des pareilles secousses ;

- un chapitre au statut plus vague, à mi-chemin entre la philosophie politique, la sociologie et l'étude de moeurs à la Philippe Muray, sur les peurs contemporaines, chapitre que l'on peut lire comme une attaque contre l'individualisme contemporain ;

- une dernière partie consacrée à l'idée de communauté, celle où M. Brossat propose le plus de "solutions" - nous verrons sous quelle forme -, celle aussi que je critiquerai le plus.


Le début, qui est aussi la thèse centrale du livre, prend la forme d'une attaque contre :

- les développements de Jacques Rancière sur l'égalité ;

- plus généralement, les volontés de retour aux sources de la démocratie grecque, lesques tentent de donner un nouveau sens et une nouvelle vitalité à "notre" démocratie.

L'offensive porte d'abord contre l'idée, développée notamment dans La haine de la démocratie (La fabrique, 2005), que l'égalité "de n'importe qui avec n'importe qui" n'a pas à être philosophiquement démontrée ou infirmée : elle se prouve chaque jour dans notre comportement. On peut, prenons tout de suite un exemple extrême, insulter un inférieur hiérarchique, l'humilier, reste que si l'on veut qu'il obéisse il faut bien lui donner des ordres, donc lui parler, donc le considérer comme capable de comprendre ce que nous disons (y compris lorsqu'on l'humilie...), donc finalement, malgré qu'on en ait, le considérer dans la pratique comme égal. J'ai déjà dit le bien que je pense de cette idée - qui a d'ailleurs un petit côté Wittgenstein : voyons, dans la vie quotidienne, comment les choses se passent -, j'ai déjà aussi exprimé ce qui me semble être le revers de sa médaille : si les gens sont si égaux que ça de toutes façons, pourquoi alors s'occuper de politique, d'institutions, d'injustice, etc. ? M. Brossat enfonce le clou de la même façon : cette idée-là ne débouche sur rien de concret politiquement. On pourrait même en faire un alibi ou un motif d'un conservatisme de l'ordre juste, pour parler comme Benoît XVI et Ségolène Royal, idée que j'ai exprimée sous forme de paradoxe il y a peu. Mais restons-en là pour l'instant sur ce sujet.

A. Brossat attaque J. Rancière sous un autre angle. N'ayant pas lu La mésentente (Galilée, 1995), à laquelle il est fait allusion ici, il se peut que je reproduise des attaques injustes contre ce livre. Mais si l'on suit M. Brossat, cette thèse de l'égalité de tous avec tous est particulièrement illustrée par M. Rancière dans le domaine de la prise de parole, quand le dominé fait irruption dans le débat et par son récit comme par ses arguments se met à exister dans le champ politique, montrant qui plus est de facto qu'il est l'égal de tous. Le mouvement ouvrier, les sans-papiers plus récemment, proposent de belles démonstrations par l'exemple de cette thèse, dont A. Brossat ne nie pas qu'elle puisse être féconde dans certains cas, mais dont il estime, que, globalement, étant donnée l'évolution du monde, et notamment des "démocraties libérales", sa portée effective est de plus en plus réduite, puisque justement ces régimes se révèlent de plus en plus doués pour supprimer tout espace où cette prise de parole soit possible.

Le chapitre sur le 11 septembre - la destruction des tours comme une sorte de cri de rage muet, presque aphasique - illustre cette idée à partir d'une comparaison avec un roman de Melville, Billy Budd, dans lequel le dominé, injustement accusé et privé de parole par le dominant, ne peut se rebeller qu'en poussant un cri et en tuant net le maître. Quoi qu'il en soit de ce parallèle et de cette interprétation du 11 septembre (sur laquelle je reviendrai), il me semble qu'Alain Brossat n'a pas tort de rappeler que les thèses comme celles de Jacques Rancière sur la prise de parole présupposent qu'il soit possible de prendre la parole et d'être entendu, et que cela est, dans les cas vraiment importants, de plus en plus difficile.

Ce thème de la parole n'est pas propre à J. Rancière, et encore moins son retour aux Grecs pour tenter de capter l'essence de la démocratie. De Castoriadis à Badiou en passant par E. Chouard et nombre d'auteurs vers lesquels le site de ce dernier nous renvoie, le mouvement ne date pas d'aujourd'hui qui cherche dans l'Athènes de l'Antiquité les clés qui nous permettraient de retrouver une "vraie démocratie". Alain Brossat ne nie pas l'intérêt potentiel de ces travaux - il a raison -, il estime qu'ils tombent à côté de la plaque, pour le simple motif qu'en réalité nous vivons dans un monde bien plus romain - inégalitaire, impérialiste, cynique... - que grec, à l'intérieur duquel ce genre de parlotes n'est d'aucune signification effective quant à la réalité et à la dureté des processus en cours (parlez-en aux Palestiniens). Il ne s'agit pas alors de jouer aux philosophes grecs, ce qui ne fait ni chaud ni froid aux généraux romains, mais de "se faire" gaulois ou plébéien, de moins chercher à bouger le régime de l'intérieur, "démocratiquement", que de l'extérieur - et si besoin est, et besoin il y a, violemment. D'où par exemple, je ne dirais pas le soutien au Hezbollah, car les membres de celui-ci s'en moquent comme de leur premier attentat, mais la qualification de celui-ci comme organisation politique, et non terroriste.

Je crois qu'Alain Brossat a en grande partie raison, mais que sa métaphore de notre "romanité" actuelle l'emmène trop loin. Il a raison de rappeler que la violence n'est pas à exclure a priori du domaine de l'action politique (p. 37), et que les dominants actuels (je n'aime pas trop cette terminologie, mais acceptons-là ici) jouent justement sur ce thème pour battre en brèche toute action un peu efficace. Il a raison aussi de stigmatiser l'inefficacité politique actuelle de ces thèmes de "ré-enchantement" de la démocratie - si ce n'est, tout de même, lors du 29 mai. Mais il se laisse emporter trop loin quand il en vient à considérer que tout ce qui se veut "grec" est soit insignifiant soit "allié objectif" du système impérial. D'abord parce que, tout sceptique que l'on puisse être, l'on ne sait pas de quoi ces mouvements vont accoucher dans le futur, ensuite parce qu'il faut bien tenir compte du fait que beaucoup de gens désapprouvent a priori toute forme de violence, enfin et surtout parce qu'il est important d'avoir plusieurs fers au feu. Je rappelais il y a quelques mois qu'une bonne partie des conquêtes ouvrières du XXè siècle, obtenues généralement dans la légalité, avaient eu lieu parce que l'URSS proposait un modèle concurrent et qu'il fallait attacher (affectivement, financièrement) les gens au système capitaliste parlementaire. Cela s'est fait aux dépens de toute la population d'Europe orientale. Je ne sais pas si une telle configuration peut se mettre en place de nos jours, et aux dépens éventuels de qui cela se ferait. Mais il me semble, pour utiliser des métaphores militaires comme le fait Alain Brossat, que dans une guerre il est important de varier les fronts, les objectifs, les angles d'attaque, les alliés. Il est difficile de plus de nier, sans préjudice des évolutions à venir, qu'Internet a ouvert de nouveaux espaces de prise de parole - pour combien de temps ?


Passons maintenant au dernier chapitre de cette Résistance infinie, dans lequel Alain Brossat présente, je ne dirai pas ses solutions, mais une sorte de modèle d'action, autour de l'idée de communauté. Ce chapitre est le moins bon du livre. L'on ne peut d'ailleurs qu'être surpris par le décalage entre l'acuité du début et la platitude romantique de la fin. On peut certes y voir le simple reflet de la plus grande difficulté qu'il y a toujours à construire qu'à détruire. Je crois - ce sera ma troisième partie - que le problème est plus profond. Mais tâchons d'abord d'argumenter notre propos.

Alain Brossat, après avoir illustré ses thèses du premier chapitre dans une série de variations sur le 11 septembre et l'agression américaine en Irak d'une part - lesquels montrent combien une approche comme celle de J. Rancière a peu à dire sur de tels événements, l'après 21 avril et l'apathie politique des Français d'autre part - qui montrent que le retour à une action politique "traditionnelle" n'est pas pour demain, propose une sorte de modèle de communauté d'action politique, bâtie sur l'engagement personnel, la liberté à l'égard du groupe, le respect des différences des autres mais la réunion autour d'un objectif commun. Ajoutons que ces communautés se forment un peu par hasard, parfois à la suite d'un événement fondateur (tout ce chapitre subit l'influence d'Alain Badiou), ce qui explique d'ailleurs pourquoi elles réunissent des gens différents les uns des autres. Les exemples pris - les "hommes -bibliothèques" de la fin de Farenheit 451, la "brigade internationale" de Land and freedom, la bande de Robin des bois - sont peut-être sympathiques, voire charmants,

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ils ne sont pas non plus enthousiasmants. Et puis que faire de tout ça, si ces communautés ne se forment que par hasard, à la suite de choix individuels synchronisés (plus ou moins) mais indépendants les uns des autres et imprévisibles pour les individus eux-mêmes...

Le premier problème, en fait, ce sont les présupposés théoriques d'Alain Brossat dans ce chapitre. Il commence par vouloir nettoyer le concept de communauté, en critiquant la vision passéiste d'un côté, sociologisante de l'autre (Julien Freund nous a rappelé récemment que ces deux visions étaient étroitement liées), des communautés d'avant 1789, mais il confond allègrement la vision holiste des choses, c'est-à-dire la conscience que la société vient avant l'individu, et l'éloge, plus ou moins caricatural selon les auteurs, de la société féodale communautaire et hiérarchisée - d'où (p. 164) la réunion de ces deux visions sous la catégorie d'une "conception essentiellement sociologique", ce qui ne veut rigoureusement rien dire.

Qui plus est, Alain Brossat schématise à l'excès ce que l'on peut penser d'une communauté. Seuls les plus cons des plus cons des conservateurs peuvent estimer qu'il y eut une époque de havre de paix communautaire où chacun était à sa place, heureux de l'être, et où la société n'était jamais traversée d'aucun conflit ni aucun sentiment d'injustice. Prendre appui sur une nostalgie aussi débile pour discréditer une approche holiste de la société, avec toutes les stimulantes difficultés qu'elle pose, est bien léger. Ce qui est intéressant, au contraire, c'est que la hiérarchie communautaire pose à la fois un ordre, dans lequel la majorité se reconnaît, et des germes de désordre (soit que le système dérape, soit, plus généralement, que l'on veuille jouer avec pour s'élever, ou pour en tirer le meilleur profit possible). "Il faut le système, et il faut l'excès", cette formule qui est je crois de Georges Bataille, décrit assez bien ce que l'on peut trouver de fécond dans l'idée de communauté.

Je spécule un peu maintenant, mais l'occasion est bonne pour pointer une confusion qu'ici Alain Brossat me semble faire, et Dieu sait qu'il n'est pas le seul, la confusion, dénoncée par Louis Dumont dans Homo Hierarchicus (Gallimard, 1966, rééd. "Tel", avec une très importante postface, 1979), entre statut et pouvoir. Aussi brièvement que possible : ce n'est pas parce que vous êtes situé plus haut dans la hiérarchie de la société que quelqu'un que vous avez pouvoir sur lui. Dans le cas de la société indienne, étudiée par Dumont, où les hiérarchies sont beaucoup plus entremêlées et soumises à bien plus de critères, parfois presque antithétiques, que les cas extrêmes des brahmanes et des Intouchables ne le laissent supposer (et encore, même pour eux les choses ne sont pas si simples), il arrive que des groupes situés "en bas" dominent d'autres groupes situés "en haut". Dans sa critique de la conception "sociologique" de la communauté, A. Brossat me semble passer à côté de ce point important. D'où s'ensuit une conception bien myope et trop négative de la hiérarchie.

On peut toujours penser que je sors mes références préférées à tout bout de champ, que je m'éloigne du livre de M. Brossat, mais il me semble au contraire que si ce qu'il propose en termes de communauté, si le contrepoint positif qu'il a tenu à faire figurer à la fin d'un livre surtout critique, est si plat, c'est à cause de l'abstraction trop grande avec laquelle il manie ce concept de communauté, et que cette abstraction est hélas bien trop répandue. Ce qui fait que l'on se fout un peu de ce qu'il "propose" en la matière, ce qui est tout de même peut-être dommage. Ceci sans trop insister sur le fait que notre professeur d'université n'a pas encore, à notre connaissance, pris le maquis... (Je signale à ce propos une initiative politique qui me plaît (il y en a) : cacher et protéger les enfants de sans-papiers poursuivis par la police.)


Elargir le propos peut contribuer à argumenter ces derniers points de vue. Il y a chez Alain Brossat, malgré l'intérêt de ses critiques contre la mouvance Chouard-Rancière, malgré un sens des réalités sur lequel je vais bientôt revenir, une façon de s'arrêter au milieu du gué théorique qui me semble symptomatique de certaines difficultés de "l'extrême-gauche" actuelle - ou, plus précisément, des gens issus de l'extrême -gauche passée et qui n'ont pas complètement renoncé à réfléchir à ce qui se passe autour d'eux.

Car Alain Brossat, comme d'autres (je pense notamment à Alain de Benoist) rejette désormais le clivage gauche-droite (pp. 39-40), a, comme Philippe Muray (que ce clivage n'intéressait pas beaucoup non plus, sauf quand il piquait une colère parce la gauche avait gagné une élection), une vraie sensibilité pour le quotidien (notamment p. 61 et, avec d'ailleurs une belle intuition "sociologique", p. 146) et la façon dont les gens ont tendance à se réfugier du monde dans leur petit moi surévalué (Ad Muray per Foucault, somme toute) : il dispose donc d'une bonne longueur d'avance sur ceux qui persistent à ne voir les réalités sociales que le sous le seul angle de l'oppression "économique". Il y a d'ailleurs plus d'un point commun entre la vision - inspirée de Walter Benjamin, souvent cité ici - du train-train politique, ou politicien, actuel, comme désastre permanent, et la vision judéo-chrétienne pessimiste d'un Muray sur la société, même si les "solutions" trouvées sont antithétiques : le repli sur soi (expression non péjorative) d'un côté, un certain idéal de communauté de l'autre (une nouvelle référence sociologique, d'ailleurs : ce que M. Brossat appelle communauté est en fait une secte, au sens (non péjoratif, bis) donné par ce terme par Max Weber dans L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme).

Mais là n'est pas la question - et je n'ai quant à moi pas de "solution", j'essaie surtout de comprendre les données des problèmes en cours. La question, donc, n'est pas non plus la persistance chez M. Brossat de valeurs dites "de gauche", qui n'ont faut-il le souligner rien de nuisible en elles-mêmes (justice, morale...) - on peut d'ailleurs s'étonner que la notion de morale ne soit explicitement introduite que tardivement, au détour d'une ligne, qu'elle soit absente du numéro "plébéien" du premier chapitre que pourtant elle fonde. Coup de frime ou gêne par rapport à la façon dont la notion de morale est quotidiennement galvaudée par ceux qui se disent de gauche ? Quoi qu'il en soit, la question - ou le problème - n'est pas non plus dans le romantisme indécrottable des gens comme Alain Brossat, quelque agaçant que puisse être de son point de vue son dernier chapitre, romantisme certes mâtiné désormais de Benjamin et de Badiou, donc "fragile", "éphémère", "minoritaire", "imprévisible", etc., comme les communautés vantées ici, mais romantisme tout de même - et l'utopie n'est alors jamais bien loin.

Le problème est, me semble-t-il, dans la difficulté qu'éprouve au bout du compte Alain Brossat à se mettre vraiment à la place des autres - difficultés où l'on peut voir peut-être le symétrique à l'attitude de "professeur maquisard" que j'ai raillée ci-dessus. Sa thèse sur le 11 septembre comme cri de rage muet n'est pas inintéressante, l'explication qui la sous-tend reste bien banale : explication par la misère, ce qui est certainement insuffisant - il y a la haine de nous aussi pour ce que nous sommes - et pose des problèmes factuels - le 11 septembre comme à Londres, ce sont des gens pas du tout miséreux qui sont allés jusqu'à la mort pour nous tuer. Et dans le cas du 21 avril, on ne peut manquer de relever la tendance de l'auteur à critiquer les gens qui ont voté Le Pen pour rallumer une certaine flamme politique, une certaine idée du conflit (pp. 109-110) - comme si, finalement, et même si on ne partage pas leur point de vue, il y avait tant de solutions que cela pour remettre un peu de conflit dans le jeu politique actuel, et comme si, finalement, Alain Brossat avait partagé la "petite frayeur brune" des bons citoyens qu'il épingle à juste titre dans le même chapitre (p. 112), et voulait pour cela faire payer ceux qui ont voté Le Pen en ce jour historique du 21 avril.


En résumé et pour conclure, ce qui est intéressant dans cette Résistance infinie (drôle de titre, d'ailleurs), c'est cet effort méritoire mais incomplet pour ramener la politique du ciel des idées vers la réalité des comportements et des pratiques, effort qui bute, d'une part sur un reste de conception gauchisante - essentialiste et diabolisante en l'occurrence - du pouvoir en général et de l'Etat en particulier, d'autre part sur une compréhension lacunaire des motivations des gens. Ce qui on s'en doute va ensemble : si l'on donne à l'Etat une part trop importante, on dessaisit les hommes d'une partie de leurs responsabilités, pour le meilleur et pour le pire, et de leurs enthousiasmes, bien ou mal investis.

Bien entendu, il peut être légitime de critiquer ces motivations et d'espérer qu'elles évolueront. Je suis le premier à râler que l'ensemble de la population pense trop à l'argent. Encore faut-il considérer patiemment la nature et le poids de ces motivations avant que de les critiquer. C'est certes plus "sociologique" et moins exaltant que de se rêver en Robin des bois et d'espérer se taper Olivia de Havilland,

olivia

mais si l'on veut vraiment dépasser le clivage gauche-droite, dont il est effectivement vrai pour une large mesure qu'il n'est entretenu par la classe politique actuelle que pour lui permettre de rester au pouvoir (à tour de rôle), eh bien c'est je crois un préalable indispensable.

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jeudi 29 juin 2006

Questions et réponses (III). - "La volonté n'a pas dit son dernier mot."

Questions et réponses I.

Questions et réponses II.

(Fin du texte.)



Et voici la dernière partie de l'entretien entre Julien Freund et Pierre Bérard.

Je dois signaler une coupure plus importante que celles que j'ai pratiquées jusqu'ici : un développement, dans une optique psychanalytique, de P. B. sur l'apprentissage de l'autorité par l'individu dans son enfance. Je l'ai supprimé d'abord en raison de sa longueur, ensuite parce que, ne m'intéressant que fort peu à la psychanalyse, il m'a paru stimulant de montrer par l'exemple que les raisonnements des deux hommes pouvaient se tenir sans avoir recours à ce type de concepts. L'idéal serait une comparaison raisonnée entre l'approche psychanalytique et l'approche d'un Wittgenstein de l'apprentissage de la règle. Avis aux amateurs !


P.B. - Harcelés par des antécédents criminels mais pressés de se faire admettre dans l'humanité post-totalitaire, les Allemands se sont faits récemment les oblats opiniâtres d'une nouvelle coquecigrue ; le patriotisme constitutionnel à la Habermas...

J.F. - Du point de vue sociologique, c'est une absurdité, car il n'y a pas de société qui pourrait être une création ex-nihilo. Il n'y a pas d'être-ensemble sans ancrage identitaire. Les groupes humains ne peuvent pas vivre en apesanteur. La théorie d'Habermas, c'est une nouvelle version du syndrome utopique qui travaille les idéologues depuis le XVIème siècle, mais elle est révélatrice d'une aporie. Elle prétend en effet fonder son patriotisme sur l'abjuration des pères. Il s'agit donc de tout autre chose que de patriotisme...

P.B. - Illustration de la pseudomorphose selon Spengler. Le mot demeure incrusté dans la langue, mais il a changé de signifié.

J.F. - Il ne désigne plus que des nuées... Déguisé en Ayatollah de la vertu, Habermas profère des fatwas. Il se félicite de la débâcle des méchants qui depuis toujours auraient précipité l'Allemagne dans un bellicisme sanglant...

P.B. - Depuis que les Chérusques firent un mauvais sort aux légionnaires romains de Varus ?

J.F. - Pourquoi pas, pendant qu'on y est ! Après avoir déblatéré sans répit, quand tout a été déblayé, épuré, à quel fondement accrocher l'être collectif allemand ? Les fondements nous précèdent nécessairement. Mais quand tout ce qui nous précède est condamné à la débandade, sur quoi fonder la légitimité ? Sans doute sur un futur immaculé puisque imaginé selon les seuls mécanismes de la raison désincarnée... C'est l'essence même de l'utopie progressiste.

P.B. - Si nous résumons nos propos, nous pouvons dire que recru de brimades, le passé est aujourd'hui en déroute. Ajoutons qu'on n'en exhume les fonds de tiroirs que dans le seul but de nous jeter à la face les preuves de notre constante cruauté. Mais il y a autre chose. A propos des Allemands vous venez de parler de génération orpheline. La scélératesse des pères empêche en effet qu'on s'en réclame ingénument. Les mères en revanche paraissent mieux s'en tirer. Le discours contemporain, encore une fois depuis les années soixante-dix, tient de toute évidence à les disculper. Et pour ce faire, il les enrôle sous la bannière du féminisme, dans ces catégories souffrantes que les "mâles, blancs, morts", comme on dit sur les campus américains, auraient depuis toujours tenues sous leur férule.


Féminin, économie, fin de l'histoire.


J.F. - Ma réflexion ne m'a jamais conduit vers ces questions, mais vos remarques sur le féminisme me ramènent à Auguste Comte, un penseur que j'ai beaucoup pratiqué. Comte, vous le savez, est l'inventeur du concept de sociologie. Comme les contre-révolutionnaires de son temps, il est conscient de la béance ouverte par la Révolution de 1789 ; c'est ainsi qu'il parle de l'immense gratitude des positivistes vis à vis de Joseph de Maistre et qu'il révoque les faux dogmes de l'individualisme et de l'égalitarisme. Il se veut tout autant l'héritier que le liquidateur de la Révolution. Comment surmonter l'individualisme dissolvant des modernes ?

Peut-être le mot n'est-il pas choisi au hasard : Maistre justement parle du protestantisme comme "dissolvant universel", expression que j'ai une fois reprise pour l'appliquer au capitalisme.

C'est à cette question qu'il tente de répondre et il le fait de manière mixte. En effet, à la différence des contre-révolutionnaires qui proposent une solution rétrograde assise sur la restauration du trône et de l'autel, Comte partage la certitude des Lumières selon laquelle l'humanité tend irrésistiblement vers l'unité cosmopolite. Cette convergence planétaire qu'il voit s'accomplir, comme les libéraux, par le truchement de l'économie, il entend la parachever et la corriger au moyen d'une nouvelle religion. Pour lui, il ne fait pas de doute qu'une communauté humaine ne peut assurer la fonction intégratrice nécessaire à la durée que par le lien religieux. Cette nouvelle religion fait la part belle aux savants, aux prolétaires et surtout aux femmes qu'il dépeint comme les préceptrices idéales de l'altruisme. Le féminisme de Comte reflète la prépondérance qu'il attribuait au sentiment. Une telle assimilation lui vaudrait sans aucun doute les sarcasmes, voire l'ire des féministes d'aujourd'hui... Bref, c'est la puissance affective impartie au coeur féminin qui permet de recoudre les lambeaux d'une société mise à mal par le bouleversement de 1789. Comme l'a montré Robert Nisbet, c'est toute la problématique de la sociologie naissante.

R. Nisbet : La tradition sociologique, PUF, 1984, édité aux Etats-Unis en 1966. Je m'enorgueillissais dans mon coin de trouver des rapprochements entre Dukheim et Chateaubriand, cela fait quarante ans qu'un livre a été publié qui explique pourquoi. Le peu que j'en ai lu a l'air sobre et intéressant.

Qu'est-ce qui peut relier les hommes quand ils ne sont plus confinés dans les ordres traditionnels et leurs réseaux d'obligations réciproques, quand l'obéissance ne va plus de soi ? Ce n'est pas tant la réponse constructiviste, en fait une religion d'intellectuel, qui fait l'originalité de Comte que le rôle souverain qu'il confère aux femmes, prophétesses d'une humanité régénérée. Cimentée par la religion de l'humanité, sa société positive met un terme aux errements de l'histoire humaine et ce dénouement... c'est ça qui est important, correspond avec la consécration du genre féminin.

P.B. - Culmination sociale de la femme et fin de l'histoire composent donc un système cohérent ?

Et revoilà Muray... Mais nos deux protagonistes ne vont pas oublier nuances et contradictions.

J.F. - Pour Auguste Comte, c'est une évidence ; avec la techno-science et la tyrannie du sentiment. C'est comme cela qu'il se figure l'émancipation définitive. Ce qui est capital, c'est l'amalgame notifié par Comte entre féminisme et accession à un universel réalisé. Il inaugure un épisode dans lequel nous continuons de patauger.

Ceci étant dit, pour interpréter l'irruption conquérante du féminin dans le registre du politique, il faut aller au-delà du discours de Comte même si quelque chose d'inaugural se manifeste chez lui. En effet, comme chacun sait, la société traditionnelle pose la figure du père au centre de son imaginaire collectif. Il n'y a là nulle misogynie mais un partage des rôles qui attribue à la masculinité tout ce qui relève de la verticalité. Dans ces communautés, seuls les pères disposent du pouvoir symbolique d'engendrer, aussi bien le père de famille dans le domaine du privé, que le roi, père de ses peuples, dans la sphère du politique. De même Dieu est-il posé en père de l'humanité. Le modèle est organique et c'est la puissance d'engendrement du père qui justifie son pouvoir symbolique, même si, je le concède volontiers, il en va tout autrement dans l'ordre concret du domestique où les maîtresses-femmes n'étaient pas plus rares qu'aujourd'hui. Mais, ce n'est pas le concret quotidien avec ses multiples compromis qui importe ici, mais la métaphore qui traverse tant l'imaginaire des Anciens.

Au rebours de cette représentation qui inscrit le social dans l'ordre de la nature et de la reproduction, la société démocratique des modernes est supposée s'engendrer elle-même. Elle rejette la loi organique qui régit l'ensemble du cosmos et prétend, insolemment, ne devoir son existence qu'à la libre volonté de ses sociétaires. C'est un nouveau régime mythique qui se met en place. La société y survient ex-nihilo... à partir d'une table rase, d'où sa difficulté à concevoir des antécédents susceptibles de la déterminer. Récusant la naissance, faisant son deuil du fardeau de l'ascendance, elle veut lire dans ses origines séraphiques la promesse de son émancipation infinie.

La nature est ici congédiée au bénéfice de l'artifice et du fantasme de la maîtrise. Les modernes ont substitué l'artifice à la nature et leur société étant conçue idéalement comme une construction purement volontaire est du même coup considérée comme indéfiniment malléable, perfectible à souhait sur le modèle de la technique.

A la vérité, je ne suis pas sûr que Julien Freund n'exagère pas la différence entre ces deux conceptions, au moins quant à l'attitude des individus dans leur vie quotidienne. On retrouve ici le débat Descombes-Castoriadis longuement évoqué dans l'annexe 2 du texte "Pas de liberté pour les amis de la liberté". Pour résumer : que nos sociétés soient délibérément, quoique dans des mesures différentes, artificialistes, ne signifie pas que les sociétés traditionnelles ne sentaient pas un peu, aussi, qu'elles l'étaient, et qu'elles croyaient tant que cela à une nature immuable. Il faut évidemment distinguer selon les cas. Quoi qu'il en soit, il est sûr que l'idée de nature a l'avantage, pour employer justement un terme cher à Castoriadis, de favoriser l'autolimitation des ambitions des hommes.

L'idée d'une sociabilité intrinsèque à la nature humaine se trouve supplantée par la fiction d'un contrat fondateur d'essence marchande prescrit par la convergence des intérêts, qui elle-même commande la résolution des individus contractants. Les sociétaires sont libres d'en amender les termes pour autant que l'utilité l'exige. Cette philosophie qui ne veut voir dans la société que le produit de conventions arbitraires, quoiqu'elles soient dictées, en dernière instance, par les déterminants économiques, implique aussi bien la réforme que la révolution, les ajustements empiriques que les bouleversements violents...

P.B. - Bien sûr, le rejet de tout principe transcendant conduit au marivaudage législatif... Issue donc du miracle contractuel, la société se laisse interpréter comme une parfaite épiphanie. Sans père, sans mère, sans généalogie, elle tombe toute faite, non pas de la cuisse de Jupiter, mais du ciel des idées. Mais alors, pourquoi ce retournement des polarités ? Pourquoi passe-t-on d'une symbolique verticale et masculine quand on honorait les racines, le lignage, la continuité à une modernité d'autant plus réfractaire à l'image paternelle qu'elle décline toute obligation à l'égard de la souche générique ? Car il ne fait guère de doute que notre présent se reconnaît dans l'allégorie féminine. La métaphore féminine imbibe la lecture du social et du politique.

J.F. - La femme comme genre, sans doute ; pas la femme comme mère, toujours plus occultée... évacuée du système référentiel.

P.B. L'individu contractant exige la reconnaissance de ses droits mais ne veut admettre aucune dette. La déliaison est la fausse monnaie inéluctable de sa liberté. Donner, recevoir, rendre : c'étaient les trois séquences du système de don qui instituait le lien communautaire.

Mauss, of course.

L'économie était alors sous la coupe du social et du politique. Ce lien se dissout aujourd'hui au rythme de l'extension démesurée de l'ethos libéral et des procédures de marché. De même la conscience historique se décompose-t-elle dans le refus présentiste de l'héritage. De même qu'on se refuse à reconnaître toute obligation dans la dimension horizontale, celle qui implique les contemporains ; on s'y soustrait également dans la dimension verticale, celle des générations successives. Ni les ancêtres, ni les successeurs ne font sens. L'obligation de rendre est devenue une corvée, une servitude que seul l'impôt, paradoxalement de plus en plus lourd

ça dépend pour qui !

, se charge d'assumer dans l'anonymat bureaucratique. La transmission est en jachère... Nous payons très cher la rançon de la liberté moderne. Vous avez raison ; la mère après tout est aussi bien légataire que le père...

J.F. - L'individualisme... l'individualisme de masse est en train de déglinguer l'Europe. Mais je ne suis pas décliniste comme certains le prétendent : nous ne sommes pas surplombés par les exigences mystérieuses du fatum. Et, disant cela, nous nous affirmons aussi comme des modernes. La volonté n'a pas dit son dernier mot... Et puis, il y a l'aléa ; tout ce qui vient gâter le bel ordonnancement des plans, des projections, des programmes toujours dictés par la vue basse et le conformisme. Le désespoir serait une sottise. Il ne faut pas abdiquer.

P.B. - Je reviens à cette Allemagne dont nous parlions. La mue post-totalitaire s'est opérée là-bas sous le signe de la déchéance des pères. Leur débâcle fut d'autant plus facile à solder que tous avaient porté l'uniforme des maudits. La damnation collective qui les frappait leur arrachait également ces titres consacrés par le temps qui les avaient depuis toujours porté à transmettre et à incarner. Avec l'autorité, principale cible de la dénazification, cette vocation leur était définitivement déniée. Ils sont devenus des producteurs et des consommateurs prosaïques, rivés dans leur mutisme, aussi consciencieux dans la voie de la "normalisation" qu'ils l'avaient été dans celle du "Sonderweg".

"Autre chemin" - il s'agit du mouvement de recherche par les Allemands de leur propre spécificité en tant que peuple, particulièrement par rapport à la France et à l'Angleterre.

L'Allemagne, me semble-t-il, a surjoué le parricide, non pour se délester du fardeau de la culpabilité - cela lui est interdit - mais pour en alléger le poids. En se débarrassant de géniteurs encombrants, elle tentait de prouver sa bonne foi démocratique. N'oublions pas que les fascismes ont souvent été interprétés comme des manifestations du syndrome machiste... (...) Si demeure en Allemagne une forme potentielle de despotisme, c'est bien celui de la guimauve. Au Führer Prinzip, caricature du principe masculin, succéderait un Etat d'essence maternelle. Après le big-brother totalitaire, la big-sister maternante.

J.F. - La boutade est amusante, mais ce que vous décrivez n'est pas un épiphénomène allemand. C'est une évolution qui touche l'ensemble de l'Occident. Ses origines ne sont pas réductibles à un terreau national particulier.

P.B. - Je suis d'accord, mais savez-vous, pour l'anecdote, qu'en Allemagne justement, dans les toilettes mixtes, les hommes sont exhortés à uriner assis. Cet exemple saugrenu montre que la parité taille sa route par des détours insolites.

J.F. - Ils sont obsédés par l'hygiène, comme les Américains du nord. Descartes notait déjà ce trait dans la Hollande calviniste du XVIIème siècle. Mais il ne faut pas s'y tromper : c'est toute la modernité qui dévale cette pente. Il y a une revendication démesurée des droits qu'un Etat ramolli et bienveillant s'efforce de satisfaire, car cette demande qui lui est adressée, elle contribue aussi à le légitimer. Le droit à la santé par exemple s'intègre dans cette extension illimitée, d'où le risque d'un despotisme thérapeutique. Car, enfin, la gratuité des soins conduit automatiquement l'Etat, dispensateur et gestionnaire du système de santé, à organiser une prévention collective toujours plus vigilante au nom de la rentabilité. La société du contrôle total est au bout de l'idéal hygiénique. Aboutissement qui n'est pas antinomique d'un Etat faible, d'un Etat apathique en tous cas dans le registre des fonctions régaliennes...

P.B. - L'oxymore de la puissance faible... L'Etat omnipotent et impotent.

J.F. - Oui, c'est ça. La santé ... L'obligation sanitaire pourrait être dans un proche avenir au fondement d'une nouvelle forme de totalitarisme. Le refus pathologique du vieillissement et de la mort, intimement lié à cet effacement de la transcendance dont nous parlions laisse aisément présager l'aptitude de nos contemporains à consentir au cauchemar climatisé dont parlait Bernanos. Le harcèlement que nous subissons à propos de l'alcool et du tabac donne un mince avant-goût de ce que nous pourrions subir. Nous sommes talonnés par des instruments de surveillance toujours plus sophistiqués, sans que cela ne soulève de réelles protestations. C'est la face noire du jeunisme qui nous assaille.

Tout cela est indéniable, malheureusement, mais il faut ajouter un correctif d'importance : dans les pays comme les Etats-Unis, où il n'y a pas de gratuité des soins et où les fonctions régaliennes de l'Etat ne sont pas négligées - en admettant d'ailleurs que ce soit à ce point le cas en France, mais passons -, on observe encore plus l'essor de ce "cauchemar climatisé". C'est un mouvement social plus profond que la question de la Sécurité sociale - hélas !

Et le sportif exemplaire, la star athlétique, le dieu du stade, objet de toutes les sollicitudes publicitaires, c'est le point de mire de toute cette mécanique. C'est l'icône pathétique d'une propagande qui promet la rédemption du corps par un nouveau régime de salubrité imposé.

P.B. - Un sportif bourré d'hormones et d'anabolisants.

J.F. - Oui, c'est le triomphe du modèle artificialiste au nom d'une santé "naturelle" qui n'a rien à voir avec la nature.

P.B. - On pourrait gloser sur l'usage de plus en plus massif des psychotropes et sur cette diététique de facture industrielle qui vient briser les identités alimentaires. Autant de remèdes qui contribuent à détruire l'entre-soi sociétal et à renforcer le conditionnement individualiste. Dans le premier cas le dépressif est fortifié dans sa solitude par la camisole chimique ; ce n'est pas la relation aux proches qui le délivre de son mal. Dans le second cas, c'est la liturgie des repas familiaux et la commensalité amicale qui sont sacrifiés au nom du "régime", de la "forme", cette condition favorable aux performances, dont l'horizon s'éloigne sans cesse, avivant la déprime et le dégoût de soi. Derrière tout cela se profile la boulimie, bien réelle celle-là, des grands groupes pharmaceutiques et des multinationales de l'agroalimentaire. C'est l'obsession hygiéniste qui génère leurs profits ; c'est aussi pourquoi ils sont si prompts à sponsoriser l'élite sportive.

Avec l'ethnologie du quotidien, on peut certes tout magnifier, mais dans le cas présent P.B. a bien raison.

J.F. - Vous savez, dans la perspective de ce que vous disiez tout à l'heure concernant big-sister, il faudrait se pencher sur ces deux évolutions parallèles, l'infestation de tout l'édifice social par l'économique et cette montée en puissance, non tant de la femme mais du féminin.

Précision importante, qu'il faudrait faire ou garder à l'esprit à chaque fois que l'on aborde ces sujets. Ce ne serait pas un coup de baguette magique, mais cela éviterait d'inutiles malentendus.

Il faudrait réfléchir à cela en partant de l'étymologie du mot "économie".

P.B. - L'oikos, évidemment. Chez les Grecs, c'est à la fois la gestion du domestique et le territoire imparti au règne de l'épouse. Si l'on suit les analyses de Louis Dumont, cet ensemble constitue un espace hiérarchiquement subordonné à l'espace politique qui est par définition celui des hommes, des citoyens. Si l'on en croit les éthologistes, cette répartition des rôles doit venir de très loin. Ce n'est d'ailleurs pas une raison pour la sacraliser. Cette répartition a été très consciemment réfléchie par les penseurs grecs dans le souci de distinguer le privé du public. Elle implique une inégalité des sexes qui n'est pas tant une inégalité des personnes qu'une sévère hiérarchie des fonctions que la tradition leur attribue. S'ajoute à cela dans le récit mythologique, décrypté par Vernant, l'idée d'une dangerosité spécifique au sexe féminin. C'est ce qu'exprime clairement le mythe de Pandore. Une propension à l'hybris que le politique a pour mission de contenir. Le christianisme s'est greffé sur cet héritage mythique avec la morale du péché. Chez les Grecs, la femme est seconde du fait de ses activités ; dans la théologie chrétienne, elle est ontologiquement dépréciée du fait de son rapport privilégié avec le péché. Ce qui préoccupe les Grecs, ce n'est point la morale ; c'est le destin politique de la cité. Bien sûr, il est tentant de déchiffrer notre époque en nous adossant à ces origines. Il est évident que l'assomption de l'économie, le déclin du politique y préludent à la primauté du principe féminin. Mais je sais que vous vous défiez des analogies...

J.F. - Celle-là peut paraître lumineuse, mais il faut se garder des simplifications.

Ici démarrait le développement de P.B. que j'ai supprimé. Observons en passant la parenté de sa démarche avec celle d'un Castoriadis : réflexion historique et politique d'un côté, psychanalytique de l'autre.

P.B. - On constatera que les slogans mis en orbite par les barricadiers ont légitimé la consommation sans entrave en lui conférant une signification "progressiste" et émancipatrice que le capitalisme disciplinaire d'autrefois axé sur le travail et l'épargne était bien incapable de lui attribuer.L'hybridation libérale-libertaire ne tient pas du hasard. Elle est l'expression idéologique de ce nouveau régime psychique. La cristallisation libérale-libertaire en nouvel horizon indépassable suppose des individus conformés pour n'avoir d'yeux, effectivement, que pour cet horizon, là. Dans cette perspective, le père symbolique, cette allégorie du négatif, cette autorité qui réfrène et oblige la pulsion au sursis pour la traduire en aménité sociale... ce père devient un obstacle au fonctionnement du système. A la limite, il est un frein à la croissance. Comme le sont aussi l'instituteur et le professeur qui ne se résignent pas à devenir les auxiliaires "cool et sympa" de l'industrie des loisirs. D'où cette image répulsive du père forgé depuis vingt ans : père-la-pudeur, père fouettard et autre croquemitaine et aussi cette caricature colportée par ces légions de "psy", salariés de l'actuel, sur la forteresse familiale, ultime bastion du totalitarisme. Bref... le père c'est le fascisme ! Un quotidien comme Libération est emblématique de cette convergence. Féministe, libertaire, libéral ; le tout étant articulé au bénéfice du capital.

J.F. - Vos propos sont trop tranchés... Ils détonnent avec ce que l'on peut lire dans Eléments qui se positionne toujours, à ma connaissance, pour la réhabilitation de la femme, en réaction à l'héritage chrétien qui, d'une manière évidente, véhicule une conception péjorante du féminin quoi que puisse dire les théologiens sur le culte marial. Ma génération, vous le savez, a été très marquée par la première guerre mondiale et ce que j'ai pu constater, c'est qu'en l'absence des hommes massivement mobilisés, les femmes surent alors élever leurs enfants selon des principes qui sont ceux que vous assignez, de façon trop systématique, au pôle masculin. L'évolution contemporaine dont vous soulignez à raison les carences éducatives... cette évolution disais-je, touche l'ensemble des individus par-delà leur genre. Et puis, fondamentalement, dans l'élevage de l'enfant, la mère incarne, au moins autant que le père, cette instance du négatif qui raffine l'instinct afin de le transmuer en un désir compatible avec les nécessités de la vie sociale. Quant à la famille... bien sûr, elle est vilipendée. Mais ce n'est pas nouveau. Souvenez-vous de Gide. Pour certains, elle apparaît comme la butte-témoin d'un ordre obsolète contrevenant à l'individualisme radical. Mais elle résiste tant bien que mal, s'adaptant avec souplesse à toutes les inflexions du monde moderne. Cette résistance organique et l'adhésion que lui témoignent les gens imposent un démenti cinglant aux extravagances du nihilisme idéologique. Ceci étant dit, l'idée d'un hybris moderne couplé à cette arrogance dont nous parlions me paraît assez juste...

P.B. - L'hybris des Grecs était étroitement normée par le religieux. Comme le carnaval médiéval annonçant quarante jours de carême. L'hybris individuel de masse défait la société pour bénir le marché. Mais qu'est-ce qu'un marché sans substruction sociale ? Le marché sans les entraves du lien, c'est le chaos.


Nouvelle Droite, libéralisme.

J.F. - Avec les années, votre critique du libéralisme s'est sans cesse accentuée. A ses débuts, la nouvelle droite était bien moins radicale. J'ai conservé d'ailleurs certains textes de cette époque ; vous ne pourriez plus vous y reconnaître. Je songe à ces odes à l'homme faustien dont vous étiez coutumiers ; toute cette quincaillerie qui fonde la supériorité de la culture européenne sur ses seules aptitudes scientifiques et techniques. L'arraisonnement du monde dont nous sommes évidemment les champions est un mécanisme équivoque qui révèle aujourd'hui toute son ambivalence. La logique économique s'empare de la planète, comme l'avait annoncé Spengler, mais ses effets sont pour l'Europe probablement mortifères. Vous ne croyez plus à cette supériorité en trompe-l'oeil... Vous ne communiez plus dans le dithyrambe faustien.

Intéressant pour un profane de la Nouvelle Droite comme moi. Cela expliquerait en partie pourquoi c'est maintenant que je la croise et la trouve lisible. Encore Castoriadis (qui va d'ailleurs être bientôt cité) : peut-être la Nouvelle Droite a-t-elle appris l'autolimitation. Ceci posé, il y aurait beaucoup à dire - mais on n'a qu'une vie - sur un texte de critique de l'économie comme celui-ci, dont l'auteur est Alain de Benoist.

P.B. - Je ne récuserai pas le risque d'un pacte avec le malin, mais je suis mécréant et je ne crois ni à dieu ni à diable... Cependant, vous avez raison : nos paradigmes ont évolué au fur et à mesure que - j'espère le dire sans forfanterie - que notre réflexion s'approfondissait. Par exemple, je ne pourrais plus parler de supériorité intrinsèque de l'Europe. Un tel jugement n'est concevable que dans une perspective universaliste. Pour que les hiérarchies fassent sens, il faut bien que les valeurs qui permettent de les établir soient unanimement partagées. Or, les valeurs étant l'expression de cultures différentes, toute tentative de classement trahit un ethnocentrisme effronté. Ce que l'on baptise pompeusement l'universel, qu'est-ce donc d'autre, sinon la culture et les préjugés des conquérants ?

J.F. - Vous êtes relativiste !

P.B. - J'incline à penser que l'écart entre les cultures ne relève pas d'une différence de degré, mais d'une distinction de nature, même si, bien entendu, il n'y a qu'une seule espèce humaine. D'où ma réserve, pour ne pas dire plus, vis à vis de cette arrogance occidentale qui pulvérise le pluriversum planétaire avec, il faut bien le dire, la complicité extasiée de la plupart de ses victimes. Ultimes sectateurs de cette occidentalisation, les croisés des droits-de-l'homme ne sont pas ses thuriféraires les plus naïfs. Le moralisme chevillé au corps, ils couronnent un processus qui n'a fait que s'accentuer pour le plus grand malheur de l'humanité. Car, enfin, concrètement, ce qu'on appelle prétentieusement le développement, qu'est-ce d'autre que la métamorphose de la pauvreté en misère. Qu'est-ce donc que la misère ? C'est la pauvreté sans le secours apaisant du groupe, sans les racines partagées, sans l'assurance d'un entre-soi solidaire.

On le devine, je suis d'accord et pas d'accord. Disons qu'ici comme dans les passages précédents il faut voir dans l'universalisme un éventuel point d'arrivée, un guide même peut-être, qu'un illusoire point de départ. Quant à la "métamorphose de la pauvreté en misère" (c'est presque le titre d'un livre récent (que je n'ai pas lu) : Quand la misère chasse la pauvreté, M. Rahnema, Fayard - Actes Sud, 2003), il importe de ne jamais oublier qu'elle est un drame spirituel aussi bien que matériel, puisqu'obligeant les êtres humains à ne se concentrer que sur leurs besoins animaux.

Au nom de la concurrence et de la rentabilité du capital, on exige une flexibilité toujours plus grande des acteurs économiques. La mobilité, le nomadisme sont devenus des facteurs déterminants de la réussite et du même coup des signes de la distinction dans les élites. Si je reprends l'exemple de la famille devenue cette institution fragile et mouvante dont nous parlions tout à l'heure, il est évident que sa forme classique marquée par la stabilité est aujourd'hui perçue comme une rigidité incompatible avec les nouvelles contraintes du salariat.

Ce n'est pas tout à fait vrai aux Etats-Unis, où la famille - mais la plus basique et la plus conservatrice possible - reste une grande valeur. Il est vrai néanmoins que cette famille est brisée, du fait de la mobilité professionnelle et géographique des salariés américains, lors du départ des enfants à l'université (pour ceux qui peuvent y aller).

J.F. - La logique du capitalisme est en effet destructrice et créatrice. Comme Marx le souligne toujours, il bouscule les structures sociales et les mentalités qui font obstacle à son déploiement. Marx se réjouissait de ce maelström continuel, car il y voyait les prémisses de la révolution à venir, mais il ne soupçonnait pas l'aptitude du système à triompher de ses contradictions en se renouvelant au gré des oppositions rencontrées. Cette aptitude à la régénération plaide d'ailleurs pour lui ; mieux que les systèmes rivaux, il a su capter certaines constantes de la nature humaine afin de s'en fortifier. Ceci étant dit, on voit bien que l'économie, aujourd'hui, excède sa vocation et tend à annexer ou à dissoudre des activités dont l'existence et l'autonomie sont nécessaires à l'équilibre de la cité. De toute évidence, les soubassements de la vie collective, à commencer par l'identité culturelle, sont mis en péril par les tourbillons que provoque son déchaînement contemporain. Il y a là une violence économique qui infirme le préjugé de Montesquieu et de sa descendance libérale sur les vertus pacifiantes du doux commerce.

Cette fois-ci, c'est J.F. qui rappelle Castoriadis, et la façon dont il a montré que le capitalisme s'est nourri à partir d'un certain stade des exigences du mouvement ouvrier, les a intégrées et en partie satisfaites pour survivre. Et depuis quelques années, il pense pouvoir se passer de ces concessions. De même que d'autres facilités fournies par le monde pré-capitaliste, tel le fonctionnaire wébérien. Arrivera ce qui arrivera.

P.B. - Les libéraux répondent à cela que l'abondance et la paix surviendront effectivement lorsque le marché aura triomphé des pesanteurs - traduire : les vestiges encore agissant de l'ancien monde - et des trop tenaces préjugés de ses adversaires. En clair, lorsqu'il sera venu à bout de la nature humaine. Ce plaidoyer est une théodicée. Comment en effet se persuader de l'excellence du système compte tenu des maux qui semblent la démentir ? En interprétant ces maux comme autant d'épreuves à surmonter avant la rédemption promise. C'est un discours comparable à celui des marxistes pur sucre selon lesquels le socialisme réellement existant n'est qu'une caricature de leur mirifique utopie. Jamais la vérité du dogme n'est mise en cause. En revanche, on invoque la figure perturbatrice du mal - par exemple, les structures agraires de la Russie de 1917, l'empreinte orthodoxe dans les mentalités, la paranoïa de Staline... Autant d'accidents historiques passibles d'une remédiation. Ces modes de raisonnement sont caractéristiques d'une dérive magique de l'entendement.

J.F. - La France et l'Europe ne semblent pas devoir subir ce monopole impérieux. Les régimes mixtes qui combinent aspirations libérales et aspirations social-démocrates y sont solidement enracinés et le libéralisme, dont l'influence s'accroît effectivement, y paraît très édulcoré.

Ach... flagrant délit d'optimisme ?

P.B. - Deux aspirations qui ont ceci en commun d'être issues de la matrice des Lumières et de surestimer le rôle de l'économie au point de toujours privilégier la croissance comme un sésame en dépit des ravages qu'elle exerce aussi bien sur la biosphère que dans la sociosphère. Il s'agit de deux inflexions d'un même système, comme vous l'avez d'ailleurs écrit à plusieurs reprises. A tour de rôle, chacun de ces deux sous-systèmes est mis en avant pour corriger les excès de l'autre, mais on ne met jamais en question la matrice commune et ses paradigmes. C'est pourquoi les frères ennemis jouissent d'un bail emphytéotique sur ce qui nous reste de vie politique.

J.F. - C'est ce qui conduit Alain de Benoist à relativiser la pertinence du clivage gauche-droite.

P.B. - Oui, c'est un clivage obsolescent quant au fond, un simple label pour identifier des commissions de gestionnaires rivaux ; mais les élites dépensent des trésors de communication pour le maintenir sous perfusion. Il y va de leur intérêt. Cette hégémonie n'est même pas sérieusement contestée par les chapelles d'extrême-gauche dont la présence très active dans ce qu'un de vos collègues appelle les nouveaux mouvements sociaux, prend pour cible privilégiée la famille, l'armée, la religion, l'école autoritaire, etc...

Les cons ! Alliés objectifs du capitalisme !


Génération 68.


Autant de proies chétives, d'objectifs cacochymes, de leurres, que l'évaluation libérale-libertaire du capitalisme s'est depuis longtemps employée à déconsidérer et dont les vestiges, objets de railleries consensuelles, ne peuvent plus être considérés comme des forces agissantes et, à fortiori, comme des instruments d'oppression. En blasphémant des idoles déchues, ils participent de cette "insignifiance" dont parle Castoriadis pour qualifier ce présent où nous avons à vivre. C'est un fait, la clameur "contestataire" enfle au rythme où s'épuise son imaginaire révolutionnaire. On notera par ailleurs que cette clameur trouve un écho complice dans ce qu'il faut bien appeler la presse "patronale", ce qui est tout dire de la capacité subversive que lui reconnaissent les classes dirigeantes. En vociférant contre les vestiges de l'ancienne société, la dissidence de confort apporte sa modeste contribution à l'entreprise de bazardement qui doit faire place nette aux stratégies de recomposition d'un capitalisme mondialisé. Leurs diatribes contre la France frileuse, le repli identitaire, le tribalisme xénophobe...

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c'est cela : la version jeuniste, lyrique et bigarrée d'une raison libérale qui a fait le choix de la globalisation et considère, en conséquence, les frontières comme des obstacles à effacer. Favoriser la porosité des territoires pour que demeure seulement un espace homogène de consommation. Le monde sans frontière dont rêvent les gauchistes ressemble furieusement à un terrain de jeu pour multinationales en goguette. Pour en conclure avec les gauchistes, je voudrais dire un mot sur ce que des détracteurs trop frivoles appellent leur opportunisme. Assurément, nombre d'entre eux se sont "ralliés" au système qu'ils croyaient combattre. Beaucoup font " carrière " dans la publicité, le journalisme et les appareils. On les découvre au sommet des "partis de gouvernement", des syndicats et même du C.N.P.F. Il y a comme un gauchisme d'Etat et beaucoup se gaussent de ces itinéraires. Pourtant, je ne parlerai pas d'apostasie, mais plutôt d'une vocation aboutie. L'hypothèse de la palinodie n'est en effet recevable qu'à deux conditions. D'abord, considérer que la polarité gauche-droite permet de rendre compte de toutes les opinions. Ensuite, rattacher le libéralisme à la droite historique.

Le cas Constant va effectivement dans le sens de P.B. - et d'ailleurs ceux qui se réclament aujourd'hui plus ou moins de lui se disent souvent de gauche.

Or, aucune de ces deux conditions n'est réalisée. A partir du moment où l'on veut bien s'extraire de ce double carcan, les soi-disants revirements prennent une autre coloration. Mon interprétation, c'est que les gauchistes recyclés dans les principaux organes de propagande du système n'ont pas trahi leurs idéaux de jeunesse mais manifestent, enfin, avec éclat, l'impensé que charrie depuis toujours leur conception du monde.

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Leur succès métapolitique, leur capacité à fournir le système dominant en cadres efficaces, la propension des classes dirigeantes à les accueillir en leur sein, sont autant d'épreuves de vérité quant à la nature réelle du libéralisme contemporain et quant aux concepts que le gauchisme véhicule.

J.F. - Toujours la vérification ironique.

P.B. - En effet, il n'y a pas de convergence innocente.

A ce sujet, cela fait quelque temps que je pensais vous recommander la lecture du livre de François Ricard, La génération lyrique, Climats, 2001, qui bien qu'un peu trop dans la lignée Tocqueville-Péguy-Arendt-Kundera-Finkielkraut à mon goût (un peu coincé, quoi), restitue brillamment l'itinéraire de cette génération et montre effectivement la cohérence de son itinéraire, des barricades au pouvoir. On le nuancera tout de même immédiatement sur certains points d'importance - la compréhension de Mai 68 - par la lecture de la belle lettre A un pédé mondain (G. Hocquenghem) de Jean-Pierre Voyer, Hécatombe, pp. 291-310, texte scandaleusement inexistant sur le Net. Ach, vous n'avez qu'à l'acheter !

Libre circulation des capitaux et des marchandises, libre circulation de la force de travail renvoient au même imaginaire. La mondialisation capitaliste est conviée à recycler indéfiniment, à son profit, les déchets d'un internationalisme décrépit. C'est dans la grammaire libérale que doivent désormais s'interpréter les anciennes revendications internationalistes du prolétariat. Quant aux prolétaires réellement existants, dont les experts de connivence se plaisent à souligner la disparition, ils devront s'arranger avec un monde qui reprend d'autant plus volontiers leurs anciens mots d'ordre qu'il les sacrifie à l'avenir radieux de la marchandise. Les crypto-repentis ont fait don à l'oligarchie d'un inestimable présent, le verrou qui scelle toutes les volontés transgressives... Cet antifascisme concocté jadis dans le chaudron stalinien, ragaillardi par son alliage tout neuf avec la religion des droits de l'homme. Commence l'âge du virtuel et nous voici surplombé par le surmoi antifasciste qui impose à tous effroi et tremblements. Pour les authentiques opposants, le choix, c'est le silence des proscrits ou la médiatisation fatale réservés aux épouvantails.

R.I.P. ?

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vendredi 23 juin 2006

Questions et réponses (II). - "Il n'y a d'ethnocentrisme et de xénophobie que dans la mesure où il y a pluralité des mondes."

(Fin du texte.)

Questions et réponses I.


Voici la deuxième partie de la conversation entre Julien Freund et Pierre Bérard. Je rappelle qu'on la trouve en intégralité - sans mes commentaires - ici. Bonne lecture !


P.B. - Les libéraux pensent que c'est le marché qui est intégrateur.

J.F. - Le goulag en moins, ce qui n'est pas mince, c'est une utopie aussi dangereuse que celle des Léninistes.

Et on a vu le résultat avec les Léninistes... J'en ai d'ailleurs déjà parlé. De plus, le correctif de l'absence de goulag est de moins en moins juste. Je me souviens d'un article paru sur le réseau Voltaire, article que je n'ai malheureusement pas réussi à retrouver, dans lequel il était écrit, si ma mémoire est bonne, que le nombre de détenus dans les prisons américaines était désormais (proportionnellement à la population) supérieur à celui de détenus dans les goulags soviétiques à leur apogée. Faute de mieux, cet article du même site donne un bon aperçu de la situation actuelle.

Pour répliquer à cette farce du marché comme agent prétendu de l'intégration, il suffit de relire Durkheim. Il n'a pas vieilli sur ce point. Et que dit-il ? Que la prépondérance croissante de l'activité économique est une des raisons de l'anomie, donc, de la détresse de l'identité collective et de la désintégration sociale.

P.B. - Monsieur le professeur... Vous n'avez pas réagi à l'hypothèse que je formulai tout à l'heure concernant cette propension du discours antiraciste à favoriser malgré lui l'actualisation dans le quotidien de toute cette latence raciale, ethnique, tribale... Je voulais dire qu'en interpolant dans ses homélies... dans ses admonestations, de constantes références à ces classifications, il sollicitait pour ainsi dire ses destinataires à interpréter les problèmes de cohabitation qu'ils expérimentent dans ces termes-là. En bref, je suis tenté de penser qu'il contribue à "raciser" les tensions. D'autant que ce discours est performatif. Il vient quasiment du ciel... C'est le pouvoir céleste du devoir-être. Sans compter que les curés y mettent aussi du leur.

J.F. - Pensez-vous sincèrement que les gens aient besoin d'être stimulés par ces élucubrations, même de façon oblique, pour ressentir les choses comme ils les ressentent ?

Ach, tout de même, sans prétendre que les directeurs de conscience médiatiques créent des choses à partir de rien, on peut faire ici, en suivant l'hypothèse de P. B., le même raisonnement que J. F. précédemment (cf. première partie) au sujet de l'élite donnant "quitus à la brutalité de masse". Que l'on ne parle que de race, même en en niant l'existence éventuelle, ou peut-être encore justement parce que l'on en nie l'existence éventuelle, ne peut qu'encourager petit à petit tout le monde à voir les problèmes plus à travers ce prisme qu'à travers d'autres. On le constate aisément lorsque d'infâmes médiocrités comme MM. Raoult ou Sarkozy convainquent les gens qu'ils "parlent vrai" lorsqu'ils dégoisent les pires conneries sur ce thème, car ils occupent un espace de discours, peut-être pas intéressant en tant que tel (encore faut-il le démontrer), mais laissé vide par la bien-pensance.


Histoire, mémoire, deuxième guerre mondiale.


Si l'on tient à établir un lien entre l'univers des discours et la manière dont les gens interprètent leur expérience, il y a selon moi quelque chose de plus frappant qui mériterait d'être creusé ; c'est cette occupation obsessionnelle de nos media par la seconde guerre mondiale ; plus exactement par le nazisme. Vous ne pouvez pas vous en souvenir, mais dans les années cinquante, soixante, Hitler était pratiquement oublié. Nous vivions dans l'euphorie de la reconstruction et, notre actualité politique, c'était quoi ? La guerre froide et les conflits coloniaux, c'est-à-dire des évènements concomitants. Les communistes célébraient pieusement le mensonge de leurs 75 000 fusillés et les anciens de la Résistance se retrouvaient rituellement devant les monuments aux morts. C'était tout. Ce passé, pourtant proche, était en cours de banalisation. Rien d'ailleurs que de très ordinaire dans cette lente érosion ; c'est un critère de vitalité. Aujourd'hui, en revanche, ce passé fait l'objet de constants rappels incantatoires. Hitler est partout, accommodé à toutes les sauces. C'est le nouveau croquemitaine d'une société qui retombe en enfance et se récite des contes effrayants avec spectres, fantômes et golem...

P.B. - Vous ne croyez pas aux revenants ?

J.F. - J'incline à penser que ces revenants sont utiles à certains. Hitler est devenu un argument polémique, et pas seulement en politique. A défaut de vouloir faire l'histoire contemporaine, nous fabriquons du déjà-vu, du simulacre, du pastiche. L'Hitlérisation du présent est un symptôme.

P.B. - La paramnésie ou impression de déjà-vu ; c'est un trouble hallucinatoire ; un signe de grande fatigue dit-on. Mais tous ces regards braqués sur le rétroviseur, cela veut dire aussi que l'avenir a perdu de son prestige. Il ne cristallise plus d'attente messianique. Le progressisme prend soudainement un coup de vieux.

J.F. - Sciences et techniques conservent leur ascendant, mais peut-être, effectivement, ne se prêtent-elles plus aux même amplifications eschatologiques qu'autrefois. L'écologisme grandissant est révélateur d'un désaveu. En tout cas ce Hitler qui nous hante, ce n'est pas celui dont nous célébrions la défaite en 1945, ce führer militariste, pangermaniste et impérialiste, ennemi de la France et de la Russie. Non ; celui qu'on commémore à tout instant pour en exorciser les crimes, c'est l'ethnocrate raciste, antisémite et genocidaire.

P.B. - On ne peut pas lui reprocher d'être anti-arabe ; c'est dommage.

Ici, je suis en désaccord (cf. ce texte, notamment le P.S. 1). Il y a eu une volonté de rapprochement politique avec les Arabes, notamment par la célèbre rencontre avec le grand Mufti de Jérusalem, mais précisément par mépris des Arabes, Hitler n'y a jamais donné suite, au lieu de chercher à les utiliser pour vraiment déstabiliser l'Empire britannique. (Je prends ces renseignements dans le livre de Paul-Marie de la Gorce 39-45, une guerre inconnue, Flammarion, 1995).

J.F. - Ce Hitler qui monte sans cesse à l'assaut du présent pour lui donner du sens, ce n'est pas un objet historique. Qu'est-ce qu'un objet historique ? C'est d'abord une matière suffisamment refroidie, tenue à distance des passions, autant que faire se peut. C'est ensuite une matière à travailler selon les règles éprouvées de la scientificité. Il a fallu plus de deux siècles pour les élaborer... et nous en sommes là ! Comme le diable des prêcheurs médiévaux, Hitler est devenu la caution négative d'une mémoire invasive et impérieuse. Il est interdit de se dérober à son appel sous peine de se voir soupçonné d'incivisme, voire d'obscure complicité avec...

P.B. - ... Avec la " bête immonde "...

J.F. - Pauvre Brecht ! Pour lui le ventre fécond, c'était celui de la social-démocratie. Et tous ces ignares qui le citent de travers !

P.B. - L'antifascisme commémoratif avance au même rythme que l'analphabétisme... Nous frisons l'excès de vitesse. La surexposition du nazisme est l'aliment principal de cette mémoire dont vous parliez. Ce qui me frappe, dans une époque qui se flatte d'obéir aux principes de la rationalité, c'est cette abdication de l'histoire face aux injonctions de la mémoire. La mémoire parle dans un idiome qui n'est pas universalisable, et, d'ailleurs, personne ne s'offusque de voir se répandre dans le langage courant des syntagmes comme "mémoire ouvrière", "mémoire de l'immigration", "mémoire juive". Autant d'usages qui enregistrent et proclament la fragmentation particulariste dont il est derechef interdit de tirer des conclusions. Toujours, la mémoire s'authentifie comme un idiotisme et l'étrange, dans ces conditions, c'est qu'elle soit devenue l'argument fatal de ceux qui se réclament de l'universalisme...

J.F. - La suréminence de cette mémoire prend d'autant plus de relief qu'elle sévit dans une époque de rejet des filiations... d'amnésie massive. Et puis, c'est extraordinaire, son monolithisme sentimental. Un agrégat d'émotions n'est pas susceptible de la moindre tentative d'invalidation. Face à ça, nous demeurons médusés. Le mot qui convient le mieux pour décrire ce climat est celui d'hyperesthésie. Nous sommes à l'opposé de l'ascèse qui préside toujours à l'établissement d'un discours rigoureux. C'est encore Nietzsche qui dans La Volonté de puissance parle de cette irritabilité extrême des décadents... Oui, l'hyperesthésie fait cortège aux liturgies de la mémoire.

P.B. - C'est pourquoi sa carrière ne rencontre pas d'obstacle. Chacun se découvre quand passe la procession du Saint Sacrement. Personne ne veut finir comme le chevalier de la Barre.

J.F. - Voltaire nous manque, ou plus exactement cet esprit d'affranchissement qu'il a su incarner d'une manière si française...

P.B. - L'esprit de résistance ?

J.F. - La Résistance... Le Résistant, c'est un combattant, il fait en situation d'exception la discrimination entre l'ami et l'ennemi et il assume tous les risques. Son image ne cadre pas avec l'amollissement que l'on veut cultiver. C'est peut-être pourquoi on lui préfère aujourd'hui les victimes. Mais assurément, leur exemplarité n'est pas du même ordre. Ce que je voulais vous suggérer, j'y reviens, c'est la simultanéité de ces deux phénomènes ; le ressassement du génocide hitlérien et l'obsession antiraciste. Ils se renvoient sans cesse la balle dans un délire d'analogie. C'est extravagant.

P.B. - La grammaire triomphante du génocide inaugure le règne de l'anachronisme et les nouveaux antiracistes bondissent d'émotion à l'idée d'entrer en résistance contre une armée de spectres.

J.F. - Oui... Ils sont à la fois la résistance et ses prestiges, et l'armée d'occupation avec ses avantages. C'est burlesque.

P.B. - Une mémoire incontinente...

J.F. - Qui épargne les crimes soviétiques, amnistiés avant d'avoir été jugés !

P.B. - Oui, mais leur finalité était grandiose... la réconciliation définitive du genre humain, comme pour les antiracistes... Ce qui mobilise la mémoire unique, ce n'est pas tant la liquidation du passé que sa persécution réitérée. Non seulement la mémoire met l'histoire en tutelle mais elle s'érige en tribunal suprême. Sous son regard myope, le passé n'est qu'une conspiration maléfique. On arraisonne les morts pour les accabler de procès posthumes et dénoncer leurs forfaits. Il n'y a jamais de circonstances atténuantes.

Nietzsche : "Facile résignation. - On souffre peu de souhaits inexaucés quand on a exercé son imagination à enlaidir le passé." Couilles molles !

J.F. - C'est la rééducation du passé par les procureurs de l'absolu. Cette génération hurlante n'a connu que la paix ; ce sont des nantis de l'abondance qui tranchent sans rien savoir des demi-teintes de l'existence concrète dans les temps tragiques. L'ambivalence et les dilemmes sont le lot de ce genre d'époque. Nos pères ne furent pas des couards. Les croisés du Bien ne connaissent pas le doute. Les fins sublimes qu'ils s'assignent balayent tous les scrupules.


Regard sur soi et rapport à l'autre.


P.B. - La réconciliation définitive après la lutte finale contre la xénophobie...

J.F. - La xénophobie, c'est aussi vieux que le monde ; une défiance de groupe, d'ordre comportementale, vis à vis de l'étranger. L'expression d'un ethnocentrisme universel comme l'a rappelé Lévi-Strauss. On veut aujourd'hui la confondre avec le racisme qui est un phénomène moderne ; la confondre pour lui appliquer à elle aussi le sceau de la réprobation. Certes, il y a aussi des expressions chauvines de l'ethnocentrisme qu'il convient de combattre, mais prétendre le réduire absolument, c'est parier sur un avenir où l'idée de société différenciée avec ses particularismes aurait complètement sombré. Il n'y a d'ethnocentrisme et de xénophobie que dans la mesure où il y a pluralité des mondes.

Depuis le temps que je voulais l'écrire, en m'appuyant moi-même sur Lévi-Strauss ! Voilà, c'est fait. Et, sans sortir du sujet, il est évident qu'il en est de même pour les rapports entre les sexes notamment, et que beaucoup de ce que l'on appelle misogynie n'est que l'expression de la conscience d'une altérité. Il ne s'agit bien sûr pas de se prosterner devant les attitudes facilement xénophobes ou misogynes, mais de rappeler que l'on ne peut parler avec les autres qu'en les jugeant (positivement ou négativement).

On peut imaginer - pur exercice d'utopie - que l'effacement des communautés et des identités collectives aboutirait à l'extinction de la xénophobie ; mais en fait à quoi ressemblerait cet Eden ? Selon la fiction de Hobbes, ce serait le retour à la lutte de tous contre tous... une lutte implacable et continuelle, dont seule nous protège la constitution de l'humanité en sociétés organisées et rivales.

Sociétés organisées donc rivales : le tout (facile à dire) est de faire que cette rivalité soit stimulante sans être sanguinaire.

P.B. - La xénophobie, c'est donc le prix à payer pour prévenir la barbarie.

J.F. - Si vous dites ça comme ça, vous serez vous-même traité de barbare ! (...) Le communisme pourrait disparaître mais l'antifascisme parodique survivra à son géniteur, car il arrange trop de monde. Ce fricot, il est toujours sur le feu. Les dispositifs médiatiques de manipulation de l'imaginaire l'ont installé dans l'opinion comme un mode d'interprétation idéaltypique de l'histoire contemporaine. Il faut donc s'attendre à des rechutes à n'en plus finir d'autant que l'analphabétisme historique s'étend au rythme même de l'emprise journalistique sur la culture ambiante. Et ces récidives antifascistes sont d'autant plus inévitables que le fascisme a été érigé en clé de voûte maléfique de tout un appareil de brouillage idéologique et de coercition morale. D'ailleurs le refus de prescrire les crimes qui lui sont liés, et seulement ceux-là, en dit très long sur ce statut d'exception, car c'est toute la tradition européenne du droit qui est ici mise en cause... Une telle adultération de notre humanisme juridique ouvre la voie à des procédures à répétition avec mise en spectacle idoine... Bref, je disais tout à l'heure que le souvenir de la Résistance combattante devait s'effacer parce que son image renvoie d'une manière trop explicite au patriotisme. Il y a donc bien une contradiction entre le recyclage continue d'un fascisme mythique et malfaisant et l'occultation progressive de ceux qui ont combattu le fascisme réel, les armes à la main. Cette bizarrerie tend à montrer que le même mot renvoie bien à des réalités différentes... La Résistance est partie prenante de l'ancien monde, celui des réflexes vitaux qui se mettent en branle lorsque le territoire est envahi par l'ennemi. Les nouvelles de Maupassant montrent très bien cela dans un contexte où le nazisme n'avait pas cours. Or, c'est ce lien quasiment paysan à la terre que l'on prétend aujourd'hui abolir parce que les élites, elles, se sont affranchies de ces attaches... Elles deviennent transnationales et discréditent des liens qui sont pour elles autant d'entraves. Dans ce contexte, le maquisard devient un personnage encombrant... Trop rivé à son sol, à ses forêts, à sa montagne... Au nom de la démystification, il s'agit de priver la Résistance de son prestige. Non seulement la plupart des Français auraient été attentistes ou collaborationnistes, mais même la petite frange des résistants de la première heure devrait être soupçonnée des pires ambiguïtés.

P.B. - Jusqu'en 1942 au moins, beaucoup de résistants ne se définissent pas comme opposants à Pétain et il y a parmi eux de nombreux officiers et même des camelots du roi.

On peut en effet considérer que les Royalistes ont été le premier parti politique à entrer dans la Résistance en tant que parti, bien avant les communistes.

J.F. - Bien sûr, les frontières demeurent floues et c'est justement ça que l'antifascisme rétrospectif ne peut pas comprendre, car il ne fonctionne que dans le cadre d'un manichéisme reconstruit à partir du légendaire communiste. En dépouillant la Résistance de son aura, on dépossède les Français d'un passé glorieux pour les assigner à leur essence perfide. Ils sont déshérités et reconduits à la guerre civile latente et permanente... et par ceux-là même dont la fonction est de fabriquer du consensus.

P.B. - Même au prix du mensonge ? Car enfin, les résistants, comme les collaborateurs, ne furent qu'une minorité.

J.F. - Mais oui, mon cher Bérard, au prix du mensonge !...


Mensonge, unité nationale, responsabilité des politiques.


C'est Machiavel qu'il faut suivre. Certes, il n'y a pas de politique morale, mais il y a une morale de la politique qui implique parfois le mensonge quand celui-ci est utile à la concorde intérieure... Une fois désenchantée, la Résistance ne peut plus être un gisement de mémoire et l'opprobre inocule désormais toute notre histoire... Vous comprenez, la sphère du politique n'est pas celle de l'histoire. L'histoire obéit à des méthodes critiques qui aboutissent nécessairement au désenchantement ; son rôle est démystificateur. Sous son emprise le passé devient trivial. Mais là, c'est autre chose... C'est autre chose pourquoi ? Mais parce que le changement de perspective auquel nous assistons n'est pas le produit de la réflexion historique. Ceux qui le conduisent sont indifférents aux archives ; ce ne sont pas des chercheurs, mais des idéologues. D'ailleurs, aucun chercheur ne pourrait disposer de l'écho médiatique dont ils jouissent. Cet écho démesuré montre que leur discours entre en résonance avec les intérêts du pouvoir, pour des raisons que j'ignore... De même que le résistancialisme des années cinquante permettait de blanchir le passé, et d'amnistier les collaborateurs, la profanation du mythe résistant, d'une France toute entière insurgée contre l'occupant permet de le noircir. De la magie blanche à la magie noire, il y a comme une transfusion de signification, mais on demeure dans la magie ; pas dans l'histoire. Car, si le sens du récit bascule, on ne le doit pas à des découvertes inattendues, à des connaissances nouvelles. Seule change l'interprétation. Hier, elle servait à bonifier. Aujourd'hui, elle s'acharne à péjorer. C'est toujours de la prestidigitation ! Le mensonge de l'immédiat après-guerre colportait la fable d'une France occupée rassemblée derrière de Gaulle. Le mythe était soldé par la condamnation hâtive d'une poignée de traîtres choisis parmi les figures les plus visibles de la littérature et de la politique.

pamphlet

Cette imposture avait une finalité politique honorable ; c'était une thérapie collective pour conjurer la discorde et abolir le risque d'une guerre civile sans cesse perpétuée... Le tournant s'est opérée dans les années soixante-dix, à la fin justement des Trente glorieuses. Ce qui n'était jusque là qu'une poignée de brebis galeuses est devenue l'expression la plus éloquente d'un peuple de délateurs et de renégats. C'est alors qu'on a commencé de parler d'une épuration bâclée et trop rapidement conclue.

Il est dommage que J.F. ne soit pas plus précis sur ce dernier point. D'après les sources que j'ai sous la main - mais il s'agit d'historiens, non de journalistes (L'épuration française de P. Novick, publié aux Etats-Unis en 1968 et en France en 1985, Le syndrôme de Vichy de H. Rousso, 1987), les années 70 ont vu surtout la confirmation par des enquêtes approfondies du nombre de 10.000 exécutions sommaires avancé dès les enquêtes des années 50 et confirmé par le Général lui-même. Dans la mesure où cela rabaissait de manière drastique le chiffre avancé par R. Aron dans des ouvrages très bien vendus (entre 30.000 et 40.000 exécutions), cela pouvait, effectivement et paradoxalement, dans un certain climat, et compte tenu par ailleurs de la persistance dans la mémoire de certains cas épineux et célèbres (Brasillach...) amener à considérer, non seulement que l'épuration avait été mal faite, mais qu'il était important de parler de ce "fait" qu'elle avait été mal faite. Paradoxe supplémentaire, mais nous sommes justement au pays des fantasmes, le même chiffre peut aussi, dans un deuxième temps être considéré comme très élevé, et être utilisé à l'appui de la thèse d'une France massivement lâche pendant l'Occupation, puis massivement violente (et donc de nouveau lâche) lors de l'épuration - ce qui ferait d'une certaine façon se rejoindre Bernard-Henri Lévy et Maurice Bardèche. Mais il faudrait entrer dans le détail des articles de presse des années 70-80 pour mieux saisir l'ampleur et les ambiguïtés de ces balancements.

Epilogue fatal : puisque le crime était collectif, c'est bien la nation dans son essence qui était viciée. Il lui fallait donc expier massivement. C'est aussi à cette époque que de l'Inquisition aux Croisades et aux génocides coloniaux l'ensemble de notre histoire s'est trouvée indexée à la collaboration et à ses turpitudes... Maintenant elle envoûte de sa malédiction l'ensemble du passé... Peut-être est-ce lié au progressisme qui situe le meilleur dans l'avenir et doit en toute logique déprécier le passé pour le ravaler à l'obscurantisme et à la sauvagerie ? Mais les Trente glorieuses pourtant ont été furieusement prométhéennes sans que n'y sévisse ce masochisme extravagant. Il s'agit donc bien d'un phénomène plus profond qu'il faut rapporter à cette morbidité européenne dont nous parlions tout à l'heure. Ce que je constate, voyez-vous, c'est que durant trente ans, les élites, usant d'un pieux mensonge... oui, un bobard... ont célébré un peuple exemplaire en le dotant d'un passé glorieux. Et, simultanément, ces élites se montraient capables d'entraîner le pays dans une oeuvre imposante de reconstruction, jetant les bases d'une véritable puissance industrielle, promouvant la force de frappe nucléaire, s'engageant dans la réconciliation avec l'Allemagne et l'édification d'un grand espace européen tout en soutenant plusieurs conflits outre-mer. Nonobstant certaines erreurs, ce fut un formidable effort de mobilisation stimulé par une allégresse collective comme la France n'en avait pas connue depuis longtemps...

Oui, c'est bien beau, mais, sans même se demander ici si jeter "les bases d'une véritable puissance industrielle" est si glorieux que cela, il faut nuancer certains points : les conflits outre-mer ont été perdus (sauf au Cameroun, où si l'on en croit F.-X. Verschave la France commit d'épouvantables massacres), la force de frappe nucléaire française semble bien

Couverture

avoir été surtout un "cadeau" américain, que de Gaulle a enrobé dans de belles phrases. Quant à la réconciliation avec l'Allemagne, qui certes en soi ne fut pas une mauvaise chose, on a vu au début de la première partie de ce texte ce que J.F. en pensait trente ans après.


P.B. - Tout cela malgré les faiblesses dont on stigmatise la quatrième république.

J.F. - Je connais ces critiques puisque, comme vous le savez bien, je suis gaulliste comme je suis aussi européen et régionaliste... mais la nature des institutions n'a ici qu'une faible pertinence. C'est la pâte humaine qui est décisive et les grands courants d'idée et d'humeur qui traversent la population.

Encore un peu de Nietzsche ? "Nos institutions ne valent plus rien : là-dessus, tout le monde est d'accord. Pourtant, la faute n'en est pas à elles, mais à nous. Une fois que nous avons perdu tous les instincts d'où naissent les institutions, les institutions nous échappent à leur tour, parce que nous ne sommes plus dignes d'elles."

La rhétorique n'est pas sans conséquence ; il y a des récits toniques et d'autres qui, en revanche, nourrissent la neurasthénie. Oui, je maintiens qu'en politique il faut savoir mentir à bon escient ; non pour dissimuler la corruption du pouvoir comme on le voit faire si souvent aujourd'hui, mais pour doter les vivants d'un passé supportable, rasséréner l'identité collective, renforcer l'estime de soi.

Vient ici à l'esprit l'argument de Castoriadis : "Des camelots veulent placer cette profonde philosophie de préfet de police libertin : moi je sais que le Ciel est vide, mais les gens doivent croire qu'il est plein, autrement ils n'obéiront pas à la loi. Quelle misère !" Je crois qu'en fait cet argument n'est vraiment valable ici que pour des cas comme celui que j'ai évoqués plus haut, tels les massacres qui auraient eu lieu au Cameroun entre 1957 et 1970. Verschave (p. 87 de l'ouvrage mis en lien plus haut) va jusqu'à parler de 400.000 morts, si la France a fait cela, on aimerait bien le savoir ! Mais s'il s'agit de ressasser des choses déjà sues, ou considérer l'ensemble des Français comme des professeurs d'histoire, sans doute J.F. a-t-il, dans l'état actuel des choses, raison.

Des élites qui accablent les morts pour fustiger leur peuple ne sont pas dignes de le gouverner. Rappelez-vous ce que dit le dernier homme de Zarathoustra. Il dit "Jadis tout le monde était fou". Et il ajoute en clignant de l'oeil : "Qu'est-ce qu'aimer ? Qu'est-ce que créer ? Qu'est-ce que désirer ?" Il exprime en même temps le sentiment de supériorité de l'homme moderne et son incapacité à donner sens aux verbes aimer, créer, désirer ; les actions élémentaires de l'existence. L'homme moderne en rupture d'antécédant est condamné à l'indigence et à la stérilité ; il n'est plus créateur... Vantardise et impuissance voilà son apanage ! Les Anciens connaissaient les vertus pacifiantes de l'oubli ; mais les nouveaux prédicateurs veulent-ils la paix ?

La Pax Rancunia, qui par l'intimidation permet à ceux qui ont le pouvoir de le conserver ?... Quoi qu'il en soit, dernière livraison la semaine prochaine.



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