dimanche 10 octobre 2010

"Les défaillances et les triomphes..." - Ma bite dans mon cul. - A bas les Boches ! Vive les Juifs ! Vive les pédés !

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Le premier jet de ce texte date d'il y a trois semaines. Pour des raisons diverses et qui ne lui sont pas toutes liées, j'ai eu un peu de mal à l'achever. Je lui garde son aspect bigarré et daté.


"Le supplice du pal / Qui commence si bien / Et finit si mal…" (V. Hugo)

Quelques remarques de rentrée des classes et des artistes, en attendant mieux j'espère :

- "L'avenir de l'Allemagne, pour nous", déclare de Gaulle [en 1949], "ce n'est pas le Reich. C'est une Allemagne reconstruite à partir des États allemands. Bien entendu, nous ne voyons aucun inconvénient à une fédération de ces États, dans laquelle chacun jouira de ses droits naguère écrasés par le Reich.

On peut et on doit refaire une Bavière, un Wurtemberg, une Rhénanie, un Palatinat, une Whestphalie, des Hesse, etc… Il faut organiser les morceaux d'Allemagne. (…)

Si l'on persiste, on va manquer une occasion historique de ramener le peuple allemand dans le giron des peuples de l'Europe. Du même coup, on va manquer l'occasion, peut-être la dernière, de faire l'Europe. Que peut être l'Europe en pratique ? Ou bien ce sera un accord entre le peuple français et le peuple allemand, ou bien ce ne sera rien. Or, il n'y aura pas d'accord, même si on écrit le contraire sur des papiers, si l'Allemagne, sous une forme ou une autre, redevient un Reich. Je dis que dans ce cas il n'y aura jamais d'accord entre nos deux peuples." (cité par J.-R. Tournoux, La tragédie du Général, Plon, 1967, pp. 70-71.)

Le Reich a changé de nom, s'appelle maintenant « l'Allemagne réunifiée », prosit !, et il n'y a à l'heure actuelle aucun accord entre les peuples français et allemand. De Gaulle voulait éviter la résurgence de l'« impérialisme germanique », le voilà en plein renouveau ces dernières années, sous une forme certes différente de l'époque de Guillaume II ou de tonton Adolf. Il n'est pas inutile - intellectuellement parlant, car dans la pratique le mal est fait, merci Tonton tout court -, de constater à quel point ce fut le bordel en Europe depuis que l'Allemagne a été unifiée. Guerres extrêmement meurtrières en série jusqu'en 1945, un petit holocauste au passage, et maintenant la guerre économique, plus soft, pour l'instant, mais bien réelle. Sans doute y a-t-il eu des spécialistes de géopolitique pour traiter cette question : on a le sentiment que l'Allemagne unifiée est, tout simplement, trop grande pour l'Europe. On me parlera des guerres napoléoniennes et du bordel qu'elles ont mis en Europe, mais, sans angélisme à l'égard de notre politique extérieure, elles ne furent qu'une exception, ne revêtent pas le caractère structurel qu'il me semble déceler dans le poids excessif de la grande Allemagne. Demandez aux Autrichiens, qui n'ont plus aucun intérêt politique, ni, après quelques années de flamboyance typique des peuples qui se sentent entrer en décadence, aucun intérêt culturel, depuis que Bismarck a unifié le Reich, demandez aux Russes, aux Polonais…, ce qu'ils en pensent. Même l'extermination des Juifs d'Europe, en ce qu'elle découle en partie de la notion d'espace vital, peut à certains égards être reliée à l'existence du Reich.

A ce propos, il m'a fallu quelques jours pour la regarder depuis qu'elle a été mise en ligne par Égalité et réconciliation, mais j'ai trouvé tout à fait excellente, y compris dans ses hésitations, cette réponse d'Emmanuel Todd à une question sur Israël :



Emmanuel Todd, Israel, Gaza et la Shoah



Enfin, dans la série « nous entrons dans la civilisation du (godemichet dans le) cul », je vous signale cet article d'enculés, au sens « propre ». Autant le reproduire :

"Spécial sexe: hétéros passifs, la fin d'un tabou

Se faire pénétrer analement par sa copine ? Une pratique qui ne semble plus un tabou. Enquête sur ces hétéros qui jouissent sans complexe avec leur cul.

"Bonjour, j'aimerais savoir si les hommes qui aiment se dilater l'anus sont tous gays, car j'ai vu sur un forum un gars qui dit qu'il s'enfile des tournevis, mais il affirme également qu'il n'est pas gay, je trouve ça étrange."

La question que pose un jeune internaute avec une candeur de SMS peut faire sourire par son aspect désintéressé ; elle n'en reste pas moins cruciale.

La pratique anale chez les garçons est-elle - tournevis mis à part - une affaire de pédés ? On ne parle pas de la pratique anale qui consiste à sodomiser sa partenaire. On sait depuis les années 1950 et le rapport Kinsey, qui a ouvert les yeux du monde sur les comportements sexuels des Terriens, que la sodomie est une activité, sinon habituelle, du moins courante chez les couples de toutes obédiences. Il suffit pour s'en convaincre de regarder la plupart des pornos hétéros et d'observer la régularité du triumvirat pipe-baise-sodo, cette dernière étant devenue une obligation du genre. Ou d'écouter avec une attention soutenue une conversation de vestiaire (qui est publique, comme chacun sait depuis les propos d'Anelka) et son lot de vantardises anales.

Mais pour ce qui est du propre cul des mecs hétérosexuels, la littérature scientifique est pauvre et les déclarations de type "j'adore me faire prendre" sont rares, voire risquées dans certains contextes. Pourtant, la stimulation anale est tout aussi agréable pour l'homme que pour la femme et la sodomie peut être la source d'orgasmes puissants dont sont privées les demoiselles, faute de prostate.

"L'orgasme prostatique peut provoquer un plaisir d'une intensité qui n'a rien à voir avec l'orgasme éjaculatoire, confirme le sexologue Alain Héril. Alors que l'orgasme classique ne concerne que les parties génitales, celui de la prostate, qu'on peut atteindre même avec les doigts, remonte le long de la colonne vertébrale et engage le corps entier."

Pourquoi diable les garçons se priveraient-ils dès lors de ce nirvana sensoriel ? "Ils ne s'en privent pas du tout, affirme Cécile, dont le CV sexuel tient de l'entreprise sociologique. Les mecs un tant soit peu libérés refusent rarement qu'on s'occupe de leur cul, quand ils ne prennent pas eux-mêmes l'initiative", raconte la jeune trentenaire. Pour elle, le fait de pratiquer l'anulingus "fait partie des conditions de politesse" que l'on doit à son partenaire. "Le cul des mecs, tu peux t'en occuper mais il ne faut pas la ramener après. La règle tacite, c'est qu'on ne doit jamais en parler", confirme l'une des auteurs de Kata Sutra, la vérité crue sur la vie sexuelle des filles, ouvrage dans lequel un chapitre est consacré à cette question taboue.

L'internet et ses formidables possibilités d'anonymat fournissent un bon indicateur du drame intérieur que vivent les garçons qui ont découvert les joies interdites de l'anus. Les forums fourmillent de topics dont l'interrogation centrale se résume ainsi : "Je prends du plaisir avec mon anus, suis-je un homosexuel refoulé ?" Trouble normal selon Louis-Georges Tin, auteur de L'Invention de la culture hétérosexuelle :

"Une injonction non verbalisée, mais présente partout, prescrit qu'un vrai garçon n'est ni un bébé, ni une fille, ni un pédé. Et ce statut masculin ne s'acquiert pas une fois pour toutes comme un diplôme : l'homme doit démontrer chaque jour qu'il est un homme, y compris à lui-même."

Bref, l'hétérosexualité, ce douloureux problème, implique, en plus de cracher dans la rue, de se tenir à une distance raisonnable de ses fesses. "Les garçons apprennent très tôt la fierté de dominer leur anus et la société dresse la liste des parties du corps avec lesquelles ils sont censés prendre du plaisir. Les tétons et l'anus n'y figurent pas. Or, les individus se définissent sexuellement autant par leurs goûts que par leurs dégoûts. Et il existe un véritable rejet de l'anus, qui confine à la sodophobie", analyse Tin.

Au point que certains hommes, pourtant à l'aise dans leur identité hétérosexuelle, se refusent à impliquer leur derrière. C'est le cas de Romain, dont la copine a tenté plusieurs fois d'approcher la croupe.

"Je ne peux pas dire que je trouve ça désagréable, mais ça me paralyse, comme si c'était sale ou trop subversif. Ça me coupe du trip. Ce serait pareil si elle me sortait un fouet, je découvrirais peut-être que j'adore qu'elle me fasse un peu mal, mais je ne suis pas sûr d'avoir envie de le savoir."

Les filles ne sont pas non plus à l'abri de ces blocages psychologiques qui font barrière à leurs fantasmes de pénétration :

"Je peux ressentir une certaine excitation devant un cul offert, avoue Anne, mais j'ai toujours un peu peur que le mec soit un pédé refoulé. Si je lui mets un doigt, je ne peux pas m'empêcher d'avoir l'impression d'être méchante, et si je m'imagine en train de le prendre debout avec un gode, c'est carrément comme s'il se mettait en robe."

"Le couple masculin-féminin s'est construit dans nos sociétés autour de la notion d'actif et de passif
, explique le psychiatre Serge Hefez, auteur de Dans le coeur des hommes. Le garçon doit être actif et érigé, la femme accueillante, dans tous les sens du terme. On retrouve ce point de vue dans l'antagonisme vagin-pénis. Pourtant nous assistons à un mouvement de fond : garçons et filles se rapprochent psychiquement."

Mathieu, 31 ans, papa d'un petit garçon, se définit comme un hétéro classique, "peut-être un peu plus ouvert que la moyenne". Il y a huit ans, sa copine de l'époque lui a fait découvrir qu'il disposait d'un organe sexuel supplémentaire. "Depuis, j'y vais. Ça doit se voir que j'aime ça, je suis partant pour tout même si je ne me suis jamais fait prendre complètement, plutôt parce que ça ne dit pas trop à ma copine."

Cette passivité, loin de lui faire craindre une homosexualité refoulée, semble le conforter dans son identité d'homme et approfondir sa relation de couple :

"C'est quasiment une forme d'honnêteté pour moi, comme assumer une part de soi avec elle, ça nous sort du rôle où le mec coupe du bois pendant que la fille fait la cuisine, ça enrichit notre relation. Elle m'offre un truc, mais je n'ai pas l'impression d'être plus féminin quand je le fais, ça n'est pas plus passif qu'une pipe. Par exemple, quand elle me pénètre avec ses doigts pendant que je suis en elle, il y a une sensation de partage super jouissive." Complètement à l'aise avec le sujet, Mathieu en parle même volontiers avec ses potes : "Ce n'est pas de la fierté, mais j'ai une certaine satisfaction à me montrer comme un garçon moderne", convient-il.

De là à dire que le doigt dans le cul est la meilleure arme féministe, il n'y a qu'un pas, comme le laisse entendre Serge Hefez : "L'autorité parentale est en train de remplacer la puissance paternelle dans l'imaginaire collectif. Les papas actifs accompagnent leur enfant de manière différente, depuis leur présence à l'accouchement jusqu'à la manière d'élever leur fils. Si bien que le garçon ne voit plus l'utilité de se construire un bouclier défensif."

Siegfried, un garçon de 37 ans au look légèrement ambigu, affirme ne pas s'être construit de manière très libre : "Sade m'a plus influencé que mes parents, raconte cet amateur de gode-ceinture, de fist-fucking et de SM. Déjà ado, j'accueillais beaucoup d'objets dans mon cul, j'ai ensuite fait mon chemin, même si certaines personnes m'ont quitté à cause de mes pratiques anales. Ce qui m'a orienté vers des cercles plus transgressifs qui m'ont permis d'éclore à la vie."

Dans cette éclosion, il découvre son corps comme outil de toutes les pratiques, sexuelles, sportives, artistiques (Siegfried est très tatoué) au point "que ces pratiques peuvent parfois prendre le pas sur la nature du partenaire". S'il préfère les filles (mais pas forcément celles correspondant aux clichés féminins), la recherche du plaisir l'a amené à faire l'amour avec des garçons.

"A la fois parce que je trouve dans le monde homosexuel une facilité d'accès à ces choses qui sont moins évidentes pour les filles, mais aussi parce qu'il y a un véritable plaisir à se faire prendre par un organe vivant et pas toujours par du latex, où les sensations sont complètement partagées."

L'industrie du sex-toy commence à envisager des godes pour mecs qui procurent en même temps du plaisir à la partenaire. Le Share que met en vente Passage du désir, le sex-shop parisien et lillois, qui s'affranchit du gode-ceinture en s'accrochant dans le vagin de la femme, mutualise ainsi les sensations lors de la pénétration.

"C'est l'outil idéal pour moi, reconnaît Cécile, parce qu'il me permet de ressentir à la fois le plaisir cérébral de baiser un mec dans des rôles complètement renouvelés et en même temps de prendre mon pied physiquement." Selon Siegfried, cette démocratisation ne doit pas amoindrir l'expérience : "Si le dernier truc à la mode, c'est de se faire sodomiser, les mecs le feront, mais il ne faudrait pas que cela perde son côté révolutionnaire."



Bon, que dire… D'abord, on ne peut s'empêcher de penser à la réponse de Bataille à Benjamin, qui lui demandait à quoi servait le Collège de Sociologie : "à créer de nouveaux tabous". Ça ne se crée pas comme ça, hélas. L'air de rien, et en faisant mine d'oublier le côté prescripteur de ce genre d'articles - qui m'énervait déjà il y a cinq ans (avec déjà l'inénarrable Tin pour nous conseiller de nous faire élargir le fondement) -, même si la conclusion de Siegfried sur la « démocratisation » et le côté « révolutionnaire » de la chose ne manque pas de sel, l'air de rien, disais-je, cet article pose d'intéressantes questions. Quelques remarques en vrac :

- on touche ici du doigt, c'est un mauvais jeu de mots, la question qui fait mal, c'en est un autre, et après j'arrête de les souligner : jusqu'à quel point peut-on porter des jugements moraux sur des activités privées et inoffensives pour les tiers ? Si ce merveilleux papa « moderne » qu'est Mathieu trouve un enrichissement à sa vie de couple en se faisant un-peu-pénétrer par sa compagne, qui suis-je pour le critiquer ? D'un certain point de vue, je n'ai rien à dire, et de ce même certain point de vue, je m'en fous, d'autant qu'il faut être aussi naïf que le rédacteur de cet article pour croire que cette pratique soit récente (et con comme un balai pour y voir du féminisme, j'y reviens ci-après).

- ceci posé, le fait même que ladite pratique soit évoquée (dans un journal qui a son public, et ce texte a été repris par un portail aussi lu que Rezo, où j'en ai pris connaissance), et qu'elle le soit de manière très laudative, est, lui, justiciable de commentaires. Je ne vais pas vous en faire des tartines, vous connaissez mes raisonnements sur le sujet : je signalerai juste à quel point, quoiqu'à des degrés divers, les personnes interrogées dans cet article revendiquent ce qu'elles font, y voient de la « modernité », du « féminisme », de la « subversion ». Même le sympathique écervelé que semble être Siegfried (ach, ce prénom… c'est comme si le héros wagnérien s'enfonçait Notung (son épée, GRÔSSE MÉTAFORE !) dans le cul… quelle époque !) baigne dans ces stéréotypes marcuso-rimbaldiens. Bref, ce qui est une pratique privée, intime, justiciable de quelques confidences privées éventuelles entre amis, devient ici une revendication, une fierté, malgré quelques dénégations, - et bien sûr, quand on touche le fond - de Tin -, une agression, soit-disant contre la « sodophobie » (anus de tous les pays, unissez-vous contre une telle discrimination ! - il faudrait faire un sort à l'utilisation du verbe « confiner » (sans jeu de mots !), qui permet tous les amalgames, dans la « pensée » contemporaine), en réalité contre l'hétérosexualité.

- (M. Limbes attire par ailleurs mon attention sur le côté utilitariste de l'article, genre Walras : de l'utilité marginale, de l'ophémilité de la prostate, à rentabiliser de façon optimale, etc. Notons ici l'idée de « mutualiser » le plaisir à l'aide de cet « outil idéal » qu'est le gode nouvelle génération - si ce n'est pas une figure dégradée de la réciprocité, ça...)

- ce qui conduit à quelques précisions d'ordre général. J'ignore - il s'agit là d'un appel à témoins, n'hésitez pas à m'informer - quand et comment s'est mise au point la dualité actif/passif dans la vision de l'acte sexuel. Par analogie avec d'autres domaines du savoir, mon petit doigt me dit que si cette dualité est ancienne, nous en avons maintenant une vision schématique et rigide qui n'était pas celle de ses concepteurs - ce n'est qu'une intuition. Quoi qu'il en soit, on s'épargnerait je pense - et on m'épargnerait la lecture - de nombreuses conneries si l'on voulait bien ne plus lier hétérosexualité et dualité activité/passivité. La femme n'a rien de passif pendant l'acte, ni en pratique (du moins j'espère pour vous), ni en théorie, il faut n'avoir jamais touché une femme, ou, d'une manière plus ou moins consciente, ne pas aimer les femmes, pour avoir même l'ébauche d'une telle idée. Tout ce que l'on peut concéder à cette vision caricaturale revient à la phrase de Sade : "Tout homme est un despote quand il bande", autrement dit, lorsqu'on est excité on a une furieuse envie d'être actif - et cela ne concerne même pas spécifiquement l'hétérosexualité. De même Cioran pouvait-il écrire dans ses Syllogismes de l'amertume : "La chair est incompatible avec la charité : l'orgasme transformerait un saint en loup.", et, ce qui n'est pas exactement la même chose : "Un moine et un boucher se bagarrent à l'intérieur de chaque désir".

Dans l'état actuel des choses, la dualité actif/passif permet à bon compte à certains de se croire féministes, ou modernes, ou subversifs, en proposant une vision incroyablement schématique des rapports sexuels homme/femme.

- ma première réaction en lisant ce texte a été le "Vive les pédés" que j'ai fait figurer dans mon titre. Je ne crois pas - notre ami Siegfried mis à part - que les participants à l'article soient spécialement des homos refoulés (quoique… il faudrait retrouver papa Mathieu dans quelques années), mais je me suis dit que les pédés étaient tout de même moins faux cul, et moins cons, que ces hétérosexuels qui semblent avoir besoin de se faire prendre pour avoir une vague idée de ce que Madame peut éprouver. Naïveté : citons de nouveau Michel Schneider, au sujet de la bisexualité, "concept où les hommes s'imaginent entendre le féminin, alors qu'il ne s'agit que de leur féminin..." (Voleurs de mots, Gallimard, 1985, p. 159). On ne peut se mettre à la place de l'autre (de ce point de vue, le caricatural : "Tu la sens ? Tu la sens, hein ?" est aussi une expression d'angoisse et de conscience d'une limite). C'est peut-être frustrant d'un certain point de vue, c'est certainement enrichissant d'un autre point de vue ; il faut en tout cas le dire, contre tous ceux qui vous culpabilisent sans cesse sur ce qu'ils appellent vos « blocages » : ce n'est pas grave, ça ne fait pas mal.

Moralité : si c'est pour éprouver quelques sensations agréables, et éventuellement, je veux bien parce que je suis sympa, jouer avec quelques stéréotypes, pourquoi pas se faire mettre par Madame. Mais si c'est pour jouer le jeu, non de la réciprocité, mais de l'identité des plaisirs et des postures, alors autant être pédé - d'ailleurs, si c'est ce qu'on cherche, c'est qu'on l'est.

- à propos de « sensation agréable », une dernière remarque. Il faut être d'une grande débilité, non pas pour déclarer, car le docteur qui le fait est dans son rôle, mais pour y voir une vérité d'ordre général, comme le rédacteur de l'article, que "l'orgasme classique ne concerne que les parties génitales". Cet homme-là a-t-il jamais joui ? - Sans commentaires !

Donnons plutôt une nouvelle fois la parole à Cioran, dont ces lignes publiées en 1952 rentrent pour le moins en résonance avec l'article des Inrockuptibles :

"Depuis que Schopenhauer eut l'inspiration saugrenue d'introduire la sexualité en métaphysique, et Freud celle de supplanter la grivoiserie par une pseudo-science de nos troubles, il est de mise que le premier venu nous entretienne de la « signification » de ses exploits, de ses timidités et de ses réussites. Toutes les confidences débutent par là ; toutes les conversations y aboutissent. Bientôt nos relations avec les autres se réduiront à l'enregistrement de leurs orgasmes effectifs ou inventés… C'est le destin de notre race, dévastée par l'introspection et l'anémie, de se reproduire en paroles, d'étaler ses nuits et d'en grossir les défaillances ou les triomphes."

"Deux voies s'ouvrent à l'homme et à la femme : la férocité ou l'indifférence [ou les deux tour à tour…]. Tout nous indique qu'ils prendront la seconde voie, qu'il n'y aura entre eux ni explication ni rupture, mais qu'ils continueront à s'éloigner l'un de l'autre, que la pédérastie et l'onanisme, proposés par les écoles et les temples, gagneront les foules, qu'un tas de vices abolis seront remis en vigueur, et que des procédés scientifiques suppléeront au rendement du spasme et à la malédiction du couple."

- syllogismes de l'amertume… Il faudrait étudier le féminisme, ou plutôt les féminismes des années 60-70, sous cet angle, entre « férocité » et « indifférence », mais aussi, parfois, tentatives d'« explication ».

Un autre jour peut-être !


- Difficile de ne pas finir ce (qui devait être un) petit texte de rentrée par une vidéo wagnérienne de Siegfried - interprété comme il se doit par le compétent Siegfried… Jerusalem - en train de forger son épée, l'ignoble juif (dans l'esprit de Wagner) Mime complotant dans le dos de ce modèle d'aryen. Cette scène sublime et ridicule est une machine à fantasmes de toutes sortes. Je vous laisse donc avec les vôtres.


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vendredi 25 août 2006

Compléments et rapprochements.

L'analyse du livre de Pierre Bouretz consacré à Max Weber, Les promesses du monde, s'est faite en laissant de côté nombre d'aperçus intéressants, que l'on va maintenant brièvement exposer.

On notera d'abord, sans critique mais avec curiosité, qu'un livre qui cherche le salut conceptuel dans des théories rationalistes néo-kantiennes (Habermas et Rawls), s'achève sur une référence au Benjamin religieux, celui de "l'ange de l'histoire" (via Paul Klee), autrement dit sur une espérance, désabusée mais vivace, au miracle. Est-ce vraiment compatible ? N'est-ce pas admettre que pour contrer les amères conséquences du désenchantement du monde il faut un "ré-enchantement" religieux ? Signalons sur ce sujet que Pierre Bouretz s'est ensuite intéressé aux prophètes juifs du XXè siècle, et entamons notre petite valse de citations :

"La tension [entre l'éthique religieuse et la politique] est ici poussée jusqu'au tragique, dans la mesure où elle s'attache à ce qui est tout à la fois le critère ultime du politique dans le système des catégories wébériennes et l'enjeu essentiel du salut dans ce même système : la signification accordée à la mort. Au sens fort du terme, il s'agit bien ici d'un conflit de principe entre le caractère sacré de la question de la mort comme objet par excellence de la religion et l'usage nécessaire de la violence en politique. D'un côté, la vision du monde des religions de salut n'a de sens et de fonction qu'aussi longtemps qu'elle prend en charge l'interprétation de la mort et détient le monopole de son traitement. De l'autre, le politique ne s'affirme dans sa légitimité que s'il peut à son tour donner sens au devoir de mourir. D'où la structure d'un conflit qui se présente sous la forme suivante : "Cette capacité à ranger la mort dans la série des événements significatifs et sacrés est finalement à la base de toutes les tentatives faites pour soutenir la dignité spécifique du lien politique né de la violence. Mais la manière dont la mort peut être ici conçue comme significative se situe tout à fait à l'opposé d'une théodicée de la mort telle qu'elle s'exprime dans une religion de fraternité".

Cette concurrence entre le religieux et le politique, qui réinvestit puis cherche à capter à son profit l'interprétation du sens de la mort, se déploie alors en se radicalisant sur la trajectoire historique. A titre d'illustration, la guerre crée des formes de liens interpersonnels qui se situent au plan de ceux que fait naître le sentiment religieux. Au point de venir les menacer directement en tant qu'ils donnent le fondement dernier du sentiment d'appartenance à une communauté [le fait d'être capable de mourir pour elle]. Ainsi Max Weber peut-il relever que "la guerre, comme menace réalisée de recours à la force, crée, précisément, un pathos et un sentiment communautaire ; par là, elle libère chez les combattants un esprit commun de sacrifice inconditionnel ; elle éveille, de surcroît, massivement des sentiments de dévouement, de pitié et d'amour à l'égard des malheureux, sentiments qui vont bien au-delà des liens naturels. Or les religions n'ont en général rien de semblable à mettre à la place, si ce n'est dans les communautés héroïques de l'éthique fraternelle. En outre la guerre apporte au guerrier lui-même quelque chose d'extraordinaire au sens précis du terme : la sensation, qu'il est seul à éprouver, que la mort a un sens et un caractère sacré". Le point limite d'un tel mouvement est alors occupé par la notion de guerre "juste" ou "sainte", au moment où la mort militaire et la mort religieuse se confondent en un sacrifice paré de deux significations cumulées." (pp. 148-149)

Il est très tentant, mais prématuré, de rapprocher de telles conceptions "théologico-politiques" des thèses d'un René Girard sur les rapports intimes entre violence et religion - la conception wébérienne de l'état moderne comme détenteur du "monopole de la violence légitime" est en tout cas fort proche de certaines idées de Girard - contentons-nous d'enchaîner avec un passage explicitement consacré à l'Islam. C'est ici le lieu de se lamenter que Weber soit mort avant que d'écrire le livre qu'il avait en projet sur ce thème - et de signaler par la même occasion la perplexité que Dumont avait quant à la compatibilité de l'Islam avec ses catégories d'analyse, quel dommage qu'il n'ait jamais creusé la question. Bref, cela n'a pas empêché Weber de livrer quelques aperçus sur ce sujet :

"Les compromis de l'éthique religieuse avec le monde du politique sont facilités dans deux occurrences. Celle tout d'abord où l'éthique plaide en faveur d'une "adaptation intelligente de l'homme cultivé au monde". Il en est ainsi dans l'univers du confucianisme. (... - puis vient l'évocation du puritanisme). C'est pourtant le cas de l'Islam antique qui fournit l'occurrence la plus claire d'une suppression du conflit entre éthique et politique, au travers d'une sorte de sacralisation de la guerre comme moyen du salut. Ici, la religion "a pour devoir de propager la vraie prophétie par la violence, renonce consciemment à la conversion universelle et reconnaît comme but non le salut de ceux qu'elle soumet, mais la subjugation et la soumission des incroyants sous la domination d'un ordre dominateur consacré, par devoir fondamental, à la guerre sainte". Avec toutefois deux conséquences contradictoires. En premier lieu le fait que "la violence ne fait pas problème", ce qui permet un investissement immédiatement religieux du politique. Mais aussi en retour une sorte d'atténuation du principe d'universalité propre aux religions de salut, puisque "la solution voulue par Dieu c'est, précisément, la domination violente des croyants sur les incroyants, qui ne sont que tolérés"." (p. 175)

Avant de surinterpréter ce passage, insistons sur le fait qu'il concerne, en admettant par ailleurs qu'il soit pertinent, l'Islam antique. Ces résonances contemporaines me semblent par ailleurs moins intéressantes que la conclusion que Weber en tire : sous cette forme, l'Islam "n'est, en aucune façon, une religion universelle de salut." Pour qui déteste la vulgaire mélasse des "trois monothéismes", des "trois religions du livre", cet aperçu suscite à tout le moins la curiosité. A suivre...

Mais revenons au premier passage cité, dont certains accents ont pu paraître hégéliens, ou à tout le moins kojéviens. Weber fait de la faculté à mourir pour la patrie le critère décisif d'appartenance à cette patrie, critère qui sera repris par le controversé (à tort ou à raison) Carl Schmitt. Or les réflexions qui se situent dans une telle optique sont vite portées à jeter un regard critique sur les processus de pacification des rapports sociaux que la modernité a pu petit à petit mettre au point - et voici le thème de la fin de l'histoire, qui depuis Hegel fait tour à tour, parfois en même temps, figure de paradis sur terre ou d'effrayant cauchemar. Weber, Schmitt suivent bien sûr cette deuxième solution, dans un état d'esprit récemment repris par Philippe Muray - lequel a beaucoup cité Kojève -, ce qui fait qu'à la lecture des pp. 408-411 du livre de P. Bouretz, consacrées à Schmitt, on découvre que celui-ci est un ancêtre direct de Muray. L'intéressé en avait-il conscience, je l'ignore, et ce n'est pas très important en soi, mais il est piquant de constater de tels points communs entre un juriste proche pendant quelque temps du nazisme et l'auteur du XIXè siècle à travers les âges, ouvrage nourri de questionnements, stimulants mais parfois abusifs (genre pré-Taguieff) sur les origines et les prolongements cachés de l'antisémitisme.

Pierre Bouretz suggère de même (j'imagine inconsciemment) un rapprochement entre Muray et Marx. Pas tant du point de vue de la philosophie de l'histoire comme suite de conflits - l'anticommuniste Muray a de ce point de vue, dans ses derniers ouvrages, nettement marqué sa dette à l'auteur du Manifeste - que dans le cadre, plus inattendu, des rapports entre protestantisme et liberté. Si le lecteur se rapporte à certains passages de Muray (here and there) sur le sujet, il ne pourra qu'en conclure comme moi qu'il aurait pu, toutes choses égales par ailleurs quant au style, signer ces lignes de Marx (sauf le tout début...) :

"Luther a certes vaincu la servitude par dévotion, parce qu'il a mis à sa place la servitude par conviction. Il a brisé la foi en l'autorité, parce qu'il a restauré l'autorité de la foi. Il a transformé les clercs en laïcs, parce qu'il a transformé les laïcs en clercs. Il a libéré l'homme de la religiosité extérieure, parce qu'il a fait de la religiosité l'homme intérieur. Il a émancipé le corps de ses chaînes, parce qu'il a chargé de chaînes le coeur. (...) Il ne s'agissait désormais plus du combat du laïc avec le clerc extérieur à lui, mais du combat avec le clerc à l'intérieur de lui-même, avec sa nature de clerc." (pp. 284-285 ; P. Bouretz utilise la traduction de M. Rubel dans la "Pléiade", vol. III, p. 391.)


Ces rapprochements ne sont certes pas une fin en soi - quoique briser les catégories pré-établies devrait suggérer quelques préceptes de prudence et de tolérance à qui prend part à des disputatio. L'idéal serait, je l'ai déjà signalé, de parvenir à un tableau des différentes idées possibles, des concepts avec lesquels tel concept peut ou non logiquement coexister. Les auteurs ne seraient dans ce cadre que des points de repère. Nul doute que des parentés inattendues surgiraient. Mais le but serait évidemment de clairement établir quelles idées sont, malgré les apparences et malgré les appartenances de ceux qui les ont énoncées, formellement incompatibles entre elles. Ce serait toujours plus utile et plus utilisable qu'un "panorama des idées contemporaines" construit, si le terme n'est pas abusif, sur le principe : "X dit que..., Y dit que, Z, lui, pense que...", où l'on finit par préférer alternativement tous ceux qui ne s'opposent pas trop explicitement à ses propres a priori.


En guise d'au revoir, et bien que cela n'aie rien à faire ici : que Dieu bénisse les putes. Puisse le plus vieux métier du monde connaître l'éternité !

(C'était mon premier commentaire sur l'élection présidentielle à venir. Rendez-vous est pris.)

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samedi 1 juillet 2006

Gauchistes, encore un effort pour découvrir le monde.

Le dernier ouvrage d'Alain Brossat, La résistance infinie,

Brossat

présente le double avantage de s'attaquer à certaines des idées actuellement en cours à l'extrême-gauche, ce qui nous permettra de poursuivre le dialogue entamé - si cette formulation n'est pas excessive - avec des gens comme Etienne Chouard ou Jacques Rancière, comme de situer la tendance de l'"extrême-gauche" que peut représenter A. Brossat par rapport à l'ensemble des positions politiques intéressantes d'aujourd'hui.

L'idéal serait d'établir une typologie des idées politiques contemporaines, ou plutôt vivantes, un tableau d'ensemble clair, dans lequel chacun pourrait retrouver les points où ses propres idées correspondent ou non à celles de tel ou tel. Nous n'en sommes pas là !

Ce livre assez bref (180 pp. environ) est constitué de plusieurs chapitres, à la fois indépendants et reliés les uns aux autres. Il me semble que le fil directeur est le suivant :

- une première partie polémique consacrée aux mouvements théoriques de "ré-enchantement" de la démocratie, partie qui nous retiendra le plus longtemps ;

- trois chapitres d'actualité, consacrés au 11 septembre, au 21 avril (j'ai résumé son propos ici), et à l'agression américaine en Irak, lesquelles contiennent autant des thèses sur ces événements - thèses qui nous occuperont peu - que des illustrations des limites des idées de ce que j'appellerai désormais, par commodité, la mouvance Chouard-Rancière, lorsqu'on les applique à des pareilles secousses ;

- un chapitre au statut plus vague, à mi-chemin entre la philosophie politique, la sociologie et l'étude de moeurs à la Philippe Muray, sur les peurs contemporaines, chapitre que l'on peut lire comme une attaque contre l'individualisme contemporain ;

- une dernière partie consacrée à l'idée de communauté, celle où M. Brossat propose le plus de "solutions" - nous verrons sous quelle forme -, celle aussi que je critiquerai le plus.


Le début, qui est aussi la thèse centrale du livre, prend la forme d'une attaque contre :

- les développements de Jacques Rancière sur l'égalité ;

- plus généralement, les volontés de retour aux sources de la démocratie grecque, lesques tentent de donner un nouveau sens et une nouvelle vitalité à "notre" démocratie.

L'offensive porte d'abord contre l'idée, développée notamment dans La haine de la démocratie (La fabrique, 2005), que l'égalité "de n'importe qui avec n'importe qui" n'a pas à être philosophiquement démontrée ou infirmée : elle se prouve chaque jour dans notre comportement. On peut, prenons tout de suite un exemple extrême, insulter un inférieur hiérarchique, l'humilier, reste que si l'on veut qu'il obéisse il faut bien lui donner des ordres, donc lui parler, donc le considérer comme capable de comprendre ce que nous disons (y compris lorsqu'on l'humilie...), donc finalement, malgré qu'on en ait, le considérer dans la pratique comme égal. J'ai déjà dit le bien que je pense de cette idée - qui a d'ailleurs un petit côté Wittgenstein : voyons, dans la vie quotidienne, comment les choses se passent -, j'ai déjà aussi exprimé ce qui me semble être le revers de sa médaille : si les gens sont si égaux que ça de toutes façons, pourquoi alors s'occuper de politique, d'institutions, d'injustice, etc. ? M. Brossat enfonce le clou de la même façon : cette idée-là ne débouche sur rien de concret politiquement. On pourrait même en faire un alibi ou un motif d'un conservatisme de l'ordre juste, pour parler comme Benoît XVI et Ségolène Royal, idée que j'ai exprimée sous forme de paradoxe il y a peu. Mais restons-en là pour l'instant sur ce sujet.

A. Brossat attaque J. Rancière sous un autre angle. N'ayant pas lu La mésentente (Galilée, 1995), à laquelle il est fait allusion ici, il se peut que je reproduise des attaques injustes contre ce livre. Mais si l'on suit M. Brossat, cette thèse de l'égalité de tous avec tous est particulièrement illustrée par M. Rancière dans le domaine de la prise de parole, quand le dominé fait irruption dans le débat et par son récit comme par ses arguments se met à exister dans le champ politique, montrant qui plus est de facto qu'il est l'égal de tous. Le mouvement ouvrier, les sans-papiers plus récemment, proposent de belles démonstrations par l'exemple de cette thèse, dont A. Brossat ne nie pas qu'elle puisse être féconde dans certains cas, mais dont il estime, que, globalement, étant donnée l'évolution du monde, et notamment des "démocraties libérales", sa portée effective est de plus en plus réduite, puisque justement ces régimes se révèlent de plus en plus doués pour supprimer tout espace où cette prise de parole soit possible.

Le chapitre sur le 11 septembre - la destruction des tours comme une sorte de cri de rage muet, presque aphasique - illustre cette idée à partir d'une comparaison avec un roman de Melville, Billy Budd, dans lequel le dominé, injustement accusé et privé de parole par le dominant, ne peut se rebeller qu'en poussant un cri et en tuant net le maître. Quoi qu'il en soit de ce parallèle et de cette interprétation du 11 septembre (sur laquelle je reviendrai), il me semble qu'Alain Brossat n'a pas tort de rappeler que les thèses comme celles de Jacques Rancière sur la prise de parole présupposent qu'il soit possible de prendre la parole et d'être entendu, et que cela est, dans les cas vraiment importants, de plus en plus difficile.

Ce thème de la parole n'est pas propre à J. Rancière, et encore moins son retour aux Grecs pour tenter de capter l'essence de la démocratie. De Castoriadis à Badiou en passant par E. Chouard et nombre d'auteurs vers lesquels le site de ce dernier nous renvoie, le mouvement ne date pas d'aujourd'hui qui cherche dans l'Athènes de l'Antiquité les clés qui nous permettraient de retrouver une "vraie démocratie". Alain Brossat ne nie pas l'intérêt potentiel de ces travaux - il a raison -, il estime qu'ils tombent à côté de la plaque, pour le simple motif qu'en réalité nous vivons dans un monde bien plus romain - inégalitaire, impérialiste, cynique... - que grec, à l'intérieur duquel ce genre de parlotes n'est d'aucune signification effective quant à la réalité et à la dureté des processus en cours (parlez-en aux Palestiniens). Il ne s'agit pas alors de jouer aux philosophes grecs, ce qui ne fait ni chaud ni froid aux généraux romains, mais de "se faire" gaulois ou plébéien, de moins chercher à bouger le régime de l'intérieur, "démocratiquement", que de l'extérieur - et si besoin est, et besoin il y a, violemment. D'où par exemple, je ne dirais pas le soutien au Hezbollah, car les membres de celui-ci s'en moquent comme de leur premier attentat, mais la qualification de celui-ci comme organisation politique, et non terroriste.

Je crois qu'Alain Brossat a en grande partie raison, mais que sa métaphore de notre "romanité" actuelle l'emmène trop loin. Il a raison de rappeler que la violence n'est pas à exclure a priori du domaine de l'action politique (p. 37), et que les dominants actuels (je n'aime pas trop cette terminologie, mais acceptons-là ici) jouent justement sur ce thème pour battre en brèche toute action un peu efficace. Il a raison aussi de stigmatiser l'inefficacité politique actuelle de ces thèmes de "ré-enchantement" de la démocratie - si ce n'est, tout de même, lors du 29 mai. Mais il se laisse emporter trop loin quand il en vient à considérer que tout ce qui se veut "grec" est soit insignifiant soit "allié objectif" du système impérial. D'abord parce que, tout sceptique que l'on puisse être, l'on ne sait pas de quoi ces mouvements vont accoucher dans le futur, ensuite parce qu'il faut bien tenir compte du fait que beaucoup de gens désapprouvent a priori toute forme de violence, enfin et surtout parce qu'il est important d'avoir plusieurs fers au feu. Je rappelais il y a quelques mois qu'une bonne partie des conquêtes ouvrières du XXè siècle, obtenues généralement dans la légalité, avaient eu lieu parce que l'URSS proposait un modèle concurrent et qu'il fallait attacher (affectivement, financièrement) les gens au système capitaliste parlementaire. Cela s'est fait aux dépens de toute la population d'Europe orientale. Je ne sais pas si une telle configuration peut se mettre en place de nos jours, et aux dépens éventuels de qui cela se ferait. Mais il me semble, pour utiliser des métaphores militaires comme le fait Alain Brossat, que dans une guerre il est important de varier les fronts, les objectifs, les angles d'attaque, les alliés. Il est difficile de plus de nier, sans préjudice des évolutions à venir, qu'Internet a ouvert de nouveaux espaces de prise de parole - pour combien de temps ?


Passons maintenant au dernier chapitre de cette Résistance infinie, dans lequel Alain Brossat présente, je ne dirai pas ses solutions, mais une sorte de modèle d'action, autour de l'idée de communauté. Ce chapitre est le moins bon du livre. L'on ne peut d'ailleurs qu'être surpris par le décalage entre l'acuité du début et la platitude romantique de la fin. On peut certes y voir le simple reflet de la plus grande difficulté qu'il y a toujours à construire qu'à détruire. Je crois - ce sera ma troisième partie - que le problème est plus profond. Mais tâchons d'abord d'argumenter notre propos.

Alain Brossat, après avoir illustré ses thèses du premier chapitre dans une série de variations sur le 11 septembre et l'agression américaine en Irak d'une part - lesquels montrent combien une approche comme celle de J. Rancière a peu à dire sur de tels événements, l'après 21 avril et l'apathie politique des Français d'autre part - qui montrent que le retour à une action politique "traditionnelle" n'est pas pour demain, propose une sorte de modèle de communauté d'action politique, bâtie sur l'engagement personnel, la liberté à l'égard du groupe, le respect des différences des autres mais la réunion autour d'un objectif commun. Ajoutons que ces communautés se forment un peu par hasard, parfois à la suite d'un événement fondateur (tout ce chapitre subit l'influence d'Alain Badiou), ce qui explique d'ailleurs pourquoi elles réunissent des gens différents les uns des autres. Les exemples pris - les "hommes -bibliothèques" de la fin de Farenheit 451, la "brigade internationale" de Land and freedom, la bande de Robin des bois - sont peut-être sympathiques, voire charmants,

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ils ne sont pas non plus enthousiasmants. Et puis que faire de tout ça, si ces communautés ne se forment que par hasard, à la suite de choix individuels synchronisés (plus ou moins) mais indépendants les uns des autres et imprévisibles pour les individus eux-mêmes...

Le premier problème, en fait, ce sont les présupposés théoriques d'Alain Brossat dans ce chapitre. Il commence par vouloir nettoyer le concept de communauté, en critiquant la vision passéiste d'un côté, sociologisante de l'autre (Julien Freund nous a rappelé récemment que ces deux visions étaient étroitement liées), des communautés d'avant 1789, mais il confond allègrement la vision holiste des choses, c'est-à-dire la conscience que la société vient avant l'individu, et l'éloge, plus ou moins caricatural selon les auteurs, de la société féodale communautaire et hiérarchisée - d'où (p. 164) la réunion de ces deux visions sous la catégorie d'une "conception essentiellement sociologique", ce qui ne veut rigoureusement rien dire.

Qui plus est, Alain Brossat schématise à l'excès ce que l'on peut penser d'une communauté. Seuls les plus cons des plus cons des conservateurs peuvent estimer qu'il y eut une époque de havre de paix communautaire où chacun était à sa place, heureux de l'être, et où la société n'était jamais traversée d'aucun conflit ni aucun sentiment d'injustice. Prendre appui sur une nostalgie aussi débile pour discréditer une approche holiste de la société, avec toutes les stimulantes difficultés qu'elle pose, est bien léger. Ce qui est intéressant, au contraire, c'est que la hiérarchie communautaire pose à la fois un ordre, dans lequel la majorité se reconnaît, et des germes de désordre (soit que le système dérape, soit, plus généralement, que l'on veuille jouer avec pour s'élever, ou pour en tirer le meilleur profit possible). "Il faut le système, et il faut l'excès", cette formule qui est je crois de Georges Bataille, décrit assez bien ce que l'on peut trouver de fécond dans l'idée de communauté.

Je spécule un peu maintenant, mais l'occasion est bonne pour pointer une confusion qu'ici Alain Brossat me semble faire, et Dieu sait qu'il n'est pas le seul, la confusion, dénoncée par Louis Dumont dans Homo Hierarchicus (Gallimard, 1966, rééd. "Tel", avec une très importante postface, 1979), entre statut et pouvoir. Aussi brièvement que possible : ce n'est pas parce que vous êtes situé plus haut dans la hiérarchie de la société que quelqu'un que vous avez pouvoir sur lui. Dans le cas de la société indienne, étudiée par Dumont, où les hiérarchies sont beaucoup plus entremêlées et soumises à bien plus de critères, parfois presque antithétiques, que les cas extrêmes des brahmanes et des Intouchables ne le laissent supposer (et encore, même pour eux les choses ne sont pas si simples), il arrive que des groupes situés "en bas" dominent d'autres groupes situés "en haut". Dans sa critique de la conception "sociologique" de la communauté, A. Brossat me semble passer à côté de ce point important. D'où s'ensuit une conception bien myope et trop négative de la hiérarchie.

On peut toujours penser que je sors mes références préférées à tout bout de champ, que je m'éloigne du livre de M. Brossat, mais il me semble au contraire que si ce qu'il propose en termes de communauté, si le contrepoint positif qu'il a tenu à faire figurer à la fin d'un livre surtout critique, est si plat, c'est à cause de l'abstraction trop grande avec laquelle il manie ce concept de communauté, et que cette abstraction est hélas bien trop répandue. Ce qui fait que l'on se fout un peu de ce qu'il "propose" en la matière, ce qui est tout de même peut-être dommage. Ceci sans trop insister sur le fait que notre professeur d'université n'a pas encore, à notre connaissance, pris le maquis... (Je signale à ce propos une initiative politique qui me plaît (il y en a) : cacher et protéger les enfants de sans-papiers poursuivis par la police.)


Elargir le propos peut contribuer à argumenter ces derniers points de vue. Il y a chez Alain Brossat, malgré l'intérêt de ses critiques contre la mouvance Chouard-Rancière, malgré un sens des réalités sur lequel je vais bientôt revenir, une façon de s'arrêter au milieu du gué théorique qui me semble symptomatique de certaines difficultés de "l'extrême-gauche" actuelle - ou, plus précisément, des gens issus de l'extrême -gauche passée et qui n'ont pas complètement renoncé à réfléchir à ce qui se passe autour d'eux.

Car Alain Brossat, comme d'autres (je pense notamment à Alain de Benoist) rejette désormais le clivage gauche-droite (pp. 39-40), a, comme Philippe Muray (que ce clivage n'intéressait pas beaucoup non plus, sauf quand il piquait une colère parce la gauche avait gagné une élection), une vraie sensibilité pour le quotidien (notamment p. 61 et, avec d'ailleurs une belle intuition "sociologique", p. 146) et la façon dont les gens ont tendance à se réfugier du monde dans leur petit moi surévalué (Ad Muray per Foucault, somme toute) : il dispose donc d'une bonne longueur d'avance sur ceux qui persistent à ne voir les réalités sociales que le sous le seul angle de l'oppression "économique". Il y a d'ailleurs plus d'un point commun entre la vision - inspirée de Walter Benjamin, souvent cité ici - du train-train politique, ou politicien, actuel, comme désastre permanent, et la vision judéo-chrétienne pessimiste d'un Muray sur la société, même si les "solutions" trouvées sont antithétiques : le repli sur soi (expression non péjorative) d'un côté, un certain idéal de communauté de l'autre (une nouvelle référence sociologique, d'ailleurs : ce que M. Brossat appelle communauté est en fait une secte, au sens (non péjoratif, bis) donné par ce terme par Max Weber dans L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme).

Mais là n'est pas la question - et je n'ai quant à moi pas de "solution", j'essaie surtout de comprendre les données des problèmes en cours. La question, donc, n'est pas non plus la persistance chez M. Brossat de valeurs dites "de gauche", qui n'ont faut-il le souligner rien de nuisible en elles-mêmes (justice, morale...) - on peut d'ailleurs s'étonner que la notion de morale ne soit explicitement introduite que tardivement, au détour d'une ligne, qu'elle soit absente du numéro "plébéien" du premier chapitre que pourtant elle fonde. Coup de frime ou gêne par rapport à la façon dont la notion de morale est quotidiennement galvaudée par ceux qui se disent de gauche ? Quoi qu'il en soit, la question - ou le problème - n'est pas non plus dans le romantisme indécrottable des gens comme Alain Brossat, quelque agaçant que puisse être de son point de vue son dernier chapitre, romantisme certes mâtiné désormais de Benjamin et de Badiou, donc "fragile", "éphémère", "minoritaire", "imprévisible", etc., comme les communautés vantées ici, mais romantisme tout de même - et l'utopie n'est alors jamais bien loin.

Le problème est, me semble-t-il, dans la difficulté qu'éprouve au bout du compte Alain Brossat à se mettre vraiment à la place des autres - difficultés où l'on peut voir peut-être le symétrique à l'attitude de "professeur maquisard" que j'ai raillée ci-dessus. Sa thèse sur le 11 septembre comme cri de rage muet n'est pas inintéressante, l'explication qui la sous-tend reste bien banale : explication par la misère, ce qui est certainement insuffisant - il y a la haine de nous aussi pour ce que nous sommes - et pose des problèmes factuels - le 11 septembre comme à Londres, ce sont des gens pas du tout miséreux qui sont allés jusqu'à la mort pour nous tuer. Et dans le cas du 21 avril, on ne peut manquer de relever la tendance de l'auteur à critiquer les gens qui ont voté Le Pen pour rallumer une certaine flamme politique, une certaine idée du conflit (pp. 109-110) - comme si, finalement, et même si on ne partage pas leur point de vue, il y avait tant de solutions que cela pour remettre un peu de conflit dans le jeu politique actuel, et comme si, finalement, Alain Brossat avait partagé la "petite frayeur brune" des bons citoyens qu'il épingle à juste titre dans le même chapitre (p. 112), et voulait pour cela faire payer ceux qui ont voté Le Pen en ce jour historique du 21 avril.


En résumé et pour conclure, ce qui est intéressant dans cette Résistance infinie (drôle de titre, d'ailleurs), c'est cet effort méritoire mais incomplet pour ramener la politique du ciel des idées vers la réalité des comportements et des pratiques, effort qui bute, d'une part sur un reste de conception gauchisante - essentialiste et diabolisante en l'occurrence - du pouvoir en général et de l'Etat en particulier, d'autre part sur une compréhension lacunaire des motivations des gens. Ce qui on s'en doute va ensemble : si l'on donne à l'Etat une part trop importante, on dessaisit les hommes d'une partie de leurs responsabilités, pour le meilleur et pour le pire, et de leurs enthousiasmes, bien ou mal investis.

Bien entendu, il peut être légitime de critiquer ces motivations et d'espérer qu'elles évolueront. Je suis le premier à râler que l'ensemble de la population pense trop à l'argent. Encore faut-il considérer patiemment la nature et le poids de ces motivations avant que de les critiquer. C'est certes plus "sociologique" et moins exaltant que de se rêver en Robin des bois et d'espérer se taper Olivia de Havilland,

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mais si l'on veut vraiment dépasser le clivage gauche-droite, dont il est effectivement vrai pour une large mesure qu'il n'est entretenu par la classe politique actuelle que pour lui permettre de rester au pouvoir (à tour de rôle), eh bien c'est je crois un préalable indispensable.

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mardi 20 juin 2006

Questions et réponses (I). - "Les sentinelles de l'antifascisme sont la maladie de l'Europe décadente."

Questions et réponses II.

Questions et réponses III.

(Fin du texte.)



Voici - en trois livraisons - un condensé commenté d'une conversation entre Julien Freund et Pierre Bérard - ce texte est lui-même un condensé de plusieurs conversations entre "le vieux professeur", traducteur de Max Weber et Carl Schmitt (dont je peux préciser dès maintenant que je n'en ai jamais lu une ligne), et le "jeune élève", membre de la Nouvelle Droite, conversations que Pierre Bérard nous dit remonter, sans plus de précisions, à la fin des années 80. De ce fait, et dans la mesure où j'ai pratiqué de nombreuses coupures, ceci j'espère dans le respect global (je suis bien conscient d'avoir supprimé des nuances, à tout le moins) de la pensée des deux hommes, je ne me suis pas cru tenu de signaler les dites coupures, sauf quand je n'ai pu empêcher un saut du coq à l'âne. Il m'est notamment arrivé de supprimer certaines phrases que je n'étais pas sûr de bien comprendre : décrire toutes les interprétations, d'ailleurs parfois "tendancieuses", comme disent les policiers de gauche, qu'elles me semblaient susceptibles de recevoir aurait pris trop de place par rapport à l'intérêt même que me paraissaient avoir ces passages. Le lecteur pourra de toute façon vérifier ce qu'il en est sur le site du Grece.

J'ai d'abord voulu donner autant d'écho que possible à un texte qui m'a semblé pertinent à beaucoup d'égards - et même prophétique - il faut certes faire confiance à Pierre Bérard pour ne pas avoir rétrospectivement arrangé les propos de son maître de façon à les faire coïncider avec notre époque. Faute de la moindre preuve à ce sujet, que l'on prenne l'émission de ce doute autant pour le signe d'une volonté de lucidité critique que pour l'expression d'une admiration devant certains des propos ici tenus.

J'ai ensuite souhaité le commenter pour le clarifier (d'où quelques intertitres aussi brefs que possible), le compléter (nous sommes en 2006...) et tout de même marquer quelques nuances ou désaccords sur des points difficiles. J'ai supprimé un certain nombre de références à la Nouvelle Droite en partie pour recentrer le débat sur ce qui me semble effectivement dit ici et éviter - si possible... - que des pudeurs ou censures idéologiques ne viennent interférer avec l'intérêt des idées. Enfin, j'ai délibérément supprimé tous les éléments de mise en scène ou en situation introduits par Pierre Bérard.


L'Europe.


J.F. - Je suis frappé par l'aboulie de l'Europe. Regardez, les élèves alsaciens choisissent de moins en moins l'allemand à l'école ! Plus l'Europe se construit par une sorte d'engrenage et moins les Européens s'intéressent les uns aux autres. Dans tous les pays de la Communauté, l'enseignement des autres langues européennes régresse au bénéfice de l'anglais. Par dévolution, elle hérite des patries sans réussir à se doter de leurs qualités. Elle fonctionne comme une procédure de dépolitisation.

J'ai déjà critiqué (ici, note 9bis) Marcel Gauchet sur ce point : l'Europe n'a effectivement existé que lorsqu'elle était construite à partir d'identités fortes. A partir du moment où l'on a l'impression que le voisin nous ressemble, et qu'un peu de baragouin "anglais" nous suffit à échanger avec lui des informations minimales, il n'y a aucune raison de s'intéresser à lui. C'est encore plus vrai lorsque l'on vit dans un pays qui se pose, à tort ou à raison, des questions sur son identité et son devenir.

[L'Europe] ne veut pas s'assigner de limites géographiques. Elle ne veut pas être un territoire. Un territoire, voyez-vous, ce n'est pas un espace neutre, susceptible d'une dilatation à l'infini. Le territoire est à l'opposé de l'espace abstrait, c'est un site conditionné, habité par une culture. La nouvelle frontière utopique de l'Europe, c'est l'impolitique des droits de l'homme. C'est une notion hyperbolique mais vague... on ne meurt pas pour une notion aussi floue.

Ah, Valmy, tout de même... Mais était-ce pour les droits de l'homme, ou contre les "aristos" et/ou les étrangers ?

Cet espace là n'a pas de qualité, pas d'épaisseur, pas de densité. Il ne peut pas susciter l'adhésion. Seul le territoire peut nourrir des liens d'affection, d'attachement. Du fait du particularisme qui lui est inhérent, l'identité collective exige des frontières. Elle entre en crise quand toute démarcation s'efface. Etre Européen, c'est être dépositaire d'un patrimoine spécifique et s'en reconnaître comptable.

Il faudrait souligner ce et : on ne peut se contenter de garder les droits de l'homme et jeter le reste.

Je croyais ardemment à la construction européenne, mais je suis devenu sceptique dans la mesure où cette Europe là risque bien de n'être qu'un vecteur de la dénationalisation générale, la simple conjugaison de nos impuissances. L'Europe semble vouloir expier son ancienne volonté de puissance. Nous sommes au balcon de l'histoire, et nous faisons étalage de nos bons sentiments. Il suffit de considérer la complaisance avec laquelle nous nous laissons culpabiliser. Comment s'appelle ce monsieur qui a sorti un livre là-dessus ?

P.B. - Pascal Bruckner... Le sanglot de l'homme blanc.

J.F. - L'avez-vous lu ?

P.B. - Bien sûr... mais si il fustige en effet la mauvaise conscience européenne, c'est au nom des valeurs universelles de l'Occident dont se réclament aussi les Père-Fouettards qui charcutent notre passé afin de le maudire. Les uns et les autres raisonnent à partir des mêmes présupposés. Bruckner est le héraut d'un universalisme fier et conquérant qui, dans le sillage du néo-libéralisme entend imposer le magistère moral de l'Occident à l'ensemble de l'oekoumène [terre habitée ou cultivée par l'homme]. Ce qu'il reproche aux larmoyants, c'est de n'instrumenter les mêmes valeurs que pour nous diminuer. Ce que disent en revanche les détracteurs de l'Europe, c'est que jamais nous ne fûmes dignes de notre mission civilisatrice. A ce gémissement, Bruckner rétorque qu'il nous faut être forts dans le seul but de sermonner le monde et de lui apprendre les bonnes manières...

J.F. - Si le tiers monde nous désigne comme ennemi ; par exemple en tant qu'ancienne puissance coloniale responsable de tous ses échecs ; alors nous ne pouvons pas nous dérober sous peine de capitulation. L'affrontement politique n'est pas suspendu aux choix des valeurs, mon cher ami...

Allusion à M. Weber.

Sur cet universalisme fallacieux qui règne depuis la dernière guerre mondiale, Schmitt s'est exprimé dans les années vingt. Il écrit dans sa Notion de Politique que "le concept d'humanité est un instrument idéologique particulièrement utile aux expansions impérialistes" et que "sous sa forme éthique et humanitaire, il est un véhicule spécifique de l'impérialisme économique". Bien évidemment les Américains traduisent leurs intérêts nationaux en langage internationaliste, exactement comme le font les Soviétiques. Mais vous le savez bien, si j'accepte de comparer ces deux puissances, ce n'est pas pour les confondre. Cependant, si le despotisme communiste venait à disparaître comme pourraient le laisser prévoir tous ces craquements à l'Est, l'Amérique pourrait être tentée par une hégémonie sans retenue.

No comment...
(Je reviens ultérieurement sur la question de l'universalisme.)


En réponse à ces immenses défis, je suis frappé par le caractère routinier du débat européen. L'Europe se construit d'une manière fonctionnaliste, par une suite d'enchaînements automatiques. Son fétichisme institutionnel permet de dissimuler notre maladie qui est l'absence d'objectifs affichés. Nous sommes par exemple impuissants à nous situer par rapport au monde. Etrange narcissisme ; on se congratule d'exister, mais on ne sait ni se définir, ni se circonscrire. L'Europe est-elle reliée à un héritage spécifique ou bien se conçoit-elle comme une pure idéalité universelle, un marchepied vers l'Etat mondial ? L'énigme demeure avec un penchant de plus en plus affirmé pour la seconde solution qui équivaudrait à une dissolution. Ce processus se nourrit par ailleurs, c'est transparent chez les Allemands, d'une propension à fuir le passé national et se racheter dans un sujet politique plus digne d'estime, une politie immaculée, sans contact avec les souillures de l'histoire. Cette quête de l'innocence, cet idéalisme pénitentiel qui caractérisent notre époque se renforcent au rythme que lui imposent les progrès de cette mémoire négative toute chargée des fautes du passé national. On veut lustrer une Europe nouvelle par les vertus de l'amnésie. Par le baptême du droit on veut faire un nouveau sujet. Mais ce sujet off-shore n'est ni historique, ni politique. Autant dire qu'il n'est rien d'autre qu'une dangereuse illusion. En soldant son passé, l'Europe s'adosse bien davantage à des négations qu'à des fondations. Conçue sur cette base, l'Europe ne peut avoir ni objectif, ni ambition et surtout elle ne peut plus rallier que des consentements velléitaires. Le nouvel Européen qu'on nous fabrique est une baudruche aux semelles de vent. Les identités fluides, éphémères qu'analyse Michel Maffesoli ne peuvent en aucun cas tenir le rôle des identités héritées. Elles n'agrègent que de manière ponctuelle et transitoire, en fonction de modes passagères. Oui, ce ne sont que des agrégats instables stimulés par le discours publicitaire. L'orgiasme n'est pas une réponse au retrait du politique, car il exclut la présence de l'ennemi. Quand il se manifeste, l'ennemi, lui, ne s'adonne pas au ludisme dionysiaque.

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Si le politique baisse la garde, il y aura toujours un ennemi pour troubler notre sommeil et déranger nos rêves. Il n'y a qu'un pas de la fête à la défaite.

Une phrase que Muray (que Pierre Bérard déclare admirer) aurait appréciée, mais peut-être pas reprise à son compte. Rappelons la fin de Chers djihadistes... : "Nous vaincrons parce que nous sommes les plus morts."

Et puis, c'est une Europe de la sempiternelle discussion ... et toujours sur des bases économiques et juridiques, comme si l'économie et le droit pouvaient être fondateurs. Vous savez l'importance que j'accorde à la décision, or l'Europe est dirigée par une classe discutante qui sacrifie le destin à la procédure dans un interminable bavardage qui ne parvient guère à surmonter de légitimes différents. Ce refus de la décision est lié au mal qui frappe nos élites ; elles ne croient plus à la grandeur de notre continent ; elles sont gâtées jusqu'à la moelle par la culpabilité dont elles transmettent l'agent létal à l'ensemble des Européens. D'où cette dérive moralisatrice qui transforme l'Europe en tribunal, mais en tribunal impuissant.

P.B. - Il n'est pas toujours impuissant à l'égard des autochtones...

J.F. - Ça, c'est une autre affaire... Impuissant, car nous prétendons régir la marche du monde vers l'équité, mais nous refusons d'armer le bras de cette prétendue justice. La culpabilité névrotique inhibe l'action. Le problème, c'est que l'Europe est construite par des libéraux et par des socio-démocrates, c'est à dire par des gens qui croient dans l'économie comme instance déterminante. C'est pourquoi la neutralisation du politique est pour ainsi dire inscrite dans son code génétique.

P.B. - L'Europe n'est qu'un tigre de papier.

J.F. - Elle ne fait même pas semblant d'être un tigre ! Depuis plus de quarante ans, elle s'en remet aux Américains pour ce qui est de sa protection. Elle a pris le pli de la vassalité, l'habitude d'une servitude confortable. C'est ce que dévoilent d'ailleurs les choix budgétaires de tous ses gouvernements quelle qu'en soit la couleur : la portion congrue pour la défense, une part grandissante pour les dépenses sociales. En réalité, L'Europe ne peut se construire que sur un enjeu ultime... la question de la vie et de la mort. Seul le militaire est fédérateur, car dans l'extrême danger il est la seule réponse possible. Or ce danger viendra, car l'Europe vieillissante riche et apathique ne manquera pas d'attiser des convoitises. Alors viendra le moment de la décision, celui de la reconnaissance de l'ennemi... Ce sera le sursaut ou la mort. Voilà ce que je pense.

Ce qu'il faut retenir ici, c'est la présence de l'ennemi. Il est tout à fait légitime, dans les discours anti-impéralistes, de chercher à ruiner ce que l'on pense être les causes qui contribuent à faire de l'ennemi un ennemi. Mais il est stupide de nier qu'il y ait des ennemis.

Suit une parenthèse sur Carl Schmitt, que je reprends sur sa fin.


En France, on refuse d'être déniaisé ; on préfère la calomnie venimeuse et les coups de clairon antifascistes. "Schmitt - nazi" ! C'est toujours la même rengaine. Auparavant, les intellectuels libéraux discutaient avec Schmitt. Aron bien sûr, mais regardez Léo Strauss aux Etats-Unis ou Jacob Taubes. Même Walter Benjamin a reconnu sa dette. Ceux d'aujourd'hui subissent l'ascendant de leurs adversaires de gauche et tentent par tous les moyens de s'innocenter. Ils sont les victimes consentantes de la stratégie du soupçon... par lâcheté. Quant à la gauche... depuis que Mitterrand a renoncé à la rupture avec le capitalisme, elle s'est réfugié dans la politique morale ; elle ne pense plus qu'en terme d'antifascisme. La lutte des "places" a remplacé la lutte des classes.

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Racisme et antiracisme.


P.B. - Le racisme et l'antiracisme... Il y a quelques années le racisme seul suscitait interrogation et condamnation. L'antiracisme allait de soi ; c'était la réponse légitime à la vilenie. (...) Il y a une hésitation de la doxa antiraciste. L'Autre doit-il être envisagé comme le semblable ou comme le différent ?

J.F. - Mais, Bérard, ce n'est pas une hésitation, mais une confusion ! La vulgate antiraciste, c'est un alliage d'insuffisance théorique et d'arrogance rhétorique. Et en prime, l'alibi d'une morale incontestable.

P.B. - Soit. La substance de l'antiracisme est mouvante parce qu'elle est surdéterminée par des manigances tactiques, tantôt assimilationniste sur le mode républicain, tantôt différentialiste dans une perspective qu'on pourrait dire... américaine...

J.F. - Ce sont ces errements qui le rendent difficile à saisir. Je ne suis pas persuadé qu'ils soient seulement tactiques.

Oui, c'est aussi une question de bêtise.

D'ailleurs les deux discours fonctionnent côte à côte dans un agrégat extravagant de paralogismes. Mais de leur point de vue ça n'a pas d'importance. Ce qui compte, c'est la posture morale. La pureté des intentions est censée cautionner l'échafaudage intellectuel, comme dans le pacifisme.

P.B. - La confusion est renforcée par la polysémie du vocabulaire.

J.F. - Bien sûr. Qu'est-ce qu'une race ? Est-ce une notion scientifique ? Est-ce un pur flatus vocis forgé par l'idéologie ? L'aspect plurivoque de toutes ces choses qu'on ne veut surtout pas définir de façon rigoureuse donne licence aux discours des charlatans. Il y a un dévergondage propre au dégoisement antiraciste. Il manie des idées confuses pour mieux pêcher en eau trouble et intoxiquer les esprits. D'autant que ce galimatias est secondé par la presse qui maintient une pression constante sur l'opinion en interprétant à sa manière le moindre fait divers. Gare aux incartades... Je ne parviens plus à lire Le Monde...

Bientôt souhaitons-le nous serons tous dans ce cas.

P.B. - J'en reviens quand même à ce que je disais. Il y a donc l'obligation morale d'aimer l'Autre et de l'admettre dans la communauté politique comme un semblable. Par ailleurs, enfin adoubé comme alter ego, il conviendra sans doute de le pourvoir de privilèges compensatoires justifiés par les souffrances que la xénophobie et le racisme lui feraient endurer. C'est la querelle de la discrimination positive qui commence à poindre en plein pathos républicain...

J.F. - L'américanisation comme dit Alain de Benoist.

P.B. - Et, en même temps qu'il se voit invité à entrer dans la maison commune...

J.F. - C'est un spectre, un épouvantail que la gauche agite pour renforcer le vote protestataire.

P.B. - ...Sa promotion de commensal particulièrement choyé à la table citoyenne s'accompagne de la fabrication d'un Autre absolu qu'il est recommandé d'exclure, voire de haïr. Cet Autre brutalement retranché du genre humain, c'est, bien entendu le raciste, le xénophobe... ou, du moins, celui auquel il est avantageux de coller cette étiquette. Ainsi se vérifie cette constante sociologique qui exige que le Nous se construise sur l'exclusion d'un Autre. Et, le paradoxe, c'est que ceux qui font profession de pourfendre l'exclusion sont les premiers à illustrer la permanence de ce principe !

J.F. - Ah... Ce n'est pas un paradoxe, mais comme vous le dites, une vérification, une vérification ironique...Ceux qui sont visés, ce sont évidemment les gens d'extrême droite dans la mesure où ils entendent s'affirmer comme des compétiteurs dans le jeu démocratique... mais il se pourrait qu'à l'avenir des strates entières du petit peuple autochtone soient pour ainsi dire la proie de cette exclusion rageuse.

21 avril, 21 avril...

En attribuant le racisme aux seuls Européens, l'antiracisme donne de plus en plus l'impression de protéger unilatéralement une partie de la population contre l'autre. Or, en abdiquant le révolutionnarisme lyrique au profit du capitalisme libéral, Mitterrand sacrifie cette clientèle de petites gens bercée jusqu'ici par le discours égalitariste. Vous comprenez, ils ont été habitués à une vision irénique de l'avenir. Et justement, ce sont eux les plus concernés dans leur vie quotidienne, les plus exposés à la présence étrangère. On sait, depuis Aristote, que l'étranger a toujours été un élément conflictuel dans toutes les sociétés.

Conflictuel ne doit pas vouloir dire que le conflit ne peut jamais être résolu ou neutralisé, contrairement à ce qu'affirme la phrase suivante, où la présence de guillemets et d'une hésitation peut être le signe d'une certaine confusion.

L'harmonie dans une société... disons "multiraciale" est, plus que dans toute autre, une vue de l'esprit. Or, ces gens dont nous parlons, ceux du bistrot, ici, ils ne participent pas de la civilité bourgeoise. Ils ne subliment pas leurs affects. Leurs réactions sont plus spontanées, leur jactance moins étudiée. Affranchis des règles de la bienséance hypocrite, ils seront les premières victimes des censeurs de cet antiracisme frelaté qui rêve de placer la société sous surveillance. Traquenards, chausse-trapes, procédés de basse police, délations... ce sont ces malheureux qui seront bientôt les victimes de ce climat d'intolérance. L'empire du Bien [titre d'un livre de Muray, 1991] est un empire policier ou l'on traque le faux-pas, le lapsus, le non-dit et même l'humour...

P.B. - Ils apprendront à se taire, à dissimuler...

J.F. - Ah, mon cher, je suis fils d'ouvrier et je vis dans un village... Ils ne se tairont pas. Il se peut qu'à force on fasse de ces braves gens des bêtes fauves... C'est ma crainte, je l'avoue... D'autant que les soi-disantes autorités morales cherchent à expier notre passé colonial en accoutrant l'immigré africain de probité candide et de lin blanc...

P.B. - C'est la version post-moderne du bon sauvage... que la méchanceté de notre passé doterait d'une créance inépuisable.

J.F. - Ah oui, cette histoire de la dette... c'est un thème sartrien. Mais c'est d'abord une victime qui doit pouvoir bénéficier de certaines immunités. En effet. De pareils privilèges, même symboliques - mais dans une société matérialiste les privilèges ne se contentent pas de demeurer symboliques - ne peuvent que renforcer les antagonismes et puis, surtout, comprenez bien ça, cela heurte l'évangile égalitaire dont les Français ont la tête farcie. En jouant simultanément l'antiracisme et Le Pen contre la droite, Mitterrand va provoquer la sécession de la plèbe. Cela paraît habile... Mitterrand le Florentin et que sais-je encore... mais c'est impolitique. Car le politique doit toujours envisager le pire pour tenter de le prévenir. J'insiste : si l'étranger est reconnu comme un élément de désorganisation du consensus, il éveille un sentiment d'hostilité et de rejet. Un brassage de population qui juxtapose des origines aussi hétérogènes ne peut que susciter des turbulences qu'il sera difficile de maîtriser.

Très bien, très bien, à condition d'ajouter que ces immunités sont tout de même, au moins pour l'instant, plus symboliques - de l'ordre du "pathos républicain", auquel il a été fait allusion plus haut, que réelles ou matérielles. Ce qui augmente encore le danger du cocktail décrit ici. La hargne de Popu contre ces privilèges symboliques renforce la bonne conscience des dirigeants politiques et économiques face aux difficultés économiques des "étrangers", lesquels, en protestant, ne trouvent généralement comme alliés "efficaces" que les canailles bien-pensantes, celles-là mêmes qui procèdent aux exclusions qui viennent d'être décrites. Et ainsi de suite...

P.B. - Les rédempteurs de l'humanité sont indécrottables ?

J.F. - Les sentinelles de l'antifascisme sont la maladie de l'Europe décadente. Ils me font penser à cette phrase de Rousseau persiflant les cosmopolites, ces amoureux du genre humain qui ignorent ou détestent leurs voisins de palier. La passion trépidante de l'humanité et le mépris des gens sont le terreau des persécutions à venir. Votre ami Alain de Benoist a commencé d'écrire de bonnes choses là-dessus. Dites-le-lui, il faut aller dans ce sens : la contrition pathologique de nos élites brouille ce qui fut la clé du génie européen ; cette capacité à se mettre toujours en question, à décentrer le jugement. Ceux qui nous fabriquent une mémoire d'oppresseurs sont en fait des narcissiques. Ils n'ont qu'un souci : fortifier leur image de pénitents sublimes et de justiciers infaillibles en badigeonnant l'histoire de l'Europe aux couleurs de l'abjection. Regardez ce qu'écrit Bernard-Henri Lévy sur Emmanuel Mounier... C'est un analphabète malfaisant. En 1942, j'étais avec Mounier à Lyon... en prison ! En épousant l'universel, ils s'exhaussent du lot commun ; ils se constituent en aristocratie du Bien... L'universel devient la nouvelle légitimité de l'oligarchie !

P.B. - C'est Nietzsche qui écrit dans La volonté de puissance que l'Europe malade trouve un soulagement dans la calomnie. Mais il se pourrait bien que le masochisme européen ne soit qu'une ruse de l'orgueil occidental. Blâmer sa propre histoire, fustiger son identité, c'est encore affirmer sa supériorité dans le Bien. Jadis l'occidental assurait sa superbe au nom de son dieu ou au nom du progrès. Aujourd'hui il veut faire honte aux autres de leur fermeture, de leur intégrisme, de leur enracinement coupable et il exhibe sa contrition insolente comme preuve de sa bonne foi. Ce ne serait pas seulement la fatigue d'être soi que trahirait ce nihilisme contempteur mais plus certainement la volonté de demeurer le précepteur de l'humanité en payant d'abord de sa personne. Demeurer toujours exemplaire, s'affirmer comme l'unique producteur des normes, tel est son atavisme. Cette mélodie du métissage qu'il entonne incessamment, ce ne serait pas tant une complainte exténuée qu'un péan héroïque. La preuve ultime de sa supériorité quand, en effet, partout ailleurs, les autres érigent des barrières et renforcent les clôtures. L'occidental, lui, s'ouvre, se mélange, s'hybride dans l'euphorie et en tire l'argument de son règne sur ceux qui restent rivés à l'idolâtrie des origines. Ce ne serait ni par abnégation, ni même par résignation qu'il précipiterait sa propre déchéance mais pour se confondre enfin intégralement avec ce concept d'humanité qui a toujours été le motif privilégié de sa domination... Il y a beaucoup de cabotinage dans cet altruisme dévergondé et dominateur et c'est pourquoi le monde du spectacle y tient le premier rôle...

Idées fort séduisantes, mais si P. Bérard a raison, l'occidental sera pris à son propre piège, puisqu'il se place ainsi dans une situation où on lui demandera en permanence des comptes. Et comme c'est ce qu'il fait à l'égard des autres, nous allons vraiment beaucoup nous amuser dans les temps à venir...

Nietzsche : "Je décris le bonheur tel que je me l'imagine dans notre société actuelle, d'Europe et d'Amérique, à la fois exténuée et assoiffée de puissance."


Il y a un autre paradoxe. Au-delà de leurs périphrases lénifiantes pour nier ou euphémiser les ruptures qui travaillent le corps social, les ligues de vertu semblent hypnotisées par l'ethnique et le racial, même si c'est pour le conjurer ; et ils le déversent à grands tombereaux sur une France plutôt placide qui se voit pour ainsi dire sommée de penser les rapports humains dans les catégories que l'antiracisme se donne officiellement pour mission d'abolir...

J.F. - Des écervelés... des têtes de linotte...

P.B. - Diriez-vous aussi qu'ils sont les fourriers d'une racisation démesurée des rapports sociaux ?

J.F. - Moi, je suis du côté de Barrès. Je ne suis pas l'enfant du " pluriculturel " dont on nous abreuve. Je suis né dans une tradition, sur un territoire, dans un groupe déterminé. C'est par ces liens traditionnels que j'accède à la condition humaine.

Voilà l'universel décrié plus haut, mais à sa place logique : un aboutissement, à partir d'un point de départ particulier. J. F. dresse ici lui-même une objection, ou un correctif, à ses propos précédents ainsi qu'à ceux de P. B. sur l'universel. Il reste bien évident, d'une part, que ceux qui brandissent l'universel à tour de bras pour se placer dedans et en exclure les autres, ne font que de la basse politique et de la plus ou moins bonne propagande ; d'autre part, que vouloir en rester aux particularismes (un exemple chez le très minable Tin ici) ne peut susciter que le plus profond mépris. Bref, il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs, mais il ne faut pas non plus oublier la charrue.

Décrire cela comme une prison, c'est assigner des milliards d'humains à la condition de bagnards. Ceci étant dit... C'est comme ça que cela se passe aux Etats-Unis, non ? Là-bas il y a une congruence du social et du racial, une substantialisation des catégories sociales qui tend à enfermer certains groupes dans un déterminisme sans espoir.

P.B. - Bizarrement, cette thématique trahit chez les antiracistes de profession une sorte de refoulé...

J.F. - Bérard, ne faites pas de psychanalyse à deux sous... Mais c'est vrai qu'ils abusent d'un langage saturé de référents raciaux. Faire l'apologie du métissage, c'est comme honorer la race pure. C'est ramener l'axiologie à la pâte biologique avec, dans les deux cas, le même fantasme prométhéen, celui des ingénieurs du vivant, des biotechniciens.

P.B. - Cela me fait penser aux manuels de confession de la contre-réforme catholique. Ils sont gorgés de descriptions pornographiques. Bien sûr, là aussi c'était pour le bon motif. Mais certains travaux récents montrent que c'est par le biais du confessionnal que les pratiques anticonceptionnelles se seraient répandues dans les campagnes... l'onanisme comme effet pervers de l'interrogatoire ecclésiastique. Le sexe et la race, deux figures de l'obscénité ; tout le monde y pense, personne n'en parle...

Il se peut ici qu'il y ait un peu de naïveté de la part de Pierre Bérard, et que la plupart de ceux qui ont participé, de près ou de loin, à la contre-réforme, aient très vite saisi ses potentialités érotiques. Passons.

Si il y a retour du refoulé, y compris sur le mode d'une dénégation rageuse, cela ne va-t-il pas lever des inhibitions chez ces gens dont vous parliez tout à l'heure ? Et si c'est le cas, installer du même coup nos censeurs dans un rôle rentable de procureurs débordés.

J.F. - Le paradoxe des conséquences selon Max Weber. Vous savez, mon cher Bérard, ce sont des interdits, plus que des inhibitions. Certes la modernité tardive que j'appelle décadence se veut formellement libertaire. Elle entend bannir tabous et inhibitions au profit d'une spontanéité qui rejette les conventions... La civilité, la politesse, la galanterie... Toutes ces procédures qui cantonnent l'instinct agressif pour lisser l'interface ; en un mot l'élégance sociétale, c'est-à-dire le souci de l'autre. Il y a un risque d'anomie [Bonjour Durkheim !] que les thuriféraires de soixante-huit ont largement contribué à magnifier en laissant croire que tous ces codes relevaient d'une aliénation d'essence autoritaire et bourgeoise... Les bourgeois sont d'ailleurs les premiers à s'en émanciper, et avec quel entrain... Ils sont l'avant-garde de l'anomie à venir, des enragés de la décivilisation.

P.B. - Après deux siècles de mimétisme, c'est l'ultime vengeance des bourgeois contre l'aristocratie déchue ?


Individualisme, communauté, autorité.


J.F. - C'est un phénomène plus vaste, sans doute lié à l'individualisme. Ce n'est pas le sujet pensant des adeptes du progrès qui s'émancipe, mais l'ego de coeur et de tripes qui bouscule dans l'ivresse toutes les entraves à l'expression de son authenticité. Le jeunisme, c'est cela ; le "cool", le sympa, le décontracté, la sacralisation d'une société adolescente libérée des contraintes de la forme. Or la vitalité brute, instinctive, sauvage, célébrée par ce culte de la sincérité et de la transparence, c'est la dénégation de la vie collective et de ces protocoles compliqués qu'on appelle tout simplement la culture. La culture, Bérard, c'est-à-dire depuis Cicéron, ce qui cultive en l'homme social la retenue, la discrétion, la distinction. Le dernier homme ne veut plus être apprivoisé par les usages, et c'est vrai que délesté des impératifs de la règle, il est ainsi persuadé d'avoir inventé le bonheur. La courtoisie, la bienséance, la civilité. Tout cela nous suggère-t-on, ce sont des salamalec, des trucs de vieux, des préjugés d'un autre âge et pire encore des mensonges ; et c'est contre la duplicité que dissimuleraient les rigueurs du savoir-vivre que l'on veut procéder au sacre des penchants. Et ce sont les élites, les gardiens traditionnels de la civilité qui donnent quitus à la brutalité de masse... C'est pathétique. Ce qui s'exprime aussi dans cette tendance à ramener tous les différends sur le terrain psychologique, c'est le refus de penser politiquement le monde.

P.B. - On ne pense plus en terme de tragédie, mais de mélodrame... C'est le couronnement du bourgeois.

J.F. - La bourgeoisie conquérante était une rude école disciplinaire, voyez encore Max Weber ... Ce type social est mort avec la précellence du désir.

Nuance importante. Le bourgeois, cela peut être beaucoup de choses. Pour faire vite : peut-être faudrait-il ici parler avec Marx et Renaud Camus des petits-bourgeois, suggérer l'hypothèse d'un remplacement au fil de l'histoire du bourgeois par son avatar le petit-bourgeois.

P.B. - Un désir qui est aussi à la base du système marchand. " Prenez vos désirs pour des réalités ", c'est un parfait slogan de supermarché ou d'organisme de crédit...

J.F. - J'avais de l'estime pour les situationnistes de Strasbourg, des étudiants brillants, un Tunisien surtout...

Je risque l'hypothèse qu'il s'agit de Mustapha Khayati, qui passe pour avoir été le principal rédacteur de la fameuse brochure De la misère en milieu étudiant, avant d'être ultérieurement exclu du mouvement.

P.B. - Pas un beur...

J.F - Ah non, il n'avait pas de petite main sur le coeur. Bien sûr le citoyen de la démocratie post-moderne est un consommateur, mais à l'horizon du désir sans borne c'est aussi un être trivial, un rustaud... un goujat et, surtout, surtout, j'y insiste, un être dont la violence instinctive n'est plus médiatisée par rien. Regardez ce qui se passe dans l'école de la République. Elle est "ouverte sur la vie" ; c'est la nouvelle mode, oh combien significative. Cela veut dire quoi ? Qu'elle a renoncé à être le sanctuaire où, à l'écart du monde justement, on entreprend le difficile polissage de l'enfant pour le rendre apte à l'urbanité, à l'entre-soi de la cité.

Vincent Descombes ne dit pas autre chose : cf. le P.S. à cet Ajout".

P.B. - C'est la démocratie des enfants gâtés.

J.F. - On a donc d'une part la juxtaposition potentiellement conflictuelle de groupes hétérogènes et d'autre part cette dramatique évolution des sociétés européennes qui débrident leurs anciennes disciplines et font crédit à la spontanéité du désir. Cette conjonction est explosive... Une société forte peut intégrer, mais la nôtre a renoncé à l'autorité... Comme je l'ai souligné dans ma Sociologie du conflit, il y a deux conditions pour qu'une crise dégénère en conflit. D'abord que s'affirme une bipolarisation radicale ; enfin, que le tiers s'efface. Tant que le tiers subsiste et parvient à affirmer son autorité, il n'y a guère de risque que la crise ne débouche sur un affrontement. Dans la société, la crise est une occurrence banale tant qu'il y a inclusion du tiers ; le conflit n'intervient qu'avec son exclusion. C'est cette exclusion qui est polémogène. Dans la situation présente du pays, le tiers est constitué par l'Etat et les différentes institutions qu'il patronne, comme l'école par exemple dont nous avons parlé, or non seulement l'Etat est frappé par la déshérence du politique, ce qui signifie qu'il se déleste de sa fonction cardinale qui est de pourvoir à la sûreté de chacun, mais les institutions subissent une sorte de pourrissement qui les rend de plus en plus inaptes à manifester leur vocation spécifique... Une distance culturelle qu'on ne parvient pas à combler entre l'immigration musulmane et le milieu d'accueil avec un danger de surchauffe violente, et un tiers en voie de dissolution ; cela, voyez-vous, me fait craindre le pire pour les années à venir.

Nous verrons... La situation actuelle amènerait à ajouter que la seule insistance sur la "fonction cardinale" de "pourvoir à la sécurité de chacun", lorsqu'elle ne s'accompagne pas d'une lutte plus large contre la "déshérence du politique", ne risque pas de faire diminuer le "danger de surchauffe violente".


Suite d'ici quelques jours !






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samedi 4 mars 2006

A bas Auschwitz, vive les Arabes.

- Texte quelque peu modifié le lendemain. -

(Dans ce qui suit, j'utiliserai, comme il est courant de le faire, le terme "Auschwitz" comme métonymie de l'ensemble des camps d'extermination des Juifs durant la deuxième guerre mondiale et de cette pratique d'extermination. Cela ne signifie pas que je veuille tirer profit du mana désormais lié à ce terme ou cautionner toute approche superstitieuse de ces événements. Mais si ce raccourci géographique s'est imposé si tôt, dès 1944 semble-t-il, c'est simplement qu'il est bien pratique.)


Je vous recommandais il y a quelque temps un livre d'Enzo Traverso, Le passé, modes d'emploi, une bonne synthèse consacrée aux différences et interactions entre mémoire, histoire, identité collective. Sur ma lancée, j'ai lu, du même auteur, L'histoire déchirée (éd. du Cerf, 1997), où sont analysées les thèses des premiers intellectuels ayant vraiment fait l'effort, à la fin des années 40 et pendant les années 50, d'appréhender l'événement de l'extermination des Juifs. Même s'ils trouvent des causes plus ou moins profondes à Auschwitz, on remarque tout de suite que ces esprits, peu suspects de naïveté - H. Arendt, G. Anders, Th. Adorno, H. Marcuse principalement, mais aussi des gens comme Kafka, W. Benjamin, et même Max Weber, qui d'une manière ou d'une autre avaient sinon prévu du moins senti ce qui risquait de se passer - s'accordent pour y voir d'abord un événement incompréhensible, quelque chose de radicalement nouveau, différent par nature à la fois des massacres guerriers "traditionnels" et des pogromes qui ont pu jalonner l'histoire des Juifs.

Cet étonnement et cette volonté de le préserver, que l'on retrouve à la même époque en France dans Nuit et brouillard, sont sans doute une des sources du pont-aux-ânes actuel sur le caractère "incompréhensible", "incommensurable", "inexplicable" d'Auschwitz, sur son unicité blablabla mon-Elie-Wiesel-dans-ton-cul. Et certes, ce serait un anachronisme grossier que de prêter à ces auteurs la bêtise solennelle et la volonté d'instrumentalisation qui caractérisent de nos jours tant de discours sur l'extermination des Juifs pendant la seconde guerre mondiale. Mais finalement, c'est aussi un anachronisme que d'en rester à cet étonnement. Je ne prétends pas qu'il n'y ait plus rien d'étonnant à Auschwitz : que l'on ait pu en arriver là n'a toujours rien d'une banalité. Mais si l'on pense un peu aux conditions de possibilité d'un tel événement, plus qu'à ses causes et à son déroulement réels, on y trouve vite - Max Weber avant, G. Anders après, sont dans le livre de Traverso ceux qui semblent le mieux l'avoir senti -, l'indifférence à peu près totale au sort des autres.

On sait bien qu'une des caractéristiques d'Auschwitz fut la froide rigueur dans l'exécution de la "solution finale", rigueur de fonctionnaire kafkaïen sans états d'âme dont Eichmann, tel qu'il est décrit par H. Arendt, reste le modèle. On sait aussi que finalement, entre ceux qui ont participé, plus ou moins directement, à cette gigantesque entreprise, et ceux qui en avaient vent par leurs proches (notamment via les massacres perpétués par la Wehrmacht dans l'Est), beaucoup d'Allemands étaient au courant de ce qui se passait, à défaut d'en prendre pleinement la mesure. On ne saurait dire que cela les ait beaucoup empêchés de dormir, ni pendant, ni après.

Et cette indifférence, nous la connaissons bien, nous la connaissons sans doute encore mieux que les générations adultes en 1940, après soixante ans de capitalisme supplémentaire dans les esprits [!!!]. Que l'on ne soit guère troublé par des massacres qui se passent à l'autre bout du monde et que l'on a du mal à comprendre, je veux bien, à tort ou à raison, l'admettre. Mais que l'on soit aussi peu concerné par tout ce qui ne nous touche pas directement et qui pourtant se passe dans notre pays, sous nos yeux - des centres de détention "provisoire" aux prisons, en passant par la bardamisation croissante de la population - ; que nous ne voyions dans les autres qu'un danger potentiel, au point d'avoir par exemple complètement abandonné ce qui s'appela longtemps les lois de l'hospitalité - il est vrai qu'un lecteur MP3 ou un ordinateur portable se volent aisément... -, eh bien cela finit par rendre étonnant l'étonnement de Hannah Arendt, Günther Anders... dont on se demande, surtout concernant ce dernier, ce qu'ils pourraient écrire sur le monde d'aujourd'hui [1].

Concernant Anders, il y a bien une piste. Traverso le commente ainsi, avant que de le citer : "La réification de la mort, implicite dans l'extermination industrialisée, pouvait aussi se passer d'un attribut essentiel de tous les massacres de l'histoire : la haine. La haine qui inspire le tueur n'a plus de raison d'être lors d'une tuerie planifiée et exécutée comme un travail, dans lequel les victimes ont été spoliées de leur humanité et réduites à l'état de matière première (dans les camps nazis) ou transformées en simple cible géographique : le point fixé pour l'explosion du champignon atomique (à Hiroshima). Dans les modernes exterminations de masse, les victimes n'ont plus de visage. "L'obsolescence ne concerne plus seulement le concept d'ennemi, mais tout ce qui relève de la catégorie psychologique d'hostilité"." (p. 113).

Rappelons d'abord que Anders a toujours lié, et avec raison, Auschwitz et Hiroshima ; nuançons cette idée d'une disparition de l'hostilité en rappelant que Auschwitz comme Hiroshima ont été précédés d'un long travail de sape de haine de l'autre (d'ailleurs, Traverso raconte qu'Anders, juif exilé aux Etats-Unis et sans le sou, se fit virer de l'Office of War information pour avoir refusé de collaborer à une brochure de propagande anti-japonaise qu'il trouvait raciste) ; et revenons au monde actuel. Je ne suis pas la Pythie, je ne sais pas si le "choc des civilisations" évoqué dans mon précédent message aura ou non lieu ; mais je trouve, à la lumière de ces remarques, un certain réconfort à l'idée que les Arabes musulmans nous détestent. Voilà qui est pré-Auschwitz, et au bout du compte presque rassurant. La haine, c'est encore une forme de reconnaissance, et à partir de là, on peut dialoguer, quitte à ce qu'il faille pour cela se foutre d'abord un peu sur la gueule. Ce pourquoi les récentes déclarations du fat incompétent et grotesque Luc Ferry, voyant dans l'islamisme "quelque chose d'effrayant qui est l'équivalent de la montée du nazisme, peut-être même en pire (...), avec une haine qui s'affiche à tout bout de champ" sont non seulement imbéciles, sionistes, méprisantes, tout ce que l'on voudra, mais aussi contradictoires.


Je n'ignore bien sûr pas, d'une part, que l'idée que l'hostilité ne soit pas si obsolète que cela, au contraire, n'est pas tout à fait guillerette ; d'autre part, que si, dans le cas des Arabes et de leur part, quelque chose proche d'Auschwitz, c'est-à-dire une extermination programmée et méthodique de leurs ennemis, semble peu probable, l'ombre de Hiroshima continue, elle, de planer sur l'ensemble du genre humain - auquel, bon gré mal gré, j'appartiens aussi. Ceci que le président iranien soit ou non "fou" (Truman n'était pas un boucher sanguinaire, et cela a fait une belle jambe à des centaines de milliers de Japonais). Mais bon, si l'apocalypse nous débarrasse de Philippe Val, Patrick Devedjian et des employés de la hotline de Free, cela peut en valoir la peine.






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"Soixante ans de capitalisme dans les esprits"... Cela mérite précision. D'abord, je ne prétends pas que Auschwitz soit l'effet du seul capitalisme. On sait bien qu'il s'agit justement d'un mélange détonant d'archaïsme et de modernité, ce qui l'a rendu difficile à anticiper à l'époque des philosophies du progrès, et fait encore sa complexité aujourd'hui. Ensuite, il ne faudrait pas croire que le capitalisme s'est manifesté toujours et de la même manière depuis son apparition (qu'on la situe d'ailleurs au XIIe, au XVIe ou au XIXe siècle]. Mais si l'on suit l'analyse de C. Castoriadis, selon laquelle la modernité bourgeoise peut être dissociée en deux pôles : le pôle de l'universalité de la raison, le pôle de la "rationalité" économique et calculatrice, si l'on admet (pour simplifier, je pars de la Révolution française) que selon les lieux et les époques cette "rationalité" froide s'est plus ou moins éloignée de la Raison "universelle" (au début de la Révolution industrielle, quand les enfants travaillaient jusqu'à épuisement ; lors du capitalisme sauvage américain de la fin du XIXe ; maintenant) mais a toujours souhaité s'en émanciper, sauf pour la galerie, je crois que l'on peut admettre que dans l'ensemble et malgré les bonnes intentions de l'après-guerre, le capitalisme a depuis soixante ans continué son travail de séparation des esprits et d'altération de la confiance, même parfois grâce à l'Etat-Providence[!!!!!].




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Ah, l'Etat-Providence... Qu'il ait des mérites, qu'il soit depuis des années démantelé à leur profit par des salopards sans scrupules mais pleins d'aplomb, cela ne suffit pas à en faire l'étalon de l'humanité civilisée. Pour mon sujet de ce jour, il me suffit de noter qu'entre l'importance qu'il accorde aux bureaucrates et les réflexes d'appel à l'autorité publique qu'il contribue à alimenter, il a joué son rôle dans la séparation des gens les uns des autres, et que l'organisation de la solidarité dont il fut au niveau étatique la mise en pratique a pu se payer, au quotidien, de l'oubli de la solidarité entre membres du genre humain (auquel, bon gré mal gré, j'appartiens aussi).






PS 1 : Je ne suis pas spécialiste du Moyen-Orient, mais il me semble que lorsque les Arabes disent des méchancetés sur les Israéliens et/ou les Juifs, il y a tout de même une différence avec la propagande nazie, qui voyait en eux des sous-hommes, des déchets, des parasites, etc. Les Arabes sont justement payés pour savoir que les Israéliens ont de la volonté et des moyens d'action. Ceci dit sans nier d'éventuels rapprochements thématiques par ailleurs. (Ce n'est, malgré certaines apparences, pas contradictoire, et rappelons-le tant que l'on aborde ces joyeusetés : pour les nazis, si les juifs étaient si dangereux, c'était aussi parce qu'ils étaient presque les égaux des Aryens, et donc des rivaux. Les Arabes étaient bien loin dans cette compétition, quelques niveaux en dessous - et c'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles Hitler rechigna à s'allier avec eux pour mettre le bordel dans l'empire britannique, ce qui pourtant d'un point de vue stratégique lui aurait sans doute bien rendu service. Ach, même le Fürher avait ses faiblesses !)

PS 2: Dans le livre de Traverso, on apprend au détour d'une page (p. 103) que deux textes d'Anders, alors sous l'influence de Heidegger dont il avait été l'élève, textes publiés en français dans la revue Recherches philosophiques en 1934 et 1936, auraient exercé sur le jeune Sartre et sur son existentialisme "une influence non négligeable". Le monde est petit.





1.
On remarquera, à propos de Hannah Arendt, que dans son livre sur Les origines du totalitarisme (1948), elle voit dans les totalitarismes hitlérien et stalinien une expression du "mal radical" - notion sans grand intérêt, et qui plus est piégeuse. Quelques années plus tard, assistant au procès d'Eichmann, elle élaborera le concept plus pertinent, dont j'apprends grâce à Traverso qu'elle en avait eu l'intuition très tôt, de "banalité du mal". En bonne logique, on pourrait maintenant parler de "mal commun".

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