vendredi 11 novembre 2011

Chacun fait ce qu'il lui plaît. - Mon Dieu j'peux même pas jouir...

"Ni par le péché, ni par la misère il n'est diminué, ce libre arbitre ; il n'est pas plus grand chez le juste que chez le pécheur ni plus plein chez l'ange que dans l'homme." (Bernard de Clairvaux, De gratia e libero arbitrio)




Pourquoi, malgré les « indignés » et autres « 99% », aussi peu de révolte, finalement ? Pourquoi, alors que la situation est tout de même limpide - cf. Todd, Lordon, Jorion, etc. -, aussi peu d'action ? A chaque plan de « rigueur » on se fait un peu plus enculer, et alors que ça fait un peu plus mal à chaque fois, on se défend à peine, quelques cris tout au plus… Après tout, ce n'est pas parce que l'occidental a bouffé comme un porc pendant des années qu'il doit accepter qu'on l'en punisse en l'empêchant de chier.

Il y a à cela plusieurs raisons, pas toutes mauvaises, certaines circonstancielles : en France, la tenue assez proche de l'Élection parmi les élections, celle dont on continue à espérer qu'elle puisse changer quelque chose en mieux pour le pays - alors que depuis longtemps elle ne fait que provoquer le pire. Il y a une conscience du caractère illusoire de la violence : tout le monde sait bien que pendre Nicolas Sarkozy à un étal de boucher ne ferait pas beaucoup avancer le schmilblick. Ce qui est à la fois lucide et proche de la résignation. De même que le refus de l'action violente oscille entre sagesse, intelligence tactique (ne pas donner d'armes au pouvoir) et pusillanimité. Il y a la relative habileté dudit pouvoir : on ne va pas manifester pour payer ses clopes et son resto moins cher. Il y a, je-sais-que-je-me-répète-mais-c'est-parce-que-j'ai-raison, un sourd désir que les choses se règlent d'elles-mêmes.

Et puis, à la jonction de certaines de ces motivations, il y a, c'est ça qui m'amuse ce matin, un reste de décence chez nos citoyens-consommateurs. On aurait au moins autant de raisons aujourd'hui qu'il y a quarante ans de crier "Pompidou / Sarkozy, des sous !", mais on répugne à le faire. « Nous » savons bien que notre mode de vie ne vaut guère la peine d'être défendu. Une accro à la mode, et il y en a, deviendra peut-être hystérique si le monde évolue de telle manière qu'elle ne puisse plus satisfaire ses « besoins », on a quelque peine à imaginer une manifestation de ces consommatrices en manque pour le rétablissement de leurs droits. - Ce n'est pas tout à fait impossible, mais on voit bien que le passage de la frustration personnelle à l'action collective, tout de même chargée d'histoire, n'est pas évident. "Pompidou, des sous !", c'était un peu la vérité des « Trente glorieuses », l'aveu de ce qu'on voulait vraiment. On le veut toujours, en tout cas on s'y accroche, mais on a du mal à le dire tout haut. C'est heureux, certes, mais c'est aussi, entre autres, ce qui permet à nos élites bien-aimées de continuer à augmenter la taille du godemichet - i.e. leur patient travail de vol des ressources de la population. C'est en partie parce que nous avons une certaine décence que l'on se fait de plus en plus enculer par les enculistes. Peut-être vous souvenez-vous de ce texte au début de la Recherche, où Proust explique que dans une conversation entre un imbécile et un homme intelligent celui-ci a souvent le dessous, parce qu'il ne peut prendre le temps de démonter tous les contre-sens et toutes les stupidités proférés par l'imbécile. Il y a de cela ici : le reste d'humanité que l'on peut trouver chez l'Homo Occidentalus le dessert pour l'instant plus qu'autre chose.

- Ce qui d'ailleurs explique à la fois pourquoi ceux qui manifestent le font en parlant d'un « autre monde » (tube de l'éternel groupe Téléphone, devenu Portable, puis Smartphone…), donc en dépassant - au moins en paroles - ce côté « je défends ce qui reste de mon bas de laine », et pourquoi ils sont, pour l'instant, aussi peu nombreux : on les soupçonne volontiers de ne pas être aussi désintéressés qu'ils le prétendent et éventuellement le croient. Cercle vicieux de l'absence de confiance, en soi et en les autres. Si je vais défiler, moi, c'est au moins autant pour défendre mon bout de canapé que parce que je crois qu'un autre monde est possible, donc il doit en être de même pour ceux qui défilent, donc c'est un peu la honte de les rejoindre, etc.

Ces remarques et intuitions, que je soumets à votre jugement, n'amènent à aucune conclusion. C'est la réalité qui s'en chargera, comme toujours !






P.S. La fin de mon texte consacré à Alain Zannini et L'enculé me laisse un peu sur ma faim concernant le travail romanesque de MEN dans son dernier livre. J'essaierai d'y revenir, mais mon attention a été attirée par les remarques de Laurent James sur le même sujet, publiées le lendemain de ma note. Je n'ai pas le temps de développer ça aujourd'hui, mais il me semble qu'une fois encore L.J. aborde, sous un autre angle, les mêmes problèmes que votre serviteur. (Ma rapide allusion au concept « post-moderne » était d'ailleurs dans mon esprit une allusion directe à la précédente intervention de Laurent James.) Les distinctions des différentes sortes de chaos ne sont pas éloignées je crois, sous un angle plus général, de mes réflexions sur l'identité du personnage Nabe dans Alain Zannini. Et les dernières phrases :

"Le monde post-moderne repose intégralement sur la crise, c’est son moteur premier. Ce qu’il faut, c’est réinventer une manière d’être seul, retrouver une solitude qui soit à l’opposé de la solitude de l’homme corporellement mêlé à la foule. Etre seul sans soi avec Dieu, et non pas seul avec les autres sans Dieu. La nécessité révolutionnaire, pour moi aujourd’hui, consiste à fuir tout espoir démobilisateur pour, au contraire, retrouver le sens du désespoir mobilisateur.",

si elles méritent réflexion, se trouvent à l'exacte jonction des préoccupations nabiennes, telles qu'il m'a semblé pouvoir les décrire, et du phénomène collectif que j'ai cherché aujourd'hui à expliquer.

Après, il n'y a plus qu'à : qu'est-ce que l'apocalypse, qu'est-ce que la solitude, que vient et que peut faire ma bite là-dedans... Il y a encore de quoi s'amuser !

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mardi 5 octobre 2010

"...Mais nous nous serons morts, mon frère."

novalis


La lecture de l'Équipe Magazine réserve décidément des surprises. Enfin, surprise, ce n'est pas le mot, puisque nous avons affaire ici à l'explicitation limpide sinon candide de ce que l'on a déjà compris. Dieu sait, ou plutôt vous savez que je ne suis pas identitaire pour un sou - respectueux du passé, c'est tout, un peu comme Chesterton -, et encore moins « identité nationale » à la mode Besson-Rioufol : c'est précisément ce qui me donne le droit de m'amuser de ce tour de force du capitalisme, qui, sous couvert de bien-pensance anti-Sarko, s'attaque à ce qui dans la nation n'est pas capitaliste, et donc peut le gêner, tout en faisant la promotion d'autres « identités », ethniques en l'occurrence (le nom de l'entreprise dirigée par cette fière demoiselle au « sang conquérant », quelle terminologie), le tout avec une pincée d'érotisme et une pointe de féminisme (avec ou sans guillemets). Si l'avenir de la modernité capitaliste doit se faire sur fond de communautarisme ethnique anti-national - quelle ingratitude, lorsque l'on pense à tout ce que l'État-Nation a fait pour le développement et la pérennité du capitalisme, voire à tout ce qu'il pourrait encore faire, si seulement la finance était moins gourmande - mais demander à la finance d'être moins gourmande, c'est comme demander au scorpion de ne pas piquer la grenouille chez Orson Welles, c'est son « character », ça ne rime à rien et ne l'empêche pas de se noyer - d'autant que ce ne sont pas de vagues ethnies sans grand sens, même si joyeusement « conquérantes », qui vont fournir au capitalisme un aussi bon cadre que ce que l'État-nation pouvait lui apporter en termes d'infrastructures et de légitimité - si donc l'avenir doit prendre un tel visage faussement avenant, il est clair que cette publicité en restera un symbole.


(A ce sujet, des réflexions sur la nation et la souveraineté dans le dernier papier de F. Lordon : sur la fin du texte c'est presque du Soral - ah, si tous les Lordon et les Soral se tenaient la main... il ne se passerait peut-être pas grand-chose. Peut-être un tsunami est-il effectivement nécessaire, que nous l'attendons les jambes écartées, et que les Lordon et les Soral ne peuvent travailler que pour après.)


Une minute vingt de bonheur cinéphile pour « conclure ».





Let's drink to character !


P.S. Une recherche d'un de mes vieux textes via M. Google m'a amené à constater que le Site des lecteur de Marc-Édouard Nabe m'avait il y a quelque temps cité. Ce genre de sites officiels ou semi-officiels a les défauts de son inévitable (?) dogmatisme, j'ai évoqué certains de mes hypothèses à ce sujet dans un des derniers commentaires postés chez M. Maso-Piqueur de photos, mais en l'occurrence l'attention est bienveillante, et je suis comme tout le monde, malgré un certain et récurrent désir d'invisibilité, ça ne me dérange pas que l'on s'aperçoive que j'existe et qu'on en parle. Merci donc.


Allez, une petite dernière :





C'était pas beau, le Québec libre ?

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jeudi 18 février 2010

Lordon encule Rioufol.

Ce n'est pas mon titre le plus original certes, et de toutes manières le pauvre trépané Rioufol ne doit plus guère avoir de sensibilité à cet endroit, depuis le temps (un bon copain homo, du genre "une journée sans coup tiré est une journée gâchée", a débarqué un jour chez moi l'air catastrophé pour m'emprunter un slip, s'étant malencontreusement fait dessus dans la rue : je n'ai jamais osé lui demander si cet incident avait un rapport avec son activité frénétique, quasiment ininterrompue depuis vingt ans - selon le Dr Zwang, c'est le genre de collateral damage qu'il faut avoir le courage d'affronter, amis de la poésie bonsoir) - ce qu'écrit le dit Rioufol relève en tout cas de la pure, simple et incontrôlée diarrhée verbale -

mais tout de même, il est agréable de lire des propos aussi clairs :

"Les marchés de capitaux constituent ainsi la forme institutionnelle appropriée pour régler le rapport entre débiteurs et créanciers… selon les seuls intérêts des créanciers. L’appréciation de la qualité des dettes y est entièrement sous leur jugement, et la conduite des débiteurs sous leur commandement. Car la négociabilité (largement spéculative) des titres sur les marchés secondaires a pour effet, en faisant varier leur cours, donc les taux, de modifier en permanence les conditions du service de la dette — comme la Grèce est en train de s’en apercevoir au moment où, les investisseurs « déclarant » qu’il y a un « problème grec », sa prime de risque monte en flèche, alourdit son coût de financement global (à commencer par l’encours de sa dette libellé à taux variable), et aggrave le problème initialement déclaré. Ainsi donc les gouvernements doivent se conformer rigoureusement aux injonctions de la communauté des investisseurs, sauf à voir leurs titres faire l’objet d’une défiance spéculative, leur qualité de signature contestée (plus encore si une agence de notation vient donner sa bénédiction à cette contestation), leur coût de financement accru et leur monnaie attaquée… Et ceci quel que soit le bien — ou (assez souvent) le mal — fondé de ces injonctions.

Il faut bien admettre que l’envie d’utiliser des noms d’oiseaux est difficilement résistible quand il s’agit de qualifier ces comportements spéculatifs et, hors des entreprises de manipulation rampante mais concertée des marchés (comme des fonds spéculatifs peuvent parfois s’y livrer), les divagations collectives des marchés, jusqu’à l’hystérie, donnent l’effroyable spectacle d’un groupe de tarés auxquels ont été remises les clés de la vie financière des États. Mais l’analyse y perd ce qu’y gagne seulement le soulagement biliaire, car on ne peut pas reprocher à des agents économiques de poursuivre leurs intérêts, ici la perception régulière de l’intérêt et le recouvrement du principal, quand bien même ils le font de la manière la plus désordonnée pour eux (il faut alors se demander ce qui détermine ce désordre) et la plus nuisible pour les autres (leurs créanciers souverains et, derrière, les populations). C’est pourquoi il faut sans cesse en revenir aux structures qui installent ces situations et les font irrésistiblement fonctionner — structures qui, dans le cas présent rendent simultanément compte et de l’ingérence du tiers financier dans le contrat social et des conditions délirantes dans lesquelles fonctionne le plus souvent ce rapport de subordination."

Love is all !


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dimanche 29 novembre 2009

rebatetjanvier44

AMG - Rebatet en pleine péroraison...


D'abord, un petit coup de pied de l'âne dans les fesses de N. S., ça ne peut pas faire de mal :

"Chaque ajustement nécessite beaucoup d'efforts, de tractations afin d'empêcher des explosions. Il faut éviter de vouloir tout conduire de front. Les réformes doivent être menées les unes après les autres, selon un ordre d'urgence, en évitant la réforme pour la réforme et en bannissant la réformette. Il ne faut jamais oublier que la réforme est toujours pénible : les peuples préfèrent la stabilité et détestent le mouvement. Les dernières années de l'Ancien Régime furent le temps de la réformette, de la mini-réforme brownienne, de l'agitation en tous sens." (P. Chaunu, Danse avec l'histoire, (1998), pp. 146-47)

("La réforme, oui, la chienlit, non !" Sarkozy le soixante-huitard, c'est vraiment la chienlit.)

Ce qui, incidemment, rappelle qu'à certains égards la France est dans une situation pré-révolutionnaire - depuis un certain temps, et peut-être encore pour longtemps. C'est l'une des caractéristiques du temps présent - une situation qui s'est graduellement mise en place depuis 1973 et le premier choc pétrolier : un inconfort général, une situation de crise effective pour des couches de plus en plus étendues de la population, mais sans violences autres que sporadiques, localisées, et, osons le dire, peu violentes (combien de morts, dans les émeutes de 2005 ?). Les gens les plus désespérés n'ont peut-être plus grand-chose à perdre, mais ils ne peuvent que constater que leurs concitoyens mieux lotis, d'une part ne vont pas les aider plus que ça, d'autre part ont eux-mêmes pour seul espoir de se protéger de la crise. On a connu situation politique et psychologique plus dynamisante... Et si l'on peut accuser l'individualisme et l'égoïsme de tout un chacun, on voit bien une fois encore que les concepts d'abrutissement des masses ou d'aliénation n'ont une valeur explicative que secondaire : tout le monde sait bien que Nicolas Sarkozy, François Hollande ou je ne sais qui d'autre se soucie des Français comme de l'an 40, tout le monde sait bien que le mode de vie actuel (la société de consommation) ne mène nulle part. Ils s'y accrochent pourtant désespérément, à ce mode de vie, dira-t-on : précisément, si le système tient encore, c'est qu'il repose sur cette force extraordinaire, la volonté de tous ceux qui en font encore partie, c'est-à-dire à peu près tout le monde, y compris le SDF qui s'agrippe à son RMI et à sa CMU, la volonté de tout un chacun de continuer comme ça, par peur de lendemains pires ou encore pires. Le système ne mène nulle part, mais nulle part, au moins, ce n'est pas, en principe, l'enfer. Si, donc, le libéralisme a pour résultat de rapprocher l'homme de sa condition la plus animale, et si l'animal a pour premier et principal désir de persévérer dans son existence, nous y sommes : chacun ne pense qu'à durer, et contribue donc à ce que le système dure.

(J'ai exprimé des réflexions similaires en mai dernier, avec un point de départ inverse : les gens désirent en fait la crise, parce qu'il n'y a qu'une vraie crise qui puisse les sortir de leur torpeur, qu'ils haïssent mais dont ils savent qu'ils n'arriveront pas tout seuls à en sortir.)

Avec bien sûr, et sans même évoquer les questions écologiques (qui, vous l'aurez compris, ne me passionnent pas), des effets contre-productifs : on aura raison de dire que ces efforts faits pour simplement durer et pour éviter le pire, non seulement n'améliorent pas la situation, mais risquent bien d'amener à ce pire que l'on redoute tant. Et, dans cette optique, il est évident que les « réformes browniennes » de notre président aggravent la situation, de même que, ainsi que je l'écrivais toujours dans le même texte, sa façon de faire le vide autour de lui et de s'attaquer sans relâche à tout ce qui en France est institution, peut aboutir un jour à un face-à-face simple : les Français vs. Nicolas Sarkozy, face-à-face qui ne peut guère être remporté par le second. Tout ceci je l'admets sans réserve, à condition que l'on comprenne bien à quel point les efforts faits par chacun de nous pour que la situation actuelle dure, doivent être pris en compte dans l'analyse.

Bref. Je n'avais pas prévu de vous parler de ça, mais d'essayer de mieux comprendre pourquoi Nicolas Sarkozy, encore lui, pauvre salope, ne lutte guère contre l'insécurité. Parce que, même si c'est un jeu dangereux, ça l'arrange pour les élections, nous sommes d'accord. Mais essayons d'aller un peu plus loin, et d'abord de remonter un peu plus haut dans l'histoire. Pierre Chaunu, encore :

"[L]a fonction essentielle [de l'État-Nation] est d'assurer des espaces de droit et de paix au moins relatifs. Là réside, particulièrement en France, le moteur de la gratitude et de l'amour qu'on porte à l'État-nation. Aujourd'hui, d'ailleurs, il est nécessaire que l'État-nation France reconquière sont territoire pour y faire régner l'ordre, la paix et le droit égal pour tous. La tâche n'est pas facile car, paradoxalement, lutter contre la petite délinquance qui empoisonne la vie quotidienne exige plus d'efforts que les interventions militaires au loin, voire plus que le rude combat contre le terrorisme extérieur ; il faut davantage de volonté, de principes, de rigueur et surtout un système d'éducation en état de marche. Une armée sophistiquée triomphe, en effet, difficilement d'une guérilla. C'est une loi de l'histoire. Le demi-échec des Américains au Vietnam en est la preuve : techniquement ils auraient pu gagner mais au seul prix de l'extermination, donc de la suppression de l'enjeu... ce qui revient à ne pas gagner." (Ibid., p. 280)

Pas plus Chaunu que moi-même n'ignorons donc les difficultés pratiques. Mais continuons, avec un petit tour maintenant chez Marcel Gauchet, dans un texte qui remonte à 1990, c'était ma foi bien vu :

"A une inquiétude collective cruciale, car portant sur les principes mêmes du pacte social, on a répondu par une fin de non-recevoir. Mieux, par une création d'inégalité et, symboliquement, la plus lourde de toutes, celle de l'accès à la puissance publique - car il n'est pas besoin d'y insister, tout le monde ne se sent pas les mêmes moyens d'écrire au procureur de la République quand on refuse d'enregistrer votre plainte dans un commissariat. Cela, d'autre part, pendant que le signe de l'inégalité de fait en la matière se renverse : c'était la richesse qui exposait, tandis que leur dénuement même était supposé protéger les pauvres ; ce sont eux à l'opposé qui feront le gros des frais de la nouvelle « violence sociale » épargnant les mieux matériellement défendus. De là le développement au cours des années soixante-dix d'un climat passionnel et délétère autour des affaires de police et de justice. De là, par exemple, la remontée significative de comportements aberrants d'autodéfense qui fourniront aux pourfendeurs de l'« idéologie sécuritaire » le support idéal pour de flamboyantes diatribes contre le recroquevillement apeuré et vindicatif de populations égarées par l'instinct de possession.

Observons simplement pour commencer que ces farouches contempteurs de l'obsession sécuritaire n'en seront pas moins les premiers et les plus vaillants sur la brèche dès qu'il sera question de défendre les acquis de la Sécurité sociale. Il y aurait donc au moins une acception dans laquelle le besoin de sécurité ne serait pas inavouable... Ce qu'il faut rappeler à ces demi-lettrés, c'est qu'en effet, on le sait depuis Hobbes, dans un univers d'individus la sécurité est l'objet même de l'engagement en société. C'est en fonction de cette prémisse que s'est développée à l'âge moderne la forme d'État originale que nous connaissons, l'État protecteur. Manquer au devoir de protection qui engage le pouvoir social envers chacun des membres du corps politique, c'est remettre en cause ni plus ni moins les raisons qui pour chaque individu font le sens de son appartenance à une société. C'est le coeur même du système de légitimité de notre univers qui est en jeu dans cette attente." (La démocratie contre elle-même, Gallimard, "Tel", 2002, pp. 214-15)

Rappelons-nous ensuite à quel point Nicolas Sarkozy aime peu la France (c'est son droit d'ailleurs - en tant que personne, pas en tant que président), et il n'y a plus qu'à ajouter deux et deux : l'action qu'il mène par le haut, de dissolution de la France dans « l'Europe », de destruction des institutions françaises, est la même que celle qu'il mène par le bas, action qui est en l'occurrence passivité, envers la façon dont la petite (et, au moins, moyenne : les trafiquants de drogue) délinquance gangrène le sentiment de sécurité comme fondement de l'État de droit. Je ne dis pas que tout cela est pensé, je n'en sais rien, mais que tout cela va dans le même sens, un sens, n'ayons peur ni des mots ni de leurs connotations, anti-national.

(Marcel Gauchet, dans la suite du texte que je viens de citer, l'explique très bien : ce n'est pas l'immigré en tant que tel qui pose alors problème à un Français prétendument xénophobe et raciste en tant que tel : c'est la rencontre entre l'immigré et l'insécurité. Non seulement l'insécurité au quotidien mine-t-elle l'État-Nation, mais le fait qu'elle semble venir, et vienne pour une part effectivement, des immigrés ou de leurs descendants, aboutit à une sorte de cohésion nationale sur fond de « bouc-émissarisation » de l'immigré, cohésion dont tout le monde sent qu'elle est factice puisque, je suis encore M. Gauchet, on sait bien que les immigrés ne vont pas rentrer chez eux. Inconfort à tous les étages !)

(Qui dit immigré dit Giscard d'Estaing et regroupement familial, je vous en ai déjà parlé. VGE étant comme on sait un grand « Européen », nous retrouvons là, une fois de plus mais pas la dernière, un rapprochement entre l'intéressé et Nicolas Sarkozy.)

Le paradoxe évidemment, où l'on reconnaît sans peine le schéma de Castoriadis sur la façon dont le capitalisme scie la branche sur laquelle il est assis en détruisant les piliers de la société (les instituteurs et professeurs qui forment des citoyens obéissants, les fonctionnaires wébériens qui veillent à l'application neutre du droit, etc.) dont il a pourtant besoin pour fonctionner, le paradoxe, disais-je, c'est que, si le capitalisme est cosmopolite, il est né, ou du moins s'est vraiment développé, dans le cadre de l'État-Nation moderne, avec ce que cela implique sur le concept de sécurité : je renonce à une part de ma liberté, je renonce dans une certaine mesure à mes racines (cas typique des Corses et de la vendetta, institution holiste que l'État-Nation et son monopole de la violence légitime ne peuvent supporter), j'ai droit en retour à la sécurité, autant que tous ceux qui comme moi acceptent ce pacte. Autrement dit : renforcer les fonctions régaliennes de l'État, très bien, mais si on le fait en dissolvant par ailleurs, d'en haut et d'en bas, cet État qui jusqu'à nouvel ordre est encore l'État-Nation, eh bien non seulement on ne risque pas d'être très efficace, mais dans les faits on détruit cet État-Nation qui fut pourtant, et a des chances d'être encore, si utile pour le capitalisme...

C'est un peu le point aveugle des doctrines de la « bande à Soral » et de Égalité et réconciliation. Si on ne peut assimiler toute l'histoire de l'État-Nation à l'État-providence qui se met en place en France dans l'après-guerre sous l'influence du CNR, il faut reconnaître qu'autant l'État-Nation en général que cet État-providence en particulier ont été en harmonie avec l'essor et la stabilisation du capitalisme - Castoriadis encore : ce sont les prolos qui ont sauvé le capitalisme, en l'obligeant à accepter des règles et des limitations.

J'ignore quelle est la solution à ces diverses apories et contradictions, probablement la réalité nous fournira-t-elle une alchimie inédite dont elle a le secret, mais il me semble sinon impossible du moins très difficile de lutter à la fois contre le capitalisme et pour le rétablissement d'un État-nation cohérent et compétent. Le seul qui peut-être, je dis bien peut-être car c'est une question que je connais mal, ait vraiment essayé de sortir de ce carcan, serait de Gaulle et son référendum de 1969 sur la participation des travailleurs aux entreprises, laquelle aurait diminué le lourd poids des grandes boites dans la vie politique de la Ve République. J'écris tout ceci sans déprime particulière, juste pour que l'on sache un peu mieux ce que l'on veut et comment on peut l'atteindre. Après tout, il y a certains patrons qui seraient bien heureux de revenir au système des « Trente Glorieuses » et de se partager des marchés publics juteux sans avoir peur d'être rachetés par un fonds de pension ou un Indien sans manières, et qui ne voient pas que d'un bon oeil les théories fondamentalistes de Bruxelles. Ce serait un nouveau paradoxe : de même qu'à lire son blog on a parfois le sentiment que Frédéric Lordon pourrait mieux sauver le capitalisme que n'importe quel capitaliste, Alain Soral et sa mouvance contribueraient à restaurer un État foncièrement capitaliste - mais, au moins, relativement efficace et concerné par la communauté qu'il est censé incarner.

Cela dit, ce genre de phénomènes n'est pas non plus inédit : que des gens dont la sensibilité de départ soit peu étatiste se battent pour que l'État soit juste - et donc fort, sinon comment pourrait-il discuter sérieusement avec les dominants capitalistes ? - est une constante de l'histoire de l'État-Nation depuis la Révolution française - avant laquelle il y avait un Roi, compétent ou non, puissant ou non, mais qui de fait incarnait d'autres valeurs que celles de l'argent -, et ne fait que renvoyer à ce caractère hybride de l'État dont je vous parle de temps à autre : par certains côtés extérieur à la société, avec sa rationalité propre, par d'autres côtés émanation, voire incarnation, de la société.

- Il y aurait bien d'autres réflexions à faire, notamment sur le rapport de l'individu moderne à la violence, mais elles sont attristantes et pénibles, et transformeraient ce petit prêche en véritable sermon dominical édifiant... Une autre fois, mes frères, et bon premier dimanche de l'avent !


BE046105

Ach, l'insécurité est partout...

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vendredi 17 octobre 2008

Un bon socialiste est un socialiste mort (en retard).

C'est une des leçons de cet éclairant texte de F. Lordon, en ligne depuis un mois déjà, et qui m'avait échappé.

Une "bonne feuille" pour la bonne bouche :

"A cet égard, le contresens de la concurrence dans la grande distribution comme stratégie de redressement du pouvoir d’achat est exemplaire de l’impasse systématique qui fait attraper le problème par le côté des prix et jamais par celui du salaire : lorsque le salarié revendique, on répond au consommateur… Mais la baisse des prix qu’on sert à ce dernier est cela même qui met sous pression le salaire nominal du premier, puisque l’ajustement concurrentiel des prix procède par celui des coûts… salariaux !

Merveille de la concurrence et preuve s’il en fallait de la remarquable cohérence interne du capitalisme déréglementé, les salariés jetés à la rue par un plan de délocalisation, décidé au nom de la compétitivité des prix, n’ont pas d’autre ressource que d’aller faire leurs courses au hard discount qui est l’extrémité la plus féroce de la chaîne concurrentielle, et activent précisément tous les mécanismes dont ils viennent d’être les victimes. Les salariés, à leur corps défendant, donnent ainsi « raison » à l’enchaînement même qui les maltraite, et contribuent, faute de toute autre possibilité, à le reconduire."

Elle est pas belle, la vie ?

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