mardi 27 mai 2008

Hasard de mes couilles (Ethique et statistique, III)

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(Ils font cela paraît-il une ou deux fois par an, et pour des durées, répétées pendant trois jours, de vingt à trente secondes. Mieux vaut alors être à ce qu'on fait.)



Ajout le lendemain matin.



Ethique et statistique I bis.

Ethique et statistique II.


Jacques Bouveresse enchaîne :

"Lorsqu'on dit que les événements historiques obéissent aux lois du hasard, on veut dire généralement que leur occurrence dépend de la rencontre d'une multitude de causes qui ont agi d'une manière telle qu'il aurait suffi d'une différence minime dans les causes pour faire tourner les choses de façon maintenant complètement différente. Ce qui a eu lieu aurait très bien pu ne pas avoir lieu et ce qui n'a pas eu lieu avoir lieu à sa place ; et il a tenu généralement à très peu de chose que les événements soient ce qu'ils ont été. Poincaré note : « Le plus grand des hasards est la naissance d'un grand homme. Ce n'est que par hasard que se sont rencontrées deux cellules génitales, de sexe différent, qui contenaient précisément, chacun de son côté, les éléments mystérieux dont la réaction mutuelle devait produire le génie.


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On tombera d'accord que ces éléments doivent être rares et que leur rencontre est encore plus rare. Qu'il aurait fallu peu de chose pour dévier de sa route le spermatozoïde qui les portait ; il aurait suffi de le dévier d'un dixième de millimètre et Napoléon ne naissait pas et les destinées d'un continent auraient été changées. Nul exemple ne peut mieux faire comprendre les véritables caractères du hasard ». Le hasard nous semble d'autant plus grand que la disproportion entre la petitesse des causes et la grandeur des effets est plus spectaculaire ; et cette disproportion pourrait difficilement être plus importante qu'elle ne l'est dans l'exemple choisi par Poincaré. Cela signifie que, si l'on est convaincu que l'histoire dépend pour une part essentielle de l'action des grands hommes, alors elle dépend plus que n'importe quoi d'autre du hasard. La naissance de Napoléon a tenu à la rencontre extrêmement improbable de deux éléments que l'on peut supposer, en outre, extrêmement rares. A vrai dire, bien que la plupart des hommes qui naissent soient des individus ordinaires, et non des individus exceptionnels, la naissance d'un individu particulier, quel qu'il soit, avec toutes les caractéristiques précises qui font de lui un être unique, n'est certainement pas en elle-même un hasard moins grand que celle d'un individu génial. Mais comme la naissance d'un autre homme moyen à la place de celui qui est né ne ferait probablement qu'une différence insignifiante, si on la compare à celle qu'aurait fait la naissance d'un individu ordinaire à la place de Napoléon, nous sommes beaucoup plus frappés par le rôle que le hasard a joué dans la naissance de Napoléon et dans les événements historiques qui en ont résulté. Comme la naissance de Napoléon, qui les a rendus possibles et dont on a tendance à croire qu'elle était nécessaire pour qu'ils aient lieu, ces événements étaient à première vue extrêmement improbables et auraient très facilement pu ne pas avoir lieu.


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(La nature est une mécanique de haute précision.)



Les réflexions d'Ulrich sur la probabilité tournent essentiellement autour de la constatation à la fois surprenante et banale que des régularités contraignantes et même une sorte de fatalité inflexible et aveugle peuvent naître de l'absence apparente de toute contrainte : « Avec une sérénité froide et presque indécente, les règles de la probabilité se fondent sur le fait que les événements peuvent tourner tantôt ainsi, tantôt autrement, parfois même auraient pu aboutir au contraire de ce qu'ils sont. Pour former et fortifier une moyenne, il faut donc que les valeurs supérieures ou particulières soient beaucoup moins fréquentes que les valeurs moyennes, qu'elles ne se présentent presque jamais et qu'il en aille de même dans les valeurs anormalement basses ». Dans le monde humain, par exemple, les comportements les plus extrêmes sont (heureusement ou malheureusement) rarissimes, en dépit du fait que, si c'est réellement le hasard qui décide, l'individu devrait en théorie pouvoir aussi bien les choisir que les éviter. C'est, du reste, précisément cette rareté qui fait d'eux des comportements que l'on peut qualifier d'extrêmes. Mais, bien entendu, constater que l'évolution historique dépend, pour une part essentielle, d'actions et d'événements qui pouvaient aussi bien avoir lieu que ne pas avoir lieu et que la seule chose qui importe est finalement le résultat plus ou moins mécanique et complètement impersonnel d'une sorte de « calcul des moyennes » ne suffit pas encore pour conclure qu'elle peut être soumise, ne serait-ce que de façon analogique, aux règles de la probabilité. Comme on l'a vu, les événements de l'histoire humaine donnent l'impression de comporter une part de hasard beaucoup plus grande que nous le souhaiterions et qu'ils ne le devraient pour que nous puissions dire réellement que nous faisons l'histoire. Mais, en même temps, ils ne semblent pas suffisamment fortuits pour relever directement du calcul des probabilités. La difficulté évidente est que le comportement des masses humaines et le cours des événements historiques qui en résulte présentent aussi bien des régularités que des irrégularités caractéristiques qui n'ont pas grand-chose à voir avec celles que l'on peut observer sur le modèle simple de l'urne ou du jeu de dés. Ni le grand nombre d'individus qui y sont impliqués ni le fait que les comportements individuels donnent lieu, dans une multitude de cas, qui sont parfois très inattendus, à l'apparition de constance statistiques très remarquables ne suffisent en eux-mêmes à justifier l'assimilation des processus historiques et sociaux aux résultats d'un jeu de hasard." (L'homme probable..., pp. 143-145).

Après ce petit voyage quelque part entre les testicules de Carlo Maria Buonaparte et les ovules de Maria-Letizia Ramolino (honni soit !), où en sommes-nous ? Il faut être précautionneux, voire besogneux. Commençons par des considérations générales :

- l'histoire des sociétés n'est pas gouvernée par le hasard, au sens où l'on pourrait lui appliquer la théorie des probabilités de façon autre que purement analogique ;

- dans le même temps, « l'évolution historique dépend, pour une part essentielle, d'actions et d'événements qui pouvaient aussi bien avoir lieu que ne pas avoir lieu ». Stricto sensu, pour qui adhère au « principe de Bolzano », on peut considérer que cette phrase ne veut rien dire : une fois que l'événement a eu lieu, il ne pouvait pas ne pas se produire. Mais, avant qu'il ait lieu, il est toujours possible, même fort peu, qu'il ne se produise finalement pas. Le sentiment que nous avons que notre histoire est en partie gouvernée par l'arbitraire, l'imprévisible, le hasard (dans un sens donc plus vague que dans la théorie des probabilités) n'a donc rien d'illégitime ;

- ce qui fait, nous le verrons dans la livraison suivante, que l'analogie avec la théorie des probabilités n'est pas sans valeur heuristique ni éthique.

Voici un premier bilan. Il reste à se poser maintenant l'autre question qui sous-tend cette série de textes, celle des rapports entre tradition et modernité de ce point de vue du hasard :

- finalement, on a l'impression que cela ne change pas grand-chose - mais tout de même.... On a vu que ce qui empêche l'application de la théorie des probabilités à l'évolution des sociétés humaines est la capacité, même relative, d'organisation de celles-ci. Une société traditionnelle fortement organisée - on pense tout de suite à l'Inde - dispose donc de garde-fous contre une action trop forte du hasard. Le paradoxe de la modernité, ici comme ailleurs, est que son inclination au conformisme et à l'envie généralisée est une forme d'organisation, qui elle aussi ne permet pas d'appliquer complètement la théorie des probabilités - mais tout de même...: le mimétisme démocratique est un principe d'organisation moins rigide et en tout cas plus imprévisible qu'un système de castes. Bref, cela ne change pas fondamentalement, mais cela change quand même, et ce n'est pas rien ;

- il est évidemment tout à fait possible, ceci étant précisé, de considérer certaines de ces sociétés comme plus riches de contenu que d'autres, ce n'est pas notre question actuellement ;

- mais il y a aussi la question du sentiment du hasard, tel qu'éprouvé par les acteurs. J'aurais tendance à penser, non sans prudence, qu'il y a ici un paradoxe entre la réalité du rôle du hasard et la façon dont il est vécu. Dans une société traditionnelle reposant, à long terme, sur des principes fixes, ce qui dérange l'ordonnancement global, étant vécu comme une anomalie, peut plus aisément être assimilé au hasard - de même, l'on parle du grain de sable qui vient gripper une mécanique bien huilée, alors que si une machine mal faite ne fonctionne pas, on ne va pas invoquer le dit grain de sable, on va d'abord essayer de l'améliorer. Ainsi quelqu'un comme Saint-Simon est-il fort sensible à cette part d'arbitraire (je retrouve la citation que j'ai en tête dès que possible, croyez-moi sur parole en attendant). Dans les sociétés modernes, qui sont donc peut-être, malgré tout, un peu plus gouvernées par le hasard que les sociétés traditionnelles, ce sont plutôt les régularités qui nous intéressent. La statistique, la sociologie, puis la « nouvelle histoire » naissent en période démocratique - je ne retrouve plus où j'ai écrit cela, mais je l'avais déjà noté pour la sociologie, fortement influencée par Maistre et Bonald à sa naissance : le lien social n'étant plus une évidence vécue, comme il l'était par tout membre d'une société holiste, il devient aussi possible que nécessaire de réfléchir dessus. On peut faire me semble-t-il le même raisonnement avec cet intérêt, dans diverses disciplines, pour les régularités : c'est parce qu'elles ne vont plus de soi (et sont néanmoins présentes, c'est la « constatation à la fois surprenante et banale » d'Ulrich) qu'elles sont objet de réflexion. Autrement dit, ce seraient ceux qui sont le moins soumis au hasard qui y seraient le plus sensibles, et vice-versa - mais cette formule est à utiliser avec précaution et sans systématisme ;

- l'exemple de Napoléon est à cet égard particulièrement bien choisi par Poincaré, puisqu'il fut à la fois le dernier grand homme des sociétés traditionnelles et le premier grand homme de la modernité (et le plus grand grand homme de la modernité, nourri par les grands hommes des sociétés traditionnelles ? et le seul grand homme de la modernité ? Hitler n'en serait qu'une noire caricature ?, etc.), qu'il est donc doublement prodigieux.


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Bloy résume ce paradoxe :

"Qu'était-il donc venu faire en cette France du XVIIIe siècle qui ne le prévoyait certes pas et l'attendait moins encore ? Rien d'autre que ceci : Un geste de Dieu par les Francs, pour que les hommes de toute la terre n'oubliassent pas qu'il y a vraiment un Dieu et qu'il doit venir comme un larron, à l'heure qu'on ne sait pas, en compagnie d'un Etonnement définitif qui procurera l'exinanition de l'univers. Il convenait sans doute que ce geste fût accompli par un homme qui croyait à peine en Dieu et ne connaissait pas ses Commandements. N'ayant pas l'investiture d'un Patriarche ni d'un Prophète, il importait qu'il fût inconscient de sa mission, autant qu'une tempête ou un tremblement de terre, au point de pouvoir être assimilé par ses ennemis à un Antéchrist ou à un démon. Il fallait surtout et avant tout que, par lui, fût consommée la Révolution française, l'irréparable ruine de l'Ancien monde. Evidemment Dieu ne voulait plus de cet ancien monde. Il voulait des choses nouvelles et il fallait un Napoléon pour les instaurer." (L'âme de Napoléon, Introduction, III.)

Citer ici Bloy n'a rien de fortuit - concernant quelqu'un qui voyait dans le hasard « la Providence des imbéciles », ce serait le comble ! On remarquera en effet, pour finir, et avant que de retomber la prochaine fois dans la grisaille démocratique, que la conception d'un Poincaré du hasard comme d'autant plus présent relativement aux grands hommes, puisqu'il s'agit finalement là de l'itinéraire d'un spermatozoïde au dixième de millimètre près, n'a fondamentalement rien d'incompatible avec une conception providentialiste - fût-ce, dans le cas de Bloy, d'un providentialisme un peu hétérodoxe, avec son Dieu « jaloux » (Introduction, VI) de Napoléon -, que plus elle insiste sur le peu de chance qu'il y avait à ce qu'un homme comme Napoléon naisse, plus elle marque le caractère prodigieux, voire miraculeux, de sa naissance.

Bloy rejoint de plus, par son itinéraire propre, le principe de Bolzano :

"On est, d'ailleurs, suffisamment averti lorsque, étant capable de profondeur, on vient à considérer la sottise palpable d'une substitution imaginaire à des événements accomplis. Tel autre dénouement aurait eu lieu, dit-on, si telle circonstance avait été prévue. Mais précisément cette circonstance ne pouvait pas être prévue ni écartée, puisqu'il fallait ce dénouement et non pas un autre. Les faits sont absolus en eux-mêmes et dans toutes leurs péripéties. Les faits historiques sont le Style de la Parole de Dieu et cette parole ne peut pas être conditionnelle. Il fallait Vincennes, il fallait Tilsitt et Bayonne, il fallait les Rois frères, l'impunité incompréhensible de Bernadotte et la désastreuse campagne de Moscou ; il fallait, après Dresde et Kulm, l'incommensurable folie d'abandonner dans les inutiles forteresses d'Allemagne plus de 150 000 soldats plus que suffisants pour écraser la Coalition dans les plaines de la Champagne. Il fallait enfin Grouchy. Il fallait toutes ces choses connues et beaucoup d'autres qu'on ne connaît pas, et la preuve sans réplique, c'est qu'elles sont advenues sous l'oeil de Dieu qui ne fait pas de fautes et qui voulait ces choses depuis toujours." (Introduction, XI)


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Plus qu'une « preuve sans réplique » on peut voir là un raisonnement circulaire, ou simplement reposant sur le postulat que « Dieu ne joue pas au dés », mais quoi qu'il en soit, à l'arrivée on n'est pas loin de Bolzano : une fois que les faits se sont produits, c'est qu'ils devaient, de toute nécessité (de toute éternité ?) se produire.

Bon, il nous reste encore beaucoup de choses à éclaircir, donc à bientôt !

Je vous mets la vraie pour finir, si ce n'est pas original c'est toujours agréable.



cv pmh - nicole kidman dans eyes wide shut






Il fallait Nicole Kidman !










Ajout le 28.05.
L'Ahlzeimer de toute évidence me menace, en recherchant dans l'introduction du Pléiade Saint-Simon la référence dont je vous parlais hier, voici que je tombe sur l'exemple le plus canonique possible quant à mon propos :

"Dieu se cache sous le hasard ; le Diable traverse Dieu. La philosophie saint-simonienne de l'histoire (et de la politique) s'inscrit dans un providentialisme (...) dont la théorie des « petites causes » [est] l'inséparable corollaire. La « fenêtre de Trianon » (une malfaçon est la cause de la guerre de 1688) est un exemple presque aussi connu que le « nez de Cléopâtre », ou la « puissance des mouches » : un détail - une fenêtre un peu de guingois -, par le relais de la psychologie des individus (Louis XIV tire vanité de sa justesse de coup d'oeil ; maître fourbe et grand ambitieux, craignant pour sa place des « Bâtiments », Louvois veut se rendre indispensable), entraîne d'immenses, d'incommensurables suites." (Saint-Simon, Mémoires, Pléiade, éd. Coirault (auteur de ces lignes), t. 1, p. LVIII-LIX).

Providentialisme et « petites causes »... Il est regrettable que je n'aie pu retrouver ce texte hier, j'aurais pu faire une rédaction plus rapide, et au passage prétendre que j'avais le « nez de Cléopâtre » en tête, quand il ne m'est pas venu à l'esprit une seule fois (quel que soit, d'ailleurs, l'éventuel degré d'ironie que Pascal met dans son affirmation que « s'il eût été plus court... »). Bon, prenons ça pour une confirmation, et ne nous flagellons pas plus que de raison.


Welcome Danger Medium Web view

(AMG perdu dans ses réflexions, inconscient du danger...)


Une précision : on aura compris que lorsque je parle des sociétés traditionnelles comme « plus organisées », je parle avant tout, quoique non exclusivement, d'une organisation du sens (seul ce qui a un sens est réel...). Par rapport à nous et dans certains domaines, cela pouvait être un drôle de bordel (j'y pensais en prenant le métro hier soir, univers organisé et codifié s'il en est).

Et tant qu'on y est et puisque je préfèrerais ne pas interrompre cette série de textes par un envoi sur un autre sujet, je signale - merci M. Radical - cet entretien avec Jacques Rancière et Judith Revel, entretien dont j'extraie ce passage :

"J. Rancière : C’est la gauche qui a liquidé 68. En 1981, à peine élu, François Mitterrand déclara qu’avec sa victoire, la majorité politique venait enfin de rejoindre la majorité sociologique du pays. Il entérinait ainsi une définition sociologique de la politique comme coïncidence entre les institutions de l’Etat et la composition de la société. Or, 68 a été un moment politique important parce qu’il a créé une scène politique distante, et des institutions de l’Etat, et des compositions de blocs sociaux. La politique est ce qui interrompt le jeu des identités sociologiques. Au XIXe siècle, les ouvriers révolutionnaires dont j’ai étudié les textes disaient : « Nous ne sommes pas une classe. » Les bourgeois les désignaient comme une classe dangereuse. Mais pour eux, la lutte des classes, c’était la lutte pour ne plus être une classe, la lutte pour sortir de la classe et de la place qui leur était assignées par l’ordre existant, une lutte pour s’affirmer comme les porteurs d’un projet universellement partageable. 68 a réactivé cet écart entre la logique d’émancipation et les logiques classistes.

(J.-P. Voyer, il y a quelques semaines et à quelques jours d'intervalle : "La lutte des classes existe toujours, mais… il n’y a que les capitalistes qui luttent." ; "La lutte de classe (classe au singulier svp) existe, les riches que personne ne défend doivent durement lutter." Cela me fait aussi penser à la phrase de Goebbels à Fritz Lang : "C'est nous qui décidons qui est juif et qui ne l'est pas." : il ne faut pas prendre pour argent comptant les définitions et classifications opérées par le pouvoir (ni croire qu'on puisse ne pas être défini en aucune manière).)

J. Revel : 68 a fait imploser la notion de classe, mais aussi celle d’identité. Ce qui dominait, c’était le plaisir du changement, la métamorphose, le refus de déclarer qui on était. On sortait de la « morale d’état civil », pour reprendre une belle expression de Michel Foucault. Le paradoxe, c’est que, dans le reflux qui a suivi, on a vu se multiplier les appartenances identitaires, communautaristes. Parce qu’on a cru que c’était un bon moyen de résister ; parce que, du point de vue du pouvoir, paradoxalement, cela facilitait la gestion des individus. La référence identitaire ou communautaire, quand elle se clôt sur elle-même, est une manière de parler la langue du pouvoir, de s’autodésigner dans les catégories mêmes du pouvoir, dans son langage. Aujourd’hui, le seul espace politique de contestation qui soit reconnu, c’est la prise de parole communautaire ou identitaire, et ce n’est bien entendu pas un hasard. C’est une manière de réintroduire de la fermeture et de l’unité là où la puissance politique est au contraire celle des différences.

Lors de la crise des banlieues il y a deux ans, on a assisté à une tentative désespérée de définir qui étaient les émeutiers, le « sujet » de la révolte. On a cherché à constituer des catégories. On a parlé des « Noirs contre les Blancs » ; ou des « immigrés contre les Français ». On a évoqué les désœuvrés, les politiquement aphasiques, les socialement stériles, on a parlé d’entropisation sociale, on les a opposés aux étudiants qui manifestaient contre le CPE, aux chômeurs, aux précaires… Bien plus que les voitures brûlées, c’est cette difficulté à rendre compte de ce nouveau sujet collectif qui a été la cause de la panique qui a saisi les dirigeants politiques. Parce que les émeutiers ne disaient pas qui ils étaient, mais comment ils vivaient."

Suit un passage plus gauchisant et moins intéressant, que je supprime en vous laissant avec ce lien entre ces diverses tentatives de refus des classifications pré-établies, qu'encore une fois on ne confondra surtout pas avec du « spontanéisme ».


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Comme Nicole, il faut savoir tenir la barre, éviter tous les écueils...

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samedi 24 mai 2008

« La simplification considérable qu'introduit la tendance de l'individu à aligner son comportement sur celui des autres » (Ethique et statistique, II)

Ethique et statistique I bis.



Oublions provisoirement le texte de René Guénon. Les pages de Jacques Bouveresse que je retranscris aujourd'hui traitent de la possibilité ou non d'appliquer les lois de la probabilité à l'histoire humaine. L'idée est la suivante : il semble que la façon dont les sociétés évoluent ne serait pas bien différente si elles se contentaient de suivre les lois du hasard et de la probabilité (symbolisées ici par le recours à la théorie cinétique des gaz : lorsque celle-ci est évoquée, cela veut dire que c'est le hasard qui dirige les choses), mais jusqu'à quel point peut-on passer de cette apparence à une affirmation, et que signifierait une telle affirmation quant à notre éventuel pouvoir d'agir sur le cours des choses ?

En toile de fond, vous retrouverez des interrogations sur la modernité et la démocratie toutes en ambiguïté : si le hasard régit l'évolution des sociétés, il importe peu qu'elles soient démocratiques, dictatoriales, absolutistes, communautaires... Mais si la façon dont ce hasard agit passe par le comportement « libre » de l'homme moyen, alors il y a des chances qu'un régime démocratique - presque au sens tocquevillien d'« égalité des conditions » - soit encore plus régi par le hasard qu'un régime « aristocratique ». Avec un important bémol, tocquevillien aussi, mais surtout girardien : le mimétisme de l'homme moyen en régime démocratique.

Pour vous faciliter la lecture, je scinde ce texte en deux : la partie de de ce jour est la plus abstraite, la suivante plus « pratique ».


"Musil utilise, sur le mode ironique, une notion, celle d'« inharmonie préétablie », qui contredit explicitement une des idées centrales du système leibnizien. Sa suggestion est que, si rien n'a été concerté, réglé et harmonisé au départ, si ce qui est donné initialement est justement une absence complète de coordination et de dessein, c'est-à-dire une situation qui permet aux lois du hasard de jouer pleinement, alors le résultat que nous observons s'explique très naturellement. Si les choses, prises individuellement, ne vont dans aucun sens particulier, alors il est normal que nous ayons l'impression qu'elles vont globalement toujours dans le même sens et que ce soit, comme on dit, « toujours la même histoire », celle de l'homme moyen, et non de l'homme supérieur. Ce qui est moyen étant toujours également ce qui est le plus probable, il n'y a pas à s'étonner que le monde reste désespérément moyen et même devienne de plus en plus moyen. Autrement dit, il suffit peut-être d'utiliser simplement les règles de la probabilité pour expliquer la constatation que fait l'Homme sans qualités au début du roman : « Il apparut même à Ulrich (....) que le fait qu'on supprimât ici les fusils et là les rois, qu'un quelconque progrès, petit ou grand, diminuât la sottise ou la méchanceté, était d'une importance désespérément minime ; car le niveau des contrariétés et de la méchanceté redevient aussitôt le même, comme si le monde reculait une jambe à chaque fois qu'il avance l'autre. Voilà un phénomène dont il faudrait déceler la cause et le mécanisme secret ! Ce serait, pour sûr ! incomparablement plus important que d'être un homme de bien selon des principes caducs ».

Ulrich considère qu'il est en fait plus urgent et plus courageux d'essayer réellement de comprendre pourquoi l'ensemble ne progresse pas ou ne progresse pas davantage que de pratiquer l'héroïsme de la bonne action individuelle quotidienne selon les préceptes moraux en usage. C'est pourquoi l'on peut dire que « celui qui, dans sa vie privée, évite le mal et fait le bien, au lieu de s'efforcer de mettre de l'ordre dans l'ensemble, ne fait qu'adopter prématurément un compromis avec sa conscience, crée un court-circuit, se dérobe dans l'univers privé ». Le compromis est prématuré parce qu'il faudrait d'abord s'interroger sur les raisons pour lesquelles le bien que l'on s'efforce de faire et le mal que l'on l'essaie d'éviter dans les limites de son univers privé ont un effet si négligeable sur l'ensemble.

Ce qu'Ulrich propose à sa soeur d'admettre est que : « Supposé un jeu de hasard possible, le résultat montrerait la même répartition de chances et de malchances que la vie. Mais que le second membre de cette phrase hypothétique soit vrai ne permet nullement de conclure à la vérité du premier ». Autrement dit, si la réalité socio-historique était gouvernée entièrement par les lois du hasard, le cours des événements humains ne serait sans doute pas très différent de celui que nous observons ; mais cela ne prouve pas qu'elle soit effectivement gouvernée uniquement ou même principalement de cette façon. Ulrich reconnaît honnêtement que, pour pouvoir affirmer cela, c'est-à-dire conclure que, les choses humaines étant ce qu'elles sont, elles ne peuvent se produire et évoluer qu'en fonction des lois du hasard, il faudrait effectuer un travail que personne n'a encore entrepris jusqu'ici : « Pour être croyable, la réversibilité du rapport exigerait une comparaison plus précise, qui permettrait d'appliquer les notions de la probabilité aux événements historiques et intellectuels et de confronter deux domaines aussi différents ». Le raisonnement d'Ulrich pourrait être explicité de la façon suivante. Le seul sens dans lequel un système qui est abandonné entièrement aux lois du hasard puisse aller est celui qui va vers des états de plus en plus probables. Or c'est bien ce que le monde humain donne l'impression de faire, tout au moins si l'on en croit ceux qui se plaignent de la tyrannie croissante de la moyenne et de l'homme moyen. Pourquoi ne pas adopter, par conséquent, l'hypothèse audacieuse que les affaires humaines sont, en dépit de tout ce que nous aimerions croire, gouvernées de part en part par le hasard et par lui seul ?

La difficulté est, comme l'admet Ulrich, qu'il faudrait pour cela effectuer une comparaison qui semble tout à fait problématique. Après avoir évoqué les paradoxes auxquels a donné lieu l'application des lois du hasard aux sciences morales, Poincaré conclut qu'en réalité elles ne s'appliquent pas à ces questions, ne serait-ce justement qu'à cause de la tendance qu'a l'être humain à agir la plupart du temps simplement comme les autres. Le fait que les causes du comportement humain soient généralement très complexes et très obscures ne signifient pas qu'elles remplissent les conditions exigées pour que l'on puisse utiliser le calcul des probabilités dans les cas de ce genre : « Nous sommes tentés d'attribuer au hasard les faits de cette nature parce que les causes en sont obscures ; mais ce n'est pas là le vrai hasard. Les causes nous sont inconnues, il est vrai, et même elles sont complexes ; mais elles ne le sont pas assez puisqu'elles conservent quelque chose ; nous avons vu que c'est là ce qui distingue les causes “ trop simples ”. Quand les hommes sont rapprochés, ils ne se décident plus au hasard et indépendamment les uns des autres ; ils réagissent les uns sur les autres. Des causes multiples entrent en action, elles troublent les hommes, les entraînent à droite et à gauche, mais il y a une chose qu'elles ne peuvent détruire, ce sont leurs habitudes de moutons de Panurge. Et c'est cela qui se conserve » (Le hasard).

- l'expression que j'ai soulignée introduit une déplaisante ambiguïté, laquelle sera levée, au moins en principe, à la fin de ce paragraphe.

En d'autres termes, ce qu'on veut dire lorsqu'on se plaint que le monde soit si désespérément moyen semble être surtout qu'il y a malheureusement très peu d'hommes qui se comportent de façon exceptionnelle et inventive et que la plupart d'entre eux font tout simplement ce que tout le monde ou ce que la plupart des gens font. Mais la moyenne dont il s'agit n'est évidemment pas celle qui résulterait du comportement d'une multitude d'individus agissant indépendamment les uns des autres et se décidant avec une égale probabilité dans un sens ou dans l'autre. Les comportements intellectuels et moraux individuels ne semblent justement pas posséder, comme le font (au moins jusqu'à un certain point) les mariages, les divorces, les naissances, les accidents et les suicides, sur lesquels on peut faire des statistiques et effectuer des prévisions, le genre d'indépendance stochastique qui rendrait possible l'application des règles de la probabilité. Comme l'observe Poincaré, ce qui se conserve, malgré la variabilité des causes, et qui les empêche d'être aussi complexes qu'il le faudrait est la simplification considérable qu'introduit la tendance de l'individu à aligner son comportement sur celui des autres. Du fait que les êtres humains s'influencent constamment les uns les autres et sont à première vue capables d'orienter, instinctivement ou de façon plus ou moins concertée et organisée, leurs actions dans le même sens, il semble a priori radicalement impossible, bien que la comparaison soit tentante, de leur appliquer le genre d'hypothèse que la théorie cinétique applique au comportement des molécules d'un gaz. Ce qui s'y oppose est, d'une part, que les individus n'agissent généralement pas au hasard, mais de façon plus ou moins motivée et, d'autre part, qu'un de leurs motifs les plus constants et les plus puissants est justement le désir d'imiter simplement les autres. Le premier élément n'est peut-être pas un obstacle décisif si l'action humaine s'explique par une multitude de motifs complexes et variables qui agissent à peu près de la même façon que les petites causes dont la combinaison expliquerait, si nous les connaissions dans le détail, le résultat d'un coup aux dés et qui nous autorisent à supposer que les effets se distribueront globalement d'une façon qui n'est pas très différente de celle que l'on observe effectivement en pareil cas : mais, même si c'était le cas, les phénomènes de dépendance et la façon dont les différents « coups » s'influencent constamment les uns les autres continueraient à créer, de leur côté, une difficulté insurmontable.

- le début de ce que je viens de souligner dissipe l'ambiguïté évoquée plus haut, ambiguïté que j'aurais dénoncée en tout premier lieu si j'avais pris le parti d'exposer moi-même toutes ces idées au lieu de suivre le fil de « AMG commentant Bouveresse commentant Musil et Poincaré » : il faut bien distinguer le niveau individuel et le niveau collectif. Dire des individus qu'ils agissent (presque toujours, souvent, régulièrement) « au hasard » ne veut pas tant dire ici qu'ils font n'importe quoi ou ne réfléchissent à rien, qu'ils prennent leurs décisions (presque toujours, souvent, régulièrement...) comme on se décide à tourner à gauche ou à droite durant une promenade « au petit bonheur la chance » : cela veut dire qu'à l'arrivée, au niveau global, l'action combinée de tous les motifs qui les poussent à agir tels qu'ils le font donne un résultat qui n'est pas très différent de ce que ce résultat aurait été si les individus tiraient à pile ou face chacun de leurs faits et gestes. Pour poursuivre l'exemple de la promenade, d'une intersection de deux chemins de beauté à peu près égale : chaque promeneur, arrivant sans savoir ce qu'ont fait ses prédécesseurs, se décidera pour des motifs qui lui sont propres, éventuellement d'ailleurs au hasard. Au bout du compte, il est très probable qu'un sur deux partira à gauche, un sur deux à droite, comme si c'est le hasard qui avait décidé. Et l'on voit tout de suite que si le promeneur sait ce que les autres ont fait ou vont faire, soit par l'empreinte de leur pas, soit parce que d'autres promeneurs leur expliquent pourquoi à leur sens il est mieux d'aller dans telle direction que telle autre, alors il y a moins de chances que l'on aboutisse à une répartition égale des directions prises.

Le seul point commun qui permet de rapprocher une masse humaine d'une population de molécules ou d'atomes gazeux est probablement le nombre relativement grand (mais néanmoins comparativement beaucoup plus insignifiant) des individus qui la composent. Pour le reste, les choses s'y passent d'une façon qui semble à première vue bien différente. Selon une expression utilisée par Borel et qui est à la fois éclairante et porteuse des possibilités de confusion les plus désastreuses, les probabilités « permettent de comprendre que la nécessité d'un phénomène global n'est pas incompatible avec la “liberté” des phénomènes partiels ». Elles fournissent aussi, en sens inverse, « des exemples dans lesquels le déterminisme supposé absolu des phénomènes partiels ne permet pas de prévoir avec une rigueur absolue le phénomène global ». Mais si le phénomène partiel que l'on considère est le comportement humain individuel, on s'aperçoit que l'on a affaire à une situation mixte dans laquelle le détail des déterminismes de nature diverse qui ont pu aboutir à la production de l'action individuelle (si l'on suppose que celle-ci était rigoureusement déterminée) nous échappe largement, sans que pour autant nous soyons autorisés à considérer le comportement en question comme « libre », au sens exigé. (L'usage du mot « libre » n'a évidemment pas grand chose à voir ici avec la question de la liberté : dire que les comportements humains ne possèdent pas la liberté requise revient essentiellement à dire qu'ils ne sont pas suffisamment irréguliers.) De plus, comme l'explique Poincaré, « dans la théorie cinétique des gaz, on retrouve les lois connues de Mariotte et de Gay-Lussac, grâce à cette hypothèse que les vitesses des molécules gazeuses varient irrégulièrement, c'est-à-dire au hasard ». Mais quelles sont les « lois connues » de la société et de l'histoire humaine que l'on pourrait espérer retrouver en faisant l'hypothèse que les comportements intellectuels et moraux varient tout simplement au hasard ? Les physiciens nous disent que les lois observables seraient beaucoup moins simples « si les vitesses étaient réglées par quelque loi élémentaire simple, si les molécules étaient comme on dit organisées, si elles obéissaient à quelque discipline ». Or les lois qui gouvernent le comportement collectif des êtres humains, s'il y en a, ne sont ni suffisamment simples ni suffisamment bien établies pour justifier une hypothèse comme il s'agit, qui semble, en outre, immédiatement contredite par le fait que les groupes humains sont justement capables, pour le meilleur et pour le pire, de discipline et d'organisation et que c'est justement une des choses qui rendent si compliquées et si imprévisibles leurs actions." (L'homme probable, le hasard, la moyenne et l'escargot de l'histoire, L'Éclat, 1993, pp. 138-142)

Le pire n'est jamais sûr, mais il faut reconnaître qu'en temps démocratique les choses se présentent, en ce point de notre raisonnement, de manière assez sinistre : si l'histoire n'est pas que hasard - si donc nous pouvons espérer peser quelque peu sur son cours, ce serait principalement à cause de l'esprit grégaire des gens, esprit grégaire qui - paradoxe de Tocqueville oblige - est d'ordinaire plus fort en régime démocratique. Ceci est finalement assez girardien : puisque les gens imitent, qu'ils imitent quelqu'un de bien - le Christ plutôt que Nicolas Sarkozy ou Christiano Ronaldo, pour le dire de façon brutale.

Paradoxalement donc, le hasard jouerait un rôle moins grand dans l'histoire depuis la modernité, ce qui avouons-le peut surprendre, et va en tout cas à l'encontre de de ce que nous avions supposé en ouverture. La suite de ce texte nous permettra j'espère d'être plus précis à ce sujet.



Pas d'illustration aujourd'hui en raison d'un problème technique, mais si vous avez besoin d'un peu de détente après ces considérations théoriques, suivez le guide (remerciements au Dr Orlof, of course) !

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