samedi 8 janvier 2011

"L'argent, le gros argent..." - Genèses, limites et ambiguïtés du « soralisme », I. - Nigger of the day, X et XI.

Étant récemment tombé sur deux textes d'auteurs qui me semblent pouvoir être considérés comme des prédécesseurs d'Alain Soral, je me suis amusé à les lire aussi bien pour eux-mêmes que pour essayer de mieux saisir les tenants et aboutissants de ce qui me semble être un courant d'idées certes minoritaire mais non négligeable dans la pensée politique française, au moins depuis le milieu du XXe siècle.

Ce genre d'exercices dévalue d'une certaine manière la pensée sur laquelle il s'exerce, en ce qu'elle en diminue la nouveauté. Dans le même temps, il peut permettre de mieux comprendre pourquoi des tentatives de combat politique telles que celles-ci ont échoué dans le passé, et ce qui, donc, éventuellement, pourrait leur donner plus de chances de réussite dans le futur.

Je vous livre aujourd'hui le premier de ces textes, avec quelques commentaires... que j'interromprai brutalement. Cela donnera un aspect partial à mes éléments d'analyse sur A. Soral, mais, outre que je commençais à être un peu long, j'allais alors partir dans des généralités qui me semblent devoir être traitées à part.

Par ailleurs, j'apprends ce matin l'histoire de la plainte de l'UEJF contre A. Soral. La question du rapport de celui-ci aux Juifs est, d'une certaine manière, inutilement compliquée, j'ai pensé un certain nombre de fois à la creuser sans jamais m'y atteler. Autrement dit, je ne sais pas si c'est une question intéressante. On en trouvera quelques traces en filigrane dans ce qui suit.

- Une petite distraction pour commencer,






et en route !


"On m'a objecté de Droite comme de Gauche : vos observations ne sont pas sans intérêt ; mais vous vous placez à un point de vue trop exclusivement économique et social. Vous ne considérez, pour expliquer nos faiblesses et confusions actuelles, que les malfaisances provoquées par les abus et les accaparements de quelques grandes puissances d'affaires. Vous n'envisagez, pour préparer un redressement, que le problème de la structure des classes sociales. Vous négligez les désordres provoqués par le mécanisme mal adapté de nos institutions constitutionnelles. Vous paraissez même vous désintéresser des idéologies, des convictions philosophiques opposées par lesquelles, pour beaucoup de gens, à quelque classe qu'ils appartiennent, se distinguent mentalité de Droite et mentalité de Gauche.

A cela je réponds : je n'ignore ni ne néglige les points de vue constitutionnels et idéologiques. Mais je tiens à éviter les confusions ; je tiens à placer les préoccupations dans leur ordre normal d'urgence.

Je sais fort bien qu'au départ, dans la France parlementaire du XIXe siècle, c'est par rapport aux positions constitutionnelles et aux formules idéologiques surtout, presqu'exclusivement même en apparence, que s'est fixée l'opposition entre la Droite et la Gauche. Sous la Restauration ceux qui se déclaraient de Gauche se recommandaient essentiellement de ce qu'ils appelaient les formules libérales issues des doctrines de 89 ; ceux qui siégeaient à Droite dans les assemblées se déclaraient avant tout fidèles aux traditions morales de la vieille monarchie qui, au cours des âges, avait par sa continuité assuré la grandeur, le rayonnement et l'oeuvre civilisatrice de la France.

Plus tard, dans les lendemains de la guerre franco-allemande, quand pour l'assemblée élue en 1871 il s'agissait de fixer le régime nouveau à donner au pays, la distinction était apparue plus nette encore et plus expressément constitutionnelle. La Droite, en principe, c'était les royalistes. La Gauche, c'était les Républicains.

Il était d'ailleurs normal que les préoccupations constitutionnelles tinssent alors une place dominante puisque le pays était sans statut défini et qu'il s'agissait de lui en donner un. Déjà cependant derrière les étiquettes proprement politiques des confusions d'un ordre très différent se dissimulaient. Si certains réclamaient la république c'était en principe parce que république signifiait pour eux démocratie, c'est-à-dire gouvernement du peuple par le peuple, gouvernement par le peuple dans l'intérêt des masses, pour libérer celles-ci de ce que les doctrinaires appelaient la domination égoïste et abusive des puissants, et aussi, assuraient-ils, de la domination de l'Église, laquelle, affirmaient-ils, pour assurer son propre pouvoir, s'appuyait elle-même sur les puissances matérielles.

Mais en réalité, très vite, un certain nombre de groupes économiquement et financièrement les plus puissants s'étaient rendus compte que pour sauver, au moins provisoirement, leurs positions menacées, il pouvait être avantageux d'exploiter les malentendus auxquels les débats constitutionnels et idéologiques sur la forme du régime pouvait donner lieu. En effet, si pour divers doctrinaires la république, identifiée par eux avec la démocratie, devait assurer la défense et la prospérité des masses opprimées, pour beaucoup de gens, même dans des milieux très populaires, la forme républicaine, historiquement liée aux sanglantes et troubles aventures de la première et de la deuxième république, représentait alors surtout l'instabilité, le désordre et la misère, un désordre, une misère et une instabilité dont les petites gens avaient été les principales victimes. La monarchie par contre leur représentait un régime où le souverain, arbitre entre tous, pouvait et devait être dans son propre intérêt autant que dans l'intérêt général, le défenseur des faibles contre les accaparements et les ambitions dominatrices des mieux pourvus.

En conséquence de quoi, comme le mot de république continuait à inspirer de grandes craintes, comme les doctrinaires démocrates savaient n'avoir derrière eux dans le pays qu'une assez étroite minorité, certains des groupes économiquement puissants et eux-mêmes menacés, aussi bien du côté des monarchistes que du côté des républicains doctrinairement démocrates, avaient conçu une savante combinaison. Ils avaient fait alliance avec les démocrates qui, se sachant pour le moment les plus faibles, étaient les moins exigeants, pour les neutraliser. On leur accorderait, à titre de dérivatifs, la forme républicaine du régime, l'idéologie anticléricale et un certain nombre de places. En échange de quoi ils ne seraient pas trop exigeants sur les réformes de structure économique et la révision des grands abus financiers.

Ce qui avait facilité le jeu c'est que tous les grands profiteurs n'avaient pas fait le même calcul. Certains d'entre eux, en assez grand nombre même au départ, avaient vu dans la combinaison de ralliement à la république un danger. Ils avaient refusé de se rallier. Car, pensaient-ils, la république ne pouvait manquer de tomber un jour dans une démagogie ruineuse pour les intérêts. Ce réflexe, bruyamment affirmé, donnait aux naïfs démocrates l'impression que les ralliés, qui, eux, dissimulaient leur calcul, étaient des idéalistes désintéressés. On leur pardonnait leur fortune en raison de la générosité de leur ralliement : on évitait de leur demander pour l'immédiat des sacrifices d'argent, on leur laissait même prendre dans le régime beaucoup de places, ouvertement ou occultement dirigeantes, du moment que, par leur ralliement, ils permettaient à la république de vivre.

Eux tiraient de tout cela un double avantage. En se ralliant à la république, c'est-à-dire, selon les formules du moment, à la Gauche, ils sauvaient au moins provisoirement leurs positions économiques privilégiées. Et en même temps ils implantaient dans l'opinion la conviction inexacte, mais pour eux commode, que les privilégiés de l'argent étaient à Droite, du côté des adversaires de la république.

A vrai dire, par la suite, la manoeuvre n'avait pu se poursuivre sans à-coups. Au bout d'un certain temps, une fois le régime installé, les démocrates de doctrine avaient commencé à se faire plus exigeants. Ils ne s'étaient plus entièrement satisfaits des deux dérivatifs des formes de constitution républicaine et de l'idéologie anticléricale. Un parti socialiste s'était organisé qui réclamait pour les masses, pour les masses ouvrières surtout, des réformes économiques et sociales de structure. Alors les grands ralliés menacés s'étaient plus ou moins discrètement retournés vers la Droite et vers l'Église, mais sans autre vraie intention que de laisser passer l'orage jusqu'au jour où les naïfs doctrinaires démocrates, pour sauver ce qui leur paraissait l'essentiel, et le plus directement menacé, c'est-à-dire les formes constitutionnelles républicaines et l'idéologie anticléricale, eussent de nouveau accepté d'abandonner provisoirement les réformes de structure.

Bref (c'est là, selon moi, la notion dominante qui, pour n'avoir jamais été avant moi clairement analysée a brouillé toute la vie française contemporaine), il n'est pas vrai du tout, comme certains le croient naïvement, comme d'autres beaucoup plus machiavéliquement se sont appliqués à le faire croire, que la Droite soit ou ait été en France le parti de l'argent. L'argent, le gros argent n'est, n'a été ni à Droite ni à Gauche. Pour sauver ses avantages les plus abusifs il n'a cessé de jouer alternativement de la Gauche et de la Droite, le plus souvent même de la Gauche, en exploitant un certain nombre d'idéologies.

C'est l'équivoque mensongère qu'il a sans cesse entretenue à ce sujet, ce sont les balancements alternés dont il s'est servi pour sauver ses privilèges abusifs qui ont été les principaux responsables de la continuelle instabilité gouvernementale et institutionnelle dont la France contemporaine n'a cessé de souffrir. Ce sont ces balancements par suite qui sont également les principaux responsables de l'affaiblissement de l'autorité internationale française, du déprimant désarroi dont cette perte de prestige fait souffrir les Français et qui entraîne la perte de dynamisme et d'esprit d'entreprise dont nous accuse tant à l'heure actuelle."

Ces lignes (reproduites sans coupures, j'ai seulement corrigé la ponctuation çà et là) ont été écrites en 1956 par Emmanuel Beau de Loménie, et publiées dans la revue dirigée par Jacques Laurent, La Parisienne (n° spécial "La Droite", octobre 1956).

Beau de Loménie est principalement connu pour deux ouvrages, une grande histoire des Responsabilités des dynasties bourgeoises, cinq volumes publiés chez Denoël entre 1943 et 1973, et une anthologie commentée de l'oeuvre de Drumont, Édouard Drumont ou l'anticapitalisme national, éditée par Pauvert (et J.-F. Revel, rendons à César…) en 1968.


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Si l'on ne peut qu'espérer que son travail d'historien soit plus documenté que ces quelques lignes de synthèse, par trop allusives, on saluera la pertinence de celles-ci, et on en soulignera l'aspect pré-soralien : refus du dogmatisme de la séparation Gauche-Droite, souci marxisant de vérification dans le concret de la validité des séparations politiques, volonté de réconciliation entre les Français, qu'explicitera la suite du texte, qui est comme une préfiguration de certains aspects du régime gaulliste. Le tout accompagné d'un intérêt envers les puissances apatrides, entre autres la puissance juive. (Précisons que dans l'introduction à son livre sur Drumont Beau de Loménie estime que La France juive est le moins bon texte de son auteur, l'attention de celui-ci étant trop exclusivement focalisée sur les Juifs et lui permettant pas encore de comprendre les enjeux réels des alliances entre grands capitalistes. Je n'ai lu que cette introduction.) Ces points communs avec le fondateur d'Égalité et Réconciliation me semblent frappants dans cet autre extrait (j'y pratique quelques coupures, pour rester sur l'essentiel) :

"Actuellement, en France, en dehors des étroites minorités plus ou moins directement liées aux grands intérêts d'affaires, qui se sont maintenues, voire en fait occultement consolidées par leurs jeux alternés, il existe deux grandes masses d'importance numérique sensiblement comparable.

Il y a une masse d'ouvriers et d'employés de base, dont la plupart n'ont guère d'autres ressources que leurs salaires. Pour eux, en raison des formules démocratiques que, dès les débuts, les doctrinaires républicains avaient liées à l'étiquette de gauche, et selon lesquelles gauche signifiait souci du bien du peuple, l'appartenance à la gauche est devenue, par esprit de classe, une sorte de dogme. Mais comme en même temps, depuis les débuts, n'ont cessé de figurer dans les coalitions parlementaires de gauche certains des représentants ou des agents du grand affairisme ralliés en parole aux formules démocratiques pour neutraliser ou endormir les revendications et les impatiences les plus menaçantes ; comme dans les périodes les plus récentes encore on a vu figurer au gouvernement avec des étiquettes de gauche des hommes aussi marqués par leurs appartenances de grand affairisme que M. René Mayer, cousin et agent avoué des Rothschild, ou actuellement encore, avec le titre de secrétaire d'État au budget, M. Jean Filippi, passé dans les états-majors de la maison des Louis-Dreyfus, grands trafiquants des blés et de l'armement maritime, alors, sans bien comprendre le mécanisme de telles combinaisons, les masses ouvrières ont confusément l'impression d'être trompées. Et c'est pourquoi une grande partie d'entre elles, renonçant à l'espoir de trouver sereinement leur place au sein de la communauté française, se tournent vers Moscou.

En face de cette masse salariée à base ouvrière, il y a la vaste masse de bourgeoisie moyenne à base d'artisans, de commerçants, d'agriculteurs et d'une grande partie des intellectuels appartenant aux professions dites libérales.

C'est cette bourgeoisie moyenne qui s'est vite trouvée, qui se trouve plus que jamais aujourd'hui la principale victime des équivoques entretenues par les grandes puissances d'affaires. En principe, par le genre de ses activités qui sont souvent de caractère indépendant et patronal, par ses relations de famille parfois, elle devrait avoir été soutenue et appuyée par les dirigeants des grandes entreprises. En fait, le plus souvent, ces derniers, préoccupés surtout de protéger leurs positions menacées et leurs privilèges à tant de points de vue abusifs, n'ont rien fait pour aider et entretenir l'esprit d'initiative, le dynamisme producteur de ces cadres moyens. Bien au contraire, soucieux avant tout d'écarter d'éventuels concurrents, se réservant à eux-mêmes les moyens de crédit, pompant par des systèmes d'emprunts chargés de fallacieuses promesses les épargnes de ces possibles rivaux, ils les ont peu à peu et en quelque sorte méthodiquement déprimés. Et, pour détourner leurs révoltes instinctives, ils ont, avec eux mieux et plus facilement encore qu'avec les masses ouvrières, joué des malentendus idéologiques, en les divisant.

De sorte que s'est entretenue, pour le plus commode et malsain maintien des pires abus économiques la coupure de la petite et moyenne bourgeoisie entre une gauche républicaine et radicale et une droite antiparlementaire, si occupées à se disputer sur la forme des institutions et sur le problème religieux qu'elles en arrivent à oublier leurs intérêts comme leurs responsabilités sociales communes et l'élaboration d'un programme économique et financier en rapport avec le rôle commun qui devrait leur revenir dans l'ensemble des activités françaises.

Imaginons au contraire que le jeu malsain qui a entretenu et cultivé ses divisions ait été compris par elle. Au lieu de s'user dans ses disputes théoriques elle serait tout naturellement amenée à prendre l'initiative d'un programme d'organisation d'ensemble des initiatives productrices individuelles. Il ne s'agirait pas de condamner par principe les grandes fortunes et les grandes entreprises. Il s'agirait de les contrôler, par le moyen entre autres d'un système ordonné de distribution du crédit, pour les plier au service du bien commun. Et le programme ainsi compris, qui deviendrait normalement celui d'une nouvelle Droite assainie rendrait également possible la formation d'une nouvelle Gauche, sur des bases saines et cohérentes.

La nouvelle Gauche, contrepoids de notre nouvelle Droite, délivrée des révoltes suscitées par l'hypocrisie des actuelles coalitions de gauche, serait moins tentée de subir l'attraction du communisme moscoutaire, voire de cette espèce de haine larvée pour notre passé national qu'on devine chez certains des doctrinaires actuels du M.R.P. qui se veulent de gauche.

Alors le jeu parlementaire pourrait fonctionner d'une façon équilibrée, avec deux grands groupements assez cohérents pour permettre l'établissement de programmes sociaux et nationaux ensemble. Et, les équivoques mensongères qui ont tant contribué à la démoralisation commune étant éliminées, les débats relatifs à la réforme des institutions, les discussions relatives à la politique religieuse pourraient reprendre dans une atmosphère que ne viendraient plus brouiller les passions facticement entretenues et irritées.

Si en effet il est normal que les intérêts différents s'organisent pour arriver par leur confrontation à un équilibre, il est malsain que les forces actives du pays soient enrégimentées de façon durable en factions groupées sur des programmes dont les thèmes principaux, consistant à remettre sans cesse en question les assises essentielles de notre vie nationale et morale, entretiennent une mentalité continuelle de guerre civile."


"Quand sonne l'heure d'une idéologie, tout concourt à sa réussite, ses ennemis eux-mêmes…" - l'on peut constater encore une fois la validité de cet adage de Cioran, tant le régime qui est apparu dans les années qui suivirent la rédaction de cet article, par certains aspects a comblé les voeux de Beau de Loménie, par d'autres aspects a renforcé le poids des grands groupes capitalistes par rapport à celui des PME et de la « bourgeoisie moyenne ».

Il ne faut pas pousser les parallèles entre les auteurs et entre les époques trop loin, mais l'on retrouve ici une ambiguïté qu'il m'est arrivé de signaler sur le côté « restaurateur du capitalisme » d'Alain Soral. Il y a à cela trois raisons me semble-t-il, et si les deux premières : l'incroyable puissance de récupération et de recyclage du capitalisme ; son indéniable tendance actuelle à l'autodestruction, qui fait que ceux qui luttent contre lui ont tendance à tenter de le sauver de lui-même -, si les deux premières sont des facteurs lourds et externes à la pensée de E. Beau de Loménie ou d'A. Soral, la troisième renvoie à la cohérence interne de leurs discours et aux velléités de réductionnisme économiste que l'on peut y déceler.

Quelque part dans sa dernière vidéo, Alain Soral épilogue sur les riches musulmans de Neuilly qui s'entendent comme larrons en foire avec sionistes et cathos du coin, sans que la religion y fasse le moindre obstacle. J'ai déjà écrit des choses de ce genre, je souscris toujours à ce point de vue. Je suis de même pleinement d'accord sur les analyses relatives à la stratégie consistant à « diviser pour régner ». Tout ce qui peut montrer, dans la ligne des propos de Beau de Loménie, comment certains, tout en faisant semblant de se disputer, s'entendent de manière occulte sur le dos des pauvres, est bon à savoir, parce que, tout simplement, vrai. Enfin, je maintiens qu'un travail d'accoutumance des Français d'origines diverses les uns aux autres se fait au jour le jour, à l'école, au travail pour ceux qui en ont, etc. - sans que d'ailleurs le type anthropologique qui en ressorte soit nécessairement enthousiasmant, mais c'est une autre affaire. Autant dire que je me trouve en pays ami dans ces textes.

Ce qui ne peut que gêner, néanmoins, c'est une sorte de naïveté marxiste indissociable des stratégies théoriques dites de dévoilement, comme si, une fois que l'on avait montré le caractère artificiel de certaines querelles, celles-ci allaient s'évanouir d'elles-mêmes. Essayons ici de bien distinguer ce qui doit l'être :

- avec et malgré ses côtés Don Quichotte, Alain Soral lui-même n'est pas, humainement parlant, un naïf - au point sans doute de déprimer ses aficionados par certaines déclarations parfois mélancoliques ou désabusées ;

- en toute rigueur, le marxisme (ou, autre stratégie du dévoilement, le freudisme) n'implique pas que la mise au jour de certaines structures de domination cachées entraîne automatiquement la disparition de ces structures ;

- et pourtant, il y a dans toutes ces théories une espèce de sous-estimation de fait des différences culturelles, un matérialisme sous-jacent, qui tout en ayant un fonds de réalité, génèrent leurs propres illusions.

Ces illusions peuvent être d'ordre pratique, à la réception de ces théories : la croyance chez l'amateur d'Égalité et réconciliation que si tous les pauvres se tendent la main tout sera pour le mieux dans la meilleure des France, etc. - à charge pour ceux qui savent que ce n'est pas si simple de le rappeler, de rendre Billancourt lucide, pour ainsi dire ;

ces illusions sont aussi issues d'un certain égalitarisme prosaïque que l'on peut me semble-t-il déceler chez Soral, ou, d'une autre manière, chez Bourdieu. On retrouve là d'ailleurs, sous un autre angle de vue, la récente querelle entre Soral et M.-É. Nabe. Le premier dirait du second qu'il est un esthète petit-bourgeois ou quelque chose de ce genre, il reste qu'il y a chez celui des deux qui est un artiste le sens de la beauté de la variété des choses humaines que l'on ne sent pas au même degré chez Alain Soral.

C'est ici que les Athéniens s'atteignirent, et que je m'arrête. La suite logique de ces analyses amène, ainsi que je l'évoquais en préambule, à des généralités qui ont besoin de leur propre espace pour être exprimées avec la précision qui seule peut leur permettre ne pas équivaloir à des banalités. Afin de remercier ceux qui sont allés jusqu'au bout de ce texte, une petite récompense - à regarder en entier, le Godfather y est lui-même jusqu'au bout.




- A bientôt !

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mardi 27 mai 2008

Hasard de mes couilles (Ethique et statistique, III)

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(Ils font cela paraît-il une ou deux fois par an, et pour des durées, répétées pendant trois jours, de vingt à trente secondes. Mieux vaut alors être à ce qu'on fait.)



Ajout le lendemain matin.



Ethique et statistique I bis.

Ethique et statistique II.


Jacques Bouveresse enchaîne :

"Lorsqu'on dit que les événements historiques obéissent aux lois du hasard, on veut dire généralement que leur occurrence dépend de la rencontre d'une multitude de causes qui ont agi d'une manière telle qu'il aurait suffi d'une différence minime dans les causes pour faire tourner les choses de façon maintenant complètement différente. Ce qui a eu lieu aurait très bien pu ne pas avoir lieu et ce qui n'a pas eu lieu avoir lieu à sa place ; et il a tenu généralement à très peu de chose que les événements soient ce qu'ils ont été. Poincaré note : « Le plus grand des hasards est la naissance d'un grand homme. Ce n'est que par hasard que se sont rencontrées deux cellules génitales, de sexe différent, qui contenaient précisément, chacun de son côté, les éléments mystérieux dont la réaction mutuelle devait produire le génie.


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On tombera d'accord que ces éléments doivent être rares et que leur rencontre est encore plus rare. Qu'il aurait fallu peu de chose pour dévier de sa route le spermatozoïde qui les portait ; il aurait suffi de le dévier d'un dixième de millimètre et Napoléon ne naissait pas et les destinées d'un continent auraient été changées. Nul exemple ne peut mieux faire comprendre les véritables caractères du hasard ». Le hasard nous semble d'autant plus grand que la disproportion entre la petitesse des causes et la grandeur des effets est plus spectaculaire ; et cette disproportion pourrait difficilement être plus importante qu'elle ne l'est dans l'exemple choisi par Poincaré. Cela signifie que, si l'on est convaincu que l'histoire dépend pour une part essentielle de l'action des grands hommes, alors elle dépend plus que n'importe quoi d'autre du hasard. La naissance de Napoléon a tenu à la rencontre extrêmement improbable de deux éléments que l'on peut supposer, en outre, extrêmement rares. A vrai dire, bien que la plupart des hommes qui naissent soient des individus ordinaires, et non des individus exceptionnels, la naissance d'un individu particulier, quel qu'il soit, avec toutes les caractéristiques précises qui font de lui un être unique, n'est certainement pas en elle-même un hasard moins grand que celle d'un individu génial. Mais comme la naissance d'un autre homme moyen à la place de celui qui est né ne ferait probablement qu'une différence insignifiante, si on la compare à celle qu'aurait fait la naissance d'un individu ordinaire à la place de Napoléon, nous sommes beaucoup plus frappés par le rôle que le hasard a joué dans la naissance de Napoléon et dans les événements historiques qui en ont résulté. Comme la naissance de Napoléon, qui les a rendus possibles et dont on a tendance à croire qu'elle était nécessaire pour qu'ils aient lieu, ces événements étaient à première vue extrêmement improbables et auraient très facilement pu ne pas avoir lieu.


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(La nature est une mécanique de haute précision.)



Les réflexions d'Ulrich sur la probabilité tournent essentiellement autour de la constatation à la fois surprenante et banale que des régularités contraignantes et même une sorte de fatalité inflexible et aveugle peuvent naître de l'absence apparente de toute contrainte : « Avec une sérénité froide et presque indécente, les règles de la probabilité se fondent sur le fait que les événements peuvent tourner tantôt ainsi, tantôt autrement, parfois même auraient pu aboutir au contraire de ce qu'ils sont. Pour former et fortifier une moyenne, il faut donc que les valeurs supérieures ou particulières soient beaucoup moins fréquentes que les valeurs moyennes, qu'elles ne se présentent presque jamais et qu'il en aille de même dans les valeurs anormalement basses ». Dans le monde humain, par exemple, les comportements les plus extrêmes sont (heureusement ou malheureusement) rarissimes, en dépit du fait que, si c'est réellement le hasard qui décide, l'individu devrait en théorie pouvoir aussi bien les choisir que les éviter. C'est, du reste, précisément cette rareté qui fait d'eux des comportements que l'on peut qualifier d'extrêmes. Mais, bien entendu, constater que l'évolution historique dépend, pour une part essentielle, d'actions et d'événements qui pouvaient aussi bien avoir lieu que ne pas avoir lieu et que la seule chose qui importe est finalement le résultat plus ou moins mécanique et complètement impersonnel d'une sorte de « calcul des moyennes » ne suffit pas encore pour conclure qu'elle peut être soumise, ne serait-ce que de façon analogique, aux règles de la probabilité. Comme on l'a vu, les événements de l'histoire humaine donnent l'impression de comporter une part de hasard beaucoup plus grande que nous le souhaiterions et qu'ils ne le devraient pour que nous puissions dire réellement que nous faisons l'histoire. Mais, en même temps, ils ne semblent pas suffisamment fortuits pour relever directement du calcul des probabilités. La difficulté évidente est que le comportement des masses humaines et le cours des événements historiques qui en résulte présentent aussi bien des régularités que des irrégularités caractéristiques qui n'ont pas grand-chose à voir avec celles que l'on peut observer sur le modèle simple de l'urne ou du jeu de dés. Ni le grand nombre d'individus qui y sont impliqués ni le fait que les comportements individuels donnent lieu, dans une multitude de cas, qui sont parfois très inattendus, à l'apparition de constance statistiques très remarquables ne suffisent en eux-mêmes à justifier l'assimilation des processus historiques et sociaux aux résultats d'un jeu de hasard." (L'homme probable..., pp. 143-145).

Après ce petit voyage quelque part entre les testicules de Carlo Maria Buonaparte et les ovules de Maria-Letizia Ramolino (honni soit !), où en sommes-nous ? Il faut être précautionneux, voire besogneux. Commençons par des considérations générales :

- l'histoire des sociétés n'est pas gouvernée par le hasard, au sens où l'on pourrait lui appliquer la théorie des probabilités de façon autre que purement analogique ;

- dans le même temps, « l'évolution historique dépend, pour une part essentielle, d'actions et d'événements qui pouvaient aussi bien avoir lieu que ne pas avoir lieu ». Stricto sensu, pour qui adhère au « principe de Bolzano », on peut considérer que cette phrase ne veut rien dire : une fois que l'événement a eu lieu, il ne pouvait pas ne pas se produire. Mais, avant qu'il ait lieu, il est toujours possible, même fort peu, qu'il ne se produise finalement pas. Le sentiment que nous avons que notre histoire est en partie gouvernée par l'arbitraire, l'imprévisible, le hasard (dans un sens donc plus vague que dans la théorie des probabilités) n'a donc rien d'illégitime ;

- ce qui fait, nous le verrons dans la livraison suivante, que l'analogie avec la théorie des probabilités n'est pas sans valeur heuristique ni éthique.

Voici un premier bilan. Il reste à se poser maintenant l'autre question qui sous-tend cette série de textes, celle des rapports entre tradition et modernité de ce point de vue du hasard :

- finalement, on a l'impression que cela ne change pas grand-chose - mais tout de même.... On a vu que ce qui empêche l'application de la théorie des probabilités à l'évolution des sociétés humaines est la capacité, même relative, d'organisation de celles-ci. Une société traditionnelle fortement organisée - on pense tout de suite à l'Inde - dispose donc de garde-fous contre une action trop forte du hasard. Le paradoxe de la modernité, ici comme ailleurs, est que son inclination au conformisme et à l'envie généralisée est une forme d'organisation, qui elle aussi ne permet pas d'appliquer complètement la théorie des probabilités - mais tout de même...: le mimétisme démocratique est un principe d'organisation moins rigide et en tout cas plus imprévisible qu'un système de castes. Bref, cela ne change pas fondamentalement, mais cela change quand même, et ce n'est pas rien ;

- il est évidemment tout à fait possible, ceci étant précisé, de considérer certaines de ces sociétés comme plus riches de contenu que d'autres, ce n'est pas notre question actuellement ;

- mais il y a aussi la question du sentiment du hasard, tel qu'éprouvé par les acteurs. J'aurais tendance à penser, non sans prudence, qu'il y a ici un paradoxe entre la réalité du rôle du hasard et la façon dont il est vécu. Dans une société traditionnelle reposant, à long terme, sur des principes fixes, ce qui dérange l'ordonnancement global, étant vécu comme une anomalie, peut plus aisément être assimilé au hasard - de même, l'on parle du grain de sable qui vient gripper une mécanique bien huilée, alors que si une machine mal faite ne fonctionne pas, on ne va pas invoquer le dit grain de sable, on va d'abord essayer de l'améliorer. Ainsi quelqu'un comme Saint-Simon est-il fort sensible à cette part d'arbitraire (je retrouve la citation que j'ai en tête dès que possible, croyez-moi sur parole en attendant). Dans les sociétés modernes, qui sont donc peut-être, malgré tout, un peu plus gouvernées par le hasard que les sociétés traditionnelles, ce sont plutôt les régularités qui nous intéressent. La statistique, la sociologie, puis la « nouvelle histoire » naissent en période démocratique - je ne retrouve plus où j'ai écrit cela, mais je l'avais déjà noté pour la sociologie, fortement influencée par Maistre et Bonald à sa naissance : le lien social n'étant plus une évidence vécue, comme il l'était par tout membre d'une société holiste, il devient aussi possible que nécessaire de réfléchir dessus. On peut faire me semble-t-il le même raisonnement avec cet intérêt, dans diverses disciplines, pour les régularités : c'est parce qu'elles ne vont plus de soi (et sont néanmoins présentes, c'est la « constatation à la fois surprenante et banale » d'Ulrich) qu'elles sont objet de réflexion. Autrement dit, ce seraient ceux qui sont le moins soumis au hasard qui y seraient le plus sensibles, et vice-versa - mais cette formule est à utiliser avec précaution et sans systématisme ;

- l'exemple de Napoléon est à cet égard particulièrement bien choisi par Poincaré, puisqu'il fut à la fois le dernier grand homme des sociétés traditionnelles et le premier grand homme de la modernité (et le plus grand grand homme de la modernité, nourri par les grands hommes des sociétés traditionnelles ? et le seul grand homme de la modernité ? Hitler n'en serait qu'une noire caricature ?, etc.), qu'il est donc doublement prodigieux.


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Bloy résume ce paradoxe :

"Qu'était-il donc venu faire en cette France du XVIIIe siècle qui ne le prévoyait certes pas et l'attendait moins encore ? Rien d'autre que ceci : Un geste de Dieu par les Francs, pour que les hommes de toute la terre n'oubliassent pas qu'il y a vraiment un Dieu et qu'il doit venir comme un larron, à l'heure qu'on ne sait pas, en compagnie d'un Etonnement définitif qui procurera l'exinanition de l'univers. Il convenait sans doute que ce geste fût accompli par un homme qui croyait à peine en Dieu et ne connaissait pas ses Commandements. N'ayant pas l'investiture d'un Patriarche ni d'un Prophète, il importait qu'il fût inconscient de sa mission, autant qu'une tempête ou un tremblement de terre, au point de pouvoir être assimilé par ses ennemis à un Antéchrist ou à un démon. Il fallait surtout et avant tout que, par lui, fût consommée la Révolution française, l'irréparable ruine de l'Ancien monde. Evidemment Dieu ne voulait plus de cet ancien monde. Il voulait des choses nouvelles et il fallait un Napoléon pour les instaurer." (L'âme de Napoléon, Introduction, III.)

Citer ici Bloy n'a rien de fortuit - concernant quelqu'un qui voyait dans le hasard « la Providence des imbéciles », ce serait le comble ! On remarquera en effet, pour finir, et avant que de retomber la prochaine fois dans la grisaille démocratique, que la conception d'un Poincaré du hasard comme d'autant plus présent relativement aux grands hommes, puisqu'il s'agit finalement là de l'itinéraire d'un spermatozoïde au dixième de millimètre près, n'a fondamentalement rien d'incompatible avec une conception providentialiste - fût-ce, dans le cas de Bloy, d'un providentialisme un peu hétérodoxe, avec son Dieu « jaloux » (Introduction, VI) de Napoléon -, que plus elle insiste sur le peu de chance qu'il y avait à ce qu'un homme comme Napoléon naisse, plus elle marque le caractère prodigieux, voire miraculeux, de sa naissance.

Bloy rejoint de plus, par son itinéraire propre, le principe de Bolzano :

"On est, d'ailleurs, suffisamment averti lorsque, étant capable de profondeur, on vient à considérer la sottise palpable d'une substitution imaginaire à des événements accomplis. Tel autre dénouement aurait eu lieu, dit-on, si telle circonstance avait été prévue. Mais précisément cette circonstance ne pouvait pas être prévue ni écartée, puisqu'il fallait ce dénouement et non pas un autre. Les faits sont absolus en eux-mêmes et dans toutes leurs péripéties. Les faits historiques sont le Style de la Parole de Dieu et cette parole ne peut pas être conditionnelle. Il fallait Vincennes, il fallait Tilsitt et Bayonne, il fallait les Rois frères, l'impunité incompréhensible de Bernadotte et la désastreuse campagne de Moscou ; il fallait, après Dresde et Kulm, l'incommensurable folie d'abandonner dans les inutiles forteresses d'Allemagne plus de 150 000 soldats plus que suffisants pour écraser la Coalition dans les plaines de la Champagne. Il fallait enfin Grouchy. Il fallait toutes ces choses connues et beaucoup d'autres qu'on ne connaît pas, et la preuve sans réplique, c'est qu'elles sont advenues sous l'oeil de Dieu qui ne fait pas de fautes et qui voulait ces choses depuis toujours." (Introduction, XI)


eyes_wide_shut


Plus qu'une « preuve sans réplique » on peut voir là un raisonnement circulaire, ou simplement reposant sur le postulat que « Dieu ne joue pas au dés », mais quoi qu'il en soit, à l'arrivée on n'est pas loin de Bolzano : une fois que les faits se sont produits, c'est qu'ils devaient, de toute nécessité (de toute éternité ?) se produire.

Bon, il nous reste encore beaucoup de choses à éclaircir, donc à bientôt !

Je vous mets la vraie pour finir, si ce n'est pas original c'est toujours agréable.



cv pmh - nicole kidman dans eyes wide shut






Il fallait Nicole Kidman !










Ajout le 28.05.
L'Ahlzeimer de toute évidence me menace, en recherchant dans l'introduction du Pléiade Saint-Simon la référence dont je vous parlais hier, voici que je tombe sur l'exemple le plus canonique possible quant à mon propos :

"Dieu se cache sous le hasard ; le Diable traverse Dieu. La philosophie saint-simonienne de l'histoire (et de la politique) s'inscrit dans un providentialisme (...) dont la théorie des « petites causes » [est] l'inséparable corollaire. La « fenêtre de Trianon » (une malfaçon est la cause de la guerre de 1688) est un exemple presque aussi connu que le « nez de Cléopâtre », ou la « puissance des mouches » : un détail - une fenêtre un peu de guingois -, par le relais de la psychologie des individus (Louis XIV tire vanité de sa justesse de coup d'oeil ; maître fourbe et grand ambitieux, craignant pour sa place des « Bâtiments », Louvois veut se rendre indispensable), entraîne d'immenses, d'incommensurables suites." (Saint-Simon, Mémoires, Pléiade, éd. Coirault (auteur de ces lignes), t. 1, p. LVIII-LIX).

Providentialisme et « petites causes »... Il est regrettable que je n'aie pu retrouver ce texte hier, j'aurais pu faire une rédaction plus rapide, et au passage prétendre que j'avais le « nez de Cléopâtre » en tête, quand il ne m'est pas venu à l'esprit une seule fois (quel que soit, d'ailleurs, l'éventuel degré d'ironie que Pascal met dans son affirmation que « s'il eût été plus court... »). Bon, prenons ça pour une confirmation, et ne nous flagellons pas plus que de raison.


Welcome Danger Medium Web view

(AMG perdu dans ses réflexions, inconscient du danger...)


Une précision : on aura compris que lorsque je parle des sociétés traditionnelles comme « plus organisées », je parle avant tout, quoique non exclusivement, d'une organisation du sens (seul ce qui a un sens est réel...). Par rapport à nous et dans certains domaines, cela pouvait être un drôle de bordel (j'y pensais en prenant le métro hier soir, univers organisé et codifié s'il en est).

Et tant qu'on y est et puisque je préfèrerais ne pas interrompre cette série de textes par un envoi sur un autre sujet, je signale - merci M. Radical - cet entretien avec Jacques Rancière et Judith Revel, entretien dont j'extraie ce passage :

"J. Rancière : C’est la gauche qui a liquidé 68. En 1981, à peine élu, François Mitterrand déclara qu’avec sa victoire, la majorité politique venait enfin de rejoindre la majorité sociologique du pays. Il entérinait ainsi une définition sociologique de la politique comme coïncidence entre les institutions de l’Etat et la composition de la société. Or, 68 a été un moment politique important parce qu’il a créé une scène politique distante, et des institutions de l’Etat, et des compositions de blocs sociaux. La politique est ce qui interrompt le jeu des identités sociologiques. Au XIXe siècle, les ouvriers révolutionnaires dont j’ai étudié les textes disaient : « Nous ne sommes pas une classe. » Les bourgeois les désignaient comme une classe dangereuse. Mais pour eux, la lutte des classes, c’était la lutte pour ne plus être une classe, la lutte pour sortir de la classe et de la place qui leur était assignées par l’ordre existant, une lutte pour s’affirmer comme les porteurs d’un projet universellement partageable. 68 a réactivé cet écart entre la logique d’émancipation et les logiques classistes.

(J.-P. Voyer, il y a quelques semaines et à quelques jours d'intervalle : "La lutte des classes existe toujours, mais… il n’y a que les capitalistes qui luttent." ; "La lutte de classe (classe au singulier svp) existe, les riches que personne ne défend doivent durement lutter." Cela me fait aussi penser à la phrase de Goebbels à Fritz Lang : "C'est nous qui décidons qui est juif et qui ne l'est pas." : il ne faut pas prendre pour argent comptant les définitions et classifications opérées par le pouvoir (ni croire qu'on puisse ne pas être défini en aucune manière).)

J. Revel : 68 a fait imploser la notion de classe, mais aussi celle d’identité. Ce qui dominait, c’était le plaisir du changement, la métamorphose, le refus de déclarer qui on était. On sortait de la « morale d’état civil », pour reprendre une belle expression de Michel Foucault. Le paradoxe, c’est que, dans le reflux qui a suivi, on a vu se multiplier les appartenances identitaires, communautaristes. Parce qu’on a cru que c’était un bon moyen de résister ; parce que, du point de vue du pouvoir, paradoxalement, cela facilitait la gestion des individus. La référence identitaire ou communautaire, quand elle se clôt sur elle-même, est une manière de parler la langue du pouvoir, de s’autodésigner dans les catégories mêmes du pouvoir, dans son langage. Aujourd’hui, le seul espace politique de contestation qui soit reconnu, c’est la prise de parole communautaire ou identitaire, et ce n’est bien entendu pas un hasard. C’est une manière de réintroduire de la fermeture et de l’unité là où la puissance politique est au contraire celle des différences.

Lors de la crise des banlieues il y a deux ans, on a assisté à une tentative désespérée de définir qui étaient les émeutiers, le « sujet » de la révolte. On a cherché à constituer des catégories. On a parlé des « Noirs contre les Blancs » ; ou des « immigrés contre les Français ». On a évoqué les désœuvrés, les politiquement aphasiques, les socialement stériles, on a parlé d’entropisation sociale, on les a opposés aux étudiants qui manifestaient contre le CPE, aux chômeurs, aux précaires… Bien plus que les voitures brûlées, c’est cette difficulté à rendre compte de ce nouveau sujet collectif qui a été la cause de la panique qui a saisi les dirigeants politiques. Parce que les émeutiers ne disaient pas qui ils étaient, mais comment ils vivaient."

Suit un passage plus gauchisant et moins intéressant, que je supprime en vous laissant avec ce lien entre ces diverses tentatives de refus des classifications pré-établies, qu'encore une fois on ne confondra surtout pas avec du « spontanéisme ».


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Comme Nicole, il faut savoir tenir la barre, éviter tous les écueils...

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