dimanche 24 octobre 2010

De l'inconvénient d'être père. - Quelques réflexions sur le syndicalisme et l'association, III.

Voici de nouveau un texte dont la rédaction remonte à quelques semaines. Je n'arrivais pas à le finir, je comprenais en partie, mais en partie seulement pourquoi. A le relire il me semble que la meilleure chose à faire est de vous le donner tel quel, avec un commentaire en guise de conclusion.


Première partie.

Deuxième partie.


Dans la deuxième partie de ces réflexions, je vous annonçais quelques remarques sur les difficultés pratiques des conceptions holistes et/ou associationnistes de la société. Je pensais plus particulièrement à la doctrine de Maurras. Il peut paraître superflu de se lancer dans des explications sur l'impossibilité ou la très grande difficulté à « rendre » un Roi à la France en 2010, alors même que personne ou presque ne réclame officiellement un retour à la royauté, mais, outre le simple plaisir de comprendre et d'essayer de faire comprendre, il y a au moins deux bonnes raisons pour s'interroger (aujourd'hui, d'un point de vue assez général et théorique) sur la nature et les causes de l'échec de Maurras :

- les livres de Maurras proposent des analyses qui se veulent holistes de la société française et de ce qu'il faut faire pour l'améliorer : elles peuvent donc, dans une certaine mesure, être prises comme exemple des qualités et des limites de ce type d'analyse par rapport à la société contemporaine ;

- c'est un lieu commun que d'évoquer le caractère monarchique de la Constitution de la Ve République : quelle qu'en soit la véracité profonde, cela signifie au moins qu'il n'est pas si ringard que l'on peut le penser au premier abord que de se poser des questions sur les fonctions (politique, symbolique…) du Roi.

En réalité, j'ai déjà, au fil du temps, déposé, comme le Petit Poucet, assez d'indices sur ces thèmes pour que vous puissiez par vous-mêmes ajouter deux et deux, ou au moins pour que vous sachiez déjà où je veux en venir. Il s'agit donc, pour le dire vite, de jouer Yonnet contre Maurras - et contre Balzac, Bonald… Relisons donc le beau texte de Balzac mis en ligne il y a quelque temps par le maître :

"En coupant la tête à Louis XVI, la Révolution a coupé la tête à tous les pères de famille. Il n’y a plus de famille aujourd’hui, il n’y a plus que des individus. En voulant devenir une nation, les Français ont renoncé à être un empire. En proclamant l’égalité des droits à la succession paternelle, ils ont tué l’esprit de famille, ils ont créé le fisc ! (…) Tout pays qui ne prend pas sa base dans le pouvoir paternel est sans existence assurée." - Maurras l'avait bien compris, qui n'a cessé de lutter pour la liberté de tester et pour la restauration de la puissance paternelle.

Le holisme de Bonald (qui, si ma mémoire est bonne, est explicitement évoqué dans les Mémoires de deux jeunes mariées d'où ce texte est extrait, Balzac en tout cas s'en réclamait) et de Maurras est notamment fondé sur cette idée : la puissance royale est à l'image de la puissance paternelle, elles se renforcent l'une l'autre. Chaque père est roi en sa famille, le Roi est le père des Français. La société est composée d'une pyramide de royautés familiales hiérarchisées, au sommet de laquelle se trouve la Royauté elle-même, fondée par ces « familles royales », les symbolisant, leur garantissant en pratique et symboliquement la pérennité.

De ce point de vue, il est tout à fait logique que Maurras ait senti l'importance de la liberté de tester, qui d'une part préserve la puissance du père, lequel a une arme de pression sur ses enfants, d'autre part permet aux fortunes familiales de se préserver dans le temps, au lieu d'être divisées à chaque génération. Ajoutons que le dirigeant de l'Action Française eut aussi le mérite de comprendre l'importance, d'une part de la démographie - et donc de s'inquiéter de la baisse de la natalité en France -, d'autre part des politiques publiques pour y remédier, cette baisse de la natalité - qui sera toujours pour un Drieu la Rochelle comme un crime de la France vis-à-vis d'elle-même - étant par ailleurs à mettre en relation avec les lois sur la succession :

"Notre natalité a baissé ? Mais il n'est pas prouvé que cette baisse soit indépendante de nos lois politiques, ces chefs-d'oeuvre de volonté égalisante et destructive qui tendent à rompre l'unité des familles et à favoriser l'exode vers les villes des travailleurs des champs. Il n'est pas prouvé davantage que l'on ne puisse y remédier, directement et sûrement, par un certain ensemble de réformes profondes et doublées d'exemples venus de haut. Une politique nationale eût changé bien des choses, du seul fait qu'elle eût existé." (Kiel et Tanger, p. 137.)

« Directement et sûrement » : là est le problème. Si le raisonnement de Maurras est aussi clair que cohérent, il ne colle plus à la réalité anthropologique de la France de la fin du XIXe siècle : pas seulement parce que depuis 1793 on a « coupé la tête » de la puissance paternelle et qu'une tête ne repousse pas comme ça, mais parce qu'avant même que Louis XVI fût étêté les pères, et pas n'importe lesquels, les aristocrates, avaient commencé, de leur propre chef, c'est le cas de le dire, à se la couper.

Revenons à l'absolutisme royal et à Louis XIV, apogée de la royauté française selon Maurras. Gobineau, Nietzsche, Péguy et Halévy l'avaient bien compris et exprimé : en sapant l'autorité des grandes familles nobles issues de la Royauté Louis XIV détruisait en même temps l'édifice pyramidal sur lequel reposaient et qui légitimait la présence et la symbolique royales. On l'illustre le plus souvent par le libertinage, le côté partouzard de la noblesse française au XVIIIe, critiqué ou moqué par Taine ou Cioran, mais il faut aller plus loin. En se comportant comme elle se comporte, en se laissant par ailleurs séduire par les thèses d'un Rousseau, la noblesse ne fait pas que se déconsidérer, et donner prise à la critique selon laquelle elle s'est juste "donné la peine de naître, et rien de plus". Elle est en train de mettre en oeuvre le tournant historique majeur qui forme l'ossature et la thèse principale du Recul de la mort de Yonnet.

Dans un enchevêtrement complexe de causes et d'effets, médicaux, techniques, psychologiques, politiques, la noblesse française désoeuvrée, dépossédée de ses fonctions historiques, ne se contente pas de partouzer, ou plutôt ne partouze que parce qu'elle est en train de mettre au point un modèle de reproduction familiale inédit, et qui, c'est en quelque sorte vertigineux, la France donne ici le ton, à tous et pour longtemps, va devenir petit à petit, évolution toujours en cours, celui du monde entier : elle ne va plus faire des enfants pour se reproduire en tant que noblesse, pilier et gloire de ce qui va bientôt devenir, en partie pour cette raison même, l'Ancien Régime, elle va les faire parce qu'elle a envie de les faire et pour les aimer en tant qu'elle a eu envie de les faire. C'est ce que Paul Yonnet appelle « l'enfant du désir d'enfant ». Je redonne ci-après quelques extraits de l'interview synthétique où l'auteur du Recul de la mort exprime l'essentiel de sa thèse, autorisons-nous deux digressions avant de reprendre la démonstration :

- pour les amateurs d'« identité nationale », il faut voir que nous tenons là une expression très concrète des ambiguïtés de l'identité française. La France est à la fois la fille ainée de l'Église et le pays des droits de l'homme, disait, après d'autres, Muray : la mutation idéologique, morale et, c'est l'expression, politico-sexuelle, de la noblesse française au XVIIIe siècle (on passe de La Rochefoucauld à Valmont, pour prendre des symboles) est le moment où le passage se fait entre les deux - et ce passage s'est notamment fait au plumard, papa dans maman ;

- j'ai dit que la noblesse avait commencé à cette période à se couper elle-même la tête, on peut se demander, en pensant à une autre phrase de Balzac, citée par Lucien Rebatet : "Balzac dit quelque part que les femmes ne redoutent plus les menaces de mort depuis que les hommes n'ont plus d'épée au côté", on peut se demander si, sous ses apparences libertines et queutardes auto-proclamées, elle ne s'est pas coupé, par la même occasion, un autre organe essentiel (dans Woody et les robots, on annonce à W. Allen qu'on va le transporter dans le futur après lui avoir modifié le cerveau, ce à quoi il répond : « Oh non, pas le cerveau ! C'est mon deuxième organe préféré ! »). Aller plus loin dans cette direction impliquerait de nombreuses précisions théoriques et historiques sur la « virilité », « l'égalité des sexes », etc. Je me contenterai ici de mentionner cette hypothèse et de rappeler cette phrase de Proudhon : "Nul n'est homme s'il n'est père." Ce qui dans notre contexte se reformule ainsi : un libertin est-il aussi viril qu'il le croit ? Peut-on être vraiment viril sans être père ? Etc.

Laissons ces questions que l'on aurait tort, n'est-ce pas Dr Orlof, de juger naïves ou conservatrices, et reprenons le fil de notre démonstration. Balzac, lorsqu'il publie les Mémoires des deux jeunes mariées (1841), saisit à chaud une évolution qui, si elle a déjà eu des effets, notamment politiques, très importants, n'en est encore, d'un point de vue démographique et surtout anthropologique, qu'à ses débuts. Quelques décennies plus tard, Maurras arrive… trop tard.

Le directeur de l'Action Française n'a pas saisi, d'une part l'importance du processus en cours, d'autre part que ce processus était irréversible. Irréversible d'abord parce qu'une fois que les progrès de la médecine permettent à la grande majorité des enfants de survivre, et donc aux couples de ne faire que les enfants qu'ils veulent faire, on ne revient pas en arrière.

(Écrivant ces lignes alors même que l'on constate que l'évolution du capitalisme le conduit à ne plus savoir faire ce qu'il savait faire il y a encore peu, au point qu'à certains égards il n'assure même plus le progrès technique qui est une de ses justifications principales (ce qui est une bonne nouvelle) : j'exagère, mais le règne envahissant de la mauvaise qualité et de la camelote n'est tout de même pas une évolution innocente ; écrivant ces lignes, donc, je les trouve un rien optimistes. Admettons néanmoins que du point de vue de la mortalité infantile il y aurait du chemin à faire pour revenir en arrière, ceci sans même évoquer les transformations psychologiques induites par le « recul de la mort. »)

Certes des lois égalitaires ont favorisé le processus, mais, outre que ces lois ne sont justement pas venues de nulle part, et que l'intérêt de la noblesse française au XVIIIe pour les théories des Lumières, puis des Droits de l'homme, est à relier à son évolution décrite plus haut, il est clair que les mesures proposées par Maurras auraient, à terme, été balayées par ce que l'on peut ici appeler sans remords le « sens de l'histoire ». Jugeant avec le recul il serait mesquin de se moquer, mais il n'est pas sans piquant de voir le pourfendeur du juridisme, l'apôtre du « pays réel » par opposition au « pays légal » (opposition en soi intéressante, mais parfois pervertie), s'illusionner quelque peu sur le pouvoir des lois.

C'est ici le point le plus important : le processus est irréversible non seulement à cause des progrès de la médecine, mais en raison de l'évolution psychologique qu'il induit. Cela a pour conséquence de saper, dans des mesures diverses mais irrémédiablement, l'autorité, paternelle comme institutionnelle. Relisons Paul Yonnet :

"Toute la psychologie de l'enfant se construit autour de ce désir [d'être désiré et de l'avoir été au moment de papa dans maman]. Dès sa naissance, et parfois pendant la grossesse, les parents vont lui répéter et lui montrer qu'il a été désiré. L'enfant va vouloir se l'entendre confirmer tout au long de sa croissance et surtout réclamer des preuves. La seule preuve, absolument cardinale, que cet enfant a bien été appelé au monde pour lui-même, c'est de lui offrir les conditions d'épanouir sa personnalité en toute indépendance. Car c'est un moi singulier qui échappe à ses parents. Il ne peut surgir que de l'intérieur de lui-même. Toute la relation éducative va être organisée autour de cette autonomisation rapide, avec, en filigrane, une crise de l'interdit. Car une question va se poser en permanence aux parents : « Si j'ai désiré cet enfant, pourquoi l'empêcherais-je de faire ce qu'il veut ? » En miroir, l'enfant va répondre : « Si je suis un enfant du désir, pourquoi mes parents m'empêchent-ils de faire ce que je veux ? » Ce besoin d'autonomie, désormais presque congénital, sape a fortiori l'autorité de l'État et de toute institution qui n'est pas les parents. Le terme « autorité » vient d'un mot latin qui signifie « auteur ». L'individu moderne étant né du seul désir de ses auteurs, les parents, il s'estime in-créé par tous les autres. Il ne leur doit rien. En réalité, la famille produit un nouvel individu affectivement et psychologiquement équipé, mais techniquement dépouillé : elle s'est délestée sur la collectivité de toute une série de fonctions, formation, éducation, santé, protection, contrôle social, etc. Mais la société est priée de se mettre au service de ce nouvel individu, et non l'inverse."

Il y aurait des objections à faire ou des nuances à apporter, mais continuons :

"L'individualisme n'a pas scellé la mort de la famille, qu'on accusait dans les années 1970 d'être castratrice : au contraire, c'est au sein même de la famille, revalorisée, qu'il niche et prospère. Quand la Révolution française s'est attaquée à la famille, c'était pour promouvoir les droits de l'individu, brimé. Le Code civil, en 1804, l'a réinstaurée, bétonnée aux dépens de ces derniers, tant pis pour l'individu. Jusqu'en 1965. Alors a commencé une vaste réforme réhabilitant la femme en tant qu'épouse et mère. On a cru qu'il s'agissait de mettre à égalité les deux sexes. Mais c'était un leurre. Ce qui était en jeu, c'était la refondation de la famille autour du droit de chaque individu la composant. (…) On pensait que l'individu ne pourrait jamais s'épanouir que sur les ruines de la famille. Mais celle-ci ne s'est pas effondrée. Elle s'est métamorphosée."

C'est le point cardinal de l'évolution, celui qui invalide les théories holistes conservatrices d'un Bonald ou d'un Maurras : l'évolution anthropologique a conduit à ne plus opposer individualisme et famille. Celle-ci était autrefois un rempart contre l'individualisme, celui-ci s'est construit, ou a cru se construire, contre elle (« Familles, je vous hais ! »), et voilà qu'elle devient le support et la légitimation d'un nouvel individualisme. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a plus d'adolescent fugueurs, cela veut encore moins dire qu'il n'y a plus de névroses familiales, mais que ce qui était le support de la pyramide ne peut plus rien supporter, n'est plus un support d'autre chose que de soi-même.

Notons au passage que l'erreur de Maurras (qui d'ailleurs n'eut pas d'enfant, légitime en tout cas) est ici partagée par la doxa gauchiste : famille moteur de l'autorité pour l'un, famille répressive, castratrice, pour les autres, dans les deux cas on reste sur un modèle dépassé, on veut le restaurer ou l'abattre sans voir qu'il a évolué.

Revenons à la politique. Son évolution ne peut être totalement synchrone avec celles des moeurs sexuelles et familiales ; au surplus, le processus mis en lumière par Paul Yonnet n'a pas été un long fleuve tranquille ni une évolution linéaire - la direction a toujours été la même, le rythme et la vigueur du courant ont pu varier ("La route est droite, mais la pente est forte", comme disait l'autre…). Ceci pour marquer qu'il peut y avoir des télescopages entre le temps de la vie politique, institutionnelle, et le temps des moeurs, et qu'il n'est donc pas illégitime de voir dans la Ve République, quand bien même elle serait antérieure de quelques années à l'apparition de la pilule (décrite par Paul Yonnet, toujours dans la même interview, comme une « arme atomique » : le gaullisme, c'est la bombe vis-à-vis de l'extérieur du pays, la bombe à l'intérieur des familles - évidemment nucléaires…) qu'elle n'a pas légalisée par hasard,

il n'est pas illégitime de voir dans ce régime celui qui correspondait à peu près à l'évolution en cours des moeurs (auxquelles on ajoutera ici le désir de croissance économique, laquelle avait besoin d'un État plus fort que celui de la IVe République pour vraiment prendre son essor). On peut ici faire un raisonnement analogue à celui utilisé l'autre jour au sujet du rôle de l'État dans la constitution gaullienne. Dans un pays où la notion de la famille est en train d'évoluer grandement, sans que l'on s'en rende encore vraiment compte (ajoutons le rôle de l'exode rural, au coeur de toutes ces évolutions), cette espèce de contrefaçon de la royauté mise au point par un républicain d'esprit maurrassien était bien l'objet hybride qui pouvait, d'une part être accepté des Français, d'autre part à la fois favoriser et dans une certaine mesure contrôler les grands mouvements de moeurs en cours. L'harmonie à cet égard entre les différentes composantes de la société fut d'ailleurs telle qu'on envoya à l'hospice le faux Roi, tel n'importe quel vieillard, dès que l'on considéra, à tort ou à raison, qu'il avait fait son temps, que le père était devenu un insupportable papy.

Vient d'ailleurs à l'esprit cette idée de l'importance, symbolique, politique, de l'âge du Président. De Gaulle viré en partie parce que trop vieux pour la société dont il avait accompagné la croissance sinon la naissance, Pompidou vite malade et décédé, arriva au pouvoir une figure fort peu paternelle, plutôt filiale même (avec une contrefaçon - la particule - qui n'est pas innocente, qui lui donne un parfum de bâtardise), Giscard, l'homme de l'avortement et de la fin de la souveraineté française en matière monétaire. Foutu à la porte pour n'avoir pas su, enfant gâté, se contenir quand on lui proposa un beau cadeau (les diamants de Bokassa), il céda la place à une curieuse figure, dont l'ambiguïté par rapport à la silhouette paternelle traditionnelle résume à elle seule l'ambiguïté de son règne. Mitterrand avait l'âge et le charisme pour incarner une figure paternelle, mais si le père traditionnel incarne lui-même une sorte d'immuabilité et de sens de la fidélité, son itinéraire pour le moins méandreux empêchait ou rendait bien fragile et artificielle cette incarnation - d'ailleurs, qu'est-ce qu'un père rimbaldien, qui propose de sa propre initiative de vous « changer la vie » ? On touche là du doigt les causes du mélange de permissivité et de terrorisme intellectuel subtil qui caractérisèrent les années 80. Et finalement, dans cet ordre d'idées, ce que Mitterrand incarna le plus, c'est la maladie, la longue et douloureuse maladie de l'aïeul que l'on enverrait bien se faire euthanasier (tiens, le débat apparaît alors…), pourri de l'intérieur et autour duquel tout est pourri.

De même que le décès de Pompidou amena l'élection d'un président jeune, de même aurait-il sans doute été logique, par rapport à notre point de vue du jour, que Mitterrand cédât la place à une silhouette du type de celle de Nicolas Sarkozy. Pour des raisons où la contingence, les structures politiques du régime (il faut du temps pour percer, pour « devenir présidentiable »), la symbolique sont étroitement entremêlées, il fallut d'abord en passer par Jacques Chirac, qui partait à peu près avec les mêmes qualités (l'âge, l'expérience) et les mêmes défauts (les innombrables retournements de veste) que son prédécesseur pour ce qui est de ses possibilités d'incarnation paternelle. L'amusant avec Chirac, c'est qu'il sépara complètement cette fonction présidentielle symbolique, qu'il occupa avec sérieux et professionnalisme, mieux sans doute que Mitterrand, bien mieux que Giscard et Sarkozy, d'avec ses rares initiatives politiques, qui allèrent dans le sens contraire : la suppression du service militaire, figure usée mais encore existante de l'autorité ; la caution donnée aux Juifs pour se faire les dents sur la France ("Vous pouvez vous lâcher, vous pouvez vous gaver", telle était finalement la signification de la « reconnaissance » des responsabilités de l'État français dans la déportation des Juifs), repentance dont on ne saurait dire qu'elle ait fait beaucoup de bien pour la concorde nationale (pour l'unité de la famille). La seule fois où il fit coïncider son devoir d'incarnation symbolique et son devoir d'assurer la continuité de la souveraineté nationale fut justement sa seule initiative louable - un peu quichottesque, mais c'est une autre histoire -, l'opposition aux États-Unis sur la guerre en Irak. (Que malheureusement il voulut payer en bradant encore un peu notre souveraineté, au Moyen-Orient et par rapport à l'Otan, anticipant sur son funèbre successeur : après avoir été père, il joua la comédie du retour de l'enfant prodigue.)

Avec Sarkozy… nous retrouvons un fils, un faux fils, avec un gros problème concernant le désir qu'on a eu de lui (ce qui peut d'ailleurs expliquer en partie sa conception caricaturale et brutale de l'autorité [1]), de surcroît père très moderne - familles recomposées, adultères plus ou moins exhibés, par lui ou ses compagnes… Ici au moins et malgré les déclarations pompeuses il n'y a pas d'ambiguïté, l'incapacité à assumer un rôle paternel vis-à-vis de la nation correspond parfaitement à une politique d'abandon des formes institutionnelles et psychologiques de la souveraineté nationale.


Cette longue digression, que je n'avais pas prévue lors du début de la rédaction de ce texte, ne nous a pas fait sortir de notre sujet. Si un chef d'État, élu au suffrage « universel », est à la fois un symbole, une incarnation et un moteur des évolutions en cours dans la société, la possibilité, l'envie et la manière qu'il a de jouer le rôle du père que la constitution dans l'esprit de son fondateur lui attribue, tout cela est révélateur des dynamiques anthropologiques qui nous occupent aujourd'hui.

Il importe néanmoins de dissiper quelques ambiguïtés que l'histoire ici retracée à gros traits peut susciter. Tout d'abord, de même que l'honnêteté du général vis-à-vis de l'argent a pu couvrir de son manteau de vertu les turpitudes des barons de l'UDR et autres Foccart, Pasqua, etc., il ne faut pas oublier ce paradoxe constitutif de la Ve République qu'il fallait une silhouette paternelle à l'ancienne telle que de Gaulle pour accompagner la société dans ses évolutions anti-patriarcales. Ce que signifia, entre autres, Mai 68. Peut-être faut-il prendre le problème à l'envers et s'amuser de ce paradoxe historique qui vit un esprit maurrassien et holiste favoriser l'apparition du nouvel individualisme. Peut-être aussi ce régime ambigu est-il mort en 1968 et 1969, ou lors du décès de Pompidou (on a peur des vieux chefs d'État, on voit dans le père un malade, un impuissant en puissance) et l'éviction de Chaban-Delmas (on ne veut plus du gaullisme et des résistants, on leur préfère un héritier de collabos), ce qui expliquerait avec quelle facilité ceux-là mêmes qui ont en charge la souveraineté nationale l'ont petit à petit bradée, le sursaut chiraco-villepiniste au sujet de l'Irak ne pouvant masquer la longue histoire de cet abandon, depuis Giscard - si ce n'est depuis Georges « Rothschild » Pompidou…

Quoi qu'il en soit, il ne faudrait pas assimiler sans plus d'examen capacité du chef d'État à incarner le père, souci de la souveraineté nationale et faculté à exercer une politique efficace. Ce n'est pas parce que c'était le souci originel de de Gaulle, ce n'est pas parce que nous avons pu, dans notre bref survol, repérer des corrélations, positives (de Gaulle, Chirac et l'Irak) ou négatives, en ce sens, que l'équation est en elle-même aussi simple. Il est tout à fait possible d'envisager la possibilité, malgré la dérive des institutions depuis le passage au quinquennat et l'inversion du calendrier des élections par Lionel Jospin, de l'arrivée au pouvoir d'un président peu paternel mais compétent et concerné par l'intérêt national - d'ailleurs, le pro-de Gaulle Soral envisage, pour tenir ce rôle, une femme jeune (du point de vue des normes du personnel politique français), Marine Le Pen…

Tout cela nous ramène, tentons de boucler la boucle, à la question de l'autorité. Ce qui pose problème, je l'ai signalé de façon allusive plus haut, ce qui pose problème dans la thèse de Paul Yonnet au moins en tant qu'elle est exprimée dans les propos cités aujourd'hui, c'est une manière de suggérer qu'il n'y a plus d'autorité, paternelle ou institutionnelle. Je ne veux pas trop chicaner l'auteur du Recul de la mort à cet égard - il ne s'agit ici que d'une interview -, l'important est de ne pas se tromper de question. Ce qui a disparu, si ce n'est éternellement, du moins depuis un certain temps et pour un bon bout de temps certainement, c'est l'autorité paternelle en tant que fondement de la famille et en tant que pilier de la société, ce qui n'est pas rien. De ce point de vue, on ne saurait trop conseiller aux féministes de prendre des précautions au lieu d'utiliser à tout va les termes de « patriarcat », de « société patriarcale ». On peut évoquer des vestiges du patriarcat, à la limite des résurgences du patriarcat, mais la France n'est plus une société patriarcale.

Ce qui ne signifie pas que les violences des hommes à l'égard des femmes n'existent pas ou ne doivent pas être combattues, mais on doit plutôt se demander si elles n'entrent pas dans un autre cadre, que l'on appelle souvent - et cette appellation, sous les réserves que je vais essayer d'expliciter, me semble légitime - la « crise de l'autorité ». J'ai évoqué la conception caricaturale de l'autorité exprimée par Nicolas Sarkozy. Notre ignoble Président se comporte ici comme dans d'autres domaines, il isole un élément en lui-même légitime et partie intégrante d'une conception qui a fait ses preuves (ici, l'autorité du pater familias, ailleurs les fonctions régaliennes de l'État, son monopole de la violence légitime, etc.) et ne se concentre que sur cet élément. On ne fera pas grief à ce fumier d'avoir hérité d'une situation dans laquelle des composantes d'un tout autrefois cohérent ont été dissociées, on lui reprochera de continuer à les dissocier, avec l'agressivité impulsive qui le caractérise - donnant par là-même du grain à moudre aux gauchistes, toujours enclin à jeter le bébé de l'autorité avec l'eau du bain des violences policières. A ce train là nous sommes repartis pour des années de confusion entretenue des deux côtés, Sarkozy jouant les coqs, Onfray encaissant ses droits d'auteur.

Ceci posé, il me semble que, en dépit de ou en réaction aux antinomies évoquées par Paul Yonnet ("« Si j'ai désiré cet enfant, pourquoi l'empêcherais-je de faire ce qu'il veut ? » (…) « Si je suis un enfant du désir, pourquoi mes parents m'empêchent-ils de faire ce que je veux ? » Ce besoin d'autonomie, désormais presque congénital, sape a fortiori l'autorité de l'État et de toute institution qui n'est pas les parents."), parents comme membres d'institution éducatives en sont venus à se demander à quoi ils servaient encore, à quoi ils pouvaient encore servir, ne serait-ce que pour éviter de se coltiner des enfants purement et simplement névrosés.


Ici, j'ai bloqué… Il est bien évident avec le recul que ce blocage est dû à la conscience que je ne pouvais vraiment partir dans cette dernière direction sans un travail de documentation un peu plus consistant que les simples observations que j'ai pu faire au jour le jour ces dernières années au fil de la croissance de mes enfants. La sensation aussi vague que précise, eh oui, de commencer à employer un style convenu et ennuyeux était un autre indice que quelque chose n'allait pas.

Après relecture de l'ensemble, la piste que je donnerais est la suivante : nous serions face à l'autorité dans une situation analogue dans ses grandes lignes à celle des penseurs libéraux en face de l'État moderne, qu'ils ont contribué à créer. Désacralisée, désenchantée si l'on veut faire du Gauchet, désimbriquée si l'on penche vers Polanyi…, l'autorité n'est plus un élément d'un ensemble de relations réciproques - devoirs, droits, garanties, obligations, etc. -, elle est, pour ainsi dire, seule dans son coin. Du coup elle manque, du coup on la réclame, mais dès qu'elle arrive avec sa grande gueule et ses chaussures sales, on n'est plus sûr de la vouloir chez soi. De ce point de vue on peut admettre que la fonction de N. Sarkozy ne soit pas très facile.

Je reviendrai sur tous ces sujets, me contentant pour finir de rappeler la principale thèse de ce qui précède : la filiation, qui était soumission à la collectivité, qui était d'essence holiste, devient individualiste, devient peut-être la fondation même de l'individualisme. (De ce point de vue, l'expression « nouvel individualisme », qui m'était venue spontanément sous la plume, est très maladroite : il s'agit de l'individualisme, tout simplement, en tant que conséquence du « recul de la mort », mais il n'apparaît tel qu'en lui-même, dans son essence familiale, que petit à petit et d'une certaine manière seulement récemment. J'ai glissé dans ma rédaction de la nouveauté du concept introduit par P. Yonnet, à la nouveauté du phénomène, et cela peut être source de malentendus.)

Paradoxalement, cette thèse exprimée, et après avoir mentionné nombre des problèmes que pose cette situation, je me sens un peu comme un dépressif qui aurait l'impression, à tort ou à raison mais avec conviction, d'avoir mieux cerné les raisons de son mal, lequel lui apparaît momentanément plus léger. Et pensant à un texte quelque peu grotesque de Drieu sur Doriot en 1937 (Textes politiques, pp. 332-334), qui finit sur la sentence : "Un chef, c'est d'abord un père", je ne peux m'empêcher de trouver un certain charme à la « réponse » que lui fait Cioran, en 1973, dans
De l'inconvénient d'être né : "Avoir commis tous les crimes, hormis celui d'être père."

Et peut-être qu'après tout, en ces années pilule et MLF, Cioran vise déjà et d'abord le père individualiste et essaie de nous donner un peu d'oxygène...




[1]
On compare parfois Nicolas Sarkozy à la racaille de banlieue : leur rapport analogue au désir que l'on a eu, ou pas, d'eux est un élément à ajouter au dossier de cette analogie. Racaille d'en haut, racaille d'en bas, encore… avec, à l'origine, un problème d'origine.

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samedi 11 avril 2009

La chute des anges.

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HU030283

(Londres, 1940 et 1943.)



Je lis dans Le testament de Céline de Paul Yonnet (Fallois, 2009, pp. 88), livre dont la lecture risque de reporter encore la publication des suites de notre "Apologie de la race française"..., ces quelques propos de Charles de Gaulle, notés par Claude Mauriac en 1946 :

"L'Angleterre ne veut à aucun prix que la France retrouve sa puissance."

"[Churchill] a perdu l'indépendance de son pays qui est devenu un dominion des Etats-Unis. (...) Dès lors les Anglais nous ont tout le temps trahis. Bien plus, ils ont trahi la Croix dans le Proche-Orient. Et ils ont ici trahi l'Occident, ils se sont trahis eux-mêmes. Je l'ai dit à Churchill. Je lui ai dit : « En définitive, c'est contre vous que vous travaillez. »"

Sur les Etats-Unis : "Ce qui risque d'être la pression américaine est effarant. Si jamais ce jeune pays est, par la force des choses, maître du monde, on n'ose imaginer jusqu'où ira son impéralisme. Ah, il faut avoir l'oeil..."

Sans commentaire !


Ou plutôt si, mais par la bande. Dans notre série "Les vingt plus belles actrices", après l'adorable Reese Witherspoon, je vais descendre un niveau supplémentaire dans l'abjection américaine et la vulgarité, en la personne de Jayne Mansfield.


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Marilyn - qui fera partie de ces vingt plus belles, à n'en pas douter - est déjà un incroyable excès, mais, ô miracle, elle a toujours gardé, même jusque dans ses épisodes les plus artificiels, une part intacte de naturel. Cette coexistence de la nature et de l'artifice - qui pourrait être une définition de l'éternel féminin : le comble à la fois, dans le même temps, du naturel et de l'artificiel - est sa marque propre, son génie particulier (et donc, si je suis la définition que je viens de proposer, la raison pour laquelle elle incarne si durablement l'éternel féminin).

Avec Jayne Mansfield, cette caricature à peine poussée parfois de Marilyn,


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cet équilibre se rompt, au profit bien sûr de l'artifice. Un fil se détache, une amarre est larguée, nous sommes dans l'américanisme pur : ça ressemble au réel, ça a les critères de reconnaissance du réel - en l'occurrence, une énorme paire de seins - et pourtant ce n'est plus que du virtuel. D'où l'idée, bien naturelle (en réalité, on le sait, un cliché du siècle de la célébrité), de prendre la belle en photo mirant sa propre notoriété, avec pour seul compagnon ce chien toujours chaudement placé entre ses cuisses,


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d'où aussi le côté pornographique de ces photographies « intimes »,


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ce que j'ai écrit sur le type de beauté de Jayne Mansfield s'appliquant d'ailleurs aussi bien à l'« érotisme » hollywoodien (et désormais « français »), avec ses femmes qui gémissent comme des folles au moindre début d'attouchement, qu'au porno américain et ses blondes frigides aux fausses poitrines.


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(Peut-être d'ailleurs tout film porno, américain, français ou tamoul, est-il d'emblée et irrémédiablement du côté du virtuel, sans rapport aucun avec quelque réel que ce soit. Je laisse les excellents spécialistes L. Maubreuil et Orlof y réfléchir...)


D'où aussi ce côté kitsch toujours aussi sidérant, cinquante ans après, qui en dit si long sur la « civilisation » américaine. Le Général le disait, qu'il fallait avoir l'oeil...


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(Les chiens, encore... Comme si la seule compagnie masculine que ces créatures d'éther pouvaient durablement admettre était purement animale. Et l'on sait le rôle des animaux de « compagnie » dans la vie des femmes américaines, on connaît le contraste entre l'état des hôpitaux publics pour pauvres et des hôpitaux privés pour chiens... Crève, « Occident » !)


Il reste, c'est la morale très (trop ?) judéo-chrétienne de l'histoire, que cette tentative virtualiste - que quant à moi je trouve touchante, j'ai de plus un souvenir ému de ses films avec F. Tashlin - a avorté : l'artifice avait été poussé trop loin, l'artifice tout seul ne suffit pas - ainsi que nos amis Américains sont en train de le découvrir. Symbole pour symbole, c'est dans cet emblème de l'American dream appelé voiture que les chairs hyperboliques mais bien réelles de Janye Mansfield subirent le choc qui les déchira et détruisit,


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en 1967, après quelques années d'errance et de déchéance, le public s'étant lassé assez vite de cette beauté trop quantitative, trop fictive. Le climat est autre, on préfère d'autres types de beauté, que ces deux photographies de Jane Fonda chez T. Sutpen (à qui j'ai aussi emprunté les photos de Londres en ouverture et celle du tombeau métallique de Jayne Mansfield) peuvent assez bien délimiter.

(Tant que j'y suis et dans le même esprit : deux photos du traître (décoré, of course) à la nation Churchill. Il est vrai qu'il ne fut pas le premier et que ce pays si fier de lui et de son armée lutte contre lui-même, avec l'« aide » de ces salauds d'Ecossais (inventeurs des Lumières, de l'économie politique, de la franc-maçonnerie et des fonds de pension, il fallait le faire... c'est l'Israël de l'Europe !), depuis des siècles maintenant. Pas étonnant que ses classes populaires soient plus violentes, plus alcooliques et plus xénophobes que la moyenne, avec tout ce qu'elles prennent dans la gueule depuis si longtemps...)

Revenons au présent. La métaphore est en place, il ne vous reste plus qu'à la filer : les Américains sont revenus au virtualisme, au pur artifice. Même cause, même effet : ce n'est plus une actrice bimbo avant l'heure qui s'écrase dans une automobile, c'est l'industrie automobile qui s'écrase, et d'autres avec elle. Et nous avec ?


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Joyeuses Pâques...


(Oui, une dernière remarque : on pourrait analyser le personnage d'Anita Ekberg dans La dolce vita (1960) comme une tentative de Fellini de réacclimater à l'Europe et à la nature une femme moderne et virtuelle, de voir ce que leur confrontation peut donner : l'assomption, ou le baptême, de la beauté moderne par le passé européen, et une érection chez Marcello... jusqu'à ce que la vie quotidienne, personnifiée, bouclons la boucle de ce texte, par un laitier, ne brise l'illusion de cette possible réconciliation.)

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samedi 14 mars 2009

Mon désenchantement dans ton cul...

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J'ai souvent exprimé des critiques à l'égard des thèses soutenues ou inspirées par Max Weber ou Marcel Gauchet, sur le thème du désenchantement du monde. J'ai ainsi pu écrire que notre monde n'était pas désenchanté, mais mal enchanté. Quelque chose néanmoins me gênait obscurément dans cette critique - et il faut avouer que les difficultés qu'il y a à lire M. Weber d'un côté (style laborieux, traductions de qualité incertaine), M. Gauchet de l'autre (style ultra-littéraire, absence de références précises... M. Gauchet est de ce point de vue encore plus « français » qu'un Michel Foucault, combien de fois son Désenchantement du monde m'est-il tombé des mains après quelques lignes), ne m'ont pas beaucoup stimulé.

Quoi qu'il en soit de cette dernière carence, j'ai spontanément trouvé un autre angle d'attaque, qui a au moins le mérite de la clarté et de la simplicité. "Seul ce qui a un sens est réel", cette formule d'inspiration hégélienne, que l'on trouve dans la Diatribe d'un fanatique, reste un des credo de ce café - quand bien même je devrais l'appuyer plus rigoureusement, notamment sur la philosophie de la perception (où l'on retrouve mes débats récurrents avec M. Limbes sur la phénoménogie).

Bref, seul ce qui a un sens est réel - et comme notre monde n'a plus de sens, il flotte dans un éther d'irréalité, sensible même dans la crise qui le secoue actuellement (cela peut changer rapidement ; et que les choses ne soient pas réelles ne veut certes pas dire qu'elles n'existent pas). Le monde traditionnel, disons jusqu'au XVIe siècle, avait un sens, il était donc réel. Il n'avait rien d'enchanté ou de désenchanté, il avait un sens. Parler de « désenchantement » au sujet de l'évolution du monde, c'est au mieux se tromper sur les causes et la nature de notre déprime - réelle, elle, elle est même peut-être ce qu'il y a de plus réel dans notre monde, comme le fondateur de la sociologie - Durkheim - l'avait compris très tôt (cf. Le suicide) -, confondre ce qui est cause et ce qui est conséquence ; au pire, et les deux options ne sont pas exclusives l'une de l'autre, une manifestation typique d'occidentalo-centrisme, où l'on ne voit dans les Sauvages que des gars qui passent leur vie à chanter et à danser, et dans les dignitaires des religions traditionnelles d'obscurantistes illuminés.

Ce qui est vrai, c'est que le sens a disparu en tant que facteur d'organisation du monde. Il serait donc plus juste de parler d'un monde désorienté que d'un monde désenchanté. Et cette désorientation globale a certes elle-même pu nourrir un sentiment de désenchantement, mais il faut alors immédiatement ajouter que dans le monde moderne on passe son temps à lutter contre ce désenchantement. Collectivement : c'est une des caractéristiques des totalitarismes, depuis les aspects les plus païens de la Révolution française jusqu'à l'hitlérisme. « Individuellement » (c'est-à-dire en fait collectivement, mais en croyant plus ou moins être le seul à le faire, et en voulant en tout cas ne le faire que pour soi) : ce qu'on appelle communément le fétichisme de la marchandise, la consommation comme remède au mal-être. On peut ajouter la foi en la science - qui donne certes un sens au monde, mais un sens non suffisant.

(Et le cinéma !


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Et le jazz !


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Comment un monde qui a pu produire Marilyn ou Billie Holiday serait-il ontologiquement désenchanté ?)

(Symétriquement, on accordera qu'il y a eu des tendances millénaristes dans beaucoup de religions (pas dans toutes). Mais les religions qui ont duré ont justement contenu ces tendances, plus vivaces maintenant qu'auparavant.)

Autrement dit : notre monde est désorienté, notre monde n'est pas assez réel, et ce sont les individus qui s'en retrouvent désenchantés, et qui luttent en permanence contre ce désenchantement. Le désenchantement est une caractéristique de notre monde non en tant qu'il serait désenchanté, mais en tant que le désenchantement y est présent dans les sentiments des individus qui peuplent ce monde. Ce n'est pas rien, mais ce n'est pas la même chose.


N.B. On peut dans le même ordre d'idées rappeler certaines pertinentes remarques de Wittgenstein, notamment sur la notion d'expérience : ici, puis . Heil !


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Les photos que j'ai utilisées aujourd'hui proviennent, pour l'enchantement « noble », de l'admirable site de Tom Sutpen, en lien permanent à mon comptoir, et pour l'enchantement « bas », de l'excellent espagnol Blonde Zombies (dont je dois la découverte au Dr Orlof, que les mânes d'André Bazin le protègent), et que j'ai aussi déjà utilisé. Dans la mesure où je n'ai pas toujours pu indiquer la provenance de ces photos, pour des raisons de place, dans la rubrique "Libellés", je leur reconnais publiquement ma dette ici même.

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jeudi 1 janvier 2009

Pause.

Yokihi


(Depuis que M. Cinéma a proposé, faisant écho à une initiative née outre-Atlantique, son classement des « vingt plus belles actrices », expérience dont le Dr Orlof a dressé un bilan statistique (vous trouverez de plus chez lui une liste de liens assez complète sur ce petit jeu), je me demande si je dois aussi rentrer dans la danse, ce que je pourrais éventuellement y ajouter.

Une des réussites - collectives - de cette suite de défis étant manifestement de faire resurgir de l'oubli certaines actrices, et certaines des émotions qu'elles ont pu susciter en nous, je me contenterai donc, apportant ma petite pierre, de faire figurer ici, à la manière qui est la mienne depuis maintenant, eh oui, des années, c'est-à-dire au fil des livraisons, en début ou en fin de texte et au nom du seul principe de plaisir, quelques actrices que mes collègues blogueurs, malgré les évidentes qualités de leurs listes, ont omises ou pas assez bien traitées à mon goût.

- Aujourd'hui, la seule
impératrice du cinéma, venant comme de juste d'un Empire - j'ai nommmé Machiko Kyo.)


Après avoir réglé son compte à Nicolas Sarkozy et avant de repartir vers de nouvelles aventures conceptuelles - incluant, puisque J.-P. Voyer me fait indirectement la leçon, la lecture ou relecture de R. Faurisson, quelle vie -, je vous signale que Alain de Benoist a eu la bonne idée de nettoyer son site et de rendre l'accès à celui-ci plus aisé. Vous trouverez notamment dans la rubrique "Consultez les textes en ligne" une intéressante mise au point sur « Le libéralisme et la morale » inspirée de J.-C. Michéa et Baudrillard, où l'on peut lire des remarques sur le tragique auxquelles je souscris d'autant plus que j'ai écrit les mêmes peu ou prou dans mes carnets de notes (je vous rajoute une idée, pour la peine : Alain Badiou n'a pas le sens du tragique - et c'est tragique !), et de cinglants aperçus sur l'inénarrable John Rawls et son « anthropologie imaginaire ». Bonnes lectures...


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(Les aisselles, mon Dieu, un jour je ferai le poème des aisselles féminines...)



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jeudi 27 novembre 2008

Dix minutes avec Dieu.




(Piqué chez le Dr. Orlof.)





Au passage - il y a trois liens devenus avec le temps inutiles ou presque, dans ma colonne de droite : Mauricette du fait de son éclipse temporaire ; M. Balp, manifestement perdu quelque part dans la Sierra ; l'Observatoire du Communautarisme, qui pourtant, après l'élection de B. Obama, ou comme on peut le constater ici, aurait encore du grain à moudre. Bon, entre autres pour la documentation que l'on peut y trouver, j'ai décidé de laisser ces liens, c'est triste un lien qui meurt.

Bonne journée !

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samedi 24 mai 2008

« La simplification considérable qu'introduit la tendance de l'individu à aligner son comportement sur celui des autres » (Ethique et statistique, II)

Ethique et statistique I bis.



Oublions provisoirement le texte de René Guénon. Les pages de Jacques Bouveresse que je retranscris aujourd'hui traitent de la possibilité ou non d'appliquer les lois de la probabilité à l'histoire humaine. L'idée est la suivante : il semble que la façon dont les sociétés évoluent ne serait pas bien différente si elles se contentaient de suivre les lois du hasard et de la probabilité (symbolisées ici par le recours à la théorie cinétique des gaz : lorsque celle-ci est évoquée, cela veut dire que c'est le hasard qui dirige les choses), mais jusqu'à quel point peut-on passer de cette apparence à une affirmation, et que signifierait une telle affirmation quant à notre éventuel pouvoir d'agir sur le cours des choses ?

En toile de fond, vous retrouverez des interrogations sur la modernité et la démocratie toutes en ambiguïté : si le hasard régit l'évolution des sociétés, il importe peu qu'elles soient démocratiques, dictatoriales, absolutistes, communautaires... Mais si la façon dont ce hasard agit passe par le comportement « libre » de l'homme moyen, alors il y a des chances qu'un régime démocratique - presque au sens tocquevillien d'« égalité des conditions » - soit encore plus régi par le hasard qu'un régime « aristocratique ». Avec un important bémol, tocquevillien aussi, mais surtout girardien : le mimétisme de l'homme moyen en régime démocratique.

Pour vous faciliter la lecture, je scinde ce texte en deux : la partie de de ce jour est la plus abstraite, la suivante plus « pratique ».


"Musil utilise, sur le mode ironique, une notion, celle d'« inharmonie préétablie », qui contredit explicitement une des idées centrales du système leibnizien. Sa suggestion est que, si rien n'a été concerté, réglé et harmonisé au départ, si ce qui est donné initialement est justement une absence complète de coordination et de dessein, c'est-à-dire une situation qui permet aux lois du hasard de jouer pleinement, alors le résultat que nous observons s'explique très naturellement. Si les choses, prises individuellement, ne vont dans aucun sens particulier, alors il est normal que nous ayons l'impression qu'elles vont globalement toujours dans le même sens et que ce soit, comme on dit, « toujours la même histoire », celle de l'homme moyen, et non de l'homme supérieur. Ce qui est moyen étant toujours également ce qui est le plus probable, il n'y a pas à s'étonner que le monde reste désespérément moyen et même devienne de plus en plus moyen. Autrement dit, il suffit peut-être d'utiliser simplement les règles de la probabilité pour expliquer la constatation que fait l'Homme sans qualités au début du roman : « Il apparut même à Ulrich (....) que le fait qu'on supprimât ici les fusils et là les rois, qu'un quelconque progrès, petit ou grand, diminuât la sottise ou la méchanceté, était d'une importance désespérément minime ; car le niveau des contrariétés et de la méchanceté redevient aussitôt le même, comme si le monde reculait une jambe à chaque fois qu'il avance l'autre. Voilà un phénomène dont il faudrait déceler la cause et le mécanisme secret ! Ce serait, pour sûr ! incomparablement plus important que d'être un homme de bien selon des principes caducs ».

Ulrich considère qu'il est en fait plus urgent et plus courageux d'essayer réellement de comprendre pourquoi l'ensemble ne progresse pas ou ne progresse pas davantage que de pratiquer l'héroïsme de la bonne action individuelle quotidienne selon les préceptes moraux en usage. C'est pourquoi l'on peut dire que « celui qui, dans sa vie privée, évite le mal et fait le bien, au lieu de s'efforcer de mettre de l'ordre dans l'ensemble, ne fait qu'adopter prématurément un compromis avec sa conscience, crée un court-circuit, se dérobe dans l'univers privé ». Le compromis est prématuré parce qu'il faudrait d'abord s'interroger sur les raisons pour lesquelles le bien que l'on s'efforce de faire et le mal que l'on l'essaie d'éviter dans les limites de son univers privé ont un effet si négligeable sur l'ensemble.

Ce qu'Ulrich propose à sa soeur d'admettre est que : « Supposé un jeu de hasard possible, le résultat montrerait la même répartition de chances et de malchances que la vie. Mais que le second membre de cette phrase hypothétique soit vrai ne permet nullement de conclure à la vérité du premier ». Autrement dit, si la réalité socio-historique était gouvernée entièrement par les lois du hasard, le cours des événements humains ne serait sans doute pas très différent de celui que nous observons ; mais cela ne prouve pas qu'elle soit effectivement gouvernée uniquement ou même principalement de cette façon. Ulrich reconnaît honnêtement que, pour pouvoir affirmer cela, c'est-à-dire conclure que, les choses humaines étant ce qu'elles sont, elles ne peuvent se produire et évoluer qu'en fonction des lois du hasard, il faudrait effectuer un travail que personne n'a encore entrepris jusqu'ici : « Pour être croyable, la réversibilité du rapport exigerait une comparaison plus précise, qui permettrait d'appliquer les notions de la probabilité aux événements historiques et intellectuels et de confronter deux domaines aussi différents ». Le raisonnement d'Ulrich pourrait être explicité de la façon suivante. Le seul sens dans lequel un système qui est abandonné entièrement aux lois du hasard puisse aller est celui qui va vers des états de plus en plus probables. Or c'est bien ce que le monde humain donne l'impression de faire, tout au moins si l'on en croit ceux qui se plaignent de la tyrannie croissante de la moyenne et de l'homme moyen. Pourquoi ne pas adopter, par conséquent, l'hypothèse audacieuse que les affaires humaines sont, en dépit de tout ce que nous aimerions croire, gouvernées de part en part par le hasard et par lui seul ?

La difficulté est, comme l'admet Ulrich, qu'il faudrait pour cela effectuer une comparaison qui semble tout à fait problématique. Après avoir évoqué les paradoxes auxquels a donné lieu l'application des lois du hasard aux sciences morales, Poincaré conclut qu'en réalité elles ne s'appliquent pas à ces questions, ne serait-ce justement qu'à cause de la tendance qu'a l'être humain à agir la plupart du temps simplement comme les autres. Le fait que les causes du comportement humain soient généralement très complexes et très obscures ne signifient pas qu'elles remplissent les conditions exigées pour que l'on puisse utiliser le calcul des probabilités dans les cas de ce genre : « Nous sommes tentés d'attribuer au hasard les faits de cette nature parce que les causes en sont obscures ; mais ce n'est pas là le vrai hasard. Les causes nous sont inconnues, il est vrai, et même elles sont complexes ; mais elles ne le sont pas assez puisqu'elles conservent quelque chose ; nous avons vu que c'est là ce qui distingue les causes “ trop simples ”. Quand les hommes sont rapprochés, ils ne se décident plus au hasard et indépendamment les uns des autres ; ils réagissent les uns sur les autres. Des causes multiples entrent en action, elles troublent les hommes, les entraînent à droite et à gauche, mais il y a une chose qu'elles ne peuvent détruire, ce sont leurs habitudes de moutons de Panurge. Et c'est cela qui se conserve » (Le hasard).

- l'expression que j'ai soulignée introduit une déplaisante ambiguïté, laquelle sera levée, au moins en principe, à la fin de ce paragraphe.

En d'autres termes, ce qu'on veut dire lorsqu'on se plaint que le monde soit si désespérément moyen semble être surtout qu'il y a malheureusement très peu d'hommes qui se comportent de façon exceptionnelle et inventive et que la plupart d'entre eux font tout simplement ce que tout le monde ou ce que la plupart des gens font. Mais la moyenne dont il s'agit n'est évidemment pas celle qui résulterait du comportement d'une multitude d'individus agissant indépendamment les uns des autres et se décidant avec une égale probabilité dans un sens ou dans l'autre. Les comportements intellectuels et moraux individuels ne semblent justement pas posséder, comme le font (au moins jusqu'à un certain point) les mariages, les divorces, les naissances, les accidents et les suicides, sur lesquels on peut faire des statistiques et effectuer des prévisions, le genre d'indépendance stochastique qui rendrait possible l'application des règles de la probabilité. Comme l'observe Poincaré, ce qui se conserve, malgré la variabilité des causes, et qui les empêche d'être aussi complexes qu'il le faudrait est la simplification considérable qu'introduit la tendance de l'individu à aligner son comportement sur celui des autres. Du fait que les êtres humains s'influencent constamment les uns les autres et sont à première vue capables d'orienter, instinctivement ou de façon plus ou moins concertée et organisée, leurs actions dans le même sens, il semble a priori radicalement impossible, bien que la comparaison soit tentante, de leur appliquer le genre d'hypothèse que la théorie cinétique applique au comportement des molécules d'un gaz. Ce qui s'y oppose est, d'une part, que les individus n'agissent généralement pas au hasard, mais de façon plus ou moins motivée et, d'autre part, qu'un de leurs motifs les plus constants et les plus puissants est justement le désir d'imiter simplement les autres. Le premier élément n'est peut-être pas un obstacle décisif si l'action humaine s'explique par une multitude de motifs complexes et variables qui agissent à peu près de la même façon que les petites causes dont la combinaison expliquerait, si nous les connaissions dans le détail, le résultat d'un coup aux dés et qui nous autorisent à supposer que les effets se distribueront globalement d'une façon qui n'est pas très différente de celle que l'on observe effectivement en pareil cas : mais, même si c'était le cas, les phénomènes de dépendance et la façon dont les différents « coups » s'influencent constamment les uns les autres continueraient à créer, de leur côté, une difficulté insurmontable.

- le début de ce que je viens de souligner dissipe l'ambiguïté évoquée plus haut, ambiguïté que j'aurais dénoncée en tout premier lieu si j'avais pris le parti d'exposer moi-même toutes ces idées au lieu de suivre le fil de « AMG commentant Bouveresse commentant Musil et Poincaré » : il faut bien distinguer le niveau individuel et le niveau collectif. Dire des individus qu'ils agissent (presque toujours, souvent, régulièrement) « au hasard » ne veut pas tant dire ici qu'ils font n'importe quoi ou ne réfléchissent à rien, qu'ils prennent leurs décisions (presque toujours, souvent, régulièrement...) comme on se décide à tourner à gauche ou à droite durant une promenade « au petit bonheur la chance » : cela veut dire qu'à l'arrivée, au niveau global, l'action combinée de tous les motifs qui les poussent à agir tels qu'ils le font donne un résultat qui n'est pas très différent de ce que ce résultat aurait été si les individus tiraient à pile ou face chacun de leurs faits et gestes. Pour poursuivre l'exemple de la promenade, d'une intersection de deux chemins de beauté à peu près égale : chaque promeneur, arrivant sans savoir ce qu'ont fait ses prédécesseurs, se décidera pour des motifs qui lui sont propres, éventuellement d'ailleurs au hasard. Au bout du compte, il est très probable qu'un sur deux partira à gauche, un sur deux à droite, comme si c'est le hasard qui avait décidé. Et l'on voit tout de suite que si le promeneur sait ce que les autres ont fait ou vont faire, soit par l'empreinte de leur pas, soit parce que d'autres promeneurs leur expliquent pourquoi à leur sens il est mieux d'aller dans telle direction que telle autre, alors il y a moins de chances que l'on aboutisse à une répartition égale des directions prises.

Le seul point commun qui permet de rapprocher une masse humaine d'une population de molécules ou d'atomes gazeux est probablement le nombre relativement grand (mais néanmoins comparativement beaucoup plus insignifiant) des individus qui la composent. Pour le reste, les choses s'y passent d'une façon qui semble à première vue bien différente. Selon une expression utilisée par Borel et qui est à la fois éclairante et porteuse des possibilités de confusion les plus désastreuses, les probabilités « permettent de comprendre que la nécessité d'un phénomène global n'est pas incompatible avec la “liberté” des phénomènes partiels ». Elles fournissent aussi, en sens inverse, « des exemples dans lesquels le déterminisme supposé absolu des phénomènes partiels ne permet pas de prévoir avec une rigueur absolue le phénomène global ». Mais si le phénomène partiel que l'on considère est le comportement humain individuel, on s'aperçoit que l'on a affaire à une situation mixte dans laquelle le détail des déterminismes de nature diverse qui ont pu aboutir à la production de l'action individuelle (si l'on suppose que celle-ci était rigoureusement déterminée) nous échappe largement, sans que pour autant nous soyons autorisés à considérer le comportement en question comme « libre », au sens exigé. (L'usage du mot « libre » n'a évidemment pas grand chose à voir ici avec la question de la liberté : dire que les comportements humains ne possèdent pas la liberté requise revient essentiellement à dire qu'ils ne sont pas suffisamment irréguliers.) De plus, comme l'explique Poincaré, « dans la théorie cinétique des gaz, on retrouve les lois connues de Mariotte et de Gay-Lussac, grâce à cette hypothèse que les vitesses des molécules gazeuses varient irrégulièrement, c'est-à-dire au hasard ». Mais quelles sont les « lois connues » de la société et de l'histoire humaine que l'on pourrait espérer retrouver en faisant l'hypothèse que les comportements intellectuels et moraux varient tout simplement au hasard ? Les physiciens nous disent que les lois observables seraient beaucoup moins simples « si les vitesses étaient réglées par quelque loi élémentaire simple, si les molécules étaient comme on dit organisées, si elles obéissaient à quelque discipline ». Or les lois qui gouvernent le comportement collectif des êtres humains, s'il y en a, ne sont ni suffisamment simples ni suffisamment bien établies pour justifier une hypothèse comme il s'agit, qui semble, en outre, immédiatement contredite par le fait que les groupes humains sont justement capables, pour le meilleur et pour le pire, de discipline et d'organisation et que c'est justement une des choses qui rendent si compliquées et si imprévisibles leurs actions." (L'homme probable, le hasard, la moyenne et l'escargot de l'histoire, L'Éclat, 1993, pp. 138-142)

Le pire n'est jamais sûr, mais il faut reconnaître qu'en temps démocratique les choses se présentent, en ce point de notre raisonnement, de manière assez sinistre : si l'histoire n'est pas que hasard - si donc nous pouvons espérer peser quelque peu sur son cours, ce serait principalement à cause de l'esprit grégaire des gens, esprit grégaire qui - paradoxe de Tocqueville oblige - est d'ordinaire plus fort en régime démocratique. Ceci est finalement assez girardien : puisque les gens imitent, qu'ils imitent quelqu'un de bien - le Christ plutôt que Nicolas Sarkozy ou Christiano Ronaldo, pour le dire de façon brutale.

Paradoxalement donc, le hasard jouerait un rôle moins grand dans l'histoire depuis la modernité, ce qui avouons-le peut surprendre, et va en tout cas à l'encontre de de ce que nous avions supposé en ouverture. La suite de ce texte nous permettra j'espère d'être plus précis à ce sujet.



Pas d'illustration aujourd'hui en raison d'un problème technique, mais si vous avez besoin d'un peu de détente après ces considérations théoriques, suivez le guide (remerciements au Dr Orlof, of course) !

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jeudi 31 janvier 2008

De Charles Baudelaire à Nicolas Sarkozy, IV.

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"L'humanité s'élève, et elle gagne pour le mal et l'intelligence du mal une force proportionnelle à celle qu'elle a gagnée pour le bien." (De l'essence du rire, 1855-57)

"Moi, je dis : la volupté unique et suprême de l'amour gît dans la certitude de faire le mal. - Et l'homme et la femme savent de naissance que dans le mal se trouve toute volupté." (Fusées, 1855-62)


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Pas que l'homme, apparemment...


"Des interdits, donc des possibilités de jouir..." (Le XIXe siècle à travers les âges)



"Il n'est pas difficile de savoir de quel côté on doit situer Musil dans la querelle qui resurgit périodiquement à propos de l'importance respective qu'il convient d'accorder aux dispositions et aux facteurs héréditaires et à des déterminations qui sont, au contraire, purement accidentelles et externes dans la formation intellectuelle et morale de l'individu. Dans une lettre à Else Meidner de 1933, il insiste sur le fait qu'il a toujours défendu sur ce point une position bien arrêtée et que c'est même une des idées centrales de L'homme sans qualités : « Je répète : la capacité d'aimer, la compassion, la justice, la douceur - ces modes de comportement-là et tous les modes de comportement moraux varient sans doute individuellement et socialement, mais ils sont à mon sens moins héréditaires que conditionnés par l'éducation et les circonstances ! Dans le premier tome, je parle même de façon répétée de cela, c'est même un de ses principes que l'on pourrait presque faire n'importe quoi de n'importe quoi. » On peut donc supposer qu'il devrait être possible en principe de transformer n'importe quelle espèce de mal apparent en un bien réel. Mais, justement, on ne sait pour le moment absolument pas comment s'y prendre pour cela.


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Un des problèmes fondamentaux que Musil a cherché à traiter dans la forme du roman, en écrivant L'homme sans qualités, est celui de ce qu'il appelle le « bon mal », qui a pour corrélat celui du « mauvais bien ». On peut le formuler succinctement de la façon suivante : pourquoi le bien, ou en tout cas ce qui est généralement présenté et enseigné officiellement comme le bien, est-il généralement si ennuyeux et si stérile, alors que le mal est, au contraire, presque toujours si séduisant et si productif ? Une des choses que découvre à un moment donné Ulrich est qu'« une conduite “morale” l'avait toujours mis dans une situation spirituelle pire que les pensées ou les actes considérés communément comme “immoraux”. C'est un phénomène général : dans les circonstances qui les mettent en contradiction avec leur entourage, les hommes déploient toute leur force, alors que, là où ils n'ont que leur devoir à faire, ils se comportent assez naturellement, comme pour le paiement des impôts. D'où il s'ensuit que le mal est toujours accompli avec plus ou moins de fantaisie et de passion, alors que le bien se distingue par une incontestable et pitoyable pauvreté émotive. Ulrich se souvint que sa soeur [Agathe] avait traduit très candidement cette gêne morale en lui demandant si “être-bon n'était pas bon”. Elle avait affirmé que la bonté devait être une chose difficile, passionnante, et s'était étonnée que les êtres moraux fussent presque toujours ennuyeux. »

Une des conséquences les plus surprenantes qui résultent du fait que l'on met généralement bien plus d'énergie et de passion dans la poursuite du mal que dans la recherche du bien, est que presque tout ce que l'humanité a produit de plus remarquable est dû largement à des motivations et à des tendances (l'égoïsme, l'ambition, la duplicité, l'opportunisme, la ruse, la méchanceté, la violence, etc.) qu'elle a en même temps une propension très forte à réprouver officiellement comme des déficiences morales ou des vices caractérisés. Il se peut par conséquent que, comme le dit Musil, l'humanité ait finalement le choix entre périr de sa morale paralysée et périr de ses immoralistes vivants et créatifs.


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Si loin, si proche...


Mais, pour l'instant, on ne peut sûrement pas dire qu'elle ait réellement choisi.

- entre Charybde et Scylla, il est logique que la dite humanité se tâte...

On remarquera que la question de la « bonne façon d'être mauvais » et de la « mauvaise façon d'être bon », qui fait l'objet des discussions entre Agathe et Ulrich, apparaissait déjà dans Les désarrois de l'élève Törless, sous une forme à laquelle, je crois, nous avons tous été confrontés d'une manière ou d'une autre pendant les années que nous avons passées sur les bancs de l'école. Musil écrit que, dans l'école où se sont passés les événements qu'il raconte, « un certain degré d'immoralité passait même pour une preuve de virilité et de courage, la conquête valeureuse de certains plaisirs encore interdits. Surtout si l'on se confrontait à l'apparence des professeurs, pour la plupart étiolés à force de vertu. Toute exhortation à la morale se trouvait du coup liée, pour son plus grand dam, à des épaules étroites, à des ventres creux, à des jambes maigres, à des yeux qui ressemblaient, derrière les lunettes, à de candides agneaux paissant comme si la vie n'était qu'une vaste prairie émaillée des plus belles fleurs de la rhétorique édifiante. »

La séparation rigoureuse du bien et du mal, à laquelle croient les représentants officiels du bien et qu'il s'agit, selon eux, d'inculquer fermement aux enfants et aux adolescents, se révèle évidemment, du point de vue de la morale fonctionnelle, impossible à prendre au sérieux. Ce dont il faudrait parler plutôt est une sorte de mélange indissoluble, dans les actions et dans les êtres, du bien et du mal, qui peuvent, en outre, assez facilement, un peu comme le fond et la forme dans certaines figures ambiguës ou réversibles échanger à un moment donné leurs rôles.


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Humain ou pas, le bétail reste le bétail, tout de même...


Musil parle effectivement des efforts que fait Ulrich pour représenter Agathe sous le concept d'un « homme moralement mixte », tel que l'actualité le produit en abondance. Et il fait dire à son héros que ce à quoi, avant tout, il ne croit pas est « la liaison du mal par le bien, que représente notre culture mêlée. » Le concept de l'homme moralement mixte est assurément un concept problématique, surtout pour quelqu'un qui, comme Ulrich, ne déteste rien tant, en morale, que les accommodements et les demi-mesures dont notre époque se satisfait aussi facilement. (...) Mais si le concept d'homme moralement mixte, dans l'usage qu'en fait l'époque, est nécessairement un peu suspect, il n'est pas sûr du tout que celui de l'homme de bien sans mélange, de l'homme bon de façon entière et univoque, ne soit pas, quant à lui, une fiction pure et simple. (...)

La difficulté particulière que l'école doit surmonter est que l'éducation morale qu'elle est censée apporter aux élèves ne peut évidemment en aucune façon s'appuyer sur une idée qui ressemble de près ou de loin à celle de la morale fonctionnelle [plus souple, plus adaptable, mais en même temps plus précise] dont parle Musil. On attend d'elle, au contraire, qu'elle inculque aux enfants et aux adolescents un système de valeurs stables et univoques, de principes absolus et d'idéaux impérissables, qui soient capables d'opposer par la suite un minimum de résistance à la pression de la réalité concrète et aux exigences de la vie réelle. On peut même dire que, en raison de ce qu'on est convenu d'appeler la démission de l'autorité parentale et du fait que la famille semble avoir renoncé de plus en plus à remplir elle-même cette tâche, c'est désormais avant tout à l'école que la société contemporaine s'en remet pour la remplir. D'une certaine façon, la période scolaire peut être considérée comme le seul moment dans la vie d'un être humain où les grandes idées et les grands principes peuvent donner l'impression d'être traités avec sérieux et pris réellement au sérieux, en tout cas par ceux qui sont chargés de les enseigner, dans un contexte plus ou moins protégé et soustrait, au moins jusqu'à un certain point, aux nécessités beaucoup plus pragmatiques et aux impératifs beaucoup moins nobles qui gouvernent la vie des hommes d'aujourd'hui. C'est d'ailleurs sur cette idée que s'appuie aujourd'hui la théorie de « l'école sanctuaire » [terme religieux], qui propose de conserver par tous les moyens à l'école son caractère d'espace préservé dans lequel la violence qui régit à l'extérieur les relations entre les hommes ne doit être autorisée, autant que possible, à pénétrer sous aucune de ses formes. On pourrait résumer la situation en disant que l'école représente une sorte de parenthèse idéaliste dans un monde qui, pour le reste, tend à rendre de plus en plus désuète et un peu ridicule toute espèce d'idéalisme. Musil constate, dans L'homme sans qualités, que l'âme est devenue aujourd'hui une sorte de grand trou que l'on remplit avec des idéaux et de la morale. Et il va sans dire que c'est pour une part essentielle à l'école que l'on confie le soin de remplir du mieux qu'elle peut ce trou.

Pour décrire le rapport singulier que l'humanité entretient avec les idéaux et les « grandes idées » en général, Musil a utilisé la formule qui consiste à dire qu'elle ressemble à une association constituée dans le but de vivre « pour » quelque chose ou « au nom de » quelque chose ; mais vivre pour quelque chose ne veut pas dire prendre au sérieux ce pour quoi on vit au point d'essayer sérieusement de le réaliser et peut même signifier tout le contraire. C'est ainsi que l'humanité a, comme le dit Musil, « remplacé son état idéal par son idéalisme » et tient d'autant plus à ce que le deuxième soit proclamé officiellement et enseigné aux jeunes générations par des professionnels spécialisés dans cette tâche. Il n'est, bien entendu, pas surprenant que des explosions finissent par se produire lorsque cet enseignement s'adresse à des élèves des milieux les plus défavorisés, dont les conditions d'existence ont pour effet de rendre à peu près insupportable la contradiction qui existe entre l'idéal que l'on proclame et la réalité misérable que l'on accepte." (La voix de l'âme..., pp. 335-339 ; 1996).

Explication non exclusive d'autres...


(J'ai emprunté quelques photos ici.)


Tiens, profitons-en : grâce à M. Cinéma, j'ai découvert et exploré certains sites cinéphiles, que je ne peux que vous recommander :

- le classique et clair Dr Orlof ;

- l'élégant et trop rare Hypogriffe ;

- le sobre et pertinent - mais néanmoins original - Joachim ;

- le généreux et fordien (pléonasme ?) Vincent, à qui j'ai aussi piqué une photographie.

Bien sûr, chacun a ses faiblesses - qui Spielberg, qui Tarantino, qui les Coen... - mais foutre, la perfection est toujours suspecte.


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mardi 22 janvier 2008

Nature humaine mon cul ? - V : Arnault, Voyer, Lévy, Kubrick.

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Faut-il soupirer, baisser les yeux, condamner ?


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Franchissons le Rubicon...



En réalité, la livraison de ce jour ne porte pas sur le concept de nature humaine : on s'attache à y tirer certaines conséquences, d'un point de vue cette fois plus « politique », des citations conjointes de M. Sahlins, C. Geertz et J.-P. Voyer réunies dans le premier texte de cette série.

Revenons pour commencer aux pauvres, en l'occurrence aux pauvres d'aujourd'hui, et citons-nous sans vergogne : commentant une expression de Pierre Bérard, j'écrivais en juin 2006 :

"Quant à la « métamorphose de la pauvreté en misère » (...), il importe de ne jamais oublier qu'elle est un drame spirituel aussi bien que matériel, puisqu'obligeant les êtres humains à ne se concentrer que sur leurs besoins animaux."

C'est le carré dans lesquels sont pris les pauvres et ceux qui le deviennent aujourd'hui :

- d'un côté - c'est le thème du « pouvoir d'achat » - ils ont de moins en moins de ronds et se rapprochent de la misère, donc de la tyrannie des besoins ;

- d'un côté, si en ayant de moins en moins de ronds ils se rapprochent de la tyrannie des besoins, c'est parce qu'ils sont déjà dépendants des besoins, qu'ils vivent déjà dans la tyrannie des besoins, qu'ils sont bien trop enclins, comme les y incite d'ailleurs depuis des années notre bien-aimé Président, à « consommer » ;

- d'un côté, dans un monde où la séparation est instituée, il n'y a pas tant d'autres choses que cela à faire pour se distinguer que d'essayer de le faire par la « consommation » (Tocqueville, Girard, etc.). Certes c'est lutter contre l'indifférenciation et l'entropie par le moyen le plus mesquin (et qui plus est, contre-productif), mais

- d'un côté, dans un monde où la séparation est instituée, où la religion n'est plus un lien social, les tentatives éparses, et donc sectaires d'échapper par le sens à la tyrannie des besoins, ne peuvent sans doute que se dissoudre dans des groupements new-age, baba, occultistes, écolos, vaguement sexuels, etc. aussi grotesques les uns que les autres.


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(En bonne logique, notre raisonnement nous amène à estimer que le mieux alors est de se tourner, suivant ainsi à la fois Weber et Guénon, vers les religions instituées, et de là, d'attendre et regarder ce qui se passe. Ce qui pose tout de suite des problèmes concrets : à l'époque de ces deux penseurs, et pour l'Occident, il s'agissait, et quoi qu'il fût déjà en fort déclin, du christianisme, mais maintenant : le christianisme, une forme sécularisée du christianisme comme « les droits de l'homme », l'islam ?)

Et les riches, dans tout cela ? Je répondrai, autant qu'il m'est possible, car je fréquente plus de pauvres que de riches, par deux citations :

- dans Nouvelle vague de Godard (1990), une jeune bonne, dans un grand hôtel, demande à une supérieure : « C'est quoi, la différence entre nous et les riches ? - Ils ont plus d'argent. » ;

- le d'habitude extrêmement répugnant Karl Lagerfeld,


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(la poilue, au milieu)


à qui un petit merdeux de journaliste télé demandait récemment combien il avait sur son compte en banque, répondit avec autant de spontanéité que d'à-propos : « Mais qu'est-ce que j'en sais ? C'est une question pour les pauvres, ça ! ».

Autrement dit, le riche selon M. Lagerfeld est celui qui échappe à la tyrannie des besoins. Mais il devient de plus en plus un simple riche selon Godard, c'est-à-dire qu'au lieu d'être différent, il a plus ; au lieu d'être différent qualitativement, il est différent quantitativement. On peut soutenir que dans les faits, à partir du moment où l'on ne manque de rien, on est aussi peu soumis aux besoins qu'il est possible à un membre de l'espèce humaine contemporaine de l'être, mais il me semble, dans ce que je crois comprendre de la façon dont ils se comportent, que les riches d'aujourd'hui sont aussi, au moins pour une bonne partie d'entre eux, prisonniers de la tyrannie des besoins que le pékin moyen (ce sont des « pauvres avec plus d'argent », comme le rappelait il y a quelques jours le Dr Orlof). Leur fuite en avant vers des hausses de « rémunération » à faire pâlir (peut-être pas d'envie, justement) un Rockfeller (qui, lui, se savait différent des pauvres) montrerait en tout cas qu'ils sont pris dans un mécanisme qui les dépasse, dans le « Règne de la quantité », que leur lutte pour la reconnaissance passe plus par l'étalage de nombres que par la construction de différences.


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Gauchiste deleuzien !

Que, dans cette lutte dégradée pour la reconnaissance, ils entraînent Popu à leur suite et contribuent à nous mettre tous dans le merdier actuel, voilà qui suffit pour que l'on n'aie guère envie de les plaindre. Mais qu'ils s'angoissent autant pour des résultats d'estime de soi et de regard des autres aussi mineurs, voilà qui nous permet, sinon de ne jamais les envier, du moins de ne souffrir de cette envie que par intermittences. (Et puis la femme de AMG est plus belle que toi, connasse !)

Je vous laisse sur ce moralisme de bon ton, qu'il n'est pas interdit d'interpréter comme un constat d'impuissance.


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L'oeil était dans la tombe...


Addendum.

J'ai rédigé ce texte tout de suite après la première livraison de la série sur la nature humaine, l'ai laissé en suspens pour me consacrer aux abstractions auxquelles vous avez eu droit ces derniers temps, commençais à me demander s'il fallait le mettre en ligne : la lecture hier matin de ce texte de Serge Halimi me rappelle son actualité. Par réaction à la prose quelque peu envieuse de S. Halimi, on se dit qu'au moins Bernard Arnault essaie de créer un peu de cérémonial, même si celui-ci a l'air assez kitsch. Mais cela repose tout de suite la question générale de ce que peut ressentir quelqu'un d'extérieur au cérémonial. Et, plus précisément, dans le cas de M. Arnault, il se peut que la machine tourne complètement à vide, que dans ces parties personne ne s'amuse, que personne n'y croie, tant notre humanité est vidée de cérémonie. Il faudrait m'inviter, que je puisse juger sur pièces (comme la plupart des intellectuels, j'ai une mentalité et un comportement de pique-assiettes). Néanmoins, quand on lit, dans le livre de S. Mintz Sucre blanc, misère noire la description suivante, on se prend à penser que les cérémonies des riches sont souvent bien ennuyeuses (les subtleties dont il est question sont de grandes pièces montées en sucre qu'affectionnaient les souverains anglais du XVIIe pour leurs fêtes, et qui coûtaient alors une fortune) :

"Aux alentours de 1660 (...), Robert May, célèbre cuisinier (...), rédigeait des recettes à l'intention des bourgeois fortunés, qui trahissaient un réel effort pour singer la royauté (crime de lèse-majesté !). « Façonnez la maquette de navire dans du carton » conseille-t-il à ceux qui, malgré leur aisance, ne pouvaient se permettre des subtleties en massepain. Et de décrire ensuite avec moult détails une étonnante sculpture en sucre comprenant un cerf qui « saigne » du vin de Bordeaux lorsqu'une flèche est retirée de son flanc, un château qui dirige le feu de son artillerie sur un vaisseau de guerre, des tourtes dorées tout en sucre et remplies de grenouilles et d'oiseaux vivants, et bien d'autres choses encore. Ce festival se termine par des lancers de coquilles d'oeufs remplies d'eau parfumée que les dames s'envoient les unes aux autres pour neutraliser l'odeur de la poudre à canon. Robert May confie à ses lecteurs : « Tels étaient autrefois les délices de la Noblesse, à l'époque où l'on savait encore tenir une maison en Angleterre, et où l'épée servait pour de bon et n'était contrefaite qu'à l'occasion d'Exercices aussi honnêtes et louables que ceux-là. »" (p. 114)

- Le bon temps, c'est toujours avant... Evidemment, le pittoresque de la description la rend savoureuse, mais ces lancers d'oeufs entre dames de la haute, même remplis d'eau parfumée, ne puent-ils pas l'ennui ? Et, j'y reviens, la partouze ? La partouze comme remède à l'ennui bourgeois. Un des plus beaux disques de Léo Ferré s'intitule La violence et l'ennui. La vie du riche bourgeois pourrait être sous-titrée La partouze et l'ennui.


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Ce n'est pas là pudibonderie de ma part, ni confusion facile entre activité collective, quelle qu'elle soit, et partouze : ce qui manque à la fête de Bernard Arnault comme à ces divertissements de bourgeois fortunés, tant par rapport aux fêtes royales du XVIIe siècle - où les subtleties délivraient de subtils messages symboliques à l'adresse des opposants au Roi - qu'à un potlach Kwakiutl, c'est un réel enjeu de pouvoir, c'est une liaison entre le cérémoniel et ce que nous appelons aujourd'hui « politique ». Bien sûr, il y a une affirmation par Bernard Arnault de son pouvoir, notamment en habillant lui-même en Dior des membres du personnel politique.


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Mais la fête elle-même n'est pas un lieu de tension politique organisée et agonistique entre participants - au contraire d'un potlach - et donc semble bien tourner à vide, comme le très répétitif sexe en groupe [1].


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De ce point de vue, donc, on peut comme Serge Halimi désapprouver la tenue de telles parties et le fait qu'elles soient présentées à notre convoitise. Mais on peut douter que M. Halimi tiendrait un autre discours si ces parties avaient un sens cérémoniel réel. Qu'elles puissent en avoir un dans la France de 2008, c'est une autre question.


Une remarque encore : BHL, cité par S. Halimi, évoque « la vertu qu'[a l'argent] de substituer le commerce à la guerre » : on reconnaît là une idée de Benjamin Constant, idée à laquelle on peut donner au moins autant de contre-exemples que d'exemples. Le même Benjamin Constant, ai-je récemment appris (Oeuvres de Joseph de Maistre, "Bouquins", 2007, p. 948, ça y est je m'y suis lancé, c'est admirable), fournissait de belles phrases républicaines en 1795 contre l'idée d'une Restauration, en grande partie parce qu'il s'était porté acquéreur de biens nationaux et qu'il craignait, en cas de Restauration, pour sa fortune et pour ses fesses. On n'accablera pas celui que Maistre traitait de « petit drôle » pour ses tergiversations politiques ultérieures, en une période il est vrai troublée, mais au vu de cette confusion entre intérêts privés et conseils publics, le parallèle avec le fortuné BHL est pour le moins aisé à faire. Toujours les mêmes experts en vaseline sous formes de beaux discours adressés aux autres, toujours les mêmes spécialistes de la volte-face dûment justifiée. On a beau les connaître, ils ne dégoûtent pas moins.




[1]
Dans la scène de partouze chic et cérémonielle de Eyes wide shut, c'est l'ennui et la fascination quelque peu morbide qui sont d'abord les sentiments prédominants. La cérémonie ne devient intéressante que lorsque la fraude du personnage principal est découverte, et que l'on peut s'achemine vers une mise à mort : lorsqu'il y a un autre enjeu que la copulation.


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L'oeil était dans la tombe...

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dimanche 20 janvier 2008

Viva Italia.

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Depuis des années je dois écrire un texte sur Sergio Leone, Jean-Pierre Melville, Jacques Demy et Valerio Zurlini, comme représentatifs, dans leur travail des années 60, chacun au sein d'un genre différent (western, polar, comédie musicale, mélo) d'un tournant maniériste qui fut aussi le chant du cygne stylistique de ces genres, avant que la triste réalité ne s'empare d'eux. Il peut paraître étonnant de classer comme "réalistes" les membres de la génération suivante, américaine (italo-américaine en l'occurrence) - Scorcese, de Palma, Coppola, Cimino, dont la sensibilité lyrique, ou "opératique", si l'on préfère, n'est pas un secret, mais il suffit de comparer Un flic et Mean Streets, séparés d'une seule année, pour voir ce que je veux dire.

Quelques acteurs et actrices communs, à la beauté parfois sublime, souvent figée, un sens presque dérisoire du hiératisme des corps, un mélange de solitude et de protection de soi par le travail en troupe, l'influence patente de grands anciens (le Visconti du Guépard, le Hitchcock de Vertigo à Marnie), le rôle de l'Italie là-dedans - Daney écrivait, à propos de Berlusconi, que l'Italie qui durant la Renaissance avait donné le tempo à l'occident, était peut-être en train d'inventer les formes dans lesquelles celui-ci allait se dissoudre : de ce point de vue le rapport au genre des cinéastes en question s'inscrirait dans une histoire plus large, à la fois en réalité italienne et américaine, via donc les italo-américains de la génération suivante.

Bref, en attendant de voir si j'explore un jour plus avant cette intuition, un petit échantillon, à la fois dramatique et carnavalesque, entre le western, la comédie et l'opéra...





"Bravo..."

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