dimanche 16 novembre 2008

Mort à tout le monde.

bageo


Le Net d'extrême-gauche, tendance Rezo, fourmille de textes plus ou moins contradictoires sur ces « autonomes » qui auraient fait du mal à nos belles lignes de train, les salauds. Parmi ces textes, celui de Claude Guillon a attiré mon attention. Je ne suis d'ordinaire pas très sensible à ce qu'écrit ce Monsieur, qui dans le temps souhaitait que tous ses compatriotes mâles se retrouvent l'anus aussi écarquillé que l'on peut supposer être le sien « propre », mais il a en l'occurrence raison de signaler - plus dans son titre que dans le contenu même de son texte - cette fascination des policiers pour les livres saisis chez les gens.


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Fascination des policiers ou des journalistes d'ailleurs, car si les premiers, tels des sauvages lévi-straussiens, sont par déformation professionnelle soucieux de ne jamais rien négliger, à l'affût de tout ce qui peut être signifiant, les seconds font un peu plus que privilégier, par réflexe de classe (au sens de catégorie socio-professionnelle ; au sens marxiste ; au sens de classe d'école : ces gens sont de « bons élèves » dans le pire sens de l'expression), l'écrit : ils dévoilent ainsi leur « propre » rapport à ce qu'ils lisent.


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Il suffirait d'avoir un livre chez soi pour, non seulement l'avoir lu, ce qui n'est déjà pas la règle, mais pour le connaître intimement, et surtout pour considérer son contenu comme une prescription. On serait non seulement influencé mais dirigé par ce qu'on a lu, par ce qu'on lit.


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Qu'il y ait des rapports entre la personnalité de tel ou tel et sa bibliothèque est une évidence, mais il est difficile d'aller beaucoup plus loin que cette platitude. Entre la curiosité intellectuelle, l'intérêt pour les beaux livres, les inspirations subites, la paresse à se débarrasser de livres qu'on n'a pas ouverts depuis quinze ans, les cadeaux malencontreux qu'on ne jette pas pour ne pas froisser le donateur, les restes des achats d'ordre scolaire, etc., il y a déjà beaucoup de raisons pour que l'on possède beaucoup de livres dont on n'a en réalité pas grand-chose à faire. Si en plus on a des intérêts variés, cela donne une bibliothèque pour le moins diverse - qui peut même contenir un livre de M. Claude Guillon.


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Entendons-nous : je n'ai aucune idée de la culpabilité ou non des « autonomes » dans ces histoires de sabotage, je ne cherche pas à les défendre ni à les attaquer, et la seule indication que j'aie pu avoir, venant de quelqu'un qui connaît (et admire) certaines des personnes arrêtées, est qu'elles peuvent très bien avoir fait le coup. Cela ne justifie pas pour autant la vision de la lecture telle qu'on peut la lire, justement, dans l'inconscient des journaputes : ces gens-là sont aux ordres du « fil AFP », ils en déduisent tout naturellement que les gens lisent comme eux, comme des papiers buvards.


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Ce qui soit dit en passant n'est pas très éloigné de l'inconscient de M. Sarkozy, tel qu'il se donne à voir dans les procès que contrairement à ces prédécesseurs il aime à intenter à ceux qui le traitent quelque peu vertement. En toute rigueur, un tel comportement est un aveu : non pas un aveu que les insultes que l'on peut proférer à l'encontre du Président de Neuilly sont justifiées, mais un aveu qu'elles ont une chance de l'être, qu'elles ne sont pas irréelles. Quelqu'un de plus sûr que lui que cette petite frappe de banlieue ouest n'aurait pas besoin de la justice (qui n'a que ça à faire, c'est bien connu, mais passons) pour démontrer l'inanité des insultes reçues. D'une certaine manière, notre président nous épargne du temps : nous n'avons plus besoin de l'accuser de saleté morale, de malhonnêteté, de lâcheté, etc. : par sa façon d'en référer à la justice, de surcroît contre des gens moins puissants que lui, il a lui-même donné crédit à ces jugements, il a lui-même admis que ces jugements pouvaient être vrais.


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Entre les deux cas, le journapute cireur-de-
pompes de base, et le président "je n'aime personne, je tringle qui je veux, elles sont trop contentes d'écarter les jambes pour moi - mais je veux qu'on m'aime !!", il y a des points communs, aussi bien dans le rapport aux institutions : la confiance aveugle en la police et la justice ; que dans une conception mécaniste des rapports humains : qui m'insulte est forcément indigne, qui lit, ou même seulement possède des livres hors-norme, est forcément lui-même hors-norme.

Cela rappelle les analyses de Bergson dans son ouvrage sur Le rire : l'hilarité naîtrait de la constatation du décalage entre la fluidité sans solution de continuité de la vie, et la raideur toute mécanique du comportement du personnage comique - avec cette dimension supplémentaire ici que les victimes du rire, le journaliste auxiliaire de la police et le président à gros ego, grosses talonnettes et toute petite bite - petite, forcément petite, aurait écrit Duras... - cherchent à faire partager aux autres leurs mécanisme primaire. Ach, leur mécanisme dans leur cul, et qu'on n'en parle plus.


kylie3

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mardi 27 mai 2008

Hasard de mes couilles (Ethique et statistique, III)

elephantsex

(Ils font cela paraît-il une ou deux fois par an, et pour des durées, répétées pendant trois jours, de vingt à trente secondes. Mieux vaut alors être à ce qu'on fait.)



Ajout le lendemain matin.



Ethique et statistique I bis.

Ethique et statistique II.


Jacques Bouveresse enchaîne :

"Lorsqu'on dit que les événements historiques obéissent aux lois du hasard, on veut dire généralement que leur occurrence dépend de la rencontre d'une multitude de causes qui ont agi d'une manière telle qu'il aurait suffi d'une différence minime dans les causes pour faire tourner les choses de façon maintenant complètement différente. Ce qui a eu lieu aurait très bien pu ne pas avoir lieu et ce qui n'a pas eu lieu avoir lieu à sa place ; et il a tenu généralement à très peu de chose que les événements soient ce qu'ils ont été. Poincaré note : « Le plus grand des hasards est la naissance d'un grand homme. Ce n'est que par hasard que se sont rencontrées deux cellules génitales, de sexe différent, qui contenaient précisément, chacun de son côté, les éléments mystérieux dont la réaction mutuelle devait produire le génie.


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On tombera d'accord que ces éléments doivent être rares et que leur rencontre est encore plus rare. Qu'il aurait fallu peu de chose pour dévier de sa route le spermatozoïde qui les portait ; il aurait suffi de le dévier d'un dixième de millimètre et Napoléon ne naissait pas et les destinées d'un continent auraient été changées. Nul exemple ne peut mieux faire comprendre les véritables caractères du hasard ». Le hasard nous semble d'autant plus grand que la disproportion entre la petitesse des causes et la grandeur des effets est plus spectaculaire ; et cette disproportion pourrait difficilement être plus importante qu'elle ne l'est dans l'exemple choisi par Poincaré. Cela signifie que, si l'on est convaincu que l'histoire dépend pour une part essentielle de l'action des grands hommes, alors elle dépend plus que n'importe quoi d'autre du hasard. La naissance de Napoléon a tenu à la rencontre extrêmement improbable de deux éléments que l'on peut supposer, en outre, extrêmement rares. A vrai dire, bien que la plupart des hommes qui naissent soient des individus ordinaires, et non des individus exceptionnels, la naissance d'un individu particulier, quel qu'il soit, avec toutes les caractéristiques précises qui font de lui un être unique, n'est certainement pas en elle-même un hasard moins grand que celle d'un individu génial. Mais comme la naissance d'un autre homme moyen à la place de celui qui est né ne ferait probablement qu'une différence insignifiante, si on la compare à celle qu'aurait fait la naissance d'un individu ordinaire à la place de Napoléon, nous sommes beaucoup plus frappés par le rôle que le hasard a joué dans la naissance de Napoléon et dans les événements historiques qui en ont résulté. Comme la naissance de Napoléon, qui les a rendus possibles et dont on a tendance à croire qu'elle était nécessaire pour qu'ils aient lieu, ces événements étaient à première vue extrêmement improbables et auraient très facilement pu ne pas avoir lieu.


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(La nature est une mécanique de haute précision.)



Les réflexions d'Ulrich sur la probabilité tournent essentiellement autour de la constatation à la fois surprenante et banale que des régularités contraignantes et même une sorte de fatalité inflexible et aveugle peuvent naître de l'absence apparente de toute contrainte : « Avec une sérénité froide et presque indécente, les règles de la probabilité se fondent sur le fait que les événements peuvent tourner tantôt ainsi, tantôt autrement, parfois même auraient pu aboutir au contraire de ce qu'ils sont. Pour former et fortifier une moyenne, il faut donc que les valeurs supérieures ou particulières soient beaucoup moins fréquentes que les valeurs moyennes, qu'elles ne se présentent presque jamais et qu'il en aille de même dans les valeurs anormalement basses ». Dans le monde humain, par exemple, les comportements les plus extrêmes sont (heureusement ou malheureusement) rarissimes, en dépit du fait que, si c'est réellement le hasard qui décide, l'individu devrait en théorie pouvoir aussi bien les choisir que les éviter. C'est, du reste, précisément cette rareté qui fait d'eux des comportements que l'on peut qualifier d'extrêmes. Mais, bien entendu, constater que l'évolution historique dépend, pour une part essentielle, d'actions et d'événements qui pouvaient aussi bien avoir lieu que ne pas avoir lieu et que la seule chose qui importe est finalement le résultat plus ou moins mécanique et complètement impersonnel d'une sorte de « calcul des moyennes » ne suffit pas encore pour conclure qu'elle peut être soumise, ne serait-ce que de façon analogique, aux règles de la probabilité. Comme on l'a vu, les événements de l'histoire humaine donnent l'impression de comporter une part de hasard beaucoup plus grande que nous le souhaiterions et qu'ils ne le devraient pour que nous puissions dire réellement que nous faisons l'histoire. Mais, en même temps, ils ne semblent pas suffisamment fortuits pour relever directement du calcul des probabilités. La difficulté évidente est que le comportement des masses humaines et le cours des événements historiques qui en résulte présentent aussi bien des régularités que des irrégularités caractéristiques qui n'ont pas grand-chose à voir avec celles que l'on peut observer sur le modèle simple de l'urne ou du jeu de dés. Ni le grand nombre d'individus qui y sont impliqués ni le fait que les comportements individuels donnent lieu, dans une multitude de cas, qui sont parfois très inattendus, à l'apparition de constance statistiques très remarquables ne suffisent en eux-mêmes à justifier l'assimilation des processus historiques et sociaux aux résultats d'un jeu de hasard." (L'homme probable..., pp. 143-145).

Après ce petit voyage quelque part entre les testicules de Carlo Maria Buonaparte et les ovules de Maria-Letizia Ramolino (honni soit !), où en sommes-nous ? Il faut être précautionneux, voire besogneux. Commençons par des considérations générales :

- l'histoire des sociétés n'est pas gouvernée par le hasard, au sens où l'on pourrait lui appliquer la théorie des probabilités de façon autre que purement analogique ;

- dans le même temps, « l'évolution historique dépend, pour une part essentielle, d'actions et d'événements qui pouvaient aussi bien avoir lieu que ne pas avoir lieu ». Stricto sensu, pour qui adhère au « principe de Bolzano », on peut considérer que cette phrase ne veut rien dire : une fois que l'événement a eu lieu, il ne pouvait pas ne pas se produire. Mais, avant qu'il ait lieu, il est toujours possible, même fort peu, qu'il ne se produise finalement pas. Le sentiment que nous avons que notre histoire est en partie gouvernée par l'arbitraire, l'imprévisible, le hasard (dans un sens donc plus vague que dans la théorie des probabilités) n'a donc rien d'illégitime ;

- ce qui fait, nous le verrons dans la livraison suivante, que l'analogie avec la théorie des probabilités n'est pas sans valeur heuristique ni éthique.

Voici un premier bilan. Il reste à se poser maintenant l'autre question qui sous-tend cette série de textes, celle des rapports entre tradition et modernité de ce point de vue du hasard :

- finalement, on a l'impression que cela ne change pas grand-chose - mais tout de même.... On a vu que ce qui empêche l'application de la théorie des probabilités à l'évolution des sociétés humaines est la capacité, même relative, d'organisation de celles-ci. Une société traditionnelle fortement organisée - on pense tout de suite à l'Inde - dispose donc de garde-fous contre une action trop forte du hasard. Le paradoxe de la modernité, ici comme ailleurs, est que son inclination au conformisme et à l'envie généralisée est une forme d'organisation, qui elle aussi ne permet pas d'appliquer complètement la théorie des probabilités - mais tout de même...: le mimétisme démocratique est un principe d'organisation moins rigide et en tout cas plus imprévisible qu'un système de castes. Bref, cela ne change pas fondamentalement, mais cela change quand même, et ce n'est pas rien ;

- il est évidemment tout à fait possible, ceci étant précisé, de considérer certaines de ces sociétés comme plus riches de contenu que d'autres, ce n'est pas notre question actuellement ;

- mais il y a aussi la question du sentiment du hasard, tel qu'éprouvé par les acteurs. J'aurais tendance à penser, non sans prudence, qu'il y a ici un paradoxe entre la réalité du rôle du hasard et la façon dont il est vécu. Dans une société traditionnelle reposant, à long terme, sur des principes fixes, ce qui dérange l'ordonnancement global, étant vécu comme une anomalie, peut plus aisément être assimilé au hasard - de même, l'on parle du grain de sable qui vient gripper une mécanique bien huilée, alors que si une machine mal faite ne fonctionne pas, on ne va pas invoquer le dit grain de sable, on va d'abord essayer de l'améliorer. Ainsi quelqu'un comme Saint-Simon est-il fort sensible à cette part d'arbitraire (je retrouve la citation que j'ai en tête dès que possible, croyez-moi sur parole en attendant). Dans les sociétés modernes, qui sont donc peut-être, malgré tout, un peu plus gouvernées par le hasard que les sociétés traditionnelles, ce sont plutôt les régularités qui nous intéressent. La statistique, la sociologie, puis la « nouvelle histoire » naissent en période démocratique - je ne retrouve plus où j'ai écrit cela, mais je l'avais déjà noté pour la sociologie, fortement influencée par Maistre et Bonald à sa naissance : le lien social n'étant plus une évidence vécue, comme il l'était par tout membre d'une société holiste, il devient aussi possible que nécessaire de réfléchir dessus. On peut faire me semble-t-il le même raisonnement avec cet intérêt, dans diverses disciplines, pour les régularités : c'est parce qu'elles ne vont plus de soi (et sont néanmoins présentes, c'est la « constatation à la fois surprenante et banale » d'Ulrich) qu'elles sont objet de réflexion. Autrement dit, ce seraient ceux qui sont le moins soumis au hasard qui y seraient le plus sensibles, et vice-versa - mais cette formule est à utiliser avec précaution et sans systématisme ;

- l'exemple de Napoléon est à cet égard particulièrement bien choisi par Poincaré, puisqu'il fut à la fois le dernier grand homme des sociétés traditionnelles et le premier grand homme de la modernité (et le plus grand grand homme de la modernité, nourri par les grands hommes des sociétés traditionnelles ? et le seul grand homme de la modernité ? Hitler n'en serait qu'une noire caricature ?, etc.), qu'il est donc doublement prodigieux.


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Bloy résume ce paradoxe :

"Qu'était-il donc venu faire en cette France du XVIIIe siècle qui ne le prévoyait certes pas et l'attendait moins encore ? Rien d'autre que ceci : Un geste de Dieu par les Francs, pour que les hommes de toute la terre n'oubliassent pas qu'il y a vraiment un Dieu et qu'il doit venir comme un larron, à l'heure qu'on ne sait pas, en compagnie d'un Etonnement définitif qui procurera l'exinanition de l'univers. Il convenait sans doute que ce geste fût accompli par un homme qui croyait à peine en Dieu et ne connaissait pas ses Commandements. N'ayant pas l'investiture d'un Patriarche ni d'un Prophète, il importait qu'il fût inconscient de sa mission, autant qu'une tempête ou un tremblement de terre, au point de pouvoir être assimilé par ses ennemis à un Antéchrist ou à un démon. Il fallait surtout et avant tout que, par lui, fût consommée la Révolution française, l'irréparable ruine de l'Ancien monde. Evidemment Dieu ne voulait plus de cet ancien monde. Il voulait des choses nouvelles et il fallait un Napoléon pour les instaurer." (L'âme de Napoléon, Introduction, III.)

Citer ici Bloy n'a rien de fortuit - concernant quelqu'un qui voyait dans le hasard « la Providence des imbéciles », ce serait le comble ! On remarquera en effet, pour finir, et avant que de retomber la prochaine fois dans la grisaille démocratique, que la conception d'un Poincaré du hasard comme d'autant plus présent relativement aux grands hommes, puisqu'il s'agit finalement là de l'itinéraire d'un spermatozoïde au dixième de millimètre près, n'a fondamentalement rien d'incompatible avec une conception providentialiste - fût-ce, dans le cas de Bloy, d'un providentialisme un peu hétérodoxe, avec son Dieu « jaloux » (Introduction, VI) de Napoléon -, que plus elle insiste sur le peu de chance qu'il y avait à ce qu'un homme comme Napoléon naisse, plus elle marque le caractère prodigieux, voire miraculeux, de sa naissance.

Bloy rejoint de plus, par son itinéraire propre, le principe de Bolzano :

"On est, d'ailleurs, suffisamment averti lorsque, étant capable de profondeur, on vient à considérer la sottise palpable d'une substitution imaginaire à des événements accomplis. Tel autre dénouement aurait eu lieu, dit-on, si telle circonstance avait été prévue. Mais précisément cette circonstance ne pouvait pas être prévue ni écartée, puisqu'il fallait ce dénouement et non pas un autre. Les faits sont absolus en eux-mêmes et dans toutes leurs péripéties. Les faits historiques sont le Style de la Parole de Dieu et cette parole ne peut pas être conditionnelle. Il fallait Vincennes, il fallait Tilsitt et Bayonne, il fallait les Rois frères, l'impunité incompréhensible de Bernadotte et la désastreuse campagne de Moscou ; il fallait, après Dresde et Kulm, l'incommensurable folie d'abandonner dans les inutiles forteresses d'Allemagne plus de 150 000 soldats plus que suffisants pour écraser la Coalition dans les plaines de la Champagne. Il fallait enfin Grouchy. Il fallait toutes ces choses connues et beaucoup d'autres qu'on ne connaît pas, et la preuve sans réplique, c'est qu'elles sont advenues sous l'oeil de Dieu qui ne fait pas de fautes et qui voulait ces choses depuis toujours." (Introduction, XI)


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Plus qu'une « preuve sans réplique » on peut voir là un raisonnement circulaire, ou simplement reposant sur le postulat que « Dieu ne joue pas au dés », mais quoi qu'il en soit, à l'arrivée on n'est pas loin de Bolzano : une fois que les faits se sont produits, c'est qu'ils devaient, de toute nécessité (de toute éternité ?) se produire.

Bon, il nous reste encore beaucoup de choses à éclaircir, donc à bientôt !

Je vous mets la vraie pour finir, si ce n'est pas original c'est toujours agréable.



cv pmh - nicole kidman dans eyes wide shut






Il fallait Nicole Kidman !










Ajout le 28.05.
L'Ahlzeimer de toute évidence me menace, en recherchant dans l'introduction du Pléiade Saint-Simon la référence dont je vous parlais hier, voici que je tombe sur l'exemple le plus canonique possible quant à mon propos :

"Dieu se cache sous le hasard ; le Diable traverse Dieu. La philosophie saint-simonienne de l'histoire (et de la politique) s'inscrit dans un providentialisme (...) dont la théorie des « petites causes » [est] l'inséparable corollaire. La « fenêtre de Trianon » (une malfaçon est la cause de la guerre de 1688) est un exemple presque aussi connu que le « nez de Cléopâtre », ou la « puissance des mouches » : un détail - une fenêtre un peu de guingois -, par le relais de la psychologie des individus (Louis XIV tire vanité de sa justesse de coup d'oeil ; maître fourbe et grand ambitieux, craignant pour sa place des « Bâtiments », Louvois veut se rendre indispensable), entraîne d'immenses, d'incommensurables suites." (Saint-Simon, Mémoires, Pléiade, éd. Coirault (auteur de ces lignes), t. 1, p. LVIII-LIX).

Providentialisme et « petites causes »... Il est regrettable que je n'aie pu retrouver ce texte hier, j'aurais pu faire une rédaction plus rapide, et au passage prétendre que j'avais le « nez de Cléopâtre » en tête, quand il ne m'est pas venu à l'esprit une seule fois (quel que soit, d'ailleurs, l'éventuel degré d'ironie que Pascal met dans son affirmation que « s'il eût été plus court... »). Bon, prenons ça pour une confirmation, et ne nous flagellons pas plus que de raison.


Welcome Danger Medium Web view

(AMG perdu dans ses réflexions, inconscient du danger...)


Une précision : on aura compris que lorsque je parle des sociétés traditionnelles comme « plus organisées », je parle avant tout, quoique non exclusivement, d'une organisation du sens (seul ce qui a un sens est réel...). Par rapport à nous et dans certains domaines, cela pouvait être un drôle de bordel (j'y pensais en prenant le métro hier soir, univers organisé et codifié s'il en est).

Et tant qu'on y est et puisque je préfèrerais ne pas interrompre cette série de textes par un envoi sur un autre sujet, je signale - merci M. Radical - cet entretien avec Jacques Rancière et Judith Revel, entretien dont j'extraie ce passage :

"J. Rancière : C’est la gauche qui a liquidé 68. En 1981, à peine élu, François Mitterrand déclara qu’avec sa victoire, la majorité politique venait enfin de rejoindre la majorité sociologique du pays. Il entérinait ainsi une définition sociologique de la politique comme coïncidence entre les institutions de l’Etat et la composition de la société. Or, 68 a été un moment politique important parce qu’il a créé une scène politique distante, et des institutions de l’Etat, et des compositions de blocs sociaux. La politique est ce qui interrompt le jeu des identités sociologiques. Au XIXe siècle, les ouvriers révolutionnaires dont j’ai étudié les textes disaient : « Nous ne sommes pas une classe. » Les bourgeois les désignaient comme une classe dangereuse. Mais pour eux, la lutte des classes, c’était la lutte pour ne plus être une classe, la lutte pour sortir de la classe et de la place qui leur était assignées par l’ordre existant, une lutte pour s’affirmer comme les porteurs d’un projet universellement partageable. 68 a réactivé cet écart entre la logique d’émancipation et les logiques classistes.

(J.-P. Voyer, il y a quelques semaines et à quelques jours d'intervalle : "La lutte des classes existe toujours, mais… il n’y a que les capitalistes qui luttent." ; "La lutte de classe (classe au singulier svp) existe, les riches que personne ne défend doivent durement lutter." Cela me fait aussi penser à la phrase de Goebbels à Fritz Lang : "C'est nous qui décidons qui est juif et qui ne l'est pas." : il ne faut pas prendre pour argent comptant les définitions et classifications opérées par le pouvoir (ni croire qu'on puisse ne pas être défini en aucune manière).)

J. Revel : 68 a fait imploser la notion de classe, mais aussi celle d’identité. Ce qui dominait, c’était le plaisir du changement, la métamorphose, le refus de déclarer qui on était. On sortait de la « morale d’état civil », pour reprendre une belle expression de Michel Foucault. Le paradoxe, c’est que, dans le reflux qui a suivi, on a vu se multiplier les appartenances identitaires, communautaristes. Parce qu’on a cru que c’était un bon moyen de résister ; parce que, du point de vue du pouvoir, paradoxalement, cela facilitait la gestion des individus. La référence identitaire ou communautaire, quand elle se clôt sur elle-même, est une manière de parler la langue du pouvoir, de s’autodésigner dans les catégories mêmes du pouvoir, dans son langage. Aujourd’hui, le seul espace politique de contestation qui soit reconnu, c’est la prise de parole communautaire ou identitaire, et ce n’est bien entendu pas un hasard. C’est une manière de réintroduire de la fermeture et de l’unité là où la puissance politique est au contraire celle des différences.

Lors de la crise des banlieues il y a deux ans, on a assisté à une tentative désespérée de définir qui étaient les émeutiers, le « sujet » de la révolte. On a cherché à constituer des catégories. On a parlé des « Noirs contre les Blancs » ; ou des « immigrés contre les Français ». On a évoqué les désœuvrés, les politiquement aphasiques, les socialement stériles, on a parlé d’entropisation sociale, on les a opposés aux étudiants qui manifestaient contre le CPE, aux chômeurs, aux précaires… Bien plus que les voitures brûlées, c’est cette difficulté à rendre compte de ce nouveau sujet collectif qui a été la cause de la panique qui a saisi les dirigeants politiques. Parce que les émeutiers ne disaient pas qui ils étaient, mais comment ils vivaient."

Suit un passage plus gauchisant et moins intéressant, que je supprime en vous laissant avec ce lien entre ces diverses tentatives de refus des classifications pré-établies, qu'encore une fois on ne confondra surtout pas avec du « spontanéisme ».


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Comme Nicole, il faut savoir tenir la barre, éviter tous les écueils...

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vendredi 17 novembre 2006

"C'est nous qui décidons qui est juif et qui ne l'est pas."

Telle serait, selon Fritz Lang, la réponse que Goebbels lui aurait faite, lorsque, à la proposition que celui-ci lui soumettait de prendre en main la direction du cinéma du Reich, Lang aurait objecté ses origines juives. Apocryphe ou non, ce mot désigne admirablement cette possibilité du pouvoir, d'Etat en l'occurrence, d'opérer dans la réalité des partages aux lourdes conséquences.

Cécile Winter, dans le texte qui figure en annexe du troisième tome des Circonstances d'Alain Badiou, utilise cette histoire pour désigner l'attitude des "anti-antisémites" actuels : "C'est nous qui décidons qui est antisémite et qui ne l'est pas." Ne forçons pas sur ce parallèle, mais il est vrai, pour ne dénoncer qu'un mort, que lorsqu'on lit chez Alain Soral (Abécédaire de la bêtise ambiante...) une lettre de Jean Renoir datant de 1939 je crois et d'un antisémitisme pour le moins clair et qui vaudrait à d'autres une durable excommunication, on est frappé par la relativité de certains jugements dans un domaine où un peu de rigueur ne serait pas inutile.

Quoi qu'il en soit de ce cas particulier comme de nos chasseurs d'antisémites, je tombe, dans un livre consacré aux persécutions médiévales, La persécution. Sa formation en Europe, Xè-XIIIè siècle (1987, trad. française les Belles-Lettres, 1991), sur ces pages :

"La proposition selon laquelle, s'il y avait eu des hérésies avant le XIè siècle, elles auraient été persécutées, est dénuée de sens. Suivant la définition canonique, un hérétique est une personne dont les opinions sont "choisies par la perception humaine contrairement à la Sainte Ecriture, avouées en public et défendues avec obstination" [Gratien]. Dans la pratique, cela signifie qu'une personne ne devient un hérétique que si elle refuse d'accepter le jugement d'un évêque qui condamne comme hérétiques ses opinions exprimées et de s'engager à ne pas prêcher sans la permission de l'évêque : ce second point est devenu au XIIè siècle beaucoup plus important que le premier. Donc, du point de vue du croyant, l'hérétique se définit lui-même et, en fait, se proclame lui-même comme la personne qui, délibérément, refuse l'autorité de l'Eglise. De plus, cette manière de présenter les choses rappelle que l'hérésie n'existe que dans la mesure où l'autorité décide de déclarer qu'elle existe. Les hérétiques sont ceux qui refusent de souscrire aux doctrines et de reconnaître la discipline qu'exige l'Eglise : pas d'exigence, pas d'hérésie. L'hérésie (à la différence du judaïsme [oui et non, cf. justement Goebbels] et de la lèpre [admettons, même si un lépreux ne se reconnaît pas aussi aisément qu'on le croit]) ne peut naître que dans le contexte d'une affirmation d'autorité à laquelle l'hérétique résiste : elle est donc par définition une affaire politique. En revanche, la croyance hétérodoxe ne l'est pas. La divergence des opinions a existé en tout temps et en tout lieu et ne devient hérésie que lorsque l'autorité la déclare intolérable, ce qui est rarement arrivé au début du Moyen Age. (...)

La structure de l'Eglise d'Occident elle-même, au début du Moyen Age, était telle qu'elle admettait et devait admettre une diversité d'opinions beaucoup plus grande que celle qui devait ultérieurement être trouvée compatible avec le maintien de l'unité catholique. L'Eglise n'avait pas encore les moyens ou, selon certains, le désir d'exiger l'uniformité de culte et de pratique dans toute la chrétienté occidentale. Chaque évêque dirigeait son diocèse en tant qu'héritier et successeur du saint patron à qui l'on en attribuait d'ordinaire la fondation. Rome jouissait d'une prééminence générale, qui, certes, n'était pas indiscutée, mais son autorité pour intervenir dans les affaires diocésaines ou provinciales était loin d'être universellement reconnue. Ses préceptes n'étaient d'aucune manière censés jouir d'une autorité ou d'un prestige supérieurs à ceux que leur accordait la coutume. En fait, la réforme papale du XIè siècle a précisément été, par l'un de ses principaux aspects, un combat pour imposer l'autorité de Rome sur la tradition locale. (...)

Le processus même d'identification et de réfutation de l'hérésie lui donna une plus grande cohérence et par conséquent la fit apparaître plus dangereuse qu'elle ne l'était en réalité." (pp. 82-86)


Ne sacrifions pas ici les plaisirs de la nuance à un nominalisme radical qui ne ferait qu'embrouiller a priori les choses, et ne concluons pas que les persécutions se font sans référent aucun et que "tout vient du pouvoir". Retenons juste qu'une fois (exprimons-nous comme un Jacques Rancière, lui-même, comme Robert Moore, dans la continuité d'un Foucault) le sensible découpé ou partagé d'une certaine manière, certaines opérations politiques deviennent plus aisées. Une fois les Juifs découpés conceptuellement comme il le faut, on peut réellement les découper en morceaux (Moyen Age), une fois les Juifs isolés et séparés des autres, on peut les en séparer définitivement et les faire s'évanouir effectivement du réel dont les a préalablement extraits (le nazisme).

Le parallèle entre ces deux situations ne doit pas être trop poussé par amour du calembour fumeux : nommer le Juif n'est pas la même opération au Moyen Age, où même avant les ghettos les Juifs ont une forte identité (plus religieuse d'ailleurs qu'autre chose, à lire Moore : ainsi n'avaient-ils pas dans leur majorité de prénoms ou de noms de famille "signifiants"), et où il s'agit de faire de cette identité une menace pour l'ordre, non établi mais en train de s'établir, et au temps du nazisme, qui vient après le mouvement assimilationniste : le processus se fait dans l'ordre inverse - on établit d'abord que les Juifs sont nocifs avant de définir "qui est juif et qui ne l'est pas".

Etienne Balibar a émis l'hypothèse que se développait actuellement vis-à-vis des Musulmans un phénomène comparable à celui qui avait finalement produit l'antisémitisme hitlérien : la discrimination d'une catégorie d'individus et l'enfermement des individus qui sont censés composer cette catégorie dans une hérédité biologique (Musuman = Arabe = Musulman) les définissant de plus en plus exclusivement - ce qui n'empêche d'ailleurs pas qu'on les engueule dans le même temps parce qu'ils ne veulent pas en sortir. Que M. Balibar ait senti quelque chose de l'air du temps, cela me semble incontestable. La portée précise à donner à ces remarques est une autre affaire. Outre le fait que certains Musulmans peuvent eux-mêmes encourager cette évolution (un peu comme au Moyen Age, les premières vexations d'Etat vis-à-vis des Juifs ont contribué à la naissance d'un traditionnalisme juif (le hassidisme notamment) qui a lui-même accru la visibilité des Juifs et apporté sa pierre à la fondation du stéréotype du "Juif"), il importe de noter que le flou qui entoure aujourd'hui la définition, non pas d'un Musulman, mais d'un Musulman français (combien sont-ils ? quel est leur niveau de croyance ? quels rapports peut-on ou non établir entre cette croyance et le sentiment d'appartenir à une communauté singulière (et singulière à quel(s) niveau(x) ?) à l'intérieur de notre beau pays ? etc., tout cela pouvant être vu avec les yeux de Chimène ou un regard réprobateur - cf. les tensions qui traversent le texte de M.-E. Nabe que je vous conseillais récemment, ou les désaccords qui surgissent vite lorsqu'on réfléchit aux émeutes de l'an dernier) peut selon les personnes et les moments être aussi bien un garde-fou par rapport à ce besoin ou cette volonté de définition, qu'un apport au fantasme de l'ennemi intérieur, d'autant plus dangereux que difficile à repérer. Ici, la leçon de la période nazie est claire. (Non d'ailleurs que je craigne que les Etats européens se mettent à exterminer leurs "musulmans". Mais ils peuvent leur nuire de plus en plus. Ce qui peut "renforcer" cette "identité musulmane", etc.)

Pas de conclusion ? Non, c'est un texte incertain sur l'incertitude.

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mercredi 13 septembre 2006

Godwin forever.

(Ajout le lendemain.)


Puisque je suis en veine de comparaisons, poursuivons, avec l'aide de Pierre Vidal-Naquet (Les assassins de la mémoire), quelques parallèles entrepris ces derniers temps :

- propagande sioniste effrénée / négationnisme :

"S'agissant d'Israël, peut-on s'en tenir à l'histoire ? La Shoah déborde celle-ci, d'abord par le rôle dramatique qu'elle a joué aux origines mêmes de l'Etat, ensuite par ce qu'il faut bien appeler l'instrumentalisation quotidienne du grand massacre par la classe politique israélienne. Du coup, le génocide des Juifs cesse d'être une réalité historique vécue de façon essentielle, pour devenir un instrument banal de légitimation politique, invoqué aussi bien pour obtenir telle ou telle adhésion politique à l'intérieur du pays que pour faire pression sur la Diaspora et faire en sorte qu'elle suive inconditionnellement les inflexions de la politique israélienne. Paradoxe d'une utilisation qui fait du génocide à la fois un moment sacré de l'histoire, un argument très profane, voire une occasion de tourisme et de commerce.

Est-il besoin d'ajouter que, parmi les effets pervers de cette instrumentalisation du génocide, il y a la confusion constante et savamment entretenue entre la haine des nazis et celle des Arabes ?

Personne ne peut s'attendre à ce que les années 1939-1945 s'inscrivent immédiatement dans le royaume serein (pas toujours) des chartes médiévales et des inscriptions grecques, mais leur manipulation permanente les prive de leur épaisseur historique, les déréalise et par conséquent apporte à la folie et au mensonge révisionnistes la plus redoutable et la plus efficace des collaborations." (p. 130 ; 1985)

(Il s'agit sous cet aspect moins d'un parallèle que d'une relation de cause à effet.)

- pratiques de la démocratie contemporaine, notamment anglo-saxonne, et pratiques des régimes totalitaires :

P. Vidal-Naquet cite (p. 142) ces lignes de Franz Neumann (Béhémoth, 1944) :

"Le national-socialisme, qui prétend avoir aboli la lutte des classes, a besoin d'un adversaire dont l'existence même puisse intégrer les groupes antagonistes au sein de cette société. Cet ennemi ne doit pas être trop faible. S'il était trop faible, il serait impossible de le présenter au peuple comme l'ennemi suprême. Il ne doit pas non plus être trop fort, car sinon les nazis s'engageraient dans une lutte difficile contre un ennemi puissant. C'est pour cette raison que l'Eglise catholique n'a pas été promue au rang d'ennemi suprême. Mais les Juifs remplissent admirablement ce rôle. Par conséquent, cette idéologie et ces pratiques antisémites entraînent l'extermination des Juifs, seul moyen d'atteindre un objectif ultime, c'est-à-dire la destruction des institutions, des croyances et des groupes encore libres."

Cette tirade d'esprit fonctionnaliste est moins une explication en tant que telle de l'extermination des Juifs qu'une explicitation de certaines de ses conditions de possibilité, mais ce n'est pas notre problème aujourd'hui : la dernière phrase suscite immanquablement me semble-t-il le parallèle avec les effets concrets, encore limités certes en France pour les citoyens "de souche", de la "guerre contre le terrorisme". Le parallèle vaut aussi pour le moyen choisi pour atteindre "l'objectif ultime" de contrôle des libertés : l'ennemi n'est pas trop faible, certes, mais il n'est pas non plus trop fort, puisqu'il ne s'agit pas, en principe, d'affronter le monde arabe ou le monde musulman en leur ensemble. Le parallèle s'arrête là, puisque en l'occurrence, si l'on veut que le terrorisme musulman ne soit pas "trop faible", il faut heurter le monde musulman, au risque que celui-ci bascule globalement dans l'adversité armée. Dosage difficile, quadrature du cercle vicieux.

Quoi qu'il en soit, tout ceci suggère une nouvelle définition du totalitarisme, cette fois-ci dans les termes d'un René Girard. Celui-ci met à la base des sociétés (à la base de tout, même) le système du bouc émissaire : les hommes se réconcilient - momentanément, mais parfois avec solidité - par un meurtre fondateur (bien réel) dont tous les membres de la communauté se rendent coupables. La victime tuée, expulsée de la société, la vie en commun démarre ou reprend, jusqu'à la prochaine crise. Le totalitarisme - et quoi qu'il en soit de ce concept, ici le communisme, le nazisme et la "guerre contre le terrorisme" se rejoignent pleinement - vivrait d'une certaine surchauffe permanente de ce système, par antithèse avec l'explosion violente et unique du meurtre (re-)fondateur. L'ennemi de classe, le Juif, le terroriste qui empêche de capitaliser en rond sont toujours présents, il faut se battre contre eux en permanence. Et ici comme ailleurs le nazisme se distinguerait par un aspect plus archaïque - sa définition de la victime émissaire, malgré la célèbre réponse de Goebbels à Fritz Lang : "C'est nous qui décidons qui est juif et qui ne l'est pas", étant moins flexible que celle du "bourgeois" ou du "terroriste" (cf. Guantanamo) -, plus franc et massif, dira-t-on sans certes prétendre que cela console les victimes émissaires en question : il reste que Staline était plus doué pour trouver en permanence de nouveaux ennemis-à-éliminer-avant-toute-chose-pour-que-le-communisme-survive.

Définition, ou élément de définition, ou formulation qui n'est pas exclusive de la piste jusqu'ici suivie dans l'esprit d'un Dumont.

Les parallèles se rejoignent à l'infini de la saloperie.


(Le lendemain matin.)
"Pour-que-le-communisme-survive" - c'est encore un trait typique du communisme et du nazisme que l'on retrouve dans la "guerre contre le terrorisme" : la formulation des problèmes en terme de survie, de tout ou rien, de "c'est eux ou nous". La puissance effective de l'ennemi - qui peut être réelle, comme dans le cas de l'Allemagne hitlérienne en 1941 (d'ailleurs la force de la réaction des Russes peut s'expliquer, en petite partie, dans ce cadre : enfin un ennemi réel contre qui combattre, pas une classe bourgeoise complètement décimée, fantasme au service de discours et pratiques répressifs) ou de la guerre du Kippour - ne joue à peu près aucun rôle dans cette rhétorique : l'important est que cet ennemi ne veut qu'une chose, depuis toujours et pour toujours : notre mort.

Dans le cas d'Israël, l'utilisation permanente de cette stratégie est pour le moins évidente. Le distingué biomètre Tony Blair ne tient pas un autre discours. Qui y croit ne peut, c'est humain, que choisir "nous" contre "eux", nous sommes en pleine logique de la victime émissaire - et donner quitus à l'aggravation de son propre esclavage.



Ceci n'a vraiment quasiment rien à voir, mais autant le caser ici qu'ailleurs :

"Ecrire, et plus encore écrire en français, semble être la projection de l'échec absolu de soi-même." (Dominique de Roux, 1966)

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vendredi 23 décembre 2005

Actualités. (Ajouts le 19.01 et le 02.04.06)

Je me suis rarement autant tenu en courant des petites affaires de mon pays que depuis que je suis en vacances dans le grand nord. Voici donc quelques bons et mauvais points. Je groupe les références nécessaires en fin de message.


- Que des historiens et des intellectuels s'attaquent aux quatre lois staliniennes qui prétendent régir la recherche historique ne peut que me satisfaire. Dont acte donc, surtout pour d'aussi notables faux-culs que Jean Daniel, Pierre Nora, Pierre Vidal-Naquet (à qui la censure des négationnistes doit faire perdre une partie de son gagne-pain), Pierre Milza (directeur d'une thèse sporifique de Mme Igounet sur le négationnisme, aussitôt disponible au Seuil, présente dans vingt-six bibliothèques parisiennes... : tous les thésards n'ont pas cette chance), Elisabeth Publicis-Badinter, Jacques Julliard... Qu'eux et les autres pétitionnaires obtiennent un jour gain de cause, nous verrons, mais saluons cette initiative.


- Que Act Up rappelle les fondements lepénistes des politiques de Nicolas Sarkozy, très bien. Qu'ils en fassent une affiche choc, pourquoi pas ? Elle est même plutôt réussie. Que Nicolas Sarkozy, via son "photographe officiel", use ou laisse user de menaces judiciaires pour censurer cette affiche, c'est à coup sûr très méchant. On rappellera ou signalera tout de même deux ou trois choses :

1/Act Up a tout de suite capitulé devant la menace de poursuites, sans donner la moindre justification, laissant à d'autres le soin de diffuser l'affiche ;

2/dans le même temps, des militants de cette association ont été arrêtés, semble-t-il pour avoir collé ces affiches ("sans motif réel", nous dit-on sans nous en laisser juges). Bien que cela leur fasse une belle jambe, je les soutiens évidemment dans cette épreuve. Mais sauf erreur de ma part, Act Up a sérieusement réfléchi à une époque à dénoncer des politiciens de droite homosexuels qui avaient fait campagne contre le PACS. Beau comportement, ou belle velléité de comportement, à la fois flic et mouchard. Aujourd'hui encore, pour répondre à une attaque de P. Devedjian, ils ne trouvent rien de mieux à faire qu'à remonter à 1967... Bref, j'ai du mal à pleurer.

3/j'avais vaguement abordé le sujet dans un précédent message, je serai plus affirmatif aujourd'hui : Nicolas Sarkozy est plus dangereux que Jean-Marie Le Pen. Il est plus jeune, il a un grand parti derrière lui, une meilleure image, il fut pour l'agression américaine en Irak (mais sut se taire à l'époque), il s'est fait adouber par les organisations sionistes américaines, son projet politique est explicitement ultra-libéral (donc apatride), et, last but not least, il écorche ma langue natale à peu près à chaque fois qu'il ouvre la bouche (souvent).

Obligé de ménager son électorat traditionnaliste, cheval en fin de course, sans doute trop détesté pour avoir une chance de gouverner normalement, s'exprimant bien... Le Pen m'apparaît moins dangereux. C'est sans doute ce qui fait aussi qu'il n'a à peu près aucune chance d'être élu - au moins aurais-je essayé de montrer l'erreur (commune) d'Act Up : à la limite, il aurait fallu réaliser l'affiche inverse, Jean-Marie Le Pen appelant à voter Sarkozy.

Je précise :

Que personne n'est obligé d'aller voter.

Que si le sionisme de N. Sarkozy lui vaut d'importants soutiens (ainsi que le fait qu'en succédant à Charles Pasqua dans les Hauts-de-Seine, où se trouvent les sièges sociaux de la plupart des grandes entreprises, il a accédé à une position stratégique enviable), l'antisémitisme notoire de J.-M. Le Pen ne lui serait pas en tant que tel nécessairement un handicap de ce point de vue : M. Cukierman ne s'est-il pas un jour recommandé de Goebbels ?


Ach, pauvre France !




On trouvera sur l'Observatoire du communautarisme :

- une pétition d'historiens, avec des liens menant aux lois concernées ;

- une pétition d'intellectuels.

L'affiche d'Act Up est disponible sur Samizdat.

Act Up présente son action ici, expose les pressions subies depuis, répond ailleurs à P. Devedjian.

Je découvre en cherchant ces références un autre article, dans lequel ces petits branleurs se vantent d'assigner en justice un gars de l'UMP qui a tenu des propos homophobes. Je ne sais pas pourquoi ils crient contre les flics, ils en ont tous les réflexes. Finalement, que vos militants arrêtés se fassent sodomiser à coups de matraque, c'est tout ce qu'ils méritent !




(Ajout le 19.01.06) Deux remarques.

En ce qui concerne la thèse de Mme Igounet sur le négationnisme, il n'est peut-être pas inutile d'ajouter qu'un des problèmes concernant ce que l'on peut appeler "les forces en présence" est que les livres négationnistes sont interdits par la loi, alors que les livres sur le négationnisme - le cas de celui de Mme Igounet est d'autant plus frappant que son auteur n'est pas connu par ailleurs, mais on en dirait autant, par exemple, de l'aberrant et atterrant Avenir d'une négation d'Alain Finkielkraut - font l'objet d'une large diffusion. Ce qui est d'autant plus amusant que ceux-ci présentent le négationnisme comme un ennemi épouvantable et effrayant. On ne peut de plus qu'être frappé par cette forme de scandale, qui fait que des gens peuvent impunément en salir d'autres - lesquels peut-être méritent d'être salis, mais ce n'est pas tout à fait la question, justement -, citer, éventuellement déformer leurs propos, sans que les auteurs de ces propos puissent se défendre en aucune manière, sans que le lecteur n'ait, sauf gros efforts et moyens financiers, accès aux sources. On peut discuter de l'opportunité d'interdire les textes négationnistes - sachant bien qu'une soutenance de thèse à Lyon III et une édition par un entrepreneur privé ne sont pas nécessairement à placer sur le même niveau ; on ne peut que penser que, dans de telles conditions, trop écrire sur le négationnisme ferait passer n'importe quel onaniste pour un monstre de courage.


Après rédaction de ce texte, j'avais envoyé un mail à Act Up pour leur signaler son existence - la polémique n'exclut pas le dialogue. Ces braves gens ne m'ont pas répondu et, sauf erreur, n'ont pas fait mention de mes objections sur leur site. Enculés, passe encore, mais enculés staliniens, ça va commencer à faire beaucoup au jour du Jugement !


(Ajout le 02.04.06) Deux découvertes de ce jour trouvent place dans ce nouveau post-scriptum.

Cela ne concerne Act Up qu'indirectement, mais en regardant la quatrième de couverture d'un livre qui doit être sérieux puisqu'il est publié par Gallimard, Christianisme, tolérance sociale et homosexualité, d'un dénommé John Boswell (1985), j'ai appris que sur la fin du Moyen Age, au XIIIe siècle, les mœurs étaient devenues fort accoutumées à l'inversion, au point qu'elle était devenue un thème artistique courant et que chaque grande ville de France comptait alors un ou plusieurs bordels de garçons. Si j'ai bien compris, il semblerait que ce fût là le résultat d'un processus lent et global de "libéralisation", lequel fut suivi quelque temps après d'une réaction rigoriste. Ceci pour signaler que, si Boswell ne raconte pas de bêtises, la morale chrétienne, ou judéo-chrétienne, a tout de même su par moments s'accommoder de l'homosexualité et de son existence publique. Il n'y a pas dans l'histoire du christianisme qu'une longue chaîne de persécutions des pédés. Je l'ignorais.

Dans ces Actualités, j'avais d'une certaine manière joué Jean-Marie Le Pen contre Nicolas Sarkozy : cette brève de l'Observatoire du communautarisme montrant quel genre d'organisations le ministre de l'intérieur est prêt à cautionner, laisse rêveur et me renforce dans mon sentiment. Et il est à craindre que l'activisme irresponsable de ce genre de lobbies ne diminue pas avec la proximité de l'élection présidentielle à venir. Les avortons vont grouiller.

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mardi 13 décembre 2005

Superflu. (Ajout le 29.03.06)

Durement exploité, comme tant d'autres, par la minorité despotique qui assujettit l'ensemble de la population à la célébration de Noël, je traine aujourd'hui dans une librairie à la molle recherche de cadeaux, quand je tombe sur une nouveauté : le Journal de Goebbels, premier tome, chez Tallandier. Un pareil génie de la propagande méritant de toute évidence considération, je feuillette la bête, tout en me disant qu'un pareil achat n'est en rien raisonnable, quand je découvre, sur la quatrième de couverture, que les bénéfices générés par cette édition seront reversés à telle fondation liée à la mémoire de la Shoah.

Je ne reproche rien, ou ne me sens pas le droit de rien reprocher à l'éditeur. Je suis néanmoins resté bouche bée. Goebbels est une des personnalités les plus marquantes et les plus influentes du XXe siècle, son journal est évidemment un document historique de premier ordre, et il est manifestement impossible de le publier sans alibi ! Tallandier n'est pas réputé pour être un éditeur nauséabond, mais doit quand même, ou estime devoir, "se couvrir" par cette précaution. Peur des associations, peur de la réaction du public ? Pauvre recherche historique ! Bientôt, on ne pourra pas éditer les mémoires de tel ou tel esclavagiste sans devoir verser ses bénéfices aux descendants des victimes. Peut-être que les œuvres de Voltaire, lequel avait des actions dans telles entreprises coloniales, devraient être taxées dès aujourd'hui - ou même rétroactivement, depuis leur date d'édition. Un écrit de Jules Ferry sur l'école publique devrait absolument financer des travaux publics au Tonkin. Tous les auteurs n'ayant pas fait de propagande active pour l'homosexualité devraient cotiser pour les malades du sida. Les éditeurs de la Bible dans le monde entier, par l'abominable pression qu'ils font peser sur le mental des jeunes gays, seraient ainsi bien inspirés de se dédouaner de leur ignominie. On pourrait aussi souhaiter que n'importe quelle œuvre d'un météorologue russe se voie prélevée d'une obole destinée aux descendants des veuves des soldats noyés par la Bérézina.

Ceci posé, j'admets que si les bénéfices des mémoires de Bill Clinton avaient été reversés aux familles qui ont souffert de l'embargo qu'il a imposé à l'Irak pendant des années, cela lui aurait sans doute passé l'envie de les "écrire", et on n'aurait pas eu à revoir sa gueule. Mais cet effet collatéral reste bien négligeable.

Pour en revenir à Goebbels, je me souviens qu'il y a quelques années Emmanuel Le Roy Ladurie, fasciste notoire sans doute, avait regretté que le journal de celui qu'il traitait d'"ignoble salopard" n'était pas édité en France, quand le moindre propos de table de Freud ou Marx avait les honneurs de nos éditions. La petite brève du Canard enchaîné retraçant cette déclaration ne put s'empêcher de lui trouver un goût douteux, comme si Le Roy Ladurie avait été le moins du monde ambigu. Avec le recul, cela permet de comprendre les précautions prises par Tallandier, et ce n'est guère réconfortant.

Finalement, dans la mesure où les bibliothèques municipales ne voudront peut-être pas acquérir un tel ouvrage (je me rappelle que les responsables de la BPI au centre Pompidou avaient arrêté d'acheter Mein Kampf après que cinq exemplaires leur en avaient été volés dans les semaines suivant l'ouverture de cette bibliothèque, sans que l'on puisse dire si les voleurs étaient des néo-nazis ou des censeurs bien intentionnés, ou un peu des deux), je me demande, si l'on ne veut pas faire le jeu d'une telle emprise de ce qu'on appelle le "devoir de mémoire" sur la recherche de la vérité historique, si le mieux ne serait pas carrément de le voler. Evidemment, c'est un gros pavé, et si on se fait avoir, c'est un peu la honte.


Bonne lecture et joyeux Noël !




(Le 29.03)

G1




Sale gueule, certes. L'homme est heureusement plus souriant sur la quatrième de couverture :

G2



M. Hitler en couleurs, décidément, j'ai peine à m'y faire.

Je n'en ai pas encore lu beaucoup. Apparemment, ça parle beaucoup de musique.

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