samedi 13 décembre 2008

"Le pouvoir, par sa nature même, n'est pas démocratique, mais il doit être populaire."

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Ce texte était à peu près achevé hier samedi soir, je voulais avoir l'oeil clair pour le finir, mais ai découvert avant de dormir que le maître venait de reproduire une partie des citations qu'il contient. Je n'y ai pas vu de raison de surseoir à sa publication. Encore un peu de Todd donc pour votre dimanche :

"L'incapacité du Parti socialiste à définir un programme provient peut-être tout simplement de ce qu'au fond il ne veut plus gouverner. [Voici un auteur qui a de toute évidence de bonnes lectures.] Parti d'élus locaux, il se satisfait de jouir du pouvoir local, niveau auquel il peut apaiser des tensions sociales nées de la désintégration des structures économiques. Cette option basse cependant devient elle-même problématique parce que les moyens financiers se contractent à mesure que la pression sur les salaires augmente.

D'horizontal, le dualisme politique devient vertical : au pouvoir local de la gauche répond le pouvoir national de la droite ou plutôt son impuissance nationale. L'activisme forcené de Nicolas Sarkozy a en effet le mérite de mettre en évidence l'absence de pouvoir effectif du plus volontariste des présidents, dans un contexte de libre-échange et de capitalisme financier parvenu à maturité.

- paragraphe qui signifie, "tout simplement", que le PS n'est pas dans l'opposition - l'amusant, à la lumière des derniers vaudevilles socialistes, étant que c'est celle (S. Royal) qui s'éloigne le plus des positions dites de gauche du parti qui vient aussi mettre un peu de bordel dans cet aspect « association de notables dans un but conservateur » - ce qui ne l'empêche pas d'être elle-même un bel exemple de notable, on s'amuse au PS... Notons par ailleurs que de ce point de vue les résultats pas si mauvais des socialistes aux élections législatives de 2007 par rapport au raz-de-marée de droite prévu n'étaient pas une bonne nouvelle : ils ne changeaient rien au fait que le Parlement était à la botte de N. Sarkozy, qu'Allah l'émascule, mais permettait aux dignitaires socialistes de conserver leurs « bastions », c'est-à-dire leurs indemnités, bureau, voiture de fonction, secrétaire à la bouche coopérative, etc. Mais laissons E. Todd continuer.

La mécanique de neutralisation du suffrage universel se détraque. Du point de vue des hommes politiques, qui ont de plus en plus de mal à se faire élire pour ensuite ne pas gouverner, une solution serait que cesse la comédie. Le refus d'obéir au peuple pourrait être officialisé par une suppression du suffrage universel, par l'instauration d'un régime politique franchement autoritaire. L'hypothèse paraîtra à certains exagérée. Mais nous devons avoir à l'esprit la violence des tensions auxquelles est soumis le corps social, et qui vont s'accroître avec la baisse du niveau de vie du plus grand nombre.

On commence à peine à réfléchir aux implications de la croissance chinoise pour la théorie du libre-échange ; on n'a pas encore envisagé ses implications pour la théorie politique (...). La Chine combine croissance par les exportations et dictature du Parti communiste. Nous nous inquiétons de la date à laquelle elle acceptera, sous l'effet de l'élévation de son niveau de vie et de ses contacts avec « l'Occident civilisateur », de se conformer à une vision américaine ou européenne de la démocratie. Nous attendons avec impatience que la Chine modernisée combine dans sa pratique politique suffrage universel et pluralisme des partis. Mais (...) nous devons, à l'inverse, nous demander - compte tenu de la taille de la Chine, du rôle de plus en plus central qu'elle joue dans la détermination des niveaux de revenus américains et européens -, si le Parti communiste chinois ne nous indique pas aussi l'objectif politique à atteindre : la dictature, appelée chez nous gouvernance.

- P. Jorion écrivait il y a quelques semaines que les Etats-Unis risquaient fort de devoir devenir sous peu aussi autoritaires en matière de politique économique que la Chine, s'ils voulaient « sauver » ce qui peut encore être « sauvé ». Et pour ce qui est des libertés publiques, on sait qu'avec des joyeusetés comme le "Patriot Act", il ne sera pas bien difficile, dans les faits, de les diminuer à mesure des « besoins ».

En France, et ailleurs dans le monde développé, l'opposition entre population et classe dirigeante s'exaspère, et il devient de plus en plus difficile de neutraliser le suffrage universel par le spectacle. Les affaires européennes donnent régulièrement l'occasion à nos classes dirigeantes - entendues en un sens large : financières et médiatiques autant que politiques - de laisser transparaître la vigueur de leur tropisme antidémocratique. Chaque « non » a un référendum sur l'Europe entraîne (...) un déchaînement de commentaires exaspérés sur le mauvais usage que font les populations du droit de vote.

Supprimer, dans les dix à trente ans qui viennent, le suffrage universel, ne serait certes pas une tâche aisée. Bien des facteurs sociaux semblent exclure cette possibilité : tout le monde sait lire et le tiers de la population aura bientôt fait des études supérieures. Mais nous vivons dans une société d'un genre nouveau, dénuée de croyances collectives et de forces intermédiaires organisées, dans laquelle, en outre, la conscription a été remplacée par une armée de métier.

La montée vraisemblable de conflits de classes immatures, c'est-à-dire sans programme, ne pourrait qu'engendrer un climat de violence et de peur, dont le seul effet politique serait une autonomisation de l'Etat (je souligne pour mémoire, c'est un point sur lequel je dois revenir bientôt) sur fond d'anarchie.


L'atomisation résultant de la forme narcissique de l'individualisme contemporain fait de la société une masse inerte, fragile, vulnérable. Nous avons déjà constaté qu'elle est incapable de s'opposer à une politique étrangère qu'elle désapprouve, non seulement en France avec l'envoi de troupes en Afghanistan, mais quelques années plus tôt, quand les gouvernements anglais, italien et espagnol décidèrent que leurs pays devaient participer activement à la guerre en Irak. Et si les Français ont eu la force de voter non au Traité constitutionnel européen, ils n'ont pas trouvé l'énergie nécessaire pour refuser le traité simplifié promu par Nicolas Sarkozy.

Il n'est pas certain que des individus isolés, soumis à une baisse substantielle de leur salaire, ou de leur retraite, soient capables de s'opposer vigoureusement à une suppression de leurs droits politiques dans un climat par ailleurs de plus en plus sécuritaire. Comment ne pas voir en effet qu'un ensemble de forces sociales poussent les sociétés postindustrielles à toujours plus surveiller, contrôler, incarcérer ? Jusqu'à présent, en France, on s'est contenté de surpeupler les prisons sans réaliser les investissements nécessaires, ni même augmenter de façon significative les effectifs de la police. Mais on sent que la dynamique sécuritaire n'a pas atteint son terme. (...)

Nous avons eu la surprise, au lendemain de l'élection de Nicolas Sarkozy, de voir dans Le Nouvel Observateur Henri Guaino vanter le coup d'Etat du 18 Brumaire de Napoléon Bonaparte comme l'un des trois grands moment de l'Histoire de France. Merci pour l'avertissement. L'exemple du bonapartisme nous rappelle qu'un régime autoritaire peut conserver certaines des formes extérieures de la démocratie. Le bonapartisme cher à Guaino inclut le maintien d'un suffrage universel bidon parce que indirect, ou privé de la pluralité des candidatures.

- on aura noté que E. Todd mélange ici Napoléon Ier et Napoléon III : cela ne nuit pas à sa démonstration mais peut porter à confusion.

Dans le contexte politique français actuel, envahi par l'image démultipliée du Président, ce serait cependant une grave erreur d'analyse que de situer à droite de l'échiquier politique l'aspiration la plus violente au dépassement de la démocratie. Le sarkozisme semble plutôt s'orienter vers le choix d'une ethnicisation de la démocratie. Ce genre d'option aboutit il est vrai à la restriction en pratique ou en théorie du droit de suffrage d'une partie de la population, la minorité ethnique choisie comme bouc émissaire. Mais le gros du peuple garde son droit de vote. Il ne s'agit au fond que de faire revivre une forme primitive de démocratie [compléments et explications à venir plus tard sur ce sujet, si Allah me prête vie jusque-là], en faisant appel à tout ce qu'il y a de mauvais en nous. On peut parler de démocratie régressive, ou négative.

La gauche est privée de cette option. Ses bons sentiments internationalistes la conduisent au contraire, avec raison, à stigmatiser les réflexes ethnicisants de la population lorsqu'ils s'expriment. Mais que faire si l'on refuse de s'appuyer sur les mauvais instincts du corps électoral ? Une logique alarmante menace le Parti socialiste s'il persiste dans son attachement à ce libre-échange qui attise les réactions xénophobes de la population : qu'il finisse par conclure que le peuple est par nature mauvais et qu'il faut lui retirer le droit de suffrage, ou du moins en limiter sérieusement l'exercice.

Le côté bon élève de beaucoup de dirigeants socialistes s'allie souvent à une arrogance qui pourrait virer en sentiment antidémocratique. Une étude statistique serait évidemment nécessaire, mais il me semble que les hommes politiques de droite prennent avec plus de philosophie leurs échecs électoraux [l'ex-compagne de M. Demange, du fond de sa tombe, a quelque raison de protester, mais passons]. Le retrait enfantin et vexé de Jospin, au soir de son élimination de 2002, a été extraordinairement significatif. Il a démissionné dans tous les sens du mot. Mais plutôt que de démissionner, les dirigeants socialistes humiliés préféreront peut-être un jour démettre ce peuple incapable de les comprendre. On décèle chez des socialistes ou d'anciens socialistes d'autres signes inquiétants d'une hostilité latente à la démocratie, comme, par exemple, la prédilection qu'ils manifestent pour les fonctions internationales échappant à tout processus électif : Strauss-Kahn au FMI, Lamy à l'OMC. Trichet est passé, brièvement sans doute, par le PSU et la CFDT avant de servir Balladur puis la Banque centrale européenne. Et n'oublions pas le plus important, le beau modèle de l'antidémocratisme socialiste que fut Jacques Delors, réfractaire d'instinct aux procédures électorales. Il fut à la tête de la Commission européenne et capable, durant le débat sur le traité de Maastricht, de dénier à ses adversaires le droit de participer à la - pardon - à sa démocratie.

- difficile de ne pas ajouter à cette liste l'immondice Kouchner, qui, s'il accepta, à contre-coeur, de se présenter à quelques reprises devant les électeurs, se fit alors systématiquement battre, et qui, handicapé pour des élections plus importantes par cet évident refus de sa personne par lesdits électeurs, s'est résolu à finir sa vie politique comme, rôles éminemment méprisables, valet, bouffon et porte-flingue du Président, qu'Allah les empale tous deux. Cette vieille salope à l'air lifté est comme un poisson dans l'eau du sarkozysme - qui se souvient encore, un peu plus d'un an après sa prise de fonctions, qu'elle fut, pendant des années, « socialiste » ?


kouchner


La suppression des élections poserait évidemment autant de problèmes qu'elle en résoudrait (...), mais n'oublions pas que la démocratie ne représente après tout qu'une infime période de l'histoire humaine et que bien des régimes politiques se sont passés d'élections. La cooptation existe. (...) On pourrait [ainsi] conserver le droit de voter aux élections locales. Dans l'hypothèse d'un coup d'Etat, nous pouvons faire confiance aux militants socialistes pour se présenter en défenseurs acharnés de cette démocratie locale au sein de laquelle ils tiennent tant de place.

Je ne plaisante pas. La menace d'une suppression du suffrage universel me paraît beaucoup plus sérieuse que celle d'une république ethnique. Le fonctionnement anarchique de valeurs égalitaires mène le plus souvent, dans un contexte de régression économique, à des solutions de dictature. La tradition française, dans la longue durée, ce n'est pas seulement l'individualisme et la République, c'est aussi l'absolutisme louis-quatorzien et la dictature des deux Bonaparte.

D'ailleurs, un système à deux niveaux combinant autorité supérieure sans contrôle et suffrage local existe déjà : l'Europe. Tandis qu'à l'échelon inférieur de la nation le suffrage universel subsiste, à l'échelon supérieur des institutions la cooptation règne." (Après la démocratie, pp. 241-47.)

E. Todd évoque ensuite la possibilité de faire servir les institutions européennes à de meilleures fins - le protectionnisme, c'est le chapitre suivant.

J'ai fait on l'a vu quelques coupures, notamment quand le style de ce livre écrit sans doute trop rapidement se fait approximatif et/ou journalistique. L'important était la thèse générale et le regard porté sur nos amis les socialistes, cette épouvantable force de nuisance.

Quant à savoir si M. Todd a raison... Les tendances antidémocratiques qu'il évoque existent, c'est une évidence. L'emporteront-elles, je l'ignore, et je ne sais même pas s'il ne vaudrait pas mieux qu'elles l'emportent pendant quelque temps. La politique du pire n'a jamais été mon genre, mais peut-être un intermède autoritaire permettrait-il de clarifier certaines choses, en tout cas de dissocier nettement suffrage universel et souveraineté populaire : non que ces deux concepts soient nécessairement incompatibles, mais pour bien montrer qu'ils sont fort différents l'un de l'autre. On pourrait même aller jusqu'à se demander si le suffrage universel n'est pas devenu un obstacle à la souveraineté populaire. Les exemples et expressions choisis par Emmanuel Todd le suggèrent : "si les Français ont eu la force de voter non au Traité constitutionnel européen, ils n'ont pas trouvé l'énergie nécessaire pour refuser le traité simplifié promu par Nicolas Sarkozy." D'une part il n'a pas fallu beaucoup de « force » pour glisser un bulletin dans l'urne (mais effectivement une certaine sagacité pour choisir le bon bulletin), d'autre part, dès qu'il n'y a plus de suffrage universel, en l'occurrence de référendum, l'« énergie nécessaire » manque aux Français, ils ne savent plus quoi faire : peut-être que s'ils n'ont plus le suffrage universel et les illusions de souveraineté qu'il procure, l'« énergie » et l'inventivité leur reviendront... - Que le lecteur ne s'inquiète pas, nous en reparlerons !



Une digression par ailleurs, puisque nous évoquons E. Todd : dans une récente interview à Minute, Alain Soral se réclame d'Emmanuel Todd. Je veux bien, mais s'il y a un sentiment que provoque la lecture de Après la démocratie, c'est bien que le FN est fini, et pour longtemps - ce qui, ajouterai-je, n'est pas nécessairement une bonne nouvelle. Certes, ce côté « toujours un train de retard » fait si l'on veut partie du charme d'Alain Soral, certes on ne peut pas changer d'avis ni de parti toutes les cinq minutes, certes les combats perdus d'avance sont émouvants et les "chants les plus désespérés sont les plus beaux", mais notre Musset de la Marine me semble quelque peu pathétique lorsqu'il estime que si N. Sarkozy a gagné les élections c'est parce qu'il s'est inspiré du programme du FN version Soral, oubliant ces deux légers détails que, non seulement c'est Nicolas Sarkozy qui a gagné les élections et pas Jean-Marie Le Pen ou Alain Soral, mais qu'en les gagnant il a niqué le FN bien profond. D'ailleurs, M. Sarkozy a tout niqué, et il a tout niqué parce qu'il a tout niqué d'un coup, le PS, le centre et le FN. C'est une révolution ! (Une révolution, bordel ! On n'a jamais vu depuis de Gaulle quelqu'un détruire ainsi tous les partis en place. Les « observateurs » spéculent sur une dérive bonapartiste plus ou moins forte ou un éventuel « coup d'Etat », mais la révolution a déjà eu lieu, et à 53 % des voix ! Il faut en prendre la mesure !) - Bref, en tant qu'animateur de "Egalité et réconciliation", Alain Soral a peut-être un travail utile à faire, mais par rapport au FN, il perd son temps. Et le mien par la même occasion, qui en compte si peu - quand je pense que le monde s'écroule, et que je risque de n'avoir pas le temps de vous expliquer clairement pourquoi avant l'apocalypse... Allah vous garde - et Dieu sait que vous en avez besoin !



Peter Paul Rubens - A Peasant Dance




(Ajout le 15.12)
Nicolas Sarkozy aurait voulu confirmer les thèses d'Emmanuel Todd qu'il ne s'y serait pas pris autrement. Olivier Bonnet peut être très énervant par certaines attitudes (cette expression « sabre au clair », quel ridicule, quelle bouffonnerie - j'avais été lui chercher noise sur le sujet un jour de désoeuvrement : il n'y a pas de lien permanent, mais les curieux peuvent aller dans la rubrique Football, à la brève "Domenech n'a pas de figure"), mais il décrit bien ici le genre de tour de passe-passe anti suffrage universel qui contribue à isoler les « élites » de tout - au nom de la démocratie, bien sûr. Comme disait l'autre, démocratie, démocratie, que d'enculeries on commet en ton nom...

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samedi 19 juillet 2008

Le cloaque.

moreaula


D'ici demain ou après-demain et pour une dizaine de jours environ je mets la clé sous la porte, m'échappant dans une maison normande sans connexion internet : je vous laisse, à la manière de M. Cinéma, dont la dernière note sur le cinéma français est un modèle, quelques liens pour vous divertir.

L'optique sera gauchiste-conspirationniste, l'air du temps s'y prête. J'en profite pour souligner fortement, et cela vient de quelqu'un passionné par les traditions culturelles et fort peu marxiste-léniniste et pas franchement bourdieusien par ailleurs, que non seulement la lutte de classes existe toujours, mais que, lorsqu'il s'agit de s'entendre sur le dos des pauvres, les riches oublient tout ce qui est religion, culture, choc de civilisations, etc. : entre gens du même milieu, on se comprend aisément, et lorsque l'on peut continuer à faire de l'argent, n'est-ce pas... (Je ne sous-entends évidemment pas que traditions et histoires nationales sont des billevesées ou des fictions, je souligne juste qu'elles peuvent être instrumentalisées par certains, qui dans leur comportement professionnel quotidien s'en soucient comme de l'an 40.)

Cette remarque, que je cherchais à placer depuis quelques mois, étant énoncée, voici donc un petit florilège (je vous épargne les avertissements sur les défauts et lacunes de tel ou tel, vous êtes assez grand pour vous faire votre opinion) :

- le "sabre au clair" Olivier Bonnet, assez remonté contre N. Sarkozy et sa camarilla, on trouve chez lui des informations amusantes (bien que cet homme semble manquer d'humour : Rougemont pourrait lui reprocher de n'être pas un vrai démocrate) ;

- que l'on peut compléter par cette brève d'Agoravox sur une éventuelle censure actuelle du Réseau Voltaire (ajout le 20.07 : le réseau Voltaire a rouvert ce matin - on y trouve une version autorisée par T. Meyssan de l'article sur N. Sarkozy que je signalais la dernière fois) ;

- le gros morceau (tribute to M. Radical, qui me l'a fait découvrir), c'est l'étude de Mona Chollet sur l'imaginaire sarkozyste, étude précise, souvent agréable à lire, et qui n'est pas sans traits murayens (l'auteur ne parle pas du péché originel, mais on y pense assez souvent).

(Au passage, on en apprend de belles sur les origines de certaines fortunes, notamment celles du fondateur d'Ikea : non qu'elles soient nécessairement scandaleuses, mais la plupart de nos grands "capitaines d'entreprise" ont bénéficié de solides pistons et coups de pouce dans leur jeunesse, ce qui ne les empêche évidemment pas de donner des leçons de débrouillardise à ceux qui sont dans la merde. (De même, je me souviens avoir lu quelque part que les universitaires étaient de belles salopes lorsqu'ils tançaient Popu parce qu'il ne fournit pas assez d'énergie pour s'informer, se documenter, alors qu'il n'y a pas de milieu où l'on se transmet plus d'informations ("Tu as lu X ?", "Tu connais le dernier livre de Y ?"), et où donc les autres font une bonne partie du travail pour vous, que le milieu universitaire.))

Toute galanterie mise à part, Mona Chollet a sur certaines de ses consoeurs l'avantage de donner l'impression qu'elle a une vie à côté du militantisme, qu'elle pense aussi à elle - elle a bien raison, et cela fait d'ailleurs partie de son propos, - bref, soyons directs, on n'a pas l'impression de lire les propos du "mal baisée" qui pour cette raison même veut sauver le monde (suivez mon regard vers l'extrême gauche), c'est plutôt agréable.

(Au passage encore : dans une interview liée à ce texte, on aperçoit très nettement, derrière M. Chollet, le livre de Sigrid Hunke Le soleil d'Allah brille sur l'Occident, que je n'ai pas lu, à la réputation sulfureuse, écrit par une amie d'Himmler qui adhéra au NSDAP en 1937, ouvrage fort peu apprécié des juifs en général et des sionistes en particulier... (Une recension favorable ici.) Bref, que la belle ne s'étonne pas si un jour on lui fait un procès en antisémitisme !)

- toujours utile, Paul Jorion, à lire quotidiennement ;

- et pour se distraire, cet excellent site iconographique, auquel j'ai emprunté la photographie de Jeanne Moreau à Los Angeles ci-dessus, ainsi que celle d'Onassis et Cyd Charisse l'autre jour. Une mine ! La preuve :


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Eh oui, ce que c'est que le marketing : en anglais, un film de Max Pecas a presque l'air émoustillant !

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mardi 27 mai 2008

Hasard de mes couilles (Ethique et statistique, III)

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(Ils font cela paraît-il une ou deux fois par an, et pour des durées, répétées pendant trois jours, de vingt à trente secondes. Mieux vaut alors être à ce qu'on fait.)



Ajout le lendemain matin.



Ethique et statistique I bis.

Ethique et statistique II.


Jacques Bouveresse enchaîne :

"Lorsqu'on dit que les événements historiques obéissent aux lois du hasard, on veut dire généralement que leur occurrence dépend de la rencontre d'une multitude de causes qui ont agi d'une manière telle qu'il aurait suffi d'une différence minime dans les causes pour faire tourner les choses de façon maintenant complètement différente. Ce qui a eu lieu aurait très bien pu ne pas avoir lieu et ce qui n'a pas eu lieu avoir lieu à sa place ; et il a tenu généralement à très peu de chose que les événements soient ce qu'ils ont été. Poincaré note : « Le plus grand des hasards est la naissance d'un grand homme. Ce n'est que par hasard que se sont rencontrées deux cellules génitales, de sexe différent, qui contenaient précisément, chacun de son côté, les éléments mystérieux dont la réaction mutuelle devait produire le génie.


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On tombera d'accord que ces éléments doivent être rares et que leur rencontre est encore plus rare. Qu'il aurait fallu peu de chose pour dévier de sa route le spermatozoïde qui les portait ; il aurait suffi de le dévier d'un dixième de millimètre et Napoléon ne naissait pas et les destinées d'un continent auraient été changées. Nul exemple ne peut mieux faire comprendre les véritables caractères du hasard ». Le hasard nous semble d'autant plus grand que la disproportion entre la petitesse des causes et la grandeur des effets est plus spectaculaire ; et cette disproportion pourrait difficilement être plus importante qu'elle ne l'est dans l'exemple choisi par Poincaré. Cela signifie que, si l'on est convaincu que l'histoire dépend pour une part essentielle de l'action des grands hommes, alors elle dépend plus que n'importe quoi d'autre du hasard. La naissance de Napoléon a tenu à la rencontre extrêmement improbable de deux éléments que l'on peut supposer, en outre, extrêmement rares. A vrai dire, bien que la plupart des hommes qui naissent soient des individus ordinaires, et non des individus exceptionnels, la naissance d'un individu particulier, quel qu'il soit, avec toutes les caractéristiques précises qui font de lui un être unique, n'est certainement pas en elle-même un hasard moins grand que celle d'un individu génial. Mais comme la naissance d'un autre homme moyen à la place de celui qui est né ne ferait probablement qu'une différence insignifiante, si on la compare à celle qu'aurait fait la naissance d'un individu ordinaire à la place de Napoléon, nous sommes beaucoup plus frappés par le rôle que le hasard a joué dans la naissance de Napoléon et dans les événements historiques qui en ont résulté. Comme la naissance de Napoléon, qui les a rendus possibles et dont on a tendance à croire qu'elle était nécessaire pour qu'ils aient lieu, ces événements étaient à première vue extrêmement improbables et auraient très facilement pu ne pas avoir lieu.


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(La nature est une mécanique de haute précision.)



Les réflexions d'Ulrich sur la probabilité tournent essentiellement autour de la constatation à la fois surprenante et banale que des régularités contraignantes et même une sorte de fatalité inflexible et aveugle peuvent naître de l'absence apparente de toute contrainte : « Avec une sérénité froide et presque indécente, les règles de la probabilité se fondent sur le fait que les événements peuvent tourner tantôt ainsi, tantôt autrement, parfois même auraient pu aboutir au contraire de ce qu'ils sont. Pour former et fortifier une moyenne, il faut donc que les valeurs supérieures ou particulières soient beaucoup moins fréquentes que les valeurs moyennes, qu'elles ne se présentent presque jamais et qu'il en aille de même dans les valeurs anormalement basses ». Dans le monde humain, par exemple, les comportements les plus extrêmes sont (heureusement ou malheureusement) rarissimes, en dépit du fait que, si c'est réellement le hasard qui décide, l'individu devrait en théorie pouvoir aussi bien les choisir que les éviter. C'est, du reste, précisément cette rareté qui fait d'eux des comportements que l'on peut qualifier d'extrêmes. Mais, bien entendu, constater que l'évolution historique dépend, pour une part essentielle, d'actions et d'événements qui pouvaient aussi bien avoir lieu que ne pas avoir lieu et que la seule chose qui importe est finalement le résultat plus ou moins mécanique et complètement impersonnel d'une sorte de « calcul des moyennes » ne suffit pas encore pour conclure qu'elle peut être soumise, ne serait-ce que de façon analogique, aux règles de la probabilité. Comme on l'a vu, les événements de l'histoire humaine donnent l'impression de comporter une part de hasard beaucoup plus grande que nous le souhaiterions et qu'ils ne le devraient pour que nous puissions dire réellement que nous faisons l'histoire. Mais, en même temps, ils ne semblent pas suffisamment fortuits pour relever directement du calcul des probabilités. La difficulté évidente est que le comportement des masses humaines et le cours des événements historiques qui en résulte présentent aussi bien des régularités que des irrégularités caractéristiques qui n'ont pas grand-chose à voir avec celles que l'on peut observer sur le modèle simple de l'urne ou du jeu de dés. Ni le grand nombre d'individus qui y sont impliqués ni le fait que les comportements individuels donnent lieu, dans une multitude de cas, qui sont parfois très inattendus, à l'apparition de constance statistiques très remarquables ne suffisent en eux-mêmes à justifier l'assimilation des processus historiques et sociaux aux résultats d'un jeu de hasard." (L'homme probable..., pp. 143-145).

Après ce petit voyage quelque part entre les testicules de Carlo Maria Buonaparte et les ovules de Maria-Letizia Ramolino (honni soit !), où en sommes-nous ? Il faut être précautionneux, voire besogneux. Commençons par des considérations générales :

- l'histoire des sociétés n'est pas gouvernée par le hasard, au sens où l'on pourrait lui appliquer la théorie des probabilités de façon autre que purement analogique ;

- dans le même temps, « l'évolution historique dépend, pour une part essentielle, d'actions et d'événements qui pouvaient aussi bien avoir lieu que ne pas avoir lieu ». Stricto sensu, pour qui adhère au « principe de Bolzano », on peut considérer que cette phrase ne veut rien dire : une fois que l'événement a eu lieu, il ne pouvait pas ne pas se produire. Mais, avant qu'il ait lieu, il est toujours possible, même fort peu, qu'il ne se produise finalement pas. Le sentiment que nous avons que notre histoire est en partie gouvernée par l'arbitraire, l'imprévisible, le hasard (dans un sens donc plus vague que dans la théorie des probabilités) n'a donc rien d'illégitime ;

- ce qui fait, nous le verrons dans la livraison suivante, que l'analogie avec la théorie des probabilités n'est pas sans valeur heuristique ni éthique.

Voici un premier bilan. Il reste à se poser maintenant l'autre question qui sous-tend cette série de textes, celle des rapports entre tradition et modernité de ce point de vue du hasard :

- finalement, on a l'impression que cela ne change pas grand-chose - mais tout de même.... On a vu que ce qui empêche l'application de la théorie des probabilités à l'évolution des sociétés humaines est la capacité, même relative, d'organisation de celles-ci. Une société traditionnelle fortement organisée - on pense tout de suite à l'Inde - dispose donc de garde-fous contre une action trop forte du hasard. Le paradoxe de la modernité, ici comme ailleurs, est que son inclination au conformisme et à l'envie généralisée est une forme d'organisation, qui elle aussi ne permet pas d'appliquer complètement la théorie des probabilités - mais tout de même...: le mimétisme démocratique est un principe d'organisation moins rigide et en tout cas plus imprévisible qu'un système de castes. Bref, cela ne change pas fondamentalement, mais cela change quand même, et ce n'est pas rien ;

- il est évidemment tout à fait possible, ceci étant précisé, de considérer certaines de ces sociétés comme plus riches de contenu que d'autres, ce n'est pas notre question actuellement ;

- mais il y a aussi la question du sentiment du hasard, tel qu'éprouvé par les acteurs. J'aurais tendance à penser, non sans prudence, qu'il y a ici un paradoxe entre la réalité du rôle du hasard et la façon dont il est vécu. Dans une société traditionnelle reposant, à long terme, sur des principes fixes, ce qui dérange l'ordonnancement global, étant vécu comme une anomalie, peut plus aisément être assimilé au hasard - de même, l'on parle du grain de sable qui vient gripper une mécanique bien huilée, alors que si une machine mal faite ne fonctionne pas, on ne va pas invoquer le dit grain de sable, on va d'abord essayer de l'améliorer. Ainsi quelqu'un comme Saint-Simon est-il fort sensible à cette part d'arbitraire (je retrouve la citation que j'ai en tête dès que possible, croyez-moi sur parole en attendant). Dans les sociétés modernes, qui sont donc peut-être, malgré tout, un peu plus gouvernées par le hasard que les sociétés traditionnelles, ce sont plutôt les régularités qui nous intéressent. La statistique, la sociologie, puis la « nouvelle histoire » naissent en période démocratique - je ne retrouve plus où j'ai écrit cela, mais je l'avais déjà noté pour la sociologie, fortement influencée par Maistre et Bonald à sa naissance : le lien social n'étant plus une évidence vécue, comme il l'était par tout membre d'une société holiste, il devient aussi possible que nécessaire de réfléchir dessus. On peut faire me semble-t-il le même raisonnement avec cet intérêt, dans diverses disciplines, pour les régularités : c'est parce qu'elles ne vont plus de soi (et sont néanmoins présentes, c'est la « constatation à la fois surprenante et banale » d'Ulrich) qu'elles sont objet de réflexion. Autrement dit, ce seraient ceux qui sont le moins soumis au hasard qui y seraient le plus sensibles, et vice-versa - mais cette formule est à utiliser avec précaution et sans systématisme ;

- l'exemple de Napoléon est à cet égard particulièrement bien choisi par Poincaré, puisqu'il fut à la fois le dernier grand homme des sociétés traditionnelles et le premier grand homme de la modernité (et le plus grand grand homme de la modernité, nourri par les grands hommes des sociétés traditionnelles ? et le seul grand homme de la modernité ? Hitler n'en serait qu'une noire caricature ?, etc.), qu'il est donc doublement prodigieux.


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Bloy résume ce paradoxe :

"Qu'était-il donc venu faire en cette France du XVIIIe siècle qui ne le prévoyait certes pas et l'attendait moins encore ? Rien d'autre que ceci : Un geste de Dieu par les Francs, pour que les hommes de toute la terre n'oubliassent pas qu'il y a vraiment un Dieu et qu'il doit venir comme un larron, à l'heure qu'on ne sait pas, en compagnie d'un Etonnement définitif qui procurera l'exinanition de l'univers. Il convenait sans doute que ce geste fût accompli par un homme qui croyait à peine en Dieu et ne connaissait pas ses Commandements. N'ayant pas l'investiture d'un Patriarche ni d'un Prophète, il importait qu'il fût inconscient de sa mission, autant qu'une tempête ou un tremblement de terre, au point de pouvoir être assimilé par ses ennemis à un Antéchrist ou à un démon. Il fallait surtout et avant tout que, par lui, fût consommée la Révolution française, l'irréparable ruine de l'Ancien monde. Evidemment Dieu ne voulait plus de cet ancien monde. Il voulait des choses nouvelles et il fallait un Napoléon pour les instaurer." (L'âme de Napoléon, Introduction, III.)

Citer ici Bloy n'a rien de fortuit - concernant quelqu'un qui voyait dans le hasard « la Providence des imbéciles », ce serait le comble ! On remarquera en effet, pour finir, et avant que de retomber la prochaine fois dans la grisaille démocratique, que la conception d'un Poincaré du hasard comme d'autant plus présent relativement aux grands hommes, puisqu'il s'agit finalement là de l'itinéraire d'un spermatozoïde au dixième de millimètre près, n'a fondamentalement rien d'incompatible avec une conception providentialiste - fût-ce, dans le cas de Bloy, d'un providentialisme un peu hétérodoxe, avec son Dieu « jaloux » (Introduction, VI) de Napoléon -, que plus elle insiste sur le peu de chance qu'il y avait à ce qu'un homme comme Napoléon naisse, plus elle marque le caractère prodigieux, voire miraculeux, de sa naissance.

Bloy rejoint de plus, par son itinéraire propre, le principe de Bolzano :

"On est, d'ailleurs, suffisamment averti lorsque, étant capable de profondeur, on vient à considérer la sottise palpable d'une substitution imaginaire à des événements accomplis. Tel autre dénouement aurait eu lieu, dit-on, si telle circonstance avait été prévue. Mais précisément cette circonstance ne pouvait pas être prévue ni écartée, puisqu'il fallait ce dénouement et non pas un autre. Les faits sont absolus en eux-mêmes et dans toutes leurs péripéties. Les faits historiques sont le Style de la Parole de Dieu et cette parole ne peut pas être conditionnelle. Il fallait Vincennes, il fallait Tilsitt et Bayonne, il fallait les Rois frères, l'impunité incompréhensible de Bernadotte et la désastreuse campagne de Moscou ; il fallait, après Dresde et Kulm, l'incommensurable folie d'abandonner dans les inutiles forteresses d'Allemagne plus de 150 000 soldats plus que suffisants pour écraser la Coalition dans les plaines de la Champagne. Il fallait enfin Grouchy. Il fallait toutes ces choses connues et beaucoup d'autres qu'on ne connaît pas, et la preuve sans réplique, c'est qu'elles sont advenues sous l'oeil de Dieu qui ne fait pas de fautes et qui voulait ces choses depuis toujours." (Introduction, XI)


eyes_wide_shut


Plus qu'une « preuve sans réplique » on peut voir là un raisonnement circulaire, ou simplement reposant sur le postulat que « Dieu ne joue pas au dés », mais quoi qu'il en soit, à l'arrivée on n'est pas loin de Bolzano : une fois que les faits se sont produits, c'est qu'ils devaient, de toute nécessité (de toute éternité ?) se produire.

Bon, il nous reste encore beaucoup de choses à éclaircir, donc à bientôt !

Je vous mets la vraie pour finir, si ce n'est pas original c'est toujours agréable.



cv pmh - nicole kidman dans eyes wide shut






Il fallait Nicole Kidman !










Ajout le 28.05.
L'Ahlzeimer de toute évidence me menace, en recherchant dans l'introduction du Pléiade Saint-Simon la référence dont je vous parlais hier, voici que je tombe sur l'exemple le plus canonique possible quant à mon propos :

"Dieu se cache sous le hasard ; le Diable traverse Dieu. La philosophie saint-simonienne de l'histoire (et de la politique) s'inscrit dans un providentialisme (...) dont la théorie des « petites causes » [est] l'inséparable corollaire. La « fenêtre de Trianon » (une malfaçon est la cause de la guerre de 1688) est un exemple presque aussi connu que le « nez de Cléopâtre », ou la « puissance des mouches » : un détail - une fenêtre un peu de guingois -, par le relais de la psychologie des individus (Louis XIV tire vanité de sa justesse de coup d'oeil ; maître fourbe et grand ambitieux, craignant pour sa place des « Bâtiments », Louvois veut se rendre indispensable), entraîne d'immenses, d'incommensurables suites." (Saint-Simon, Mémoires, Pléiade, éd. Coirault (auteur de ces lignes), t. 1, p. LVIII-LIX).

Providentialisme et « petites causes »... Il est regrettable que je n'aie pu retrouver ce texte hier, j'aurais pu faire une rédaction plus rapide, et au passage prétendre que j'avais le « nez de Cléopâtre » en tête, quand il ne m'est pas venu à l'esprit une seule fois (quel que soit, d'ailleurs, l'éventuel degré d'ironie que Pascal met dans son affirmation que « s'il eût été plus court... »). Bon, prenons ça pour une confirmation, et ne nous flagellons pas plus que de raison.


Welcome Danger Medium Web view

(AMG perdu dans ses réflexions, inconscient du danger...)


Une précision : on aura compris que lorsque je parle des sociétés traditionnelles comme « plus organisées », je parle avant tout, quoique non exclusivement, d'une organisation du sens (seul ce qui a un sens est réel...). Par rapport à nous et dans certains domaines, cela pouvait être un drôle de bordel (j'y pensais en prenant le métro hier soir, univers organisé et codifié s'il en est).

Et tant qu'on y est et puisque je préfèrerais ne pas interrompre cette série de textes par un envoi sur un autre sujet, je signale - merci M. Radical - cet entretien avec Jacques Rancière et Judith Revel, entretien dont j'extraie ce passage :

"J. Rancière : C’est la gauche qui a liquidé 68. En 1981, à peine élu, François Mitterrand déclara qu’avec sa victoire, la majorité politique venait enfin de rejoindre la majorité sociologique du pays. Il entérinait ainsi une définition sociologique de la politique comme coïncidence entre les institutions de l’Etat et la composition de la société. Or, 68 a été un moment politique important parce qu’il a créé une scène politique distante, et des institutions de l’Etat, et des compositions de blocs sociaux. La politique est ce qui interrompt le jeu des identités sociologiques. Au XIXe siècle, les ouvriers révolutionnaires dont j’ai étudié les textes disaient : « Nous ne sommes pas une classe. » Les bourgeois les désignaient comme une classe dangereuse. Mais pour eux, la lutte des classes, c’était la lutte pour ne plus être une classe, la lutte pour sortir de la classe et de la place qui leur était assignées par l’ordre existant, une lutte pour s’affirmer comme les porteurs d’un projet universellement partageable. 68 a réactivé cet écart entre la logique d’émancipation et les logiques classistes.

(J.-P. Voyer, il y a quelques semaines et à quelques jours d'intervalle : "La lutte des classes existe toujours, mais… il n’y a que les capitalistes qui luttent." ; "La lutte de classe (classe au singulier svp) existe, les riches que personne ne défend doivent durement lutter." Cela me fait aussi penser à la phrase de Goebbels à Fritz Lang : "C'est nous qui décidons qui est juif et qui ne l'est pas." : il ne faut pas prendre pour argent comptant les définitions et classifications opérées par le pouvoir (ni croire qu'on puisse ne pas être défini en aucune manière).)

J. Revel : 68 a fait imploser la notion de classe, mais aussi celle d’identité. Ce qui dominait, c’était le plaisir du changement, la métamorphose, le refus de déclarer qui on était. On sortait de la « morale d’état civil », pour reprendre une belle expression de Michel Foucault. Le paradoxe, c’est que, dans le reflux qui a suivi, on a vu se multiplier les appartenances identitaires, communautaristes. Parce qu’on a cru que c’était un bon moyen de résister ; parce que, du point de vue du pouvoir, paradoxalement, cela facilitait la gestion des individus. La référence identitaire ou communautaire, quand elle se clôt sur elle-même, est une manière de parler la langue du pouvoir, de s’autodésigner dans les catégories mêmes du pouvoir, dans son langage. Aujourd’hui, le seul espace politique de contestation qui soit reconnu, c’est la prise de parole communautaire ou identitaire, et ce n’est bien entendu pas un hasard. C’est une manière de réintroduire de la fermeture et de l’unité là où la puissance politique est au contraire celle des différences.

Lors de la crise des banlieues il y a deux ans, on a assisté à une tentative désespérée de définir qui étaient les émeutiers, le « sujet » de la révolte. On a cherché à constituer des catégories. On a parlé des « Noirs contre les Blancs » ; ou des « immigrés contre les Français ». On a évoqué les désœuvrés, les politiquement aphasiques, les socialement stériles, on a parlé d’entropisation sociale, on les a opposés aux étudiants qui manifestaient contre le CPE, aux chômeurs, aux précaires… Bien plus que les voitures brûlées, c’est cette difficulté à rendre compte de ce nouveau sujet collectif qui a été la cause de la panique qui a saisi les dirigeants politiques. Parce que les émeutiers ne disaient pas qui ils étaient, mais comment ils vivaient."

Suit un passage plus gauchisant et moins intéressant, que je supprime en vous laissant avec ce lien entre ces diverses tentatives de refus des classifications pré-établies, qu'encore une fois on ne confondra surtout pas avec du « spontanéisme ».


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Comme Nicole, il faut savoir tenir la barre, éviter tous les écueils...

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lundi 28 avril 2008

(Je n'ai pas trouvé de titre.)

(En fait, cela fait longtemps que je réfléchis à une mise au point sur les rapports entre le voyerisme et le réformisme. Disons que cette petite réaction à un texte que je viens de lire en constitue un prologue.)


Avouons-le, en lisant les citations reproduites hier par M. Radical, et notamment celle de M. Muhammad Yunus sur l'esclavage salarié, on a cru un instant que ce haut lieu du réformisme social-démocrate lucide, adulte, mature-mais-néanmoins-finement-sarcastique, etc., s'était subitement converti au voyerisme.

A la lecture des commentaires (7 à l'heure où j'écris), et notamment celui de M. Radical lui-même, on s'aperçoit vite que ce n'était qu'illusion : avant, c'était dur aussi, il ne faut pas idéaliser le passé, et puis quand on n'est pas salarié on trime aussi, faut pas croire, etc. etc.

Bordel de pourceaux ! Le point n'est pas là. Tant qu'on ergote sur la pénibilité de la vie ou l'efficacité du système par rapport à son confort de consommateur, c'est qu'on n'a pas compris le problème - problème que l'on peut scinder en deux questions, la première englobant la deuxième :

- la question du sens - à quoi sert ce que je fais, ce que chacun fait, ce que tous nous faisons ?

- la question du salariat : est-il possible que je puisse garder à ma vie un sens si je vends ma force de travail ? Le contrat individuel entre patron et salarié (que le patronat qualifie sans rire de « libre », ce qui faisait déjà hurler le fort peu socialiste Max Weber) est-il compatible avec une organisation de la société fondée sur un sens (seul ce qui a un sens est réel) ?

On présente toujours les choses ainsi : je cède une part, plus ou moins considérable, de ma journée à quelqu'un, en échange, une fois « ma journée finie» (intéressante synecdoque), je peux faire ce que je veux, je suis libre (jusqu'au lendemain ou jusqu'à la fin du week-end, ce qui, sans être dupe sur les illusions de la liberté infinie, pose quand même de sévères restrictions).

Mais, même si les développements du système de l'esclavage ces dernières années, avec appels à la réactivité de l'employé d'un côté et crèches d'entreprise de l'autre, je veux dire, même si la volonté, en échange de quelques contreparties matérielles, de garder ses esclaves sous la main presque vingt-quatre heures sur vingt-quatre - et que bien sûr les esclaves en question (notamment les femmes, esclaves comme les autres) s'en réjouissent -, même si ces développements peuvent à bon droit faire regretter les aspects positifs du système du salariat dans l'après-guerre, ils ne suffisent pas à répondre à la question de la possibilité de concilier le système individualiste du salariat et un sens global à la société.

De ce point de vue, pourquoi ne pas accorder du crédit aux patrons, qui après tout connaissent bien le système ? Lorsqu'ils déclarent, grosso modo, que la récré est finie, qu'il faut bosser encore et toujours plus, que c'est comme ça que ça marche et pas autrement, le fait qu'ils plaident pour leur chapelle ne signifie pas qu'ils aient tort. Au contraire, outre qu'une propagande cynique peut moins abrutir celui qui la profère qu'un discours de compensation narcissique ne peut troubler la vision de celui qui l'énonce pour se donner une bonne image de lui-même ("je suis salarié mais libre, en fait"), ils nous disent la vérité du système, qui n'est pas du tout fait pour la liberté, et qui n'a pu donner cette impression que de façon exceptionnelle.

Les patrons ont raison : les « Trente Glorieuses » n'ont été qu'une exception. Dans le système de l'idéologie individualiste (au sens de Dumont), il est fort possible que le doublet salariat (pour le confort et l'individualisme) / patrie (pour le sens global) soit la construction la plus cohérente possible, prenant aussi bien en compte les aspirations des individus que les restes de holisme qui ne peuvent pas ne pas les traverser (langue commune, passé commun, traditions, etc.). Mais ce doublet, reposant in fine sur une base individualiste (toujours au sens de Dumont, qui dans cette phrase inclut sans problème les connotations péjoratives que l'on a à l'esprit en critiquant, ça ne mange pas de pain, l'individualisme contemporain, les gens ne sont pas gentils, c'est triste), ce doublet ne peut fonctionner qu'en période de prospérité (ou de sensation de prospérité, d'ailleurs - à de nombreux points de vue la vie est moins dure matériellement en 2008 qu'en 1968) : dès qu'il y a crise, on se rabat sur le « tout-pour-ma-gueule » et le « après-moi-le-déluge ».

De surcroît, si les aspects dissolvants de l'individualisme peuvent, dans certaines circonstances favorables (n'oublions pas, pour les « Trente Glorieuses », l'impact de la deuxième guerre mondiale, la volonté de solidarité - programme du CNR, etc.) être relativement contenus, la fraction la plus représentative de l'individualisme, à savoir les patrons, est bien plus difficile à maîtriser (demandez à de Gaulle), et n'a que faire des mythes de la « patrie ». Ici, la vulgate marxiste du « capital cosmopolite » est toujours aussi valable : dès qu'il y a eu quelques ratés dans le système (mouvements politiques des années 60 d'un côté, choc pétrolier de l'autre), on eut vite fait de chercher des solutions pour son compte en banque sans se soucier trop de celui de ses compatriotes - et la mondialisation reprit son cours (j'ai dû écrire ça il y a longtemps, il suffit de lire un peu le Manifeste communiste pour voir que capitalisme = mondialisation. Ici encore, une période comme les « Trente Glorieuses » n'est qu'une exception, avec une heureuse conjoncture (encouragée par les politiques ceci dit) sur le poids de la demande intérieure dans l'économie, avec les effets que l'on sait (ce qui ne préjuge pas de l'avenir). De ce point de vue nos amis patrons sont culottés de présenter la fin de la récréation comme un fait inévitable, alors qu'ils en sont parmi les principaux responsables. Dieu le leur rendra.

Ajoutons pour en remettre une dernière couche que les « Trente Glorieuses » aboutirent finalement à Mai 68. On peut prendre ce mouvement par tous les bouts, l'aimer, le honnir ou s'en moquer, on ne sortira pas du fait que les gens qui vivaient à une époque que rétrospectivement nous considérons presque comme un paradis perdu, avouèrent alors sans détours qu'ils se faisaient chier. Si cela put délirer sec ("On déconne rose dans l'espoir" - Céline), cela ne fut pas, au moins, un appel au retour à un esclavage soft et intériorisé, comme on peut l'entendre trop souvent, finalement, dans les critiques de la mondialisation ou de la «flexibilité ».


Après, ne tombons pas non plus dans des excès inverses et épiques, ne méprisons pas « les travaux et les jours », les besoins de quiétude et de repos de « l'homme moyen » (notion musilienne sur laquelle je reviendrai). Et ne croyons pas avoir trouvé de solution. Il se peut que l'évolution globale amène tour à tour des périodes de crise, comme actuellement, et des périodes plus calmes, comme dans les années 60, nécessairement instables, mais qui permettent au système de faire une pause indispensable. Jusqu'à... nul ne sait quoi. Mais il fallait montrer que problématiser la pratique du salariat n'a pas d'intérêt si on le fait du point de vue du confort, et encore moins bien sûr (commentaire n°5 chez M. Radical) du point de vue du consommateur. Dans la pratique, nous sommes sans doute loin d'en avoir fini avec l'idéologie individualiste, mais ce n'est pas une raison pour en garder les présupposés les plus caricaturaux au moment même où l'on s'efforce de réfléchir à l'un de ses piliers (le salariat). Sinon, comme M. Radical, on bat en retraite à la première objection venue.




Et puis, certains non-salariés, quand bien même ils se la jouent, ont plus de gueule que tous les esclaves salariés du monde :

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(Et eux fument sans se poser de questions...)

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samedi 16 juin 2007

Concession à l'actualité. Des progrès du festivisme en milieu décomplexé.

Je trouve chez M. Radical - cet homme-là n'aime pas discuter, c'est dommage -, une intéressante vidéo sur la campagne électorale à Sarcelles. Il me semble que seule la dernière phrase de ce reportage incite à l'optimisme - à Sarcelles comme ailleurs, malgré tous ses défauts, le peuple vaut mieux que ses élus.

Cliquez donc ici.



J'ajoute :

- un rappel du contexte : selon Le Canard enchaîné, relayé par Guy "I love police" Birenbaum, la candidate UMP aurait déclaré - à un jury littéraire, nous dit-on, ce n'est pas d'une précision folle - : "Mon mari [contrairement à Mme Strauss-Kahn, dont le conjoint est un séducteur] peut dormir tranquille. Dans ma circonscription, il n'y a que des Noirs et des Arabes. L'idée de coucher avec l'un d'entre eux me répugne."

- une précision personnelle. Mme Noachovitch a comme tout un chacun ses goûts sexuels. A ma façon je la rejoins sur un point : si je trouve de nombreuses femmes noires extrêmement séduisantes, quelque chose en moi fait que je ne les vois pas dans mon lit, elles ne font pas partie de mon univers sexuel, voilà (les japonaises, malgré la fin de L'empire des sens, en revanche...).

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Je ne vois donc pas au nom de quoi les hommes arabes et noirs devraient absolument faire partie des fantasmes de cette dame. Maintenant, il y a la formulation, et il y a la position, si j'ose dire, de cette candidate à une fonction publique, qui ferait mieux d'apprendre à tenir sa langue (si j'ose dire bis), et à ne pas confondre goût intime et déclaration politique. Sans compter que ce qui vaut pour le Festivus de base vaut aussi pour la droite décomplexée et fière de l'être : on n'est jamais très beau à afficher sa pride.

Ceci posé, comme je ne suis si ni Noir ni Arabe, et que - influence baudelairienne ? - je commence à sentir se développer en moi, sur le tard, un certain goût pour les idiotes, peut-être que Mme Noachovitch et moi pourrions trouver un terrain d'entente... Faute de Rachida, qui m'a beaucoup déçu avec ses propos atrocement corrects sur la foi, on peut se rabattre sur Sylvie, monter avec elle dans son train, voir ce qui se passe en-dessous de sa ceinture... Vive la sincérité, vive le coeur ! La femme est l'avenir de l'homme - Aragon, Fallaci, Noachovitch, même combat !



La réalité dépasse la fiction.


Ben_Laden

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