samedi 19 septembre 2009

Élection (piège à c... ?), II.

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Éclaircissons donc les propos tenus la dernière fois sur la « judaïsation du monde ». Cette expression m'est venue suite à la lecture de l'interview que je retranscris ci-après. J'ai appris l'existence de cette interview chez Mme Kling-Kling, où est annoncée la publication en français par La Découverte du livre de David Slezkine, Le siècle juif, dont le sous-titre est : Pourquoi nous sommes tous devenus juifs. Anne Kling renvoie à un entretien accordé par l'auteur ici, et qui avait été traduit et retranscrit il y a deux ans par vox.nr. Vous suivez ?

Voici en tout cas cette interview :

"Dans votre livre, vous dites que les Juifs ont connu trois Paradis et un Enfer durant le XXe siècle. L’Enfer bien sûr se réfère à l’Holocauste. Quels sont les Paradis ?

Ce sont les destinations des trois grandes migrations à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Il y a les deux que nous connaissons tous – de l’Europe de l’Est, principalement la Zone de résidence dans l’empire russe, vers l’Amérique et la Palestine. Ensuite il y a celui qui m’intéresse particulièrement : de la Zone de résidence vers les villes russes. La plupart des Juifs qui restèrent en Russie allèrent à Kiev, Kharkov, Leningrad et Moscou, et ils montèrent dans l’échelle sociale soviétique une fois arrivés là. Cette troisième migration, invisible ou moins visible, fut beaucoup plus grande que celle vers la Palestine et idéologiquement beaucoup plus chargée que celle vers l’Amérique. Et, pendant les vingt premières années environ de l’Etat soviétique, elle fut aussi vue comme la plus réussie par la plupart des gens impliqués. Mais, à la fin du XXe siècle, elle était vue par la plupart des gens impliqués – les enfants et les petits-enfants des migrants d’origine – comme une erreur tragique ou comme un non-événement.

Les trois migrations furent, en un sens, des pèlerinages, et les trois représentèrent des manières différentes d’être juif, et d’être moderne, dans le monde moderne : Etat libéral aux Etats-Unis ; nationalisme ethnique séculier en Israël ; et communisme – un monde sans capitalisme ou nationalisme – en Union Soviétique. Cela, plus l’Holocauste, bien sûr, qui représente les dangers de ne pas participer à l’un de ces trois pèlerinages, représente une grande partie du XXe siècle, je crois.

Pourquoi les Juifs ont-ils eu tant de réussite au début de l’Etat soviétique ?

L’histoire des Juifs au début de l’Union Soviétique est similaire à l’histoire des Juifs en Amérique. C’est-à-dire qu’ils eurent une réussite particulière dans les domaines de l’éducation, du journalisme, de la médecine, et des autres professions qui étaient essentielles pour le fonctionnement de la société soviétique, incluant la science.

Les Juifs d’Union Soviétique étaient beaucoup plus instruits que tout autre groupe, ils étaient vierges de toute association avec le régime impérial, et ils semblent avoir été très enthousiastes concernant ce que faisait le Parti communiste. Cela fut dans une certaine mesure un engagement conscient en faveur de l’idéologie, mais ce fut surtout simplement parce qu’il n’y avait plus de barrières légales contre les Juifs. Les portes s’ouvrirent, ils se ruèrent à l’intérieur et réussirent excessivement bien dans les années 1920 et dans la première partie des années 1930.

Ma conviction est qu’on ne peut pas comprendre la seconde partie de l’histoire juive en Russie – les politiques antisémites, et ce qui arriva aux Juifs soviétiques plus tard, leur désir d’émigrer, par exemple – si on ne connaît pas la première partie de l’histoire, qui est surtout celle d’un succès étonnant.

Vous écrivez que les Juifs étaient des membres importants de la police secrète et aussi de ceux qui dirigeaient le Goulag. Cela était nouveau pour moi.

Le fait m’était inconnu quand je grandissais en Union Soviétique. La plupart des gens l’ont appris en lisant l’Archipel du Goulag de Soljenitsyne. Il n’en faisait pas une affaire à l’époque, mais il parle des gens qui dirigeaient les camps de travail du Canal de la Mer Blanche, et ils étaient presque tous des Juifs ethniques.

Quelle fut votre réaction ?

Avant tout la surprise, parce que cela semblait si incongru pour ceux d’entre nous qui pensaient que les Juifs étaient les victimes principales et les opposants principaux au régime soviétique. Mais plus tard je découvris que le rôle du communisme dans l’histoire juive moderne était formidablement important. Je ne pense pas qu’on puisse comprendre l’histoire juive moderne sans examiner la Révolution russe, ni comprendre le communisme sans examiner le rôle des Juifs.

Qu’est-ce qui explique le succès des Juifs, d’une manière plus générale ?

Les Juifs appartiennent à une certaine communauté de gens qui s’impliquent dans certaines occupations, d’une manière similaire – et qui provoquent un ressentiment similaire. En comparant les deux, on découvre que cette spécialisation est très ancienne et assez commune.

Quelle est cette spécialisation ?

A différentes époques et en des lieux différents, il y eut des tribus – des groupes ethniques – qui se spécialisaient exclusivement dans la fourniture de services pour les sociétés productrices de nourriture environnantes. Cela inclut les Roms/Gitans, divers dénommés « voyageurs » ou « romanichels », les Fuga en Ethiopie, les Sheikh Mohammadi en Afghanistan, et bien sûr les Arméniens, les Chinois d’outre-mer, les Indiens en Afrique de l’Est, les Libanais en Afrique de l’Ouest et en Amérique Latine, et ainsi de suite. Je les appelle tous des « Mercuriens », par opposition à leurs hôtes « Apolloniens ».

Qu’entendez-vous par ces termes ?

Apollon était le dieu du bétail et de l’agriculture. Les sociétés « apolloniennes », au sens où j’utilise le terme, sont des sociétés organisées autour de la production de nourriture, des sociétés formées principalement de paysans, plus diverses combinaisons de guerriers et de prêtres qui s’approprient le travail du paysan en contrôlant l’accès à la terre ou au salut.

Mercure, ou Hermès, était le dieu des messagers, des marchands, des interprètes, des artisans, des guides, des guérisseurs, et des autres transfrontaliers. Les « Mercuriens », au sens où j’utilise le terme, sont des groupes ethniques, des sociétés démographiquement complètes, qui ne s’impliquent pas dans la production de nourriture, mais qui vivent en fournissant des services aux Apolloniens environnants.

Dans le monde moderne, les Apolloniens doivent devenir plus mercuriens – plus juifs, si vous préférez ; mais les valeurs apolloniennes, essentiellement les valeurs paysannes et guerrières, survivent, bien sûr. Les deux attitudes, les deux types idéaux, sont toujours présents aujourd’hui, et les Juifs, les plus accomplis de tous les Mercuriens, jouent encore un rôle très spécial dans le monde moderne – en tant que modèles du succès tout comme de la victimisation.

Il y a des similarités frappantes dans la manière dont tous les Mercuriens se voient et voient leurs voisins non-mercuriens, et dans la manière dont ils se comportent réellement.

Pouvez-vous donner des illustrations de ce que vous voulez dire ?

Essentiellement, l’idée est que certaines choses dans les sociétés apolloniennes traditionnelles sont trop dangereuses ou trop impures pour être accomplies par les membres de ces sociétés : communiquer avec les autres pays, les autres mondes, et les autres tribus ; manipuler l’argent ; soigner le corps, et avoir affaire au feu en travaillant le métal, par exemple. Toutes ces spécialités sont typiquement mercuriennes. La plupart des romanichels et des voyageurs ont commencé comme ferblantiers. Mon arrière-grand-père était un forgeron juif.

C’est un monde très vaste, si vous y pensez : maladie, échange, négociations, voyage, enterrements, lecture. Et c’étaient des choses que les étrangers internes permanents, ou Mercuriens, étaient prêts à faire, obligés de faire, équipés pour les faire – ou très bons pour les faire.

Et ces occupations n’étaient pas limitées aux Juifs.

Il y avait de nombreux groupes accomplissant de telles fonctions. Et dans le monde entier, ils partageaient certains traits et sont regardés d’une manière similaire. Pensez aux Juifs et aux Gitans. Les deux étaient traditionnellement vus comme de dangereux étrangers internes, sans patrie pour des raisons de punition divine, et engagés dans des activités néfastes et moralement suspectes. Ils furent toujours vus comme des images-miroirs de leurs communautés hôtes : leurs hommes n’étaient pas des guerriers, leurs femmes semblaient agressives – et, peut-être pour cette raison, attirantes ; ils demeuraient des étrangers en restant à l’écart, refusant les mariages mixtes, refusant de combattre et de partager les repas – se contentant de fabriquer, d’échanger, de vendre, et éventuellement de voler, des choses et des concepts. Et donc ils furent redoutés et haïs en conséquence, avec l’Holocauste comme point culminant de cette longue histoire de peur et de haine.

Et je pense qu’ils étaient vus de manière similaire parce qu’ils étaient, à de nombreux égards, similaires. Beaucoup étaient des fournisseurs de service nomades exclusifs ; les deux avaient des tabous rigides concernant la nourriture impure et les mariages mixtes ; les deux ne pouvaient survivre qu’en demeurant des étrangers – d’où les prohibitions contre le partage de la nourriture et du sang avec leurs voisins, et l’obsession de la pureté.

Mais les Gitans n’ont certainement pas eu le succès que les Juifs ont eu dans le monde moderne.

Je distingue entre la majorité des Mercuriens, incluant les Gitans, qui s’engagent dans le petit entreprenariat paria et non-cultivé ; et ceux, comme les Juifs, qui se spécialisent, entre autre choses, dans l’interprétation des textes écrits. Avec la montée du monde moderne, les Gitans ont continué à exercer leur métier dans le monde en diminution de la culture orale populaire, alors que les Juifs se sont mis à définir la modernité.

En tous cas, la manière dont les Mercuriens et les Apolloniens se regardent les uns les autres est similaire partout où on porte le regard. Ce qui est vrai des Juifs et de leurs voisins paysans dans la Russie impériale est vrai, je pense, des Gitans et de leurs hôtes, ainsi que des Indiens et des populations locales en Afrique de l’Est, et ainsi de suite.

Y compris les Chinois d’outre-mer en Asie du Sud-est ?

Oui. Les Chinois d’outre-mer aussi sont supposés être habiles – trop habiles, peut-être. On peut reprendre la liste antisémite habituelle : ils sont distants, tortueux, pas virils, etc. C’est la manière dont les Apolloniens décrivent les Mercuriens dans le monde entier.

Et bien sûr on pourrait interpréter ces mêmes traits sous un jour positif. « Habileté » et « fourberie » peuvent devenir « intelligence » et « engagement général pour la vie de l’esprit ». Les Gitans sont fiers d’être plus malins que les non-Gitans auxquels ils ont affaire, tout comme les Juifs le sont, ou l’étaient dans le monde juif traditionnel. La vision mercurienne des Apolloniens tend aussi à être négative : « sentimentalité », « courage » et « terre-à-terre » peuvent devenir « stupidité », « belligérance » et « impureté ».

En d’autres mots, les oppositions esprit/corps, intelligence/physicalité, impermanence/ permanence, non-belligérance/belligérance restent les mêmes et sont reconnues par tous ceux qui sont impliqués. Chacun sait quels sont les traits associés à chaque groupe ; la différence est dans l’interprétation.

Ce qui vous conduit à conclure quoi concernant les Juifs ?

Vues de cette manière, certaines choses concernant l’expérience juive et le rôle économique juif traditionnel deviennent moins uniques, pour ainsi dire. Pour parler brutalement, peut-être, ce n’est pas un accident s’il y a eu un holocauste gitan.

Que voulez-vous dire ?

Qu’il y a des similarités entre Juifs et Gitans et tout un tas d’autres gens qui s’engageaient dans des recherches similaires, [des similarités] qui vont plus loin que leur sort commun sous les nazis, ou que l’hostilité qu’ils rencontrent partout où ils vont.

Cela pourrait changer la manière dont on comprend l’antisémitisme.

Dans mon livre, j’ai tenté de donner le contexte de l’expérience juive, d’expliquer à la fois la victimisation juive et le succès juif.

Sur la question particulière de l’antisémitisme, mon livre soutient que l’antisémitisme n’est pas une maladie, n’est pas mystique, n’est pas inexplicable. Il soutient que les croyances et les perceptions et les actions habituellement associées à l’antisémitisme sont très communes, et qu’elles ne s’appliquent pas seulement aux Juifs.

Votre argumentation vous donne-t-elle, personnellement, une compréhension différente de ce que cela signifie d’être juif, et de l’antisémitisme ?

Bien sûr qu’elle le fait ! Je n’ai pas écrit le livre pour prêcher quelque chose en particulier. Mais j’espère qu’une conclusion que les gens tireront de cette partie du livre est que quelque chose qui est compris est plus facile à combattre. Si on considère l’antisémitisme comme une mystérieuse épidémie, alors il est difficile de savoir quoi faire. Quand vous sentez que vous comprenez ce qui le provoque, alors il devient plus intelligible. Et moins dangereux.

Mais pour l’Holocauste ?

L’Holocauste juif fut d’une certaine manière plus grand que tout autre événement de cette sorte dans l’histoire du monde. Mais les perceptions sur lesquelles il est basé sont parfaitement familières et très communes. L’histoire des Chinois d’outre-mer en Asie du Sud-est, par exemple, est une histoire de pogroms incessants ainsi que de succès remarquables.

Vous avez vu ces croyances communes vous-même ?

En grandissant en Russie, on ne pouvait pas s’empêcher de remarquer que les choses que les gens disaient ou pensaient sur les Arméniens étaient à de nombreux égards analogues aux choses que les gens disaient ou pensaient sur les Juifs. Et il y eut mon expérience en Afrique de l’Est, qui est l’une des raisons pour lesquelles je me suis intéressé à la comparaison. Au Mozambique, il était frappant de voir combien les rôles sociaux et économiques des Indiens locaux étaient similaires aux rôles sociaux et économiques des Juifs en Europe de l’Est.

Voyiez-vous les Indiens comme des « Juifs » à l’époque ?

Oui. Tout le monde les voyait ainsi. Ils sont souvent appelés ainsi – « les Juifs de l’Afrique de l’Est ». Et les Chinois d’outre-mer sont parfois appelés « les Juifs de l’Asie du Sud-est ».

Mais c’est une chose de réaliser que la rhétorique est similaire ; c’en est une autre de reconnaitre que la rhétorique est basée sur quelque chose que les gens font réellement, et que cela remonte loin dans le passé, et que c’est beaucoup plus vaste que l’exemple familier des Indiens et des Chinois d’outre-mer.

Dans votre livre, vous examinez la littérature moderniste de cette manière.

Le Ulysse de Joyce, par exemple, est le texte central du modernisme, et il traite de cette même opposition. Le personnage principal, Leopold Bloom, est un « demi-juif » ; et la figure d’Ulysse est le représentant terrestre absolu du mercurianisme, de l’habileté, de l’agitation, de la diplomatie, de l’ingéniosité – toutes ces choses.

Y a-t-il un Juif apollonien fameux, pour utiliser vos termes ?

Irving Howe a dit que Trotski était l’une des plus grandes figures du XXe siècle parce qu’il avait réussi à être à la fois un écrivain et un guerrier ; quelqu’un qui analyse l’histoire tout en la faisant ; quelqu’un qui est également bon pour penser et pour tuer.

On pourrait dire qu’Israël, et le sionisme en général, est une tentative d’abandonner la judéité traditionnelle en faveur de l’apollonisme avec un visage juif, tels qu’ils le sont. Je suppose qu’Ariel Sharon serait un Apollonien juif. Il est partisan du rejet du monde des shtetl, de la vie de la diaspora, de la Zone de résidence – la voie mercurienne.

Comment expliquez-vous cela ?

La vie dans la Zone signifie vivre avec la faiblesse physique, associée à l’éloquence et à l’intelligence ; cela signifie faire des choses que les autres méprisent. Cela signifie être impliqué dans la vie de la diaspora et de la tradition. Et le sionisme devait être le rejet absolu de cette vie et de cette tradition. L’État d’Israël devint un endroit où l’on pouvait échapper au sort de Tevye le laitier – le grand personnage de Sholom Aleichem. Il devint un endroit qui existait dans le but de venger la faiblesse de Tevye par un rejet de l’habileté et de la non-belligérance de Tevye.

L’Holocauste créa une aura autour d’Israël qui le rendit différent de tous les autres Etats modernes, qui l’exclut de certaines des attentes qui sont habituellement associées aux États modernes – et de certaines critiques. A cause de son rôle très particulier, de son histoire, et de ses prétentions morales, Israël devint l’État auquel les règles standard ne s’appliquent pas.

D’une tentative de sortir du ghetto, Israël s’est transformé en un ghetto d’un nouveau genre, qui est le seul endroit où vous pouvez dire certaines choses.

Par exemple ?

C’est le seul endroit dans le monde occidental où un membre du Parlement peut dire – et en toute impunité – « déportons tous les Arabes hors d’Israël ». Ou bien où tant de gens peuvent dire, dans la conversation politique de routine : « Nous devons faire plus d’enfants juifs parce que nous voulons que cet Etat soit ethniquement pur ». Imaginez quelqu’un disant la même chose en Allemagne : « Procréons pour faire plus d’enfants parce que nous avons trop de Turcs ici ».

Et Israël peut aussi faire des choses que les autres Etats ne peuvent pas faire ?

Oui, comme construire des murs. Il y a eu une tentative de construire un mur dans une ville en République Tchèque – pour séparer la zone tzigane du reste de la ville.

Que se passa-t-il ?

Ce fut un tollé. Ça n’a pas pu se faire. Ainsi, cela me semble être encore une ironie tragique dans l’histoire des Juifs : la tentative de créer un État comme les autres conduisit à la création d’un État qui est remarquablement différent de la famille d’États qu’il voulait rejoindre.

Mais c’est seulement l’une des trois grandes migrations. L’histoire des Juifs en Amérique a été une histoire de réussite et de succès formidables. L’histoire des Juifs en Russie a été une tragédie, au sens le plus basique du mot : il ne peut y avoir de tragédie sans l’espoir et l’épanouissement initiaux, sans la noblesse de caractère que le défaut fatal finirait par miner. C’est ainsi que je vois l’histoire de la vie de ma grand-mère.

Et, en utilisant votre métaphore mercurienne, vous dites qu’à l’époque moderne nous avons tous dû devenir juifs.

Une partie centrale de mon argumentation est que le monde moderne est devenu universellement mercurien. Le mercurianisme est associé à la raison, à la mobilité, à l’intelligence, à l’agitation, au déracinement, à la pureté, au franchissement des frontières, et au fait de cultiver des gens et des symboles par opposition aux champs et aux troupeaux. Nous sommes tous supposés être des Mercuriens maintenant, et les Mercuriens traditionnels – en particulier les Juifs – font de meilleurs Mercuriens que tous les autres.

Et c’est la raison de leur succès extraordinaire et de leur souffrance extraordinaire dans le monde moderne. Cela, me semble-t-il, est la raison pour laquelle l’histoire du XXe siècle, et l’histoire des Juifs en particulier, est l’histoire de trois Terres Promises et d’un Enfer."

Quelques commentaires :

- David Slezkine applique ce que je pourrais appeler le « théorème de Fassbinder », suite à l'analyse qui m'avait été suggérée par sa phrase : « Tout philosémite est un antisémite », ce que j'avais retraduit ainsi : le fait de différencier est plus important que le contenu de la différence. D. Slezkine montre bien comment on peut valoriser positivement ou négativement « Apolloniens » (terme moyennement choisi) et « Mercuriens » à partir de la même configuration d'ensemble ;

- le schéma explicatif de la modernité ici proposé va dans le sens de maintes analyses à vous offertes à ce comptoir : une part de la société - le commerce -, auparavant « imbriquée », comme disait Polanyi, dans l'ensemble, se retrouve sur le devant de la scène et prend une importance démesurée par rapport à celle qu'elle avait en régime traditionnel. L'apport de David Slezkine n'est pas tant de rapprocher Juifs et commerce, ou de rapprocher extension du commerce, importance croissante des Juifs et antisémitisme - les antisémites eux-mêmes ont très vite fait ces rapports -, que, par l'usage de la dichotomie Apolloniens-Mercuriens, de mieux faire saisir ce qui différencie les Juifs des autres Mercuriens au moment de la modernité - leur rôle central en Occident (le lieu de la modernité), leur rôle, par rapport aux Gitans, dans la culture écrite... -, et donc pourquoi « c'est [la Shoah] tombé surtout sur eux ».

On comprend mieux, du coup, le rapport névrotique de la modernité occidentale à ses Juifs : la séparation traditionnelle - Apolloniens-Mercuriens, donc - ne reposait pas franchement sur une amitié réciproque, elle pouvait à intervalles réguliers déboucher sur des phénomènes violents où l'on retrouverait sans peine la logique girardienne du bouc émissaire, cette séparation n'en était pas moins viable, d'autant que les Apolloniens savaient bien, quitte à l'oublier de temps à autre, qu'ils avaient besoin des Mercuriens - en l'occurrence, principalement des Juifs - pour que la société fonctionne.

Avec la modernité et le « devenir-Mercurien », donc le « devenir-Juif » de la société comme des individus, le rapport Apolloniens-Mercuriens se fait plus complexe : si la haine antisémite devient plus forte, plus acharnée, ou si le comportement antisémite devient plus haineux, c'est parce que dans le monde moderne les Juifs représentent le monde moderne, ils représentent la modernité, ils représentent ce à quoi on sait plus ou moins que l'on ne devrait pas vouloir ressembler. Les stéréotypes traditionnels respectaient une division fondamentale du travail - au lieu que dans la modernité on reproche aux juifs d'être depuis toujours à l'image de ce que l'on cherche maintenant à devenir tout en redoutant de le devenir, on fait grief aux juifs d'avoir toujours été ce que soi-même on cherche désormais à devenir tout en sentant que c'est une mauvais idée, ou tout en redoutant que ce ne soit pas une aussi bonne idée que ça. « Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage » : la modernité et ses Juifs, ce serait quelque chose du genre « qui a la rage de nager (dans les eaux nouvelles et attirantes de la modernité) a peur de se noyer, et accuse son chien d'avoir la rage et de vouloir vous noyer ». Situation d'autant plus explosive que le chien, lui aussi, avait bien la rage, j'entends par là que les Juifs ont effectivement, et c'est bien normal, tiré profit des possibilités que la modernité leur offrait (les trois paradis évoqués par David Slezkine).

- Alain Brossat a parlé quelque part de la naissance d'Israël comme d'un « cadeau empoisonné », David Slezkine y voit une « ironie tragique » : il est de fait que cette « apollonisation » du peuple mercurien par excellence ne laisse pas d'être paradoxale. Elle est condamnée à l'avance, pour deux raisons : à l'échelle du monde entier, le sionisme est minoritaire chez les Juifs, en ce sens que la plupart d'entre eux préfèrent rester dans les sociétés devenues très mercuriennes que dans cet hybride qu'est l'État d'Israël : le « peuple juif » reste fondamentalement mercurien. Surtout, ce projet va dans le sens contraire de l'histoire (ce qui est aussi le cas, on le sait, de l'histoire de la décolonisation : alors que le processus global de décolonisation est entamé, voilà qu'un État colonial se crée brusquement, à contre-temps...), qui est donc celle d'une mercurisation globale des sociétés (lesquelles, je le précise ne sont pas complètement mercuriennes, ce qui est impossible, et même si cela ferait plaisir à un fou dogmatique comme Jacques Attali). On reproche parfois aux Juifs de vouloir le beurre et l'argent du beurre, par exemple de prôner l'antiracisme tout en voulant préserver leur « pureté », pour eux et pas pour les autres. Quoi qu'il en soit de la justesse de ces critiques, on voit bien qu'il y a quelque chose de ce type dans la situation d'Israël, et cela peut expliquer, en plus de considérations géopolitiques, à quel point cet État suscite les passions.

Ajoutons que cette idée d'« apollonisation » permet de mieux comprendre les points communs qu'une Hannah Arendt avait très tôt perçus entre le nazisme et le sionisme, du point de vue de leurs présupposés racialistes. Dans les deux cas - dans des proportions et avec des conséquences différentes - on assiste à une tentative d'« apollonisation » volontariste de sociétés devenues récemment (l'Allemande) ou depuis toujours (le peuple juif) mercuriennes. Je fais l'hypothèse que le fanatisme que dans les deux cas on peut sans difficulté repérer chez les zélateurs de ces entreprises vient d'une conscience plus ou moins obscure et refoulée qu'elles sont foutues d'avance, dans un monde devenu obstinément mercurien.

(Ce qui, au passage, permet de comprendre pourquoi de nombreux juifs religieux sont soit indifférents au sionisme, soit carrément anti-sionistes : si le sionisme est entre autres choses une crainte de voir disparaître, dans un monde mercurien, des spécificités juives, il est logique que ceux qui depuis toujours ont en charge, justement, l'aspect le moins mercurien du judaïsme, ne voient pas dans le sionisme une solution, ils en ont d'autres en magasin, qui ont fait leurs preuves depuis longtemps...)



Incidemment, tout ceci amène à penser que l'on n'en a pas fini, ni avec les Juifs, ni avec l'antisémitisme, en cette période de mercurianisme effréné, avec les réactions apollonisantes ou trop apollonisantes que cela peut susciter. Histoire à suivre, paradoxes en cours !



re-animator

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mercredi 26 mars 2008

On en apprend tous les jours.

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Ainsi, je découvre que Tocqueville descendait de César Borgia. Ça vous pose un homme.


Bon, dans la mesure où je vous ai récemment conseillé l'article de Bruno Guigue qui lui a valu une célébrité instantanée, je relève quelques points :

- autant qu'il me semble, M. Guigue a bien enfreint ce que l'on appelle le devoir de réserve, et en tant qu'énarque il devait savoir qu'il le faisait ;


hapimage


- il a été suspendu de ses fonctions de sous-préfet, mais n'a pas été révoqué en tant que fonctionnaire : il a rejoint, comme le dit joliment le langage administratif, son corps d'origine. S'il était un bon sous-préfet, on est désolé pour les administrés de Saintes et de ses alentours, mais il ne s'agit pas non plus, en l'espèce d'un drame humain à vous tirer des larmes ;

- à l'heure où j'écris, sa réaction, contrairement à celle de la pleureuse Redeker, semble d'ailleurs digne et mesurée ;

- point à ma connaissance non relevé, la virulence de son article répondait à la virulence des enculistes-sionistes habituels (Finkie, Taguieff, Encel...), et peut-être est-ce la colère devant l'ignominie des arguments employés par ces punais, ces charognes, ces métastases de l'intellect, qui l'a fait tomber dans ce piège d'écrire des phrases qu'en tirant de leur contexte on pouvait aisément utiliser contre lui. On rappellera par ailleurs, avec l'UJFP, que les propos de B. Guigue restent moins violents qu'une balle ou un missile israélien. Si j'écris qu'il m'arrive de souhaiter aux délabrés sus-nommés une mort cancéreuse dans d'atroces souffrances (le vaillant général Sharon, victime d'une attaque cérébrale, n'est plus qu'un cadavre sous-perfusion depuis bientôt deux ans (combien pèse-t-il maintenant ?), on ne voit pas pourquoi les cellules et les vaisseaux sanguins des cerveaux auto-infestés par la malhonnêteté et la médiocrité intellectuelles de ces tristes sbires seraient immunisés contre la rouille, le délabrement, le travail du Crabe)

- il n'y a pas que Sharon, beaucoup sont morts d'un cancer, qui valaient mieux que lui ! Artaud lui-même, et d'un cancer de l'anus, s'il vous plaît ! Le Crabe n'a peur de rien ! Et s'il s'est attaqué à l'anus d'un des plus grands écrivains du XXe siècle, ce n'est pas la cervelle vide de Finkie qui va lui faire peur !

- On peut se demander ce qui est le plus sale, cher ami, cher démon...


si j'écris quelque chose de ce genre, disais-je donc !, ce n'est peut-être pas très gentil, mais ça ne tue personne, et c'est surtout un aveu d'impuissance par rapport à leur situation de porcs privilégiés. Pour le dire clairement : si nous ne pouvons plus utiliser la violence verbable, que nous reste-t-il ?


18832043

Ach, tout le monde n'est pas "Gu"... Heureusement pour les flics pourris !


- revenons à Bruno Guigue : de ce que j'ai lu ces derniers jours, la meilleure analyse est celle du site de Pierre Tévanian, "Les mots sont importants". J'ai très souvent piqué des colères à la lecture des articles de ce monsieur qui participe allègrement à la "judiciarisation" de la société française et en appelle sans cesse au lynchage médiatique contre tel ou tel, mais ici, dans l'ensemble, sa position me semble équilibrée.

(Ajout le 29.03.)
L'article d'Esther Benbassa, assez critique envers Bruno Guigue, apporte des informations utiles, notamment parce que cette dame connait le sujet, mieux que B. Guigue, P. Tévanian, ou moi-même. (Fin de l'ajout.)

Cette affaire, par ailleurs, ne nous apprend bien sûr rien que nous ne sachions déjà. Mon titre ne s'appliquait donc qu'à Tocqueville (lequel descendait aussi de Saint Louis - ce qui nous (r)amène aux croisades).


Jerusalem


Si je t'oublie, Jérusalem...





P.S. 1 : Oui, j'oubliais, et cela va dans le sens du commentaire de l'excellent Kabouli : dans le compte-rendu par l'AFP de la mise au pas de B. Guigue, son supérieur hiérarchique dit que même si un fonctionnaire veut publier un ouvrage sur les vases Ming, il doit en référer à son autorité. J'en déduis d'abord que l'on peut publier des choses sur les vases Ming qui vont à l'encontre du devoir de réserve, ce qui ne semblait pas si évident, ensuite je suggère à tous les sous-préfets de France et de Navarre de publier des ouvrages extrêmement critiques sur les vases Ming, par signe de solidarité avec B. Guigue. En toute rigueur, ils devraient tous être sanctionnés. Logique, non ?

P.S.2 : un petit hommage à Muray pour finir. En faisant une recherche d'images sous le titre de « charité », je me suis aperçu, rougissant une fois de plus de mon inculture en matière d'iconographie religieuse, qu'une tradition faisait figurer ladite de charité non sans générosité :


cenotaphe_charite



Vouet_Charite


Boug_La_Charite


Les petits n'étant pas, fort heureusement, les seuls à y avoir droit :


A1124


Bonne santé à tous !

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jeudi 29 décembre 2005

Canular. (Ajouts les 4 et 5.01.06)

La "nomination" du répugnant goy Arno Klarsfeld, guignol névrosé, hainard prépubère à gueule d'ange rouillé, à la tête d'une pathétique commission d'étude sur les rapports entre histoire et mémoire prouve une fois de plus que Nicolas Sarkozy ne manque ni de sens de l'humour ni de qualités tactiques.

Et les gauchistes de gaspiller de l'énergie dans un pareil "combat"... Au moins cela permet-il de lire et écrire du mal d'un des sionistes les plus cons de France.



(Ajout le 04.01.06) Et je le prouve ! Le Réseau Voltaire, qui a comme moi la faiblesse de s'attarder sur ce sujet, retranscrit (en fin de note) un beau morceau de propagande et de bêtise pondu par l'Egaré sur l'invasion américaine en Irak. C'est beau comme du Sharon - les couilles en moins.

(05.01.06) Le précédent paragraphe a été écrit avant d'apprendre, devant un bon café matinal, que "l'homme de courage [ce qui est vrai] et de paix [ce qui l'est moins]" salué par G. W. Bush était, comme on dit, "entre la vie et la mort". On souhaite bien sûr que l'Eternel lui fasse éprouver d'atroces souffrances, mais c'est bien le seul souhait ou pronostic que l'on hasardera - et il n'a d'ailleurs pas l'air de se réaliser.

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mardi 8 février 2005

"Auschwitz ras-le-bol !" (Ajout le 02.04.06)

L'actualité aidant, c'est par cette sentence quelque peu provocatrice, énoncée déjà il y a une bonne dizaine d'années par M. Jean-Edern Hallier, que je débute cette chronique. Cette commémoration m'a parue gênante sous divers aspects.

- Tout d'abord par son caractère massif. Pendant quelques semaines, il a semblé qu'il n'y avait rien de plus important que cet anniversaire. Mais outre que cette commémoration ne fera pas revenir les victimes, on peut légitimement se demander si elle constitue en soi un événement. On me répondra tout de suite que j'enfonce une porte ouverte, qu'affirmer qu'un événement est un événement est une tautologie persuasive dont la mécanique médiatique actuelle ne peut se passer, que de surcroît ladite mécanique ne faisant jamais rien à moitié, à partir du moment où elle avait décidé de s'occuper d'Auschwitz, elle ne pouvait le faire qu'avec ses gros sabots. Ces arguments ne sont pas insignifiants, mais à mon tour je peux répliquer, d'une part que cela ne change rien à la situation de départ : on a voulu faire de cette commémoration quelque chose d'essentiel - et cela, je suis désolé, n'est pas si évident que l'on veut bien le dire -, d'autre part que j'attends de voir si les commémorations de Hiroshima et Nagasaki susciteront autant d'heures de programmes et autant de couvertures de magazines que celle-ci. Et bien évidemment, ces deux arguments sont liés, et liés par ceci qu'Auschwitz et Hiroshima le sont eux-mêmes, et indissolublement : ce n'est pas nier la singularité de l'un ni de l'autre, bien au contraire, que d'affirmer que l'on ne peut à peu près les comprendre que si l'on oublie pas qu'ils ont eu lieu en même temps et à travers des états d'esprit proches.

- Ensuite par certaines de ses tonalités. Peut-être n'ai-je pas été assez attentif, mais je suis surpris que l'on n'ait pas plus noté les instrumentalisations de cet anniversaire auxquelles se sont par exemple livrés MM. Poutine et Sharon. Je ne vais pas jouer les oies blanches, je sais bien que c'est la loi du genre : je m'étonne juste que les commentateurs n'aient pas plus insisté sur ce point, comme si rien ne devait pouvoir entacher la dignité postulée - et par ailleurs m'a-t-il semblé grosso modo effective, à l'exception du feu d'artifice final à la Disneyland - de la cérémonie.

- Enfin et peut-être surtout par l'état d'esprit de l'ensemble. Je prends un exemple qui en vaut d'autres, l'éditorial de M. Jézégabel dans Télérama du 2 février. On y apprend par exemple qu'il a fallu "soixante ans... pour que la parole des témoins directs se libère, s'impose." Bien sûr, ce que David Rousset, Primo Levi ou Robert Antelme ont publié dans les années d'après-guerre n'a jamais dû exister... De même, il apparaît qu'il a fallu "six longues décennies pour que les historiens imposent, malgré les tentatives de falsification négationistes ou révisionnistes, leur vérité." Là encore, j'ai dû rater un épisode, et c'est plutôt M. Jézégabel qui me semble faire figure de révisionniste en la matière. On connaît "la" vérité, ou plutôt, plus simplement, on sait qu'il y a eu les chambres à gaz depuis plus de soixante ans, et jusqu'à ce que l'on s'agite un peu du côté de Lyon à la fin des années 70, seuls quelques fanatiques d'extrême-droite s'amusaient à nier l'existence des chambres à gaz : il n'y a rien là d'un dur combat des historiens contre des bandes de négationnistes déchaînés et dangereux !

Et c'est un des points qui me gênent vraiment, cette simulation d'un danger permanent sur la mémoire d'Auschwitz. Non seulement tout le monde sait bien qu'il s'agit là d'un événement capital et tragique, non seulement les négationnistes seraient restés dans leur petit coin si on ne leur avait pas fait autant de publicité (ce que bien sûr la très absurde loi Gayssot n'a fait que renforcer), mais encore on voit bien que tout cela est contre-productif. Parce que, contrairement à ce que fait M. Jézégabel tout au long de son éditorial (et encore une fois, il n'est qu'un parmi d'autres), il ne faut pas confondre sans arrêt vérité historique, devoir de mémoire, et mémoire collective. La vérité historique est dans ses grandes lignes connue depuis longtemps et n'a jamais été menacée : ce n'est pas en faisant croire qu'elle l'est et en jouant sur des fibres affectives, pour ne pas dire religieuses, qu'on va la renforcer. Au contraire, on stimule des réactions contradictoires, elles-mêmes affectives, politisées, religieuses..., qui prennent l'apparence de la recherche historique parce que c'est leur meilleur angle d'attaque. C'est pourquoi M. Jézégabel, si on le lit bien, apparaît presque schizophrène, nous disant à la fois que "la bataille de la mémoire" (pas trop de blessés en première ligne, intrépide reporter de salon ?) paraît "gagnée" et que les négationnistes sont toujours là. Au contraire, plus on centrera le débat sur cette mémoire sacralisée, plus on alimentera en énergie les négationnistes.

On me répondra sur le terrain de la pédagogie, du "plus jamais ça" (évidemment cité par M. Jézégabel). Mais il y a une dizaine d'années, à l'époque de la loi Gayssot et alors que M. Hallier se lamentait déjà du poids excessif du culte d'Auschwitz dans la vie politique et culturelle française, est-ce que cette pédagogie, déjà bien en marche, a changé quoi que ce soit au déroulement du génocide au Rwanda ? Le même état français qui pondait cette loi stalinienne a même encouragé ce génocide !

Il se peut que grâce à l'écho énorme de ce soixantième anniversaire, la prochaine fois, effectivement, les réactions politiques soient plus rapides. Je serai le premier à m'en féliciter et à faire amende honorable. Mais d'ici là, car hélas il y aura certainement une "prochaine fois" - qui d'ailleurs ressemblera peut-être bien plutôt à Hiroshima qu'à Auschwitz -, qu'il me soit permis d'en douter fortement.



(Ajout le 02.04.06) Quoique je ne voie pas de raison de revenir sur les idées principales qui y sont exprimées, beaucoup de choses me gênent dans ce premier article (dont je me suis permis d'améliorer la présentation) ; si je reviens dessus, c'est principalement pour une erreur flagrante, dont la lecture des livres d'Enzo Traverso m'a fait prendre conscience. D'abord, j'ai surestimé le poids d'un livre comme Si c'est un homme, de P. Levi, qui a l'époque eut du mal à trouver d'abord un éditeur, puis un public. Ensuite et surtout, j'ai assimilé des récits évoquant différents types de camp. Rousset et Antelme furent des déportés politiques, et n'ont pas du tout perçu et décrit le processus d'extermination qui se poursuivait pendant leur détention dans les camps du même nom. Traverso estime même que le succès de ces récits a indirectement contribué à rendre plus difficilement concevable l'ampleur de la Shoah : les lecteurs ont cru que tous les camps ou presque ressemblaient à ce que décrit par exemple Rousset. Sur ce point donc, qui n'est pas un détail, M. Jézégabel avait raison, et je l'ai critiqué à tort.

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