mercredi 1 décembre 2010

Ma réacosphère dans ton cul.

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- Ce serait le titre d'une mise au point où je dissiperais quelques ambiguïtés dont je dois être en partie responsable, tant il m'arrive de me retrouver cité par des blogs que j'ai peine à ne pas trouver caricaturalement de droite, où l'on ne s'éloigne de Sarkozy que pour tomber dans du mauvais Maurras. J'avais commencé à prendre quelques notes à ce sujet, n'ai pour l'heure pas réussi à tourner ça de manière à ce que ce soit intéressant pour quelqu'un d'autre que moi, et encore,

venons-en donc au thème du jour, cas particulier de ce qui précède. J'ai repensé à cela en lisant à deux jours d'intervalle une déclaration de Renaud Camus et un lamento de Jean Raspail chez Kling-Kling, où l'on nous explique que le remplacement de la population française par des immigrés-venus-de-partout-et-qui-font-plein-d'enfants est en cours, voire déjà effectué - et planifié depuis longtemps par grand-méchant-Boumediene.

Le sujet ne peut être évacué d'un haussement d'épaules. Je me souviens avoir été frappé de constater l'évolution à cet égard d'un Paul Yonnet, qui dans son Voyage au centre du malaise français, en 1993, ne semble pas prendre très au sérieux des prédictions assez catastrophistes de ce genre d'Alfred Sauvy, avant de les considérer plus attentivement, dans Le recul de la mort (sauf erreur de ma part), en 2006. Il est de plus parfaitement légitime de faire la part entre ce que l'on peut penser de l'immigration et ce que l'on peut penser des immigrés - sans compter qu'il est indéniable que l'on, c'est-à-dire les merveilleux démocrates qui nous gouvernent, n'a pas beaucoup demandé leur avis aux Français là-dessus, et que l'on ne fait semblant de le faire qu'en cas d'affaire Woerth ou autre.

Ceci posé, ce qui est frappant dans les deux textes de MM. Camus et Raspail, c'est à quel point ces défenseurs de la France voient finalement celle-ci comme une vieille femme un peu impotente en train de se faire violer, sans réaction. Enlevons d'elle la queue de l'Arabe déchaîné, et tout ira bien… Outre que ce tableau qui « victimise » la France est bien dans l'air du temps, ce qui ne manque pas de sel venant d'esprits soi-disant anti « politiquement correct », soi-disant « virils », etc., il ne correspond pas à la réalité.

Sans tomber dans le jeu du « qui c'est qu'a commencé » (nous avons colonisé, disent les uns, nous avons colonisé à cause du Turc, répondent les autres…), un peu de recul historique importe. Je vous le signalais, certaines mutations essentielles de la société française, notamment l'articulation entre Paris et la province, n'ont rien à voir avec l'immigration. Je suis pleinement d'accord avec Debord lorsqu'il estime que l'essentiel du processus de dislocation de la société française se serait passé de la même manière si nous étions restés bien au chaud entre « nous ». Ce « nous », nous - c'est-à-dire, notamment mais pas seulement, la génération 68 et la génération précédente - avons cherché plus ou moins consciemment à le détruire - et d'ailleurs, pour le détruire, nous avons eu besoin de main-d'oeuvre immigrée, bien utile pour construire les infrastructures nécessaires à la croissance si désirée par tous. Que nous payions les pots cassés de la politique d'alors, à travers notamment la question emblématique des cités, n'est d'une certaine manière que justice.

Plus généralement, et puisque certains aiment bien parler de civilisation ces derniers temps, disons que les trente Glorieuses (de mon cul !) ont été le lieu de la confirmation d'un choix de civilisation qui était le choix de la modernité, et que ce choix a de facto impliqué la soumission de la nation à autre chose qu'elle-même. C'est toute l'ambiguïté du gaullisme, je vous en rebats les oreilles en ce moment : avoir fait croire que cette évolution pouvait se faire dans le cadre national, ou plutôt, car ce n'était pas impossible d'un point de vue logique, avoir fait croire que cette évolution se faisait dans un cadre national, alors même, immigration de main-d'oeuvre (puis de peuplement dans la décennie suivante) d'un côté, clefs donnés au patronat (qui est par définition cosmopolite, ce qui est son droit mais doit être sans cesse rappelé) de l'autre, alors même qu'elle se faisait d'une manière et à un rythme qui conduisaient à l'affaiblissement du cadre national.


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Fort bien, me répondra-t-on, mais MM. Camus et Raspail ne prétendent pas nécessairement laver la France de ses propres responsabilités ; du reste, votre analyse implique que l'immigration actuelle (au double sens de : la présence d'immigrés, l'arrivée de nouveaux immigrés) n'arrange pas franchement les choses.

Certes, mais :

- à voir la fréquence à laquelle ce genre de positions est évoqué par des sites nettement plus pressés de dire du mal des musulmans et des gauchistes que de retracer les responsabilités proprement françaises dans la question qui nous intéresse, un tel rappel ne semble pas inutile ;

- "Nous nous sommes faits américains. (…) Quelle prétention, envisageant la proliférante présence des immigrés de toutes couleurs, retrouvons-nous tout à coup en France, comme si l’on nous volait quelque chose qui serait encore à nous ?" Il ne s'agit pas seulement d'admettre que Debord avait raison d'écrire cela en 1985, mais de comprendre que c'est encore vrai, et c'est dans cette mesure que le modèle de la France violée me semble erroné. Nous continuons à nous faire américains (= enculistes), et les immigrés depuis des années l'ont bien compris : les déclamations d'un Régis Debray , d'un Max Gallo ou d'un Henri Guaino n'en peuvent mais, les Français sont plus séduits par les États-Unis que par la France. Il est donc logique, et en partie de notre responsabilité, que les immigrés s'américanisent eux aussi. D'autant - c'est en ce sens que nous ne sommes qu'en partie responsables de cette situation - qu'ils peuvent être déjà plus ou moins américanisés avant d'arriver.

Avant de préciser les causes et les conséquences globales de ce dernier point, attardons-nous sur ses conséquences particulières, c'est-à-dire limitées à notre beau pays : si l'on en reste aux immigrés musulmans, qui focalisent tant l'attention, il ne faut jamais oublier, lorsqu'on évalue les bienfaits et méfaits de leur venue, qu'ils sont au moins autant américanisés qu'islamisés, et que leur venue en France les américanise bien plus qu'elle ne les « islamise » et/ou « musulmanise ». Il faut être crétin et/ou manipulateur comme Ivan Rioufol pour ne se concentrer que, à travers quelques cas spectaculaires, sur la dimension religieuse et oublier la dimension enculiste. Et si l'on répond que c'est encore plus grave pour la France, on aura peut-être raison, mais on retombera sur la démonstration précédente : les musulmans ne font ici que suivre le même chemin que l'ex-fille aînée de l'Église, en cherchant à concilier foi et confort capitaliste.

- enfin, et là encore nous suivons Debord, tout en l'accompagnant de Cioran, il est bien évident que ces évolutions dépassent largement le cadre français : "Après tout, ce continent n'a peut-être pas joué sa dernière carte. S'il se mettait à démoraliser le reste du monde, à y répandre ses relents ? - Ce serait pour lui une manière de conserver encore son prestige et d'exercer son rayonnement." Cioran n'a pas ici dit le dernier mot sur tout, la question de la mondialisation appelle celle des échanges entre cultures, que Lévi-Strauss ou Sahlins doivent nous permettre d'aborder avec circonspection, mais il a bien compris, et nous en resterons là pour aujourd'hui, que l'Occident en ce qu'il a de plus sinistre risquait bien de se survivre à lui-même, hélas…

"La France est assurément regrettable. Mais les regrets sont vains.", écrivait Debord. J'avais noté dans un coin de ma tête il y a quelques mois une formule à la signification très proche : La France est un pays de merde, qui malheureusement n'existe plus. Ma formulation est encore plus excessive que celle de Debord, car outre qu'il n'est pas si sûr que la France ait disparu, elle n'était, avec tous ses défauts, pas si nulle que ça. Bref : pour conclure, je rejoins une nouvelle fois Debord lorsqu'il estime que la question centrale est « profondément qualitative », loin donc des fausses évidences des statistiques démographiques,

dont l'utilisation par R. Camus, j'allais oublier de le signaler, est d'ailleurs contestable : à lire P. Yonnet on a au contraire l'impression, et cela amène de l'eau à mon moulin, que les immigrés s'alignent rapidement, et même de plus en plus rapidement, sur le modèle français (et même le modèle made in France, legs de la France au monde entier), et font vite de moins en moins d'enfants. Ici encore la France n'est pas inactive et soumise…

, fausses évidences quantitatives qui mettaient par exemple un Pierre Boutang en fureur lorsqu'il entendait Giscard d'Estaing faire une croix sur le destin de la France sous le simple prétexte qu'elle était moins peuplée que les États-Unis, l'URSS ou la Chine. "Il vivra des gens sur la surface de la terre, et ici même, quand la France aura disparu. Le mélange ethnique qui dominera est imprévisible, comme leurs cultures, leurs langues mêmes." C'est ce qui sortira de ce mélange, de l'enculisme au carré ou au contraire un compromis à peu près satisfaisant entre les valeurs traditionnelles et ce qu'il en reste en Occident - l'humanisme -, qui compte. Le reste...


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(Pour mémoire : me relisant avant mise en ligne, je trouve ce texte proche dans son esprit de L'homme qui s'arrêta d'écrire. A vous de juger.)

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vendredi 14 mai 2010

"Le phénomène est beau."

- Il ne s'agit pas aujourd'hui d'une théorie de l'apparition, mais d'une sorte de plus racaille que ça tu meurs. C'est Lucien qui le dit :

"Nous avons devant les yeux les résultats du métissage entre le venimeux messianisme d'Israël et l'imperturbable mercantilisme anglais. Le phénomène est beau." (Les décombres, dernière partie : "Le monde et nous".)

et je n'ai pu que repenser à cette phrase aux applications certes multiples, lorsque je suis tombé sur cette hallucinante interview.

On me dira qu'il ne faut pas y attacher trop d'importance, que des gens comme ça non seulement se discréditent eux-mêmes mais nuisent à la cause qu'ils prétendent défendre, que je ferais mieux, justement, de consacrer mon temps, si ce n'est à la métaphysique, du moins à des choses plus sérieuses qu'aux pitoyables élucubrations lècheculsionisantes de ratés notoires... mais :

- j'aurais vraiment culpabilisé de ne pas relayer au plus tôt de si limpides (et marrantes) insanités ;

- dans des cas moins dérisoires que celui-ci, il ne serait pas inutile de s'interroger sur ce qui fait que des goys fortunés et bien installés dans la société (ce qui de nos jours n'est pas un compliment) se croient obligés de s'engager explicitement pour Israël. Dire "ça paie" est un peu court, car je ne suis pas sûr que ce que l'on est supposé gagner d'un côté - le soutien (pour combien de temps ?) du Lobby - ne se perde pas de l'autre - on s'allonge et les gens le savent. C'est aussi prêter au Lobby plus qu'il n'en peut - à la fois de la part des philosionistes goys et des antisionistes. On dit trop souvent "les Juifs, les Juifs, les Juifs", mais, de Taguieff à Milner en passant par P. Cormary et, donc, pour écrire une fois son nom, C. Angot, ils sont nombreux à faire porter à ceux-ci plus sans doute qu'ils ne peuvent porter - et ils en ont porté, dans l'Histoire... -, plus peut-être que la plupart d'entre eux ne veulent porter.

J'ai moi-même écrit qu'il y avait une spécificité juive, ce qui signifie, d'une certaine manière, que ces gens-là ne sont pas comme les autres. Je ne veux pas non plus sortir le marteau-piqueur pour écraser des mouches (pardon Pierre !) et décréter que tous ces auteurs, avec ou sans guillemets, sont en fait antisémites, subtilement antisémites comme on dit. Mais quand on lit, dans cet entretien, que les Juifs sont plus humains que les autres ("Les Juifs représentent tout le monde, toute spécificité, la spécificité de l’humain. - Pourquoi les Juifs plus que les autres ? - Parce que."), on souhaiterait presque que cela fût dit par un Juif « sûr de lui et dominateur », qui prend ses responsabilités, plutôt que par une conne goy qui met de l'huile sur le feu, en laissant les autres se brûler, puisque bien sûr ce sont précisément les juifs qu'elle prétend soutenir qui à terme peuvent payer les pots cassés de tels propos. (En même temps, la racaille commence à traîner à Saint-Germain-des-Prés, les sanctuaires disparaissent...)


- Ceci posé, voici en contrepoint un texte parlant de Rebatet. Le simple bon sens oblige à dire que, malgré le mépris que j'ai pour C. Angot, en général et dans cette occurrence particulière, les propos qui m'ont aujourd'hui énervé n'ont pas la même dimension que les appels au meurtre lancés par Lucien en pleine Occupation. Cela-va-sans-dire-mais-va-mieux-en-le-disant. Voici donc ce qu'avec tout son talent et toute sa franchise ce grand écrivain lançait :

"J'observais bien, sur l'infortuné Worms, ce phénomène du Juif aux armées, qui a toujours trompé un certain nombre de braves gens. Un Juif est là, partageant les mêmes périls (les nôtres ont été minimes, mais cela ne change rien à l'affaire), les mêmes désagréments petits ou grands que cent Français, confondu sous le même uniforme qu'eux, plongeant dans l'atmosphère la plus fraternelle que puissent se créer les hommes. Il s'y plie avec ce mimétisme si prompt de sa race, il est parfois le plus troupier de tous. Mais si l'on veut oublier les millions de congénères dont il se trouve isolé, si l'on décide une exception pour ce soldat qu'on tutoie, c'est que l'on connaît mal le Juif.

Il faut croire que je suis bon expert en la matière. Worms était par bien des points l'homme le plus proche de moi dans notre bande, aimant la peinture, la musique, parlant le même langage. Mais je percevais à chaque minutes les mille liens qui rattachaient à son Israël ce Juif en somme apolitique, et pourtant irrésistiblement porté vers la bolchevisation, l'anarchie en tous ordres, truqueur, ergoteur presque malgré lui, ne pouvant toucher à une oeuvre ou à une idée qu'il n'y laissât une tache de pourriture, analyste intelligent, mais paraissant toujours fouiller quelque substance en décomposition, un Juif de l'espèce instable, morbide et saturnienne, probablement assez malheureux, mais bien trop Juif pour ne pas rejoindre en n'importe quelle occasion la classe des Juifs les plus insolemment dominateurs. Pauvre Worms ! je n'aurais jamais eu le coeur de l'humilier, de décharger sur ce solitaire ma fureur accumulée contre sa race ennemie. Il n'ignorait pas mon antisémitisme, et j'avais pris soin de le lui rappeler. Il semblait le tenir pour une opinion politique fort respectable, et qui rendrait même ma sympathie plus précieuse dans la passe difficile qu'Israël allait franchir. Nous étions, ma foi ! une paire d'amis. Mais au fond de moi-même, pas l'ombre d'une faiblesse sentimentale. Je lui ferais, je l'affirme, s'il était utile, couper la tête sans ciller." (V, 23)


Ambiance !

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vendredi 22 janvier 2010

Ça vaut mieux que d'attraper la scarlatine... (Nigger of the day, VI)

Ça vaut surtout mieux que de penser à Arno Klarsfeld à Haïti... A propos, saviez-vous que c'est un juif qui avait inventé les chambres à gaz ? Long live life !


Allez, je la ferme :




- Cette version de Caravan, si elle ne vaut pas la précédente, se laisse certes écouter.

Bonne nuit les petits !

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samedi 19 septembre 2009

Élection (piège à c... ?), II.

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Éclaircissons donc les propos tenus la dernière fois sur la « judaïsation du monde ». Cette expression m'est venue suite à la lecture de l'interview que je retranscris ci-après. J'ai appris l'existence de cette interview chez Mme Kling-Kling, où est annoncée la publication en français par La Découverte du livre de David Slezkine, Le siècle juif, dont le sous-titre est : Pourquoi nous sommes tous devenus juifs. Anne Kling renvoie à un entretien accordé par l'auteur ici, et qui avait été traduit et retranscrit il y a deux ans par vox.nr. Vous suivez ?

Voici en tout cas cette interview :

"Dans votre livre, vous dites que les Juifs ont connu trois Paradis et un Enfer durant le XXe siècle. L’Enfer bien sûr se réfère à l’Holocauste. Quels sont les Paradis ?

Ce sont les destinations des trois grandes migrations à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Il y a les deux que nous connaissons tous – de l’Europe de l’Est, principalement la Zone de résidence dans l’empire russe, vers l’Amérique et la Palestine. Ensuite il y a celui qui m’intéresse particulièrement : de la Zone de résidence vers les villes russes. La plupart des Juifs qui restèrent en Russie allèrent à Kiev, Kharkov, Leningrad et Moscou, et ils montèrent dans l’échelle sociale soviétique une fois arrivés là. Cette troisième migration, invisible ou moins visible, fut beaucoup plus grande que celle vers la Palestine et idéologiquement beaucoup plus chargée que celle vers l’Amérique. Et, pendant les vingt premières années environ de l’Etat soviétique, elle fut aussi vue comme la plus réussie par la plupart des gens impliqués. Mais, à la fin du XXe siècle, elle était vue par la plupart des gens impliqués – les enfants et les petits-enfants des migrants d’origine – comme une erreur tragique ou comme un non-événement.

Les trois migrations furent, en un sens, des pèlerinages, et les trois représentèrent des manières différentes d’être juif, et d’être moderne, dans le monde moderne : Etat libéral aux Etats-Unis ; nationalisme ethnique séculier en Israël ; et communisme – un monde sans capitalisme ou nationalisme – en Union Soviétique. Cela, plus l’Holocauste, bien sûr, qui représente les dangers de ne pas participer à l’un de ces trois pèlerinages, représente une grande partie du XXe siècle, je crois.

Pourquoi les Juifs ont-ils eu tant de réussite au début de l’Etat soviétique ?

L’histoire des Juifs au début de l’Union Soviétique est similaire à l’histoire des Juifs en Amérique. C’est-à-dire qu’ils eurent une réussite particulière dans les domaines de l’éducation, du journalisme, de la médecine, et des autres professions qui étaient essentielles pour le fonctionnement de la société soviétique, incluant la science.

Les Juifs d’Union Soviétique étaient beaucoup plus instruits que tout autre groupe, ils étaient vierges de toute association avec le régime impérial, et ils semblent avoir été très enthousiastes concernant ce que faisait le Parti communiste. Cela fut dans une certaine mesure un engagement conscient en faveur de l’idéologie, mais ce fut surtout simplement parce qu’il n’y avait plus de barrières légales contre les Juifs. Les portes s’ouvrirent, ils se ruèrent à l’intérieur et réussirent excessivement bien dans les années 1920 et dans la première partie des années 1930.

Ma conviction est qu’on ne peut pas comprendre la seconde partie de l’histoire juive en Russie – les politiques antisémites, et ce qui arriva aux Juifs soviétiques plus tard, leur désir d’émigrer, par exemple – si on ne connaît pas la première partie de l’histoire, qui est surtout celle d’un succès étonnant.

Vous écrivez que les Juifs étaient des membres importants de la police secrète et aussi de ceux qui dirigeaient le Goulag. Cela était nouveau pour moi.

Le fait m’était inconnu quand je grandissais en Union Soviétique. La plupart des gens l’ont appris en lisant l’Archipel du Goulag de Soljenitsyne. Il n’en faisait pas une affaire à l’époque, mais il parle des gens qui dirigeaient les camps de travail du Canal de la Mer Blanche, et ils étaient presque tous des Juifs ethniques.

Quelle fut votre réaction ?

Avant tout la surprise, parce que cela semblait si incongru pour ceux d’entre nous qui pensaient que les Juifs étaient les victimes principales et les opposants principaux au régime soviétique. Mais plus tard je découvris que le rôle du communisme dans l’histoire juive moderne était formidablement important. Je ne pense pas qu’on puisse comprendre l’histoire juive moderne sans examiner la Révolution russe, ni comprendre le communisme sans examiner le rôle des Juifs.

Qu’est-ce qui explique le succès des Juifs, d’une manière plus générale ?

Les Juifs appartiennent à une certaine communauté de gens qui s’impliquent dans certaines occupations, d’une manière similaire – et qui provoquent un ressentiment similaire. En comparant les deux, on découvre que cette spécialisation est très ancienne et assez commune.

Quelle est cette spécialisation ?

A différentes époques et en des lieux différents, il y eut des tribus – des groupes ethniques – qui se spécialisaient exclusivement dans la fourniture de services pour les sociétés productrices de nourriture environnantes. Cela inclut les Roms/Gitans, divers dénommés « voyageurs » ou « romanichels », les Fuga en Ethiopie, les Sheikh Mohammadi en Afghanistan, et bien sûr les Arméniens, les Chinois d’outre-mer, les Indiens en Afrique de l’Est, les Libanais en Afrique de l’Ouest et en Amérique Latine, et ainsi de suite. Je les appelle tous des « Mercuriens », par opposition à leurs hôtes « Apolloniens ».

Qu’entendez-vous par ces termes ?

Apollon était le dieu du bétail et de l’agriculture. Les sociétés « apolloniennes », au sens où j’utilise le terme, sont des sociétés organisées autour de la production de nourriture, des sociétés formées principalement de paysans, plus diverses combinaisons de guerriers et de prêtres qui s’approprient le travail du paysan en contrôlant l’accès à la terre ou au salut.

Mercure, ou Hermès, était le dieu des messagers, des marchands, des interprètes, des artisans, des guides, des guérisseurs, et des autres transfrontaliers. Les « Mercuriens », au sens où j’utilise le terme, sont des groupes ethniques, des sociétés démographiquement complètes, qui ne s’impliquent pas dans la production de nourriture, mais qui vivent en fournissant des services aux Apolloniens environnants.

Dans le monde moderne, les Apolloniens doivent devenir plus mercuriens – plus juifs, si vous préférez ; mais les valeurs apolloniennes, essentiellement les valeurs paysannes et guerrières, survivent, bien sûr. Les deux attitudes, les deux types idéaux, sont toujours présents aujourd’hui, et les Juifs, les plus accomplis de tous les Mercuriens, jouent encore un rôle très spécial dans le monde moderne – en tant que modèles du succès tout comme de la victimisation.

Il y a des similarités frappantes dans la manière dont tous les Mercuriens se voient et voient leurs voisins non-mercuriens, et dans la manière dont ils se comportent réellement.

Pouvez-vous donner des illustrations de ce que vous voulez dire ?

Essentiellement, l’idée est que certaines choses dans les sociétés apolloniennes traditionnelles sont trop dangereuses ou trop impures pour être accomplies par les membres de ces sociétés : communiquer avec les autres pays, les autres mondes, et les autres tribus ; manipuler l’argent ; soigner le corps, et avoir affaire au feu en travaillant le métal, par exemple. Toutes ces spécialités sont typiquement mercuriennes. La plupart des romanichels et des voyageurs ont commencé comme ferblantiers. Mon arrière-grand-père était un forgeron juif.

C’est un monde très vaste, si vous y pensez : maladie, échange, négociations, voyage, enterrements, lecture. Et c’étaient des choses que les étrangers internes permanents, ou Mercuriens, étaient prêts à faire, obligés de faire, équipés pour les faire – ou très bons pour les faire.

Et ces occupations n’étaient pas limitées aux Juifs.

Il y avait de nombreux groupes accomplissant de telles fonctions. Et dans le monde entier, ils partageaient certains traits et sont regardés d’une manière similaire. Pensez aux Juifs et aux Gitans. Les deux étaient traditionnellement vus comme de dangereux étrangers internes, sans patrie pour des raisons de punition divine, et engagés dans des activités néfastes et moralement suspectes. Ils furent toujours vus comme des images-miroirs de leurs communautés hôtes : leurs hommes n’étaient pas des guerriers, leurs femmes semblaient agressives – et, peut-être pour cette raison, attirantes ; ils demeuraient des étrangers en restant à l’écart, refusant les mariages mixtes, refusant de combattre et de partager les repas – se contentant de fabriquer, d’échanger, de vendre, et éventuellement de voler, des choses et des concepts. Et donc ils furent redoutés et haïs en conséquence, avec l’Holocauste comme point culminant de cette longue histoire de peur et de haine.

Et je pense qu’ils étaient vus de manière similaire parce qu’ils étaient, à de nombreux égards, similaires. Beaucoup étaient des fournisseurs de service nomades exclusifs ; les deux avaient des tabous rigides concernant la nourriture impure et les mariages mixtes ; les deux ne pouvaient survivre qu’en demeurant des étrangers – d’où les prohibitions contre le partage de la nourriture et du sang avec leurs voisins, et l’obsession de la pureté.

Mais les Gitans n’ont certainement pas eu le succès que les Juifs ont eu dans le monde moderne.

Je distingue entre la majorité des Mercuriens, incluant les Gitans, qui s’engagent dans le petit entreprenariat paria et non-cultivé ; et ceux, comme les Juifs, qui se spécialisent, entre autre choses, dans l’interprétation des textes écrits. Avec la montée du monde moderne, les Gitans ont continué à exercer leur métier dans le monde en diminution de la culture orale populaire, alors que les Juifs se sont mis à définir la modernité.

En tous cas, la manière dont les Mercuriens et les Apolloniens se regardent les uns les autres est similaire partout où on porte le regard. Ce qui est vrai des Juifs et de leurs voisins paysans dans la Russie impériale est vrai, je pense, des Gitans et de leurs hôtes, ainsi que des Indiens et des populations locales en Afrique de l’Est, et ainsi de suite.

Y compris les Chinois d’outre-mer en Asie du Sud-est ?

Oui. Les Chinois d’outre-mer aussi sont supposés être habiles – trop habiles, peut-être. On peut reprendre la liste antisémite habituelle : ils sont distants, tortueux, pas virils, etc. C’est la manière dont les Apolloniens décrivent les Mercuriens dans le monde entier.

Et bien sûr on pourrait interpréter ces mêmes traits sous un jour positif. « Habileté » et « fourberie » peuvent devenir « intelligence » et « engagement général pour la vie de l’esprit ». Les Gitans sont fiers d’être plus malins que les non-Gitans auxquels ils ont affaire, tout comme les Juifs le sont, ou l’étaient dans le monde juif traditionnel. La vision mercurienne des Apolloniens tend aussi à être négative : « sentimentalité », « courage » et « terre-à-terre » peuvent devenir « stupidité », « belligérance » et « impureté ».

En d’autres mots, les oppositions esprit/corps, intelligence/physicalité, impermanence/ permanence, non-belligérance/belligérance restent les mêmes et sont reconnues par tous ceux qui sont impliqués. Chacun sait quels sont les traits associés à chaque groupe ; la différence est dans l’interprétation.

Ce qui vous conduit à conclure quoi concernant les Juifs ?

Vues de cette manière, certaines choses concernant l’expérience juive et le rôle économique juif traditionnel deviennent moins uniques, pour ainsi dire. Pour parler brutalement, peut-être, ce n’est pas un accident s’il y a eu un holocauste gitan.

Que voulez-vous dire ?

Qu’il y a des similarités entre Juifs et Gitans et tout un tas d’autres gens qui s’engageaient dans des recherches similaires, [des similarités] qui vont plus loin que leur sort commun sous les nazis, ou que l’hostilité qu’ils rencontrent partout où ils vont.

Cela pourrait changer la manière dont on comprend l’antisémitisme.

Dans mon livre, j’ai tenté de donner le contexte de l’expérience juive, d’expliquer à la fois la victimisation juive et le succès juif.

Sur la question particulière de l’antisémitisme, mon livre soutient que l’antisémitisme n’est pas une maladie, n’est pas mystique, n’est pas inexplicable. Il soutient que les croyances et les perceptions et les actions habituellement associées à l’antisémitisme sont très communes, et qu’elles ne s’appliquent pas seulement aux Juifs.

Votre argumentation vous donne-t-elle, personnellement, une compréhension différente de ce que cela signifie d’être juif, et de l’antisémitisme ?

Bien sûr qu’elle le fait ! Je n’ai pas écrit le livre pour prêcher quelque chose en particulier. Mais j’espère qu’une conclusion que les gens tireront de cette partie du livre est que quelque chose qui est compris est plus facile à combattre. Si on considère l’antisémitisme comme une mystérieuse épidémie, alors il est difficile de savoir quoi faire. Quand vous sentez que vous comprenez ce qui le provoque, alors il devient plus intelligible. Et moins dangereux.

Mais pour l’Holocauste ?

L’Holocauste juif fut d’une certaine manière plus grand que tout autre événement de cette sorte dans l’histoire du monde. Mais les perceptions sur lesquelles il est basé sont parfaitement familières et très communes. L’histoire des Chinois d’outre-mer en Asie du Sud-est, par exemple, est une histoire de pogroms incessants ainsi que de succès remarquables.

Vous avez vu ces croyances communes vous-même ?

En grandissant en Russie, on ne pouvait pas s’empêcher de remarquer que les choses que les gens disaient ou pensaient sur les Arméniens étaient à de nombreux égards analogues aux choses que les gens disaient ou pensaient sur les Juifs. Et il y eut mon expérience en Afrique de l’Est, qui est l’une des raisons pour lesquelles je me suis intéressé à la comparaison. Au Mozambique, il était frappant de voir combien les rôles sociaux et économiques des Indiens locaux étaient similaires aux rôles sociaux et économiques des Juifs en Europe de l’Est.

Voyiez-vous les Indiens comme des « Juifs » à l’époque ?

Oui. Tout le monde les voyait ainsi. Ils sont souvent appelés ainsi – « les Juifs de l’Afrique de l’Est ». Et les Chinois d’outre-mer sont parfois appelés « les Juifs de l’Asie du Sud-est ».

Mais c’est une chose de réaliser que la rhétorique est similaire ; c’en est une autre de reconnaitre que la rhétorique est basée sur quelque chose que les gens font réellement, et que cela remonte loin dans le passé, et que c’est beaucoup plus vaste que l’exemple familier des Indiens et des Chinois d’outre-mer.

Dans votre livre, vous examinez la littérature moderniste de cette manière.

Le Ulysse de Joyce, par exemple, est le texte central du modernisme, et il traite de cette même opposition. Le personnage principal, Leopold Bloom, est un « demi-juif » ; et la figure d’Ulysse est le représentant terrestre absolu du mercurianisme, de l’habileté, de l’agitation, de la diplomatie, de l’ingéniosité – toutes ces choses.

Y a-t-il un Juif apollonien fameux, pour utiliser vos termes ?

Irving Howe a dit que Trotski était l’une des plus grandes figures du XXe siècle parce qu’il avait réussi à être à la fois un écrivain et un guerrier ; quelqu’un qui analyse l’histoire tout en la faisant ; quelqu’un qui est également bon pour penser et pour tuer.

On pourrait dire qu’Israël, et le sionisme en général, est une tentative d’abandonner la judéité traditionnelle en faveur de l’apollonisme avec un visage juif, tels qu’ils le sont. Je suppose qu’Ariel Sharon serait un Apollonien juif. Il est partisan du rejet du monde des shtetl, de la vie de la diaspora, de la Zone de résidence – la voie mercurienne.

Comment expliquez-vous cela ?

La vie dans la Zone signifie vivre avec la faiblesse physique, associée à l’éloquence et à l’intelligence ; cela signifie faire des choses que les autres méprisent. Cela signifie être impliqué dans la vie de la diaspora et de la tradition. Et le sionisme devait être le rejet absolu de cette vie et de cette tradition. L’État d’Israël devint un endroit où l’on pouvait échapper au sort de Tevye le laitier – le grand personnage de Sholom Aleichem. Il devint un endroit qui existait dans le but de venger la faiblesse de Tevye par un rejet de l’habileté et de la non-belligérance de Tevye.

L’Holocauste créa une aura autour d’Israël qui le rendit différent de tous les autres Etats modernes, qui l’exclut de certaines des attentes qui sont habituellement associées aux États modernes – et de certaines critiques. A cause de son rôle très particulier, de son histoire, et de ses prétentions morales, Israël devint l’État auquel les règles standard ne s’appliquent pas.

D’une tentative de sortir du ghetto, Israël s’est transformé en un ghetto d’un nouveau genre, qui est le seul endroit où vous pouvez dire certaines choses.

Par exemple ?

C’est le seul endroit dans le monde occidental où un membre du Parlement peut dire – et en toute impunité – « déportons tous les Arabes hors d’Israël ». Ou bien où tant de gens peuvent dire, dans la conversation politique de routine : « Nous devons faire plus d’enfants juifs parce que nous voulons que cet Etat soit ethniquement pur ». Imaginez quelqu’un disant la même chose en Allemagne : « Procréons pour faire plus d’enfants parce que nous avons trop de Turcs ici ».

Et Israël peut aussi faire des choses que les autres Etats ne peuvent pas faire ?

Oui, comme construire des murs. Il y a eu une tentative de construire un mur dans une ville en République Tchèque – pour séparer la zone tzigane du reste de la ville.

Que se passa-t-il ?

Ce fut un tollé. Ça n’a pas pu se faire. Ainsi, cela me semble être encore une ironie tragique dans l’histoire des Juifs : la tentative de créer un État comme les autres conduisit à la création d’un État qui est remarquablement différent de la famille d’États qu’il voulait rejoindre.

Mais c’est seulement l’une des trois grandes migrations. L’histoire des Juifs en Amérique a été une histoire de réussite et de succès formidables. L’histoire des Juifs en Russie a été une tragédie, au sens le plus basique du mot : il ne peut y avoir de tragédie sans l’espoir et l’épanouissement initiaux, sans la noblesse de caractère que le défaut fatal finirait par miner. C’est ainsi que je vois l’histoire de la vie de ma grand-mère.

Et, en utilisant votre métaphore mercurienne, vous dites qu’à l’époque moderne nous avons tous dû devenir juifs.

Une partie centrale de mon argumentation est que le monde moderne est devenu universellement mercurien. Le mercurianisme est associé à la raison, à la mobilité, à l’intelligence, à l’agitation, au déracinement, à la pureté, au franchissement des frontières, et au fait de cultiver des gens et des symboles par opposition aux champs et aux troupeaux. Nous sommes tous supposés être des Mercuriens maintenant, et les Mercuriens traditionnels – en particulier les Juifs – font de meilleurs Mercuriens que tous les autres.

Et c’est la raison de leur succès extraordinaire et de leur souffrance extraordinaire dans le monde moderne. Cela, me semble-t-il, est la raison pour laquelle l’histoire du XXe siècle, et l’histoire des Juifs en particulier, est l’histoire de trois Terres Promises et d’un Enfer."

Quelques commentaires :

- David Slezkine applique ce que je pourrais appeler le « théorème de Fassbinder », suite à l'analyse qui m'avait été suggérée par sa phrase : « Tout philosémite est un antisémite », ce que j'avais retraduit ainsi : le fait de différencier est plus important que le contenu de la différence. D. Slezkine montre bien comment on peut valoriser positivement ou négativement « Apolloniens » (terme moyennement choisi) et « Mercuriens » à partir de la même configuration d'ensemble ;

- le schéma explicatif de la modernité ici proposé va dans le sens de maintes analyses à vous offertes à ce comptoir : une part de la société - le commerce -, auparavant « imbriquée », comme disait Polanyi, dans l'ensemble, se retrouve sur le devant de la scène et prend une importance démesurée par rapport à celle qu'elle avait en régime traditionnel. L'apport de David Slezkine n'est pas tant de rapprocher Juifs et commerce, ou de rapprocher extension du commerce, importance croissante des Juifs et antisémitisme - les antisémites eux-mêmes ont très vite fait ces rapports -, que, par l'usage de la dichotomie Apolloniens-Mercuriens, de mieux faire saisir ce qui différencie les Juifs des autres Mercuriens au moment de la modernité - leur rôle central en Occident (le lieu de la modernité), leur rôle, par rapport aux Gitans, dans la culture écrite... -, et donc pourquoi « c'est [la Shoah] tombé surtout sur eux ».

On comprend mieux, du coup, le rapport névrotique de la modernité occidentale à ses Juifs : la séparation traditionnelle - Apolloniens-Mercuriens, donc - ne reposait pas franchement sur une amitié réciproque, elle pouvait à intervalles réguliers déboucher sur des phénomènes violents où l'on retrouverait sans peine la logique girardienne du bouc émissaire, cette séparation n'en était pas moins viable, d'autant que les Apolloniens savaient bien, quitte à l'oublier de temps à autre, qu'ils avaient besoin des Mercuriens - en l'occurrence, principalement des Juifs - pour que la société fonctionne.

Avec la modernité et le « devenir-Mercurien », donc le « devenir-Juif » de la société comme des individus, le rapport Apolloniens-Mercuriens se fait plus complexe : si la haine antisémite devient plus forte, plus acharnée, ou si le comportement antisémite devient plus haineux, c'est parce que dans le monde moderne les Juifs représentent le monde moderne, ils représentent la modernité, ils représentent ce à quoi on sait plus ou moins que l'on ne devrait pas vouloir ressembler. Les stéréotypes traditionnels respectaient une division fondamentale du travail - au lieu que dans la modernité on reproche aux juifs d'être depuis toujours à l'image de ce que l'on cherche maintenant à devenir tout en redoutant de le devenir, on fait grief aux juifs d'avoir toujours été ce que soi-même on cherche désormais à devenir tout en sentant que c'est une mauvais idée, ou tout en redoutant que ce ne soit pas une aussi bonne idée que ça. « Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage » : la modernité et ses Juifs, ce serait quelque chose du genre « qui a la rage de nager (dans les eaux nouvelles et attirantes de la modernité) a peur de se noyer, et accuse son chien d'avoir la rage et de vouloir vous noyer ». Situation d'autant plus explosive que le chien, lui aussi, avait bien la rage, j'entends par là que les Juifs ont effectivement, et c'est bien normal, tiré profit des possibilités que la modernité leur offrait (les trois paradis évoqués par David Slezkine).

- Alain Brossat a parlé quelque part de la naissance d'Israël comme d'un « cadeau empoisonné », David Slezkine y voit une « ironie tragique » : il est de fait que cette « apollonisation » du peuple mercurien par excellence ne laisse pas d'être paradoxale. Elle est condamnée à l'avance, pour deux raisons : à l'échelle du monde entier, le sionisme est minoritaire chez les Juifs, en ce sens que la plupart d'entre eux préfèrent rester dans les sociétés devenues très mercuriennes que dans cet hybride qu'est l'État d'Israël : le « peuple juif » reste fondamentalement mercurien. Surtout, ce projet va dans le sens contraire de l'histoire (ce qui est aussi le cas, on le sait, de l'histoire de la décolonisation : alors que le processus global de décolonisation est entamé, voilà qu'un État colonial se crée brusquement, à contre-temps...), qui est donc celle d'une mercurisation globale des sociétés (lesquelles, je le précise ne sont pas complètement mercuriennes, ce qui est impossible, et même si cela ferait plaisir à un fou dogmatique comme Jacques Attali). On reproche parfois aux Juifs de vouloir le beurre et l'argent du beurre, par exemple de prôner l'antiracisme tout en voulant préserver leur « pureté », pour eux et pas pour les autres. Quoi qu'il en soit de la justesse de ces critiques, on voit bien qu'il y a quelque chose de ce type dans la situation d'Israël, et cela peut expliquer, en plus de considérations géopolitiques, à quel point cet État suscite les passions.

Ajoutons que cette idée d'« apollonisation » permet de mieux comprendre les points communs qu'une Hannah Arendt avait très tôt perçus entre le nazisme et le sionisme, du point de vue de leurs présupposés racialistes. Dans les deux cas - dans des proportions et avec des conséquences différentes - on assiste à une tentative d'« apollonisation » volontariste de sociétés devenues récemment (l'Allemande) ou depuis toujours (le peuple juif) mercuriennes. Je fais l'hypothèse que le fanatisme que dans les deux cas on peut sans difficulté repérer chez les zélateurs de ces entreprises vient d'une conscience plus ou moins obscure et refoulée qu'elles sont foutues d'avance, dans un monde devenu obstinément mercurien.

(Ce qui, au passage, permet de comprendre pourquoi de nombreux juifs religieux sont soit indifférents au sionisme, soit carrément anti-sionistes : si le sionisme est entre autres choses une crainte de voir disparaître, dans un monde mercurien, des spécificités juives, il est logique que ceux qui depuis toujours ont en charge, justement, l'aspect le moins mercurien du judaïsme, ne voient pas dans le sionisme une solution, ils en ont d'autres en magasin, qui ont fait leurs preuves depuis longtemps...)



Incidemment, tout ceci amène à penser que l'on n'en a pas fini, ni avec les Juifs, ni avec l'antisémitisme, en cette période de mercurianisme effréné, avec les réactions apollonisantes ou trop apollonisantes que cela peut susciter. Histoire à suivre, paradoxes en cours !



re-animator

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