mercredi 16 novembre 2011

Le retour en fanfare du trou du cul. Un Bonnet sur les yeux, ou Il n'est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.

Je vous la fais brève aujourd'hui, ce sont des choses que j'ai déjà écrites. Mais c'est un tel cas d'école que, outre le plaisir bien naturel de dire du mal de l'intéressé, il serait dommage de ne pas s'attarder dessus quelques minutes.

Donc, Olivier « Moi j'encule les fachos » Bonnet découvre la loi Rothschild, et nous fait tout un laïus dessus. C'est bien sûr du pur Soral, en plus grossier d'ailleurs, car à le lire on a l'impression que sans cette loi tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes français, ce dont je me permets de douter. Quoi qu'il en soit, ce qui est amusant, c'est que notre gauchiste « sabre au clair » (sérieusement, un de ses copains ne peut pas lui dire à quel point il a l'air con avec cette appellation ?), notre Albert Londres de la revue de presse (ou, si l'on préfère, notre Ivan Levaï de la blogosphère de gauche), reprend, via des déclarations de J.-L. Mélenchon, un argumentaire dont je veux bien que l'origine, si tant est qu'on la trouve, ne soit pas nécessairement à chercher du côté d'Alain Soral, mais qui a été pour la première fois, ces derniers temps, porté sur la place publique par Marine Le Pen, sous l'évidente inspiration de Poutine-Chavez-Khadafi (aïe !) -Ahmadinejad-Soral.

Ce que concède en partie notre serial compilateur des idées des autres, mais c'est pour aussitôt dégainer sa petite bite antifaf : "Et personne ne dénonce jamais ce scandale absolu ! A part Mélenchon et l’extrême droite – qui ne le fait que par opportunisme, étant entendu qu’elle a toujours été au service zélé du capitalisme libéral et ne remettra donc jamais en cause son empire…"

Antipathie personnelle mise à part, et je veux bien avouer que si celui qui se vante d'avoir été formé à L'événement du jeudi, c'est dire s'il s'y connaît en matière de morale, et se félicite d'avoir été classé parmi les meilleurs blogs par un torche-cul comme Challenges, c'est dire s'il a la fierté bien placée, je veux bien avouer que s'il me semble aussi pathétique, c'est parce que je reconnais en lui un peu de ce que j'ai pu être, antipathie personnelle mise à part, donc, il ne s'agit pas de donner à ce compagnon de route de toutes les défaites plus d'importance qu'il n'en a.

Il est néanmoins frappant de saisir ainsi sur le fait l'expression d'une idée qui mérite d'être discutée - le rôle de la loi Rothschild - et, dans la minute qui suit, la volonté de fermer la porte à ceux qui pourraient contribuer à discuter cette idée, à lui donner plus d'écho. Plus idiot utile tu meurs !

Soyons clair, tiens, profitons-en. Que l'extrême-droite, ou ce que l'on a coutume d'appeler comme ça, ait pu être au service du capitalisme libéral - dans le temps, on disait : du grand capital, et c'était peut-être plus juste, mais passons -, oui, d'accord, mais Lénine, mais Trotski, ils ont trouvé de quoi financer leurs activités dans une pochette surprise ? Par la simple générosité du peuple russe ? - A. Soral évoque ça ces derniers temps, il n'est pas le premier, les lecteurs du journal Spirou dans les années 80 pouvaient lire des choses analogues


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, c'est justement le noeud du problème en monde capitaliste-libéral : où trouver l'argent ? Par qui se le faire donner sans se lier les mains ? Ceci dans l'optique où l'on veut avoir un minimum d'efficacité, bien sûr. Si c'est pour distribuer quelques tracts au soleil provençal avant d'aller râler sur son sort autour d'un pastis tout en se prenant pour Tintin (créé par un facho!), les ressources restent assez faciles à dénicher. - Or, et c'est là que le Bonnet blesse, c'est précisément en continuant à faire un clivage strict entre les mécontents de gauche et les mécontents de droite que l'on sépare des gens qui pourraient avoir quelques points d'entente, que l'on entretient une logique de petits groupes aussi inutiles que facilement manipulables. Et certes, l'histoire du fascisme italien illustre bien le fait que l'on peut au départ être à l'écart des clivages du monde politique traditionnel pour finir (à partir de quel moment, je ne saurais le dire, je ne suis pas assez connaisseur du sujet) par être fortement dépendant du grand capital.

De toutes façons, j'écris tout ça pour que cela soit fait une fois, mais sans enthousiasme ni grand espoir. Je partage l'opinion d'un ami : Marine Le Pen ne peut rien faire en elle-même (et j'ajouterai : son parti, ou ce qu'il en reste, encore moins), mais c'est peut-être par elle qu'il peut se passer quelque chose. Qui a de bonnes chances, tous les Bonnet de la terre aidant, de ressembler à un nouveau 21 avril (date fétiche pour moi, c'est un 21 avril que j'en ai fini avec l'esclavage salarié... Pardon !).

Vous aurez compris que cela n'a rien d'une « consigne de vote » - quelle expression, d'ailleurs, quel respect de l'autonomie de ses électeurs... - ou d'une annonce de mon vote personnel, en admettant que je me résolve à voter. Un diagnostic tout au plus.

(D'ailleurs, puisqu'on en parle, je verrais plus des possibilités, sinon de changement au moins d'amusement, dans une grande grève des impôts, sur le mode : personne ne paie plus rien à l'État tant que notre argent part chez les banquiers... Chiche ?)


J'ai donc fini quelques mois à l'avance, merci Bonnet, mon petit discours sur la prochaine élection, et repars m'occuper de choses plus intéressantes, en tout cas pour moi, j'espère revenir bientôt vous les soumettre. Portez-vous bien !



P.S. : à l'heure où je mets sous presse, j'hésite à communiquer cet article à notre intrépide grand reporter des cafés provençaux, ainsi que je l'avais fait la dernière fois que je l'avais pris à parti. D'un côté je ne voudrais pas donner l'impression de lui dissimuler mes injures à son endroit, d'un autre je sais par expérience que l'on ne peut pas discuter avec lui - même si, d'une certaine façon, je viens d'essayer de le faire à l'instant -, et que ça n'en vaut donc pas la peine. Je verrai.

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dimanche 4 avril 2010

"J'avais l'air d'un con, ma mère..." Histoire sans fin.

Ce qui suit est une façon de traiter le problème Ferrat-FN-Bonnet. Ainsi que vous allez le constater, j'ai vite été amené, pour clarifier ces débats (je rappelle la question d'origine : y a-t-il quelque chose de commun entre Jean Ferrat et le FN d'aujourd'hui ?), à m'embarquer dans des généralités bien éloignées, pour l'instant, de l'auteur de Ma France. Et en même temps, d'une certaine manière, tout est dit ici. Je ne sais donc pas encore si je mettrai les points sur les i (de la connerie de M. Bonnet) et reviendrai précisément sur l'oeuvre de Ferrat, ou si j'en resterai là. Bonne lecture !


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Vous connaissez j'imagine le slogan d'Alain Soral : « Gauche du travail, droite des valeurs ». Il est loisible d'en discuter la cohérence, et/ou de s'étriper sur certaines de ces « valeurs » ; ce qui en fait l'efficacité est simple et permet de distinguer ce qui est trop souvent mélangé : on peut être pro-ouvrier, pro-syndicats, voire révolutionnaire si l'on veut, sans être pour le mariage homo ou la consommation de porno par les ados et pré-ados ; réciproquement, on peut avoir un attachement pour des valeurs conjugales (la fidélité) et familiales (un certain respect de l'autorité parentale) sans être pris d'érection à la vue du bouclier fiscal ou du démantèlement des services publics.

Exprimé ainsi, cela semble d'une simplicité proche de la banalité la plus éculée, mais je ne crois pas que l'on puisse retirer à Alain Soral ce mérite d'avoir su remettre ce genre de « banalités » sur la table.

« Les extrêmes se rejoignent » : durant ma jeunesse gauchiste je ne supportais pas ce lieu commun que les « centristes » (et les « centristes » - ainsi d'ailleurs que les « fachos » -, cela faisait alors beaucoup de monde pour moi) me jetaient périodiquement à la gueule. Il est bien clair que comme tout lieu commun il a sa part de vérité - je l'ai d'ailleurs récemment retrouvé dans les convergences théoriques que Boutang retrace entre Maurras et Georges Sorel, voire Lénine (pp. 119-121 de l'édition Plon de Maurras. La destinée et l'oeuvre), autant dire qu'il ne date pas d'aujourd'hui.

Cette convergence des extrêmes peut se faire à différents niveaux. Dans l'exemple que je viens de citer, il y a une dominante de la pratique, via la thématique du « coup », dans laquelle on peut inclure l'idée du « Grand Soir » : retourner tout le système en une seule fois. Chez Lénine et Maurras, c'est par le biais d'une minorité active qui retourne à son profit et, en principe, à celui de tous, le système économique et politique centralisé ; chez Sorel (et Marx), il se trouve un moment où l'on atteint le seuil critique de la prolétarisation généralisée, les faibles assez nombreux et décidés deviennent forts et virent leurs patrons du paysage. (Lénine d'ailleurs fait une sorte de jonction entre les deux thèmes.)

La convergence des extrêmes que l'on peut trouver chez A. Soral, qui est aussi une façon de reprendre à son compte notre cliché et de le retourner, justement, est plus d'ordre théorique : retrouver ce qui, à gauche du PS et à droite de l'UMP (notamment), est commun, par-delà les apparences. L'insistance sur le mariage gay, dans ce contexte, n'est pas accidentelle ni de nature homophobe (même si elle peut flatter les mauvais penchants de certains) : elle vise à distinguer l'essentiel du secondaire. Cet essentiel me semble-t-il est la conscience que le rejet du capitalisme, ou à tout le moins la diminution de ses effets négatifs et destructeurs, ne peut se faire qu'en s'appuyant sur certaines valeurs morales. D'où la critique du trotskysme et des organisations trotskystes, qui ne sont pas avares de grands mots anti-capitalistes, mais d'une part prêchent une morale libertaire qui dans le contexte actuel rejoint certaines tendances capitalistes fortes, d'autre part - et, peut-être plus de mon point de vue que de celui d'Alain Soral, surtout - n'arrivent pas imaginer qu'il puisse y avoir au moins des questions à se poser sur les possibilités réelles de coexistence de ces divers mots d'ordre politiques [1].

Je pars ici d'Alain Soral parce qu'il dirige une organisation politique et du fait de son parcours, du PCF au FN et au-delà, comme dirait Buzz l'Éclair, qu'il incarne et revendique cette convergence des extrêmes, mais ce dernier paragraphe pourrait me semble-t-il s'appliquer sans grand problème à un Jean-Claude Michéa [2].

Laissons de côté pour aujourd'hui la problématique des rapports entre État et capitalisme, telle que je la rappelle notamment, et à propos d'A. Soral, ici, et concentrons-nous sur un point particulier, la difficulté théorique et pratique à retrouver des valeurs, ce qui signifie nécessairement des interdits, des prohibitions, sans pour autant cautionner des « archaïsmes » ou, en tout cas, des comportements assez bas. Pour le dire encore une fois sous la forme d'une évidence : ce n'est pas parce qu'il y a un courant de fond libertaire qui mêle à la fois capitalisme et moeurs « libres » dans un même rejet de toutes formes de frontières, que l'on peut sérieusement imaginer que l'on va trouver une réponse aux maux du capitalisme dans l'interdiction du mariage homosexuel.

Sans prétendre résoudre cette « difficulté théorique et pratique », on indiquera ici que si les valeurs impliquent des interdictions, si elles se formulent parfois sous la forme d'interdictions (sept commandements sur dix...), les valeurs sont d'abord des définitions : elles instituent. Même quand elles interdisent, elles font partie d'un système qui est avant tout positif en ce qu'il produit du sens (les commandements qui prennent la forme d'une prohibition composent, avec les trois commandements positifs, un ensemble - le Décalogue - lui-même inscrit dans un ensemble plus vaste - la théologie biblique).

Ce qui signifie que la force d'une civilisation, d'une certaine manière, ne se mesure pas tant au contenu propre de ses valeurs, même si l'on peut toujours avoir des préférences personnelles pour le paganisme grec plutôt que pour le Moyen Age chrétien, ou le contraire, qu'à sa capacité à équilibrer définitions et interdictions, ou à équilibrer aspects positifs et aspects négatifs des définitions de valeurs. Reprenons le thème de l'homosexualité, ainsi que les exemples de civilisation que nous venons d'évoquer. Un homosexuel, devant le choix hypothétique de vivre à Athènes au Ve siècle avant J.-C. ou en France au XIVe ou XVe siècle, optera sans doute pour la première solution (à moins qu'il n'aime les plaisirs de la clandestinité...). Mais il serait absurde d'en conclure pour cette seule raison que la civilisation athénienne est intrinsèquement supérieure à la civilisation européenne médiévale. Ce qui compte, du point de vue très général qui est le nôtre ici, n'est pas tant ce que les cultures « pensent des pédés », que la façon dont elles articulent les valeurs cardinales qui sont les leurs avec ce qui dans le réel ne peut y être inclus. Dans le cas de la civilisation médiévale (entre autres) : un certain rapport hiérarchique entre homme et femme, l'hétérosexualité comme loi naturelle - que faire alors de l'homosexualité, du fait qu'en dépit de cette loi naturelle elle existe ? La force et la richesse d'une civilisation se mesurent alors à sa capacité à intégrer ce qu'elle a du mal à reconnaître, à lui trouver une place - même cachée. Sous cet angle d'ailleurs il n'est pas sûr que sur la durée le Moyen Age chrétien ait été plus dur et/ou plus incohérent avec ses « sodomites » que la civilisation athénienne et ses tendances égalitaires, à l'égard des femmes (et des métèques) [3].

« Une place, même cachée » : il est bien évident qu'à force d'accepter ce qui ne va pas dans son sens, éventuellement en le dissimulant comme la poussière sous le tapis, une civilisation court le risque de dévaloriser ses propres valeurs - c'est le cas exemplaire de ce que l'on a fustigé comme « l'hypocrisie bourgeoise » : les discours et les comportements ne sont plus en adéquation dans la partie même de la population qui veut dicter ses valeurs aux autres. Mais, pour réelle qu'ait été et soit encore cette hypocrisie, avec toutes les péripéties romanesques tragiques ou comiques qu'elle permet aux artistes de tous genres [4], il faut tout de même prendre garde à ne pas jeter le bébé de la conscience des limites des valeurs par rapport au réel avec l'eau du bain du laxisme bourgeois envers soi-même.

Il faut du caché, il faut de l'implicite : rappeler cette évidence a quelque chose de dérisoire. Non tant parce que notre société trop souvent l'oublie, même si elle a du mal à vivre avec : pour continuer sur le même exemple, nombreux sont ceux, et parmi eux des pédés, qui vivent très bien avec l'idée que « les homosexuels sont des gens comme les autres » mais qu'il n'est pas nécessairement souhaitable que l'institution du mariage leur soit ouverte - alors même que des tendances sociologiques fortes poussent à ne pas admettre ce partage, à voir dans cette différence un énorme scandale. Mais ce qui est ici quelque peu « dérisoire », c'est de devoir réclamer du caché, de l'implicite, alors que celui-ci ne peut se mettre en place que discrètement, presque clandestinement, au fil du temps : notre position (c'est-à-dire, à la fois la thèse que nous, AMG, soutenons et ce qui semble être, à nous, Français de 2010, notre place dans l'histoire) n'est pas illogique en tant que telle, car nous savons bien (AMG et les autres Français de 2010) que cet implicite se mettra en place de lui-même, mais elle est quelque peu paradoxale, puisque, à part rappeler aux exhibitionnistes de tous poils, dans des textes comme celui-ci et dans une certaine discrétion globale de nos comportements dans la vie quotidienne, les vertus (cachées ?) de l'intimité, il n'y a pas grand-chose que nous puissions faire...


...Et sans doute pas conclure. Une remarque tout de même pour finir : je n'avais pas prévu, en commençant à rédiger ce texte, que j'allais autant m'appuyer sur la thématique de la sexualité, en l'occurrence de l'homosexualité. Et ce d'autant plus que je démarre en écrivant avec Soral que cette question est nettement moins importante que l'on ne veut bien le dire. Ici comme ailleurs, il ne faut pas confondre contradiction et paradoxe. L'époque est égalitaire, tant mieux et/ou tant pis. Et dès que l'on essaie de rapprocher cet égalitarisme des thématiques des rapports entre les sexes (un exemple récent, où j'interviens d'ailleurs, chez M. Cinéma), on tombe très vite dans de sacrés sacs de noeuds. Ce pourquoi il faut bien prendre en compte le fait que notre société mêle ces différents sujets, et expliquer pourquoi elle a au moins en partie tort de le faire. Ici, la question du mariage gay, pour A. Soral me semble-t-il comme pour moi-même (cela avait déjà été le cas à l'époque), a ceci d'intéressant qu'elle se trouve au centre de ces débats sur l'égalitarisme, la différence des sexes..., et permet, tout en clarifiant donc certaines idées, d'en rester, en général, à la surface juridique des choses. Car bien sûr, si l'on veut reprendre la démonstration qui a été la mienne en faisant intervenir les rapports hommes-femmes, on ne peut plus se cantonner à la question du Droit : il faut mettre les mains dans le cambouis (N'écoutez pas Mesdames !) des relations (hiérarchiques, eh oui) entre les sexes, et on n'en finit plus, et on n'avance pas d'un pas...

Peut-être faudra-t-il s'y attaquer un jour. Je veux dire : tout le monde s'y attaque chaque jour que Dieu fait, mais peut-être que le cas de Ferrat, à l'origine indirecte de ce texte, nous incitera à y revenir bientôt. A suivre, d'une manière ou d'une autre...


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[1]
J'exagère : il peut y avoir des débats, notamment quand surgissent des problématiques devant lesquelles la doxa trotskiste se trouve dépourvue. Dans La "gauche", les Noirs, les Arabes (La Fabrique, 2009), Laurent Lévy décrit ainsi les secousses internes de la LCR au moment de la loi « anti-foulard ». Il reste qu'à l'heure actuelle, dans l'ensemble, l'organisation d'Alain Krivine et Olivier Besancenot préfère éviter de se poser trop de questions sur la cohérence de ses positions proprement politiques et de ses positions dites « sociétales ».


[2]
Ceci sans remonter à Chesterton, que d'ailleurs J.-C. Michéa vient de rééditer... En revanche, il faut bien comprendre que le thème de la « moralisation du capitalisme » n'a rien à faire ici, et est même contradictoire avec nos préoccupations. On peut toujours mettre fin à certaines pratiques, et cela peut avoir des effets positifs indéniables, mais il ne s'agit pas pour nous d'essayer de moraliser quelque chose d'essentiellement amoral, dont on accepte par ailleurs l'existence comme un fait acquis : il s'agit au contraire de voir à quelles conditions l'on pourrait le remplacer par une structure moins sauvage.


[3]
Ce passage doit beaucoup à Louis Dumont, que ce soit pour la notion de hiérarchie ou pour celle de résidu, ce que chaque société ne parvient pas à accueillir au sein de son système de valeurs. J'explique en fin de texte pourquoi j'ai préféré ne pas entrer dans trop de détails sur le concept de hiérarchie. On peut se reporter à la postface de l'édition « Tel » (1979) de Homo hierarchicus (Gallimard, 1966) ainsi qu'aux Essais sur l'individualisme (Seuil, 1983), et, concernant le « résidu », au § 22 de Homo hierarchicus.


[4]
A mesure que le bourgeois s'efface, l'artiste aussi, et l'on sent mieux à quel point ils étaient liés. Le premier aime que l'on parle de lui, même pour s'en moquer, le second aime être regardé et se moquer du premier : ils étaient faits pour s'entendre. D'où l'aspect vaudeville d'une grande part de l'art du XIXe siècle et du premier XXe : Flaubert, Proust, Morand...

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samedi 19 septembre 2009

Élection (piège à c... ?), II.

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Éclaircissons donc les propos tenus la dernière fois sur la « judaïsation du monde ». Cette expression m'est venue suite à la lecture de l'interview que je retranscris ci-après. J'ai appris l'existence de cette interview chez Mme Kling-Kling, où est annoncée la publication en français par La Découverte du livre de David Slezkine, Le siècle juif, dont le sous-titre est : Pourquoi nous sommes tous devenus juifs. Anne Kling renvoie à un entretien accordé par l'auteur ici, et qui avait été traduit et retranscrit il y a deux ans par vox.nr. Vous suivez ?

Voici en tout cas cette interview :

"Dans votre livre, vous dites que les Juifs ont connu trois Paradis et un Enfer durant le XXe siècle. L’Enfer bien sûr se réfère à l’Holocauste. Quels sont les Paradis ?

Ce sont les destinations des trois grandes migrations à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Il y a les deux que nous connaissons tous – de l’Europe de l’Est, principalement la Zone de résidence dans l’empire russe, vers l’Amérique et la Palestine. Ensuite il y a celui qui m’intéresse particulièrement : de la Zone de résidence vers les villes russes. La plupart des Juifs qui restèrent en Russie allèrent à Kiev, Kharkov, Leningrad et Moscou, et ils montèrent dans l’échelle sociale soviétique une fois arrivés là. Cette troisième migration, invisible ou moins visible, fut beaucoup plus grande que celle vers la Palestine et idéologiquement beaucoup plus chargée que celle vers l’Amérique. Et, pendant les vingt premières années environ de l’Etat soviétique, elle fut aussi vue comme la plus réussie par la plupart des gens impliqués. Mais, à la fin du XXe siècle, elle était vue par la plupart des gens impliqués – les enfants et les petits-enfants des migrants d’origine – comme une erreur tragique ou comme un non-événement.

Les trois migrations furent, en un sens, des pèlerinages, et les trois représentèrent des manières différentes d’être juif, et d’être moderne, dans le monde moderne : Etat libéral aux Etats-Unis ; nationalisme ethnique séculier en Israël ; et communisme – un monde sans capitalisme ou nationalisme – en Union Soviétique. Cela, plus l’Holocauste, bien sûr, qui représente les dangers de ne pas participer à l’un de ces trois pèlerinages, représente une grande partie du XXe siècle, je crois.

Pourquoi les Juifs ont-ils eu tant de réussite au début de l’Etat soviétique ?

L’histoire des Juifs au début de l’Union Soviétique est similaire à l’histoire des Juifs en Amérique. C’est-à-dire qu’ils eurent une réussite particulière dans les domaines de l’éducation, du journalisme, de la médecine, et des autres professions qui étaient essentielles pour le fonctionnement de la société soviétique, incluant la science.

Les Juifs d’Union Soviétique étaient beaucoup plus instruits que tout autre groupe, ils étaient vierges de toute association avec le régime impérial, et ils semblent avoir été très enthousiastes concernant ce que faisait le Parti communiste. Cela fut dans une certaine mesure un engagement conscient en faveur de l’idéologie, mais ce fut surtout simplement parce qu’il n’y avait plus de barrières légales contre les Juifs. Les portes s’ouvrirent, ils se ruèrent à l’intérieur et réussirent excessivement bien dans les années 1920 et dans la première partie des années 1930.

Ma conviction est qu’on ne peut pas comprendre la seconde partie de l’histoire juive en Russie – les politiques antisémites, et ce qui arriva aux Juifs soviétiques plus tard, leur désir d’émigrer, par exemple – si on ne connaît pas la première partie de l’histoire, qui est surtout celle d’un succès étonnant.

Vous écrivez que les Juifs étaient des membres importants de la police secrète et aussi de ceux qui dirigeaient le Goulag. Cela était nouveau pour moi.

Le fait m’était inconnu quand je grandissais en Union Soviétique. La plupart des gens l’ont appris en lisant l’Archipel du Goulag de Soljenitsyne. Il n’en faisait pas une affaire à l’époque, mais il parle des gens qui dirigeaient les camps de travail du Canal de la Mer Blanche, et ils étaient presque tous des Juifs ethniques.

Quelle fut votre réaction ?

Avant tout la surprise, parce que cela semblait si incongru pour ceux d’entre nous qui pensaient que les Juifs étaient les victimes principales et les opposants principaux au régime soviétique. Mais plus tard je découvris que le rôle du communisme dans l’histoire juive moderne était formidablement important. Je ne pense pas qu’on puisse comprendre l’histoire juive moderne sans examiner la Révolution russe, ni comprendre le communisme sans examiner le rôle des Juifs.

Qu’est-ce qui explique le succès des Juifs, d’une manière plus générale ?

Les Juifs appartiennent à une certaine communauté de gens qui s’impliquent dans certaines occupations, d’une manière similaire – et qui provoquent un ressentiment similaire. En comparant les deux, on découvre que cette spécialisation est très ancienne et assez commune.

Quelle est cette spécialisation ?

A différentes époques et en des lieux différents, il y eut des tribus – des groupes ethniques – qui se spécialisaient exclusivement dans la fourniture de services pour les sociétés productrices de nourriture environnantes. Cela inclut les Roms/Gitans, divers dénommés « voyageurs » ou « romanichels », les Fuga en Ethiopie, les Sheikh Mohammadi en Afghanistan, et bien sûr les Arméniens, les Chinois d’outre-mer, les Indiens en Afrique de l’Est, les Libanais en Afrique de l’Ouest et en Amérique Latine, et ainsi de suite. Je les appelle tous des « Mercuriens », par opposition à leurs hôtes « Apolloniens ».

Qu’entendez-vous par ces termes ?

Apollon était le dieu du bétail et de l’agriculture. Les sociétés « apolloniennes », au sens où j’utilise le terme, sont des sociétés organisées autour de la production de nourriture, des sociétés formées principalement de paysans, plus diverses combinaisons de guerriers et de prêtres qui s’approprient le travail du paysan en contrôlant l’accès à la terre ou au salut.

Mercure, ou Hermès, était le dieu des messagers, des marchands, des interprètes, des artisans, des guides, des guérisseurs, et des autres transfrontaliers. Les « Mercuriens », au sens où j’utilise le terme, sont des groupes ethniques, des sociétés démographiquement complètes, qui ne s’impliquent pas dans la production de nourriture, mais qui vivent en fournissant des services aux Apolloniens environnants.

Dans le monde moderne, les Apolloniens doivent devenir plus mercuriens – plus juifs, si vous préférez ; mais les valeurs apolloniennes, essentiellement les valeurs paysannes et guerrières, survivent, bien sûr. Les deux attitudes, les deux types idéaux, sont toujours présents aujourd’hui, et les Juifs, les plus accomplis de tous les Mercuriens, jouent encore un rôle très spécial dans le monde moderne – en tant que modèles du succès tout comme de la victimisation.

Il y a des similarités frappantes dans la manière dont tous les Mercuriens se voient et voient leurs voisins non-mercuriens, et dans la manière dont ils se comportent réellement.

Pouvez-vous donner des illustrations de ce que vous voulez dire ?

Essentiellement, l’idée est que certaines choses dans les sociétés apolloniennes traditionnelles sont trop dangereuses ou trop impures pour être accomplies par les membres de ces sociétés : communiquer avec les autres pays, les autres mondes, et les autres tribus ; manipuler l’argent ; soigner le corps, et avoir affaire au feu en travaillant le métal, par exemple. Toutes ces spécialités sont typiquement mercuriennes. La plupart des romanichels et des voyageurs ont commencé comme ferblantiers. Mon arrière-grand-père était un forgeron juif.

C’est un monde très vaste, si vous y pensez : maladie, échange, négociations, voyage, enterrements, lecture. Et c’étaient des choses que les étrangers internes permanents, ou Mercuriens, étaient prêts à faire, obligés de faire, équipés pour les faire – ou très bons pour les faire.

Et ces occupations n’étaient pas limitées aux Juifs.

Il y avait de nombreux groupes accomplissant de telles fonctions. Et dans le monde entier, ils partageaient certains traits et sont regardés d’une manière similaire. Pensez aux Juifs et aux Gitans. Les deux étaient traditionnellement vus comme de dangereux étrangers internes, sans patrie pour des raisons de punition divine, et engagés dans des activités néfastes et moralement suspectes. Ils furent toujours vus comme des images-miroirs de leurs communautés hôtes : leurs hommes n’étaient pas des guerriers, leurs femmes semblaient agressives – et, peut-être pour cette raison, attirantes ; ils demeuraient des étrangers en restant à l’écart, refusant les mariages mixtes, refusant de combattre et de partager les repas – se contentant de fabriquer, d’échanger, de vendre, et éventuellement de voler, des choses et des concepts. Et donc ils furent redoutés et haïs en conséquence, avec l’Holocauste comme point culminant de cette longue histoire de peur et de haine.

Et je pense qu’ils étaient vus de manière similaire parce qu’ils étaient, à de nombreux égards, similaires. Beaucoup étaient des fournisseurs de service nomades exclusifs ; les deux avaient des tabous rigides concernant la nourriture impure et les mariages mixtes ; les deux ne pouvaient survivre qu’en demeurant des étrangers – d’où les prohibitions contre le partage de la nourriture et du sang avec leurs voisins, et l’obsession de la pureté.

Mais les Gitans n’ont certainement pas eu le succès que les Juifs ont eu dans le monde moderne.

Je distingue entre la majorité des Mercuriens, incluant les Gitans, qui s’engagent dans le petit entreprenariat paria et non-cultivé ; et ceux, comme les Juifs, qui se spécialisent, entre autre choses, dans l’interprétation des textes écrits. Avec la montée du monde moderne, les Gitans ont continué à exercer leur métier dans le monde en diminution de la culture orale populaire, alors que les Juifs se sont mis à définir la modernité.

En tous cas, la manière dont les Mercuriens et les Apolloniens se regardent les uns les autres est similaire partout où on porte le regard. Ce qui est vrai des Juifs et de leurs voisins paysans dans la Russie impériale est vrai, je pense, des Gitans et de leurs hôtes, ainsi que des Indiens et des populations locales en Afrique de l’Est, et ainsi de suite.

Y compris les Chinois d’outre-mer en Asie du Sud-est ?

Oui. Les Chinois d’outre-mer aussi sont supposés être habiles – trop habiles, peut-être. On peut reprendre la liste antisémite habituelle : ils sont distants, tortueux, pas virils, etc. C’est la manière dont les Apolloniens décrivent les Mercuriens dans le monde entier.

Et bien sûr on pourrait interpréter ces mêmes traits sous un jour positif. « Habileté » et « fourberie » peuvent devenir « intelligence » et « engagement général pour la vie de l’esprit ». Les Gitans sont fiers d’être plus malins que les non-Gitans auxquels ils ont affaire, tout comme les Juifs le sont, ou l’étaient dans le monde juif traditionnel. La vision mercurienne des Apolloniens tend aussi à être négative : « sentimentalité », « courage » et « terre-à-terre » peuvent devenir « stupidité », « belligérance » et « impureté ».

En d’autres mots, les oppositions esprit/corps, intelligence/physicalité, impermanence/ permanence, non-belligérance/belligérance restent les mêmes et sont reconnues par tous ceux qui sont impliqués. Chacun sait quels sont les traits associés à chaque groupe ; la différence est dans l’interprétation.

Ce qui vous conduit à conclure quoi concernant les Juifs ?

Vues de cette manière, certaines choses concernant l’expérience juive et le rôle économique juif traditionnel deviennent moins uniques, pour ainsi dire. Pour parler brutalement, peut-être, ce n’est pas un accident s’il y a eu un holocauste gitan.

Que voulez-vous dire ?

Qu’il y a des similarités entre Juifs et Gitans et tout un tas d’autres gens qui s’engageaient dans des recherches similaires, [des similarités] qui vont plus loin que leur sort commun sous les nazis, ou que l’hostilité qu’ils rencontrent partout où ils vont.

Cela pourrait changer la manière dont on comprend l’antisémitisme.

Dans mon livre, j’ai tenté de donner le contexte de l’expérience juive, d’expliquer à la fois la victimisation juive et le succès juif.

Sur la question particulière de l’antisémitisme, mon livre soutient que l’antisémitisme n’est pas une maladie, n’est pas mystique, n’est pas inexplicable. Il soutient que les croyances et les perceptions et les actions habituellement associées à l’antisémitisme sont très communes, et qu’elles ne s’appliquent pas seulement aux Juifs.

Votre argumentation vous donne-t-elle, personnellement, une compréhension différente de ce que cela signifie d’être juif, et de l’antisémitisme ?

Bien sûr qu’elle le fait ! Je n’ai pas écrit le livre pour prêcher quelque chose en particulier. Mais j’espère qu’une conclusion que les gens tireront de cette partie du livre est que quelque chose qui est compris est plus facile à combattre. Si on considère l’antisémitisme comme une mystérieuse épidémie, alors il est difficile de savoir quoi faire. Quand vous sentez que vous comprenez ce qui le provoque, alors il devient plus intelligible. Et moins dangereux.

Mais pour l’Holocauste ?

L’Holocauste juif fut d’une certaine manière plus grand que tout autre événement de cette sorte dans l’histoire du monde. Mais les perceptions sur lesquelles il est basé sont parfaitement familières et très communes. L’histoire des Chinois d’outre-mer en Asie du Sud-est, par exemple, est une histoire de pogroms incessants ainsi que de succès remarquables.

Vous avez vu ces croyances communes vous-même ?

En grandissant en Russie, on ne pouvait pas s’empêcher de remarquer que les choses que les gens disaient ou pensaient sur les Arméniens étaient à de nombreux égards analogues aux choses que les gens disaient ou pensaient sur les Juifs. Et il y eut mon expérience en Afrique de l’Est, qui est l’une des raisons pour lesquelles je me suis intéressé à la comparaison. Au Mozambique, il était frappant de voir combien les rôles sociaux et économiques des Indiens locaux étaient similaires aux rôles sociaux et économiques des Juifs en Europe de l’Est.

Voyiez-vous les Indiens comme des « Juifs » à l’époque ?

Oui. Tout le monde les voyait ainsi. Ils sont souvent appelés ainsi – « les Juifs de l’Afrique de l’Est ». Et les Chinois d’outre-mer sont parfois appelés « les Juifs de l’Asie du Sud-est ».

Mais c’est une chose de réaliser que la rhétorique est similaire ; c’en est une autre de reconnaitre que la rhétorique est basée sur quelque chose que les gens font réellement, et que cela remonte loin dans le passé, et que c’est beaucoup plus vaste que l’exemple familier des Indiens et des Chinois d’outre-mer.

Dans votre livre, vous examinez la littérature moderniste de cette manière.

Le Ulysse de Joyce, par exemple, est le texte central du modernisme, et il traite de cette même opposition. Le personnage principal, Leopold Bloom, est un « demi-juif » ; et la figure d’Ulysse est le représentant terrestre absolu du mercurianisme, de l’habileté, de l’agitation, de la diplomatie, de l’ingéniosité – toutes ces choses.

Y a-t-il un Juif apollonien fameux, pour utiliser vos termes ?

Irving Howe a dit que Trotski était l’une des plus grandes figures du XXe siècle parce qu’il avait réussi à être à la fois un écrivain et un guerrier ; quelqu’un qui analyse l’histoire tout en la faisant ; quelqu’un qui est également bon pour penser et pour tuer.

On pourrait dire qu’Israël, et le sionisme en général, est une tentative d’abandonner la judéité traditionnelle en faveur de l’apollonisme avec un visage juif, tels qu’ils le sont. Je suppose qu’Ariel Sharon serait un Apollonien juif. Il est partisan du rejet du monde des shtetl, de la vie de la diaspora, de la Zone de résidence – la voie mercurienne.

Comment expliquez-vous cela ?

La vie dans la Zone signifie vivre avec la faiblesse physique, associée à l’éloquence et à l’intelligence ; cela signifie faire des choses que les autres méprisent. Cela signifie être impliqué dans la vie de la diaspora et de la tradition. Et le sionisme devait être le rejet absolu de cette vie et de cette tradition. L’État d’Israël devint un endroit où l’on pouvait échapper au sort de Tevye le laitier – le grand personnage de Sholom Aleichem. Il devint un endroit qui existait dans le but de venger la faiblesse de Tevye par un rejet de l’habileté et de la non-belligérance de Tevye.

L’Holocauste créa une aura autour d’Israël qui le rendit différent de tous les autres Etats modernes, qui l’exclut de certaines des attentes qui sont habituellement associées aux États modernes – et de certaines critiques. A cause de son rôle très particulier, de son histoire, et de ses prétentions morales, Israël devint l’État auquel les règles standard ne s’appliquent pas.

D’une tentative de sortir du ghetto, Israël s’est transformé en un ghetto d’un nouveau genre, qui est le seul endroit où vous pouvez dire certaines choses.

Par exemple ?

C’est le seul endroit dans le monde occidental où un membre du Parlement peut dire – et en toute impunité – « déportons tous les Arabes hors d’Israël ». Ou bien où tant de gens peuvent dire, dans la conversation politique de routine : « Nous devons faire plus d’enfants juifs parce que nous voulons que cet Etat soit ethniquement pur ». Imaginez quelqu’un disant la même chose en Allemagne : « Procréons pour faire plus d’enfants parce que nous avons trop de Turcs ici ».

Et Israël peut aussi faire des choses que les autres Etats ne peuvent pas faire ?

Oui, comme construire des murs. Il y a eu une tentative de construire un mur dans une ville en République Tchèque – pour séparer la zone tzigane du reste de la ville.

Que se passa-t-il ?

Ce fut un tollé. Ça n’a pas pu se faire. Ainsi, cela me semble être encore une ironie tragique dans l’histoire des Juifs : la tentative de créer un État comme les autres conduisit à la création d’un État qui est remarquablement différent de la famille d’États qu’il voulait rejoindre.

Mais c’est seulement l’une des trois grandes migrations. L’histoire des Juifs en Amérique a été une histoire de réussite et de succès formidables. L’histoire des Juifs en Russie a été une tragédie, au sens le plus basique du mot : il ne peut y avoir de tragédie sans l’espoir et l’épanouissement initiaux, sans la noblesse de caractère que le défaut fatal finirait par miner. C’est ainsi que je vois l’histoire de la vie de ma grand-mère.

Et, en utilisant votre métaphore mercurienne, vous dites qu’à l’époque moderne nous avons tous dû devenir juifs.

Une partie centrale de mon argumentation est que le monde moderne est devenu universellement mercurien. Le mercurianisme est associé à la raison, à la mobilité, à l’intelligence, à l’agitation, au déracinement, à la pureté, au franchissement des frontières, et au fait de cultiver des gens et des symboles par opposition aux champs et aux troupeaux. Nous sommes tous supposés être des Mercuriens maintenant, et les Mercuriens traditionnels – en particulier les Juifs – font de meilleurs Mercuriens que tous les autres.

Et c’est la raison de leur succès extraordinaire et de leur souffrance extraordinaire dans le monde moderne. Cela, me semble-t-il, est la raison pour laquelle l’histoire du XXe siècle, et l’histoire des Juifs en particulier, est l’histoire de trois Terres Promises et d’un Enfer."

Quelques commentaires :

- David Slezkine applique ce que je pourrais appeler le « théorème de Fassbinder », suite à l'analyse qui m'avait été suggérée par sa phrase : « Tout philosémite est un antisémite », ce que j'avais retraduit ainsi : le fait de différencier est plus important que le contenu de la différence. D. Slezkine montre bien comment on peut valoriser positivement ou négativement « Apolloniens » (terme moyennement choisi) et « Mercuriens » à partir de la même configuration d'ensemble ;

- le schéma explicatif de la modernité ici proposé va dans le sens de maintes analyses à vous offertes à ce comptoir : une part de la société - le commerce -, auparavant « imbriquée », comme disait Polanyi, dans l'ensemble, se retrouve sur le devant de la scène et prend une importance démesurée par rapport à celle qu'elle avait en régime traditionnel. L'apport de David Slezkine n'est pas tant de rapprocher Juifs et commerce, ou de rapprocher extension du commerce, importance croissante des Juifs et antisémitisme - les antisémites eux-mêmes ont très vite fait ces rapports -, que, par l'usage de la dichotomie Apolloniens-Mercuriens, de mieux faire saisir ce qui différencie les Juifs des autres Mercuriens au moment de la modernité - leur rôle central en Occident (le lieu de la modernité), leur rôle, par rapport aux Gitans, dans la culture écrite... -, et donc pourquoi « c'est [la Shoah] tombé surtout sur eux ».

On comprend mieux, du coup, le rapport névrotique de la modernité occidentale à ses Juifs : la séparation traditionnelle - Apolloniens-Mercuriens, donc - ne reposait pas franchement sur une amitié réciproque, elle pouvait à intervalles réguliers déboucher sur des phénomènes violents où l'on retrouverait sans peine la logique girardienne du bouc émissaire, cette séparation n'en était pas moins viable, d'autant que les Apolloniens savaient bien, quitte à l'oublier de temps à autre, qu'ils avaient besoin des Mercuriens - en l'occurrence, principalement des Juifs - pour que la société fonctionne.

Avec la modernité et le « devenir-Mercurien », donc le « devenir-Juif » de la société comme des individus, le rapport Apolloniens-Mercuriens se fait plus complexe : si la haine antisémite devient plus forte, plus acharnée, ou si le comportement antisémite devient plus haineux, c'est parce que dans le monde moderne les Juifs représentent le monde moderne, ils représentent la modernité, ils représentent ce à quoi on sait plus ou moins que l'on ne devrait pas vouloir ressembler. Les stéréotypes traditionnels respectaient une division fondamentale du travail - au lieu que dans la modernité on reproche aux juifs d'être depuis toujours à l'image de ce que l'on cherche maintenant à devenir tout en redoutant de le devenir, on fait grief aux juifs d'avoir toujours été ce que soi-même on cherche désormais à devenir tout en sentant que c'est une mauvais idée, ou tout en redoutant que ce ne soit pas une aussi bonne idée que ça. « Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage » : la modernité et ses Juifs, ce serait quelque chose du genre « qui a la rage de nager (dans les eaux nouvelles et attirantes de la modernité) a peur de se noyer, et accuse son chien d'avoir la rage et de vouloir vous noyer ». Situation d'autant plus explosive que le chien, lui aussi, avait bien la rage, j'entends par là que les Juifs ont effectivement, et c'est bien normal, tiré profit des possibilités que la modernité leur offrait (les trois paradis évoqués par David Slezkine).

- Alain Brossat a parlé quelque part de la naissance d'Israël comme d'un « cadeau empoisonné », David Slezkine y voit une « ironie tragique » : il est de fait que cette « apollonisation » du peuple mercurien par excellence ne laisse pas d'être paradoxale. Elle est condamnée à l'avance, pour deux raisons : à l'échelle du monde entier, le sionisme est minoritaire chez les Juifs, en ce sens que la plupart d'entre eux préfèrent rester dans les sociétés devenues très mercuriennes que dans cet hybride qu'est l'État d'Israël : le « peuple juif » reste fondamentalement mercurien. Surtout, ce projet va dans le sens contraire de l'histoire (ce qui est aussi le cas, on le sait, de l'histoire de la décolonisation : alors que le processus global de décolonisation est entamé, voilà qu'un État colonial se crée brusquement, à contre-temps...), qui est donc celle d'une mercurisation globale des sociétés (lesquelles, je le précise ne sont pas complètement mercuriennes, ce qui est impossible, et même si cela ferait plaisir à un fou dogmatique comme Jacques Attali). On reproche parfois aux Juifs de vouloir le beurre et l'argent du beurre, par exemple de prôner l'antiracisme tout en voulant préserver leur « pureté », pour eux et pas pour les autres. Quoi qu'il en soit de la justesse de ces critiques, on voit bien qu'il y a quelque chose de ce type dans la situation d'Israël, et cela peut expliquer, en plus de considérations géopolitiques, à quel point cet État suscite les passions.

Ajoutons que cette idée d'« apollonisation » permet de mieux comprendre les points communs qu'une Hannah Arendt avait très tôt perçus entre le nazisme et le sionisme, du point de vue de leurs présupposés racialistes. Dans les deux cas - dans des proportions et avec des conséquences différentes - on assiste à une tentative d'« apollonisation » volontariste de sociétés devenues récemment (l'Allemande) ou depuis toujours (le peuple juif) mercuriennes. Je fais l'hypothèse que le fanatisme que dans les deux cas on peut sans difficulté repérer chez les zélateurs de ces entreprises vient d'une conscience plus ou moins obscure et refoulée qu'elles sont foutues d'avance, dans un monde devenu obstinément mercurien.

(Ce qui, au passage, permet de comprendre pourquoi de nombreux juifs religieux sont soit indifférents au sionisme, soit carrément anti-sionistes : si le sionisme est entre autres choses une crainte de voir disparaître, dans un monde mercurien, des spécificités juives, il est logique que ceux qui depuis toujours ont en charge, justement, l'aspect le moins mercurien du judaïsme, ne voient pas dans le sionisme une solution, ils en ont d'autres en magasin, qui ont fait leurs preuves depuis longtemps...)



Incidemment, tout ceci amène à penser que l'on n'en a pas fini, ni avec les Juifs, ni avec l'antisémitisme, en cette période de mercurianisme effréné, avec les réactions apollonisantes ou trop apollonisantes que cela peut susciter. Histoire à suivre, paradoxes en cours !



re-animator

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jeudi 24 avril 2008

Alternance unique.

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Les deux mâchoires du piège libéral... A la première lecture, le dernier livre de Jean-Claude Michéa, L'empire du moindre mal, malgré une certaine confusion dans l'exposition, m'a beaucoup séduit. En le re-parcourant pour vous le présenter, j'ai été nettement plus sensible aux approximations et raccourcis qui grèvent ce livre trop court par rapport à l'importance de son sujet (l'essence du libéralisme). Faute de savoir encore à quel point j'entrerai dans ces détails, je vous en conseille cependant la lecture, et vous en livre aujourd'hui un nouvel extrait :

"La logique libérale définit un tableau à double entrée. Dans ce tableau, la droite moderne (celle qui a définitivement renoncé, depuis la Libération, à rétablir l'alliance du trône et de l'autel) représente le mode d'entrée privilégié par le Marché et son expansion perpétuelle. La gauche moderne (celle qui a définitivement renoncé, depuis le Mai 68 étudiant, au compromis historique passé avec le mouvement ouvrier socialiste lors de l'affaire Dreyfus) représente le mode d'entrée privilégié par le Droit et sa culture transgressive. L'une procède plutôt de Turgot et d'Adam Smith, l'autre plutôt de Benjamin Constant et de John Stuart Mill (parfois revêtus, il est vrai, du manteau de cuir de Trotsky, pour de vagues raisons historiques encore partiellement agissantes). C'est pourquoi le clivage droite/gauche, tel qu'il en est venu à fonctionner de nos jours, est la clé politique ultime des progrès constants de l'ordre capitaliste. Il permet, en effet, de placer en permanence les classes populaires devant une alternative impossible. Soit elles aspirent avant tout à être protégées contre les effets économiques et sociaux immédiats du libéralisme (licenciements, délocalisations, réformes des retraites, démantèlement du service public, etc.), et il leur faut alors se résigner, en recherchant un abri provisoire derrière la gauche et l'extrême gauche, à valider toutes les conditions culturelles du système qui engendre ces effets. Soit, au contraire, elles se révoltent contre cette apologie perpétuelle de la transgression, mais en se réfugiant derrière la droite et l'extrême droite, elles s'exposent à valider le démantèlement systématique de leurs conditions d'existence matérielles, que cette culture de la transgression illimitée rend précisément possible. Quel que soit le choix politique (ou électoral) des classes populaires, il ne peut donc leur offrir aucun moyen réel de s'opposer au système qui détruit méthodiquement leur vie." (pp. 118-119)

En note, J.-C. Michéa ajoute deux compléments :

- "En raison de la complémentarité constitutive des deux moments philosophiques du libéralisme [celui du Marché et celui du Droit, AMG], leur opposition dialectique tend toujours à s'atténuer dans les politiques gouvernementales concrètes. La gauche moderne, une fois au pouvoir, finit donc généralement par se rallier à l'économie de marché, tandis que la droite, quand elle revient aux affaires, se résigne, le plus souvent, à inscrire dans le marbre de la loi les différentes étapes, jugées inéluctables, de l'« évolution des moeurs ». On trouvera dans l'Idéologie allemande une description prophétique de cette division contemporaine du travail entre les fractions de gauche de la classe dominante (celles qui contrôlent les sphères « culturelles » du Capital) et ses fractions de droite (celles qui en contrôlent les sphères économiques). « Les uns - écrit Marx - seront les penseurs de cette classe (les intellectuels actifs, qui réfléchissent et tirent leur subsistance principale de l'élaboration de l'illusion que cette classe se fait sur elle-même) tandis que les autres auront une attitude plus passive et plus réceptive en face de ces pensées ou de ces illusions, parce qu'ils sont, dans la réalité, les membres actifs de cette classe et qu'ils ont moins de temps pour se faire des illusions et des idées sur leurs propres personnes. A l'intérieur de cette classe, cette scission peut même aboutir à une certaine opposition et une certaine hostilité des deux parties en présence. Mais dès que survient un conflit pratique où la classe entière est menacée, cette opposition tombe d'elle-même, tandis que l'on voit s'envoler l'illusion que les idées dominantes ne seraient pas les idées de la classe dominante. » (pp. 124-25, c'est très probablement J.-C. Michéa qui souligne.)

- "Comme chacun peut le constater, là où les sociétés totalitaires s'en tenaient au principe simpliste, et coûteux en vies humaines, du parti unique, le capitalisme contemporain lui a substitué, avec infiniment plus d'élégance (et d'efficacité), celui de l'alternance unique." (p. 125)


On remarquera pour la petite histoire qu'un Alain Soral tient des raisonnements tout à fait comparables, Soral que J.-C. Michéa se garde bien de citer ne serait-ce qu'une fois. Est-ce pour éviter un voisinage avec le FN, ou parce que dans le créneau du « mâle blanc sévèrement burné, qui n'a peur ni des mots ni des cailleras ni des féministes », il n'y aurait de place que pour un seul exemplaire ?


Michea_article


soral1


Ach, dans le genre, nos deux braves gars ont encore des progrès à faire...

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(Une féministe est-elle plus ou moins dangereuse qu'une hyène, ceci dit, on peut se poser la question...)

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vendredi 14 septembre 2007

Les héros du dernier épisode, le retour.

Il semblerait que sur Firefox, certains passages de ce texte soient illisibles. Je vous recommande d'utiliser un autre navigateur, comme Safari. Je reproduis en toute fin d'article les deux passages supprimés par Firefox.




defile14juillet-garde-republicaine



Voici le texte de Philippe de Lara commenté par mes soins.

Il y aura un vice de constitution à ce commentaire : je n'ai pas lu
Le désenchantement du monde, et ne peux donc vérifier la justesse des assertions de P. de Lara à son endroit. En attendant que je comble cette réelle lacune, rien n'empêche les lecteurs de Marcel Gauchet de venir mettre leur grain de sel.



"[...] une qualité que Tocqueville avait à un haut degré et que j'appellerais en première approximation le respect de l'autre ou le respect du fait social en tant que doué de sens"

Louis Dumont, 1987


"Le progrès a ceci de particulier qu'il paraît beaucoup plus grand qu'il n'est en réalité."

Nestroy, exergue des Recherches philosophiques



INTRODUCTION


Dans Philosophie par gros temps se trouve formulé un problème inédit et important, l'idée qu'il y a une différence et une opposition profonde entre la comparaison anthropologique et la philosophie de l'histoire. Ce serait là deux voies pour la compréhension de la diversité humaine et de la révolution moderne des valeurs, deux voies inconciliables.

L'intransigeance de Descombes sur ce point est peut-être le coeur de son oeuvre, le défi majeur qui ressort de sa philosophie sociale. La critique de la "philosophie du sujet" dans Le complément de sujet reprend et amplifie le fil de cette thèse. Sa philosophie s'inscrit dans la tradition authentique (hélas souvent perdue) des sciences sociales, celle pour laquelle "le problème numéro un des sciences sociales modernes a été depuis le début la modernité elle-même", comme l'écrivait récemment Charles Taylor. L'idée que la société moderne est un fait social total, que nous avons à comprendre comment elle se constitue par rapport à ses devancières, quels sont les mécanismes de l'acculturation moderne, ces questions sont en effet l'objet même des sciences de l'homme, soit directement, soit comme horizon de leurs enquêtes particulières. Mais Descombes soulève une difficulté inédite. Il n'a pas seulement dégagé la logique et la portée de la comparaison radicale en sociologie, de Durkheim à Dumont, il insiste dans Philosophie par gros temps et derechef dans Le complément de sujet sur l'idée qu'une authentique histoire de l'altérité moderne ne saurait être une variante ou un prolongement de la "philosophie de l'histoire". Il pose des conditions de sens très exigeantes à une histoire de la modernité valide, des conditions qui excluent la contamination de cette histoire par tout ce qui ressemblerait à l'histoire de l'esprit (Hegel) ou à l'histoire du sujet (Heidegger). Entre comparaison et narration, faut-il choisir, ou peut-on concevoir l'unité intelligible d'un développement, sans tomber dans l'évolutionnisme unilinéaire, sans lui attribuer une nécessité métaphysique (la fin était déjà au début) et sans nous attribuer la place privilégiée de héros du dernier épisode (de la fin de l'histoire), c'est-à-dire sans nous placer au sommet triomphal du progrès de l'humanité ?

- au sommet triomphal, ou au fond de la cave : P. de Lara se situe dans une optique anti-ethnocentriste, mais « l'évolutionnisme linéaire » peut aussi déboucher sur une vision de l'histoire comme longue décadence, jusqu'au stade terminal qui serait le nôtre.

Peut-on inscrire l'avènement de la modernité dans l'unité d'une histoire sans perdre le sol de la comparaison, sans penser la société de départ dans les catégories de la société d'arrivée : c'est-à-dire en présupposant que quelque chose manquait, était absent ou embryonnaire au départ, qui est apparu ou s'est épanoui par la suite (le sujet, l'individu, la rationalité). Est typique de ce travers, la catégorie de rationalisation, qui se ramène à considérer que nous sommes rationnels, et qu'eux sont irrationnels ; que nous avons quelque chose qui leur manque, la raison. Mais inversement, la comparaison suffit-elle à la compréhension du développement moderne ?

Peut-on se passer de l'idée d'histoire du sujet, c'est-à-dire d'une philosophie de l'histoire ? Toute philosophie de l'histoire est-elle vouée à un plat évolutionnisme téléologique ? Je n'ai pas de solution clé en main à ce problème, je m'efforce seulement d'en clarifier les termes et d'en retracer l'archéologie. Je cherche un langage de clarification des contrastes entre la voie anthropologique et celle de l'histoire philosophique de la modernité. Elles seront représentées ici respectivement par la "perspective anthropologique sur l'idéologie moderne" de Louis Dumont, et l'histoire religieuse de la société de Marcel Gauchet, ce qu'il appelle "l'histoire du sujet", un intitulé qui à lui seul laisse soupçonner quelques difficultés avec les conditions de sens dégagées par Vincent.

- passé ce préambule, il ne sera plus question de « Vincent". Ce qui fait qu'il est plus sage peut-être de laisser de côté la question de savoir si P. de Lara ne caricature pas un peu, dans son introduction, sa position, que d'ailleurs il ne cite pas précisément. Je reproduis en annexe la réponse de V. Descombes à cet article.

Les deux entreprises sont pourtant assez proches, d'abord parce qu'elles sont toutes deux nourries à la même source durkheimienne.

- Gauchet durkheimien ? Voilà bien une idée qui me fait regretter de n'avoir pas encore le Désenchantement. Sur ce que je connais de lui, ça ne m'a pas frappé, ou seulement par intermittences. C'est aux gauchetiens, ici, d'apporter leur pierrre.

Je me propose (1) de décrire ce qui distingue ces deux conceptions de la modernité, (2) de dégager une difficulté qui leur est commune, et à laquelle Durkheim s'était déjà confronté. Je soutiens qu'il y a à la fois tension et solidarité inévitable entre la perspective anthropologique et la philosophie de l'histoire. Je ne peux me résoudre à choisir, et j'aimerais montrer qu'il n'y a pas lieu de le faire, que l'opposition dégagée par Descombes doit être relativisée. Disons que nous devons à Dumont les outils de la comparaison radicale, et à Gauchet la radicalité de la comparaison, que le premier nous aide à comprendre les malheurs de la démocratie, le second ses métamorphoses. Ce qui suit devrait rendre plus claires ces formules elliptiques.


LE PROBLEME


Il y a plusieurs aspects de la difficulté à penser l'histoire de la modernité. Je crois qu'un problème ramasse tous les autres : ce qui constitue la révolution moderne des valeurs est pour une part une "grande transformation", une rupture, qu'on peut situer en gros à la fin du Moyen Age occidental, pour une autre part l'intensification de tendances de longue main, dès l'aube de l'histoire sinon depuis le début de l'humanité. Ramené à sa forme élémentaire, le problème est que la modernité, on ne sait pas où ça commence.

- j'applaudis ici des deux mains : il y a deux transformations, une « grande », apparente et sous forme de rupture, même si, en fait, elle n'est pas si facile à dater, une « progressive », voire « permanente », bonjour Trotski, et c'est l'articulation des deux qui est la quadrature du cercle.

J'emploie cette dernière expression comme un clin d'oeil aux lecteurs de René Guénon, lequel a pu sembler sortir de ce problème grâce à une vision « cyclologique » de l'histoire, qui permet de penser à la fois la continuité et la rupture. Mais cette vision pose d'autres problèmes, et la traiter nous entraînerait trop loin.


Comme le dit Durkheim, l'individualisme est "un phénomène qui ne commence nulle part". A l'origine, "tout ce qui est social est religieux", puis, peu à peu, "Dieu (...) qui était d'abord présent à toutes les relations humaines, s'en retire progressivement." Formule ambiguë (...) : si la société moderne est l'aboutissement d'une évolution entamée "depuis les origines de l'évolution sociale", c'est qu'elle est notre destin, le passé n'était que la préparation, le brouillon du présent. Nous retombons dans l'évolutionnisme des philosophies de l'histoire, la perspective anthropologique ("démarche en miroir, tout évolutionnnisme oublié", suivant une belle formule de Dumont (...)) s'est perdue dans la longue durée. Mais si Durkheim a raison de remarquer que "l'individualisme, la libre-pensée ne datent ni de nos jours, ni de 1789, ni de la réforme, ni de la scolastique, ni de la chute du polythéisme gréco-latin ou des théocraties orientales", quel est alors le terme pertinent de comparaison, le contraste valide du point de vue comparatif ? Quel est l'autre le mieux placé pour nous procurer de quoi "nous voir nous-mêmes en perspective" ? Je soutiens que Durkheim a perçu et traité cette difficulté, confusément dans La division du travail social, son premier livre en 1893, de plus en plus clairement dans la suite de son oeuvre. Avant d'en présenter un indice, voyons ce qu'il en est chez Dumont, puis chez Gauchet.

- signalons au passage un article de Raymond Boudon, dans lequel l'auteur entend déplier les conséquences de cette formule de Durkheim sur l'individualisme qui "ne commence nulle part". Vincent Descombes lui répond dans l'article « Individuation et individualisation » , REVUE EUROPEENNE DES SCIENCES SOCIALES, 2003, N° 127, pages 17-35. Cet article est disponible ici, mais ne figure pas dans le recueil de textes tout récemment publié :


9782020959612


Les grandes anthropologies de la modernité partent d'une comparaison particulière, qu'elles élèvent à un concept universel. Tocqueville est ainsi parti du contraste entre l'Ancien Régime et la Révolution pour construire les concepts d'aristocratie et de démocratie, d'application générale. Louis Dumont s'est reconnu dans Tocqueville, non seulement pour la proximité entre leurs systèmes conceptuels (aristocratie et démocratie, c'est à peu près la hiérarchie et l'égalité au sens de Dumont), mais aussi pour trois autres traits : l'ancrage dans un terrain particulier, le "respect de l'autre", c'est-à-dire la capacité à être réellement comparatif, à ne pas jauger l'autre selon la norme de soi-même, ni l'inverse, et, ce n'est pas le moins important, la pratique de la comparaison à plusieurs niveaux, la comparaison entre démocratie américaine et démocratie française étant enchâssée dans la comparaison entre aristocratie et démocratie. De même chez Dumont, la comparaison entre les variantes nationales de l'idéologie moderne, qui est la grande affaire de ses derniers travaux, est le prolongement de la comparaison entre holisme et individualisme. On sait que chez lui, c'est une grande société traditionnelle, l'Inde des castes, qui a fourni le point de comparaison, et lui a permis de dégager le contraste entre hiérarchie et égalité, soit, par un petit pas supplémentaire dans l'abstraction, entre holisme et individualisme.

Mais Dumont lui-même nous invite à relativiser les termes de la comparaison. Dans Homo Aequalis I, il suggère que "des tentatives semblables qui partiraient de la Chine, de l'Islam, ou même de la Grèce ancienne, éclaireraient à leur tour certains aspects de notre idéologie que la présente tentative, fondée sur l'Inde (...) laisse[nt] dans l'ombre." Cette relativisation de la comparaison est cruciale. Elle offre un début de solution à notre problème. Il suffit d'ajouter aux possibilités évoquées celle des sociétés primitives ou sans Etat pour lui faire prendre encore plus de relief. On est en effet conduit à relativiser le couple holisme/individualisme. Dumont insiste sur le fait que la comparaison n'est jamais assez globale, qu'on a toujours tendance à négliger des éléments.

Gauchet surenchérit sur la distinction holisme/individualisme et introduit un contraste anthropologique fondamental, l'orientation temporelle, corrélée à deux conceptions (Dumont dirait deux idéologies) de l'ordre social, le pouvoir des dieux et le pouvoir des hommes, "hétéronomie" et "autonomie" (concepts à entendre évidemment dans une acception distincte de leur sens en philosophie morale : ils s'appliquent à la conception du tout social et non aux conduites individuelles). De même que l'égalité est un attribut de l'Individu-valeur, de même l'Individu-valeur est un attribut de la "sortie de la religion" (l'autonomie au sens où l'entend Gauchet).

- bon, j'en sais tout de même assez sur Gauchet pour préciser que cette « sortie de la religion » signifie pour lui que la religion n'est plus le facteur organisateur et unificateur du monde, ce que me semble-t-il on peut admettre. En conclure à un « désenchantement » ou - on pense forcément à Max Weber -, à une « rationalisation » du monde, c'est une autre paire de manches, et je ne suis pas sûr que Gauchet ne franchisse pas trop souvent et imprudemment ce Rubicond conceptuel. Passons.

L'objet de comparaison est ici la société primitive, pensée comme monde du passé pur, c'est-à-dire de sociétés qui se pensent comme déterminées par une origine mythique, une autorité fondatrice avec laquelle aucune transaction n'est possible. Au regard de l'altérité radicale de cette forme d'humanité, que nous avons commencé de comprendre dans la première moitié du XXè siècle (à peu près en même temps que nous la faisions disparaître), les autres manifestations de la diversité des sociétés sont subordonnées. Pour Gauchet, l'événement majeur de l'histoire humaine est la "révolution axiale" qui, de l'Orient à l'Occident, voit apparaître avec un synchronisme troublant, les grandes religions, l'Etat (avec les grands Empires), l'écriture, autour de 3000 avant J.-C. Dans cette ébauche de comparaison, je hiérarchise les deux modèles en faveur de celui de Gauchet : la sortie de la religion englobe la révolution des valeurs. C'est le point crucial de la comparaison, qui mériterait d'être discuté plus que je ne peux le faire ici.

- eh oui, eh oui, c'est toujours comme ça, pour moi aussi... Fait chier.

Le point de vue "anthropologique" pourra objecter à Gauchet que loin d'être englobante, sa perspective est ultimement ethnocentriste, que la révolution axiale, la primauté de la naissance de l'Etat sont des idées modernes, des projections de notre conception individualiste du pouvoir sur l'ensemble de l'histoire humaine (ici on va généralement chercher les supposées affinités anarchistes de Pierre Clastres pour accréditer une lecture individualiste de ces théories). Je ne développerai pas ici l'examen de ces arguments, je me contenterai de noter qu'aucun ne me semble définitif, ils ne justifient pas d'interrompre cet essai de comparaison symétrique.

- « Je hiérarchise les deux modèles en faveur de celui de Gauchet : la sortie de la religion englobe la révolution des valeurs. » P. de Lara prend ici un malin plaisir à utiliser des termes chers à Dumont, contre Dumont : la hiérarchie bien sûr, mais aussi « englobe », car il est très important de rappeler que dans la hiérarchie selon Dumont la catégorie dominante englobe la catégorie dominée (c'est l'exemple d'Adam et Eve : non seulement l'homme est supérieur à la femme, mais, et surtout, la femme est issue de l'homme.)

L'évocation de Clastres est motivée par le fait qu'il fut (et reste ?) une inspiration majeure de M. Gauchet.


En tout cas, il me semble acquis qu'on n'échappe pas à la relativisation des termes et des axes de la comparaison. Les termes choisis induisent l'axe qui paraît le plus fondamental, holisme/individualisme pour l'Inde, sens du temps et pouvoir pour les sociétés primitives. D'où un embryon de solution irénique au problème initial, anthropologie ou histoire : suivant le terme de comparaison choisi, en lui-même toujours partial, ce sont des aspects différents et complémentaires de la modernité qui seront dégagés, avec des résonances pratiques différentes. Quel est le meilleur terme de comparaison, l'histoire ou la préhistoire ?, l'autre ou le tout autre ?

Même si telle n'était pas son intention, Dumont suggère de relativiser son dispositif comparatif, de compléter le système individualisme/holisme. Mais il ne suffit pas de juxtaposer les perspectives pour résoudre notre problème.


REVOLUTION DES VALEURS OU REVOLUTION RELIGIEUSE ?


On pourrait dire que le modèle de Marcel Gauchet complète celui de Dumont. Effectuez la comparaison radicale en remplaçant l'Inde par les sociétés primitives, vous aurez Le désenchantement du monde (DMM). Ce n'est pas si simple.

En dépit de leur grande proximité quant à la genèse chrétienne de l'individualisme moderne, les différents explicites entre Dumont et Gauchet sont importants, hélas peu documentés de part et d'autre : sur l'interprétation du stoïcisme, sur la portée de l'institution et de l'individu-hors-du-monde (l'appréciation de la différence entre le renoncement indien et la dévaluation du monde dans le christianisme), sur le statut du conflit dans la vie sociale, sur la possibilité ou non d'une interprétation hiérarchique (c'est-à-dire sans conflit) de la dualité du sacerdoce et du règne dans le christianisme : du point de vue de Gauchet, Dumont surestime la solution gélasienne (le pape Gélase formula au début du VIè siècle une théorie hiérarchique de la distinction de l'autorictas pontificale et de la potestas impériale : "si l'Eglise est dans l'Empire pour les affaires du monde, l'Empire est dans l'Eglise pour les choses du ciel", résumé de Dumont) ; dans le monde chrétien, ecclésial, la "complémentarité hiérarchique", découverte par Dumont en Inde, est impossible pour diverses raisons historiques (conflit entre l'Etat et l'Eglise) et théologiques. Avec Jésus (et lui seul), il y a "rupture avec la logique de l'emboîtement organique entre nature et surnature", entre le Ciel et la Terre (DMM, p. 197). Ce dernier point est crucial : le Christ occupe une fois pour toutes la place du roi-prêtre, médiateur du Ciel et de la Terre, qu'aucun César ne pourra occuper désormais, en quoi il est la véritable naissance de la politique moderne, le point de départ d'un "retournement radical du rapport entre pouvoir et société", "d'où surgira au bout du compte cette nouveauté prodigieuse : le pouvoir représentatif" (p. 200-201). "C'est en Dieu que s'est d'abord opérée la révolution de l'égalité, dans l'avènement du dieu séparé." (p. 107)

- quelques précisions s'imposent ici, même s'il m'est malheureusement, à l'heure actuelle, impossible d'apprécier à sa juste valeur la véracité des thèses historiques de M. Gauchet.

1) « hiérarchique (c'est-à-dire sans conflit) » : attention, il ne faut pas trop élargir cette idée, prêter trop à ce « c'est-à-dire »... Je crois qu'une des erreurs de M. Gauchet, ou de M. Gauchet décrit par P. de Lara, ou de la présentation de Dumont par P. de Lara, ou par M. Gauchet, ou par d'autres, est de croire que la hiérarchie est censée supprimer le conflit, alors qu'elle peut simplement le neutraliser, lui fixer des limites supportables, etc. Qui plus est, il peut y avoir une hiérarchie instable dans les principes mais stable dans la durée.
Grosso modo, l'idéologie des droits de l'homme repose sur les mêmes principes en 2007 qu'en 1914, qu'en 1848, qu'en 1789, mais elle contribue plus ou moins à l'instabilité du monde selon qu'elle trouve des adversaires qui la contiennent, l'obligent à une certaine discipline, voire, permettons-nous un néologisme, la « holisent ». L'exemple de l'école républicaine, qui s'est pendant toutes ses années d'essor pensée contre et par rapport à une institution traditionnelle comme l'école catholique et l'a copiée en maintes manières, est à cet égard très parlant - de même que son évolution, plus ou moins maîtrisée, depuis qu'elle estime, à tort ou à raison, avoir vaincu son ennemi héréditaire.

Il se peut que l'individu Louis Dumont ait idéalisé les sociétés holistes, notamment la société indienne, par rapport aux convulsions, principalement totalitaires, des sociétés modernes, mais son système conceptuel ne me semble pas l'impliquer nécessairement : j'avais au contraire été frappé en lisant
Homo Hierarchicus du caractère sans cesse conflictuel de la société indienne, non pas dans son ensemble, mais par le nombre des « conflits locaux », entre castes, sous-castes, et ce dans différents domaines (« économique », « politique », dirons-nous pour faire simple.)

2) « C'est en Dieu que s'est d'abord opérée la révolution de l'égalité, dans l'avènement du dieu séparé. » A moins, que, le contexte me manquant, je ne comprenne pas bien cette phrase, elle me semble contestable par rapport à l'égalité dans certaines sociétés primitives. De plus, présentée ainsi, l'émergence du « pouvoir représentatif » paraît, pour le coup, être située dans une optique fort ethnocentriste. A charge de vérification !


En somme, le différend se ramène à ceci : la révolution moderne des valeurs est-elle ultimement une révolution religieuse (de l'union à la séparation du divin et de l'humain) ou une révolution sociale (du holisme à l'individualisme) ?

- un durkheimien strict répondrait : c'est la même chose, ou le premier est inclus dans le deuxième.

Chacun de ces points mériterait une longue étude.

- eh oui, eh oui, c'est toujours comme ça, pour moi aussi... Fait chier.

Je m'en tiendrai ici à la structure fondamentale du problème, la tension entre anthropologie et histoire. L'objection de Gauchet me paraît incontournable. Autrement dit, je crois que là encore la "religion" telle que la comprend Gauchet englobe "l'idéologie" telle que l'entend Dumont [note de P. de Lara : "Ce point n'est cependant pas totalement clair pour moi, en raison de l'indétermination relative des notions de religion, idéologie et configuration globale chez Dumont. J'y reviendrai dans une étude à venir sur Homo Aequalis".] Y faire droit nous condamne-t-il à l'évolutionnisme, à l'ethnocentrisme de la "philosophie du sujet" selon le signalement qu'en donne Le Complément de sujet ? Je ne le pense pas.

- laissons de côté ces deux phrases de transition, et revenons un peu sur les derniers paragraphes. L'honnêteté de P. de Lara dans sa note est louable, son embarras légitime (il est vrai que Dumont n'est pas toujours très précis dans l'usage de ces termes) et son « étude à venir » d'autant plus appétissante a priori : il n'en est pas moins temps de se demander si son opposition Dumont-Gauchet est aussi stricte qu'il l'écrit. Je ne sais pas qui englobe qui, mais si Dumont, dans ses Essais sur l'individualisme principalement, auxquels il est fait référence dans l'inventaire de ses différents avec M. Gauchet sur les premiers temps du christianisme, a fait de l'histoire des idées, si ce n'est purement classique, du moins en présupposant qu'il y a une certaine continuité conceptuelle, par exemple, entre le pélagisme et certaines valeurs contemporaines, c'est bien parce qu'il admet qu'il y a plusieurs niveaux d'approche, et que ce qui est vrai d'un point de vue, justement, holiste, à savoir la radicale différence entre les valeurs fondamentales d'une société holiste traditionnelle et d'une société individualiste moderne, ne l'est pas nécessairement pour tout individu (au sens le plus plat du terme, sans connotation de valeur) pris dans l'une ou l'autre de ces sociétés. A cet égard, deux idées doivent toujours rester en tête :

1) Dumont insiste là-dessus au début de son premier grand ouvrage,
Homo Hierarchicus (§ 22) : entre les valeurs d'une société et ses pratiques, il y a toujours ce qu'il appelle la « composante résiduelle », les valeurs ne peuvent jamais être à la fois assez larges dans leur ambition, assez précises dans leur application, pour ne pas laisser des pratiques s'échapper des mailles de leur filet. Même dans un système qui fait, il est vrai, son admiration comme la société indienne traditionnelle, il y a des résidus, la réalité de cette société au jour le jour ne correspond pas exactement à l'image qu'elle a d'elle-même. (On ajoutera qu'il est sans doute grave pour une société que le résidu prenne trop de place : la réalité de la société soviétique était pour le moins en décalage avec l'idée que ses dirigeants voulaient en donner. Il serait intéressant de voir si le « résidu » est plus grand actuellement pour la France ou pour les Etats-Unis.)

2) d'une façon générale, une des richesses de la pensée de Dumont est qu'elle est à la fois une théorie du cloisonnement et de la perméabilité, ce qui se voit finalement dans sa théorie de la hiérarchie comme « englobement du contraire ». Il peut y avoir séparation stricte (entre certaines castes indiennes, par exemple), mais d'une façon générale il y a toujours possibilité à la fois de séparation et de communication. Ainsi le renonçant indien est à la fois « hors du monde » et point-clé de l'harmonie de la société indienne (
Homo Hierachicus, § 92 : « On peut même se demander si le système des castes aurait pu exister et durer indépendamment du renoncement qui le contredit » ; cf. aussi App. B).

Si je précise tout ceci, ce n'est pas pour « rendre justice » à Dumont, pour critiquer M. Gauchet, ou pour ruiner l'idée de P. de Lara d'une tension nécessaire entre anthropologie et histoire, c'est parce qu'il me semble que, précisément, cette « tension » peut très légitimement être abordée avec les outils conceptuels de Dumont, ce qui n'implique pas, entendons-nous bien, de refuser l'idée que l'on puisse avoir d'autres points de comparaison que l'optique holisme/individualisme.

Et je me répète encore une fois, ce qui me gêne dans toutes ces approches, de Philippe de Lara à Alain Brossat, c'est cette réduction du point de vue holiste à l'idée d'une absence de conflits.

Qu'en est-il ici de Marcel Gauchet ? Je me souviens d'un texte, que je n'ai encore pu retrouver, où il évoque très bien les rapports entre conflits - de classe - et unité - nationale. Comme, je le rappelle, je ne connais pas de première main
Le désenchantement du monde, je resterai aujourd'hui prudent.

Il reste, pour en revenir à P. de Lara, que si l'on peut accepter ses conclusions quant à la nécessité conceptuelle comme de fait d'une tension entre anthropologie et histoire, le risque est, si l'on a une vue trop réductrice du « point de vue anthropologique », de donner par contre-coup un peu trop au point de vue « historique » - et de retomber dans la téléologie, l'anachronisme, etc.

Quoi qu'il en soit de cette dernière remarque, je vous invite à lire dans cet esprit la conclusion, par Philippe de Lara, de la première partie de son texte :


L'ambivalence de Durkheim entre schéma comparatif et philosophie de l'histoire se retrouve chez Gauchet. Où se situe le moment clé de la révolution moderne, entre la révolution axiale (3000 av.J-C), la révolution chrétienne et la modernité proprement dite (1500-1700) ? La puissance de rupture de l'existence étatique avec le monde de l'hétéronomie et du passé pur est-elle virtuelle dans la période qui va de la révolution axiale au Christ, c'est-à-dire le "moment où il y a investissement sur l'autre monde contre celui-ci" (DDM, p. 93)

- mais y a-t-il alors une telle opposition entre les deux mondes ? ou un englobement de celui-ci par l'autre ? Est-ce que Gauchet n'oublie pas trop l'englobement ?

ou bien à l'oeuvre dès 3000 ans avant J-C ? Gauchet prend des risques avec la philosophie de l'histoire, mais on pourrait montrer je crois qu'il en est de même chez Dumont et, de façon plus générale dans la tradition sociologique.

La leçon que je tire de cette confrontation est qu'on n'échappe pas à la philosophie de l'histoire (c'est le titre d'un article de Marcel Gauchet, 1991, repris dans La condition politique, 2005). Autrement dit, on ne peut pas se débarrasser des biais de la conscience historique : nécessitarisme, privilège du présent (illusion de la fin de l'histoire), téléologie, simplement en mettant à plat la diversité humaine, en nous concevant comme une possibilité parmi d'autres. Il faut faire avec, déjouer ces biais en sachant qu'ils ne cesseront pas de nous hanter, parce que l'intelligibilité historique suppose une conception de l'histoire, de l'unité du récit humain. La compréhension de nous-même navigue inévitablement entre anthropologie, histoire et philosophie. C'est par ce problème que le travail de Vincent Descombes est ma denrée depuis bientôt quinze ans.



Je n'ai toujours pas décidé si j'allais retranscrire la deuxième partie de cet article, consacrée à Durkheim. En attendant, et parce que c'est ici qu'elle trouve sa place, voici la réponse que, dans le même livre (Vincent Descombes. Questions disputées), le maître fait à son confrère (pp. 390-394) :


Django


"Philippe de Lara pose une question importante dans son papier (...) : voulons-nous développer une philosophie de l'histoire ou une anthropologie comparative ? Narration ou comparaison ?

Je voudrais revenir sur ce qui est en cause dans cette alternative. On pourrait en effet avoir l'impression que nous devons renoncer à la narration si nous voulons adopter le point de vue comparatif. Mais qui voudrait renoncer à pouvoir raconter comment nous en sommes venus à être les citoyens modernes que nous sommes ? Personne ! En fait, il n'est pas question de renoncer à la narration, mais de comprendre pourquoi le narrateur lui-même doit poser le "principe comparatif" (comme dit Louis Dumont). D'abord, on peut remarquer que le topos sur les anciens et les modernes a toujours été comparatif tout autant que narratif. La Querelle des anciens et des modernes (XVIIè siècle), celle des classiques et des romantiques (XIXè siècle) sont d'abord des confrontations d'idéaux et de valeurs. Il faut donc en venir aux deux points importants : notre narration est-elle neutre, ou bien conserve-t-elle le point de vue des valeurs à confronter, c'est-à-dire le point de vue hiérarchique ? notre narration met-elle en scène une évolution continue, linéaire, ou bien une révolution des valeurs ?

Il ne s'agit donc pas de récuser le travail de l'historien, mais de s'interroger sur le schéma narratif qu'il va adopter. On pourrait présenter les choses de la façon suivante. Les grandes constructions des pères fondateurs de la sociologie historique demeurent à l'étage de l'historiographie positive, empirique, tant qu'elles empruntent leur schéma "polaire", comme dit Pierre Manent, à une comparaison factuelle portant sur les systèmes sociaux et les modes de régulation qui les caractérisent : du statut au contrat, de la Gemeinschaft à la Gesellschaft, etc. Ces polarités restent positives, car on peut parler d'une équivalence fonctionnelle entre les deux termes de la comparaison : tantôt la dépendance humaine (ou "solidarité") prend la première forme ("mécanique"), tantôt elle prend la seconde ("organique").

Mais nous changeons de registre quand le récit historique place nos valeurs à l'un des pôles, car il s'esquisse alors un conflit, une dynamique, dont il reste à décider si ce sera celle d'un progrès vers le rationnel ou d'une montée du nihilisme. Lorsque Durkheim place d'un côté le "libre examen", il est difficile de placer à l'autre pôle autre chose que l'absence de libre examen, la contrainte ou l'aliénation (autre nom, à mon avis plus parlant, de ce que l'on désigne aussi comme l'hétéronomie). C'est alors la philosophie qui intervient pour indiquer le sens de l'évolution. Le schéma proposé est forcément linéaire, continuiste, car il consiste à déployer les nécessités d'un concept. Sachant que l'esprit n'existe qu'en s'exprimant, en se "médiatisant", il faut une histoire de l'esprit qui fasse succéder les époques dans tel ordre. Sachant que l'homme n'est sujet que lorsqu'il se rapporte à lui-même comme à un sujet, il faut une histoire du sujet pour développer les implications de la découverte qu'il fait de lui-même quand il découvre sa "subjectivité". Dans ces deux exemples, on constate que les valeurs posées au terme de l'histoire sont déjà à l'oeuvre au début, mais sous une forme encore timide ou balbutiante qui ne leur permet pas de s'affirmer. Il faut bien que l'individualisme ou l'auto-position subjective ait toujours déjà commencé puisqu'il n'y a rien d'autre à l'autre pôle, sinon l'absence d'une claire conscience de ce qui fait l'humanité de l'homme.

En fait, nous aurions dû retenir de l'anthropologie comparative l'idée que la diversité dans les formes d'expression nous impose de poser un problème de "traduction radicale", c'est-à-dire un problème de vocabulaire comparatif. Et si nous posons ce problème de traduction, il nous faut renoncer à parler de l'histoire de la religion en général, ainsi que de l'histoire de la politique en général. Le point de départ est plutôt : nous ne savons pas bien ce que sont le religieux comme tel ou le politique comme tel. En réalité, nous ne retrouvons pas pleinement dans les pratiques religieuses de l'autre époque ou de l'autre culture ce que nous-mêmes tenons pour le coeur du religieux. Du coup, nous avons la même difficulté avec le politique : chez nous, le politique est par excellence le domaine de l'immanence humaine, mais chez d'autres que nous (dans telle comparaison anthropologique particulière), la souveraineté est comprise comme étant d'abord une fonction religieuse, en second lieu seulement une affaire de rapports de pouvoir et de résolution des conflits. Et c'est ici que la science comparative éclaire le philosophe en l'aidant à surmonter l'obstacle du sens commun : en un sens, le religieux comme tel n'existe pas, ou le politique comme tel n'existe pas. Ce qui existe, c'est par exemple le domaine collectif des valeurs suprêmes (l'idéologie) qui prend ici la forme traditionnelle d'une religion de groupe (à laquelle chacun est affilié en tant que né dans ce groupe), et qui tend à prendre ailleurs (chez nous) la forme d'une religion foncièrement intériorisée, c'est-à-dire bientôt une moralité formelle, d'un impératif catégorique. En même temps, le politique, qui n'était auparavant qu'un aspect de la souveraineté religieuse, s'émancipe et fournit au groupe le langage profane, humain, de son identité collective.

Je dis : tend à prendre, car, en dépit de la discontinuité produite par la longue révolution des valeurs, nous ne sommes pas complètement coupés de l'humanité traditionnelle, et nous pouvons comprendre, par exemple, que l'expérience religieuse ne soit pas forcément une affaire intérieure, mais qu'elle puisse tenir dans une fête, une liturgie, une célébration solennelle, bref un culte. Qu'elle le puisse et même, dans telle ou telle circonstance (grands événements), qu'elle le doive."



canotiers



A la vôtre !



Au premier passage supprimé, il faut lire :

"Je m'en tiendrai ici à la structure fondamentale du problème, la tension entre anthropologie et histoire. L'objection de Gauchet me paraît incontournable. Autrement dit, je crois que là encore la "religion" telle que la comprend Gauchet englobe "l'idéologie" telle que l'entend Dumont [note de P. de Lara : "Ce point n'est cependant pas totalement clair pour moi, en raison de l'indétermination relative des notions de religion, idéologie et configuration globale chez Dumont. J'y reviendrai dans une étude à venir sur Homo Aequalis".] Y faire droit nous condamne-t-il à l'évolutionnisme, à l'ethnocentrisme de la "philosophie du sujet" selon le signalement qu'en donne Le Complément de sujet ? Je ne le pense pas.

- laissons de côté ces deux phrases de transition, et revenons un peu sur les derniers paragraphes. L'honnêteté de P. de Lara dans sa note est louable, son embarras légitime (il est vrai que Dumont n'est pas toujours très précis dans l'usage de ces termes) et son « étude à venir » d'autant plus appétissante a priori : il n'en est pas moins temps de se demander"



- et au deuxième :

"holiste, à savoir la radicale différence entre les valeurs fondamentales d'une société holiste traditionnelle et d'une société individualiste moderne, ne l'est pas nécessairement pour tout individu (au sens le plus plat du terme, sans connotation de valeur) pris dans l'une ou l'autre de ces sociétés. A cet égard, deux idées doivent toujours rester en tête :

1) Dumont insiste là-dessus au début de son premier grand ouvrage,
Homo Hierarchicus (§ 22) : entre les valeurs d'une société et ses pratiques, il y a toujours ce qu'il appelle la « composante résiduelle », les valeurs ne peuvent jamais être à la fois assez larges dans leur ambition, assez précises dans leur application, pour ne pas laisser des pratiques s'échapper des mailles de leur filet. Même dans un système qui fait, il est vrai, son admiration comme la société indienne traditionnelle, il y a des résidus, la réalité de cette société au jour le jour ne correspond pas exactement à l'image qu'elle a d'elle-même. (On ajoutera qu'il est sans doute grave pour une société que le résidu"


Encore un coup du Mossad !

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jeudi 7 septembre 2006

La rentrée des arrivistes. Psychologie sociale de l'enculage collectif.

(Légères modifications le lendemain.)


C'est à peine septembre, et déjà les auto-proclamés redresseurs de torts, les moralistes de tout-à-l'égoût, narcisses autoritaires et autres père-la-morale-pour-les-autres-le-pouvoir-pour-moi se bousculent comme des malpropres au portillon de l'arrivisme. C'est à qui parviendra à faire parler de lui, même un petit peu, même pour trois jours. On culpabilise les autres, on se sent vaguement exister dans leur regard. Ce n'est plus la foire aux vanités, c'est le degré zéro de la lutte pour la reconnaissance dans un monde faussement pacifié, c'est un théâtre sado-maso où tout le monde voudrait transformer son propre masochisme en sadisme à l'égard de son prochain.

41-Misty

(Ah, Bree Van de Kamp... Un jour peut-être j'écrirai sur cet étonnant personnage, ce type anthropologique de la femme occidentale, pauvre de nous. La maîtresse contemporaine...)


Je reproduis ce récent florilège trouvé dans les indispensables "Très brèves de l'observatoire du communautarisme" :

05.09.2006 Le Petit Robert à l'index
Le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) dénonce la définition du mot "colonisation" qui est donnée dans l'édition 2007 du Petit Robert. Cet organisme communautaire -soutenu dans cette initiative par le MRAP - s'insurge que la colonisation puisse être définie comme "mise en valeur, exploitation des pays devenus colonies" et réclame rien moins que le retrait du dictionnaire. Il y a pourtant la notion d'exploitation -qui renvoie aux résultats de la présence étrangère- ainsi que l'intention positive qu'aucun historien ne conteste... Objective, cette définition est montrée du doigt parce qu'elle n'est pas péjorative, qu'elle n'est pas conforme à la vision de certains militants communautaires. Le CRAN n'est donc pas dans la continuité de l'opposition à la loi sur le "rôle positif de la colonisation" qui dénonçait une lecture officielle non objective. Comme les auteurs de cette loi, le CRAN tombe dans la manipulation des faits historiques en réclamant le retrait du Petit Robert. Le temps des autodafés n'est peut-être pas très loin...

05.09.2006 Monnerville instrumentalisé
Alors qu'une place Gaston Monnerville est inaugurée près du Palais du Luxembourg où siégea l'ancien président du Sénat pendant plus de vingt ans, les communautaristes antillais essayent d'utiliser cet hommage pour faire entendre leurs revendications. Le Collectif des Antillais-Guyanais-Réunionnais y voit un "étrange oubli" et insinue que cette "reconnaissance tardive" est due à la couleur de la peau de Gaston Monnerville. Il ne faut pas exagérer : Gaston Monnerville est certes tombé dans l'oubli, mais comme bon nombre des hommes de la IVème République. Qui se souvient en effet du père Queuille, d'Alain Poher ou de René Pleven ? L'article du Monde qui relaie la mauvaise humeur du Collectif Dom désigne Gaston Monnerville comme un "président du Sénat venu des colonies"... De son temps, on parlait plutôt de sa fonction ou de son opposition à De Gaulle que de ses origines.

03.09.2006 La main dans le sac
Les Francogames, des olympiades homosexuelles, se sont tenues pendant 3 jours à Montpellier, avec le soutien de la Ville et de la région Languedoc-Roussillon. Seul bémol selon le site tetu.fr : les participants au concours de lancer de sac à main ont été pris pour des voleurs à la tire par la police !

31.08.2006 Une bourse de la Ville de Paris pour travailler sur l'antisémitisme
La Ville de Paris a lancé un appel à candidatures en vue d'attribuer deux bourses de recherche sur la xénophobie et l'antisémitisme. Il doit s'agir de travaux portant sur la période de la IIIème République. Selon la mairie de Paris : "La diffusion des résultats de ces recherches peut être la base d'une prise de conscience par les citoyens et la société, sur laquelle peut s'appuyer toute politique durable de lutte contre les discriminations, la xénophobie et l'antisémitisme". Déjà à l'origine d'un prix sur les études de genre, la Ville de Paris dotera chacune de ces bourses de 15.000 euros. Le communiqué de la Ville ne dit pas qui seront les membres du jury chargé d'attribuer ces bourses. Dommage.

28.08.2006 Premier procès pour hétérophobie
Selon le site de Têtu, une salariée du groupe américain Honeywell International a saisi un juge de l'Etat de Washington au motif d'une discrimination liée à son hétérosexualité. En effet, son entreprise a refusé d'accorder la protection sociale à son compagnon avec lequel elle n'est pas mariée alors que cet avantage s'applique aux couples mariés et aux partenaires homosexuels enregistrés de salariés de l'entreprise. Elle y voit un exemple caractérisée de discrimination fondée sur l'orientation sexuelle.

(J'ai supprimé les appels de liens donné par l'Observatoire.)

Evidemment, tout cela prête à rire et sans doute n'est-il guère besoin que je précise les sentiments que m'inspirent ces manifestations de l'air du temps. Mais on peut en profiter, en se concentrant sur les polémiques du Robert et de Gaston Monnerville, pour esquisser ou rappeler quelques traits de la psychologie de ceux et celles qui consacrent une partie de leur existence à des combats de ce type.

Concernant Monnerville (l'article du Monde auquel il est fait référence plus haut se trouve ici, j'en fais une copie que l'on peut me demander si le lien ne fonctionne plus dans les jours à venir), ces gens ne semblent jamais contents : on commémore la mémoire d'un des leurs (ou plutôt de quelqu'un dont il se sont accaparé l'héritage), et ils râlent encore. Un Antillais deviendrait président de la République qu'ils bougonneraient que "ce n'est pas trop tôt". Si l'on ne fait rien, on est un salaud. Si l'on fait quelque chose, c'est que l'on a été un salaud dans le passé. Ce genre de surenchères est un passage obligé du militantisme, dira-t-on. Il se peut. Mais c'est aussi et peut-être d'abord un phénomène psychologique per se, conviction que je souhaiterais voir partagée à la fin de cette lecture. Nul besoin en tout cas d'épiloguer sur cette volonté de culpabilisation des autres, ni sur l'absence totale de risques que cela comporte pour ces militants du chagrin et de la rancoeur collectifs. On pourrait d'ailleurs émettre l'hypothèse que le militant qui prend des risques réels a beaucoup moins le temps et surtout l'envie de se mettre au-dessus des autres. Un exemple, certes extrême et pour lequel le terme de militant est sans doute inadapté, mais néanmoins révélateur : ce sont rarement les résistants authentiques qui se permettent rétrospectivement des jugements sans appel et sans nuances sur l'attitude des Français pendant la deuxième guerre mondiale.

Ceci posé, tout est grotesque dans ce genre d'histoires. D'abord, les enjeux. A ceux qui ne sont pas parisiens il n'est peut-être pas inutile d'indiquer que ce genre de places "Gaston Monnerville", "Simone de Beauvoir" et autres ne sont souvent, étant donnés d'une part la manie commémorative de Bertrand Delanoë, à peine moins compulsive que le besoin de feu Jean-Paul II de canoniser à tout va (à ce propos...), d'autre part le nombre de mètres carrés encore disponibles dans Paris, que de pathétiques ronds-points ou des bouts de trottoir au milieu d'un petit carrefour, sur lesquels la plaque fraîchement installée est parfois à peine visible : plus petite que l'arbre planté à côté depuis des années, ou simplement n'attirant pas l'attention, puisqu'il n'y a pas ici de "place" à proprement parler. On se bat vraiment à enculer les mouches.

Et c'est là, ensuite, un autre aspect de cette mentalité de petits merdeux : une confiance si naïve, si stupide que l'on ose presque la croire cynique et hypocrite, dans le pouvoir d'Etat et dans sa geste symbolique. On peut de ce point de vue élargir la remarque (que je modifie légèrement) de M. Radical : "quel est l'intérêt de censurer le Robert, à moins de croire que ses représentations (...) sont douées de pouvoir ?"

Le plus intéressant - et là encore je suis M. Radical, me contentant de pousser un peu plus loin son propos -, c'est que cette infantilisation râleuse de soi-même - et, espère-t-on, des autres, là est le drame - se double de tendances qu'il n'est pas exagéré de qualifier de staliniennes : l'appel à la censure (retirer le Robert de la vente), les manipulations (le CRAN comme le MRAP n'hésitent pas à mutiler la définition du Robert), l'aplomb sans scrupule - du chutzpah digne de Trotski -, et derrière tout cela, comme le dit encore M. Radical, on devine sans peine la faculté à un jour retourner sa veste, tel un vulgaire Alexandre Adler. On se trompe ? Je prends les paris.

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(Patrick Lozès, président du CRAN et fils de sénateur. Encore une fois l'on vérifie qu'il faut se méfier des gens qui sourient à l'objectif. Je vous ai d'ailleurs déjà présenté il y a quelque temps le très désagréable porte-parole du CRAN, Louis-Georges "J'avale à tous les rateliers" Tin, Louis-Georges "Taon" Tin. Un coup de Robert, pour la route ? "Taon : Grosse mouche piqueuse, et suceuse, dont la femelle se nourrit du sang des animaux." Que fait le collectif des insectes ? )


Arrêtons de dire du mal pour le seul plaisir d'en dire (chacun ses pulsions sadiques...), et résumons : ces morpions (Robert : "pou du pubis") présentent un mélange aussi ridicule que dérangeant d'immaturité braillarde, de pulsions sadiques et de pratiques policières. Peut-être sont-ils la conséquence inévitable des crimes français passés, une conséquence soft, une démangeaison mal placée, qui certes vaut toujours mieux qu'une grave blessure. Et mon Dieu l'on ne demanderait qu'à ne pas s'en préoccuper, si ces parasites (Id. : "Personne qui vit dans l'oisiveté, aux dépens de la société.") ne tenaient systématiquement à faire savoir, par le seul moyen à leur portée, la nuisance, qu'ils existent. Et puisque la rhétorique insectifuge que je viens d'utiliser pourrait nous entraîner vers des rivages insecticides quelque peu extrêmes, et puisque que ces cloportes ("Individu répugnant, servile") sont émoustillés, en bons masochistes, par tout ce qui relève de l'autorité étatique et de sa trique, contentons-nous de souhaiter pour conclure qu'ils soient un jour inculpés d'exhibitionnisme onaniste sur la voie publique. Tout ce que l'on peut faire en attendant est de les écarter d'un revers de main de temps à autre, lorsqu'ils deviennent trop gênants, avant de retourner derechef à des sujets plus dignes d'attention.


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Cortigiani, vil razza damnata !

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