lundi 9 janvier 2012

Passage à l'acte... (Ajouts le 11 et le 12.01.)

A David P., tout de même.


"Je me retrouve dans le fait de rencontrer une femme et de pouvoir faire l'amour avec elle tout de suite, le jour même, dans une liberté totale. Ça m'est arrivé assez souvent et à DSK aussi j'imagine. C'est ce que tous les hommes rêvent de vivre, la plupart ne le font pas parce qu'ils n'ont pas l'occasion, la force, ou le courage et ne savent pas prendre le présent à bras-le-corps. Moi je n'ai rien à voir avec ce mec et sa brutalité me répugne, je suis beaucoup plus tendre comme amoureux du sexe, mais l'impulsion originelle, fondamentale, primordiale, est là chez moi aussi, évidemment."

"Beethoven, sa musique n'exprime que le manque de baiser, « je souffre de ne pas baiser », c'est ce que dit la Neuvième Symphonie, L'Hymne à la joie est en fait un hymne à la jouissance qui ne peut pas s'accomplir pour le pauvre Beethoven." - ce qui, toute révérence gardée (et même si j'ai de longue date une préférence pour la 7e), explique pourquoi c'est une partition qui malgré sa grandeur a toujours eu un côté officiel. M.-É. Nabe met sur ce point en rapport Mozart et Beethoven, à l'avantage du premier - pour en revenir à notre dernière apparition derrière notre comptoir, il est de fait à l'honneur de Mozart que l'on n'imagine guère un pouvoir officiel prendre pour hymne n'importe lequel des monuments d'allégresse sensuelle qui composent les Noces de Figaro, Chérubin qui bande pour n'importe quel jupon, Suzanne qui anticipe tranquillement (et avec un double-jeu tout féminin où mensonge et vérité se nourrissent l'un l'autre et se confondent presque, les amateurs comprendront) sur sa jouissance à venir, le soir dans un bois, la Comtesse surtout, la Comtesse dont il faut rappeler que malgré son titre de noblesse elle n'a pas 25 ans

- c'est une des tragédies de l'opéra, que les chanteuses - sans compter le fait qu'elles soient souvent un peu trop girondes, mais passons -, c'est une tragédie surtout de l'opéra mozartien, que les chanteuses n'arrivent à maturité vocale qu'à un âge, certes peu avancé, surtout dans notre société vieillissante..., mais qui est sensiblement supérieur à celui des héroïnes qu'elles incarnent. La Comtesse est une belle jeune femme, momentanément délaissée par un mari très queutard (nettement plus queutard et séduisant que Figaro, d'ailleurs), Fiordiligi et Dorabella surtout sont des petites pucelles de 16 ans à peine, à qui l'opéra Cosi fan tutte fait subir un dépucelage moral d'une grande violence...

...je vais revenir là-dessus, mais finissons avec cette chère Comtesse, dont les deux airs sont si évidemment des moments de masturbation - si évidemment que je comprends un peu qu'ils ne soient pas (à ma connaissance) mis en scène sous cette forme : à part les difficultés pratiques de la chanteuse à assurer la beauté du chant tout en se touchant, il y aurait là comme une sorte de trahison de la métaphore. En même temps, ça vaudrait le coup que les choses soient dites (et montrées), une fois... Comme le dit MEN dans Alain Zannini :

"Dans ma guerre contre le silence, j'ai remporté de belles victoires sur le fameux « ça ne se dit pas ». Telle ou telle chose n'a l'air de rien, mais si on la dit, elle en dit plus sur ce qui ne se dit pas que les non-dits qui croient toujours en dire plus que ce qu'ils ne disent pas !" (p. 762)

Je n'accepterais pas ce raisonnement dans tous les domaines sans quelques réserves, mais l'excellente interview de MEN à Hot Vidéo (que je m'en vais de ce pas acheter pour ma collection nabienne, ça fera bien dans la bibliothèque...), qui par ailleurs me semble utilement compléter mon récent bilan sur le porno

- encore un domaine où l'on retrouve cette ambiguïté du statut de Nabe (le personnage littéraire comme ce que l'on peut imaginer de l'individu lui-même) : d'un certain point de vue le monde irait mieux (et serait à coup sûr plus vivant...) s'il y avait plus de gens comme lui, d'un autre côté ce qui est valable pour lui ne peut dans l'état actuel des choses être généralisé à toute l'humanité. Concernant le porno, je suis pleinement d'accord, sur le fond (pour ce qui est des exemples qu'il cite, c'est autre chose... chacun ses érections !), avec ce qu'il dit ici, mais on voit bien que son expérience, hélas sans doute, n'est pas universalisable à l'heure actuelle.

cette excellente interview, disais-je, va dans le sens de cette franchise, et, de derrière mon petit comptoir je me solidarise totalement avec l'auteur de L'enculé, non seulement lorsqu'il déclare, de façon d'ailleurs « evolienne », que :

"Les femmes qui se connaissent elles-mêmes savent qu'elles sont fondamentalement « et putes et soumises » et que toute leur vie est un combat contre cette putasserie et cette soumission. Alors tant mieux si ça les a fait évoluer sur le plan social, mais fondamentalement, quand une femme est excitée dans votre lit, elle est et pute et soumise, et ça la fait jouir, je ne parle pas de l'homme qui jouira de ça, c'est elle qui jouira d'être pute et soumise. C'est la nature féminine qui est comme ça, et tant mieux, c'est ça qui est magnifique, splendide.",

mais aussi quand qu'il clame que de tels propos n'ont strictement rien de macho, au contraire... Ah, que les femmes appartiennent donc aux petits binoclards qui ne pensent qu'à ça, à ceux qui, à l'encontre de leurs contemporains « sportifs », mettent toute leur énergie physique dans la satisfaction de leur bite et de la chatte où celle-ci se trouve, et pas dans le jogging... - La malingrité comme signe d'une virilité qui sait ne pas se disperser, comme signe de la conscience de l'essentiel sexuel - et de la conscience de la conscience qu'ont les femmes de l'essentiel sexuel, un certain rapport entre votre langue et votre bite, if you see what I mean, le reste, biceps et billets de banque, s'ils peuvent jouer le rôle de lubrifiants, n'étant en comparaison qu'accessoires, le lubrifiant humidifie mais ne fait pas mouiller...

(Ajout le 11.01 : j'allais écrire "le lubrifiant n'est pas métaphysique", ce qui est vrai, mais l'argent, lui, l'est-il ? That is the question ! Le concept de fétichisme vient à l'esprit, mais ne résout pas le problème. Après tout, je connais des femmes qui sont sexuellement plus excitées par l'argent des hommes que par les hommes, on peut toujours se dire que c'est dommage pour elles, mais bon. L'argent et la sexualité ne sont pas ignorés de l'enfant, certes, j'ai assez de souvenirs de mes rapports avec Marylin dès l'école primaire pour ne pas le nier, il n'en reste pas moins que ce sont les deux problématiques centrales de l'âge adulte, au moins en notre monde : que l'on cherche à remplacer l'un par l'autre n'est déjà pas étonnant, mais que la métaphysique de l'un déteigne un peu sur l'autre ne l'est pas non plus...)

- Par parenthèse, il est amusant de constater qu'un philosophe au moins a pu vivre une vie sexuelle qui se rapproche assez de ce que M.-É. Nabe dit de la vie sexuelle de l'artiste dans son interview : je lisais hier le livre de Barbara Cassin et Alain Badiou, Heidegger, les femmes, le nazisme, la philosophie (Fayard, 2010), d'où il ressort que le lourd Martin a souvent fait avancer les aventures de ses concepts en même temps que celles de sa queue, le tout sous le regard, si j'ose dire, plus ou moins consentant de Madame Heidegger - qui, ceci dit, je l'ignorais, lui a quand même fait un enfant dans le dos, important très tôt un petit bâtard dans la famille, comme une vengeance précoce par rapport à toutes les infidélités qu'il allait lui infliger... Pauvre Martin, Pauvre Heidegger, il y a un côté Eyes wide shut dans l'affaire... A quand un porno, La vie sexuelle de Martin H. ?, le premier samedi du mois sur Arte, avec Michelle Wild dans le rôle de Hannah Arendt ?


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Bon, une dernière remarque avant que vous ne commenciez votre semaine d'esclave salarié ou de chômeur - bien enculé dans les deux cas, et pas dans le sens strausso-nabien... Je ne sais pas s'il existe des textes là-dessus, mais il y aurait toute une thèse à faire sur la notion de dépucelage à l'opéra, et notamment dans l'opéra le plus bourgeois, le verdien (Verdi, encore un qui savait profiter de la vie). Otello notamment me semble particulièrement retors de ce point de vue - quand le héros déniaise-t-il Desdemone ? Avant l'opéra, ou à la fin du premier acte ? Comment est-ce que cela peut s'accorder avec sa jalousie envers Cassio ? A moins d'admettre que Desdemone n'était plus vierge en rencontrant Otello, mais est-ce possible ? Etc. - Wagner est plus explicite, à la fin de Siegfried par exemple, où ça nique dès le rideau tombé. Mozart, dans un univers moins bourgeois encore que celui de Verdi, peut être plus direct, mais, comme je l'évoquais plus haut, au moins aussi subtil... Zerline notamment mériterait une étude à part, vierge symbolique dans le duo "La ci darem la mano", parfaitement pute, soumise (et rusée) avec son promis quelque temps après ("Batti Batti O bel Masetto / La tua povera Zerlina...")... Allez, champagne !






Ajout le 12.01 : à propos de Heidegger, et de sa propension à qualifier de "Sainte" les femmes avec qui il avait couchées, voici ce qu'écrit, dans l'essai déjà cité, A. Badiou :

"Toute femme peut être dite « sainte », en tant que toute femme est capable d'au moins un miracle, celui de sa nudité amoureuse. La psychanalyse a établi que ce miracle est au point où le corps féminin fait tout le réel du Phallus, cette clé de l'ordre symbolique. Le dévoilement féminin « réellise », osons le vocable, l'ordre symbolique tout entier. Concluons donc que l'usage du vocabulaire religieux [par Heidegger] n'est qu'une transcription anticipée de l'énoncé bien connu : « Girl is Phallus ». En sorte que finalement on a la formule : « Sainte = Phallus », laquelle est inapplicable au Saint." (p. 80)

Je n'ai pas assez de culture psychanalytique pour comprendre vraiment cette idée du Phallus comme « clé de l'ordre symbolique », mais j'ai bien aimé (et rigolé à) ce passage, dont on peut tout de même se demander s'il veut vraiment dire autre chose que l'idée, certes éminemment juste, qu'un phallus sans femme n'est pas vraiment un phallus. - Ceci dit, un des axes de l'essai d'A. Badiou et B. Cassin est justement la façon dont Heidegger enjolive, voire recrée totalement, sa vie quotidienne, à l'aide de la puissance de sa prose. Alors, pourquoi pas un peu de grands mots...

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mercredi 16 décembre 2009

Saint Dominique, relaps et saint...

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Dominique Zardi obsèques Bashung

The one and only Dominique Zardi, en train de faire le con avec son alter ego Attal chez Chabrol, puis seul, statue du commandeur à l'enterrement d'Alain Bashung (photo © Un-ami-à-moi)...


Décédé il y a deux jours après une carrière remplie d'à peu près 500 films, D. Zardi illustrait à sa manière ce fantasme de la modernité artistique :

"L'art que nous possédons aujourd'hui est un résidu que nous a laissé une société aristocratique, résidu qui a été encore fortement corrompu par la bourgeoisie. Suivant les meilleurs esprits, il serait grandement à désirer que l'art contemporain pût se renouveler par un contact plus intime avec les artisans ; l'art académique a dévoré les plus beaux génies, sans arriver à produire ce que nous ont donné les générations artisanes." (G. Sorel, Réflexions sur la violence, 1907, Marcel Rivière, 1972, pp. 44-45)

D'une manière générale, je trouve que les artistes et esthètes sont un peu sévères avec le bourgeois, je vous en parlerai plus avant à l'occasion - il suffit d'ailleurs de voir ce qu'il reste de l'art quand le bourgeois s'y intéresse moins et/ou se noie dans l'indifférenciation de la classe moyenne. Passons : ces lignes du syndicaliste révolutionnaire Sorel, on les trouverait sans grande modification au fil d'interviews de Jean Renoir, ou dans les Cahiers du cinéma, en 1955 comme en 1990, et bien sûr dans d'autres domaines artistiques. La figure de l'artisan comme ce qui permettrait de sortir des jeux effectivement pervers entre l'artiste et le bourgeois, qui ont autant besoin l'un de l'autre qu'ils ont parfois de mal à s'accepter l'un l'autre ; la figure de l'artisan qui permettrait d'échapper au mensonge romantique, pour parler comme R. Girard, de l'artiste supposé anti-conformiste et qui occupe pourtant une place précise (et épuisante) dans le système... cette figure hante l'artiste moderne de la même façon que, vous ne l'ignorez pas, l'individualisme moderne est hanté par son contraire le holisme, et elle a effectivement contribué parfois à la conception de grandes oeuvres. Mais, sauf exceptions importantes comme Hollywood jusqu'aux années 50, elle ne peut être qu'un point-limite ou un fantasme, dans une société individualiste. Ce pourquoi elle revient périodiquement, sans pouvoir s'imposer.


Ces réflexions inspirées par le décès de Dominique Zardi étant énoncées, revenons à notre sujet du jour.

Il n'apparaît à ce comptoir que de temps à autre, mais le Bernanos pamphlétaire (je connais trop mal le romancier, lu par intermittences il y a presque vingt ans maintenant) me saisit de plus en plus - à la fois parce qu'il me séduit et parce que, tel un des esprits du Drôle de Noël de M. Scrooge, il me prend par le col et me pousse à comparer mes espérances et ce que je fais de ma vie au jour le jour.

Quelques sentences aujourd'hui donc, pour le profit de tous (Les grands cimetières sous la lune, je cite d'après l'édition Pléiade) :

la légitime défense : "ce droit qui me paraît de plus en plus réservé à une certaine catégorie de citoyens et comme inséparable du droit de propriété, au point qu'on peut bien défendre à coups de fusil sa maison, même si l'on en a plusieurs, alors ne peut défendre par les mêmes moyens son salaire, même si l'on ne possède rien d'autre..." (p. 485) - eh oui, c'est ça, l'esclavage salarié, il y a toujours un moment où l'on est plus esclave que salarié !


KIRK DOUGLA S SPARTACUS

En même temps, un esclave révolté, ce peut être un peu lourdaud...


"L'homme de bonne volonté n'a plus de parti, je me demande s'il aura demain une patrie." (p. 499)

"Le démocrate, et particulièrement l'intellectuel démocrate, me paraît l'espèce de bourgeois la plus haïssable. Même chez les démocrates sincères, estimables, on retrouve cet inconscient cabotinage qui rend insupportable la personne de M. Marc Sangnier : « Je vais au Peuple, je brave sa vue, son odeur. Je l'écoute avec patience. Faut-il que je sois chrétien... Il est vrai que Notre-Seigneur ma donné l'exemple ! » Mais Notre-Seigneur ne vous a pas donné cet exemple ! S'il a fait sa société d'un grand nombre de pauvres gens - pas tous irréprochables - c'est parce qu'il préférait, je suppose, leur compagnie à celle des fonctionnaires. (...) Quant aux potentats du haut commerce, discutant du dernier Salon de l'automobile ou de la situation économique du monde, ils me font rigoler. Au large ! Au large ! Ce qu'on appelle aujourd'hui un homme distingué est précisément celui qui ne se distingue en rien. Comment diable peut-on les distinguer ?" (pp. 548-49)

La Ve République post-gaullienne en quelques mots : "Est-il utile de prétendre réprimer l'anarchie politique ou sociale par des moyens tels que, ridiculisant tout scrupule, ils favorisent une espèce d'anarchie morale d'où sortira tôt ou tard une anarchie politique et sociale pire que la première ? Nous savons déjà ce qu'est la guerre totale. La paix totale lui ressemble, ou plutôt ne se distingue nullement d'elle. Dans l'une comme dans l'autre, les gouvernements se montrent, à la lettre, capables de tout." (p. 556)

"Dieu ! laissez votre vieux scrupule de ménager un ordre qui se ménage si peu qu'il se détruit lui-même. (...) A toutes les questions qui vous sont désormais posées, est-il donc si difficile de répondre par un oui ou par un non ? Ainsi parlent les gens d'honneur. L'honneur est aussi une chose de l'enfance. C'est par ce principe d'enfance qu'il échappe à l'analyse des moralistes, car le moraliste ne travaille que sur l'homme mûr, bête fabuleuse inventée par lui, pour la commodité de ses déductions. Il n'y a pas d'hommes mûrs, il n'y a pas d'intermédiaire entre un âge et un autre. Qui ne peut donner plus qu'il ne reçoit commence à tomber en pourriture [et cela vaut pour les civilisations comme pour les individus, à bon entendeur...]. Ce que disent la morale ou la physiologie sur ce point important n'a pour nous aucun intérêt parce que nous donnons aux mots de jeunesse et de vieillesse un autre sens qu'eux. L'expérience des hommes, et non de l'homme, nous apprend vite que jeunesse et vieillesse sont affaire de tempérament ou, si l'on veut, d'âme. J'y reconnais une sorte de prédestination. Ces vues, avouez-le, n'ont absolument rien d'original. Le plus obtus des observateurs sait parfaitement qu'un avare est vieux à vingt ans [revoilà Scrooge... mais Dickens lui laisse une chance que Bernanos, assez augustinien sur ce coup, semble lui refuser]. Il y a un peuple de la jeunesse. C'est ce peuple qui vous appelle, c'est ce peuple qu'il faut sauver. N'attendez pas que le peuple des vieux ait achevé de le détruire par les mêmes méthodes qui jadis, en moins d'un siècle, ont eu raison des Peaux-Rouges. Ne permettez pas la colonisation des Jeunes par les Vieux ! Ne vous croyez pas quittes envers ce peuple par des discours, fussent-ils même imprimés. Au temps où les Pharisiens d'Amérique décimaient scientifiquement une race mille fois plus précieuse que leur dégoûtant ramas, les Indiens de Chateaubriand et de Cooper ne partageaient-ils pas avec l'Écossais de Walter Scott les savoureux loisirs des chattes romanesques qui se régalent de pitié comme de sang frais ?" (pp. 521-22)

Le passage sur les Indiens suffit me semble-t-il à répondre aux questions que je me posais il y a plus d'un an (dans un texte où je vous annonçais une livraison sur Bernanos et le jeunisme... que voici donc), sur ce que Bernanos aurait pensé de notre actuel « choc des civilisations ».

Deux pistes d'analyse :

- la colonisation des Jeunes par les Vieux a eu lieu, bien évidemment, au fil des progrès de l'individualisme (avec un rôle non négligeable en la matière des « nouveaux philosophes ») et de la raréfaction des jeunes (au sens usuel) en Occident, heil Yonnet. Mais on sait ou on devrait savoir (cf. Arendt pour l'impérialisme fin XIXe, Verschave pour la Françafrique) que la colonisation implique souvent une colonisation à rebours - ce que l'on dénonce habituellement sous le vocable de jeunisme. Vous connaissez la situation : des jeunes déjà vieux, des vieux qui veulent « rester jeunes », ce qui veut plutôt dire qu'ils ne l'ont jamais été (c'est à se demander si Mai 68 ne fut pas aussi, voire d'abord, une révolte de vieux !), etc. ;

- le tout début du texte : "laissez votre vieux scrupule de ménager un ordre qui se ménage si peu qu'il se détruit lui-même" - c'est un pas que j'hésite encore, conceptuellement et pratiquement, à franchir, je vous en parlais l'autre jour. Et cela rejoint cette autre alternative : "est-il donc si difficile de répondre par un oui ou par un non ? Ainsi parlent les gens d'honneur." (La suite immédiate : "L'honneur est aussi une chose de l'enfance", me laisse je l'avoue un peu sceptique. De l'enfance, peut-être, mais des enfants ? Les petits d'homme apprennent bien vite duplicité, fausse bonne conscience et vraie mauvaise foi - alors même que leurs parents essaient de tenir leur parole et de ne pas les décevoir...) On pourrait alléguer que la société moderne est justement une société où il est toujours difficile de répondre seulement par oui ou par non, et que cela explique en partie le peu de cas qu'elle fait de l'honneur, mais n'est-ce pas là précisément du pharisianisme ? Depuis quand se conduire en homme d'honneur est-il supposé être facile et à la portée de tous ? - En même temps, s'il faut non seulement être courageux, responsable et fiable, mais intelligent, ça devient surhumain...

Mais qui ne risque rien n'a rien, et qui ne peut donner plus qu'il ne reçoit...


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samedi 19 septembre 2009

Élection (piège à c... ?), II.

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Éclaircissons donc les propos tenus la dernière fois sur la « judaïsation du monde ». Cette expression m'est venue suite à la lecture de l'interview que je retranscris ci-après. J'ai appris l'existence de cette interview chez Mme Kling-Kling, où est annoncée la publication en français par La Découverte du livre de David Slezkine, Le siècle juif, dont le sous-titre est : Pourquoi nous sommes tous devenus juifs. Anne Kling renvoie à un entretien accordé par l'auteur ici, et qui avait été traduit et retranscrit il y a deux ans par vox.nr. Vous suivez ?

Voici en tout cas cette interview :

"Dans votre livre, vous dites que les Juifs ont connu trois Paradis et un Enfer durant le XXe siècle. L’Enfer bien sûr se réfère à l’Holocauste. Quels sont les Paradis ?

Ce sont les destinations des trois grandes migrations à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Il y a les deux que nous connaissons tous – de l’Europe de l’Est, principalement la Zone de résidence dans l’empire russe, vers l’Amérique et la Palestine. Ensuite il y a celui qui m’intéresse particulièrement : de la Zone de résidence vers les villes russes. La plupart des Juifs qui restèrent en Russie allèrent à Kiev, Kharkov, Leningrad et Moscou, et ils montèrent dans l’échelle sociale soviétique une fois arrivés là. Cette troisième migration, invisible ou moins visible, fut beaucoup plus grande que celle vers la Palestine et idéologiquement beaucoup plus chargée que celle vers l’Amérique. Et, pendant les vingt premières années environ de l’Etat soviétique, elle fut aussi vue comme la plus réussie par la plupart des gens impliqués. Mais, à la fin du XXe siècle, elle était vue par la plupart des gens impliqués – les enfants et les petits-enfants des migrants d’origine – comme une erreur tragique ou comme un non-événement.

Les trois migrations furent, en un sens, des pèlerinages, et les trois représentèrent des manières différentes d’être juif, et d’être moderne, dans le monde moderne : Etat libéral aux Etats-Unis ; nationalisme ethnique séculier en Israël ; et communisme – un monde sans capitalisme ou nationalisme – en Union Soviétique. Cela, plus l’Holocauste, bien sûr, qui représente les dangers de ne pas participer à l’un de ces trois pèlerinages, représente une grande partie du XXe siècle, je crois.

Pourquoi les Juifs ont-ils eu tant de réussite au début de l’Etat soviétique ?

L’histoire des Juifs au début de l’Union Soviétique est similaire à l’histoire des Juifs en Amérique. C’est-à-dire qu’ils eurent une réussite particulière dans les domaines de l’éducation, du journalisme, de la médecine, et des autres professions qui étaient essentielles pour le fonctionnement de la société soviétique, incluant la science.

Les Juifs d’Union Soviétique étaient beaucoup plus instruits que tout autre groupe, ils étaient vierges de toute association avec le régime impérial, et ils semblent avoir été très enthousiastes concernant ce que faisait le Parti communiste. Cela fut dans une certaine mesure un engagement conscient en faveur de l’idéologie, mais ce fut surtout simplement parce qu’il n’y avait plus de barrières légales contre les Juifs. Les portes s’ouvrirent, ils se ruèrent à l’intérieur et réussirent excessivement bien dans les années 1920 et dans la première partie des années 1930.

Ma conviction est qu’on ne peut pas comprendre la seconde partie de l’histoire juive en Russie – les politiques antisémites, et ce qui arriva aux Juifs soviétiques plus tard, leur désir d’émigrer, par exemple – si on ne connaît pas la première partie de l’histoire, qui est surtout celle d’un succès étonnant.

Vous écrivez que les Juifs étaient des membres importants de la police secrète et aussi de ceux qui dirigeaient le Goulag. Cela était nouveau pour moi.

Le fait m’était inconnu quand je grandissais en Union Soviétique. La plupart des gens l’ont appris en lisant l’Archipel du Goulag de Soljenitsyne. Il n’en faisait pas une affaire à l’époque, mais il parle des gens qui dirigeaient les camps de travail du Canal de la Mer Blanche, et ils étaient presque tous des Juifs ethniques.

Quelle fut votre réaction ?

Avant tout la surprise, parce que cela semblait si incongru pour ceux d’entre nous qui pensaient que les Juifs étaient les victimes principales et les opposants principaux au régime soviétique. Mais plus tard je découvris que le rôle du communisme dans l’histoire juive moderne était formidablement important. Je ne pense pas qu’on puisse comprendre l’histoire juive moderne sans examiner la Révolution russe, ni comprendre le communisme sans examiner le rôle des Juifs.

Qu’est-ce qui explique le succès des Juifs, d’une manière plus générale ?

Les Juifs appartiennent à une certaine communauté de gens qui s’impliquent dans certaines occupations, d’une manière similaire – et qui provoquent un ressentiment similaire. En comparant les deux, on découvre que cette spécialisation est très ancienne et assez commune.

Quelle est cette spécialisation ?

A différentes époques et en des lieux différents, il y eut des tribus – des groupes ethniques – qui se spécialisaient exclusivement dans la fourniture de services pour les sociétés productrices de nourriture environnantes. Cela inclut les Roms/Gitans, divers dénommés « voyageurs » ou « romanichels », les Fuga en Ethiopie, les Sheikh Mohammadi en Afghanistan, et bien sûr les Arméniens, les Chinois d’outre-mer, les Indiens en Afrique de l’Est, les Libanais en Afrique de l’Ouest et en Amérique Latine, et ainsi de suite. Je les appelle tous des « Mercuriens », par opposition à leurs hôtes « Apolloniens ».

Qu’entendez-vous par ces termes ?

Apollon était le dieu du bétail et de l’agriculture. Les sociétés « apolloniennes », au sens où j’utilise le terme, sont des sociétés organisées autour de la production de nourriture, des sociétés formées principalement de paysans, plus diverses combinaisons de guerriers et de prêtres qui s’approprient le travail du paysan en contrôlant l’accès à la terre ou au salut.

Mercure, ou Hermès, était le dieu des messagers, des marchands, des interprètes, des artisans, des guides, des guérisseurs, et des autres transfrontaliers. Les « Mercuriens », au sens où j’utilise le terme, sont des groupes ethniques, des sociétés démographiquement complètes, qui ne s’impliquent pas dans la production de nourriture, mais qui vivent en fournissant des services aux Apolloniens environnants.

Dans le monde moderne, les Apolloniens doivent devenir plus mercuriens – plus juifs, si vous préférez ; mais les valeurs apolloniennes, essentiellement les valeurs paysannes et guerrières, survivent, bien sûr. Les deux attitudes, les deux types idéaux, sont toujours présents aujourd’hui, et les Juifs, les plus accomplis de tous les Mercuriens, jouent encore un rôle très spécial dans le monde moderne – en tant que modèles du succès tout comme de la victimisation.

Il y a des similarités frappantes dans la manière dont tous les Mercuriens se voient et voient leurs voisins non-mercuriens, et dans la manière dont ils se comportent réellement.

Pouvez-vous donner des illustrations de ce que vous voulez dire ?

Essentiellement, l’idée est que certaines choses dans les sociétés apolloniennes traditionnelles sont trop dangereuses ou trop impures pour être accomplies par les membres de ces sociétés : communiquer avec les autres pays, les autres mondes, et les autres tribus ; manipuler l’argent ; soigner le corps, et avoir affaire au feu en travaillant le métal, par exemple. Toutes ces spécialités sont typiquement mercuriennes. La plupart des romanichels et des voyageurs ont commencé comme ferblantiers. Mon arrière-grand-père était un forgeron juif.

C’est un monde très vaste, si vous y pensez : maladie, échange, négociations, voyage, enterrements, lecture. Et c’étaient des choses que les étrangers internes permanents, ou Mercuriens, étaient prêts à faire, obligés de faire, équipés pour les faire – ou très bons pour les faire.

Et ces occupations n’étaient pas limitées aux Juifs.

Il y avait de nombreux groupes accomplissant de telles fonctions. Et dans le monde entier, ils partageaient certains traits et sont regardés d’une manière similaire. Pensez aux Juifs et aux Gitans. Les deux étaient traditionnellement vus comme de dangereux étrangers internes, sans patrie pour des raisons de punition divine, et engagés dans des activités néfastes et moralement suspectes. Ils furent toujours vus comme des images-miroirs de leurs communautés hôtes : leurs hommes n’étaient pas des guerriers, leurs femmes semblaient agressives – et, peut-être pour cette raison, attirantes ; ils demeuraient des étrangers en restant à l’écart, refusant les mariages mixtes, refusant de combattre et de partager les repas – se contentant de fabriquer, d’échanger, de vendre, et éventuellement de voler, des choses et des concepts. Et donc ils furent redoutés et haïs en conséquence, avec l’Holocauste comme point culminant de cette longue histoire de peur et de haine.

Et je pense qu’ils étaient vus de manière similaire parce qu’ils étaient, à de nombreux égards, similaires. Beaucoup étaient des fournisseurs de service nomades exclusifs ; les deux avaient des tabous rigides concernant la nourriture impure et les mariages mixtes ; les deux ne pouvaient survivre qu’en demeurant des étrangers – d’où les prohibitions contre le partage de la nourriture et du sang avec leurs voisins, et l’obsession de la pureté.

Mais les Gitans n’ont certainement pas eu le succès que les Juifs ont eu dans le monde moderne.

Je distingue entre la majorité des Mercuriens, incluant les Gitans, qui s’engagent dans le petit entreprenariat paria et non-cultivé ; et ceux, comme les Juifs, qui se spécialisent, entre autre choses, dans l’interprétation des textes écrits. Avec la montée du monde moderne, les Gitans ont continué à exercer leur métier dans le monde en diminution de la culture orale populaire, alors que les Juifs se sont mis à définir la modernité.

En tous cas, la manière dont les Mercuriens et les Apolloniens se regardent les uns les autres est similaire partout où on porte le regard. Ce qui est vrai des Juifs et de leurs voisins paysans dans la Russie impériale est vrai, je pense, des Gitans et de leurs hôtes, ainsi que des Indiens et des populations locales en Afrique de l’Est, et ainsi de suite.

Y compris les Chinois d’outre-mer en Asie du Sud-est ?

Oui. Les Chinois d’outre-mer aussi sont supposés être habiles – trop habiles, peut-être. On peut reprendre la liste antisémite habituelle : ils sont distants, tortueux, pas virils, etc. C’est la manière dont les Apolloniens décrivent les Mercuriens dans le monde entier.

Et bien sûr on pourrait interpréter ces mêmes traits sous un jour positif. « Habileté » et « fourberie » peuvent devenir « intelligence » et « engagement général pour la vie de l’esprit ». Les Gitans sont fiers d’être plus malins que les non-Gitans auxquels ils ont affaire, tout comme les Juifs le sont, ou l’étaient dans le monde juif traditionnel. La vision mercurienne des Apolloniens tend aussi à être négative : « sentimentalité », « courage » et « terre-à-terre » peuvent devenir « stupidité », « belligérance » et « impureté ».

En d’autres mots, les oppositions esprit/corps, intelligence/physicalité, impermanence/ permanence, non-belligérance/belligérance restent les mêmes et sont reconnues par tous ceux qui sont impliqués. Chacun sait quels sont les traits associés à chaque groupe ; la différence est dans l’interprétation.

Ce qui vous conduit à conclure quoi concernant les Juifs ?

Vues de cette manière, certaines choses concernant l’expérience juive et le rôle économique juif traditionnel deviennent moins uniques, pour ainsi dire. Pour parler brutalement, peut-être, ce n’est pas un accident s’il y a eu un holocauste gitan.

Que voulez-vous dire ?

Qu’il y a des similarités entre Juifs et Gitans et tout un tas d’autres gens qui s’engageaient dans des recherches similaires, [des similarités] qui vont plus loin que leur sort commun sous les nazis, ou que l’hostilité qu’ils rencontrent partout où ils vont.

Cela pourrait changer la manière dont on comprend l’antisémitisme.

Dans mon livre, j’ai tenté de donner le contexte de l’expérience juive, d’expliquer à la fois la victimisation juive et le succès juif.

Sur la question particulière de l’antisémitisme, mon livre soutient que l’antisémitisme n’est pas une maladie, n’est pas mystique, n’est pas inexplicable. Il soutient que les croyances et les perceptions et les actions habituellement associées à l’antisémitisme sont très communes, et qu’elles ne s’appliquent pas seulement aux Juifs.

Votre argumentation vous donne-t-elle, personnellement, une compréhension différente de ce que cela signifie d’être juif, et de l’antisémitisme ?

Bien sûr qu’elle le fait ! Je n’ai pas écrit le livre pour prêcher quelque chose en particulier. Mais j’espère qu’une conclusion que les gens tireront de cette partie du livre est que quelque chose qui est compris est plus facile à combattre. Si on considère l’antisémitisme comme une mystérieuse épidémie, alors il est difficile de savoir quoi faire. Quand vous sentez que vous comprenez ce qui le provoque, alors il devient plus intelligible. Et moins dangereux.

Mais pour l’Holocauste ?

L’Holocauste juif fut d’une certaine manière plus grand que tout autre événement de cette sorte dans l’histoire du monde. Mais les perceptions sur lesquelles il est basé sont parfaitement familières et très communes. L’histoire des Chinois d’outre-mer en Asie du Sud-est, par exemple, est une histoire de pogroms incessants ainsi que de succès remarquables.

Vous avez vu ces croyances communes vous-même ?

En grandissant en Russie, on ne pouvait pas s’empêcher de remarquer que les choses que les gens disaient ou pensaient sur les Arméniens étaient à de nombreux égards analogues aux choses que les gens disaient ou pensaient sur les Juifs. Et il y eut mon expérience en Afrique de l’Est, qui est l’une des raisons pour lesquelles je me suis intéressé à la comparaison. Au Mozambique, il était frappant de voir combien les rôles sociaux et économiques des Indiens locaux étaient similaires aux rôles sociaux et économiques des Juifs en Europe de l’Est.

Voyiez-vous les Indiens comme des « Juifs » à l’époque ?

Oui. Tout le monde les voyait ainsi. Ils sont souvent appelés ainsi – « les Juifs de l’Afrique de l’Est ». Et les Chinois d’outre-mer sont parfois appelés « les Juifs de l’Asie du Sud-est ».

Mais c’est une chose de réaliser que la rhétorique est similaire ; c’en est une autre de reconnaitre que la rhétorique est basée sur quelque chose que les gens font réellement, et que cela remonte loin dans le passé, et que c’est beaucoup plus vaste que l’exemple familier des Indiens et des Chinois d’outre-mer.

Dans votre livre, vous examinez la littérature moderniste de cette manière.

Le Ulysse de Joyce, par exemple, est le texte central du modernisme, et il traite de cette même opposition. Le personnage principal, Leopold Bloom, est un « demi-juif » ; et la figure d’Ulysse est le représentant terrestre absolu du mercurianisme, de l’habileté, de l’agitation, de la diplomatie, de l’ingéniosité – toutes ces choses.

Y a-t-il un Juif apollonien fameux, pour utiliser vos termes ?

Irving Howe a dit que Trotski était l’une des plus grandes figures du XXe siècle parce qu’il avait réussi à être à la fois un écrivain et un guerrier ; quelqu’un qui analyse l’histoire tout en la faisant ; quelqu’un qui est également bon pour penser et pour tuer.

On pourrait dire qu’Israël, et le sionisme en général, est une tentative d’abandonner la judéité traditionnelle en faveur de l’apollonisme avec un visage juif, tels qu’ils le sont. Je suppose qu’Ariel Sharon serait un Apollonien juif. Il est partisan du rejet du monde des shtetl, de la vie de la diaspora, de la Zone de résidence – la voie mercurienne.

Comment expliquez-vous cela ?

La vie dans la Zone signifie vivre avec la faiblesse physique, associée à l’éloquence et à l’intelligence ; cela signifie faire des choses que les autres méprisent. Cela signifie être impliqué dans la vie de la diaspora et de la tradition. Et le sionisme devait être le rejet absolu de cette vie et de cette tradition. L’État d’Israël devint un endroit où l’on pouvait échapper au sort de Tevye le laitier – le grand personnage de Sholom Aleichem. Il devint un endroit qui existait dans le but de venger la faiblesse de Tevye par un rejet de l’habileté et de la non-belligérance de Tevye.

L’Holocauste créa une aura autour d’Israël qui le rendit différent de tous les autres Etats modernes, qui l’exclut de certaines des attentes qui sont habituellement associées aux États modernes – et de certaines critiques. A cause de son rôle très particulier, de son histoire, et de ses prétentions morales, Israël devint l’État auquel les règles standard ne s’appliquent pas.

D’une tentative de sortir du ghetto, Israël s’est transformé en un ghetto d’un nouveau genre, qui est le seul endroit où vous pouvez dire certaines choses.

Par exemple ?

C’est le seul endroit dans le monde occidental où un membre du Parlement peut dire – et en toute impunité – « déportons tous les Arabes hors d’Israël ». Ou bien où tant de gens peuvent dire, dans la conversation politique de routine : « Nous devons faire plus d’enfants juifs parce que nous voulons que cet Etat soit ethniquement pur ». Imaginez quelqu’un disant la même chose en Allemagne : « Procréons pour faire plus d’enfants parce que nous avons trop de Turcs ici ».

Et Israël peut aussi faire des choses que les autres Etats ne peuvent pas faire ?

Oui, comme construire des murs. Il y a eu une tentative de construire un mur dans une ville en République Tchèque – pour séparer la zone tzigane du reste de la ville.

Que se passa-t-il ?

Ce fut un tollé. Ça n’a pas pu se faire. Ainsi, cela me semble être encore une ironie tragique dans l’histoire des Juifs : la tentative de créer un État comme les autres conduisit à la création d’un État qui est remarquablement différent de la famille d’États qu’il voulait rejoindre.

Mais c’est seulement l’une des trois grandes migrations. L’histoire des Juifs en Amérique a été une histoire de réussite et de succès formidables. L’histoire des Juifs en Russie a été une tragédie, au sens le plus basique du mot : il ne peut y avoir de tragédie sans l’espoir et l’épanouissement initiaux, sans la noblesse de caractère que le défaut fatal finirait par miner. C’est ainsi que je vois l’histoire de la vie de ma grand-mère.

Et, en utilisant votre métaphore mercurienne, vous dites qu’à l’époque moderne nous avons tous dû devenir juifs.

Une partie centrale de mon argumentation est que le monde moderne est devenu universellement mercurien. Le mercurianisme est associé à la raison, à la mobilité, à l’intelligence, à l’agitation, au déracinement, à la pureté, au franchissement des frontières, et au fait de cultiver des gens et des symboles par opposition aux champs et aux troupeaux. Nous sommes tous supposés être des Mercuriens maintenant, et les Mercuriens traditionnels – en particulier les Juifs – font de meilleurs Mercuriens que tous les autres.

Et c’est la raison de leur succès extraordinaire et de leur souffrance extraordinaire dans le monde moderne. Cela, me semble-t-il, est la raison pour laquelle l’histoire du XXe siècle, et l’histoire des Juifs en particulier, est l’histoire de trois Terres Promises et d’un Enfer."

Quelques commentaires :

- David Slezkine applique ce que je pourrais appeler le « théorème de Fassbinder », suite à l'analyse qui m'avait été suggérée par sa phrase : « Tout philosémite est un antisémite », ce que j'avais retraduit ainsi : le fait de différencier est plus important que le contenu de la différence. D. Slezkine montre bien comment on peut valoriser positivement ou négativement « Apolloniens » (terme moyennement choisi) et « Mercuriens » à partir de la même configuration d'ensemble ;

- le schéma explicatif de la modernité ici proposé va dans le sens de maintes analyses à vous offertes à ce comptoir : une part de la société - le commerce -, auparavant « imbriquée », comme disait Polanyi, dans l'ensemble, se retrouve sur le devant de la scène et prend une importance démesurée par rapport à celle qu'elle avait en régime traditionnel. L'apport de David Slezkine n'est pas tant de rapprocher Juifs et commerce, ou de rapprocher extension du commerce, importance croissante des Juifs et antisémitisme - les antisémites eux-mêmes ont très vite fait ces rapports -, que, par l'usage de la dichotomie Apolloniens-Mercuriens, de mieux faire saisir ce qui différencie les Juifs des autres Mercuriens au moment de la modernité - leur rôle central en Occident (le lieu de la modernité), leur rôle, par rapport aux Gitans, dans la culture écrite... -, et donc pourquoi « c'est [la Shoah] tombé surtout sur eux ».

On comprend mieux, du coup, le rapport névrotique de la modernité occidentale à ses Juifs : la séparation traditionnelle - Apolloniens-Mercuriens, donc - ne reposait pas franchement sur une amitié réciproque, elle pouvait à intervalles réguliers déboucher sur des phénomènes violents où l'on retrouverait sans peine la logique girardienne du bouc émissaire, cette séparation n'en était pas moins viable, d'autant que les Apolloniens savaient bien, quitte à l'oublier de temps à autre, qu'ils avaient besoin des Mercuriens - en l'occurrence, principalement des Juifs - pour que la société fonctionne.

Avec la modernité et le « devenir-Mercurien », donc le « devenir-Juif » de la société comme des individus, le rapport Apolloniens-Mercuriens se fait plus complexe : si la haine antisémite devient plus forte, plus acharnée, ou si le comportement antisémite devient plus haineux, c'est parce que dans le monde moderne les Juifs représentent le monde moderne, ils représentent la modernité, ils représentent ce à quoi on sait plus ou moins que l'on ne devrait pas vouloir ressembler. Les stéréotypes traditionnels respectaient une division fondamentale du travail - au lieu que dans la modernité on reproche aux juifs d'être depuis toujours à l'image de ce que l'on cherche maintenant à devenir tout en redoutant de le devenir, on fait grief aux juifs d'avoir toujours été ce que soi-même on cherche désormais à devenir tout en sentant que c'est une mauvais idée, ou tout en redoutant que ce ne soit pas une aussi bonne idée que ça. « Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage » : la modernité et ses Juifs, ce serait quelque chose du genre « qui a la rage de nager (dans les eaux nouvelles et attirantes de la modernité) a peur de se noyer, et accuse son chien d'avoir la rage et de vouloir vous noyer ». Situation d'autant plus explosive que le chien, lui aussi, avait bien la rage, j'entends par là que les Juifs ont effectivement, et c'est bien normal, tiré profit des possibilités que la modernité leur offrait (les trois paradis évoqués par David Slezkine).

- Alain Brossat a parlé quelque part de la naissance d'Israël comme d'un « cadeau empoisonné », David Slezkine y voit une « ironie tragique » : il est de fait que cette « apollonisation » du peuple mercurien par excellence ne laisse pas d'être paradoxale. Elle est condamnée à l'avance, pour deux raisons : à l'échelle du monde entier, le sionisme est minoritaire chez les Juifs, en ce sens que la plupart d'entre eux préfèrent rester dans les sociétés devenues très mercuriennes que dans cet hybride qu'est l'État d'Israël : le « peuple juif » reste fondamentalement mercurien. Surtout, ce projet va dans le sens contraire de l'histoire (ce qui est aussi le cas, on le sait, de l'histoire de la décolonisation : alors que le processus global de décolonisation est entamé, voilà qu'un État colonial se crée brusquement, à contre-temps...), qui est donc celle d'une mercurisation globale des sociétés (lesquelles, je le précise ne sont pas complètement mercuriennes, ce qui est impossible, et même si cela ferait plaisir à un fou dogmatique comme Jacques Attali). On reproche parfois aux Juifs de vouloir le beurre et l'argent du beurre, par exemple de prôner l'antiracisme tout en voulant préserver leur « pureté », pour eux et pas pour les autres. Quoi qu'il en soit de la justesse de ces critiques, on voit bien qu'il y a quelque chose de ce type dans la situation d'Israël, et cela peut expliquer, en plus de considérations géopolitiques, à quel point cet État suscite les passions.

Ajoutons que cette idée d'« apollonisation » permet de mieux comprendre les points communs qu'une Hannah Arendt avait très tôt perçus entre le nazisme et le sionisme, du point de vue de leurs présupposés racialistes. Dans les deux cas - dans des proportions et avec des conséquences différentes - on assiste à une tentative d'« apollonisation » volontariste de sociétés devenues récemment (l'Allemande) ou depuis toujours (le peuple juif) mercuriennes. Je fais l'hypothèse que le fanatisme que dans les deux cas on peut sans difficulté repérer chez les zélateurs de ces entreprises vient d'une conscience plus ou moins obscure et refoulée qu'elles sont foutues d'avance, dans un monde devenu obstinément mercurien.

(Ce qui, au passage, permet de comprendre pourquoi de nombreux juifs religieux sont soit indifférents au sionisme, soit carrément anti-sionistes : si le sionisme est entre autres choses une crainte de voir disparaître, dans un monde mercurien, des spécificités juives, il est logique que ceux qui depuis toujours ont en charge, justement, l'aspect le moins mercurien du judaïsme, ne voient pas dans le sionisme une solution, ils en ont d'autres en magasin, qui ont fait leurs preuves depuis longtemps...)



Incidemment, tout ceci amène à penser que l'on n'en a pas fini, ni avec les Juifs, ni avec l'antisémitisme, en cette période de mercurianisme effréné, avec les réactions apollonisantes ou trop apollonisantes que cela peut susciter. Histoire à suivre, paradoxes en cours !



re-animator

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samedi 7 juin 2008

"Le peuple n'est pas une classe..." (Ethique et statistique, V)

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Ethique et statistique I (bis).

Ethique et statistique II.

Ethique et statistique III.

Ethique et statistique IV.


Nous en arrivons au terme de cette série. Mais avant que de revenir à notre point de départ et de relire certains passages du texte de René Guénon par lequel nous avions commencé ce travail, il nous faut retranscrire quelques lignes tirées de la conclusion de L'homme probable, consacrées à un retour de Musil sur lui-même et son travail :

"Dans les réflexions que Musil a rédigées à la fin de sa vie pendant les années de son exil en Suisse, les remarques sur le thème (...) « la moyenne et l'homme moyen » semblent correspondre à une préoccupation qui domine de plus en plus la réflexion de l'écrivain sur l'évolution des sociétés modernes, les relations de l'esprit avec le monde qu'il rêve de transformer, la signification et le destin de son entreprise personnelle. (...) Peut-être Musil connaissait-il la remarque de Nietzsche : « La haine de la médiocrité est indigne d'un philosophe : c'est presque une chose qui met en question son “droit à la philosophie” ». L'homme exceptionnel, précisément parce qu'il est l'exception, doit protéger la règle.


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(La légende dit d'une part qu'à l'école le petit Ludwig s'est trop moqué du petit Adolf, d'autre part que le grand Charles et le « moyen » Philippe se sont, à l'origine, disputés pour une question de vanité d'auteur, pour un problème purement littéraire : à quoi tient l'Histoire ! Néanmoins, à l'arrivée, il y a de vraies différences...)


Mais, pour Musil, il ne suffit pas de dire que l'individu hors du commun a besoin de la moyenne pour exister en tant que tel. Il faut également trouver le moyen de développer une coopération réelle entre le petit nombre des hommes exceptionnels et la masse des gens ordinaires (Musil regrette de n'avoir pas réussi à trouver une formule plus précise et plus opérationnelle que celle-là). Dans une note qui date des années quarante, il se demande s'il ne se trouve pas à présent, par rapport au problème de la moyenne, dans la situation du pape à Canossa,

- notons que le choix de cet exemple résonne comme un écho de la phrase de Guénon : "Ce renversement de toute hiérarchie commence dès que le pouvoir temporel veut se rendre indépendant de l'autorité spirituelle..."

comme si, à l'inverse de ce qui s'est passé en 1077, l'esprit, dont il entendait être le représentant, devait finalement accepter de faire amende honorable devant la puissance séculière : « Le Canossa d'un pape : j'ai tout à fait sous-estimé H[itler]. Raison : parce que, mesuré à des critères intellectuels (les miens), il apparaissait insuffisant. Aporie : ces critères ne pouvaient pas m'apparaître faux. (Je me suis considéré jusqu'à la fin comme le pape.) Crise : eh bien, maintenant les choses sont tout de même ainsi. Renversement : ils sont faux. Nouvelle voie : reviens à ce dont l'ascension de l'intellect s'est dégoûtée. A ce que tu as tenu pour l'homme moyen. Cherche à le comprendre de façon nouvelle, à l'admirer de façon nouvelle. Pour finir un exemple : n'est-ce pas lui qui - si l'on excepte encore l'art

- mazette, ce n'est pas rien

- a créé tout ce qui est grand, ou du moins

- Musil hésite...

en tout cas de grandes choses. Comprends ce qui le meut ; ce que par conséquent il doit vouloir de l'art ; la manière dont il a besoin de l'art ».

- faut-il le préciser, ce n'est pas ici ce que Serge Halimi a pu appeler une « logique de dealer », celle par exemple des programmateurs de télévision, qui cherchent à faire croire qu'ils ne font que « donner aux gens ce qu'ils demandent » : il s'agit d'avoir un point de départ assez stable pour emmener l'homme moyen un peu au-dessus de lui-même, ou peut-être simplement l'empêcher de tomber dans de dangereux travers. J. Bouveresse poursuit :

Musil n'a, effectivement, pas toujours eu une attitude aussi compréhensive à l'égard de la moyenne. Il avait noté dans les années vingt : « La chose principale est de décrire l'homme moyen comme le porteur de bacilles de toutes les atrocités du monde. L'homme de l'impérialisme français, de la terreur blanche hongroise ! L'homme dont le sérieux s'est perdu ». Mais, si l'homme moyen véhicule les germes de tout ce que l'humanité peut faire et a fait de plus horrible, c'est également chez lui que l'on doit chercher et cultiver ceux de la grandeur dont elle semble tout aussi capable. La comparaison que fait Musil entre son échec personnel et le succès de Hitler pourrait sembler tout à fait étrange, s'il n'avait pas toujours considéré comme acquis que toutes les transformations importantes, qu'elles soient le fait d'hommes politiques qui utilisent des moyens simplistes ou d'intellectuels géniaux, passent nécessairement, en fin de compte, par l'homme moyen et la moyenne. Une autre attitude à l'égard de ceux-ci lui semble donc devenue probablement nécessaire, si l'on veut comprendre comment ce qui ne paraissait plus possible aux représentants de l'intellect est néanmoins devenu réel." (pp. 274-275)

Revenons au texte de René Guénon, et précisons quelques conséquences de tout cela :

- « ...quand il s'agit de la carrière des hommes politiques, où l'incompétence la plus complète est rarement un obstacle. (...) Si l'on y réfléchit, on s'aperçoit aisément qu'il n'y a là rien dont on doive s'étonner, et que ce n'est en somme qu'un résultat très naturel de la conception « démocratique », en vertu de laquelle le pouvoir vient d'en bas et s'appuie essentiellement sur la majorité, ce qui a nécessairement pour corollaire l'exclusion de toute véritable compétence, parce que la compétence est toujours une supériorité au moins relative et ne peut être que l'apanage d'une minorité. »

La nullité des hommes politiques en démocratie est un fait, un fait dont on se plaint depuis longtemps (amusante communauté de vue ici entre Guénon et Mme Anne-Cécile Robert, du Monde Diplomatique), un fait que je ne chercherai certes pas à nier, et que l'on peut même, avec Guénon, considérer comme (à peu près) inévitable. Mais ce n'est peut-être pas le dernier mot de l'histoire. Si l'on peut en effet envisager avec Musil une « coopération » entre ceux qui sont au-dessus de la moyenne et « l'homme moyen », la nullité des hommes politiques, si elle reste gênante, devient secondaire.

C'est un point où une vision comme celle de Castoriadis rejoint un certain libéralisme politique. Feu François-Xavier Verschave, disciple de Castoriadis, disait avec raison lors d'une précédente élection de S. Berlusconi, que cette élection n'était pas une catastrophe si les Italiens savaient lui résister (elle pouvait même, ajouterai-je, être un bien, en fournissant un point d'appui à la résistance des Italiens). Par ailleurs, comme je l'ai de mon côté récemment souligné, il est dans une certaine mesure vrai qu'un pays peut fonctionner d'autant mieux que les hommes politiques n'y font rien d'autre que des effets de manche, et laissent les « véritables compétences », pour parler comme Guénon, faire ce qu'elles savent faire.

Que l'on se rassure, en suivant ici Musil je ne tends pas plus que lui à tomber dans un optimisme béat, ou à remplacer une utopie par une autre : je me contente de rappeler qu'il y a d'autres voies que celle de la politique au sens institutionnel étroit du terme, et que l'effective nullité du personnel politique en temps de démocratie n'est pas nécessairement aussi triste et importante, pour pénible qu'elle puisse être au quotidien, que l'on est spontanément porté à le croire.

- « L'argument le plus décisif contre la « démocratie » se résume en quelques mots : le supérieur ne peut émaner de l'inférieur, parce que le « plus » ne peut pas sortir du « moins » ; cela est d'une rigueur mathématique absolue, contre laquelle rien ne saurait prévaloir. »

« L''avis de la majorité ne peut être que l'expression de l'incompétence, que celle-ci résulte d'ailleurs du manque d'intelligence ou de l'ignorance pure et simple ; on pourrait faire intervenir à ce propos certaines observations de “psychologie collective”, et rappeler notamment ce fait assez connu que, dans une foule, l'ensemble des réactions mentales qui se produisent entre les individus composants aboutit à la formation d'une sorte de résultante qui est, non pas même au niveau de la moyenne, mais à celui des éléments les plus inférieurs. »

« La multiplicité envisagée en dehors de son principe, et qui ainsi ne peut plus être ramenée à l'unité, c'est, dans l'ordre social, la collectivité conçue comme étant simplement la somme arithmétique des individus qui la composent, et qui n'est en effet que cela dès lors qu'elle n'est rattachée à aucune principe supérieur aux individus ; et la loi de la collectivité, sous ce rapport, c'est bien cette loi du plus grand nombre sur laquelle se fonde l'idée “démocratique”. »


Sans nous lancer dans une exégèse du texte un peu mouvant de Guénon, démêlons les fils : il faut séparer nettement l'idée de la simple "somme arithmétique" (d'ailleurs, tout le monde critique maintenant le suffrage universel, y compris encore une fois, via Jules Grévy, Mme Anne-Cécile Robert, du Monde Diplomatique ), de l'idée de productions collectives de sens et d'actions, dont il faut je crois admettre avec Musil qu'elles peuvent dans certains cas, peut-être effectivement rares, être plus intéressantes que ce que contente de dénoncer Guénon, et ne pas être un simple nivellement par le bas.

De plus, il faut faire avec ce que l'on a, et ce que l'on « a » est un type anthropologique précis, individualiste. Ce que l'on peut espérer à terme, et essayer d'encourager de son côté, sans perdre de vue toutes les restrictions que l'on a précédemment énoncées à l'efficacité des actions, ce que l'on peut espérer à terme est que ce type anthropologique évolue. On retrouve ici les considérations de Musil sur « l'amorphisme humain » - on peut d'ailleurs citer un autre passage de L'homme probable :

"Contrairement à ce que beaucoup de gens répètent au moment où il écrit, Musil ne croit pas que notre époque manque de génies, d'individus capables d'imaginer et de proposer des solutions inédites et des changements significatifs, d'idéalisme, de générosité, d'héroïsme ou de quoi que ce soit de tel. Ce qui lui manque est, selon lui, avant tout le type d'organisation qui donnerait aux efforts des individus créateurs des chances d'être pris au sérieux et éventuellement d'aboutir. C'est une position qui est, somme toute, fort logique, puisqu'il pense que l'humanité d'aujourd'hui reste probablement douée des mêmes potentialités intrinsèques que celle d'autrefois et en diffère tout au plus par la façon dont elle les exprime ou est empêchée de les exprimer. Aussi ne faut-il pas se méprendre sur ce dont il est question lorsque Musil parle d'inventer un « homme nouveau » ou de « nouvelles manières d'être homme ». Il s'agit de changer l'homme au sens auquel il peut changer et a effectivement changé, c'est-à-dire de lui proposer de nouvelles formes d'expression, mais non de le changer au sens auquel il ne peut pas changer et n'a probablement jamais changé : ce en quoi les hommes se distinguent et peuvent être transformés « vient de l'extérieur et non de l'intérieur ». Les propagandistes et les prophètes de toute nature sont généralement des gens qui pensent que l'être humain peut être changé directement de l'intérieur et qu'un autre homme donnerait naissance à une autre époque. Musil insiste, au contraire, sur toutes les conditions et les transformations externes qui devraient être réalisées auparavant ou en même temps pour qu'un changement théoriquement concevable devienne un changement réel ou, tout au moins, un changement réellement concevable. Ces considérations s'appliquent, bien entendu, en premier lieu à son entreprise personnelle. La contribution qu'il espère apporter à l'avènement d'un homme différent est aussi éloignée que possible du ton et de la forme qu'adopte généralement le discours des héros et des prophètes de la nouveauté." (pp. 219-220)

Il est évidemment possible de considérer que l'homme a déjà changé, vers le pire, au point qu'il ne puisse plus se redresser. Mais, outre qu'il se pose ici un problème logique (comment, si l'on a encore les outils conceptuels pour comprendre cela, ne peut-on proposer des solutions, même sur le long terme ?), il est de fait que si tel était le cas, il ne resterait plus, à moi-même comme aux autres, qu'à fermer boutique. On aura compris que ce n'est pas mon attitude.

D'autant que cette « attitude » risque elle-même de contribuer à ce que les choses empirent, et c'est sur ce point, en oubliant maintenant Guénon - car si je peux utiliser son texte de façon un peu symbolique, je ne vais pas non plus le surinterpréter -, que je concluerai, en utilisant d'une part les notes de Musil sur Hitler que j'ai citées plus haut, d'autre part un texte qui leur est à peu près contemporain, le début des Grands cimetières sous la lune.

Oublions d'abord aussi la démocratie, ce qu'elle est, ce que peut-être elle pourrait être, ce que l'on nous dit qu'elle devrait être. On se prend parfois à penser, à lire des rengaines sur une supposée « vraie démocratie », qu'il en est de celle-ci comme du « vrai socialisme », que c'est un concept propre à tout justifier, même le pire. On peut voir les choses en sens inverse et considérer que sans un objectif lointain rien n'avance, qu'il faut bien un idéal pour donner des directions d'action.


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La mariée démocratie était-elle trop belle ? La plus belle fille au monde ne peut donner que ce qu'elle a...


Omettons cela : ce sur quoi je voudrais insister, c'est la sensibilité d'un Musil, sur la fin de sa vie, au simple fait que si on laisse « l'homme moyen » à lui-même, si de plus on le rabaisse sans cesse, et bien « l'homme moyen » se venge - et ce n'est pas beau à voir.


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Dans la partie III de cette série, je me suis demandé en passant si Hitler était une « noire caricature » de Napoléon : ce qui est sûr, c'est qu'il est la personnification de ce que Bernanos appelait la « colère des imbéciles », et ce qu'en suivant Musil on peut nommer la « vengeance de l'homme moyen » : Hitler, malgré tout ce qu'il a entrepris et réussi, n'a rien d'un grand homme, Hitler est le triomphe du médiocre, de l'homme moyen dans ce qu'il a de pire. (A son échelle, c'est d'ailleurs aussi le cas d'un Nicolas Sarkozy.) Il est trop dangereux de mépriser « l'homme moyen » ; même la haine, pourtant justifiée, de cette petite salope que fut et que demeure « l'homme de l'impérialisme français », comme dit Musil, ne doit pas conduire au réductionnisme misanthrope, faute de quoi la petite salope en question vous étouffe sous le nombre et sous la colère (hystérique). Cela était vrai à l'époque de la colonisation triomphante, cela l'est encore aujourd'hui : si, dans les deux cas il est difficile d'imaginer plus méprisable et plus ridicule que ces « hommes moyens », ces « imbéciles », ces « petits-bourgeois » se gargarisant d'une prétendue supériorité vis-à-vis des autres sociétés, quand il ne s'est agi que d'un règne temporaire de la force permettant à des ratés de la métropole de devenir des petits chefs ailleurs (ce qui, comme l'a montré fort à propos H. Arendt, et comme l'a remontré tout aussi à propos F.-X. Verschave, gangrène en retour la société française), si donc, dans les deux cas, cette idée de supériorité - ô combien présente dans l'évocation des « aspects positifs de la colonisation » ou dans certaines critiques à l'égard des critiques parfois excessives à l'égard de la civilisation occidentale, vous me suivez ? - est aussi ridicule que nuisible, rabattre ici le caquet de « l'homme moyen » ne doit pas signifier le rabaisser en tant qu'il est ce qu'il est.

A sa manière Bernanos, en 1938, dans un texte fort peu élogieux envers l'idée de démocratie, ne disait pas autre chose :

"Il n'y a plus de classes, parce que le peuple n'est pas une classe, au sens exact du mot, et les classes supérieures se sont peu à peu fondues en une seule à laquelle vous avez donné précisément ce nom de classe moyenne. Une classe dite moyenne n'est pas non plus une classe, encore moins une aristocratie. Elle ne saurait même pas fournir les éléments de cette dernière. Rien n'est plus éloigné que son esprit de l'esprit aristocratique. On pourrait la définir ainsi : l'ensemble des citoyens convenablement instruits, aptes à toute besogne, interchangeables. La même définition convient d'ailleurs parfaitement à ce que vous appelez démocratie. La démocratie est l'état naturel des citoyens aptes à tout. Dès qu'ils sont en nombre, ils s'agglomèrent et forment une démocratie. Le mécanisme du suffrage universel leur convient à merveille, parce qu'il est logique que ces citoyens interchangeables finissent par s'en remettre au vote pour décider ce qu'ils seront chacun. Ils pourraient aussi bien employer le procédé de la courte paille. Il n'y a pas de démocratie populaire, une véritable démocratie du peuple est inconcevable. L'homme du peuple, n'étant pas apte à tout, ne saurait parler que de ce qu'il connaît, il comprend parfaitement que l'élection favorise les bavards. Qui bavarde sur le chantier est un fainéant. Laissé à lui-même, l'homme du peuple a la même conception du pouvoir que l'aristocrate - auquel il ressemble par tant de traits -, le pouvoir est à qui le prend, à qui se sent la force de le prendre. C'est pourquoi il ne donne pas au mot de dictateur le même sens que nous. La classe moyenne appelle de ses voeux un dictateur, c'est-à-dire un protecteur qui gouverne à sa place, qui la dispense de gouverner. L'espère de dictature dont rêve le peuple, c'est la sienne. Vous me répondrez que les politiciens feront de ce rêve une réalité bien différente. Soit. La nuance n'en est pas moins révélatrice.

Encore une fois, je n'écris pas ces pages à l'intention des gens du peuple, qui d'ailleurs se garderont bien de les lire. Je voudrais faire clairement entendre qu'aucune vie nationale n'est possible ni même concevable dès que le peuple a perdu son caractère propre, son originalité raciale et et culturelle, n'est plus qu'un immense réservoir de manoeuvres abrutis, complété par une minuscule pépinière de futurs bourgeois. Que les élites soient nationales ou non, la chose a beaucoup moins d'importance que vous ne pensez. Les élites du XVIIe siècle n'étaient guère nationales, celles du XVIe non plus. C'est le peuple qui donne à chaque patrie son type original. Quelques fautes que vous puissiez reprocher à la Monarchie, ce régime avait su, du moins, conserver intact le plus précieux de son héritage, car même en plein XVIIIe siècle, alors que le clergé, la noblesse, la magistrature et les intellectuels présentaient tous les symptômes de la pourriture, l'homme du peuple demeurait peu différent de son ancêtre médiéval. Il est affolant de penser que vous avez réussi à faire du composé humain le plus stable une foule ingouvernable, tenue sous la menace des mitrailleuses."

Et d'ajouter immédiatement :

"On ne refera pas la France par les élites, on la refera par la base."

Ce qui peut nous servir de conclusion.

Bernanos ajoute encore :

"Cela coûtera plus cher, tant pis ! Cela coûtera ce qu'il faudra. Cela coûtera moins cher que la guerre civile." (Les grands cimetières sous la lune, "Essais et écrits de combat" t.1, Pléiade, pp. 388-89)

Peut-être sur ce dernier point avait-il tort, et que la guerre civile - qui d'ailleurs en France n'allait pas tarder à avoir lieu - coûte-t-elle moins cher qu'il ne pouvait le croire. Qui vivra verra !


Fin - temporaire ? - de cette série "Éthique et statistique".

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Je vous laisse y rêver !

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samedi 15 décembre 2007

"Des télégrammes et des prières..."

"L'avantage non négligeable d'avoir beaucoup haï les hommes est d'en arriver à les supporter par épuisement de cette haine même."

"On voudrait parfois être cannibale, moins pour le plaisir de dévorer tel ou tel que pour celui de le vomir."

"On ne se connaît soi-même qu'à partir du moment où l'on commence à déchoir, où toute réussite, au niveau des intérêts humains, se révèle impossible : défaite clairvoyante par laquelle, en prenant possession de son propre être, l'on se désolidarise de la torpeur universelle."


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L'auteur de telles phrases ne peut qu'avoir droit à mon indulgence, et c'est pourquoi, malgré les facilités que s'autorise son auteur, son goût pour la parlote et son laisser-aller à quelques affectations « littéraires », je transcris ici (sans signaler mes coupures) les passages les plus intéressants de deux textes de Cioran, remontant à 1957 et principalement consacrés à la Russie :

"Plus j'y songe, plus je trouve qu'elle s'est formée, à travers les siècles, non pas comme se forme une nation, mais un univers, les moments de son évolution participant moins de l'histoire que d'une cosmogonie sombre, terrifiante. Ces tsars aux allures de divinités tarées, géants sollicités par la sainteté et le crime, affaissés dans la prière et l'épouvante, ils étaient comme le sont ces tyrans récents qui les ont remplacés, plus proches d'une vitalité géologique que de l'anémie humaine, despotes perpétuant en nos temps la sève et la corruption originelles, et l'emportant sur nous tous par leurs inépuisables réserves en chaos. Couronnés ou non, il leur importait, il leur importe de faire un bon au-dessus de la civilisation, de l'engloutir au besoin ; l'opération était inscrite dans leur nature, puisqu'ils souffrent toujours d'une même hantise ; étendre leur suprématie sur nos rêves et nos révoltes, constituer un empire aussi vaste que nos déceptions et nos effrois. Une telle nation, requise et dans ses pensées et dans ses actes par les confins du globe, ne se mesure pas avec des étalons courants, ni ne s'explique en termes ordinaires, en langage intelligible.


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A refuser le catholicisme, la Russie retardait son évolution, perdait une occasion capitale de se civiliser rapidement, tout en gagnant en substance et en unicité ; sa stagnation la rendait différente, la faisait autre : c'est ce à quoi elle aspirait, pressentant sans doute que l'Occident regretterait un jour l'avance qu'il avait sur elle.

Cependant que les peuples occidentaux s'usaient dans leur lutte pour la liberté et, plus encore, dans la liberté acquise (rien n'épuise tant que la possession ou l'abus de la liberté), le peuple russe souffrait sans se dépenser ; car on ne se dépense que dans l'histoire, et, comme il en fut évincé, force lui fut de subir les infaillibles systèmes de despotisme qu'on lui infligea : existence obscure, végétative, qui lui permit de s'affermir, d'entasser des réserves, et de tirer de sa servitude le maximum de profit biologique. L'orthodoxie l'y a aidé, mais l'orthodoxie populaire, admirablement articulée pour le maintenir en dehors des événements, au rebours de l'officielle qui, elle orientait le pouvoir vers des visées impérialistes. Double face de l'Eglise orthodoxe : d'une part, elle travaillait à l'assoupissement des masses, de l'autre, auxiliaire des tsars, elle en éveillait l'ambition, et rendait possible d'immenses conquêtes au nom d'une population passive [1].

Pour que la Russie s'accomodât d'un régime libéral, il faudrait qu'elle s'affaiblît considérablement, que sa vigueur s'exténuât : mieux : qu'elle perdît son caractère spécifique et se dénationalisât en profondeur. Comment y réussirait-elle, avec ses ressources intérieures inentamées, et ses mille ans d'autocratie ? A supposer qu'elle y arrivât par un bond, elle se disloquerait sur-le-champ. Plus d'une nation, pour se conserver et s'épanouir, a besoin d'une certaine dose de terreur. La France elle-même n'a pu s'engager dans la démocratie qu'au moment où ses ressorts commencèrent à se relâcher, où, ne visant plus à l'hégémonie, elle s'apprêtait à devenir respectable et sage [protestante ?]. Le premier Empire fut sa dernière folie. Après, ouverte à la liberté, elle devait en prendre péniblement l'habitude, à travers nombre de convulsions, contrairement à l'Angleterre qui, exemple déroutant, s'y était faite de longue main,


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c'est en forgeant qu'on devient formidable, comme disait P. Desproges...


sans heurts ni dangers

- lieu commun, exagération... passons, ce qui suit compense

, grâce au conformisme et à la stupidité éclairée de ses habitants (elle n'a pas, que je sache, produit un seul anarchiste).

- Orwell ?


Le temps favorise à la longue les nations enchaînées qui, amassant des forces et des illusions, vivent dans le futur, et dans l'espoir ; mais qu'espérer encore dans la liberté ? ou dans le régime qui l'incarne, fait de dissipation, de quiétude et de ramollissement ?

- Ach, en fait, c'est clair : si la IIIe République en son début fut une époque admirable, c'est grâce à la colonisation ! Cela a évité, dans un premier temps, le ramollissement. Non, toute morale mise à part, sans effets pervers - comme l'a montré A. Arendt, la promotion de ratés du continent en petits potentats « outre-mer » a été un exemple délétère pour toute la nation : il suffisait de s'expatrier, de fouetter quelques nègres et de fourrer quelques négresses, pour s'enrichir, voilà qui ne pouvait que nuire à l'exemplarité de l'idéal républicain et à la généralisation de la méritocratie... Revenons à Cioran.

Merveille qui n'a rien à offrir, la démocratie est tout ensemble le paradis et le tombeau d'un peuple. Bonheur immédiat, désastre imminent.

Mieux pourvue, autrement chanceuse, la Russie n'a pas à se poser de tels problèmes, le pouvoir absolu étant pour elle, comme le remarquait déjà Karamzine, le « fondement même de son être ». Toujours aspirer à la liberté sans jamais y atteindre, n'est-ce point là sa grande supériorité sur le monde occidental, lequel hélas !, y a depuis longtemps accédé ? Elle n'a, en outre, nulle honte de son empire ; bien au contraire, elle ne songe qu'à l'étendre.

Qu'elle les ait provoqués ou subis, la Russie ne s'est jamais contentée de malheurs médiocres.


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Il en sera de même à l'avenir. Elle s'aplatira sur l'Europe par fatalité physique, par l'automatisme de sa masse, par sa vitalité surabondante et morbide si propice à la génération d'un empire, par cette santé qui est sienne, pleine d'imprévu, d'horreur et d'énigmes, affectée au service d'une idée messianique, rudiment et préfiguration de conquêtes. Quand les slavophiles soutenaient qu'elle devait sauver le monde, ils employaient un euphémisme : on ne le sauve guère sans le dominer.


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Répugnant à se définir et à accepter des limites, cultivant l'équivoque en politique et en morale, et, ce qui est plus grave, en géographie, sans aucune naïveté inhérentes aux « civilisés » rendus opaques au réel par les excès d'une tradition rationaliste, le Russe, subtil par intuition autant que par l'expérience séculaire de la dissimulation, est peut-être un enfant historiquement, mais en aucun cas psychologiquement ; d'où sa complexité d'homme aux jeunes instincts et aux vieux secrets.

- Cioran exprime ensuite l'idée que la Russie peut aussi s'amollir au contact de l'Occident une fois qu'elle l'aura avalé, devenir aussi « décadente », ou « démocratique » que lui. Puis il récapitule :

La vie en profondeur, l'existence secrète, celle de peuples qui, ayant l'immense avantage d'avoir été jusqu'ici rejetés par l'histoire, purent capitaliser des rêves, cette existence enfouie, promise aux malheurs d'une résurrection, commence au-delà de Vienne, extrémité géographique du fléchissement occidental. L'Autriche, dont l'usure confine au symbole ou au comique, préfigure le sort de l'Allemagne. Plus aucun égarement d'envergure chez les Germains, plus de mission ni de frénésie, plus rien qui les rende attachants ou odieux ! Barbares prédestinés, ils détruisirent l'Empire romain pour que l'Europe pût naître ; ils la firent, il leur revenait [via l'expansionnisme nazi] de la défaire ;

- littérateur ! mais efficace...

vacillant avec eux, elle subit le contrecoup de leur épuisement. Quelque dynamisme qu'ils possèdent encore, ils n'ont plus ce qui se cache derrière toute énergie, ou ce qui la justifie. Voués à l'insignifiance, des Helvètes en herbe, à jamais hors de leur habituelle démesure, réduits à remâcher leurs vertus dégradées et leurs vices amoindris, avec, comme seul espoir, la ressource d'être une tribu quelconque, ils sont indignes de la crainte qu'ils peuvent encore inspirer : croire en eux ou les redouter, c'est leur faire un honneur qu'ils ne méritent guère.

- à moins que... A l'heure du « Traité simplifié » (fils de pute ! Véreux ! Barbeaux ! etc.), nouvelle « avancée » germano-protestante dans l'anus des peuples qui n'en peuvent mais - ou qui y prennent goût ? -, on peut se demander si Cioran, malgré la verve de sa description, n'était pas allé un peu vite, et si justement le profil bas de l'Allemagne ne l'a pas trompé. Bon, ceci dit, l'Allemagne ni le protestantisme n'ont fait l'UE à eux tout seuls (Muray dans son Rubens exagère un peu sur ce point, et laissons-là l'Allemagne et le « Traité simplifié » pour aujourd'hui, j'y reviens très bientôt, preuves et corpus delicti à l'appui).

Leur échec fut la providence de la Russie. Eussent-ils abouti, qu'elle eût été écartée, pour au moins un siècle, de ses grandes visées. Mais ils ne pouvaient aboutir, car ils atteignirent au sommet de leur puissance matérielle au moment où ils n'avaient plus rien à proposer, où ils étaient forts et vides. L'heure avait déjà sonné pour d'autres.


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Avec ses dix siècles de terreur, de ténèbres et de promesses, la Russie était plus apte que quiconque à s'accorder au côté nocturne du moment historique que nous traversons. L'apocalypse lui sied à merveille, elle en a l'habitude et le goût, et s'y exerce aujourd'hui plus que jamais, puisqu'elle a visiblement changé de rythme. « Où te hâtes-tu ainsi, ô Russie ? » se demandait déjà Gogol qui avait perçu la frénésie qu'elle cachait sous son apparente immobilité. Nous savons maintenant où elle court, nous savons surtout qu'à l'image des nations au destin impérial, elle est plus impatiente de résoudre les problèmes des autres que les siens propres. C'est dire que notre carrière dans le temps dépend de ce qu'elle décidera ou entreprendra : elle tient notre avenir bien en main...


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Que fait ici Vladimir ? La photo a fait jaser dans les chancelleries. Mao aimait bien les petites filles, après tout, chacun ses faiblesses... D'autres avaient plus de goût sans doute, mais moins de classe, la vie est mal faite.


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Au point où en sont les choses, ne méritent intérêt que les questions de stratégie et de métaphysique, celles qui nous rivent à l'histoire et celles qui nous en arrachent : l'actualité et l'absolu, les journaux et les Evangiles... J'entrevois le jour où nous ne lirons plus que des télégrammes et des prières. Fait remarquable : plus l'immédiat nous absorbe, plus nous éprouvons le besoin d'en prendre le contre-pied, de sorte que nous vivons, à l'intérieur du même instant, dans le monde et hors du monde. Aussi bien, devant le défilé des empires, ne nous reste-t-il plus qu'à chercher un moyen terme entre le rictus et la sérénité." (Histoire et utopie, "Folio", 2003, pp. 24-47)

En 1994, Cioran revient sur ce texte, et ajoute ce qui vous paraîtra peut-être une consolation :

"Je dis dans ce livre que l'avenir appartient à la Russie ; c'est même un miracle que la Russie ne se soit pas approprié toute l'Europe, mais l'histoire n'est pas finie. Malheureusement l'histoire n'est rien d'autre que la succession des grandes puissances, c'est ça l'histoire. (...) Je pense personnellement que l'Occident ne peut être sauvé que si la Chine devient une grande puissance et que la Russie la redoute. Mais si cela continue de la sorte, l'Occident cédera à la pression russe. S'il y a une logique de l'histoire, une logique cynique, certes, c'est que la Russie doit devenir maîtresse de l'Europe. Il y a toutefois des exceptions dans l'histoire et le réveil de l'Asie peut sauver l'Europe." (Entretiens, p. 311)

En même temps et quoi qu'il en soit de ces évolutions géopolitiques, l'Europe ne peut être « sauvée » par personne d'autre qu'elle-même, et c'est là que le bât blesse :

"Je suis passé près de Notre-Dame et pourtant je n'avais pas envie d'y entrer. Je continue mon chemin dans une léthargie absolue, je vois, je ne sais où, l'affiche d'un film pornographique. J'entre dans le cinéma qui était plein d'ouvriers étrangers. Le film était lamentable, absolument dégoûtant. Mais dans ma détresse, voilà exactement ce dont j'avais besoin. C'est absurde, me disais-je. La civilisation qui produit de tels films est près de disparaître. J'ai pensé qu'un régime communiste a au moins cela de bon qu'on n'y montre pas des films de ce genre." (1986, pp. 190-91),

ce que l'on peut rapprocher de ce paradoxe assez baudelairien :

"Serf, ce peuple bâtissait des cathédrales ; émancipé, il ne construit que des horreurs !" (cité sans plus de précisions par A. de Benoist, sans référence, dans un texte que l'on peut trouver ici.),

paradoxe dont voici une dernière illustration :

"L'histoire a un cours, mais l'histoire n'a pas un sens. Si vous prenez l'Empire romain : pourquoi avoir conquis le monde pour ensuite être envahi par les Germains ? Ça n'a aucun sens. Pourquoi l'Europe occidentale s'est-elle démenée pendant des siècles pour créer une civilisation, qui maintenant est visiblement menacée de l'intérieur, puisque les Européens sont minés intérieurement ? Ce n'est pas un danger extérieur quelconque qui est grave, mais eux, entièrement, sont mûrs pour disparaître. Toute l'histoire universelle est comme ça : à un moment donné toute civilisation est mûre pour disparaître. Alors on se demande quel sens a ce déroulement. Mais il n'y a pas de sens. Il y a un déroulement. Quel est le sens ? Pourquoi avoir fait des cathédrales ? Regardez Paris, qui a fait des cathédrales : elle a maintenant la tour Montparnasse. Faire la tour Montparnasse après avoir fait des cathédrales : peut-on dire après que l'histoire a un sens ? Que la vie de Paris ait un sens ? Non. On se dépense, on fait quelque chose, et ensuite on disparaît." (1982, p. 67)

La tour Montparnasse, cela évoque spontanément au cinéphile le souvenir de cette séquence d'un film au titre adapté à notre propos du jour, Le fantôme de la liberté, dans lequel un individu armé d'un fusil à lunette tire, on ne sait pourquoi, depuis le dernier étage de la tour, sur des passants anonymes. Imaginez donc un cadavre (le vôtre, pourquoi pas, ceci dit sans agressivité) rue de Rennes


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- imaginez, car je n'ai pu retrouver de photographie de cette séquence. Ma recherche n'a néanmoins pas été tout à fait inutile, j'ai appris que cette tour (le plus bel endroit d'où voir Paris, comme on dit, puisque c'est le seul d'où justement l'on voit pas la tour Montparnasse) offrait d'utiles ressources aux esclaves salariés « qui n'ont pas du tout le profil de désespérés »


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, et ai retrouvé un cliché de la fameuse séquence où l'on voit de bons bourgeois dîner en ville, autrement dit chier en ville


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De la merde à la merde... « On se dépense, on fait quelque chose, et ensuite on disparaît. » De Profundis !





Note.
En 1989, un autre émigré d'Europe de l'Est, le démocrate grec Castoriadis, écrivait à peu près la même chose, mais avec une approche évidemment différente :

"L'histoire de la Russie proprement dite - avant que le pays ne tombe sous l'influence politique de l'Occident, soit jusqu'à la plage temporelle qui va des Décembristes à 1905 - ne nous intéresse absolument pas en tant qu'histoire politique. On ne peut rien en faire, il n'y a rien à y réfléchir politiquement. Tout au plus, elle peut nous servir négativement, par juxtaposition avec et opposition à l'histoire de l'Europe occidentale. Elle offre en effet un contre-exemple magnifique et massif à l'idée que le christianisme ait pu être un élément important du processus d'émancipation entamé en Europe occidentale à partir du XII-XIIIe siècle. Elle montre à quel point le christianisme peut se combiner organiquement et harmonieusement avec le despotisme oriental pour produire un absolutisme théocratique - comme il l'avait déjà fait pendant mille ans dans l'Empire byzantin - et que si donc l'Europe occidentale a pu ouvrir une autre voie, les conditions efficaces de ce fait doivent être cherchées ailleurs. Les Athéniens, les Florentins, et même les Romains peuvent nous faire réfléchir politiquement. Mais la Russie, jusqu'au XIXe siècle, n'a aucune place dans l'histoire de la liberté (alors qu'elle en a évidemment une très importante, comme du reste Byzance, dans l'histoire de la peinture, de l'architecture, de la musique, etc.). Elle n'entre dans cette histoire qu'à partir du moment où elle essaie, à sa propre façon, de se naturaliser dans l'histoire de l'Occident - processus de naturalisation pénible, qui a aussi accouché du monstre léninien-stalinien, et qui reste problématique comment le montrent les événements qui se déroulent sous nos yeux." (Le monde morcelé, Seuil, 1990, pp. 175-176)

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vendredi 20 juillet 2007

La réalité est la réalité est la réalité est la réalité...

"L'impossibilité absolue de créer la totalité caractérise l'âme humaine. Pourquoi donc commencer par telle ou telle partie qui nous est née sans nous ressembler, comme si mille étalons fougueux avaient visité la mère de notre enfant ? Ah, c'est seulement pour préserver les apparences de notre paternité que nous devons de toutes nos forces nous rendre semblable à notre oeuvre puisqu'elle ne veut pas se rendre semblable à nous."

"Et toujours l'ennui qui pèse, et sous le poids de l'ennui (...) la réalité se transforme peu à peu en univers de songe, ah, laissez-moi rêver ! Nul ne sait plus ce qui est réel et ce qui est inexistant, où est la vérité et où l'illusion, ce qu'on ressent et ce qu'on ne ressent pas, où est le naturel et où l'artifice, on s'y perd et ce qui
devrait être se mêle à ce qui est, chaque catégorie disqualifie l'autre et lui enlève toute justification, oh la grande école d'irréel !"

W. Gombrowicz, Ferdydurke, 1937 ("Folio", pp. 107-108 et 189).



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C'est l'été - un été sans nuit, vive le Nord -, on dort, on mange, on dort, on mange (on engraisse donc, participant ainsi au suicide de l'Occident), on papillonne deci-delà, remettant à plus tard, à toujours plus tard, la synthèse magistrale sur le holisme qui renouvellera de fond en comble les sciences humaines en France (ou comment unir Durkheim et Tocqueville, arracher l'amer aristocrate aux griffes des "libéraux" qui croient à l'économie - à propos, avez-vous lu ceci ? Pendant que Sarkozy mouline et encule, d'autres travaillent ; à propos encore, question à M. sarko-aliéné, qui s'y connaît mieux que moi : J.-P. Voyer, maintenant qu'il s'est attaqué à Aristote, doit-il lire Condition de l'homme moderne ?

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Bref. D'abord, et attendant d'autres explorations clitoridiennes, une remarque liée aux notes précédentes : je découvre que c'est un Turc qui avait commandé L'origine du monde à Gustave Courbet. Il n'y a pas de hasard.

Ensuite, quelques lignes extraites de l'article de Gombrowicz Contre la poésie :

"On pourrait... définir le poète professionnel comme un être qui ne s'exprime pas parce qu'il exprime des vers."

"Il faut de temps à autre stopper la production culturelle pour voir si ce que nous produisons a encore un lien quelconque avec nous."

"Comme les poètes vivent entre eux et qu'entre eux ils façonnent leur style, évitant tout contact avec des milieux différents, ils sont douloureusement sans défense face à ceux qui ne partagent pas leurs crédos. Quand ils se sentent attaqués, la seule chose qu'ils savent faire est affirmer que la poésie est un don des dieux, s'indigner contre le profane ou se lamenter devant la barbarie de notre temps, ce qui, il est vrai, est assez gratuit. Le poète ne s'adresse qu'à celui qui est pénétré de poésie, c'est-à-dire qu'il ne s'adresse qu'au poète, comme un curé qui infligerait un sermon à un autre curé. Et pourtant, pour notre formation, l'ennemi est bien plus important que l'ami. Ce n'est que face à l'ennemi et à lui seul que nous pouvons vérifier pleinement notre raison d'être et il n'est que lui pour nous montrer nos points faibles et nous marquer du sceau de l'universalité."

J'encourage les lecteurs de ce texte à élargir aux écrivains, aux intellectuels, aux hommes politiques, etc., ce que Gombrowicz y écrit sur "l'esprit syndical" des poètes et leur peu de lien avec ce que Baudelaire appelait la "vitalité universelle" - quand bien même, en période de festivisme petit-bourgeois, cette vitalité semblât-elle quelque peu diminuée.

Et à propos d'intellectuels, cherchant via Google le texte, auquel faisait allusion Muray, dans lequel Gombrowicz reproche à la philosophie de "manquer de pantalons et de téléphones", je suis tombé sur cette interview de Marcel Gauchet par Elisabeth Lévy, dont je vous livre quelques fragments. (Un jour je détaillerai ce qui me rapproche et ce qui me sépare de M. Gauchet. Pour être bref, disons que ce monsieur croit à l'Economie, ce qui, pour quelqu'un qui a pratiqué l'ethnologie, peut surprendre. Disons aussi que comme Benjamin Constant, sur lequel il a travaillé, il a tendance à trop vite assimiler le fait et le droit. - Ach, un jour, un jour...)

" - Si le débat intellectuel ne se déroule pas dans les médias, où se passe-t-il ?

- Je suis désolé d'être un peu pessimiste, mais, pour l'essentiel, il ne se passe pas. Une fois qu'on a éliminé le ramdam, le roulement de tambour, l'autopromotion, il n'y a pas grand-chose derrière. L'ambiance dépressive dans la société a son équivalent dans la vie intellectuelle. D'un côté, l'université souffre d'implosion galopante. Il nous reste quelques vieilles gloires, à la retraite depuis longtemps, qu'on est contents de sortir dans les grandes circonstances : nous avons toujours Lévi-Strauss, 95 ans. Derrière, on ne voit pas la relève. Le monde universitaire part en capilotade. D'autre part, la vraie réflexion, en prise sur les questions générales que se posent les citoyens, est très peu représentée dans l'espace public et elle est réfugiée dans les salons, les petits cercles, les sociétés de pensée, les revues qui jouent de ce point de vue un rôle de conservatoire du littoral. Ces réseaux sont extraordinairement minoritaires, très disséminés, mais aussi très vivants. On en trouve un peu partout, et ce qui est frappant, c'est qu'ils ne sont pas formés d'intellectuels certifiés. On retrouve d'ailleurs là le véritable sens du mot « intellectuel » : il ne s'agit pas d'une élite du diplôme, mais de gens qui s'efforcent de réfléchir au-delà de leur métier ou de leur spécialité."

"Les intellos ancienne manière étaient de faux généralistes, souvent de distingués spécialistes dans leur domaine mais qui n'avaient de généraliste que la posture engagée. Si vous êtes pour la révolution mondiale, vous êtes omnicompétent, mais tout ce que vous avez à dire, c'est que vous êtes pour la révolution mondiale. Vous ne savez rien sur rien par ailleurs, comme cela a été abondamment montré. La généralité de la posture masquait l'indigence de la compréhension véritable du monde contemporain. (...) A l'opposé, c'est bien une intelligence générale du monde contemporain qui se cherche au travers de la nébuleuse qui est en train de prendre corps. Cela suppose de croiser des regards très différents, d'abandonner la suffisance de l'expert, de dialoguer avec d'autres que des intellectuels, de mettre en commun des connaissances et des expériences. C'est très important, car qui sont aujourd'hui les spécialistes de la généralité ? Il en existe : les hommes politiques, en charge de prendre des décisions dans des domaines où ils ne connaissent rien."

"Je déteste tout ce que Ken Loach raconte comme intello, mais comme cinéaste il m'apprend quelque chose du monde. S'il regardait ses propres films, il cesserait d'être trotskiste."

"Le système marche tout seul. Sans doute est-il nécessaire de mettre un peu d'huile dans les rouages, mais on n'y peut pas grand-chose. On n'y comprend rien, mais ce n'est pas grave. Essayons de faire en sorte que ça se passe sans trop de casse. Nous assistons à une démission de l'intelligence, liée à la croyance selon laquelle le processus social fonctionne de façon quasi automatique. C'est en ce sens que le moment où nous sommes est profondément libéral.

- Est-ce l'idée même du volontarisme qui apparaît désormais désuète au plus grand nombre ?

- Au total, nous vivons plus riches et plus vieux. Que demander de plus ? Le monde moderne a été porté, jusqu'à une date récente, par une aspiration fondamentale qu'on appelait la démocratie, c'est-à-dire l'idée que l'humanité allait se rendre maîtresse de son destin. Mais finalement, en laissant faire, on se porte aussi bien. Le volontarisme démocratique apparaît dépassé. C'est la chimère du moment. Il continue néanmoins de me paraître préférable à la démission. La gauche elle-même est devenue à sa façon libérale : elle pense qu'il ne faut rien imposer mais améliorer le libéralisme par le fric. Il n'est pas de problème que la subvention bien distribuée ne puisse résoudre. On n'a plus affaire à la « vieille gauche » qui voulait rationaliser le fonctionnement de la société. Désormais, l'objectif est que, moyennant l'injection de subsides sur tous les points sensibles, cela finisse par marcher tout seul. C'est ce qui fait la différence avec le libéralisme de droite qui veut, pour sa part, que chacun se débrouille. Mais, de part et d'autre, on a dans la tête le même schéma du renoncement."

De temps à autre cet auteur, malgré sa réputation, se permet, comme Tocqueville d'ailleurs, des méchancetés fort peu libérales.



Suite au prochain épisode, guidés par Simenon, le clitoris, Renaud Camus...

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