mercredi 16 juillet 2008

Tout est dans tout... - Aveu de défaite.

Ceux d'entre vous à qui il arrive, régulièrement ou occasionnellement, de lire Libération, ont sans doute remarqué hier certain article, et peut-être l'ont-ils comparé en pensée à mes récentes utilisations des Structures élémentaires de la parenté. J'ai en tout cas pris comme un coup de vieux... Mais voici tout de suite le corpus delicti :

"SELF MADE MAN.
Buck Angel. Californien, né femme, il est devenu homme tout en conservant son vagin. Performeur et acteur porno, il ne fait pas un drame de tout ça.



Sa performance, dit-il, ne va pas durer plus de dix minutes. Nous sommes à Londres, ça aura lieu au Torture Garden, club fétichiste itinérant, vers le milieu de la nuit. « Mes shows, maintenant, c’est vite fait, hein. Je baisse mon froc et puis voilà. » Franche esclaffade. Pour ceux qui ne le sauraient pas encore, Buck Angel est « l’homme qui avait une chatte » («the man with a pussy», en VO), marque déposée mais aussi volontairement humoristique. Il n’est évidemment pas le premier FTM (female to male, femme devenue homme) au monde, ni le seul à jouer dans des films de boules, mais il a réussi, en moins de quatre ans, à devenir « le premier trans FTM star du porno ». Il doit débarquer en France cet automne, dans le cadre du Porn Film Fest de Paris.

Rencontrer Buck Angel, la nuit du 2 au 3 mai, consiste aussi à rencontrer toute une bande de gens qui vous veulent du bien. Il y a Richard Kimmel, réalisateur de Schwarzwald, un film expérimental qui sera projeté dans l’église où a lieu la soirée, avant le strip-tease à surprise de Buck. On y voit Buck en robe couleur du temps, des garçons à masques de cochons, de la cire fondue, quelques scarifications et un bout de gant de chirurgien mais, comme le demande Hendrik à Kimmel : « Pourquoi t’as coupé ma scène de fist-fucking ? » Réponse : parce qu’il ne voulait pas tourner un porno mais documenter les Black parties new-yorkaises, grand raout sado-maso gay annuel.

Hendrik, on le verra plus tard, est le complice de Buck sur scène : il lui glisse discrétos un gode qui, une fois dans le slip du performeur, abuse une partie du dance-floor. Lorsque notre « super-macho » ôte ensuite la prothèse et découvre un vagin parfaitement épilé, une sorte de détresse intense voile le regard de quelques spectateurs. On rencontre aussi la petite amie du réalisateur, une prof de yoga qui vous masse gratis et essuiera, après le show, les fesses de Buck. Ou le producteur de Schwarzwald, qui cuisine des courgettes au gingembre confit et vous propose cinq fois du thé. C’est chez lui que se déroule l’entretien. Et vers trois heures du mat, dans l’étroit escalier qui sert de loges, une jeune performeuse spécialisée dans le scato hululera en repoudrant ses seins :« Oh mon Dieu, c’était Buck Angel ? Je le crois pas ! On vient de la même ville, je connaissais bien sa première femme ! »

Buck Angel a cassé la baraque début 2006 en apparaissant dans Cirque noir, un porno gay zarbi. Dans un trio final de gros ours baveux, il affichait son vagin. Horreur et consternation de la plupart des spectateurs gays, semblables à l’effet d’un pubis entier tombé dans la soupe. L’année suivante, le magazine homo Butt l’interviewait sur quatre pages. On y voyait Buck en fille, jeune mannequin dans les années quatre-vingts, et on y apprenait qu’il avait emménagé au Mexique avec son chihuahua en 2004, mais aussi que sa première femme, la célèbre Maîtresse Ilsa Strix, l’avait quitté de façon peu déontologique pour un de ses soumis : Larry Wachowski, le coréalisateur de Matrix. C’est désormais un épisode de sa biographie qu’il préfère oublier, ainsi que de dire qu’il s’appelait Jake Miller à cette époque, que son premier prénom fut Susan et aussi sa date de naissance : « Disons que j’ai 35 ans, rigole-t-il, et mon anniversaire est le 5 juin. »

A part ça, Buck Angel est un chic type. Remarié à une célèbre pierceuse, Elayne Angel. Et moins effrayant en vrai qu’au cinéma, avec une douceur étrange et une voix à la Marlon Brando. Mais peu importent ces jésuitismes, car ce qui le réjouit est justement d’être inclassable. Etant une femme devenue homme qui couche avec des femmes et des hommes (de naissance ou par opération), il peut sûrement être dit « bisexuel », mais quant à préciser si l’on assiste dans ses films à des coïts homo ou hétérosexuels, c’est une autre paire de manches (éventuellement dans le rectum, avec beaucoup de crème).

Il est ravi de causer à un quotidien généraliste car son ambition est de sortir les FTM de l’étagère « curiosae » pour les normaliser, y compris dans le porno grand public. « Repousser les limites » est son expression favorite : idéologie américaine. Né à Inglewood, en Californie, dans une famille de classe moyenne, sans problème, il ne se rappelle rien avant l’âge de 10 ans. Dit s’être toujours senti comme un garçon prisonnier d’un corps de fille. « J’avais un look de skater, les cheveux longs, je ne traînais qu’avec des mecs. » Un jour, il joue au foot dans la rue, il a ses premières règles. « Je rentre tout mouillé chez moi et ma mère me dit : "Tu es menstruée." Imaginez, j’étais un garçon et ma mère me sort un truc pareil ! » Vers 15 ans, il commence une dépression. La seule chose qui l’intéresse est la course à pied, il s’y jette à corps perdu. Et aussi dans l’alcool et les drogues, qui noient apparemment toute chronologie. Il acquiesce à ce qu’on lui suggère : « C’était la fin des années quatre-vingts ? », « le milieu des années quatre-vingt-dix ? » Oui, peut-être. Plus tard, il est à Los Angeles. Il suit une thérapie mais « le mieux qu’elle a su me dire était que j’étais une femme fortement identifiée à un homme ». Sa copine de l’époque porte sa photo chez Elite. Son look androgyne séduit. Il joue un peu le jeu puis arrête le mannequinat d’un coup, un jour qu’il doit se rendre à Paris pour un nouveau job, dans une agence de filles. Retour à LA, vie dans la rue, ses parents et ses deux sœurs ne veulent plus entendre parler de lui, prostitution. Habillé en garçon, il fait des branlettes, des pipes : « Je n’avais toujours pas pratiqué de coït avec un homme. » Un jour, un Français l’embarque chez lui : « J’avais le cerveau fondu au crack, je lui avais demandé 20 dollars. 20 dollars !» Mort de rire. « On commence à baiser et là, il me dit en touchant mes seins : "Je savais que t’étais une fille." Moi, mortifié : "Comment t’as pu deviner ?" » C’est ainsi qu’il va changer de sexe.

Son ex l’expédie trois fois en cure de désintox, puis il voit Female Misbehavior de Monika Treut et commence à se documenter. Voulant éviter les cicatrices et la poitrine creuse de l’ablation des seins, il va trouver un spécialiste de la gynécomastie, « puisque j’étais un homme ». « Il m’a laissé un peu de chair et, avec la muscu, le résultat est parfait. » Et s’il a « une chatte », c’est qu’il voulait conserver ses orgasmes et que la reconstruction de pénis pour trans n’est pas au point à son goût (la testostérone lui a d’ailleurs fait un clitoris de taille très honorable).

Lui qui avait toujours été nul à l’école, il se découvre excellent webmaster pour Ilsa Strix. Après son divorce, en 2003, il lance Transexual-man.com. Infiltre les forums tout seul comme un grand, fait parler de lui. Après la soirée au Torture Garden, il mouille sa chemise en allant distribuer lui-même des pubs pour Buckangel.com dans la foule : le jeu de mot de self-made man est trop tentant. Il ne cesse de le répéter : « Je suis fier de mon corps, j’adore le voir changer. » Et fier de prouver qu’un homme n’a pas forcément des couilles. Une bonne claque queer dans la gueule des sexistes, même s’il n’a pas de grandes prétentions théoriques : « Oui, j’ai été invité à parler par des universitaires, mais ce n’est pas trop mon truc. Je crois qu’ils y voient des choses plus profondes que moi.»"

Eric Loret, texte original disponible ici.

Précisons que cet article a été publié en 4e de couverture, et donc fortement mis en valeur par la rédaction de Libération. Que dire ? D'un côté, ce concentré de connerie et de prétention contient, c'est pain bénit pour moi, tout ce que l'on essaie ici de rapprocher : la « fierté », l'anti-« sexisme » à deux balles, la « confusion des décadences », comme disait Baudelaire, portée à un niveau étonnant, un mélange hélas typique de pureté (Buck Angel) et de crasse bestiale (le rectum plein de crème) confirmant à l'improviste Pascal ("le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête..."), une dose de mentalité capitaliste que le journapute note sans vouloir trop y insister, la possibilité si aisément admise (mais c'est un effet-Duchamp : ces gens sont présentés, même avec ironie, comme célèbres, donc ils sont légitimes) pour des tarés d'avoir une légitimité sociale et une « célébrité », un certain éloge de la débilité (Buck s'est camé-e mais n'a pas franchement l'air d'avoir inventé la poudre)... On ne sait d'ailleurs trop ce que M. Loret maîtrise de ce qu'il écrit, s'il sait qu'il fait un peu du Léon Daudet lorsqu'il rapproche un cinéaste hollywoodien célèbre de cet univers interlope, et de la littérature d'horreur lorsqu'il évoque le clitoris de Buck (la raison d'ailleurs pour laquelle, malgré une saine curiosité, je ne suis pas allé sur les sites recommandés - c'est à vous de voir, comme on dit. (Cela me rappelle d'ailleurs que je vous dois un texte sur le clitoris - qui n'est pas qu'une verge , nom de Dieu ! - depuis un an maintenant, le temps passe.))

Je ne veux pas prendre les choses au tragique, j'ai bien rigolé en lisant tout cela, mais j'ai aussi éprouvé le même sentiment que lorsque je rappelais, en conclusion de mon texte sur l'homophobie ("ajout du 16.05") - à propos d'un livre dans lequel d'ailleurs Lévi-Strauss était pris à partie - , que toutes mes constructions conceptuelles, pour cohérentes et fondamentales qu'elles puissent me paraître, ne pesaient pas bien lourd face aux évolutions technologiques actuelles : quand ce qui était un paramètre fondamental de la condition humaine devient quelque chose avec quoi on peut jouer, cela donne un certain vertige - c'est la relativité généralisée appliquée à la vie quotidienne - voire un sentiment, rare pourtant à ce comptoir, d'« aquoibonisme ».




Un peu d'érotisme à l'ancienne pour se consoler ?


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Le bienheureux Onassis allumant la cigarette de Cyd Charisse, un soir des années 50, sur la Côte d'Azur... (pour un gala de charité contre la polio, tous les prétextes étaient déjà bons pour faire la fête !)





Par contraste, on trouverait presque un charme suranné à Nicolas Sarkozy, sur lequel viennent d'être publiés deux textes qu'il n'est pas inintéressant de comparer l'un à l'autre :

- Sarkozy agent de la CIA ;

- Sarkozy, sauveur de la France presque malgré lui.


A bientôt peut-être !

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mardi 20 novembre 2007

"La détestable humanité..." - Deux remarques.

(Léger ajout le lendemain.)


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"L'exigence d'Harmonie est toujours aussi neuve et vive qu'au siècle dernier. Communication de l'homme avec les espaces, vibration commune naturelle... Pour suppléer, bien entendu, à la déception du fait que l'acte sexuel n'a pas, c'est le cas de le dire, de débouché... Sans l'absence de sens attribuable au sexe, il n'y aurait pas de de croyance féroce à l'Harmonie. C'est-à-dire de volonté de communauté. De communautarisme."

(Exorcismes spirituels, t. 2, pp. 269-270)


Voilà donc pour commencer un petit complément à la livraison précédente (je vends la mèche : la photo, que je dois à M. Cinéma, vient de Cris et chuchotements, et ceux qui ont vu le film se souviennent sans doute que ce bout de verre ne contribue pas franchement à l'harmonie du couple ni de l'espèce.) Ceci posé, deux remarques, donc :

- "Le sacré n'est rien d'autre que ce qui tente, au nom des intérêts de l'espèce, d'empêcher l'individu de suivre ses intérêts d'individu" (p. 300-301) : voilà résumée par lui-même ce qui est sans doute la principale erreur de Muray, non pas tellement une dévalorisation par principe du sacré qu'une opposition trop stricte entre le sacré et l'individu. Dès qu'on lit ce dernier terme, il faut reprendre la distinction de Dumont entre l'individu comme agent empirique et l'individu comme valeur. A quoi s'ajoute ici, tout lecteur de Muray y est sensible, l'individu catholique, qui est lui-même sans doute un trait d'union entre "l'agent empirique" et "le sujet normatif des institutions" [Dumont], trait d'union à la fois logique et historique. Il serait un peu long et laborieux de le démontrer, mais je crois que dans la phrase de Muray, les deux occurrences du terme "individu" comportent des parts variables de ces trois concepts d'individu, et ce alors même que l'individu-valeur et l'individu-catholique sont bien évidemment teintés de sacré, et de sacré collectif.

Ce qui signifie que si Muray a de magnifiques pages sur les singularités des différents artistes et sur leur aspect indéniablement - et heureusement - rebelle à l'intégration communautaire d'une part, de cinglants diagnostics d'autre part sur les divers communautarismes et les masques qu'ils savent prendre, il est trop rapide de séparer ainsi individus et collectivités. A la limite, cette distinction n'est valable que pour les grands artistes - ce qui est une autre manière de dire qu'ils sont irreproductibles, à l'encontre du reste de l'espèce humaine, mais le simple fait que ces grands artistes ont disparu de nos jours, à une époque donc de sacré minable et mal assumé, amène à penser qu'il y a tout de même des communications entre les idéaux de la collectivité et les possibilités des individus qui la composent.

De ce point de vue le rejet du sacré est une conséquence de la faute méthodologique consistant à le séparer complètement des individus.

Je précise par ailleurs qu'il y a peut-être de grands artistes aujourd'hui en France, tout plein de merveilleux créateurs, sur lesquels de magnifiques thèses seront soutenues dans trente ans ; mais comme nous ne le savons pas, cela nous fait une belle jambe. (Dans cette optique, et je rejoins ici d'une certaine manière M. Maso, les derniers grands artistes sont des cinéastes - à chacun son étalon en la matière : Kubrick, Lynch, De Palma... A mon sens, Hitchcock. (D'ailleurs, il serait intéressant de le comparer à Rubens, en cherchant du côté de la réunion du monumental et de l'intime, du rôle des femmes, du gros cul d'Ingrid Bergman... A suivre ?))



J'en viens à ma deuxième remarque, liée à ce qui précède comme aux propos tenus dans ce café par Bernanos il y a peu - que peut-on reprocher au petit-bourgeois ? Finalement, pas de ne pas assez être humain, mais de n'être que humain (d'ailleurs, il est gentil, tolérant, ouvert..., ce que les premiers bourgeois n'étaient certes pas) - d'où, paradoxalement, qu'il soit, via son attachement à l'espèce humaine et à ce qui dans l'humain est espèce, assez animal, et fondamentalement grégaire. "Humain, trop humain" : trop est ici quantitatif, il n'y a que de l'humain, il n'y a de place pour rien d'autre, pas de "valeurs surhumaines", comme dit Bernanos. D'où le piège du petit-bourgeois : bien sûr qu'il est un homme comme nous, et que cela gêne quelque peu les tentations de génocide que l'on peut avoir son égard. Mais il n'est que cela, le salaud. Et l'on comprend bien que certains refusent avec violence de s'abaisser à ça.


FRANCE-STRIKE/


FRANCE-STRIKE/


Un quai de métro ou de RER en période de grève n'a rien de bien différent de l'ordinaire, les troupeaux d'esclaves salariés sont juste un peu plus nombreux et un peu plus anxieux de se rendre sur le lieu de leur esclavage. Punis par où vous péchez - bien fait pour votre gueule !



(Ajout le 21.11.)
Oui, Dieu sait que je n'ai pas envie de démarrer une discussion sur les grèves, mais je profite de l'occasion : je suis parfois accusé, pour reprendre des termes historiquement connotés, de "dérive droitière". Ça m'en touche une sans faire bouger l'autre, comme disait M. Chirac, mais, sans assimiler M. Souchet à une entité fantasmatique et monolithique qui serait "la droite", je dois avouer, à lire son récent billet d'humeur, que ma dérive, si elle existe, ne me rapproche guère de telles positions. Voir un critique des fonctionnaires (pourquoi pas ?) nous proposer comme modèle d'héroïsme les jeunes Américains et la révolution néo-conservatrice, soit un des plus beaux modèles de soumission, de masochisme et de servitude volontaire que l'espèce humaine ait mis au point, et Dieu sait (bis ; il est vrai qu'Il est là pour ça) qu'elle a parfois su se montrer inventive à ce niveau, lire un tel encouragement à l'enculage sous couvert d'exaltation de la liberté, cela laisse à la fois pantois et amusé. L'arnaque est vieille comme le "libéralisme économique", son niveau théorique digne d'une tirade de M. Besancenot. Nous sommes bien, nous sommes heureux !

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lundi 9 juillet 2007

Démocratie de branleurs. (Où sont les femmes ? - II) - Ajout le 12.O7.

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Ajout.





Alors, bon, le clitoris... Ceux qui comme moi ont regardé dans leur jeunesse Le sens de la vie, des Monty Python, qu'Allah bénisse ces derniers, se souviennent peut-être de la séquence d'éducation sexuelle au lycée, avec le professeur, l'admirable John Cleese, commençant son cours : "Alors maintenant, le sexe... Le sexe, le sexe, le sexe..." - sur le ton vaguement ennuyé, de qui pense à autre chose, dont un professeur de droit évoquerait l'article 49-3 - et d'ailleurs, que Festivus et Ségolène Royal soient maudits, les élèves semblent autant s'intéresser au dit sexe que des étudiants en droit à un cours sur le 49-3 ou tout autre article.

Bref, le clitoris, le clitoris, le clitoris... Si "le hasard est la providence des imbéciles", sans doute faut-il que j'invoque plus la providence que le hasard pour justifier le fait qu'en quelques jours j'aie pu découvrir cette phrase, que je vous citais il y a peu, de Dominique de Roux :

"Un des secrets de Dostoïevski : il a prévu l'avènement du matriarcat sur le père, la démocratie ou le règne du clitoris, l'amazonisation." ;

que j'aie pu tomber sur cet article de Libération, intitulé, ces gens-là sont des poètes, "Mademoiselle Clito" (que le fantôme de Trenet les encule comme de vulgaires mitrons !), dont j'extrais ces lignes caractéristiques :

- "«Plus de 80 % des femmes que j’ai interrogées ignoraient le mode d’emploi et l’anatomie de leur clitoris.»  Déterminée à combler ces lacunes, Rosemonde Pujol n’est pas avare en descriptions. «C’est un beau cas d’égalité homme-femme, le clitoris. Comme le pénis, il possède un gland, un prépuce, et un petit nerf moteur, le nerf érectile, qui prend sa source au cerveau.»  Ça, c’est pour la partie visible, soit un cylindre d’environ deux centimètres de haut sur moins d’un centimètre de large. A l’intérieur, «la forme cylindrique s’épanouit en un volume près de dix fois supérieur à la partie visible» . Ainsi, conclut Rosemonde, «on a un pénis, ils ont un pénis, et pourtant ils veulent qu’il n’y ait que le leur qui compte !». "

- «A partir d’un certain âge, c’est la seule chose qui continue à vivre aussi fort qu’avant,  s’exclame Rosemonde. Les amours sont mortes, le clitoris est vivant !» 

des poètes, je vous dis (transposez ce paragraphe dans le domaine masculin, pour juger de sa teneur poétique et altruiste) ;

et enfin, par un cheminement tortueux dont je vous épargne les détails, ces remarques du psychanalyste anglais D. Winnicott, dans un texte intitulé "Ce féminisme" (in Conversations ordinaires, Gallimard, 1988) :

"La source du féminisme est là, dans l'illusion généralisée, chez les femmes comme chez les hommes, qu'il existe un pénis féminin, et dans la fixation particulière de certaines femmes et de certains hommes au stade phallique, c'est-à-dire au stade qui précède celui de la pleine génitalité."

"On peut donc considérer qu'il y a dans le féminisme un degré plus ou moins important d'anormalité. A l'un des extrêmes, c'est la protestation de la femme contre une société mâle dominée par la gloriole masculine dans la phase phallique ; à l'autre, c'est le déni par la femme de sa réelle infériorité au cours d'une certaine phase de développement physique."

- la certaine période, c'est le début de la puberté, quand la jeune fille, encore peu consciente des possibilités de son vagin, peut regretter, éprouver comme un manque, de n'avoir pas de pénis - et trouve éventuellement dans le clitoris un pénis de substitution.

J'ajouterai la mention du souvenir du film de Jean-Claude Guiguet, Les passagers, dérive communautariste, sur le tard, d'un réalisateur jusque-là très pénétré de son art, dans lequel l'ultra-pédé Jean-Christophe Bouvet, bon comédien par ailleurs, explique à qui veut l'entendre que "le clitoris est une verge" - sous entendu, "les hétéros sont aussi des suceurs de bite".

La providence étant ce qu'elle est, j'ai déjà tout dit, il n'y a plus qu'à ajouter deux et deux, non pour condamner en bloc le féminisme, qui certes ne se réduit pas à ce qu'en dit Winnicott, ni le plaisir clitoridien, ce n'est pas notre tempérament, mais pour pointer l'égalitarisme extrêmement primaire, revanchard, miteux et "organisciste" qui imprègne les propos de Mme Pujol ("moi aussi j'ai une bite", tel est en définitive son message - il faudra d'ailleurs m'expliquer à quoi sert un pénis à l'intérieur du corps - si du moins l'auteur de l'article n'a pas écrit tout à fait n'importe quoi), et rappeler, avec Dominique de Roux et Donald Winnicott, à quel point tout ce cirque clitoridien est onaniste, bien loin de la recherche - difficile, mais bon sang de bois, quand elle est menée à terme, si terme il y a...! - de la complémentarité, avant, pendant et, qui sait, parfois, après l'acte. Je vous laisse développer, sans excès bien sûr, les analogies avec l'orgueil branleur de l'homo democraticus et les droits qu'il trouve toujours à revendiquer.


Et pour conclure, deux extraits du Sens de la vie, sans sous-titres hélas :

- un hymne au pénis - un peu de male pride, pourquoi pas ;





- un - célèbre, justement célèbre - hymne au sperme, chanté par un vaillant catholique - et comme tout ce texte a des échos murayiens, et que Muray voyait dans la Bible une des plus belles illustrations de la différence des sexes... - eh bien, la preuve est faite, il n'y a pas de hasard, sauf pour les imbéciles.







Avant de reproduire l'article de Libération, pour le cas où le lien ne serait plus valide, je profite de l'occasion pour livrer un souvenir cinéphile qui vaut ce qu'il vaut, car ma vision de ce film remonte à une bonne dizaine d'années : j'ai rarement eu le sentiment de toucher du doigt (honni soit...) d'aussi près la différence des sexes que dans Le val Abraham de Manuel de Oliveira.

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C'est une adaptation de Madame Bovary, et Dieu sait que Flaubert s'y connaissait en différence des sexes et a influencé Muray. Non, il n'y a pas de hasard.

Dieu vous bénisse !





Ajout.
Oui, je découvre dans le numéro 124, printemps 2007, p. 27, de la revue Eléments, entre un bon article de M. Cinéma et des odes à la gloire d'Alain de Benoist, la donnée suivante, hélas peu précise :

"Les travaux des sexologues publiés depuis les années 1950 montrent que... l'absence d'orgasme au cours des relations sexuelles reste fréquente chez un grand nombre de femmes, quelles que soient les qualités de leur partenaire, et que l'orgasme féminin est le plus souvent obtenu en dehors du rapport hérérosexuel, par la masturbation du clitoris."

- c'est vague non seulement d'un point de vue statistique, mais formel : "en dehors" peut - ou non - vouloir dire pendant le dit rapport.

Bref :

- le clitoris n'a manifestement guère besoin d'être réhabilité, sauf par des gens qui ont envie de faire parler d'eux ;

- c'est l'occasion de rappeler la composante masturbatoire souvent présente durant l'acte, des deux côtés (par exemple, avec une prostituée, ce n'est jamais que de l'onanisme in vitro, si j'ose dire), composante que j'avais, c'est péché, laissée de côté dans le premier jet (honni soit !) de cette note.



"Mademoiselle clito
Sexualité. Rosemonde Pujol, 89 ans, entend réhabiliter l’organe du plaisir féminin.

Un seul commentaire, sur cet article défini, comme s'il n'y avait qu'un seul organe pour ce plaisir : et le vagin, il sert à quoi ? Branleurs !!!

- Et puis un autre commentaire, tout de même : réhabilitation, piège à cons !


"Rosemonde Pujol a 89 ans, un passé de résistante et de militante de la cause féminine, une carrière de journaliste économique à France Inter et au Figaro,  une douzaine d’ouvrages de consommation et de santé publiés. Et, à l’orée de sa quatre-vingt-dixième année, un nouveau combat à mener : «la réhabilitation du clitoris».  L’œil qui brille et le sourire en coin, elle se délecte de l’étonnement de ses interlocuteurs lorsqu’elle évoque son dernier livre, Un petit bout de bonheur  (1). Avocate du plaisir féminin «jusqu’à 100 ans au moins»,  Rosemonde Pujol a proposé à 80 femmes de tous âges et milieux sociaux de papoter ensemble de leur «petite fleur».  Bilan : des insultes, des «A votre âge, vous n’avez pas honte !»  mais aussi des confidences qui font le sel de son ouvrage. Tour d’horizon en cinq volets d’un auteur et d’un sujet réjouissants.

De la résistance au clitoris.

Si l’on s’étonne que Rosemonde Pujol, alias Colinette (son «nom de guerre» ), chevalier de la Légion d’honneur, Médaille de la Résistance avec rosette et grade d’officier, s’intéresse au «siège du plaisir féminin»,  elle n’y voit au contraire que «pure logique»  : «J’ai toujours mieux aimé faire que subir.»  De la même façon qu’elle lutta jadis contre l’occupant, elle lutte aujourd’hui contre l’ «andro-centrisme»  ou «culte du phallus».  «J’ai interrogé des lycéennes et leurs professeurs de SVT [sciences et vie de la terre, ndlr]  , raconte Rosemonde, indignée. Eh bien encore aujourd’hui, dans les manuels, alors que tous les organes masculins sont minutieusement décrits, on ne trouve rien sur le clitoris.»  Elle cite l’exemple d’une professeure de terminale qui, en tentant d’apporter plus d’explications sur le «bouton magique»,  s’est attiré l’ire de sa hiérarchie et des parents d’élèves.

«Petit pénis».

Pour Rosemonde Pujol, tombée enceinte à 41 ans (son premier et unique enfant), le plaisir féminin souffre de la dictature de la maternité. «On a beaucoup cherché à me culpabiliser d’être mère sur le tard, comme si j’avais négligé ce pour quoi j’étais faite. Les organes génitaux féminins ne sont valorisés que pour leur fonction reproductive. Le clitoris est méprisé car il est stérile.»  Cette «inutilité reproductive»  serait l’origine du tabou. «Plus de 80 % des femmes que j’ai interrogées ignoraient le mode d’emploi et l’anatomie de leur clitoris.»  Déterminée à combler ces lacunes, Rosemonde Pujol n’est pas avare en descriptions. «C’est un beau cas d’égalité homme-femme, le clitoris. Comme le pénis, il possède un gland, un prépuce, et un petit nerf moteur, le nerf érectile, qui prend sa source au cerveau.»  Ça, c’est pour la partie visible, soit un cylindre d’environ deux centimètres de haut sur moins d’un centimètre de large. A l’intérieur, «la forme cylindrique s’épanouit en un volume près de dix fois supérieur à la partie visible» . Ainsi, conclut Rosemonde, «on a un pénis, ils ont un pénis, et pourtant ils veulent qu’il n’y ait que le leur qui compte !». 

Masturbation de 0 à 100 ans.

Lorsqu’elle était jeune élève pensionnaire chez les jésuites, Rosemonde Pujol se masturbait en lisant des récits sacrés. «Je ne savais pas que c’était interdit, ni que cela s’appelait masturbation. J’avais l’impression en ressentant ce plaisir de rejoindre Dieu et de devenir sainte.»  Des années de culpabilisation puis d’émancipation plus tard, Rosemonde assure que «la masturbation clitoridienne est un geste pur, puisque pratiqué de manière innée. Le fœtus se masturbe dans le ventre de sa mère».  Pur, et pérenne. «A partir d’un certain âge, c’est la seule chose qui continue à vivre aussi fort qu’avant,  s’exclame Rosemonde. Les amours sont mortes, le clitoris est vivant !» 

«Un moyen de survie»

Distançant largement le pénis, le clitoris posséderait quelque 8 000 à 10 000 capteurs sensitifs, quand son homologue masculin n’en compterait que 3 000 à 4 000. Les capteurs neuronaux du clitoris (plus nombreux également que ceux des doigts, des lèvres ou de la langue), une fois stimulés, entraînent la libération d’une hormone de plaisir, l’ocytocine. «Ce que m’ont dit les médecins,  confie Rosemonde, c’est que grâce à cette hormone, le clitoris est un véritable moyen de survie pour femmes. Un bain de jouvence. Un produit de beauté.»  Comme deux de ses amies nonagénaires, ­elle voit là le secret de sa longévité. «Les sages-femmes du Moyen Age caressaient le clitoris des femmes enceintes, car tout ce qui rendait la mère heureuse rendait l’enfant heureux. Maintenant la grossesse, c’est : Ne faites pas ci, faites attention à ça. J’ai l’impression d’être en 1917, l’année de ma naissance, pas en 2007.» 

La poésie du clitoris.

Il paraît que les Italiens, pour évoquer les caresses clitoridiennes, disent qu’ils «jouent de la mandoline».  Rosemonde apprécie la métaphore. «Le clitoris est un organe poétique, car c’est l’un des rares à n’avoir aucune utilité productive. Il offre l’évasion, la douceur.»  Elle marque une pause en souriant. «Le clitoris permet à la femme qui se trouve laide de se sentir belle. D’ailleurs, elle ne se sent plus du tout : elle flotte dans le bonheur.»"

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vendredi 6 juillet 2007

Choc des "civilisations". Que Ben Laden nous protège !

(Ajout le soir.)


Un peu de René Guénon pour commencer (La crise du monde moderne, 1927, j'utilise l'édition Folio) :

- "C'est là ce sur quoi il est essentiel d'insister : l'opposition de l'Orient et de l'Occident n'avait aucune raison d'être lorsqu'il y avait aussi en Occident des civilisations traditionnelles ; elle n'a donc de sens que s'il s'agit spécialement de l'Occident moderne, car cette opposition est beaucoup plus celle de deux esprits que celle de ceux entités géographiques plus ou moins nettement définies." (p. 45)

- "Nous pensons d'ailleurs qu'une tradition occidentale, si elle parvenait à se reconstituer, prendrait forcément une forme extérieure religieuse, au sens le plus strict de ce mot, et que cette forme ne pourrait être que chrétienne, car, d'une part, les autres formes possibles sont depuis trop longtemps étrangères à la mentalité occidentale, et, d'autre part, c'est dans le Christianisme seul, disons plus précisément encore dans le catholicisme, que se trouvent, en Occident, les restes d'esprit traditionnel qui survivent encore." (p. 52)

- "Pour restaurer la tradition perdue, pour la revivifier véritablement, il faut le contact de l'esprit traditionnel vivant, et, nous l'avons déjà dit, ce n'est qu'en Orient que cet esprit est encore pleinement vivant." (p. 56)

- "Ce n'est point être "antioccidental", si l'on peut employer ce mot, que d'être résolument "antimoderne", puisque c'est au contraire faire le seul effort qui soit valable pour essayer de sauver l'Occident de son propre désordre ; et, d'autre part, aucun Oriental fidèle à sa prope tradition ne peut envisager les choses autrement que nous ne le faisons nous-même ; il y a certainement beaucoup moins d'adversaires de l'Occident comme tel, ce qui d'ailleurs n'aurait guère de sens, que de l'Occident en tant qu'il s'identifie à la civilisation moderne. Quelques-uns parlent aujourd'hui de "défense de l'Occident", ce qui est vraiment singulier, alors que (...) c'est celui-ci qui menace de tout submerger et d'entraîner l'humanité entière dans le tourbillon de son activité désordonnée ; singulier, disons-nous, et tout à fait injustifié, s'ils entendent, comme il le semble bien malgré quelques restrictions, que cette défense doit être dirigée contre l'Orient, car le véritable Orient ne songe ni à attaquer ni à dominer qui que ce soit, il ne demande rien de plus que son indépendance et sa tranquillité, ce qui, on en conviendra, est assez légitime. La vérité, pourtant, est que l'Occident a en effet grand besoin d'être défendu, mais uniquement contre lui-même, contre ses propres tendances qui, si elles sont poussées jusqu'au bout, le mèneront inévitablement à la ruine et à la destruction ; c'est donc "réforme de l'Occident" qu'il faudrait dire, et cette réforme, si elle était ce qu'elle doit être, aurait pour conséquence toute naturelle un rapprochement avec l'Orient." (pp. 59-60)

- "Au point où les choses en sont arrivées, il est grand temps de réagir, et c'est ici, redisons-le une fois de plus, que l'Orient peut venir au secours de l'Occident, si toutefois celui-ci le veut bien, non pour lui imposer des conceptions qui lui sont étrangères, comme certains semblent le craindre, mais bien pour l'aider à retrouver sa propre tradition dont il a perdu le sens." (pp. 67-68)

- "Le monde moderne se défend par sa propre dispersion, à laquelle ses adversaires eux-mêmes ne parviennent pas à se soustraire." (p. 140 - excellent ! remarquable ! la classe !)

- "En particulier, l'Occident n'a pas à compter sur l'industrie, non plus que sur la science moderne dont elle est inséparable, pour trouver un terrain d'entente avec l'Orient ; si les Orientaux en arrivent à accepter cette industrie comme une nécessité fâcheuse et d'ailleurs transitoire [n'était-ce pas là le piège ?], car, pour eux, elle ne saurait être rien de plus, ce ne sera jamais que comme une arme leur permettant de résister à l'envahissement occidental et de sauvegarder leur propre existence. Il importe que l'on sache bien qu'il ne peut en être autrement : les Orientaux qui se résignent à envisager une concurrence économique vis-à-vis de l'Occident, malgré la répugnance qu'ils éprouvent pour ce genre d'activité, ne peuvent le faire qu'avec une seule intention, celle de se débarrasser d'une domination étrangère, qui ne s'appuie que sur la force brutale, sur la puissance matérielle que l'industrie met précisément à sa disposition ; la violence appelle la violence, mais on devra reconnaître que ce ne sont certes pas les orientaux qui auront recherché la lutte sur ce terrain" (p. 155)



Parenthèse sur René Guénon : à première vue et pour l'écrire de façon elliptique, nous serions tenté de dire que ce qui nous sépare de l'auteur de ce livre passionnant et fort stimulant, c'est Durkheim. Mais pour pouvoir développer ce point, il faudrait avoir une meilleure idée de ce que l'auteur entend par Tradition, et notamment en quoi cette Tradition s'apparente au regard que les sociétés holistes portent sur elles-mêmes. Si quelqu'un donc peut me conseiller un livre de R. Guénon plus spécialement consacré à cette "Tradition"...



Un petit détour par Arnold Toynbee pour continuer (Le monde et l'Occident, 1952, éd. Gonthier-"Médiations", pp. 33-34) :

- "Il y a sans aucun doute d'autres idées et d'autres institutions occidentales, qui sont loin d'être des bienfaits ; je n'en citerai qu'un exemple, celui du nationalisme occidental. Les Turcs, ainsi que beaucoup d'autres peuples musulmans ont subi la contagion du nationalisme, comme ils ont subi celle de bien d'autres notions occidentales, salutaires ou pernicieuses. Et nous pouvons nous demander quelle sera la conséquence de l'intrusion de cet idéal étroit dans le monde musulman où les traditions ancestrales enseignent que tous les mahométans sont frères en raison de leur religion commune et malgré les différences de race, de langue ou d'habitat. A l'heure actuelle, dans un monde où la distance a été annihilée par les progrès de la technique occidentale et où l'Occident et la Russie s'affrontent pour imposer leurs conceptions du monde, on est en droit de se demander si la fraternité traditionnelle des musulmans n'apporterait pas une meilleure solution au problème social que la tradition occidentale qui reconnaît la souveraineté et l'indépendance de chaque nation. (...) Il faut espérer que, dans le monde musulman tout au moins, cette maladie occidentale ne se propagera pas et qu'elle sera enrayée par le sentiment d'unité, si fort dans la tradition islamique. Une unité politique et sociale à l'échelle mondiale est nécessaire au salut de l'humanité, d'une façon beaucoup plus pressante aujourd'hui, à l'époque atomique, qu'elle ne le fut jamais dans le passé."



Et finissons par quelques notes saisissantes issues du Gamal Abdel Nasser (L'âge d'Homme, 2000) de Dominique de Roux. Il s'agit d'un ouvrage posthume écrit en 1972 et jamais repris par l'auteur. L'eût-il modifié, réécrit, éventuellement atténué, je l'ignore.

- "La désintégration, la mort, ne sont jamais venues en Islam de l'extérieur, comme cela a toujours été le cas pour l'Occident, mais de l'intérieur. L'Islam, qui exprime la volonté divine, ne peut en effet concevoir, dans le sens de la négation, aucune ingérence extérieure, nulle pression, nulle attaque qui risque de l'emporter sur l'unité monolithique de son origine, ni sur la puissance de sa foi. Dans l'Islam, toute irruption des ténèbres, toute subversion historique est une faille. Suivant la doctrine subversive du ver dans le fruit, l'Islam ne saurait être attaqué que de l'intérieur. Aussi le véritable combat révolutionnaire de l'Egypte nassérienne ne portait-il pas tellement sur les lignes extérieures de sa géopolitique mondiale, que sur le double anneau intérieur du combat à mort, livré pour la conquête de l'unité de l'Egypte, pour la reconquête de l'unité intérieure du monde arabe.

René Guénon : «Dans la tradition islamique, ces deux sens de la guerre, ainsi que le rapport qu'ils ont réellement entre eux, sont exprimés aussi nettement que possible par un hadîth du Prophète, prononcé au retour d'une expédition contre les ennemis extérieurs : "Nous sommes revenus de la petite guerre sainte à la grande guerre sainte", tandis que la guerre intérieure est "la grande guerre sainte", c'est donc que la première n'a qu'une importance secondaire vis-à-vis de la seconde, dont elle est seulement une image sensible ; il va de soi que, dans ces conditions, tout ce qui sert à la guerre extérieure peut être pris comme symbole de ce qui concerne la guerre intérieure, et ce que ce cas est notamment celui de l'épée.»

La malédiction intérieure du monde arabe, c'est l'Occident, c'est la tentative jamais accomplie de l'unité. Des Abassides à Nasser, le combat mystique de l'Islam n'a jamais cessé de s'opposer aux puissances divergentes de la négation du tout, de la désintégration, dans lesquelles se complaisent, avec une morne jouissance, les peuples de la Foi et de la pauvreté.

Dans ce sens, la révolution nassérienne est, avant tout, un retour à l'archétype fondamental de l'Islam qui, en tant que volonté de l'unique, à la fois imposée et sacrificiellement vécue, devient à tout instant attestation vivante de l'unique, et, en tant que tel, une action de retour révolutionnaire à l'unité des origines, à l'unité de la fin." (pp. 21-23)

- "De 1962 à la veille de la guerre de 1967, Nasser va se débattre et s'enliser dans les yéméneries du monde arabe, sac de vipères de débiles mentaux à la Hussein et de traîtres abjects à la Hassan II faits tous les deux pour s'entendre avec les Farouk, cour d'eunuques et autres ballets tantousards qui profitent de la pauvreté du monde arabe et l'empêchent de faire face aux recommencements du monde.

Jusqu'à sa mort, Nasser va s'épuiser dans ces combats subalternes - fiascos qui n'en finissaient plus d'être préliminaires. Et quand l'unité du monde arabe un jour sera réalisée, il portera à jamais, cet empire, comme une autre Kaaba, le deuil de cet homme foudroyé par la honte du combat qu'on lui infligea contre ses frères et contre lui-même, pour mieux les réunir." (p. 44)

- "Le 29 novembre 1947 fut marqué par le vote moralement concussionnaire et politique criminel des Nations unies qui donnait à l'impérialisme israélien la possibilité de passer à l'éviction et même au massacre du peuple palestinien, gênant de par sa seule existence. Devant cet acte de solution finale, les jeunesses arabes et surtout égyptiennes, alors que l'attitude de leurs gouvernements était plus que suspecte, se levèrent en masse poour faire face à la situation." (p. 39)

Entre parenthèses, la "proximité" revendiquée par Maurice Dantec à l'égard de Dominique de Roux, apparaît soit comme une louable ouverture d'esprit, soit comme une preuve d'inconscience, lorsqu'on lit ces lignes ou celles qui suivent, ou que l'on pense au titre du chapitre III : "Le sionisme, avant-garde stratégique avancée du complot impérialiste mondial".

- "Quand on approfondit les problèmes de l'unité arabe, il nous faut poser, comme ne manque pas de le faire la nouvelle géopolitique égyptienne, le préliminaire total, qui est celui de la différence de structure politique et sociale existant actuellement entre les diverses nations qui, de l'Atlantique au golfe Arabique, constituent ensemble le monde de la communauté de destin arabe.

Quelle structure communautaire de destin y a-t-il entre un régime socialiste d'avant-garde, comme ceux de l'Algérie et de la Libye, et les Etats néolithiques du Koweit, du Maroc, etc. ? L'interrogation décisive. La dialectique négative de l'impossibilité structurale d'une grande politique arabe commune représente en effet la faille par où ne cessent de s'introduire la contradiction fatale, les antagonismes politiques soigneusement entretenus, au sein du monde arabe, par les services spéciaux de Tel-Aviv, par les grandes agences sionistes internationales." (p. 84)

- "La question du sens de l'histoire aujourd'hui, à l'heure où de Hegel à Marx la dialectique s'est dégradée en sous-histoire, instrument et moteur subalterne de la fin de l'histoire, de son immobilisation face à l'opacité et au ralentissement de sa capture dramatique au piège des totalitarismes décadents et nuls, la question du sens de l'histoire, dis-je, débouche sur le vide de tout cycle historique replié sur lui-même. Autrement dit, la question du sens de l'histoire ne se pose plus en termes de destin, ni en termes de liberté comme l'eussent voulu un Malraux et, derrière celui-ci, un Saint-Just, mais termes de crime et, au-delà du crime, en termes de putréfaction, en termes non pas d'orgueil brisé, mais d'humiliation humiliée.

Les bourreaux par les temps qui courent s'effacent lentement devant la dictature atroce et somptueuse des victimes.

Dans ce coin du monde où la géopolitique (...) situe le lieu du grand tournant final de l'histoire mondiale en Méditerranée orientale, ce qui constitue et illustre la part de la victime face à l'humiliation, qui en édifie sans cesse le projet historique et la très fragile intelligence historique nouvelle, n'est que l'écartèlement, que l'écrasement sacrificiel de la nation palestinienne par les agents du néant et leurs totems morts et illusoires. Ainsi, dans cette région du monde, parfois, recouvrait-on les idoles mortes de quartiers de chair humaine encore vivante pour se donner l'illusion de faire vivre ce qui n'appartient qu'à la mort. Mais, en même temps, c'est par là que s'infiltrent les courants souterrains de l'histoire mondiale en marche, le grand clivage révolutionnaire des forces qui se rassemblent obscurément et se tiennent tête, pour l'heure où il leur faudra répondre à l'appel anti-impérialiste du jour." (pp. 88-89)


Et voici la fin du livre, p. 96 :

- "En conclusion, et tout est là, il aura fallu deux guerres mondiales intra-occidentales pour que le centre de décision géopolitique se déplace de l'Europe centrale vers le Moyen-Orient, deux guerres mondiales pour que la Palestine - ce que Menahem Begin appelait la patrie historique du peuple juif en terre d'Israël - devienne le centre géopolitique du monde.

Pour ceux qui savent surprendre l'essentiel, la clé de la politique mondiale en 1972 tient dans la thèse géopolitique de pointe selon laquelle, peut-on dire, qui tient la Palestine tient le monde.

En effet, qui tient la Palestine tient le monde."





Ajout du soir (espoir).

Oui, concernant l'attirance que peut avoir Maurice Dantec pour Dominique de Roux, j'ai été un peu rapide ce matin. Par-delà les différences quant aux diagnostics géopolitiques, une certaine vision apocalyptique de l'histoire, un certain goût aussi pour la pose, peuvent rapprocher les deux auteurs, étant bien entendu, sur ce que je connais d'eux, que D. de Roux atteint par moments un niveau que je n'ai jamais vu M. Dantec effleurer, tant s'en faut.

Un exemple parmi d'autres :

- "Catholique puisqu'il avait dépassé le catholicisme, humain puisqu'il avait dépassé l'homme - donc tout ce qui est étranger à l'homme lui était familier -, français parce qu'il n'avait plus d'illusions sur la France, Baudelaire aurait pu être un extraordinaire ministre des Affaires étrangères. Il avait en effet une vue transcendantale de la société et de l'histoire, et il ne s'inventait pas les principes à partir de l'analyse des choses qui sont, il allait vers les choses qui sont à partir du principe qui les fait être." (Immédiatement, 1972, rééd. "La petite vermillon", p. 109)


Et puis un autre, pour la route :

- "Un des secrets de Dostoïevski : il a prévu l'avènement du matriarcat sur le père, la démocratie ou le règne du clitoris, l'amazonisation." (p. 122)

Mais nous parlerons du clitoris, cet organe à la fois merveilleux, impossible et bien pratique, plus tard...

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