dimanche 4 avril 2010

"J'avais l'air d'un con, ma mère..." Histoire sans fin.

Ce qui suit est une façon de traiter le problème Ferrat-FN-Bonnet. Ainsi que vous allez le constater, j'ai vite été amené, pour clarifier ces débats (je rappelle la question d'origine : y a-t-il quelque chose de commun entre Jean Ferrat et le FN d'aujourd'hui ?), à m'embarquer dans des généralités bien éloignées, pour l'instant, de l'auteur de Ma France. Et en même temps, d'une certaine manière, tout est dit ici. Je ne sais donc pas encore si je mettrai les points sur les i (de la connerie de M. Bonnet) et reviendrai précisément sur l'oeuvre de Ferrat, ou si j'en resterai là. Bonne lecture !


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Vous connaissez j'imagine le slogan d'Alain Soral : « Gauche du travail, droite des valeurs ». Il est loisible d'en discuter la cohérence, et/ou de s'étriper sur certaines de ces « valeurs » ; ce qui en fait l'efficacité est simple et permet de distinguer ce qui est trop souvent mélangé : on peut être pro-ouvrier, pro-syndicats, voire révolutionnaire si l'on veut, sans être pour le mariage homo ou la consommation de porno par les ados et pré-ados ; réciproquement, on peut avoir un attachement pour des valeurs conjugales (la fidélité) et familiales (un certain respect de l'autorité parentale) sans être pris d'érection à la vue du bouclier fiscal ou du démantèlement des services publics.

Exprimé ainsi, cela semble d'une simplicité proche de la banalité la plus éculée, mais je ne crois pas que l'on puisse retirer à Alain Soral ce mérite d'avoir su remettre ce genre de « banalités » sur la table.

« Les extrêmes se rejoignent » : durant ma jeunesse gauchiste je ne supportais pas ce lieu commun que les « centristes » (et les « centristes » - ainsi d'ailleurs que les « fachos » -, cela faisait alors beaucoup de monde pour moi) me jetaient périodiquement à la gueule. Il est bien clair que comme tout lieu commun il a sa part de vérité - je l'ai d'ailleurs récemment retrouvé dans les convergences théoriques que Boutang retrace entre Maurras et Georges Sorel, voire Lénine (pp. 119-121 de l'édition Plon de Maurras. La destinée et l'oeuvre), autant dire qu'il ne date pas d'aujourd'hui.

Cette convergence des extrêmes peut se faire à différents niveaux. Dans l'exemple que je viens de citer, il y a une dominante de la pratique, via la thématique du « coup », dans laquelle on peut inclure l'idée du « Grand Soir » : retourner tout le système en une seule fois. Chez Lénine et Maurras, c'est par le biais d'une minorité active qui retourne à son profit et, en principe, à celui de tous, le système économique et politique centralisé ; chez Sorel (et Marx), il se trouve un moment où l'on atteint le seuil critique de la prolétarisation généralisée, les faibles assez nombreux et décidés deviennent forts et virent leurs patrons du paysage. (Lénine d'ailleurs fait une sorte de jonction entre les deux thèmes.)

La convergence des extrêmes que l'on peut trouver chez A. Soral, qui est aussi une façon de reprendre à son compte notre cliché et de le retourner, justement, est plus d'ordre théorique : retrouver ce qui, à gauche du PS et à droite de l'UMP (notamment), est commun, par-delà les apparences. L'insistance sur le mariage gay, dans ce contexte, n'est pas accidentelle ni de nature homophobe (même si elle peut flatter les mauvais penchants de certains) : elle vise à distinguer l'essentiel du secondaire. Cet essentiel me semble-t-il est la conscience que le rejet du capitalisme, ou à tout le moins la diminution de ses effets négatifs et destructeurs, ne peut se faire qu'en s'appuyant sur certaines valeurs morales. D'où la critique du trotskysme et des organisations trotskystes, qui ne sont pas avares de grands mots anti-capitalistes, mais d'une part prêchent une morale libertaire qui dans le contexte actuel rejoint certaines tendances capitalistes fortes, d'autre part - et, peut-être plus de mon point de vue que de celui d'Alain Soral, surtout - n'arrivent pas imaginer qu'il puisse y avoir au moins des questions à se poser sur les possibilités réelles de coexistence de ces divers mots d'ordre politiques [1].

Je pars ici d'Alain Soral parce qu'il dirige une organisation politique et du fait de son parcours, du PCF au FN et au-delà, comme dirait Buzz l'Éclair, qu'il incarne et revendique cette convergence des extrêmes, mais ce dernier paragraphe pourrait me semble-t-il s'appliquer sans grand problème à un Jean-Claude Michéa [2].

Laissons de côté pour aujourd'hui la problématique des rapports entre État et capitalisme, telle que je la rappelle notamment, et à propos d'A. Soral, ici, et concentrons-nous sur un point particulier, la difficulté théorique et pratique à retrouver des valeurs, ce qui signifie nécessairement des interdits, des prohibitions, sans pour autant cautionner des « archaïsmes » ou, en tout cas, des comportements assez bas. Pour le dire encore une fois sous la forme d'une évidence : ce n'est pas parce qu'il y a un courant de fond libertaire qui mêle à la fois capitalisme et moeurs « libres » dans un même rejet de toutes formes de frontières, que l'on peut sérieusement imaginer que l'on va trouver une réponse aux maux du capitalisme dans l'interdiction du mariage homosexuel.

Sans prétendre résoudre cette « difficulté théorique et pratique », on indiquera ici que si les valeurs impliquent des interdictions, si elles se formulent parfois sous la forme d'interdictions (sept commandements sur dix...), les valeurs sont d'abord des définitions : elles instituent. Même quand elles interdisent, elles font partie d'un système qui est avant tout positif en ce qu'il produit du sens (les commandements qui prennent la forme d'une prohibition composent, avec les trois commandements positifs, un ensemble - le Décalogue - lui-même inscrit dans un ensemble plus vaste - la théologie biblique).

Ce qui signifie que la force d'une civilisation, d'une certaine manière, ne se mesure pas tant au contenu propre de ses valeurs, même si l'on peut toujours avoir des préférences personnelles pour le paganisme grec plutôt que pour le Moyen Age chrétien, ou le contraire, qu'à sa capacité à équilibrer définitions et interdictions, ou à équilibrer aspects positifs et aspects négatifs des définitions de valeurs. Reprenons le thème de l'homosexualité, ainsi que les exemples de civilisation que nous venons d'évoquer. Un homosexuel, devant le choix hypothétique de vivre à Athènes au Ve siècle avant J.-C. ou en France au XIVe ou XVe siècle, optera sans doute pour la première solution (à moins qu'il n'aime les plaisirs de la clandestinité...). Mais il serait absurde d'en conclure pour cette seule raison que la civilisation athénienne est intrinsèquement supérieure à la civilisation européenne médiévale. Ce qui compte, du point de vue très général qui est le nôtre ici, n'est pas tant ce que les cultures « pensent des pédés », que la façon dont elles articulent les valeurs cardinales qui sont les leurs avec ce qui dans le réel ne peut y être inclus. Dans le cas de la civilisation médiévale (entre autres) : un certain rapport hiérarchique entre homme et femme, l'hétérosexualité comme loi naturelle - que faire alors de l'homosexualité, du fait qu'en dépit de cette loi naturelle elle existe ? La force et la richesse d'une civilisation se mesurent alors à sa capacité à intégrer ce qu'elle a du mal à reconnaître, à lui trouver une place - même cachée. Sous cet angle d'ailleurs il n'est pas sûr que sur la durée le Moyen Age chrétien ait été plus dur et/ou plus incohérent avec ses « sodomites » que la civilisation athénienne et ses tendances égalitaires, à l'égard des femmes (et des métèques) [3].

« Une place, même cachée » : il est bien évident qu'à force d'accepter ce qui ne va pas dans son sens, éventuellement en le dissimulant comme la poussière sous le tapis, une civilisation court le risque de dévaloriser ses propres valeurs - c'est le cas exemplaire de ce que l'on a fustigé comme « l'hypocrisie bourgeoise » : les discours et les comportements ne sont plus en adéquation dans la partie même de la population qui veut dicter ses valeurs aux autres. Mais, pour réelle qu'ait été et soit encore cette hypocrisie, avec toutes les péripéties romanesques tragiques ou comiques qu'elle permet aux artistes de tous genres [4], il faut tout de même prendre garde à ne pas jeter le bébé de la conscience des limites des valeurs par rapport au réel avec l'eau du bain du laxisme bourgeois envers soi-même.

Il faut du caché, il faut de l'implicite : rappeler cette évidence a quelque chose de dérisoire. Non tant parce que notre société trop souvent l'oublie, même si elle a du mal à vivre avec : pour continuer sur le même exemple, nombreux sont ceux, et parmi eux des pédés, qui vivent très bien avec l'idée que « les homosexuels sont des gens comme les autres » mais qu'il n'est pas nécessairement souhaitable que l'institution du mariage leur soit ouverte - alors même que des tendances sociologiques fortes poussent à ne pas admettre ce partage, à voir dans cette différence un énorme scandale. Mais ce qui est ici quelque peu « dérisoire », c'est de devoir réclamer du caché, de l'implicite, alors que celui-ci ne peut se mettre en place que discrètement, presque clandestinement, au fil du temps : notre position (c'est-à-dire, à la fois la thèse que nous, AMG, soutenons et ce qui semble être, à nous, Français de 2010, notre place dans l'histoire) n'est pas illogique en tant que telle, car nous savons bien (AMG et les autres Français de 2010) que cet implicite se mettra en place de lui-même, mais elle est quelque peu paradoxale, puisque, à part rappeler aux exhibitionnistes de tous poils, dans des textes comme celui-ci et dans une certaine discrétion globale de nos comportements dans la vie quotidienne, les vertus (cachées ?) de l'intimité, il n'y a pas grand-chose que nous puissions faire...


...Et sans doute pas conclure. Une remarque tout de même pour finir : je n'avais pas prévu, en commençant à rédiger ce texte, que j'allais autant m'appuyer sur la thématique de la sexualité, en l'occurrence de l'homosexualité. Et ce d'autant plus que je démarre en écrivant avec Soral que cette question est nettement moins importante que l'on ne veut bien le dire. Ici comme ailleurs, il ne faut pas confondre contradiction et paradoxe. L'époque est égalitaire, tant mieux et/ou tant pis. Et dès que l'on essaie de rapprocher cet égalitarisme des thématiques des rapports entre les sexes (un exemple récent, où j'interviens d'ailleurs, chez M. Cinéma), on tombe très vite dans de sacrés sacs de noeuds. Ce pourquoi il faut bien prendre en compte le fait que notre société mêle ces différents sujets, et expliquer pourquoi elle a au moins en partie tort de le faire. Ici, la question du mariage gay, pour A. Soral me semble-t-il comme pour moi-même (cela avait déjà été le cas à l'époque), a ceci d'intéressant qu'elle se trouve au centre de ces débats sur l'égalitarisme, la différence des sexes..., et permet, tout en clarifiant donc certaines idées, d'en rester, en général, à la surface juridique des choses. Car bien sûr, si l'on veut reprendre la démonstration qui a été la mienne en faisant intervenir les rapports hommes-femmes, on ne peut plus se cantonner à la question du Droit : il faut mettre les mains dans le cambouis (N'écoutez pas Mesdames !) des relations (hiérarchiques, eh oui) entre les sexes, et on n'en finit plus, et on n'avance pas d'un pas...

Peut-être faudra-t-il s'y attaquer un jour. Je veux dire : tout le monde s'y attaque chaque jour que Dieu fait, mais peut-être que le cas de Ferrat, à l'origine indirecte de ce texte, nous incitera à y revenir bientôt. A suivre, d'une manière ou d'une autre...


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[1]
J'exagère : il peut y avoir des débats, notamment quand surgissent des problématiques devant lesquelles la doxa trotskiste se trouve dépourvue. Dans La "gauche", les Noirs, les Arabes (La Fabrique, 2009), Laurent Lévy décrit ainsi les secousses internes de la LCR au moment de la loi « anti-foulard ». Il reste qu'à l'heure actuelle, dans l'ensemble, l'organisation d'Alain Krivine et Olivier Besancenot préfère éviter de se poser trop de questions sur la cohérence de ses positions proprement politiques et de ses positions dites « sociétales ».


[2]
Ceci sans remonter à Chesterton, que d'ailleurs J.-C. Michéa vient de rééditer... En revanche, il faut bien comprendre que le thème de la « moralisation du capitalisme » n'a rien à faire ici, et est même contradictoire avec nos préoccupations. On peut toujours mettre fin à certaines pratiques, et cela peut avoir des effets positifs indéniables, mais il ne s'agit pas pour nous d'essayer de moraliser quelque chose d'essentiellement amoral, dont on accepte par ailleurs l'existence comme un fait acquis : il s'agit au contraire de voir à quelles conditions l'on pourrait le remplacer par une structure moins sauvage.


[3]
Ce passage doit beaucoup à Louis Dumont, que ce soit pour la notion de hiérarchie ou pour celle de résidu, ce que chaque société ne parvient pas à accueillir au sein de son système de valeurs. J'explique en fin de texte pourquoi j'ai préféré ne pas entrer dans trop de détails sur le concept de hiérarchie. On peut se reporter à la postface de l'édition « Tel » (1979) de Homo hierarchicus (Gallimard, 1966) ainsi qu'aux Essais sur l'individualisme (Seuil, 1983), et, concernant le « résidu », au § 22 de Homo hierarchicus.


[4]
A mesure que le bourgeois s'efface, l'artiste aussi, et l'on sent mieux à quel point ils étaient liés. Le premier aime que l'on parle de lui, même pour s'en moquer, le second aime être regardé et se moquer du premier : ils étaient faits pour s'entendre. D'où l'aspect vaudeville d'une grande part de l'art du XIXe siècle et du premier XXe : Flaubert, Proust, Morand...

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mardi 24 novembre 2009

Gauchistes, encore un effort, par pitié... (II)

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Our hero !


J'ai écrit je ne sais plus où que la fonction historique de Nicolas Sarkozy serait peut-être de permettre aux Français de refaire (un peu de) leur unité contre lui, en leur faisant prendre conscience, non de leur identité nationale, mais de leurs valeurs, valeurs incompatibles avec les siennes (pour autant qu'il en ait : je vous avais écrit tout un sermon sur ce thème il y a bientôt un an, n'hésitez pas à le relire, il tient délicieusement le coup). Il me semble qu'il est déjà en train de réussir à réconcilier de Gaulle et Le Pen, ce qui, même si le temps a passé depuis les accords d'Évian, n'est pas un mince exploit. Éric Besson et la lumpen-racaille ont beau faire, les gens de droite voient bien que le bougne est problème second, pas premier. Pour le dire en reprenant les termes de P. Yonnet, ce qui compte est la nation en acte, pas une identité factice. Ou, très prosaïquement : on peut penser et dire du mal des immigrés, on préfère tout de même un sympathique et compétent plombier rebeu (et ceux qui croient que je prends les plombiers de haut feraient bien d'ausculter leur propre subconscient) à un politicien qui pontifie sur la France tout en essayant de vous prendre par tous les trous.

Ach, si seulement la gauche... Il y a trois ans je m'étais ému du peu de compréhension par les auteurs de gauche des notions de communauté et de holisme. Soit dit en passant, je n'avais alors pas lu Michéa (sauf peut-être Impasse Adam Smith), qui fournit sur ce point d'intéressants outils d'analyse. Quoi qu'il en soit, je pourrais vous faire le même numéro sur ce thème : cela a beau faire des dizaines d'années qu'un juif marxiste de gauche (merde, ça en fait des certificats de bonne conduite !), en l'occurrence l'excellent Gunther Anders, les a prévenus qu'il était devenu plus important que tout d'être conservateur, pour, dans un premier temps, préserver ce qui peut encore l'être, s'ils l'évoquent avec révérence, c'est pour oublier tout aussitôt ce sage conseil - ou s'offusquer si ce même conseil provient d'un goy non marxiste pas toujours de gauche.

L'erreur est pourtant ici à peu près la même que celle des gens de droite qui voient dans le krouia la source de tous leurs maux : il s'agit de faire porter trop de choses, positives ou négatives, sur les épaules de l'étranger, de l'immigré, du sans-papier. De même que les problèmes d'immigration sont seconds par rapport à la question du pouvoir politique de la France, la souffrance du sans-papier, pour réelle qu'elle soit, ne doit venir qu'en second, dans l'esprit d'un Français, par rapport à la souffrance de ses compatriotes - et là encore, ceux qui croient que lorsque j'écris « en second » je pense « on s'en fout » feraient mieux de réviser leur concept de hiérarchie - je ne prêche pas du tout l'indifférence, je rappelle ce qui me semble un ordre de priorités. Pour enfoncer le clou : un sans-papier malien peut être humainement plus intéressant qu'un gros con de Français, et il y en a !, mais si l'on ne veut s'occuper que de la souffrance du premier et pas de celle du second, fût-il un chômeur alcoolo xénophobe, il n'y a alors qu'une attitude cohérente : renoncer pour soi-même à tous les avantages que l'État(-Nation) peut offrir - et il y en a ! Si l'on accepte un tant soit peu l'idée de nation, on est bien obligé, en tout cas on devrait se sentir obligé d'être solidaire de ses compatriotes, tout difficile que cela puisse parfois être. Cela n'implique aucune renonciation à aucun idéal d'universalité que ce soit.

- Ce modeste rappel de priorités logiques n'empêche donc pas, il s'en faut, de « soutenir » autant les immigrés que French Popu. On peut très légitimement considérer que le mieux serait que la situation s'améliore aussi bien « ici » qu'« ailleurs » (Heil Godard !). Mais là encore, il faut être précis : si les politiques des pays occidentaux contribuent à maintenir une certaine partie du monde dans la misère, et donc à encourager les flux migratoires (qui ceci dit ne concernent pas nécessairement les plus pauvres), il est abusif d'accuser de tous les crimes le Français moyen qui trime pour nourrir sa famille, et cela reste abusif même s'il proclame se foutre du tiers-monde comme de sa première carte de France (pour ceux qui comprennent la métaphore).

En résumé :


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il est grand temps que D. Gluckstein et G. Schivardi enculent Besancenot un bon coup (ils peuvent y aller à sec, c'est déjà bien ouvert, Sarko a dégagé la voie) ; ceci fait, qu'ils aillent boire un verre au Wepler


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avec Villepin et Le Pen - et, tant qu'à faire, moi-même, je serais heureux d'entendre, la bouche pleine de joue de boeuf au Riesling mais l'esprit attentif, ce qui pourrait alors se dire.

- Et certes de l'eau risque de couler sous les ponts d'ici là. Quel est donc le statut de tout ce discours ? J'affirme mais ne prouve guère. Prends-je pour autant mes désirs pour des réalités ? Je crois trop bien connaître les capacités d'inertie de mes compatriotes pour me bercer d'espoirs illusoires. Reste un certain air du temps, que j'espère flairer à peu près bien. Et quelques références, que je vous donne pour finir :

- le dernier papier d'Alain Soral, où sont évoqués les rapports entre de Gaulle et la droite nationale ;

- un texte parmi d'autres de ce site irrégulier mais si réjouissant parfois, L'Organe ;

- à gauche, l'excellente réaction de Jacques Sapir à cet amusant projet - vous avez voulu Sarko, vous l'avez eu - visant à rendre les élèves de Terminale scientifique encore plus abrutis qu'avant. Vous ne manquerez pas de noter que J. Sapir ne diabolise pas plus que bibi les questions sur la nation, se contentant d'émettre quelques réserves sur M. Éric Besson. C'est bien le moins. Heureusement, la justice veille !


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Et elle n'est pas contente !

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mercredi 8 avril 2009

Ne travaillez jamais !

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En guise de remerciement amical à celui qui m'a offert le livre d'où sont issues les lignes qui suivent, et en attendant la troisième livraison de notre "Apologie de la race française...", voici aujourd'hui un texte qui, comme celui de Raymond Aron il y a peu, vaut autant par son contenu que par la surprise que peut causer la mise en rapport de ce contenu avec l'image que l'on a spontanément de l'auteur, chroniqueur au Figaro et à L'Express. Nous sommes en 1948.

"Ceci en tout cas n'est pas imaginaire : l'effort titanesque de la Russie soviétique pour atteindre en dix ans et pour dépasser la production des Etats-Unis. M. André Carrel, qui en revient, encore mal réveillé de son enchantement, assure aux lecteurs de L'Humanité que « l'ouvrier soviétique s'est tourné avec un optimisme joyeux vers sa fraiseuse, son four-martin, son marteau-piqueur, son tracteur, il a craché dans ses mains et il a dit : “On peut y aller !” »

Oui, bien sûr : sans la foi rien de grand ne s'accomplit en ce monde. Sans la foi stakhanoviste qui soulève l'élite de la classe ouvrière russe, le plan quinquennal n'aurait aucune chance d'être accompli en quatre ans. Il reste que pour violenter la matière, que pour la dompter dans un temps record, il a toujours fallu, au siècle de Chéops comme au siècle de Staline, qu'un petit nombre d'hommes fasse suer à des esclaves sans nombre leur suprême sueur. (...)

Et je resonge à ce forcené de dix-neuf ans, à ce Rimbaud qui s'enferme dans le grenier de sa mère, à Roche, au mois de mai 1873 ; j'entends sa protestation rageuse contre le travail forcé : « J'ai horreur de tous les métiers », balbutie cet ange furieux, dressé au seuil de l'ère industrielle. « Quel siècle à mains... Jamais je ne travaillerai. » C'est la révolte en quelque sorte viscérale, c'est le non serviam d'une humanité qui pressent sa condamnation au « rendement » forcé jusqu'à la mort pour le compte de divinités sans entrailles qui n'ont pas, comme les patrons en chair et en os, un mufle qu'elle puisse haïr : l'Etat, la race, le Parti.

Vers le même temps, un Genevois, Henri-Frédéric Amiel, écrivait [et c'est digne d'un primitif des Trobriand, foi de Genevois !] : « L'activité n'est belle que si elle est sainte, c'est-à-dire dépensée au service de ce qui ne passe pas. » Enfin, une troisième parole me revient : celle de cette vieille paysanne de chez nous à qui on demandait ce qu'elle faisait, toute la journée, assise sur une chaise dans l'église, et sans même prier, et qui répondit simplement : « Je Le vois et Il me voit. »

Ces êtres si différents les uns des autres : cet adolescent forcené dans le grenier de son enfance (...), ce protestant genevois, cette vieille femme illettrée, chacun dans son ordre, expriment d'avance la protestation des poètes et des saints qui refusent de tourner la meule pour le compte d'un maître étranger, qui exigent de rester les maîtres de leur âme, pour la sauver ou la perdre - librement."

François Mauriac, Le Figaro, 28 janvier 1948 ; repris dans La paix des cimes. Chroniques 1948-1955, Bartillat, 2009, pp. 14-16.


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Figaro pour Figaro, c'est autre chose que du Rioufol... On pourrait d'ailleurs s'amuser à comparer ce dernier à son alter-ego Olivier Besancenot, tant les deux commettent le même genre d'erreur. Le premier s'inquiète de l'identité française et de son devenir, tout en voulant laisser les patrons faire ce qu'ils veulent - donc, de fait, utiliser de la main-d'oeuvre immigrée - et en semblant ignorer que s'il y a un pays occidental où l'Etat a joué un rôle constitutif dans l'élaboration de la Nation, c'est bien le nôtre ; le second veut un Etat-Providence fort, mais ne veut pas des frontières qui permettent à la puissance de l'Etat, lequel ne peut être seulement Providence, de s'exercer.

Laissons ces deux laborieux morpions gratter indéfiniment et en toute complémentarité de médiocres les mêmes zones d'ombre, et revenons à Mauriac, qui, comme Chesterton - un auteur que j'ai scandaleusement sous-utilisé, à charge de revanche -, a le bon goût de rappeler quelques « fondamentaux » chrétiens sur la liberté et l'esclavage. Cela m'intéresse aussi, incidemment, pour les ponts ainsi dressés entre tradition et modernité, et c'est en ce sens que j'ai évoqué en passant les Trobriand.

On peut toujours répondre que chez les « Argonautes » de Malinowski la Kula était une cérémonie officielle, qu'il y avait autant de conformisme là-bas qu'il y en a ici... et on aura je crois confondu deux choses : le besoin pour toute société d'être réglée par quelques valeurs cardinales, principielles (la difficulté je le rappelle pour la nôtre étant qu'une de ses valeurs est l'individualisme, qui lui-même est un puissant dissolvant de valeurs) ; la passivité de la masse, ou de la majorité des individus par rapport à ces valeurs. Ces deux caractéristiques n'ont pas de raison de différer beaucoup selon que l'on se trouve dans une société moderne ou une société traditionnelle : les grands hommes, quoi que l'on entende par là, sont par définition rares, et il ne nous semble pas que desserrer, au moins en apparence d'ailleurs (l'individualisme est une valeur forte), la contrainte des « valeurs cardinales » ait tellement rendu les masses moins passives que ça (c'est le paradoxe de Tocqueville).

Il serait déjà plus intéressant de constater que si conformisme il doit y avoir, celui des Trobriand nous semble nettement plus vivant que le nôtre, moins anxiogène, et évidemment moins destructeur. Ce qui nous fascine dans la Kula, c'est cette capacité à concilier des caractères agonistiques et une forme de paix sociale, capacité qui plus est sciemment organisée - alors que les époques intéressantes de la modernité (depuis la Renaissance) qui ont pu elles aussi être vivantes sans être chaotiques paraissent l'avoir fait par hasard, ou sans s'en rendre compte (la Belle Epoque, par exemple, j'y reviens sous peu).

Mais il serait plus original, pour le coup, de se demander (je l'avais fait incidemment dans le texte sur les « grands hommes » auquel je viens de faire allusion), si la notion même de conformisme (cf. infra) a le moindre sens concernant une société comme celle des Mélanésiens des Trobriand. Qu'il y ait là-bas des différences individuelles, des gens plus ou moins mous, plus ou moins dynamiques, plus ou moins concernés par la Kula, etc., certes oui (heureusement !). Et sans doute (peut-être Malinowski les évoque-t-il, je ne m'en souviens plus) y a-t-il des mauvais coucheurs boudant à l'occasion la Kula et pouvant en dire du mal. Mais quand une société vit autant dans le cérémonial et dans le rituel que celle-ci, un cérémonial et un rituel demandant de surcroît autant d'activité que la Kula (un rituel vivant ne peut s'accomplir mécaniquement, même s'il y a une part d'automatisme dans l'esprit de ceux qui sont habitués à l'appliquer), le terme de conformisme semble bien peu adapté - au point que l'appliquer au passé peut sembler une typique manoeuvre moderne, renvoyant sur les sociétés traditionnelles un mal en réalité secrété par les sociétés modernes.

Je précise à toutes fins utiles qu'il ne faut pas confondre le Mélanésien de Malinowski et Homo Festivus : la Kula peut certes être qualifiée de festive, elle n'emplit pas pour autant toute la vie du Mélanésien (elle n'est d'ailleurs pas son seul mode de commerce), qui sait très bien faire la part des choses à la routine, aux « travaux et aux jours ». C'est justement l'erreur, l'illusion - volontaire à quel point ? rappelons que c'est une illusion encouragée par certains pouvoirs publics -, l'illusion et même l'hallucination (anxiogène elle aussi) du Festivus de P. Muray, que de croire qu'il est possible de toujours vivre dans la fête - et, par ailleurs et en même temps, de faire l'impasse sur le rôle du commerce dans la société, plus important pourtant chez nous qu'aux Trobriand, où l'on avait justement su lui faire sa place en le codifiant sévèrement et en l'imbriquant, bonjour Polanyi, dans une organisation qui le dépasse.


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Nous voilà loin de Mauriac - peut-être. Il serait intéressant, mais au-dessus de mes moyens actuels, de voir quelles sont les caractéristiques sociales qui permettent, suscitent, ou rendent improbable, l'émergence de la figure du saint.

Joyeuses Pâques !





P.S. Je découvre, c'est pain-bénit pour moi, que le terme conformiste, récent, est d'origine protestante. Voici ce qu'en dit le Robert (2006) :

Conformisme. 1904, de conformisme. Fait de se conformer aux normes, aux usages. Péj. Atttitude passive d'une personne qui se conforme aux idées et aux usages de son milieu.

Conformiste. 1666, angl. conformist. 1. Personne qui professe la religion de l'Eglise anglicane. 2. Qui se conforme aux usages, aux traditions, aux coutumes.


Dans le premier sens de « conformisme » et le sens de 2 de « conformiste », il n'y a pas de distinction à faire entre sociétés traditionnelles et modernes. Mais dans le sens péjoratif (le plus courant) de « conformisme », dont on voit bien la filiation avec le sens 1 de « conformiste » (génie de la langue ? Polémique catholique ? Le terme apparaît en tout cas pour désigner un mode d'obéissance intérieur à la règle : nous sommes cette fois en plein dans le paradoxe de Muray-Wittgenstein), non seulement il y a une rupture à faire, celle que je viens d'essayer d'analyser, mais on voit bien que les termes apparaissent avec la modernité, et même avec une des manifestations les plus importantes de la modernité, le protestantisme anglo-saxon. Sale race !



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Sur un sujet proche : la place des lieux communs dans la tradition et dans la modernité.

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lundi 1 septembre 2008

"Une étrange instabilité mentale..."

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D. Cohn-Bendit devant L. Aragon. J'aime bien cette photo, cette sorte de passage de témoin entre deux ordures - t'as intoxiqué les gens depuis des dizaines d'années, à mon tour maintenant ! Le vieux n'est pas ravi, il sait que la tombe s'approche, il rumine sa mise au ban... - il n'en peut mais.



"Nous nous trouvons aujourd'hui dans cette situation affreuse que le sort de la France a cessé de dépendre des Français."

Parmi bien d'autres, cette phrase de Marc Bloch (L'étrange défaite, "Folio", p. 206) résonne tristement aux oreilles d'un Français de 2008 - on se demande si elle a cessé d'être vraie depuis 1940. De Gaulle fit-il plus qu'amuser la galerie ? Un peu plus, peut-être, et peut-être n'était-ce déjà pas si mal. Il n'est pas impossible non plus qu'à terme la Russie et la Chine n'en viennent, comme un effet secondaire de leur propre affirmation d'elles-mêmes, à nous redonner un poids que nous n'av(i)ons pas au sein de l'« alliance » atlantique.

(UE ou pas UE, en effet, je crois en effet que rien n'a fondamentalement changé depuis Chateaubriand, ardent propagandiste des liens franco-russes : toute alliance (commerciale, militaire...) entre la France et la Russie a tellement de chances d'entraîner l'Allemagne à sa suite (ce qu'on appelle de nos jours l'axe Paris-Berlin-Moscou) qu'elle peut avoir une influence considérable - autre chose que de s'agenouiller devant les facilités fiscales du Luxembourg ou de chercher désespérément à faire plaisir à qui nous méprise autant que l'Angleterre. Cela ne signifie pas troquer un protecteur contre un autre, ou dire amen à tout ce que fait la Russie.)

(Au passage : les opinions que l'on peut se faire sur la politique étrangère de tel ou tel pays sont une chose, on peut très bien critiquer tel ou tel comportement de la Russie ou de la Chine, mais il est un peu culotté de demander à ces pays d'être, selon nos critères, aimables, comme s'ils nous devaient quelque chose, ou, c'est l'option Libéramerde depuis X années, comme si tout ce qu'ils faisaient à l'extérieur de leur pays était discrédité tant qu'ils resteront... ce qu'ils sont, et pour un certain temps encore. (Qui plus est, tout le monde sait bien que la politique étrangère est justement le domaine où les choses changent le moins, étant donné le poids des facteurs géographiques ; la nature de la politique intérieure des pays, monarchie, démocratie, dictature, n'y change pas nécessairement grand-chose, sauf cas de bellicisme (napoléonien, hitlérien, américain...) caractérisé.) Ce n'est tout de même pas la faute de ces pays si l'Europe a ouvert tout grand ses orifices à l'enculisme ango-saxon, et en redemande chaque triste jour que Dieu fait - l'esclave dépasse le maître ces derniers temps, le premier y a pris goût, le second fatigue... Un pays s'oppose en ce moment franchement à l'enculisme en question : on peut ne pas être ravi de ce qu'est la Russie actuelle et de la façon dont elle s'y prend, mais tant que l'on ne fait pas mieux - et même, que l'on ne fait rien - de son côté...)

Quoi qu'il en soit de ces perspectives géopolitiques, le propos du jour était de porter à votre connaissance ou à votre souvenir certains passages de L'étrange défaite qui m'ont frappé par leurs résonances contemporaines - dans ces cas-là, vous ne l'ignorez pas, il reste à savoir si on se trouve devant des complaintes vieilles comme la démocratie, et finalement inhérentes à son mode de fonctionnement (c'est la thèse de Musil-Bouveresse : les plaintes contre la modernité sont une composante indispensable de la modernité), le problème étant surtout qu'"Il nous manque la fonction, non les contenus", ou si la situation de la France après la débâcle de 1940 et de la France de 2008 sont particulièrement proches - les deux solutions n'étant pas totalement exclusives l'une de l'autre, en ce qu'une plainte permanente en état de démocratie parlementaire peut être plus ou moins justifiée selon les périodes.

De tout cela je vous laisse juges, la réponse n'étant d'ailleurs pas nécessairement la même selon les thèmes abordés par M. Bloch, que voici :

- "Nos ministres et nos assemblées nous ont, incontestablement, mal préparés à la guerre. Le haut commandement, sans doute, les y aidait peu. Mais rien, précisément, ne trahit plus crûment la mollesse d'un gouvernement que sa capitulation devant les techniciens." (p. 190)

- le Parlement (de nos jours, le gouvernement) : "Capable de se résigner à frapper l'électeur à la bourse, il craignait beaucoup plus de le gêner [dans sa vie de tous les jours]." (id.)

- il importe de "retrouver cette cohérence de la pensée qu'une étrange maladie semble avoir fait perdre, depuis quelques années, à quiconque, chez nous, se piquait, peu ou prou, d'action politique. A vrai dire, que les partis qualifiés de « droite » soient si prompts aujourd'hui à s'incliner devant la défaite, un historien ne saurait en éprouver une bien vive surprise. Telle a été presque tout au long de notre destin leur constante tradition : depuis la Restauration jusqu'à l'Assemblée de Versailles. Les malentendus de l'affaire Dreyfus avaient bien pu, un moment, paraître brouiller le jeu, en confondant militarisme avec patriotisme. Il est naturel que les instincts profonds aient repris le dessus ; et cela va très bien ainsi. Pourtant, que les mêmes hommes aient pu, tour à tour, manifester la plus absurde germanophobie et nous engager à entrer, en vassaux, dans le système continental allemand, s'ériger en défenseurs de la diplomatie à la Poincaré et vitupérer contre le « bellicisme » prétendu de leurs adversaires électoraux, ces palinodies supposent, chez ceux des chefs qui étaient sincères, une étrange instabilité mentale ; chez leur fidèles, une insensibilité non moins choquante aux pires antinomies de la pensée. Certes, je n'ignore pas que l'Allemagne de Hitler éveillait des sympathies auxquelles celle d'Ebert ne pouvait pas prétendre. La France, du moins, restait toujours la France. Tient-on cependant à trouver, coûte que coûte, une excuse à ses acrobaties ? La meilleure serait sans doute que leurs adversaires, à l'autre extrémité de l'échelle des opinions, ne fussent pas moins déraisonnables. Refuser les crédits militaires et, le lendemain, réclamer des « canons pour l'Espagne » ; prêcher, d'abord, l'anti-patriotisme ; l'année suivante, prôner la formation d'un « front des Français » ; puis, en fin de compte, se dérober soi-même au devoir de servir et inviter les foules à s'y soustraire : dans ses zigzags, sans grâce, reconnaissons la courbe que décrivirent, sous nos yeux émerveillés, les danseurs de corde raide du communisme. Je le sais bien ; de l'autre côté de la frontière, un homo alpinus brun, de moyenne taille, flanqué pour principal porte-voix d'un petit bossu châtain, a pu fonder son despotisme sur la mythique suprématie des « grands Aryens blonds ». Mais les Français avaient eu, jusqu'ici, la réputation de têtes sobres et logiques. Vraiment, pour que s'accomplisse, selon le mot de Renan, après une autre défaite, la réforme intellectuelle et morale de ce peuple, la première chose qu'il lui faudra rapprendre sera le vieil axiome de la logique classique : A est A, B est B ; A n'est point B." (pp. 183-84)


Il serait regrettable de ne pas finir ce tour d'horizon par quelques remarques dans lesquelles il m'est difficile de ne pas voir le reflet de mes propres hésitations, bonnes résolutions, et, pour finir, admirations :

- à propos de l'engagement des intellectuels, et justement par rapport aux partis politiques :

"Nous n'avions pas des âmes de partisans. Ne le regrettons pas. Ceux d'entre nous qui, par exception, se laissèrent embrigader par les partis, finirent presque toujours par en être les prisonniers, beaucoup plus que les guides. Mais ce n'était pas dans les comités électoraux que nous appelait notre devoir. Nous avions une langue, une plume, un cerveau. Adeptes des sciences de l'homme ou savants de laboratoires, peut-être fûmes-nous aussi détournés de l'action individuelle par une sorte de fatalisme, inhérents à la pratique de nos disciplines. Elles nous ont habitué à considérer, sur toutes choses, dans la société comme dans la nature, le jeu des forces massives. Devant ces lames de fond, d'une irrésistibilité presque cosmique, que pouvaient les pauvres gestes d'un naufragé ?" (pp. 204-205)

- à propos de l'engagement en général :

"Tant il est vrai que la vertu, si elle ne s'accompagne pas d'une sévère critique de l'intelligence, risque toujours de se retourner contre ses buts les plus chers." (p. 175)

- à propos de la France, s'il vous plaît :

"Surtout, quelles qu'aient pu être les fautes des chefs, il y avait, dans cet élan des masses vers un monde plus juste, une honnêteté touchante, à laquelle on s'étonne qu'aucun coeur bien placé ait pu rester insensible. Mais, combien de patrons, parmi ceux que j'ai rencontrés, ai-je trouvé capables, par exemple, de saisir ce qu'une grève de solidarité, même peu raisonnable, a de noblesse : « passe encore, disent-ils, si les grévistes défendaient leurs propres salaires. » [Voilà justement les limites de la pensée d'un enculiste, voilà ce qu'il ne peut comprendre.] Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l'histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la Fête de la Fédération. Peu importe l'orientation présente de leurs préférences. Leur imperméabilité aux plus beaux jaillissements de l'enthousiasme collectif suffit à les condamner." (pp. 198-99)




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Autre passage de témoin. Nous sommes tous des petits bossus rouquins, nous sommes tous des petits facteurs châtains... Vivent les partis politiques ! Vive l'enculisme ! Vive le NPA !

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mardi 5 août 2008

Un bon socialiste est un socialiste mort (autopsié).

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"On n'a jamais le droit de trahir, personne. Les traîtres, il faut les combattre, et non pas les trahir."


Admirable portrait de Jaurès, admirable portrait de l'« éléphant » socialiste dans Notre jeunesse (Péguy, 1910) : les ressemblances avec Mitterrand, F. Hollande, J. Lang, etc. sont telles qu'il n'est pas besoin de les souligner. On a un peu plus de mal à voir qui joue de nos jours le rôle de Hervé et de Guesde, ces espèces de chiens fous déraisonnables dont la raison d'être est d'insulter Jaurès, sans que celui-ci, pour des raisons qui sont l'objet de ce texte, ne leur ferme la gueule. Le PS étant dans l'état que l'on connaît, il vaut mieux chercher ailleurs, hors du parti lui-même, du côté de Laguiller et Besancenot. La psychologie est de toute façon ce qu'il y a ici de plus important, il n'est pas nécessaire de chercher des symétries parfaites entre 1910 et 2008. (Il y a d'ailleurs aussi du Chirac dans ce Jaurès, les socialistes ne sont pas seuls concernés par tout ce qui est dénoncé dans ce qui suit.)

J'ai respecté la ponctuation (particulière, à mon goût fort bandante) de Péguy, et bien sûr ses répétitions, ne supprimant que deux brefs passages que j'aurais dû accompagner de notes explicatives un peu lourdes. Le jeu des sous-entendus « au-dessous de la ceinture » est assez drôle per se pour que je ne l'alourdisse pas de photographies, donc pour une fois pas de petite pépée. L'amour de l'art, point final !

"Jaurès ici intervient, au débat, et se défend. Si je reste avec Hervé, dit-il, dans le même parti, si j'y suis resté constamment, toujours, si longtemps, malgré les innombrables couleuvres que Hervé m'a fait avaler, c'est pour deux raisons également valables. Premièrement, c'est précisément, c'est à cause de ces innombrables couleuvres mêmes. Il faut bien songer que ce Hervé est l'homme du monde qui m'a administré le plus de coup de pieds dans le derrière. En public et en particulier. Dans les congrès et dans les meetings. Dans son journal. Publiquement et privément, comme dit Péguy. Il faut l'en louer. Et comme il me connaît bien. Il faut l'en récompenser. Il faut que tant de zèle soit récompensé. Comme il sait que je ne marche jamais qu'avec ceux qui me maltraitent. Qui me poussent. Qui me tirent. Qui me bourrent. Et que je ne marche jamais avec les imbéciles qui m'aimaient. Comme il connaît bien le fond, si je puis dire, de mon caractère. Il faut aussi, il faut bien que tant de perspicacité soit récompensée. Il me connaît si bien. Il me connaît comme moi-même. Il sait que quand quelqu'un m'aime et me sert, le sot, me prodigue les preuves les plus incontestables de l'amitié la plus dévouée, du dévouement le plus absolu, aussitôt je sens s'élever dans ce qui me sert de coeur d'abord un commencement, un mépris invincible pour cet imbécile. Faut-il qu'il soit bête en effet, d'aimer un ingrat comme moi, de s'attacher à un ingrat comme moi. Comme je le méprise, ce garçon. En outre, en deuxième, ensemble, en même temps un sentiment de jalousie, de la haine envieuse la plus basse contre un homme qui est capable de concevoir les sentiments de l'amitié. Enfin un tas d'autres beaux sentiments, fleurs de boue, plantes de vase, qui poussent dans la boue politique comme une bénédiction de défense républicaine. Hervé sait si bien tout cela que je l'en admire moi-même. Comme il connaît bien ma psychologie, si vous permettez. Et qu'au contraire quand je reçois un bon coup de pied dans le derrière, je me retourne instantanément avec un sentiment de respect profond, avec un respect inné pour ce pied, pour ce coup, pour la jambe qui est au bout du pied, pour l'homme qui est au bout de la jambe ; et même pour mon derrière, qui me vaut cet honneur. (...) Et quand je pense qu'il y a des gens qui disent que je n'ai pas de fond. Je hais mes amis. J'aime mes ennemis. On ferait une belle comédie avec mon caractère. Je hais mes amis parce qu'ils m'aiment. Je méprise mes amis parce qu'ils m'aiment. Parce qu'ils m'aiment j'ai en moi pour eux, je sens monter en moi contre eux une jalousie bassement envieuse, l'invincible sentiment d'une incurable haine. Je trahis mes amis parce qu'ils m'aiment. J'aime, je sers, je suis, j'admire mes ennemis parce qu'ils me méprisent, (ils ne me haïssent même pas), parce qu'ils me maltraitent, parce qu'ils me violentent, parce qu'ils me connaissent enfin, parce qu'ils me connaissent donc. Et ils savent si bien comment on me fait marcher. Quand un me trahit, je l'aime double, je l'admire, j'admire sa compétence. Il me ressemble tant. J'ai un goût secret pour la lâcheté, pour la trahison, pour tous les sentiments de la trahison. Je suis double. Je m'y connais. J'y suis chez moi. On ferait une grande tragédie, une triste comédie avec mon caractère. Hervé ne la ferait peut-être pas mal. Il me connaît si bien. Il y a des exemples innombrables que j'aie trahi mes amis. Depuis trente ans que je fonctionne, il n'y a pas un exemple que j'aie trahi mes ennemis. C'est vous dire que j'excelle dans tous les sentiments politiques. On ferait un beau roman de l'histoire des soumissions que j'ai faites à notre camarade, au citoyen Hervé.

Ce vice, secret, ce goût secret que j'ai pour l'avanie. J'encaisse, j'encaisse. Ce goût infâme que j'ai pour l'avanie. Pour le déshonneur, de l'avanie. Je suis l'homme du monde qui reçoit, qui encaisse le plus d'avanies. A mon banc. Dans mon journal même. A mon banc Guesde n'en rate pas une. Il ne manque point, il ne manque jamais de s'adresser à la Chambre au long de mes oreilles. Aussi, comme je respecte, comme j'admire, comme j'estime, comme je vénère ce grand Guesde, ce dur Guesde. De cette vénération qui est pour moi le même sentiment que l'effroi. Comme je me sens petit garçon à côté de ces hommes, à côté d'un Guesde, à côté d'un Hervé. (...)


Ainsi parle Jaurès. Deuxièmement, dit-il, si je suis resté avec Hervé, c'est précisément pour l'affaiblir, pour l'énerver, pour lui oblitérer sa virulence. C'est ma méthode. Quand je vois une doctrine, un parti devenir pernicieux, dangereux, autant que possible je m'en mets. Mais généralement comme j'en suis j'y reste. Mais alors j'y reste complaisamment. J'y adhère. Je m'y colle. Je parle. Je parle. Je suis éloquent. Je suis orateur. Je suis oratoire. Je redonde. J'inonde. Je reçois précisément ces coups de pied au quelque part que fort ingratement vous me reprochez. (Pourquoi me les reprochez-vous, vous à moi, puisque moi je ne les reproche pas à ceux qui me les donnent). Mais ces coups de pied, ça n'empêche pas de parler, au contraire. Ça lance pour parler. Enfin bref, ou plutôt long, après un certain temps de cet exercice, (et je ne parle pas seulement, j'agis en outre, j'agis en dessous), (j'excelle dans le travail des commissions, dans les (petits) complots, dans les combinaisons, dans le jeu des ordres du jour, dans les petites manigances, dans les commissions et compromissions et ententes, dans tout le travail souterrain, sous la main, sous le manteau. Dans le jeu, dans l'invention des majorités, factices ; faites, obtenues par un savant compartimentage des scrutins. Dans tout ce qui est le petit et le grand mécanisme politique et parlementaire) enfin, au bout d'un certain temps de cet exercice il n'y a plus de programme, il n'y a plus de principe, il n'y a plus de parti, il n'y a plus rien, il n'y a plus aucune de ces virulences. Quand je me suis bien collé à eux pendant un certain temps, supportant pour cela les avanies qu'il faut, quand je suis resté dans un parti pendant un certain temps, pendant le temps voulu, au bout de ce temps on voit, on s'aperçoit, tout le monde comprend que je les ai trahis. Comprenez-vous enfin, grosse bête, me dit-il me poussant du coude.

Quand je suis, quand je me mets dans un parti, ça se connaît tout de suite, presque tout de suite, à ce que c'est un parti qui devient malade. Quand je me mets quelque part, ça se voit, ça se reconnaît à ce que ça va mal. Ça ne marche plus. Quand je me mets dans une idée, elle devient véreuse.

Je l'ai fait au dreyfusisme ; je l'avais fait et je l'ai fait au socialisme ; je l'ai fait et le fais à l'hervéisme ; je l'ai fait et je le fais au syndicalisme. C'est encore le radicalisme que j'ai trahi le moins. Il n'y a que le combisme que je n'ai jamais pas trahi du tout." (Notre jeunesse, "La pléiade", Oeuvres en prose complètes t. III, 1992, pp. 114-117).




Les liens du jour pour finir :

- M. Defensa est en forme : en général, comme en particulier ;

- un rien pontifiante, une intervention non dénuée de sens sur l'industrie pharmaceutique et certains de ses arguments ;

- un peu parce que j'étais en vacances, beaucoup parce que je n'en ai pas grand-chose à foutre, je n'ai pas évoqué les histoires de P. Val et Siné. Je note néanmoins au passage que nous vivons dans un monde où un Alexandre Adler peut évoquer la « bassesse » d'un Georges Bernanos, ce qui laisse pour le moins rêveur, et vous recommande, parce qu'il vaut mieux d'ordinaire rire que pleurer, la pétition du Plan B sur le sujet.

(Sur le lien vers A. Adler, il serait dommage que vous ne remarquiez pas les annonces publicitaires racistes, ou celle consacrée au « réversible Adler », en bas de page : je serais l'intéressé (beurk !) je crierais au complot...)

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mercredi 9 janvier 2008

Nature humaine mon cul ? - II : Mintz, Lévi-Strauss, Quine.

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Reprenons au point où nous nous en étions arrêtés, M. Sahlins citant S. Mintz commentant C. Geertz :

"La nature humaine se révèle être « une projection caractéristique mais quelque peu déformée des valeurs de la société de celui qui en parle ». Ce n'est pas tant la nature humaine qui est universelle, continue Mintz, « que notre capacité à créer des réalités culturelles et à agir ensuite en fonction d'elles ». Cette capacité est précisément impliquée dans la façon dont nous aimons à nous décrire « avant la culture », c'est-à-dire dans nos constructions culturelles d'une prétendue nature humaine. L'invention consciente de la nature humaine est aussi sa suprême spécification culturelle."

Les deux premières phrases expriment trois idées différentes, quoique liées :

- lorsque je parle de « nature humaine », je projette mes valeurs, qui sont nécessairement plus ou moins celles de ma société, dans la définition que je donne de cette « nature » ;

- il n'y a pas de « nature humaine » universelle ;

- il existe, en revanche, une universalité de la création de « réalités culturelles ».

La première idée est tout à la fois un précepte de prudence pour l'anthropologue, et un constat sur les pratiques culturelles de nombreuses sociétés, notamment et sans doute principalement les sociétés occidentales modernes. Les deux idées suivantes sont plus fondamentales, au point qu'il me semble que leur appariement est à lui seul peut-être pas une définition, encore moins exhaustive, de la « nature humaine », mais une caractéristique inhérente à toute considération anthropologique relative à ce domaine. S. Mintz, au début de Sucre blanc, misère noire l'exprime ainsi :

"Inventorier la prodigieuse diversité humaine tout en reconnaissant l'indissoluble et essentielle unicité de l'espèce." (p. 20)

Très trivialement : les hommes sont pareils et sont différents. A ceux qui estiment que l'on pousse ici la théorie généralisatrice jusqu'à la tautologie ou au banal propos de comptoir, il faut répondre, d'une part, que la banalité en tant que telle n'est pas exclusive de la vérité, d'autre part que cette « tautologie » comporte déjà la réfutation d'une facilité à communiquer avec et à comprendre les membres d'autres sociétés (ce qui, évidemment, n'est pas sans incidence sur « la question des immigrés », mais passons. Sur ce point précis, A. Soral a parfaitement raison : les « droits-de-l'hommistes » appartiennent au courant de pensée libéral. Besancenot et Bouygues, même combat). D'une certaine manière, chaque interprétation d'une société par un anthropologue (société traditionnelle, minorité au sein d'une société moderne, société en tant qu'elle se constitue par rapport à la modernité (exemples allemand chez Dumont, russe chez Cioran), société moderne...) est à la fois une pièce ajoutée au puzzle de la diversité humaine (on a un exemple de plus de possibilité de création culturelle) et une preuve de l'« unicité de l'espèce », dans la mesure où il nous semble alors possible de comprendre cette société, cette création culturelle. On retrouve ici la problématique de la traduction telle que fortement exprimée par Dumont.

Sur cette idée de traduction, deux objections au moins peuvent surgir :

- l'objection Gavagai, ainsi nommée d'après la célèbre démonstration de W.V.O. Quine : telle que je viens de la relire de seconde main, cette objection me semble moins signaler une définitive impossibilité logique de la traduction que de fortement marquer sa difficulté et ses pièges. Ceci bien sûr sous la réserve d'un examen ultérieur qui très probablement nous entraînerait aujourd'hui trop loin ;

- l'objection mélancolique : elle peut très bien être liée à la précédente, c'est ainsi que la formule Sandra Laugier ("Bouveresse anthropologue", Critique n°567-68, 1994, p. 570) :

"Tel est le « point philosophique » de la thèse de Quine : la traduction joue à l'intérieur de la langue apprise, et il n'y a pas plus d'exil hors du schème conceptuel qu'il n'existe de point de vue angélique. (...) Constat paradoxal, mais pertinent du point de vue anthropologique : il suffit de se reporter à Tristes tropiques, ou au Journal d'ethnographe de Malinowski, pour comprendre qu'un en sens la traduction, de toute manière, reste at home."


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Encore une fois il me faut être excessivement rapide, d'autant que je n'ai lu aucun de ces livres, mais il ne me semble pas que le vague-à-l'âme que peut ressentir l'anthropologue quant à la vanité de ces efforts et quant à l'impossibilité de comprendre totalement une autre culture, soit, d'une part le résultat d'une découverte fracassante (comprendre quelqu'un de sa propre culture n'est déjà pas une sinécure), d'autre part une raison suffisante pour ne pas faire d'effort pour la comprendre : que cette objection vienne de gens qui nous ont justement appris tant en ce domaine est d'ailleurs révélateur, mais à la prendre trop au sérieux on se comporterait comme quelqu'un qui croit la science physique totalement inutile, sous prétexte qu'un Einstein ou un Planck ont pu se laisser aller à quelques mouvements d'humeur parce qu'ils n'arrivaient pas à résoudre tous les problèmes qu'ils rencontraient.


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Regardez Schrödinger, il sait tout cela mieux que personne, il n'en a pas l'air plus malheureux pour autant.


Bref : la proposition générale « Les hommes sont pareils et sont différents » comporte la réfutation d'une impossibilité à communiquer avec d'autres, elle en signale à la fois la possibilité et la difficulté.

Elle ne se prononce pas, en revanche, sur l'éventuelle possibilité à trouver des « structures fondamentales » des sociétés. Sur ce point d'ailleurs, je tombe vite sur mes propres limites, n'ayant pas lu moi-même les thèses de Lévi-Strauss sur ce point. Les critiques que leur adressent des gens comme V. Descombes ou R. Girard semblent, quand on les lit, fort percutantes, mais il faut évidemment vérifier leur pertinence sur le terrain. A vue de nez, et sans statuer sur C. Lévi-Strauss en particulier, il me semble que les « structures fondamentales » que l'on pourrait éventuellement découvrir, et sur lesquelles les anthropologues pourraient s'accorder, seraient tellement générales qu'elles se dissoudraient presque devant la variété des manifestations de ces structures. Mais on se rapproche alors d'une problématique un peu différente, celle de l'importance des différences entre sociétés, notamment à l'heure de la mondialisation, que je ne veux ni peux encore aborder.

D'ailleurs, c'est fini pour aujourd'hui. A suivre !




(Au passage, dans la série « On ne saurait mieux dire »...)

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mardi 20 novembre 2007

"La détestable humanité..." - Deux remarques.

(Léger ajout le lendemain.)


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"L'exigence d'Harmonie est toujours aussi neuve et vive qu'au siècle dernier. Communication de l'homme avec les espaces, vibration commune naturelle... Pour suppléer, bien entendu, à la déception du fait que l'acte sexuel n'a pas, c'est le cas de le dire, de débouché... Sans l'absence de sens attribuable au sexe, il n'y aurait pas de de croyance féroce à l'Harmonie. C'est-à-dire de volonté de communauté. De communautarisme."

(Exorcismes spirituels, t. 2, pp. 269-270)


Voilà donc pour commencer un petit complément à la livraison précédente (je vends la mèche : la photo, que je dois à M. Cinéma, vient de Cris et chuchotements, et ceux qui ont vu le film se souviennent sans doute que ce bout de verre ne contribue pas franchement à l'harmonie du couple ni de l'espèce.) Ceci posé, deux remarques, donc :

- "Le sacré n'est rien d'autre que ce qui tente, au nom des intérêts de l'espèce, d'empêcher l'individu de suivre ses intérêts d'individu" (p. 300-301) : voilà résumée par lui-même ce qui est sans doute la principale erreur de Muray, non pas tellement une dévalorisation par principe du sacré qu'une opposition trop stricte entre le sacré et l'individu. Dès qu'on lit ce dernier terme, il faut reprendre la distinction de Dumont entre l'individu comme agent empirique et l'individu comme valeur. A quoi s'ajoute ici, tout lecteur de Muray y est sensible, l'individu catholique, qui est lui-même sans doute un trait d'union entre "l'agent empirique" et "le sujet normatif des institutions" [Dumont], trait d'union à la fois logique et historique. Il serait un peu long et laborieux de le démontrer, mais je crois que dans la phrase de Muray, les deux occurrences du terme "individu" comportent des parts variables de ces trois concepts d'individu, et ce alors même que l'individu-valeur et l'individu-catholique sont bien évidemment teintés de sacré, et de sacré collectif.

Ce qui signifie que si Muray a de magnifiques pages sur les singularités des différents artistes et sur leur aspect indéniablement - et heureusement - rebelle à l'intégration communautaire d'une part, de cinglants diagnostics d'autre part sur les divers communautarismes et les masques qu'ils savent prendre, il est trop rapide de séparer ainsi individus et collectivités. A la limite, cette distinction n'est valable que pour les grands artistes - ce qui est une autre manière de dire qu'ils sont irreproductibles, à l'encontre du reste de l'espèce humaine, mais le simple fait que ces grands artistes ont disparu de nos jours, à une époque donc de sacré minable et mal assumé, amène à penser qu'il y a tout de même des communications entre les idéaux de la collectivité et les possibilités des individus qui la composent.

De ce point de vue le rejet du sacré est une conséquence de la faute méthodologique consistant à le séparer complètement des individus.

Je précise par ailleurs qu'il y a peut-être de grands artistes aujourd'hui en France, tout plein de merveilleux créateurs, sur lesquels de magnifiques thèses seront soutenues dans trente ans ; mais comme nous ne le savons pas, cela nous fait une belle jambe. (Dans cette optique, et je rejoins ici d'une certaine manière M. Maso, les derniers grands artistes sont des cinéastes - à chacun son étalon en la matière : Kubrick, Lynch, De Palma... A mon sens, Hitchcock. (D'ailleurs, il serait intéressant de le comparer à Rubens, en cherchant du côté de la réunion du monumental et de l'intime, du rôle des femmes, du gros cul d'Ingrid Bergman... A suivre ?))



J'en viens à ma deuxième remarque, liée à ce qui précède comme aux propos tenus dans ce café par Bernanos il y a peu - que peut-on reprocher au petit-bourgeois ? Finalement, pas de ne pas assez être humain, mais de n'être que humain (d'ailleurs, il est gentil, tolérant, ouvert..., ce que les premiers bourgeois n'étaient certes pas) - d'où, paradoxalement, qu'il soit, via son attachement à l'espèce humaine et à ce qui dans l'humain est espèce, assez animal, et fondamentalement grégaire. "Humain, trop humain" : trop est ici quantitatif, il n'y a que de l'humain, il n'y a de place pour rien d'autre, pas de "valeurs surhumaines", comme dit Bernanos. D'où le piège du petit-bourgeois : bien sûr qu'il est un homme comme nous, et que cela gêne quelque peu les tentations de génocide que l'on peut avoir son égard. Mais il n'est que cela, le salaud. Et l'on comprend bien que certains refusent avec violence de s'abaisser à ça.


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Un quai de métro ou de RER en période de grève n'a rien de bien différent de l'ordinaire, les troupeaux d'esclaves salariés sont juste un peu plus nombreux et un peu plus anxieux de se rendre sur le lieu de leur esclavage. Punis par où vous péchez - bien fait pour votre gueule !



(Ajout le 21.11.)
Oui, Dieu sait que je n'ai pas envie de démarrer une discussion sur les grèves, mais je profite de l'occasion : je suis parfois accusé, pour reprendre des termes historiquement connotés, de "dérive droitière". Ça m'en touche une sans faire bouger l'autre, comme disait M. Chirac, mais, sans assimiler M. Souchet à une entité fantasmatique et monolithique qui serait "la droite", je dois avouer, à lire son récent billet d'humeur, que ma dérive, si elle existe, ne me rapproche guère de telles positions. Voir un critique des fonctionnaires (pourquoi pas ?) nous proposer comme modèle d'héroïsme les jeunes Américains et la révolution néo-conservatrice, soit un des plus beaux modèles de soumission, de masochisme et de servitude volontaire que l'espèce humaine ait mis au point, et Dieu sait (bis ; il est vrai qu'Il est là pour ça) qu'elle a parfois su se montrer inventive à ce niveau, lire un tel encouragement à l'enculage sous couvert d'exaltation de la liberté, cela laisse à la fois pantois et amusé. L'arnaque est vieille comme le "libéralisme économique", son niveau théorique digne d'une tirade de M. Besancenot. Nous sommes bien, nous sommes heureux !

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