A bien des égards, La Grande Peur..., comme sans doute l'oeuvre de Drumont qu'elle présente et analyse, est une réflexion sur le passage de la tradition à la modernité - et sur le rôle des Juifs dans ce passage. J'y reviendrai de façon générale, voici pour aujourd'hui un texte à cet égard exemplaire - et qui met en jeu de surcroît le rôle du cinéma (i. e., avec le recul, des media) dans ce processus.
Bernanos évoque l'institution du duel - et Drumont en eut plusieurs - et sa disparition :
"Aujourd'hui personne ne comprend plus. Mais personne ne comprend rien. Et d'ailleurs il est possible, il semble probable que ces anciens usages à présent démodés, paraîtront demain frivoles, ou stupides, ou cruels. On a bien pu tourner en dérision, dès avant 1914, l'« actualité » classique qui passait comme rituellement chaque semaine sur l'écran des salles de cinéma : les deux hommes au torse blanc, qu'encadrent cinq ou six hommes noirs, se poursuivant mollement, l'épée à la main, devant l'appareil de prises de vues, ou plus solennels encore, le bras tendu, le col de la redingote relevé, sur le faux col, tout à coup environnés de fumée... Mais à ce moment déjà le duel n'était plus : l'abus de cinéma l'avait tué. Reste qu'aux environs de 1892, un journal portant le titre de Libre Parole devait rompre d'abord le premier barrage opposé alors à toute parole libre, pourvu qu'elle prétendît se faire entendre de tous, aller jusqu'au grand public, coûte que coûte. Tel ou tel pieux paroissien, ou même dévot, qui réveille le médecin pour un cauchemar ou une colique, tel marguillier enfin sourira dans sa barbe, et, devant sa géniture attentive, déjà dressée aux durs combats de l'argent, couvrira de ridicule ces spadassins bénévoles, à cent cinquante francs par mois, qui risquaient leur peau par gloriole... Mais personne, non plus, n'a jamais entendu dire qu'un pays avait été sauvé par ses marguilliers et ses chantres.
Car le préjugé du duel est un préjugé comme un autre. Toutes les raisons du monde ne peuvent rien contre lui tant qu'il existe. Après quoi les moralistes ont beau jeu. Ridicule ou non, la crainte d'une affaire n'en a pas moins tenu en respect, trop souvent, au cours du dernier siècle, des polémistes bien-pensants qui s'en donnent aujourd'hui à coeur joie contre M. Maurras ou M. Léon Daudet. (...) J'ajoute que pour les chrétiens de bonne foi (...), c'est l'honneur d'un Léon Bloy, par exemple, du vieux soldat de Cathelineau, d'avoir un jour consenti à passer pour un lâche [en refusant un duel] aux yeux de ces bigots qu'il méprisait, et qui n'en maintinrent pas moins, d'ailleurs, contre le réfractaire, leur condamnation sans appel au silence et à la faim." ("Pléiade", pp. 208-209)
L'institution inattaquable tant qu'elle existe, le renonçant qui a le courage de ne pas entrer dans le jeu de cette institution (et d'une certaine manière contribue à lui donner son sens, j'y reviendrai aussi... pour paraphraser Brel, n'ai-je jamais rien fait d'autre que revenir ?), par opposition à celui qui critique l'institution une fois qu'elle a disparu, d'une part sans danger, d'autre part sachant bien que lui n'aurait pas eu le courage, ni de se battre, ni de passer pour un lâche : qu'il aurait juste été un lâche... Si l'on ajoute à cela l'aperçu sur le rôle historique du cinéma - aperçu trop lapidaire sans doute... mais c'est comme si Bernanos écrivait : "A ce moment là le sexe n'était plus : le porno l'avait tué." - peut-on tout à fait le nier ? -, nul besoin de développer plus avant les raisons de l'intérêt que l'on peut porter à ce texte.
Ah, les années 70... Drôles de mixtures. Mais revenons à Bernanos :
"De 1914 à 1918, les hommes de l'avant ont vécu d'honneur, ceux de l'arrière de haine. A quelques exceptions près, tout ce qui n'avait pas combattu s'est retrouvé pourri, pourri sans remède, pourri sans retour, au bout de ces quatre années sanglantes. Tous pourris, vous dis-je ! Ce ne sont pas là des paroles en l'air. Les témoignages subsistent. Je défie, je mets au défi un garçon normal d'écrire, par exemple, une thèse sur l'espèce de littérature d'où ces malheureux tiraient la substance de leur patriotisme sédentaire, sans risquer de sombrer aussitôt dans le désespoir. Mensonge et haine. Haine et mensonge. L'opinion de ce noble peuple qui s'est battu tout au long de son histoire, avec des chances diverses, s'est trouvée aux mains d'un tas de bavards plus ou moins latinisés, fils d'esclaves grecs, juifs ou génois, pour lesquels la guerre ne fut jamais qu'un pillage ou une vendetta, rien d'autre. Si mal nés que le respect de l'ennemi leur paraît un préjugé absurde, capable de démoraliser les soldats. C'est vous qui nous eussiez démoralisés, chiens ! si du moins nous avions daigné vous lire. Plût à Dieu qu'au retour nous ayons fermé à coups de trique vos bouches intarissables ! Mais vous criiez si fort, vous écumiez avec tant d'abondance, que nous nous sommes trouvés un peu honteux avec nos béquilles et nos croix, nous avons eu peur de paraître moins patriotes que vous, imposteurs. Votre énorme impudence suffirait à expliquer, sinon justifier, la timidité des anciens combattants. Quoi ! nous eussions rougi de tendre la main à n'importe quel loyal ennemi avec lequel nous avions échangé des coups, et nous prenions vos consignes, nous subissions vos louanges ! Car l'armistice ne vous a pas fait taire et la paix pas davantage. Vous aviez tellement eu peur pour vos peaux, Tartarins ! Oui, je jure que nous n'aurions pas demandé mieux, assuré le légitime prix de notre victoire, de rendre l'honneur à un peuple affamé, nous nous serions souvenus qu'il avait fait face contre tous, sacrifiant jusqu'à sa misérable enfance, élevée sans lait. Nous eussions pensé à tant de femmes allemandes, tant de femmes de soldats, mortes un jour, le sein tari, auprès d'un nouveau-né spectral, nourri d'un pain noir et gluant. Nous vous aurions dit : « Méfiez-vous, Tartarins... Nous les avons vaincus, ne les humiliez pas. Assez d'histoires de mitrailleurs enchaînés à leur pièce, de Boches conduits au feu à coups de bâton. Assez de phrases sur les barbares. Vous ne tiendrez pas soixante millions d'hommes sous la perpétuelle menace d'une occupation préventive, derrière des frontières ouvertes. » Hélas ! Ils ne cessaient d'injurier que pour suer d'épouvante. Ils criaient : Sécurité... Sécurité... d'une voix si perçante que l'Europe envieuse, déjà secrètement ennemie, feignait de se boucher les oreilles, parlait avec tristesse de nos obsessions morbides. Nous n'étions nullement obsédés, nous autres. Nous aurions donné beaucoup - même la légendaire part du combattant - pour sécher votre flux d'entrailles. Mais rien n'arrête les diarrhées séniles. Nous aurions dû prévoir qu'à mesure que se redressait l'Allemagne - un genou, puis l'autre - la suppuration de haine ne s'arrêterait pas pour autant, qu'elle allait refluer peu à peu jusqu'au coeur du pays. Les maniaques qui furent sans pitié pour l'Allemagne vaincue, exsangue, l'honorent maintenant. Ils finiront sans doute par l'aimer. Le redoutable Orient qui commençait hier encore à Sarrebruck a pris position au centre même de Paris, rue Lafayette [siège du PCF]. Que voulez-vous ? Ces vieux ont encore pris de l'âge. Ils préfèrent avoir la barbarie tout près, à une étape de chaise roulante. La défense de l'Occident se trouve ainsi grandement facilitée. La guerre entre les partis se poursuit selon les anciennes méthodes de la guerre du Droit. Sans doute, le chantage au « défaitisme » ne sert plus désormais, car le jour même où M. Mussolini a jeté son dévolu sur l'Éthiopie, clef de l'Afrique, tous les guerriers honoraires sont devenus pacifistes.
Le chantage au « communisme » succède à l'autre. Des milliers de braves gens qui ne demanderaient pas mieux que de se rendre compte avant de rejeter définitivement de la communauté nationale une part importante du prolétariat français n'osent plus ouvrir la bouche, de peur qu'on les accuse de faiblesse envers M. Jouhaux, comme on les eut convaincus jadis de complicité avec M. Joseph Caillaux, maintenant champion sénatorial des Bons Riches." (p. 553-555).
Bernanos fait ici allusion à une campagne menée par Léon Daudet et l'Action Française durant la Grande Guerre contre Caillaux, accusé alors de rien moins que de trahison.
Dans les Grands cimetières..., ce qui suit directement est le passage que je vous ai retranscrit l'autre jour. Sautons maintenant quelques pages :
"Que de malentendus s'éclairciraient demain pourvu qu'on substituât au nom absurde de dictateurs celui de réformateurs ! La première Réforme, celle de Lénine, exécutée dans les conditions les plus défavorables, gâtée par la névrose juive, perd peu à peu de son caractère. Celle de M. Mussolini, d'abord unanimiste et sorélienne, aussi diverse d'aspect que le puissant ouvrier qui en avait poursuivi si longtemps l'image à travers les manuels élémentaires de sociologie, d'histoire, d'archéologie, toute clinquante d'une antiquité de bazar, avec son air de farce héroïque, sa gentillesse populaire, coupée d'accès de férocité, son exploitation cynique et superstitieuse d'un catholicisme d'ailleurs aussi vide et somptueux que la basilique de Saint-Pierre, n'était sans doute que la réaction d'un peuple trop sensible aux premiers symptômes de la crise imminente.
Quelques années plus tôt, à travers des lieues et des lieues, la tempête russe ne l'avait-elle pas jeté dans les convulsions ? L'orage wagnérien qui se formait au centre de l'Europe devait exciter plus gravement encore ses nerfs. Que peut un Érasme devant Luther ? Quel homme de bon sens eût parié pour les girondins humanistes, ou même pour Danton, contre Robespierre et Saint-Just ? Le comportement de l'Italie nouvelle devant le terrible Enchanteur est exactement celui de l'inverti en face du mâle.
Il n'est pas jusqu'à l'adoption du pas de l'oie, par exemple, qui n'évoque irrésistiblement certaines formes du mimétisme freudien. Que dire ? Lénine ou Trotsky ne furent que les prophètes juifs, les annonciateurs de la Révolution allemande, encore dans les nuées du Devenir. Mussolini lui ouvre les portes dorées de la Mer. Au roulement des camions et des tanks, toute l'enfance de l'Europe vient de mourir à Salzbourg avec l'enfant Mozart. Il n'est qu'une Réforme et qu'un Réformateur : le demi-dieu germanique, le plus grand des héros germains, dans sa petite maison des montagnes, entre sa vierge allemande, ses fleurs et ses chiens fidèles.
Eva aime Smoke gets in your eyes...
On ne peut mépriser la grandeur d'un tel homme, mais cette grandeur n'est pas barbare, elle est seulement impure, la source de cette grandeur est impure. Elle est née de l'humiliation allemande, de l'Allemagne avilie, décomposée, liquéfiée de 1922. Elle a le visage de la misère allemande, transfigurée par le désespoir, le visage de la débauche allemande, lorsque les innommables, les intouchables reporters des deux mondes se donnaient pour un louis le hideux plaisir de voir danser entre eux, fardés, poudrés, parfumés, jouant des hanches et le ventre vide, les fils des héros morts, tandis que M. Poincaré, le petit avoué aux entrailles d'étoupe, au coeur de cuir, faisait grossoyer les huissiers. Elle est le péché de l'Allemagne, et elle est aussi le nôtre. Sur sa face d'archange sans pardon, elle n'a pas daigné essuyer les crachats. Notre ancienne haine resplendit dans ses yeux, nos anciennes injures font à son front cette ombre ardente. Elle n'a rien oublié. Elle n'oublie rien. Ni ses crimes ni les nôtres. Son orgueil assume tout. Plût à Dieu qu'elle se fût inspirée de l'esprit de vengeance ! Il n'y a pas de vengeance assez profonde pour y enterrer le secret de sa honte passée. Elle a connu toutes les formes de l'opprobre, même la pitié. Cette force allemande, que le monde a maudite, va racheter le monde. Elle croit cette tâche immense à sa mesure, elle lui paraît mille fois moins lourde que l'oubli." (pp. 565-66)
Textes fort riches et par certains aspects contestables, mais comme à l'accoutumée je préfère vous les livrer sans coupures, pour ne pas en freiner l'élan ni en gommer les éventuelles aspérités.
Ce que j'en retiens principalement, pour continuer notre recherche, peut-être formulé en termes hégéliens ou maussiens.
Du côté de Hegel, on dira que s'il put y avoir reconnaissance de l'ennemi sur le champ de bataille, à l'arrière et lors du Traité de Versailles il y eut au contraire déni de reconnaissance. En s'inspirant de Mauss, on dira qu'à Versailles la logique du don - contre-don (et le pardon chrétien évoqué par Bernanos n'en est pas la moindre figure) a été brisée : on a tout pris aux Allemands sans rien leur accorder. Si le « concert européen » avait été sur la même longueur d'onde lors du congrès de Vienne, les ravages provoqués dans toute l'Europe par Napoléon étant nettement supérieurs aux dégâts commis par les Allemands en 1914-1918, nous aurions eu bonne mine... Mais les vieux routiers du Congrès de Vienne savaient ne pas aller trop loin, et n'étaient pas encore bien modernes (Bismarck, déjà, en 1871, en fit trop...). Car ce qui a provoqué l'inflation anti-allemande du traité de Versailles, c'est, outre la haine mi-archaïque mi-moderne (ambiguïtés du nationalisme...) de Clemenceau envers l'Allemagne, la conjonction de deux formes de la modernité.
La première, absente du texte de Bernanos, c'est l'américanisme, l'internationalisme wilsonien, je vous apporte la bonne parole, j'ai raison, avec moi vous allez tous vous aimer, et tant pis si je ne vous connais pas, ne connais pas votre histoire - d'ailleurs l'histoire, c'est démodé, laissons-tomber et embrassons-nous Folleville.
La seconde est plus subtile, et c'est malheureusement la France qui l'a alors incarnée. Je récapitule : à certains égards, le libéralisme, dans son schéma du contrat, est une forme dégradée du don - contre-don, mais une forme tout de même, une « figure de la réciprocité ». Dans la pratique, on sait bien qu'un contrat ne peut prétendre à une certaine légitimité morale, même faible, que si les deux signataires sont de puissance à peu près égale. Ce qui n'était pas le cas en 1918. J'ai par ailleurs eu l'occasion de montrer, dans les textes sur la nature humaine et la notion de cérémonie d'une façon générale (heil Voyer !), ainsi qu'au sujet plus particulier de Nicolas Sarkozy, que, poussé jusqu'à ses limites, le libéralisme substitue au légitime besoin de sécurité une pure et simple logique animale de préservation de son être, logique de préservation qui n'a d'autre fin qu'elle-même. Cela se lit chez un des pères fondateurs, Hobbes, cela s'est retrouvé en filigrane dans l'excellent slogan de la droite après le 21 avril 2002 : « La Sécurité, première des libertés », cela se lit aussi, donc, dans le premier texte cité de Bernanos : " Ils ne cessaient d'injurier que pour suer d'épouvante. Ils criaient : Sécurité... Sécurité..." Le Traité de Versailles, de ce point de vue, c'est, en sus du virtualisme wilsonien et des travers de Clemenceau, la conjonction très moderne d'un contrat sans réciprocité et du désir de « survivre pour survivre », fût-ce aux dépens de l'existence du voisin. Ajoutons pour faire bonne mesure cette dimension de vieillesse perçue par Bernanos, qui sait très bien que tant de jeunes viennent de succomber sur les champs de bataille : le libéralisme poussé jusqu'au seul désir de survivre, c'est d'abord une histoire de vieux, et la « colonisation des jeunes (le peu qu'il en restait) par les vieux » une des façons dont cette forme du libéralisme a progressé dans les esprits au long du XXe siècle.
Vous avez maintenant les ingrédients de la tambouille, le résultat est simple et très clairement expliqué par Bernanos : l'Allemagne nazie n'est pas en quête de reconnaissance (Hegel) ou de vengeance (Mauss, la vengeance est une forme de réciprocité), parce que les signataires du traité de Versailles ne se sont eux-mêmes, fondamentalement, pas placés sur ces terrains primordiaux et ont de facto empêché l'Allemagne de le faire. L'Allemagne nazie est en mission, une mission favorisée par l'état de ses voisins, mais où elle ne regarde qu'elle-même - espace vital, volonté de domination universelle, narcissisme et jeunisme effrénés, au prix de l'élimination d' « ennemis intérieurs » ne cadrant pas avec cette « identité raciale-nationale », etc, vous connaissez la chanson.
Bref, il me semble qu'il faut modifier le regard que nous portons d'ordinaire sur ce Traité de Versailles dont tout le monde par ailleurs reconnaît la faillite : cette faillite n'est que d'un point de vue secondaire due à des sentiments archaïques de vengeance ou de nationalisme, elle est bien plus fondamentalement une faillite très moderne, on y retrouve même des composantes importantes de la modernité. Y compris d'ailleurs la nullité des personnels politiques... (Ce qui ramène à cette autre question, mais à chaque jour suffit sa peine : les grands hommes politiques de la modernité furent-ils démocrates ? Ou : jusqu'à quel point le furent-ils ?)
Meilleurs voeux !
- Oui, une petite digression pour finir : lors d'une « fantaisie », dans laquelle figurait d'ailleurs Bernanos, j'avais fait un parallèle entre la volonté de domination de Hitler et la « civilisation du cul » dénoncée par Godard. En recherchant des photos pour illustrer ce texte, je suis tombé sur des clichés d'Alessandra Mussolini, petite-fille de son grand-père, en tenue d'Ève, photos dont j'avais su puis oublié l'existence. Un totalitarisme chasse l'autre, d'une certaine manière, et je me disais en comparant ces photos
que si l'une suggère des visions nettement plus agréables que l'autre, le corps le plus profané n'est sans doute pas celui que l'on croit.
- Et voilà comment finir une année de blog sur Mussolini nu(e)... Merci et à bientôt !
Ceux d'entre vous à qui il arrive, régulièrement ou occasionnellement, de lire Libération, ont sans doute remarqué hier certain article, et peut-être l'ont-ils comparé en pensée à mes récentes utilisations des Structures élémentaires de la parenté. J'ai en tout cas pris comme un coup de vieux... Mais voici tout de suite le corpus delicti :
"SELF MADE MAN. Buck Angel. Californien, né femme, il est devenu homme tout en conservant son vagin. Performeur et acteur porno, il ne fait pas un drame de tout ça.
Sa performance, dit-il, ne va pas durer plus de dix minutes. Nous sommes à Londres, ça aura lieu au Torture Garden, club fétichiste itinérant, vers le milieu de la nuit. « Mes shows, maintenant, c’est vite fait, hein. Je baisse mon froc et puis voilà. » Franche esclaffade. Pour ceux qui ne le sauraient pas encore, Buck Angel est « l’homme qui avait une chatte » («the man with a pussy», en VO), marque déposée mais aussi volontairement humoristique. Il n’est évidemment pas le premier FTM (female to male, femme devenue homme) au monde, ni le seul à jouer dans des films de boules, mais il a réussi, en moins de quatre ans, à devenir « le premier trans FTM star du porno ». Il doit débarquer en France cet automne, dans le cadre du Porn Film Fest de Paris.
Rencontrer Buck Angel, la nuit du 2 au 3 mai, consiste aussi à rencontrer toute une bande de gens qui vous veulent du bien. Il y a Richard Kimmel, réalisateur de Schwarzwald, un film expérimental qui sera projeté dans l’église où a lieu la soirée, avant le strip-tease à surprise de Buck. On y voit Buck en robe couleur du temps, des garçons à masques de cochons, de la cire fondue, quelques scarifications et un bout de gant de chirurgien mais, comme le demande Hendrik à Kimmel : « Pourquoi t’as coupé ma scène de fist-fucking ? » Réponse : parce qu’il ne voulait pas tourner un porno mais documenter les Black parties new-yorkaises, grand raout sado-maso gay annuel.
Hendrik, on le verra plus tard, est le complice de Buck sur scène : il lui glisse discrétos un gode qui, une fois dans le slip du performeur, abuse une partie du dance-floor. Lorsque notre « super-macho » ôte ensuite la prothèse et découvre un vagin parfaitement épilé, une sorte de détresse intense voile le regard de quelques spectateurs. On rencontre aussi la petite amie du réalisateur, une prof de yoga qui vous masse gratis et essuiera, après le show, les fesses de Buck. Ou le producteur de Schwarzwald, qui cuisine des courgettes au gingembre confit et vous propose cinq fois du thé. C’est chez lui que se déroule l’entretien. Et vers trois heures du mat, dans l’étroit escalier qui sert de loges, une jeune performeuse spécialisée dans le scato hululera en repoudrant ses seins :« Oh mon Dieu, c’était Buck Angel ? Je le crois pas ! On vient de la même ville, je connaissais bien sa première femme ! »
Buck Angel a cassé la baraque début 2006 en apparaissant dans Cirque noir, un porno gay zarbi. Dans un trio final de gros ours baveux, il affichait son vagin. Horreur et consternation de la plupart des spectateurs gays, semblables à l’effet d’un pubis entier tombé dans la soupe. L’année suivante, le magazine homo Butt l’interviewait sur quatre pages. On y voyait Buck en fille, jeune mannequin dans les années quatre-vingts, et on y apprenait qu’il avait emménagé au Mexique avec son chihuahua en 2004, mais aussi que sa première femme, la célèbre Maîtresse Ilsa Strix, l’avait quitté de façon peu déontologique pour un de ses soumis : Larry Wachowski, le coréalisateur de Matrix. C’est désormais un épisode de sa biographie qu’il préfère oublier, ainsi que de dire qu’il s’appelait Jake Miller à cette époque, que son premier prénom fut Susan et aussi sa date de naissance : « Disons que j’ai 35 ans, rigole-t-il, et mon anniversaire est le 5 juin. »
A part ça, Buck Angel est un chic type. Remarié à une célèbre pierceuse, Elayne Angel. Et moins effrayant en vrai qu’au cinéma, avec une douceur étrange et une voix à la Marlon Brando. Mais peu importent ces jésuitismes, car ce qui le réjouit est justement d’être inclassable. Etant une femme devenue homme qui couche avec des femmes et des hommes (de naissance ou par opération), il peut sûrement être dit « bisexuel », mais quant à préciser si l’on assiste dans ses films à des coïts homo ou hétérosexuels, c’est une autre paire de manches (éventuellement dans le rectum, avec beaucoup de crème).
Il est ravi de causer à un quotidien généraliste car son ambition est de sortir les FTM de l’étagère « curiosae » pour les normaliser, y compris dans le porno grand public. « Repousser les limites » est son expression favorite : idéologie américaine. Né à Inglewood, en Californie, dans une famille de classe moyenne, sans problème, il ne se rappelle rien avant l’âge de 10 ans. Dit s’être toujours senti comme un garçon prisonnier d’un corps de fille. « J’avais un look de skater, les cheveux longs, je ne traînais qu’avec des mecs. » Un jour, il joue au foot dans la rue, il a ses premières règles. « Je rentre tout mouillé chez moi et ma mère me dit : "Tu es menstruée." Imaginez, j’étais un garçon et ma mère me sort un truc pareil ! » Vers 15 ans, il commence une dépression. La seule chose qui l’intéresse est la course à pied, il s’y jette à corps perdu. Et aussi dans l’alcool et les drogues, qui noient apparemment toute chronologie. Il acquiesce à ce qu’on lui suggère : « C’était la fin des années quatre-vingts ? », « le milieu des années quatre-vingt-dix ? » Oui, peut-être. Plus tard, il est à Los Angeles. Il suit une thérapie mais « le mieux qu’elle a su me dire était que j’étais une femme fortement identifiée à un homme ». Sa copine de l’époque porte sa photo chez Elite. Son look androgyne séduit. Il joue un peu le jeu puis arrête le mannequinat d’un coup, un jour qu’il doit se rendre à Paris pour un nouveau job, dans une agence de filles. Retour à LA, vie dans la rue, ses parents et ses deux sœurs ne veulent plus entendre parler de lui, prostitution. Habillé en garçon, il fait des branlettes, des pipes : « Je n’avais toujours pas pratiqué de coït avec un homme. » Un jour, un Français l’embarque chez lui : « J’avais le cerveau fondu au crack, je lui avais demandé 20 dollars. 20 dollars !» Mort de rire. « On commence à baiser et là, il me dit en touchant mes seins : "Je savais que t’étais une fille." Moi, mortifié : "Comment t’as pu deviner ?" » C’est ainsi qu’il va changer de sexe.
Son ex l’expédie trois fois en cure de désintox, puis il voit Female Misbehavior de Monika Treut et commence à se documenter. Voulant éviter les cicatrices et la poitrine creuse de l’ablation des seins, il va trouver un spécialiste de la gynécomastie, « puisque j’étais un homme ». « Il m’a laissé un peu de chair et, avec la muscu, le résultat est parfait. » Et s’il a « une chatte », c’est qu’il voulait conserver ses orgasmes et que la reconstruction de pénis pour trans n’est pas au point à son goût (la testostérone lui a d’ailleurs fait un clitoris de taille très honorable).
Lui qui avait toujours été nul à l’école, il se découvre excellent webmaster pour Ilsa Strix. Après son divorce, en 2003, il lance Transexual-man.com. Infiltre les forums tout seul comme un grand, fait parler de lui. Après la soirée au Torture Garden, il mouille sa chemise en allant distribuer lui-même des pubs pour Buckangel.com dans la foule : le jeu de mot de self-made man est trop tentant. Il ne cesse de le répéter : « Je suis fier de mon corps, j’adore le voir changer. » Et fier de prouver qu’un homme n’a pas forcément des couilles. Une bonne claque queer dans la gueule des sexistes, même s’il n’a pas de grandes prétentions théoriques : « Oui, j’ai été invité à parler par des universitaires, mais ce n’est pas trop mon truc. Je crois qu’ils y voient des choses plus profondes que moi.»"
Précisons que cet article a été publié en 4e de couverture, et donc fortement mis en valeur par la rédaction de Libération. Que dire ? D'un côté, ce concentré de connerie et de prétention contient, c'est pain bénit pour moi, tout ce que l'on essaie ici de rapprocher : la « fierté », l'anti-« sexisme » à deux balles, la « confusion des décadences », comme disait Baudelaire, portée à un niveau étonnant, un mélange hélas typique de pureté (Buck Angel) et de crasse bestiale (le rectum plein de crème) confirmant à l'improviste Pascal ("le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête..."), une dose de mentalité capitaliste que le journapute note sans vouloir trop y insister, la possibilité si aisément admise (mais c'est un effet-Duchamp : ces gens sont présentés, même avec ironie, comme célèbres, donc ils sont légitimes) pour des tarés d'avoir une légitimité sociale et une « célébrité », un certain éloge de la débilité (Buck s'est camé-e mais n'a pas franchement l'air d'avoir inventé la poudre)... On ne sait d'ailleurs trop ce que M. Loret maîtrise de ce qu'il écrit, s'il sait qu'il fait un peu du Léon Daudet lorsqu'il rapproche un cinéaste hollywoodien célèbre de cet univers interlope, et de la littérature d'horreur lorsqu'il évoque le clitoris de Buck (la raison d'ailleurs pour laquelle, malgré une saine curiosité, je ne suis pas allé sur les sites recommandés - c'est à vous de voir, comme on dit. (Cela me rappelle d'ailleurs que je vous dois un texte sur le clitoris - qui n'est pas qu'une verge , nom de Dieu ! - depuis un an maintenant, le temps passe.))
Je ne veux pas prendre les choses au tragique, j'ai bien rigolé en lisant tout cela, mais j'ai aussi éprouvé le même sentiment que lorsque je rappelais, en conclusion de mon texte sur l'homophobie ("ajout du 16.05") - à propos d'un livre dans lequel d'ailleurs Lévi-Strauss était pris à partie - , que toutes mes constructions conceptuelles, pour cohérentes et fondamentales qu'elles puissent me paraître, ne pesaient pas bien lourd face aux évolutions technologiques actuelles : quand ce qui était un paramètre fondamental de la condition humaine devient quelque chose avec quoi on peut jouer, cela donne un certain vertige - c'est la relativité généralisée appliquée à la vie quotidienne - voire un sentiment, rare pourtant à ce comptoir, d'« aquoibonisme ».
Un peu d'érotisme à l'ancienne pour se consoler ?
Le bienheureux Onassis allumant la cigarette de Cyd Charisse, un soir des années 50, sur la Côte d'Azur... (pour un gala de charité contre la polio, tous les prétextes étaient déjà bons pour faire la fête !)
Par contraste, on trouverait presque un charme suranné à Nicolas Sarkozy, sur lequel viennent d'être publiés deux textes qu'il n'est pas inintéressant de comparer l'un à l'autre :
"Montparnasse, ça ressemble maintenant un peu à Pigalle il y a vingt ans. La rue de Rennes, par exemple, c'est le pont de Galata ! C'est la même que Saint-Michel : racaille et magasins lumineux de fringues en soldes !
Il faut d'abord savoir éviter tous les forains qui encombrent le quartier, tous ces mendiants pas si mendiants, tous ces marchands qui, contre deux oboles, vous dispensent d'un chorus geignard au soprano faux. Il faut savoir passer entre les envolées d'oiseaux mécaniques, les pirouettes d'acrobates, les canards en bois, tous les spectacles à la bonne franquette, toute cette pantomine grotesque qui donne à Paris aujourd'hui un déprimant air de fête continuelle, l'allure sinistre de foire sympathique, de bombance piétonnière !" (Zigzags, Barrault, 1986, p. 75.)
On n'insistera pas sur la proximité avec les écrits de P. Muray des passages ici soulignés. Il reste à voir d'où vient exactement cette proximité : d'une prescience exemplaire chez M.-E. Nabe ? C'est possible. Mais quoi qu'il en soit cela n'exclut pas que cette tendance festive soit profonde, voire inhérente à la modernité. Muray lui-même la fit remonter à la Révolution, notamment au culte de l'Etre suprême et aux fêtes créées pour l'occasion. On arguera que l'on n'a pas attendu la modernité pour faire la fête, mais ce n'est pas la question : ce que Muray comme Nabe évoquent, c'est l'état de fête permanente.
Il se trouve que je suis tombé à quelques jours d'intervalle sur deux récriminations du même genre :
""Vieille Amérique reconstituée" à la porte Maillot, pour préluder aux fêtes du Centenaire de la Découverte. Rencontré un ami qui m'affirme qu'il n'y aura pas de profanations. Pauvre bonhomme qui ne conçoit pas la profanation par le ridicule ! Ce délire de reconstitution m'exaspère. Il montre si bien le néant d'un temps qui ne peut se regarder lui-même." (L. Bloy, Le mendiant ingrat, 14 mai 1892.)
"L'exploitation politique des cadavres est une tradition de la République." (L. Daudet, cité par M. G. Dantec, American black box, Albin Michel, 2007, p. 508.)
Même si les exemples ne manquent pas, Daudet exagère peut-être, mais la confrontation de ces deux critiques, et leur rapprochement avec Muray et Nabe nous ramènent à notre idée de l'instabilité, par définition, de la modernité. La fête plus ou moins permanente d'un côté, la reconstitution sans fin du passé mêlée à un culte plus ou moins sincère des morts de l'autre, tout cela est à la fois une recherche de repères (car les fêtes et les commémorations, il y eut toujours, cela fait partie de ce qui fait l'union d'une société avec elle-même) et auto-hallucination, onirisme morbide et plus ou moins conscient - ce que le culte moderne des morts, Muray le catholique n'avait pas manqué de le noter, nourrit en empêchant de tourner la page et d'aller de l'avant - à l'encontre du précepte biblique "Laissons les morts enterrer les morts."
Et il est évident qu'à partir d'un certain niveau d'obsession la critique du passé - colonialiste, collaborationniste... - est une forme de culte des morts - forme masochiste - si Clemenceau ou de Gaulle furent des substituts à Dieu le Père (lequel n'est pas mort et est moins clairement défini, donc pas commémoré en tant que tel), on en arrive à la situation d'une déesse France qui est à la fois mère nourricière, mère de tous nos maux, cadavre que l'on honore et profane, et parfois ceci parce que cela et cela parce que ceci. La modernité n'est pas seulement hallucinogène, elle est aussi masochiste. Deleuzienne donc, ce qui rappelle le diagnostic de Foucault comme quoi le XXIème siècle serait deleuzien ou ne serait pas. Ach, Foucault eut beau dire du bien de la révolution iranienne, il n'avait pas prévu M. Ben Laden !
- Ceci dit, O. Ben Laden étant à certains égards aussi moderne que n'importe quel occidental, le 11 septembre ne manque pas de dimensions masochistes et oniriques. Il aboutit même à la création, avec Ground zero, d'un nouveau culte des morts. On n'en sort pas. Par définition peut-être.